‹ Jean Calvin (volume 2)Chapitre 11 sur 123 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Préparation et débuts de la Réforme à Genève jusqu'à l'arrivée de Calvin.

Première partie. Jusqu'à la première prédication publique de l'Evangile. — I. L'organisation politique de Genève. — II. Les évêques. — III. Les patriotes : Philibert Bcrthelier et Bezanson Hugues. — IV. Supplice de Berthelier. — V. Combourgeoisie bernoise. — VI. Délivrance de Genève. — VII. Commencements évangéliques. — VIII. Arrivée de Farel. — IX. Froment au Molard. — X. Tumulte du 28 mars et décision du 30 mars 1533. — XI. Affaire du chanoine Werly. — XII. Guy Furbity. — XIII. Premiers baptêmes, mariages et enterrements évangéliques. — XIV. « L'évangile franc. »

Seconde partie. Jusqu'à l'arrivée de Calvin. — ■ I. Mariage des prêtres. — II. Anti-patriotisme clérical. — III. Empoisonnement de Viret. — IV. Dispute de Rive. — V. Destruction des images. — VI. Abolition de la messe. — VII. Effondrement de l'Eglise catholique. — VIII. La devise de Genève. — IX. Les souffrances de l'an 1535. — X. La politique bernoise. — XI. La délivrance. — XII. Le traité perpétuel. — XIII. Triomphe de la Réforme. — XIV. Difficulté de la situation.

PREMIÈRE PARTIE Jusqu'à la première prédication publique de l'Evangile.

ANS cette œuvre qui s'appelle la Réformation calviniste, Calvin fut à Genève ce que l'âme est au corps. Il est impossible de les séparer. Sans Calvin, Genève n'aurait pas été Genève. Sans Genève, Calvin aurait-il été Calvin ? — Après avoir vu jusqu'ici comment Calvin avait été préparé à se rendre à Genève, voyons comment Genève fut préparée à recevoir Calvin. Cette préparation dura presque un siècle : de 1444 (nomination d'Amédée de Savoie comme évêque de Genève) jusqu'en 1 536 (triomphe de l'indépendance et de la Réformation). Elle se subdivise en deux périodes : la première va jusqu'en i534 (prédication autorisée de Farel au couvent de Rive) ; la seconde va jusqu'en 1 536 (triomphe de l'indépendance et de la Réformation). Pendant tout ce

CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR

temps, la préparation, d'abord exclusivement négative, puis négative et positive, tantôt politique et tantôt religieuse, — ceci favorisant cela, — s'avance, par une évolution irrésistible, quelquefois arrêtée, quelquefois précipitée par des accidents plus ou moins dramatiques. Une connaissance exacte de ces événements est absolument nécessaire pour arriver à comprendre l'œuvre de Calvin à Genève, ses conditions, ses difficultés, sa nature.

Commençons par nous rendre compte de l'organisation politique de Genève, telle qu'elle s'est lentement formée, et a été confirmée en 1387 par l'évêque Adhémar Fabry et ses Lettres de franchises *.

En vertu de cette Constitution trois pouvoirs, tous les trois politiques, étaient en présence : l'évêque, le comte et la communauté 2. — L'évêque est prince de Genève. Quand il est nommé, son premier acte est d'aller à Saint-Pierre jurer, sur le missel, qu'il respectera les droits de la ville. Après quoi, il est reconnu comme souverain. — Le comte a le titre de « vidomne, » vice-seigneur. En cette qualité, il possède le château-fort, situé dans l'île, au milieu même de la ville, et exerce le pouvoir judiciaire, en première instance. — La communauté est constituée démocratiquement. Une fois par an, au son de la cloche de Saint- Pierre, les citoyens et bourgeois se réunissent en « conseil général, » dans le cloître attenant à la cathédrale. Ils élisent quatre syndics annuels, auxquels l'évêque et le vidomne jurent de respecter les droits et les franchises de la ville. Seuls ces syndics ont droit de justice criminelle; et, du coucher du soleil à son lever, la ville leur appartient complètement, etc. 3.

Cette souveraineté à trois ne pouvait manquer d'amener de grosses difficultés. Elles durent précisément jusqu'à la Réformation, qu'elles préparent, et peuvent se résumer en peu de mots.

Quel était l'intérêt de la maison de Savoie, qui avait remplacé les comtes de Genevois? S'associer révêque pour mater, à deux contre un, la communauté. — Quel était l'intérêt de la communauté? S'associer révêque, pour résister, à deux contre un, à la maison de Savoie. — L'arbitre de la situation, c'était donc l'évêque. Suivant qu'il se déciderait pour le peuple de Genève ou pour le duc de Savoie, il unirait ou séparerait la foi catholique et la liberté publique. L'Eglise commit la sottise de se jeter dans les bras de la maison de Savoie, et de faire du parti des patriotes le parti anti-ecclésiastique. C'est ainsi qu'elle prépara la Réformation.

1. Voir Ch. Le Fort et P. Lullin, Regeste genevois, 1866, p. xi de l'Introduction. — 2. E. Mallet. « Libertés, franchises, immunités, us et coutumes de la cité de Genève, » dans les Mémoires et documents publiés par la Société d'histoire et d'archéologie de Genève (que nous citerons désormais sous le titre de Mémoires et documents), II, 1843, p. 271-399. — 3. Après la combourgeoisie de 1526, sera constitué le Conseil des Deux-Cents, sur le modèle de Berne et de Fribourg.

PRÉPARATION ET DÉBUTS DE LA RÉFORME A GENÈVE

Cette préparation négative, et si efficace, date de cet étrange personnage, Amédée VIII, tour à tour duc de Savoie, ermite, puis pape1. Il profita de cette qualité de pape, pour s'emparer de l'évêché de Genève, au moment de sa vacance, en 1444. « La maison de Savoye, dit Bonivard, commença alors fourer le nez en Féveschée de Genève2. » Et Kampschulte, l'historien catholique, dit : « La Curie papale, en se montrant assez faible pour céder aux séductions savoyardes, a préparé elle-même la perte de la cathédrale de Saint-Pierre sur les bords du lac Léman. On ne reconnut à Rome la sottise, que lorsqu'il fut trop tard3. »

A partir de ce moment l'évêché de Genève reste presque sans interruption dans la maison de Savoie, et les évêques sont plus indignes les uns que les autres. Pierre de Savoie, petit-fils d' Amédée, désigné par lui comme son successeur, reçoit du pape Nicolas V l'évêché de Genève, par grâce « expectative », dès 1450. Son oncle mort, lui, âgé de dix ans, se rend au Chapitre (i3 janvier 145 1). Comme il est trop jeune pour parler, c'est l'archevêque de Tarse (in partibus), qui fait sa demande et prête serment. Confirmé par le pape, « au mépris des règles canoniques les plus essentielles sur l'âge et les qualités que devait posséder l'élu » il meurt en 1458, avant d'avoir atteint l'âge régulier pour être prêtre ! — Jean-Louis, son frère, lui succède (1460) à l'âge de dix-sept ans, si du moins la bulle papale, grâce à une supercherie plus coupable que rare, n'a pas ajouté cinq ans à son âge réel. Il était déjà, dès sa tendre enfance, protonotaire apostolique, prieur de plusieurs monastères, deux fois abbé et une fois archevêque. Il voulut bien visiter de temps en temps son siège épiscopal. Mais il s'occupa surtout d'expéditions guerrières; on l'accusa de tous les vices. Il y a là sans doute de l'exagération. Mais personne ne s'étonnera que Jean-Louis, avec ses passions et sa vie militaires, ne se soit pas distingué en même temps par la sévérité de sa conduite, par sa pudeur et sa modestie. Du reste, ayant atteint l'âge canonique, notre évêque ne demanda pas « l'institution » épiscopale, et resta toujours « administrateur » de son évêché. Il n'est pas même sûr que ce prélat, chargé de prébendes et de dignités ecclésiastiques, ait jamais été prêtre ! Il mourut le 4 juillet 1482.

Quelques jours (19 juillet) après la mort de Jean-Louis, les chanoines se hâtent de nommer , régulièrement et à l'unanimité , Urbain de Chevron , chanoine, protonotaire apostolique, abbé. Mais le pape Sixte IV avait déjà fait cadeau de l'évêché de Genève à son neveu le cardinal de la Rovère, qui presque

1. Il abdique sa papauté en 1449, et est créé cardinal légat et vicaire perpétuel du saint-siège, tant pour la Savoie que pour le Lyonnais, la Suisse, etc. Il conserve toujours son titre d'évêque de Genève, et meurt dans cette ville, 7 janvier 145 1. Gallia christiana, t. XVI, p. 441. — 2. Les Chroniques de Genève, liv. II, ch. I. — 3. Kampschulte, Johann Calvin, I, p. 27. — 4. E. Mallet, « Mémoire historique sur l'élection des évêques de Genève, » 2me partie, dans les Mémoires et documents, V, 1847, p. 164.

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immédiatement (24 juillet) l'avait troqué contre un autre évèché, celui de Turin, que lui cédait Jean de Compey. Cela faisait deux prétendants, lorsqu'en surgit un troisième, François de Savoie, frère de Jean-Louis et de Pierre. François n'invoquait ni le vote du Chapitre, ni la nomination du pape, mais tout simplement la force et l'intérêt de la maison de Savoie. « La noble maison de Savoie, disait l'un de ses partisans, ne doit pas permettre que ce noble bénéfice vienne en d'autres mains que les siennes, nonobstant toute élection l. » Cynique, mais franc.

Après dix .mois de lutte, Compey l'emporte, et entre à Genève, 25 mai 1483. Mais la maison de Savoie met la main sur ses possessions. Il est obligé de fuir, 21 septembre2. Il fabrique un faux. L'interdit est lancé par Rome. On en arrive aux marchandages, et aux trocs des évêchés et des archevêchés. Rome fait l'appoint du marché et François de Savoie est évêque, 1484. Il mourut en 1490. Ainsi s'étaient succédé, sur le siège épiscopal de Genève, les trois petits-fils d'Amédée, « malgré leur âge, malgré le droit et la raison 3. »

Le Chapitre élit Charles de Seyssel. Mais le choix ne plaît pas à la duchesse de Savoie, qui avait jeté les yeux sur Antoine Champion. Le pape (20 mars 1491) dépossède Charles de Seyssel et nomme Antoine Champion. Il y a une bataille près de Genève. Les amis de Champion l'emportent : il est évêque, de par la chance de la guerre.

Par hasard, il avait des qualités, et c'est lui qui publia, en 1493, les Constitutions synodales, lesquelles vont nous dire où en est l'Eglise. « Aujourd'hui, ce qu'il faut rapporter avec douleur, un abus pernicieux s'est enraciné parmi plusieurs personnes ecclésiastiques.... Quelques-unes ne rougissent pas de fréquenter les tavernes, les étuves, les festins, les lieux suspects, les jeux, les danses, les foires, les chasses défendues.... » Après quoi les Constitutions synodales passent en revue chaque catégorie de prêtres, édictant blâmes et peines. « Contre les ecclésiastiques qui jurent et blasphèment... »: s'ils ne se corrigent pas, ils auront quinze jours de dure prison, au pain et à l'eau, plus une amende; « contre les moines errants, » c'est-à-dire sortant de leurs couvents : trois jours de prison, au pain et à l'eau ; contre les ecclésiastiques portant des habits de couleurs; «contre les prêtres incontinents...». Et surtout quel jour jette sur l'état d'âme de ce clergé un paragraphe comme celui intitulé : « Contre ceux qui vont aux ensevelissements sans y être appelés, et ne disent pas les messes comme il faut. » Il paraît que ces prêtres ressemblaient à « des joueurs et à des histrions, » que « avec une hâte désordonnée ils allaient à l'autel devant lequel un autre prêtre disait la messe, passaient leurs habits sacerdotaux et, tandis que la messe commencée par l'autre prêtre n'était pas encore finie, au même autel, ils disaient leur messe jusqu'à l'évangile \ »

1. E. Mallet, Mémoires et documents, V, 1847, p. 197. — 2. Voir Albert Rilliet : « Le billet d'adieu d'un évêque de Genève (1483), » dans les Mémoires et documents, XXII, p. 274-296. C'est une page instructive de la triste histoire des luttes pour l'évêché. — 3. Ibid., V, p. 269. — 4. Voir: Constitutiones synodales episcopatus Gebennensis, 1493, f- 2 (Bibl. de Genève), La traduction Gaberel {Histoire de Genève, I, p. 58) est amplifiée et inexacte.

PRÉPARATION ET DÉBUTS DE LA RÉFORME A GENÈVE

L'évêque Champion mourut déjà le 29 juillet I4g5. Le Chapitre obtempère au désir de la duchesse Blanche, et nomme Philippe de Savoie, âgé de sept ans. Il lui fallait un administrateur temporel et spirituel. En i5oo, Philippe va à Rome avec grand luxe; en i5oc), on le trouve combattant sous les drapeaux de Louis XII, et finalement, n'ayant aucun goût ecclésiastique, il cesse d'être évêque et devient comte de Genevois.

Il avait passé (le 22 février i5io) son évêché à Charles de Seyssel, déjà élu à la mort de François de Savoie, mais désintronisé par Champion. Brave homme sans doute, doux, mais ignorant et lent clans ses pensées; il mourut en i5i3.

Le Chapitre choisit Aymon de Gingins. Mais, selon son habitude, le saintsiège ne tint pas compte du vote du Chapitre et laissa l'évêché au choix du duc de Savoie, qui élut « le bâtard » Jean de Savoie, fils de l'évêque François. Léon X se hâta de le recommander au respect des Genevois. Le bâtard, fils de l'évêque et d'une courtisane vulgaire, avait les mœurs de ses parents. « C'estoit, dit Bonivard, un homme de cueur vil, qui n'avoit pas grand esgart de son honneur, ny de sa conscience, pourveu qu'il eust de quoy vivre1. » — Il trahit honteusement les Genevois et, pour éviter leur colère, il se réfugia dans son abbaye de Pignerol, qu'il avait reçue du duc Charles III, en récompense de sa trahison. Et nous arrivons ainsi à Pierre de la Baume, d'abord coadjuteur, puis évêque en i522.

Quelle histoire2! Ne demandons pas ce que devenait la religion, ne demandons pas même ce que devenait la morale. Dans cette hiérarchie, uniquement préoccupée du trafic scandaleux de ses dignités, il n'était plus question ni de religion, ni de morale. Mais il n'y avait plus même d'ordre, de règles ecclésiastiques. C'était un chaos immonde. L'on vit les prêtres de la Madeleine, en arriver à tenir des maisons de prostitution. N'est-elle pas assez justifiée la peinture dont un moine orna les murs de sa cellule pour symboliser l'état de l'Eglise ? Il dessina un monstre à sept têtes et à dix cornes, laissant tomber, comme un excrément, un pape, dans une chaudière déjà remplie de moines et de prêtres3! (Page io3.)

1. Les Chroniques de Genève, III, ch. i. — 2. Nous la racontons d'après la Gallia christiana, t. XVI, 1865, p. 441-450. Ce volume a été rédigé par Barthélémy Haureau. — .3. A. Froment, Les Actes et gestes merveilleux de la cité de Genève, édit. G. Revillod, p. 154. — Le pasteur de Céligny, près Genève, M. Denkinger, prépare une thèse de licence en théologie sur ce sujet : « L'Eglise de Genève, de 1493 à 1536. » C'est la période qui va de la réforme tentée en 1493 par l'évêque Champion, jusqu'à l'arrivée du Réformateur Calvin à Genève, en 1536. Ce sujet est aussi important qu'intéressant, et M. Denkinger paraît l'avoir étudié de la façon la plus scientifique ; nous serons donc enfin fixés sur l'état moral et religieux de Genève avant la Réformation. En attendant, M. Denkinger a eu l'extrême obligeance de nous communiquer, sur les mœurs des Cordeliers et des Dominicains, de 1505 à 1530, une partie de ses notes, extraites des Registres du Conseil. — Le 21 janvier 1505, le Conseil s'occupe du rapt d'une fille par un chanoine. — Le 7 mai 1510, le Conseil ordonne une enquête sur ce qui se passe à la chapelle de Saint-Yvon, appartenant aux Frères Prêcheurs. « S'il se commet des choses déshonnêtes, » qu'on supprime les veilles de cette fête. — Le 22 juillet 1 5 1 3 , il est question d'une accusation de sodomie portée contre certains Frères. — Le 23 juin 1522, Pierre d'Orsière rapporte qu'il a parlé au Vicaire et qu'il s'est plaint auprès de lui de la vie criminelle {scélérate vite) menée par les Religieux. Du reste quelques jours auparavant, le 20 juin, le Prieur

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Ajoutons que, non content de ruiner dans Pâme genevoise toute idée religieuse et morale, cet indigne clergé excitait contre lui toutes les craintes, toutes les haines politiques. Car le duc de Savoie, auquel il s'était vilement inféodé, Charles III, était « le plus haineux, le plus arrogant, le plus cruel, le plus perfide» des despotes. Les temps terribles s'ouvraient pour les patriotes genevois.

Les patriotes avaient à leur tête deux hommes1.

D'abord se dresse Philibert Berthelier. Il a toutes les qualités d'un chef populaire. Ses mœurs relâchées n'étaient pas pour lui nuire auprès de la foule, dont il représentait ainsi les vertus et les vices2. Sa parole était facile, son âme ardente, son esprit gai et humoristique. N'oublions pas sa belle prestance. Du reste d'un courage, d'une audace chevaleresques et d'un désintéressement absolu comme son dévouement. Bonivard dit : « Il print tel amour à la chose publicque et liberté de la ville, en sorte qu'il l'a, à la fin, arrousée de son sang.... Et ne fault dire qu'il eust ce faict impréméditement, car il sçavoit aussi bien qu'il mourroit pour cela, et s'en tenoit pour certain, comme de la mort en général. Ce qu'il m'a dict cent foys : « Monsieur mon compère... [François Bonivard était » parrain d'un de ses fils, François-Daniel), monsieur mon compère, disoit-il, » touchés là ; pour amour de la liberté de Genève, vous perdrez vostre bénéfice, » et moy la teste. » Lesquelz tous deulx advinrent 3. »

A côté de Berthelier, était Bezanson Hugues, d'un tout autre caractère.

avait lui-même porté plainte au Conseil contre les Religieux, qui menaient une vie débordée, lui étaient désobéissants, et se vantaient même de le chasser du couvent. — Le 25 octobre 1524, le Provincial de l'ordre de Saint-Dominique étant venu à Genève, les syndics vont le saluer et le prient de corriger les Religieux du dit couvent. Ils lui signalent aussi les insolences qui se font à Saint- Yvon. — En 1527, le 10 mai, ceux de Saint-Léger se plaignent des filles débauchées qui sont en leur quartier, et de certains Religieux qui y vont en foule (certis religiosis qui ibidem affluant). On leur dit que, s'ils aperçoivent ces Religieux de nuit, ils en donnent avis au syndic ou à l'abbé, et qu'on ira les prendre. — Enfin, le 12 juillet, plusieurs bourgeois font plainte des prêtres de la Madeleine, qui tiennent... [une maison de prostitution]. On ordonne d'obliger les femmes débauchées à aller demeurer au lieu qui leur est ordonné et de faire de fortes remontrances aux dits prêtres. — Du reste, au sujet de l'épouvantable « impudicité des gens de l'Eglise de Genève avant la Réformation, » il suffit de lire la remarque de Flournois, auteur des Extraits des Registres publics, et les preuves à l'appui. Froment, p. ci-cv.

L J.-B.-G. Galiffe. « Bezanson Hugues, libérateur de Genève. » Mémoires et documents, XI, p. 197-524. — 2. Quelques lignes d'A. Roget présagent la nécessité et la difficulté de l'œuvre de la Réformation, quand celle-ci voudra faire régner à Genève les lois de la morale: « Les enfants de la ville, telle est la dénomination par laquelle est désignée, dans le procès intenté à Berthelier, en 1 5 1 8, la bande qui suivait habituellement ce dernier.... La tactique de Berthelier, masquant des pensées graves et des projets sérieux sous les dehors trompeurs de l'insouciance et de la frivolité... semblait fort bien adaptée aux allures de la jeunesse genevoise, très dissipée et amie du bruit et des fêtes, avant que la main de fer de Calvin l'eût bridée. On eût difficilement inculqué le patriotisme à ces têtes ardentes par la voie lente de la réflexion, et la liberté eût eu alors peu d'attraits, si on l'eût contenue dans les limites strictes de la règle. > A. Roget, Les Suisses cl Genève, ou V émancipation de la communauté genevoise au seizième siècle, 1864, I, p. 104, 105. — .'!. Les C/ironiqucs, liv. III, ch. 2,

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La peinture de Plainpalais. (p. 101.) D'après une gravure conservée à la Bibl. de Genève.

« L'opinion, la plus généralement répandue, se figure Bezanson Hugues comme une sorte de Nestor genevois.... Il semble, en effet, qu'on ne saurait s'imaginer autrement le grand citoyen dont la présence, ou une lettre, suffisait pour rassurer tous les esprits, dans les moments les plus critiques ; le magistrat imposant dont l'éloquence à la fois douce et ferme dominait les assemblées et les

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conseils,... l'habile négociateur qui savait si bien émouvoir et entraîner, aux récits des malheurs de sa patrie, ces hommes de fer, qui composaient les conseils de Berne et de Fribourg.... » Mais il ne faut pas oublier que Bezanson Hugues développe sa plus grande activité de 25 à 40 ans environ. Il est capitaine général. Il supporte les fatigues les plus excitantes et les plus émouvantes. Il se livre à des chevauchées, presque fantastiques de rapidité, à travers le territoire de son plus terrible ennemi, qui le fait traquer comme une bête fauve par ses archers et ses gens d'armes

Pour faire bref, nous nous approprierons l'éloge que lui décerna, de son vivant, Jean Kleberger, surnommé le bon Allemand. Le 6 juin 1 532, il écrivait, de Lyon, au Conseil de Genève : « Depuis cent ans en çà, n'avez eu en vostre ville un si honneste homme, lequel a retiré de servitude vostre dite ville, et icelle mise et réduicte en franchise, comme sçavez, s'efforçant tousjours de mectre corps et biens pour maintenir la liberté, que l'on peult bien dire, que c'est le Père du pays 2. »

Le duc et l'éveque d'un côté; de l'autre, les patriotes seuls3. Que faire, sinon chercher des alliances, et entrer clans la Confédération ? Ce programme nécessaire des patriotes devait les mener plus loin qu'ils ne pensaient.

Déjà, individuellement, plusieurs s'étaient fait recevoir bourgeois de Fribourg. Le 6 février 1 5 1 9, Bezanson Hugues obtient la combourgeoisie entre les deux villes.

Avec le programme viennent les noms de guerre : Eidguenols contre Mamelouks : « Et alloient, criant les enfants : Vivent les Eiguenotz, voulans dire les Eydgnoss, que signifie en allemant les Ligués ou Alliez, duquel nom s'appellent les Souisses en général, car eyd signifie serment et genoss participant4. » Le parti de l'éveque et du duc reçoit le nom de parti des Mameloucs, « à cause que ainsi que les Mammelucz avoient renoncé Jésus Christ, pour suivre Mahomet, aussi avoient ceulx-cy leur naturelle liberté et chose publique pour suivre et se assubjectir eux et les leurs à tyrannie '. » — La lutte éclate.

Le duc obtient du pape, de plus en plus aveuglé, la cession des droits temporels de l'éveque. Il entre dans la ville (5 avril 1 5 1 9) . Celle-ci finit par être obligée de dénoncer sa combourgeoisie avec Fribourg (11 avril). L'indigne évêque revient

d. Galiffe, Bezanson Hugues, p. 220, 221. — 2. Th. Heycr, « Jean Kleberger, le bon allemand. » Mémoires et documents, IX, 1855, p. 434. — Un fait, qu'il faudra se rappeler quand le parti libertin et ses historiens s'indigneront si fort de la facilité avec laquelle on admettait comme bourgeois les réfugiés français, est mis en lumière par A. Roget, en ces termes: « On serait dans une grande erreur si on se représentait que les hommes, dont le dévouement persévérant a sauvé au seizième siècle notre indépendance fussent tous des Genevois de bien ancienne date. Les faits établissent plutôt le contraire. » Tout ce qu'on peut dire, c'est que ces bourgeois du XVe siècle venaient de moins loin que ceux du XVIe. A. Roget, Les Suisses et Genève, I, p. 106. — i. Bonivard, Les Chroniques, liv. III, ch. 24. — 5. Ibid., liv. III, ch. 14.

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dans son Eglise, 20 août, et la terreur règne1. Bonivard, trahi, est fait prisonnier. Bezanson Hugues s'enfuit. Seul Berthelier reste, et il faut lire dans Bonivard même cette page fameuse et sanglante de 1 indépendance genevoise: « (L'évesque) estant arrivé à Genève, le vingtiesme d'aoust, ung samedy, à quatre heures après midy, avec sa bende... il se tint coy ce jour là et le dimenche ensuivant, veillant premièrement sur Berthelier, lequel il tenoit pour le bélier du troppeau. Lequel, jaçoit qu'il [quoiqu'il] fût de ce, par plusieurs, adverty, n'en tenoit compte, ains ne laissoit d'aller et venir partout comme devant, si que l'on eust dict qu'il ne fuioit pas la mort, mais luy couroit après.

» Berthelier avoit ung jardin..., où il avoit à coustume s'aller esbattre touz les jourz, [ce] qu'il ne laissa pas pour [les] ennemiz qu'il sentist à Genève. Et pour plus grande mesprisance de ses ennemiz, portoit une pettite mousteille [une petite belette] en son sein, qu'il avoit en délices, et s'alloit jouant à elle. Et à troisiesme jour, après la venue de ces compaignons (le lundy, à l'environ de six heures), le vidomne Consilii les appella touz et accompaigné de eux tira contre là pour le prendre.

» Berthelier les vit bien venir, mais il ne se destourna point de son chemin, ains chemina droict contre eux, aussy fièrement comme si luy allast prendre le vidomne. Le vidomne luy mit la main sus, de la part de l'évesque, car y [il] luy estoit défendu ce faire de la part du Duc, et luy oustant son espée, Berthelier luy dict fièrement: « Advisez que vous ferez de ceste espée, car il vous en fauldra rendre compte. » Si fut mené en L'isle, sans que personne ousast contredire. Et

ne luy forma l'évesque son procès selon les libertés et franchises de Genève

ains constitua ung prévost pour exercer cestuy office, qu'estoit ung vieillard de Chambéry, demeurant ce nonobstant pour lors à Genève, qui avoit toute sa vie esté arracheur de dentz, et se nommoit Jehan DesBois. Lequel, du commandement de l'évesque, vint en L'isle pour examiner Berthelier, mais il ne voulut respondre entre ses mains, disant qu'il n'estoit pas son juge compétant. Pour se mocquer mieux de ses gardes, il se jouoit à sa bestelette. Ses gardes luy disoient: « Demandez grâces à Monseigneur. — Quel? disoit-il. — Monseigneur de Savoye, vostre Prince et le nostre. — Il n'est poinct mon Prince, dict-il, et quand bien il le seroit, je ne luy demanderoie pas grâce, car je ne me suis pas

1. Une première fois il s'était retiré de la ville ; c'était au moment de l'affaire survenue à propos de la mule du docteur Grossi (5 juin 15 17), et de la procession carnavalesque que, lui, Berthelier, avait menée avec sa bande à travers les rues; cette mascarade, selon Roget, « inaugura la longue série de rudes épreuves et d'événements douloureux de Genève. » (Les Suisses, etc, I, p. 110.) C'est à ce moment que se place le célèbre épisode de Pécolat, l'ami de Berthelier. Arrêté, mis à la torture, il avoue ce que l'on veut, puis se rétracte: et dans sa prison se coupe, dit Bonivard, un morceau de la langue, avec un rasoir, pour s'empêcher de céder de nouveau à la douleur. (J.-A. Gautier, Histoire de Genève, 1896 et années suivantes, II, p. 93.) A. Roget observe que ce fait est révoqué en doute par la plupart des historiens modernes et qu'il n'est pas mentionné dans les procédures, en général détaillées, qui nous ont été conservées. (Les Suisses, etc., I, p. 120.) Nous serions cependant tenté de nous rendre aux judicieuses observations critiques et psychologiques présentées par M. Alex. Guillot , dans sa brochure Jean Pécolat (Petite bibliothèque helvétique, 1893). Bonivard aurait plutôt grossi et enjolivé qu'inventé le fait.

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Calvin a Genève, premier séjour

meffaict. Aux méchants est de demander grâce, et non pas aux gens de bien. » Ils luy dirent, « il vous fera donc mourir, » et luy alla escripre en la paroy de la chambre où il estoit : « Non moriar, sed vivam, et narrabo opéra Domini. »

Le lendemain, le château de File fut occupé par les soldats de l'évêque, et Berthelier jugé, comdamné et exécuté précipitamment1. « Le borreau le vint saisir, le mena devant la place de L'isle, où il ne tint aultre propos, fors qu'il s'escria : « Ha ! Messieurs de Genève... » puis se mist à genoulx, et fut décollé; son corps mis sur une charrette, où estoit aussi le borreau, tenant sa teste, et [fut] traînée la dicte charrette parmy la ville, l'accompaignans plusieurs souldars, et alloit criant le borreau : « Veez cy la teste du traistre Berthelier. 2 » C'était le 23 août 1 5 1 g.

La première bataille pour la liberté était perdue, terriblement perdue. Les patriotes étaient de nouveau seuls.

Que faire encore, sinon, encore, renouveler la combourgeoisie avec Fribourg, et, puisque celle-là avait été insuffisante, en conclure une seconde plus puissante? La logique poussait donc Bezanson Hugues, quand il signa l'alliance de Genève avec Fribourg et avec Berne3. Mais, grâce précisément à l'évêque et au duc, la logique devait mener les patriotes où ils ne comptaient pas aller. Leur triomphe devait être leur défaite, en même temps que celle de la Savoie et de l'Eglise ! Voici comment.

Bezanson Hugues et ses amis étaient de bons catholiques''. Malgré toutes

1. D'après Galiffe, Berthelier avait trente-sept ans au plus. Il fut arrêté à 7 heures du matin, pendant qu'il se promenait du côté de la porte de la Corraterie. Enfin il fut exécuté, huit heures environ après avoir été arrêté : donc le même jour. Mémoires et documents, XI, p. 245. — 2. Bonivard, Les Chroniques, liv. III, ch. 33, d'après le texte et les variantes. — :t. C'est le dimanche, 10 décembre 1525, qu'eut lieu le fameux conseil dit des Hallebardes, celui où le duc de Savoie, violant les franchises, sembla triompher définitivement de la liberté genevoise. Mais douze jours après, le 22 décembre 1525, « peut-être la journée la plus mémorable de l'histoire de Genève » (A. Roget, Les Suisses et Genève, I, p. 222), les citoyens reprirent leur élan vers l'indépendance, un élan qui ne devait plus être arrêté. Ils envoyèrent le témoignage de leur confiance aux exilés, et ceux-ci, Bezanson Hugues en tête, purent renouveler la combourgeoisie avec Fribourg en y ajoutant la combourgeoisie avec Berne. Quand Bezanson Hugues revint à Genève, portant le double traité, « six mains seules se levèrent pour le refus. » Ce jour-là (25 février 1526), « Genève fut acquise à la Suisse et gagnée pour la liberté. » Le Chroniqueur, p. 16. (Le Chroniqueur , recueil historique et journal de l'Helvétie romande, renfermant le récit de la Réformation de ce pays, et celui de sa réunion à la Suisse, dans les années 1535 et 1536; publié dans les années 1835 et 1836, sous les auspices d'une Société d'amis de l'Eglise et de la patrie suisse, et à l'aide de documents inédits en grand nombre, par L. Vulliemin.) — 4. La formule qu'on rencontre à chaque instant dans la bouche de leurs orateurs, et sous la plume de leurs négociateurs, est celle-ci: « autorité de l'évêque et franchise de la ville. » En 1502, la ville avait ordonné des messes et des processions dans les églises et les couvents pour prier Dieu de vouloir conserver les droits des citoyens et la juridiction épiscopale. (Gautier, II, p. 15.) Lorsque le patriote Ami Lévrier suivit Berthelier dans la voie douloureuse et glorieuse du martyre (1524), il se déclara heureux de mourir « pour l'autorité de saint Pierre et pour la liberté de sa patrie. » (Gautier, II, p. 196.) L'évêque Pierre de la Baume rendit à son ami Bezanson Hugues le témoignage qu'il avait

PRÉPARATION ET DEBUTS DE LA RÉFORME A GENÈVE

leurs cruelles déceptions, leur idéal était toujours l'accord de la ville avec son évêque. Et, un moment, cet idéal sembla devoir enfin se réaliser. Le pape n'obligeait-il pas le scandaleux évêque, Jean de Savoie, à se choisir un coadjuteur, bientôt son successeur, Pierre de la Baume ? Le nouvel évêque, abandonnant le duc de Savoie, ne prenait-il pas Bezanson Hugues pour conseiller? — Vaines et dernières illusions, qui allaient s'évanouir définitivement devant la réalité brutale.

« Pierre de la Baume n'était pas méchant, mais sa faiblesse en fit un instrument de méchanceté. C'est elle qui le rendit toujours servile pour ceux dont il avait peur ou besoin, hautain et tyrannique pour ceux qui lui étaient soumis, soupçonneux pour tout le monde.... »

Au reste, cette faiblesse même n'était probablement que le résultat de deux vices du prélat: la sensualité et l'amour des richesses. « Il paraît avoir fait consister son bonheur à vivre dans la mollesse : « J'ai reçu vos chapons. — Envoyezmoi des poissons. — J'ai fait grosse chère. - - Je suis beaucoup mieux garni de vin qu'à Genève. » C'est ce qu'il écrit souvent à Bezanson Hugues, à Vandel, à son chambrier et même au Chapitre 1 . . . . »

Finalement, il se sentit peu en sûreté à Genève, où il résidait du reste rarement. Il s'enfuit de nuit, en se faisant accompagner par Bezanson Hugues, qui risqua sa vie pour sauver celle de son indigne protégé. Et une fois hors de la ville, ayant retrouvé le duc, il devint aussi hostile aux patriotes que le « bâtard» lui-même. Il eut l'odieux courage d'écrire à l'homme qui avait tant fait pour lui, à Bezanson Hugues, ces lignes : « L'on dit que vous êtes à Genève avec vos complices pour tourmenter tous mes sujets ; et croyez que aussi en aurez votre part ; c'est mal aviser à faire votre devoir. Je pense que croirez être les princes : suffisez vous d'être à la mode accoutumée, et de vivre selon vos prédécesseurs, qui étoient de bons marchands et non plus sapere quam oportet.... Je vous laisse à penser si cela durera... je les mettrai en justice, fût-il devant Lucifer2. »

Qui sait si les patriotes auraient été capables de briser les liens qui les rattachaient à l'Eglise? — Voici: dans son aveuglement prodigieux et croissant, l'Eglise achevait elle-même, avec Pierre de la Baume, ce suicide qu'elle avait commencé avec Amédée de Savoie3. Elle faisait, d'une manière éclatante, la démonstration que la fidélité à Rome était incompatible avec la liberté de Genève.

L'heure était venue de choisir. Et comme les vieux patriotes, c'est-à-dire

«virilement combattu pour l'Eglise. » (Galiffe, p. 483.) Et, dans les deux traités de combourgeoisie , les droits de l'évêque avaient été soigneusement réservés.

1. L. Sordet, archiviste: « Mémoire sur les lettres de Pierre de la Baume, dernier évêque de Genève. » Mémoires et documents, t. II, p. 19, 20. « L'expression : Je ne m'en soucie pas plus que de Baume, que les Genevois emploient encore de nos jours, peut donner la mesure du mépris que l'évêque avait inspiré. » Ibid., p. 20. — 2. « Lettres de Pierre de la Baume, évêque de Genève, à Bezanson Hugues. » Mémoires et documents, XV, p. 248. Lettre de 1532. — 3. « On ne pouvait pas ruiner plus profondément, plus systématiquement l'autorité de l'Eglise, que ne l'avait fait la maison de Savoie par sa politique depuis un siècle, » dit Kampschulte, I, p. 90,

CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR

les patriotes catholiques, ne le pouvaient guère, ils durent céder la place à ceux qu'on peut appeler les nouveaux patriotes, c'est-à-dire les patriotes anticatholiques. La préparation de la Réforme continuait.

Saluons avec respect ceux qui s'en vont : « Ce que Bezanson Hugues, a-t-on écrit, avait rêvé pour Genève, c'était un évêque patriote, passionné de l'indépendance de la ville et la défendant énergiquement contre les prétentions ducales, appuyé sur les citoyens unanimes, avec l'aide efficace des combourgeois de Fribourg et de Berne. C'est pour atteindre ce but qu'il avait travaillé et lutté depuis des années, et l'inconstance, pour ne pas dire plus, de l'évêque, faisait crouler tous ses plans, en favorisant à Genève le triomphe d'un parti qui s'était formé depuis quelque temps et qui n'aspirait à rien moins qu'à se débarrasser de l'autorité épiscopale, aussi bien que de toute ingérence ducale dans les affaires de la République. C'était le parti de la Réforme..., reconnaissant pour son chef le fameux Robert Vandel, rival de Bezanson en influence et en talent1.... La politique genevoise allait donc prendre une orientation nouvelle, et Bezanson pouvait difficilement s'y ranger ouvertement, moins peut-être par conviction religieuse, ou par fidélité à ses vues premières, qu'à cause de son entourage de famille, et surtout de ses relations étroites avec les Fribourgeois restés catholiques. Il ne dut pas lui échapper néanmoins que la Réforme était la seule issue logique de la situation et l'unique garantie de l'indépendance 2. »

L'évolution des événements avait donc rapproché Genève et Berne. Or c'était Berne qui allait décider du sort politique et religieux de Genève. C'était Berne qui allait jouer un rôle décisif dans l'histoire de Genève, même pendant tout le ministère de Calvin. Il faut donc ici être précis.

Lorsque Fribourg eut conclu avec Genève la première combourgeoisie , il essaya de décider Berne à l'imiter. Berne résista. Même elle envoya ( 1 5 1 9) un ambassadeur, d'Erlach, déclarer à Genève que ses supérieurs feraient « ce qui dépendrait d'eux pour faire rompre la combourgeoisie 3. » En 1 52 1 les difficultés

1. Les amertumes ne furent pas épargnées à Bezanson. Le 29 mars 1528, il voulut déposer sa charge de capitaine-général. Il dut la conserver jusqu'au 25 août 1 53 1 . Au début de 1532, il partit cependant pour sa dernière ambassade, revint brisé, et demanda, le 20 février 1532, à ne plus assister au Conseil. Il passa les dernier mois de sa vie à lutter contre le mal qui l'étreignait, et contre d'insurmontables difficultés pécuniaires. Car ce riche marchand avait payé de sa bourse tout autant que de sa personne. Il s'était ruiné pour sa patrie, qu'il avait dotée de la plus magnifique des fortunes, de la liberté. Il mourut à la fin de 1532, ou au commencement de 1533, sans que le Registre du Conseil ait marqué la date, celle où Genève perdit un des plus grands et l'un des meilleurs de ses enfants. — 2. A. Guillot, Bezanson Hugues (Petite bibliothèque helvétique). — A. Roget {Les Suisses et Genève, etc., I, p. 390, n. 1, et 386) dit: « Les placards affichés par Goulaz, en juin 1532, peuvent être considérés comme la première démonstration publique faite par le parti réformé; jusqu'alors il n'avait n'existé qu'à l'état latent. » Cette année 1532, où se manifestent les premières agitations de la Réforme, est aussi celle où nous perdons la trace de Bezanson. — .'t. Gautier, II, p. 125.

PRÉPARATION ET DEBUTS DE LA REFORME A GENEVE

devinrent extrêmes à Genève. Berne ne s'en émut pas. Au contraire, ses ambassadeurs vinrent de nouveau déclarer à Genève qu'elle était décidée « à ne recevoir pour combourgeois aucun des sujets des évêchés de Genève et de Lausanne... qu'elle soutiendrait de toutes ses forces son Altesse, le duc de Savoie1. » • — Entre 1 5 1 9 et 1 5a5 le sentiment populaire se modifia à Berne, grâce à Bezanson, à son éloquence et à ses habiles distributions d'argent. Mais le gouvernement, en accordant à Genève la combourgeoisie du 8 février i52Ô2, ne céda que malgré lui à la pression du peuple. Les agents genevois à Berne ne cessent encore de demander de l'or, du velours, de la soie, du clamas, de la toile fine pour les puissants seigneurs, « afin, disaient-ils, que la combourgeoisie ne périsse pas3,» tellement elle était peu robuste!

Berne voulait-elle que Genève devînt possession du duc ? Certainement pas. Elle le voulut encore moins à partir de i528, de la grande conférence 4 tenue à Berne par Zwingle, et à la suite de laquelle la ville embrassa la Réforme. Cependant, môme alors, Berne montre pour les maux de Genève une sympathie dépourvue de toute effusion5.

Les amis du duc, organisés en « chevaliers de la Cuiller, » tenaient comme de vrais brigands la campagne, pillant et tuant. Le 25 mars i52g, dans la « journée des échelles, » ils sont sur le point de s'emparer de Genève par un audacieux coup de main.

C'est le moment que Berne choisit pour conseiller à Genève de renoncer à la combourgeoisie. Sébastien de Diesbach remontre au Conseil de Genève, « qu'ayant des alliances avec le duc, antérieures de beaucoup à celles de Genève, ses supérieurs ne pourraient pas secourir la ville contre ce prince en cas de rupture ; qu'ainsi les Genevois, souhaitant principalement la continuation de leur combourgeoisie avec eux pour se défendre contre le duc, elle leur était inutile à cet égard1'. » C'était dur, cruel. Les patriotes genevois, faisant preuve d'une énergie admirable, décidèrent que quiconque parlerait de renoncer à la combourgeoisie aurait la tête tranchée.

Quelle était donc l'arrière-pensée de Berne ? On ne peut s'empêcher de donner raison à Kampschulte, quand il écrit : « Je ne crains pas de me tromper

1. Gautier, II, p. 179 (d'après les Registres du Conseil, vol. 19, f. 242). — 2. lbid. , p. 229. — 3. C'était du reste un des traits des mœurs... du temps. — 4. Elle eut lieu le 7 janvier, et décida du sort religieux de la Suisse romande. — 5. Vulliemin dit : < Réforme et neutralité, la politique de Berne se résume en ces deux mots. Je ne dis pas qu'il ne lui arrive de jeter un œil d'envie sur les champs du Pays de Vaud ; je ne dis pas que des pensées d'ambition ne fermentent dans son sein ; mais Berne discerne les temps et se connaît. Les circonstances étant ce qu'elles sont, elle veut bien réellement la neutralité et la paix. Elle ne se montre pas toutefois disposée à l'accepter à tout prix. Il se présente deux cas dans lesquels il lui serait difficile de ne pas recourir aux armes. Le premier arriverait si le duc continuait à lever la tête, qu'il tentât contre Genève un nouvel assaut, qu'il persévérât à vouloir étouffer chez les populations romandes les germes de la Réformation.... Le second cas est celui où Genève, réduite aux abois, cesserait d'espérer en son alliée, et se tournerait vers la France. Le jour où l'un ou l'autre de ces deux cas se présenterait serait celui où changerait la conduite de Berne. » {Le Chroniqueur, p. 44.) — 6. Gautier, II, p. 291, 292. Le député de Berne avait parlé au pluriel, comme au nom de tous; mais heureusement que le député de Fribourg parla après lui, et marqua la différence de sentiment des deux cantons.

en pensant que les chefs habiles et expérimentés de la politique bernoise, déjà à ce moment, avaient comme but l'incorporation complète de Genève1.» Ils ne se souciaient pas plus de laisser Genève catholique, que de la rendre autonome.

Encore une fois l'évêque vint au secours des patriotes en déclarant les Genevois rebelles (20 août i53o), et en lançant contre eux la bande de pillards et de brigands, qui s'intitulaient les «chevaliers de la Cuiller02.» «Avons commis, disait son manifeste, et requis, ainsi que requerrons de notre part aucuns seigneurs, nos amis et parents, pour nous assister, défendre notre dite autorité, aider à punir les rebelles, et, si besoin est, de fait et voie d'armes y pourvoir. » — La Savoie allait-elle donc s'emparer de Genève?

Berne se décide alors à agir. Une armée bernoise et fribourgeoise est rapidement formée. Elle s'avance, et tout de suite Ton voit combien il aurait été facile à Berne d'épargner à Genève des années de malheurs et d'angoisses. Tout fuit, tout se dissipe devant les alliés, qui ravagent le pays. Le 10 octobre, ils arrivent à Genève ; tout autour, les ruines s'accumulent, et les cendres fument. C'est l'heure des représailles.

Le 19 octobre i53o est signé le traité de Saint-Julien; et, le 3i décembre, l'accord de Payerne règle enfin la nouvelle situation, malheureusement d'une façon plus avantageuse pour Berne que claire pour Genève. La combourgeoisie de 1 526 est maintenue. Mais l'évêque reste seigneur de la ville, le duc reste vidomne, bien qu'avec des droits restreints, et Genève doit payer une somme considérable, 40000 écus (près de deux millions, selon Galiffe). Surtout, Berne fait insérer dans le traité que toute violation par le duc de Savoie autoriserait les deux alliés à occuper le Pays de Vaud.

C'était un compromis, ce n'était pas la solution; on avait franchi une étape, on n'avait pas encore atteint le but.

La préparation négative, que nous venons de raconter, laissait l'Eglise catholique ruinée, politiquement et moralement. Kampschulte montre que la dégradation du clergé était véritablement effrayante 3. Du reste, nous avons le témoignage contemporain de la très fanatique sœur de Jussie. « Il est bien vray, dit-elle, que les prélats et gens d'Eglise, pour ce temps, ne gardoient pas bien

1. Kampschulte, I, p. 77. — 2. « Une fois qu'ils banquetaient ensemble au château de Bursinel et déchiquetaient, Dieu sait comme, ceux de Genève, l'un d'eux, levant haut sa cuiller: « Si vrai que je la » tiens, dit-il, nous avalerons Genève, » et tous de placer aussitôt leur cuiller en sautoir, comme signe de leur confrérie. On les appela dès lors les gentilshommes de la Cuiller. » {Le Chroniqueur, p. 18.) - .'!. Kampschulte, I, p. 92. Notre auteur fait quelques rares exceptions : il n'y a pas lieu à priori de les contester. Les religieuses de Sainte-Claire eurent une conduite très morale. Mais personne ne poussa plus loin cette superstition, que Kampschulte est obligé de déplorer. Quant aux chapelains des Macchabées, Kampschulte écrit: « Leur conduite fut sans reproche. Souvent nous les voyons, avec leurs riches revenus, venir au secours de la ville dans les circonstances difficiles » (p. 94). Or nous lisons dans Gautier : « Chacun faisait des efforts considérables pour fournir à tant de besoins pressants ; il n'y avait que les ecclésiastiques

PRÉPARATION ET DEBUTS DE LA REFORME A GENEVE

leurs vœus et estât, mais gaudissoient dissolument des biens de l'Eglise, tenant femmes en lubricité et adultères, et quasi tout le peuple estoit infect de cest abominable et détestable péché1... » Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que la préparation positive commençât à se combiner avec la préparation négative.

Les prédicateurs arrivaient, de divers genres. Un des premiers fut Agrippa de Nettesheim (juin 1 5 2 1 ) . Sa correspondance nous le montre « ne négligeant aucune occasion de se renseigner sur les progrès de la Réforme. Esprit curieux, caractère sociable, il communiquait volontiers à ses amis les nouvelles et les livres qu'il recevait d'Allemagne. Son rôle de nouvelliste dut par conséquent toucher de bien près à celui d'initiateur". »

Cependant le premier prédicateur, au sens tout à fait exact du mot, fut Lambert d'Avignon, qui aurait prêché à Genève entre la Pentecôte et la Trinité, du 8 au i5 juin i522. Le mardi 17, ou le mercredi 18, il se serait rendu à Lausanne, d'où, après une semaine de séjour, il serait reparti avec une lettre de recommandation de l'évêque, Sébastien de Montfaucon 3. Il passe à Fribourg, puis à Berne, dans les premiers jours de juillet, et arrive à Zurich le 12'% toujours en costume de cordelier, monté sur son finesse. Après quatre heures d'une discussion publique avec Zwingle et les chanoines, il renonça complètement à l'invocation des saints. La prédication à Genève avait donc dû être très modérée. Ce n'en était pas moins un commencement s.

qui refusassent de contribuer.... Entre autres, les chanoines de la chapelle des Macchabées furent d'un si mauvais exemple qu'ils aimèrent mieux laisser vendre un pré qu'ils avaient, que de rien donner (ce qui est confirmé par les Registres du Conseil, vol. 24, f. 142 v°, 144 v°). Les ecclésiastiques se rendaient par là fort odieux à tous ceux qui avaient à cœur la liberté de la ville. » (Gautier, II, p. 342.) Voir plus haut p. 101, n. 3.

1. Le levain du calvinisme, édit. de 1865, p. 35. (Voir plus loin, p. 113, n. 4.) — 2. Herminjard, I, p. 74. Voir p. 68, 72, 73, 82, 98, 100, 101. Agrippa ne resta pas toujours attaché à l'Eglise romaine. Il proclame très nettement l'autorité souveraine et unique de la Bible en matière de foi. {Ibid., p. 99.) « Agrippa (Henri Corneille), né à Cologne le 14 septembre i486.... On ne peut nier que ce ne fût un très grand esprit, et qu'il n'eût la connoissance d'une infinité de choses et de plusieurs langues. Mais sa trop grande curiosité,

sa plume trop libre, et son humeur inconstante le rendirent malheureux. A Pavie, en 1 5 1 5 Je trouve

que, dès l'an 1518, il exerçait à Metz l'emploi de syndic, d'avocat et d'orateur de la ville. Les persécutions que les moines lui suscitèrent, tant parce qu'il avoit réfuté l'opinion commune touchant les trois maris de Sainte-Anne, que parce qu'il avoit protégé une païsane accusée de sorcellerie, lui firent abandonner la ville de Metz.... Il se retira en son pays de Cologne, l'an 1520.... Il sortit de sa patrie l'an 1521, et s'en alla à Genève. » (Bayle, Dictionnaire. 5e édit.) Bayle est un de ceux qui estiment qu'Agrippa, malgré « ses alternatives » resta catholique. Il cite cependant une lettre d'Agrippa à Mélanchton, le priant de saluer « l'invincible hérétique Martin Luther qui, comme Saint Paul l'a dit dans les Actes, sert Dieu selon la secte appelée hérésie. » Mais les Remarques critiques font observer que Bayle n'avait sans doute pas lu Y Apologie d'Agrippa, où celui-ci (ch. 19), « parle si magnifiquement de Luther et avec tant de mépris des principaux adversaires de ce Réformateur. » — 3. On lit dans Ruchat, Histoire de la Réformation de la Suisse, édit. de Vulliemin, 1835, I> P- 129: « Lambert fut bien reçu par l'évêque de Lausanne, dont la conscience semblait se réveiller à la voix de ce bon et zélé docteur, car il l'écoutait avec plaisir. Il le faisait même venir dans son château et s'entretenait avec lui fort familièrement, de sorte que Lambert avait la meilleure opinion de la piété de ce prélat. Peut-être que si ce docteur se fût arrêté à Lausanne, il aurait pu lui faire goûter la doctrine de l'Evangile. Mais le monde et la chair regagnèrent bientôt l'évêque. » — 4. Herminjard, I, p. 101, n. 2; 104, n. 7. — u. Le 15 janvier 1537, le commissaire bernois Thomas de Hofen écrit de Genève à Zwingle: « Je crois que si on donnait à ce peuple des prédicateurs, la foi papistique en souffrirait beaucoup, car les prêtres se plaignent qu'on ne court plus après les indulgences aussi fort que par le passé. » Ibid., II, p. 10.

Calvin a genève. premier séjour

La commotion de i53o fut terrible. Pendant dix jours les Bernois, protestants déclarés, tinrent la ville sous leur autorité. Les croix sont brisées ; les religieux maltraités : « les prêtres n'osent aller à l'office que leur robe sous le bras1. » D'un autre côté, l'aumônier bernois, Gaspard Megander, prêcha tous les jours l'Evangile, en allemand, il est vrai, mais officiellement, dans la cathédrale de Saint-Pierre2. Le prestige de l'ancienne tradition était singulièrement compromis.

Un an après, Farel était en relations avec Genève. Le Ier octobre i53i, il écrit à Zwingle : « J'apprends qu'à Genève, on se préoccupe beaucoup de Christ; et si les Fribourgeois le permettaient, on dit qu'ils recevraient promptement l'Evangile 3. » Les symptômes plus évangéliques d'une transformation religieuse se multipliaient. Kampschulte le reconnaît en ces termes : « La Bible était lue plus qu'auparavant, et de véritables cercles évangéliques commençaient à se former4. »

Qu'importe que le Conseil des Deux-Cents déclare vouloir « vivre comme les pères, » puisque, au même moment (3o juin 1 532), il priait le vicaire de l'évêque de faire prêcher l'Evangile et l'Epître du jour « sans mélange de fables et d'inventions humaines5 ? » Kampschulte ne s'y trompe pas. Voilà, dit-il, la devise même du parti novateur. C'est vrai : La Bible, le pur Evangile : voilà le protestantisme !

Comme toujours ce fut la papauté, qui, avec son aveuglement habituel, hâta les événements. Le vieux-catholique Kampschulte continue à le reconnaître. « Clément VII ne tenant pas compte des expériences de ses prédécesseurs, fit publier à Genève en 1 532 des indulgences générales. Il fournit ainsi des armes à l'opposition. Comme à Prague et à Wittemberg, la prédication des indulgences donna aux Genevois le signal de la séparation publique 6. »

En effet, ce défi à la conscience est immédiatement relevé. Le 9 juin 1 532, au matin, les Genevois trouvent partout affichés des placards promettant « à chacun le pardon général de tous ses péchés, sous la seule condition de la repentance, et d'une foi vive aux promesses de Jésus-Christ 1 . » — Tout à l'heure avec le Conseil, c'était la Bible souveraine : maintenant avec les placards, c'est la justification par la foi". L'ère évangélique était bien ouverte.

Tout le monde le comprit. A Genève le parti clérical frémit de colère. Le

1. Le Chroniqueur, p. 19. « Les Fribourgeois eux-mêmes, quoique écoutant volontiers la messe, n'endommagent pas moins les pauvres gens, comme les autres. » Cela n'excuse pas les protestants. Loin de nous en effet la pensée de tout approuver. Mais le moyen âge avait produit un tel état de choses que toute amélioration était forcément une révolution. Et ce n'est pas le moment de distribuer les responsabilités. - 2. Herminjard, III, p. 417. — 3. Ibid., II, p. 364. — 4. Kampschulte, I, p. 105. — 5. Herminjard, II, p. 425, n. 2. — A. Roget {Les Suisses, etc., II, p. 22, 23) fait observer que des édits analogues avaient été pris par Zurich en 1521, par Berne en 1523, par Bâle en 1524. Et partout ces édits avaient été le prélude de la Réformation. — ('». Kampschulte, I, p. 107. — 7. Gautier, II, p. 349.

PRÉPARATION ET DEBUTS DE LA RÉFORME A GENEVE

Il3

chanoine Pierre Werly déchire le placard apposé à l'un des piliers devant l'église de Saint-Pierre et donne un soufflet à Jean Goulaz, qui vient de le remplacer par un autre. Goulaz tire son épée et blesse le chanoine. De Fribourg on envoie des plaintes par lettre et délégation. Le nonce apostolique demande des renseignements au sujet « de l'impie et abominable hérésie des Luthériens *. » Le Conseil répond évasivement au nonce, et fait dire à Fribourg : « Touchant la luthérerie, nous voulons vivre et mourir comme nos prédécesseurs2. » 11 désirait éviter une rupture entre les deux partis. Mais il n'était pas maître des événements, et quelques semaines après, automne 1 532, Farel arrive.

Deux chroniques, Tune protestante, celle de Froment 3, l'autre catholique, celle de la sœur de Jussie 4, se contrôlant l'une l'autre, vont replacer sous nos yeux, avec une vérité authentique et une incroyable intensité de vie, les scènes dramatiques dans lesquelles allait se décider le sort de l'âme genevoise.

Ecoutons Froment: Revenant de Piémont, « Farel et Sonnier repassèrent parmy Genève, et, estant lougés à la Tour Perce, commencèrent à parler la Parolle de Dieu à plusieurs gens, de quoy le bruict fust grand dans la ville, soy offrans à la mort s'ils ne pouvoient maintenir ce qu'ilz disoyent.... Laquelle chose vint à notice au Conseil, aux Chanoynes et Prebstres de la ville qui soubdaynement furent tous esmeuz et troublez, et tinrent conseil par ensemble, qu'ilz feroient de ces gens.... Car en y avoit desjà qui avoient quelque peu de sentement à

1. Herminjard, II, p. 425. Le nonce exagérait en parlant d'une prédication évangélique qui n'était plus confinée dans les appartements privés, mais qui retentissait dans les écoles, dans les églises, et dans les lieux publics. (Ibid.) Toutefois il semble bien que les débats à propos des indulgences et des placards aient fait faire un pas à la Réforme, et attiré l'attention des catholiques et des protestants étrangers sur la petite communauté genevoise. A la date du 9 juillet, dans une lettre rédigée par Saunier, les Evangéliques de Payerne disent aux Evangéliques de Genève: « Nous avons entendu que le Dieu de gloire... vous a visité de sa grâce.... Les quelles choses [délaissant la doctrine des hommes... et prenant icelle de nostre seul saulveur... saincte, bonne et juste] avez fait et faictes comme vrays chevalliers cristiens.... Et vous prions de rechief, que faictes apparoir le tesmoignage de vostre foy, laquelle est desjà anuncée par tout le pays de deçà, par la quelle plusieurs nycodémisans se declairent et manifestent.... » (Herminjard, II, p. 427, 429.) Le 22 septembre 1534, Berthold Haller écrit à Bucer que le tiers seulement de la ville de Genève est gagnée aux idées évangéliques. {Ibid., III, p. 209.) — 2. Ibid., II, p. 426, n. 3, 422. — •'!. Les actes et gestes merveilleux de la cite de Genève. Edit. G. Revilliod, 1854. — 4. Le levain du calvinisme ou commencement de l'hérésie de Genève (édit. Chambéry, 161 1, réimprimée à Genève en 1853 et en 1865. La bibliothèque de la Faculté de Montauban possède un exemplaire de l'édition, devenue très rare, de Nancy, 1626). Le récic de Jeanne de Jussie a été composé, ou achevé, en 1547. L'éditeur le publia sous ce titre: Le levain du calvinisme, en expliquant que cette « histoire tragique » est la «source du luthéranisme, calvinisme, bézaisme et autres dix mil hérésies qui ont pullulé de ceste clouaque. » « Fille d'esprit, Jeanne de Jussie possède l'art de donner aux personnages qu'elle met en scène et aux incidents qu'elle décrit une physionomie pleine de relief et de réalité ; elle fait, sans y viser, des portraits tout remplis de vie, et elle arrive, par la seule naïveté de son récit, à des effets pittoresques qu'elle n'a point cherchés.... La comparaison entre sa narration et celle de Froment, nous paraît, du point de vue littéraire, tout à l'avantage de la plume féminine.... Après tout, sauf l'obligation de vider la place, ces dévotes femmes n'eurent à endurer ni contrainte en leurs consciences, ni moleste en leurs personnes.... Dans sa relation au duc et à la duchesse de Savoie.... elle narrait elle-même « comment la divine bonté miraculeusement les avoit préservées de toutes violences de corps et d'âme. » Albert Rilliet, Notice sur Jeanne de Jussie et sur te livre intitulé « Le levain du calvinisme », 1866, p. 16, 17, 20.

ii4

Calvin a genève. premier séjour

l'Evangile, mais encore bien froits, charnels et du monde, n'entendans presque rien, sinon à manger de la chair [les jours maigres] et dire mal des Prebstres; désirans toutesfois d'estre mieulx enseigneyz1. »

Les deux nouveaux prédicateurs avaient donc des auditeurs tout prêts. Détail curieux: alors comme aujourd'hui, ce sont les hommes, qui sont les moins difficiles à détacher des anciennes traditions. « Mais des femmes, ne s'en trouvoit en ce temps-là pas seullement une » qui voulut « cognoistre la vérité2. »

Les prêtres se réunissent chez le grand vicaire, l'abbé de Bonmont, et on décide de mander Farel et Saunier: «Mais non pas sans grandes menaces et mocqueries, n'y furent amenez, et principallement des femmes, et aultres parmi la ville, crians après eulx : Ce sont des caignes, ce sont des caignes, qui passent, qui veult autant à dire, ce sont des chiens. Et,estans arrivés dans leur assemblée, pensoient disputer, mais l'un des principaulx d'eux, Don Estienne Piard, juge des excès, procureur de leur Chapitre, leur avoit desjà persuadé de non point disputer, disant : Si disputetur totum ministerium nosirum destruitur ; que vault autant à dire, Si disputons, tout nostre cas est perdu.... » Au lieu de discuter les prêtres se mettent à outrager les évangélistes, et crient : « Vien çà, meschant dyable de Farel ; que vas-tu faisant çà et là, troublant toute la terre? D'où viens-tu? Qu'estu venu faire ici ? Qui t'a faict venir en ceste ville? Dis-nous, de quelle auctorité presches-tu ? »

Farel, sans se troubler, répond: « Je ne suis point dyable ; mais vais et viens çà et là pour prescher Jésus Christ... prest à rendre rayson de ma foy, et de ce que je presche, si vous plaît me ouyr patiemment, et ce maintenir jusques à la mort.... » Et avec son audace habituelle, il conclut : « Ce n'est pas moy qui ay troublé la terre, ne ceste ville, mais ce a esté vous et les vostres qui avez troublé non seulement ceste ville, mais tout le monde, par vos traditions et inventions humaynes, et vies tant dissolues3. »

C'en est trop. « L'ung des principaulx de leur assemblée se leva fort furieusement de son siège, et dict à haute voix : Blasphemavit ; non amplius indigemus testibus, reus est mortis. Nous n'avons plus faulte de tesmoings, il est digne de mort. Et crioient : Au Rhosne ! au Rhosne ! Qu'on le face mourir !... Alors tous par ensemble confusiblement se levèrent, crians à haulte voix, disans: Tue, tue ce Luther! Tue, tue ceste caigne ! » Le Procureur du Chapitre excite ses collègues, disant « en langue savoisienne : Tapâ ! Tapa! » c'est à dire : Frappez ! Frappez! Même le serviteur du grand vicaire avait été aposté « avec une acquebute, pour tuer Farel. » Mais en se déchargeant, « l'acquebute rompit, et ne fit point de mal à personne »

La très catholique sœur de Jussie raconte en effet que devant la maison se

1. Froment, p. 3. — 2. Voici, d'après Froment, p. 4, les noms « de ceulx-là du commencement qui désiroient d'apprendre : Amy Perrin, Glaude Paste, Glaude Bernard, Jehan Chautemps, Dominique d'Arloz, Glaude Savoye, Amy Pourralis, Roubert et Pierre Vandelly, frères, Glaude Rozet, Jehan Golle, Estienne Dade, Jehan Sonet, Baudichon, Glaude de Genève, avec certains aultres petits compagnons. » — 3. Ibid., p. 6. — 4. Ibid., p. 7.

PRÉPARATION ET DEBUTS DE LA RÉFORME A GENÈVE

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tenaient environ quatre vingts prêtres « tous bien armez et embastonnez, pour défendre la saincte foy catholique,... et vouloient de maie mort faire mourir ce meschant, et ses complices. » Elle raconte encore comment on mit fin à la conférence : « L'un des seigneurs chanoines luy donna un grand coup de pied, et l'autre de grands coups de poing sur la teste et au visage. » Et la bonne sœur est fort contrariée, quand les syndics, fidèles à la parole donnée, interviennent et prennent Farel : « Ces bons prestres ne s'en pouvoient contenter, dit-elle, et, quand il passoit devant eux, un d'iceux le cuida transpercer au travers du corps, mais un des syndics le retira par le bras : de quoy plusieurs furent marris que le coup ne print bien — Le lendemain, jour de sainct François, il fut mis en un petit bateau et ses compagnons, bien matin, de peur qu'ils ne fussent apperçeus ; » et on les débarqua en sûreté entre Morges et Lausanne1.

Il est facile de s'imaginer la commotion profonde ainsi donnée à tous les esprits.

Quelques jours après, et avant que rémotion fût calmée, un nouveau placard pendait aux piliers des rues, dans tous les carrefours. Le « billet » disait : « Il est venu ung homme en ceste ville qui veult enseigner à lire et escripre en françoys dans ung mois, à tous ceulx et celles qui vouldront venir, petits et grands, hommes et femmes, mesme à ceulx qui jamais ne furent en escolle. Et, si dans le dit mois ne sçavent lire et escripre, ne demande rien de sa peine. Lequel trouveront en la grande salle de Boytet, près du Mollard, à l'enseigne de la Croix d'or. Et si guérit beaucop de malladies pour néant'2. » — Quel était ce bizarre charlatan ? En rentrant à Orbe, Farel avait retrouvé un jeune disciple, de vingt-deux à vingt-trois ans, nommé Antoine Froment, l'auteur même de notre chronique. Celui-ci s'était décidé à tenter l'aventure dangereuse d'une nouvelle mission évangélique à Genève. Il était arrivé le 3 novembre 1 532 . Et le « billet » était le stratagème auquel il avait recours.

Les auditeurs se présentèrent. Il enseigna à lire et à écrire ; et, par la même occasion, il fit tous les jours « un ou deux sermons de la Saincte Escripture au Nouveau Testament. » Ses succès furent considérables. Une des bourgeoises les plus pieuses et les plus honnêtes se convertit3. Elle « mit à bas ses beaux orne-

L Le levain du calvinisme, p. 49, 51. Farel partit le 4 octobre. Il ne resta donc à Genève que deux ou trois jours, selon Kampschulte, p. 119. — 2. Froment, p. 13. — 3. Claudine, femme d'Aimé Levet, apothicaire fort connu et estimé, au bas de la rue de Coutance, pieuse dévote, fut amenée par sa bellesœur dans la salle de Boytet, au prêche de Froment. Elle écouta, interrogea, et se fit donner un Nouveau Testament. En trois jours et trois nuits elle le lut, du commencement à la fin. Elle eut des entretiens avec Froment, et devint aussi zélée pour les idées évangéliques qu'elle avait été zélée pour le catholicisme, (Froment, p. 15-17.) Voici ce qui se passa lors de l'émeute du 28 mars, d'après la bonne sœur de Jussie. Ayant vu un marchand catholique frappé, « les femmes chrestiennes... se tournèrent vers la femme d'un apoticaire, qui estoit Luthérien, et elle aussi, criant à haute voix: < Pour le commencement de nostre

CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR

ments, ses doreures et paremens qui ne luy servoint que de braguerie *, et les appliquoit ès povres, principalement ès domestiques de la foy.... Davantage elle incita à grande charité plusieurs aultres honnestes femmes riches, bourgoyses de la ville.... la renommée en estoit grande, et l'Evangile honoré2. »

Pendant ce temps, au couvent de Rive, un cordelier, Christophe Bocquet « cougnoyssant la vérité, » prêchait l'avent. Et les auditeurs de Bocquet devenaient les auditeurs de Froment. « Le nombre creust tellement le jour de l'an après Noël [donc le ier janvier i533J, que la multitude d'hommes et femmes fust si grande, estans tant affectionnez cl'ouyr la parolle de Dieu, qu'il [Froment] ne peult parvenir jusques dans sa chambre, car la mayson, les degrés, le porche et les rues estoint si playnes que l'ung foulloit l'aultre. Et commencèrent à crier à haulte voix les ungz aux aultres: au Mollar! au Mollar 3! et le myrent au Mollar sus ung banc de peysonnière, et crioyent encores plus fort, Preschés-nous, preschés-nous la parolle de Dieu. » Froment commença par une prière, puis fit un sermon sur ce texte : « Donnez-vous garde des faux prophètes1.»

Au bout d'un moment arrive le grand Sautier de la ville, qui lui intime Tordre de s'arrêter. Froment continue. Alors arrive, en courant, un des principaux évangéliques, Claude Bernard, qui crie au prédicateur : « Pour l'honneur de Dieu, dessendés de sus ce banc, et que l'on vous saulve la vie. Car voicy tous les presbtres qui viennent en armes.5 »

On emmène donc Froment par une des petites allées, si nombreuses dans les maisons de ces quartiers. On le conduit chez Jean Chautemps. La fureur du peuple grandit. Pendant la nuit, Froment se réfugie chez Ami Perrin, qui, pour le protéger, le déclare son serviteur, et le fait « labourer et travailler de ses mains, faysant des rubans. » Mais, toujours inquiété, Froment passe dans la maison du pharmacien Aimé Levet, dont on se met à briser les fenêtres. Il est obligé de quitter de nuit la ville.

L'activité de Froment n'avait pas été sans résultat. Il y avait des conventicules plus ou moins secrets. Les plus habiles lisaient l'Ecriture, l'expliquaient de leur mieux, priaient. Parmi ces prédicateurs improvisés se trouvait le bonnetier Guérin Muète, auquel Farel écrivait, le 18 novembre 1 532, une lettre pleine des conseils les plus sages et les plus chrétiens ,;.

» guerre, traisnons cette chienne dedans leRosne. » Mais elle, qui estoit cauteleuse, hastivement s'enferma en la maison, et ne la peurent avoir; mais ce qu'elles trouvèrent en la boutique et sur le banc, jettèrent tout par terre et par la rue despiteusement, et estoient bien courroucées de ce qu'elles ne peurent avoir ceste femme, ny point d'autres ». {Le levain du calvinisme, p. 59.)

1. Braguer, tirer vaniter de ses ajustements. — 2. Froment, p. 18. — 3. La place publique alors la plus fréquentée de Genève. — 4. Froment, p. 22-25. — Ibid., p. 43. — 6. « Reste que, ainsy qu'avez commencé, que poursuyvez en toute force, vigeur et diligence, en toute bénignité, science et sapience, gardant la doctrine du grand maistre; « soyez prudens comme serpens et simples comme çolumbes, »

PRÉPARATION ET DEBUTS DE LA REFORME A GENEVE

Grâce à tous ces efforts le petit troupeau croissait. Viret était arrivé et, le i5 mars 1 533 , il écrit : « Le nombre de ceulx qui désirent la Parolle est moult grand *. »

De Berne les encouragements ne manquent pas. Le 20 mars, Leurs Excellences écrivent au Conseil de Genève : « Vuilliés permettre que la vérité ayt lieuz... que les amateurs de la Parolle de Dieuz puissent résister, et publicquement contradire, à iceulx que, en vostre ville, prêchent, quand y [ils] parleront comme séducteurs 2. »

De semblables paroles n'étaient pas de nature à calmer les esprits. Jeanne de Jussie va nous montrer où on en était arrivé, en nous racontant le tumulte du 28 mars 1 533 3 : Les catholiques apprennent que « les gens de celle secte font assemblée. » Sur ce « les bons chrestiens'' » se réunissent en grande compagnie à l'Eglise de Saint-Pierre avec Messieurs les chanoines et gens d'Eglise. Les syndics arrivent avec le guet. « Le peuple tout d'un accord respondit : nous voulons aller sus ces Luthériens, qui se sont assemblez en la rue des Allemands, et ne sçavons pourquoy ils nous tiennent tousjours en crainte ; mais nous en voulons voir la fin, et ne voulons plus souffrir telle infection en la Cité : car ils sont pires que les Turcs. »

Mais deux individus étaient là, dont l'un fait entendre une protestation, « quelque parole vilaine. » Malgré les Syndics, il fut jeté à terre, foulé aux pieds, « et receut un coup de glaive, dont il fut navré griefvement jusques à grosse effusion de sang. » Son compagnon s'enfuit « par devers les hérétiques et raconta le tout. »

Jeanne de Jussie en est très mécontente, et elle nous dépeint avec une naïveté, qui serait cynique, si elle n'était inconsciente, les instincts fanatiques de ses coreligionnaires. « Les bons chrestiens furent plus animez que devant, et se voyans grand nombre bien embastonnez, de grand courage vouloient sortir, et se combatre contre ces canailles. Aucuns catholiques, pour mieux animer les autres, vont sonner à grand effroy la grosse cloche, dont, à ce son, toute la Cité fust en armes et esmeue : les uns [les catholiques] alloient à Saint-Pierre, les autres [les protestants] à la grand place du Molard. »

Ainsi les deux armées se formaient. Les syndics, alliés aux catholiques, ordonnèrent d'apporter un fagot de laurier, « et en firent donner une branchette à chascun des catholiques, afin qu'ils se puissent cognoistre entre les meschans ; les uns les attachoient sur leurs testes, les autres le tenoient en leur main. » Puis les prêtres se jettèrent devant l'autel et entonnèrent le Vexilla régis, le Salve Regina. Le peuple, de plus en plus excité, se déclare prêt à répandre son sang.

estant vray imitateur du Sauveur, qui prent les enfans entre ses bras tant amiablement.... Soyez fait tout à tous. » Et encore : < Je vous prie que tâchez tellement enseigner comme si à tout le monde deviez rendre raison jusques à une petite létre. » Herminjard, II, p. 459, 461.

1. Herminjard, III, p. 31. — 2. Ibid., III, p. 33. — 3. lbid., III, p. 39, n. 2, et p. 50, n. 26. — 4. Kampschulte reconnaît l'initiative des catholiques. ♦ La majorité catholique, dit-il, se prépara à mettre ses menaces à exécution,... à amener une décision. Les Luthériens acceptèrent la lutte. » I, p. 12S.

CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR

Il se fait « tels cris que c'estoit chose lamentable de l'ouïr... et le peuple est mis en ordre pour batailler. »

L'armée catholique descend des hauteurs de Saint-Pierre par la rue étroite et rapide du Perron, « Messieurs de l'Eglise faisant leur bende, et capitaine. » Ils débouchent sur la place du Molard. Naturellement ils trouvent les protestants, qui étaient accourus en apprenant ce que les catholiques préparaient. « Là estoit desjà grosse compagnie d'hommes et femmes, bien embastonnez et délibérez comme les autres; en somme s'y treuvèrent bien deux mille et cinq cents hommes sans les femmes, les anciens et enfans. »

Les catholiques espéraient que de Saint-Gervais, le faubourg de l'autre côté de l'eau, les « chrestiens » allaient aussi accourir, de façon à prendre les protestants entre deux feux. Mais ceux-ci, prévoyant la manœuvre, s'étaient hâtés de gagner le pont et d'en fermer la porte. Délivrés de ce danger, ils braquent des pièces d'artillerie contre leurs agresseurs.

La fureur arrive à son comble. « A ce trouble avoit si grande inimitié entre les deux parties, que l'enfant alloit contre le père, et la mère contre la fille. Une ayant son père qui estoit luthérien, et voyant son mary chrestien en arme, se print à plorer. Son mary [le « chrestien ! »] luy dit : Femme, pleure tant que tu voudras, que si nous venons à combattre, et que je rencontre ton père, ce sera le premier sur qui j'esprouveray ma personne pour le mettre à mort, ou luy moy; car c'est un meschant chrestien renié, et le pire des mauvais, que ce malheureux Baudichon. »

Jeanne de Jussie, la bonne chrétienne, est saisie d'un véritable délire de fanatisme ; elle exulte en voyant les femmes transformées elles-mêmes en furies : « Les femmes des chrestiens s'assemblèrent, disant : S'il advient que nos maris se combattent contre ces infidelles, allons aussi faire la guerre et tuer leurs femmes hérétiques, affin que toute la race soit exterminée. En ceste assemblée de femmes il y avoit bien sept cens enfans de douze à quinze ans, bien délibérez de faire bon devoir avec leurs mères. Les femmes portoient des pierres en leur giron, et la pluspart des enfans portoient de petites rapières, les autres d'achons1, autres des pierres en leur sein, chappeau et bonnet. »

Les prêtres voulaient « se mettre des premiers. » Mais les syndics craignirent de « respandre le sang humain », et ils allèrent vers les hérétiques, leur remontrant quelle « infamie vitupérable, » ce serait d'égorger leurs frères. Des bourgeois de Fribourg s'interposèrent aussi. Les protestants reçurent ces ouvertures avec joie, c'est la sœur Jussie qui le dit 2, tandis que les catholiques avaient de tout autres sentiments, « dont fut mal pour les chrestiens : car depuis leur firent de grands maux... » tandis que, alors, « on les eût légèrement desconfits, et mis en subjection. »

Le tumulte est donc apaisé, « combien que moult grevoit aux chrestiens, et

1. Petite hache. — 2. Sœur de Jussie pense que les Luthériens se sentaient les « plus faibles. » Cependant, d'après son propre récit, ils disposaient seuls de canons,

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disoient entr'eux : Nous en devrions à ceste heure dépescher le monde, affin que plus n'eussions crainte d'eux, ni autre fascherie. Et pour dire vray, mieux leur eust esté, que de les laisser vivre1. »

Alors intervint la décision du 3o mars, dont les articles interdisaient les injures réciproques, laissaient chacun « en sa liberté, selon sa conscience, » défendaient de critiquer les sacrements et de violer les jeûnes, de prêcher sans autorisation, mais ajoutaient: «que le prescheur ne doibge dire chose qui ne soit prouvée par la Sainte-Escripture2. »

La Réformation continuait ainsi, malgré tout, à progresser et la Bible triomphait.

Cependant Pâques approchait et les évangéliques résolurent de célébrer la fête conformément à leurs convictions. Ce fut Guérin Muète qui eut l'honneur de distribuer à Genève, pour la première fois, la sainte cène selon le rite protestant3. La cérémonie simple et auguste eut lieu, le Jeudi saint, 10 avril, dans un jardin, « au courtil de Estienne Dade, auprès du Pré l'Evesque 4. »

Voici comment sœur de Jussie raconte cet acte mémorable. « Le Jeudy sainct [ 1 533] ces Juifs s'assemblèrent bien quatre-vingts, avec plusieurs femmes... pour faire leur Cène, et pour manger l'Agneau Paschal. Un meschant homicide et meurtrier, pour représenter Jésus Christ, lava les pieds des autres ; et puis, en figure de paix et union, mordoient tous, l'un après l'autre en un morceau de pain et de fromage. Les chrestiens en rioient 5. »

On va comprendre maintenant l'affaire du chanoine Werly. Le 4 mai, « entre jour et nuit, » des citoyens se promenaient au Molard. Un réformé, en passant, heurta un catholique. On crie, on s'insulte, on dégaine, toutefois « sans coup férir. » L'arrivée de Claude Bernard apaise le différend, et les adversaires s'es* vont « pour aller boyre tous par ensemble et d'ung bon accord 6. »

Tout à coup accourt le chanoine Werly, le prêtre qui (3 octobre 1 532) avait déjà essayé de transpercer Farel ", mais dont un syndic avait retenu le bras, qu« avait déjà donné un soufflet, et reçu un coup d'épée8. 11 est armé de toutes pièces, furieux, et brandissant sa hallebarde : « Où sont, dit-il en jurant Dieu et blasphémant d'une étrange manière, où sont les chrétiens ? Qu'ils me suivent ; qu'on me montre ces Luthériens! » On lui arrache sa hallebarde; mais il tire une large épée, et en fait le moulinet. Naturellement chacun se défend, il y a des blessés. Et Werly, en voulant se sauver, reçut « une blessure mortelle, dont il

i. Le levain, p. 53-59. — 2. Herminjard, III, p. 41, n. 9. — .'î. Le 11 mars 1533, un serviteur de Guérin Muète, nommé Pierre Fédy, fut banni à perpétuité, sous peine de mort, pour avoir dit dans la rue que ceux qui « écoutent la messe adorent un Dieu de pain, et seulement du pain, et sont idolâtres. » Herminjard, III, p. 30, n. 5. — 4. Froment, p. 48. — 5. Le levain, p. 64. — 6. Les évangéliques de Genève à G. Farel, 5 mai 1533. Herminjard, III, p. 47, 48. — 7. Voir plus haut, p. 115. Herminjard, III, p. 48, n. 14. — 8. Voir plus haut, p. 113.

CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR

expira peu d'heures après, au devant des degrés d'une maison qui était située sur cette place. Comme il était entre jour et nuit, l'on ne sut point qui avait fait le coup *. » Or Werly était bourgeois de Fribourg, qui représentait le catholicisme, comme Berne représentait le protestantisme.

Déjà, entre les deux cantons, associés et encore plus rivaux, les rapports étaient tendus. Le 26 janvier i53o, Berne écrit à Fribourg : « il nous semble que votre conduite... est entièrement contraire au traité que nous avons conclu pour la paix du pays2. » Fribourg répond, le i3 avril i53o, en priant Berne de blâmer Farel: « Nous apprendrons ainsi que vous voulez agir envers nous comme vous désirez que nous agissions à votre égard, en ce qui concerne l'observation du traité de paix 3. »

Fribourg résolut de profiter de l'occasion favorable, et engagea (29 mai) Pierre de la Baume à rentrer enfin dans son évêché. Le prélat céda, malgré lui, et arriva le ier juillet4. Mais il ne fit que des sottises. Avec les parents de Werly, il froissa toutes les susceptibilités par l'outrecuidance de ses prétentions : et il se hâta de quitter Genève 5, infligeant un nouvel et grave échec au catholicisme 6.

« Incontinent après la despartie » de l'évêque, Froment revient accompagné d'un Français, Alexandre Canus, bientôt pasteur à Lyon, puis martyr à Paris. Ils prêchent « par les maysons secrètement, et aulcunes foys par les rues et carrefours de la ville7. » Grand avancement de la Parole! Sur ce, le triste évêque, de plus en plus privé de sens, envoie au procureur fiscal une lettre où, déplorant le succès des « prescheurs de cheminées8, » il interdit, dans la ville et dans ses environs, en cachette ou à découvert, toute prédication, explication, discours, instruction sur l'Evangile, sans son autorisation et permission « sous les peines

1. Gautier, II, p. 373. « Werly ne mourut pas sur la place du Molard. Il s'enfuit par la rue de la Poissonnerie (Croix d'or), entra dans la première maison à gauche, celle du seigneur de Brandis, qu'habitait Jean Chautemps ; puis il chercha un refuge au fond de la cour de la susdite maison. C'est là qu'il tomba expirant sur les premières marches de l'escalier. » D'après quelques locataires de la maison, Werly, blessé et fuyant, aurait été suivi par Pierre Comberet, surnommé l'Hoste, et frappé, dans l'allée, d'un coup de poignard. Pierre Comberet fut condamné à mort et décapité. (Herminjard, III, p. 49, n. 20 et 21.) Sœur de Jussie fait de Werly un « benoist martyr,... » p. 66. — Voir (Herminjard, IX, p. 490-497) les extraits de l'enquête, faite par le procureur fiscal, au sujet de la mort de Werly. — 2. Il s'agissait d'un évangélique banni. Herminjard, II, p. 232. — 3. Il s'agissait de l'évangélisation de Meiri. Herminjard, II, p. 247. — 4. La Gallia christiana, t. XVI, p. 451, dit : 2 juillet. — .'>. 14 juillet, dit la Gallia christiana. Ibid. — 0. Voir l'abbé Léon Duflot, François Richardot, évéque d'Arras (p. 36, 37). Le 21 janvier 1530, Pierre de la Baume fut nommé coadjutcur de Besançon, avec promesse de succession. En 1539, il fut nommé cardinal; puis l'archevêque de Besançon, Antoine de Vergy, étant mort, 29 décembre 1 54 1 , il devint archevêque titulaire. Mais il était vieux, et se préoccupa moins des besoins de son Eglise que de la fortune des siens, et en particulier de deux neveux, Claude de la Baume et Louis de Rye, pour lesquels il obtint du pape de singulières et scandaleuses bulles (17 juin et 6 juillet 1543). L'archevêché était un héritage, comme une maison ou un champ, dont il assurait la possession à un enfant de sept ans, Claude de la Baume. Le très catholique historien ajoute: « La mort du vieil archevêque, survenue le 4 mai 1544, fut le signal de luttes ardentes et scandaleuses. » — 7. Froment, p. 66. — 8, Ibid. , p. 66.

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légales, sans compter son indignation, l'excommunication perpétuelle et une amende de cent livres1. » Bornons-nous à citer Kampschulte : « C'est avec de pareils moyens que le prélat chargé de défendre la foi catholique croyait pouvoir arrêter les novateurs ! On peut penser quelle impression fit sur Genève un aveu si peu déguisé de faiblesse, de défiance dans la bonté de sa cause. Cet arrêté épiscopal a nui, dans l'opinion publique, au catholicisme plus que toutes les prédications de Froment 2. »

Naturellement le Conseil ne pouvait suivre le prélat. Il permet de parler librement du Christ « dans les maisons, dans la rue, pourvu que ce ne soit pas sous forme de discours, » et Fortunat Andronicus se rend à Genève afin de donner quelque satisfaction à « l'incroyable ardeur des Genevois pour l'Evangile « (miro verbi ardore tenentuf) 3.

Alors le Conseil a l'idée d'opposer aux évangéliques un prédicateur capable de leur tenir tète. Il fit donc venir, pour prêcher l'Avent de i533, un dominicain du couvent de Montmélian, docteur de Sorbonne, et qui passait pour un homme savant, Guy Furbity. Kampschulte en fait grand éloge. Ce qui est certain, c'est que Furbity était violent. Il prêchait, dit sœur de Jussie, « sans nulle crainte ny hypocrisie, contre tous vices et surtout contre l'hérésie luthérienne''.» On sait ce que langage veut dire. Du reste, notre religieuse donne un échantillon de cette prédication. « Il touchoit bien au vif ces chiens, disant que tous ceux qui suivent ceste maudite secte, ne sont que gens lubriques, gourmands, paillards, ambitieux, homicides et larrons, qui n'aiment sinon leurs sensualitez, et vivent bestialement, sans recognoistre Dieu.... Les chrestiens se resjouyssoient, mais ces caignes s'enfloient de grand ire et malice contre luy » et « veilloient sur luy comme le chat sur la souris 3. »

En d'autres termes, Guy Furbity était un ardent boutefeu, qui, par ses violences, excitait et légitimait toutes les violences. Cette tactique ne devait pas réussir aux catholiques. Dans son sermon du 2 décembre 1 533 , le docteur avait redoublé ses attaques contre les luthériens, contre les « Allemands. » Après s'être « débaccé0 (ainsy que bien scavent faire ces caffars quant matière leur fault7, » il termina en criant : « Où sont nos beaux prescheurs de cheminées, qui preschent le contrayre ? qui [qu'ils] s'avancent maintenant, et on parlera à eulx. Ha! ha! ilz s'en garderont bien de se montrer à présent, sinon desoubz les cheminées, pour tromper les povres femmes et ceulx qui ne savent rien8. »

Froment était clans l'auditoire, « un meschant jeune garçon, » dit sœur de Jussie. Dès que la prédication est achevée, il se dresse et crie à son tour : « Messieurs, Messieurs, escoutez ce que je vous veux dire. » Le peuple fait silence,

1. L'évêque de Genève à son procureur fiscal à Genève : Arbois, 20 novembre 1533. Herminjard, III, p. 113. — 2. Kampschulte, I, p. 135, 136. — .'!. Lettre de Farel, 22 octobre 1533. Herminjard, III, p. 98. — 4. Le levain, p. 74- — •">. Ibid., p. 79, 74. — 6. C'est le mot latin dcbacclior : s'abandonner a la rage jusqu'à l'épuisement. — 7. « La guerre et deslivrance de la ville de Genesve, fidèlement faicte et composée par un marchant demourant en icelle, » Opuscule anonyme, dont l'auteur doit être Marie Dentière, femme de Froment, réimprimé par Alb. Rilliet dans les Mém. et doc., XX, p. 353. — 8. Froment, p. 71.

JEAN CALVIN II l6

122 CALVIN A GENEVE. PREMIER SEJOUR

et lui : « Messieurs, je donne ma vie, et me mettray au feu pour maintenir que tout ce que cest homme a dict n'est que menterie et paroles de l'antechrist. » Le tumulte éclate. On crie : « Au feu ! au feu ! » On veut saisir l'audacieux. Les « femmes comme enragées sortirent après, de grande furie, luy jettant force pierres. » Il s'échappe1. Le Conseil se hâte de faire quitter la ville à Froment et à Canus. Mais il ordonne à Furbity de ne prêcher que conformément à l'Evangile.

C'était trop tard. De même que Fribourg avait essayé d'exploiter l'affaire du chanoine Werly, Berne se disposait à exploiter l'affaire du prédicateur Furbity.

G. Farel rentre à Genève (samedi 20 décembre)2. Froment et Canus l'y rejoignent bientôt, et le 22 et 23 décembre sont lues au Petit et au Grand Conseil les lettres de Berne. Les seigneurs regardaient comme personnelles toutes les insultes proférées par Furbity contre les Allemands, et déclaraient qu'ils lui intentaient une action criminelle. Avec leur ton hautain et dur : « Vuillés, disaient-ils, sans nulle faulte arrester, détenir et maintenir, le dict caffard, et nous establir journée juridicque... ; aultrement, sy laissés aller le dict Jacobin, nous nous en recourrons sur vous, et vous prendrons en cause, et aurons action contre vous, au lieuz du dict caffard 3. »

Pour appuyer les négociations, quatre ambassadeurs bernois arrivent (4 janvier 1 534) 4. Ils amenaient avec eux Viret, qui avait encore une plaie au dos, d'un coup d'épée qu'un prêtre lui avait donné à Payerne. Comme la ville est extrêmement agitée, les ambassadeurs bernois recueillent les prêcheurs dans l'hôtellerie où ils sont eux-mêmes descendus, à la Tète Noire, « la meilleure et la plus honneste ; » ce qui, paraît-il, ne voulait pas beaucoup dire5. Et dès le 8 janvier, le Conseil de Genève fut mis dans l'alternative de céder ou de renoncer à la combourgeoisie.

Ajoutons que Fribourg n'avait pas été moins ému que Berne, et avait aussi envoyé ses délégués à Genève. Avec non moins d'énergie, les Fribourgeois réclamaient le maintien de la foi catholique, et Genève devait choisir : ou le catholicisme, ou la rupture de la combourgeoisie avec Fribourg.

Ainsi le moment était venu où Genève ne pouvait pas ne pas rompre avec l'un de ses deux alliés. Or Berne était le plus fort : et son alliance était dans la logique de la situation : deux raisons dont une seule aurait été suffisante !

Furbity était en prison. Il en est tiré. D'abord il refuse de répondre. « Je suis religieux et docteur de Paris. Je ne puis et ne doibs respondre icy devant vous, qui n'estes point mes juges, si je n'ay le congié et licence de mon prélat et supérieur, autrement je feroye tort et injure à tout mon ordre, à la faculté de théologie de Paris et à toute l'Eglise, rompant les franchises, droictz et libertez d'icelle. Ung des Seigneurs de Berne luy dist : Vous n'avez point prins congié et demandé licence à vostre supérieur de parler contre la vérité, et au son de la

i. Le levain, p. 74, 75. lïaudichon le recueillit dans sa maison, et le fit cacher dans une fenière, au-dessus de l'étable. — "2. Il reçoit l'hospitalité dans la maison de Baudichon. (Hcrminjard, III, p. 123, n. 1.) — 3. Herminjaid, III, p. 122. — 1. Le vicaire général de l'évéque renouvelle la défense « de lire l'Ecriture sainte et lu saint Evangile de Dieu! » Ier janvier 1534- — 5. Froment, p. 80, 81, 84-S6.

PRÉPARATION ET DÉBUTS DE LA RÉFORMK A GENÈVE

grosse cloche dire et vous offrir de maintenir vostre cas devant tous par la Saincte Escripture. Pourquoy demandez-vous maintenant son congié et licence? Respondez, comme vous estes offert. » Il finit par y consentir. Messieurs de Berne lui citent les « articles » qu'il a exposés en chaire : « Le quatriesme : Tous ceulx qui lisent la saincte Escripture en vulgaire, ne sont que paillardz, gourmans et yvrongnes, blasphémateurs, meschantz, meurtriers et larrons. Et ceulx qui les soubtiennent sont meschantz et Dieu les punira. » — « Response : Au pays de France est défendu, parquoy je l'ay presché. Touteffois je n'ay nommé personne et n'ay dis qu'ils fussent traistres, meschantz, larrons, meurtriers, et si ne le vouldroye dire1. »

Enfin, il y a grande « disputation, » le jeudi 29 janvier, en la maison de ville, entre maître Furbity et les prédicants, « estantz, avec les ambassadeurs de Messieurs de Berne, assistans le Petit et Grand Conseil de la ville, et plusieurs docteurs en loi et en médecine. » La discussion dure plusieurs jours. C'est le lendemain vendredi que Furbity laisse échapper ce curieux argument : « Vous estes forts contre les Evesques. Allez dire ce que vous dictes à Paris, ou ès autres villes de France2. » 11 s'attire cette réplique :

« Le prédicant. — Celuy qui m'a conduict jusques icy, quand sera son bon plaisir, il me conduyra jusques à Paris, et autres lieux de France, ainsi qu'il est tout puissant, seul gouverneur du ciel et de la terre, qui a tout faict. Et pleust à ce bon Dieu, qu'on me voulsit faire comme à vous, me permettant respondro et rendre raison de ma foy. Je ne demanderoye point estre remis à mon juge, mais seroye trop content (comme vous a esté présenté devant tout le monde) maintenir ce que je dy, et si je ne le pouvoye monstrer, estre mis à mort, sans demander qu"on fist aucun desplaisir à évesque, prestre ou moyne, combien que clairement ilz errent en la foi 3. »

1. Lettres certaines, etc., p. 17. Le traité est de Farel, et voici son titre: « Lettres certaines d'an \ cuits grands troubles et tumultes adve \ nus à Genève, avec la disputation faicte \ l'an IJJ4- Par monsieur nostre Maistre | frère Guy Furbiti, docteur de Paris en | la faculté de Théologie, de l'ordre de S. | Dominicque.du convent des frères | prescheurs de Montmellian. A l'en | contre d'aucuns qu'on appelle | prédicantz, qui estoyent avec les Ambassadeurs de la seigneurie de | Berne. » (Exemplaire de la Bibl. de Genève. Ba. 1588.) Le 22 mai 1535, Farel écrivait à Fabri : « Beaucoup demandent la dispute, qui eut lieu avec l'encapuchoné qui est prisonnier ici [Guy Furbity]. Nous n'avons personne de prêt à nous l'imprimer: aussi l'avonsnous envoyé à Neuchâtel, et comme tu es celui que tu es, on pourra avec raison inscrire : envoyé à un Viennois. [Il se trouvait que Fabri était originaire de Vienne.] Tu veilleras à la bonne impression. L'imprimeur [Pierre de Vingle] pourra, dans la préface, dire combien l'auteur a évité les noms des prédicants, tandis qu'il parle si honorablement de Furbity, etc. » Suivant ces indications l'imprimeur dit dans sa préface « au lecteur » : « Ung notaire demeurant à Genève, après avoir bien et entièrement veu, ouy et selon la pure vérité rédigé par escript aucuns tumultes, contradictions, et les disputations qui sont ensuyvies... envoya icelles lettres à ung sien amy et compaignon de Vienne. Lequel, comme mon familier amy, me les communiqua....Touchant les noms des prédicantz, contre lesquelz disputoit le dict docteur, il semble que l'escrivain, par aucun respect, ne les a voulu nommer, favorisant aucunement au dict docteur....» Sans doute le notaire existait, en la personne de Claude Roset ; le compagnon de Vienne existait en la personne de Fabri. Mais quel lecteur pouvait le deviner? Ce que le lecteur était induit à penser, c'est que le traité était dû à un catholique. Il y avait donc fraude pieuse, c'est-à-dire faute. (Voir Herminjard, III, p. 293, 296, n. 20, et p. 297, n. 3.) — 2. Lettres certaines, etc., p. 72. — 3. Lettres certaines, p. 74.

CALVIN A GENÈVE. PREMIER SÉJOUR

Le mercredi 1 1 février, à propos des sacrements, le docteur n'est pas moins utile à écouter : « Nostre maistre dit : Messieurs, je scay bien que jamais nostre Seigneur n'a défendu de manger la chair. Ce que j'ai presché, je ne le pourroye maintenir par la Saincte Escripture. Je l'ay prins des Decretz et de Saint

Genève au XVIe siècle, vue ci

Thomas, docteur approuvé de nostre ordre1. » — Le lendemain il se déclare prêt à faire « tout ainsi qu'il plairoit à Messieurs du Conseil en ordonner. » Il demande seulement qu'on le laisse remonter en chaire: « il fera en sorte que Messieurs de Berne et tous auroyent occasion de s'en contenter. » On lui accorde sa demande; il se rétractera, clans la chaire de Saint-Pierre, puis il « absentera la ville de Genève, sans jamais soy trouver en icelle, soubz peine de la vie. »

En conséquence, «le dimanche i5mc de février, nostre Maistre vint à Saint- Pierre marchant fort vistement, combien qu'il fust pasle, et estre monté en

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