‹ Jean Calvin (volume 2)Chapitre 12 sur 123 · I. Lettres certaines, p · texte numérisé non relu

I. Lettres certaines, p

PRÉPARATION ET DEBUTS DE LA REFORME A GENÈVE

chayre, il commence de prescher. Lors fut faict ung grand bruict, qu'il accomplist sa sentence donnée, mais il n'en voulut rien faire. Et fut de là mené en prison. Mais, Dieu mercy, il n'a faulte de rien, car il est fort en la grâce des Dames : comme il a esté tousjours, lesquelles ne luy laissent avoir faulte de rien.

Dif. (D'après Sébastien Munster.)

Et la femme du Jeaulier (qui ayme grandement l'Eglise) luy faict tout service. Il est gras et en bon point, nourrissant barbe, attendant d'estre briefvement délivré, ce que plusieurs désirent *. »

1. Lettres certaines, p. 92, 93. D'après la sœur de Jussie (p. 144), Kampschulte essaie de nous apitoyer sur le sort du pauvre prisonnier, « miroir de patience, » dit-elle, enfermé dans « un cruel crotton sur la terre nue. » Il oublie de noter au moins les efforts « des Dames et bourgeoises, » qui ne se contentaient pas de faire « de grands vœus, prières et dévotion pour sa délivrance, « mais luy donnoient des confitures et autres biens. » Même les religieuses de Sainte-Claire « luy escrivoient des lettres de toute consolation. » Et sœur de Jussie croit pouvoir affirmer qu'il fut souvent visité par des anges. (Le levain, p. 80, 82.) On ne peut donc trouver qu'assez juste la réflexion finale de Froment: « Ha! si... le roy de

Pendant ce temps, la communauté évangélique achevait de se constituer. Elle se réunissait chez Baudichon, peut-être aussi chez son voisin, un gentilhomme savoyard, qui venait d'être reçu bourgeois de Berne, M. deThorens1. Baudichon avait aménagé un local, en réunissant, par une large ouverture, deux pièces. C'est là que, le 22 février, Viret, après avoir célébré le culte devant un auditoire d'environ 3oo personnes, administra le premier baptême protestant. Sur cet événement important, nous avons deux récits identiques, faits par deux témoins oculaires, deux catholiques de passage à Genève, où ils étaient allés vendre des fromages. Ils racontèrent ce qu'ils avaient vu, dans le procès intenté à Lyon contre Baudichon. Voici le récit de Claude Thevenon, fromager:

« Le premier dymenche du dict Caresme, il ouit dire que l'on alloit baptiser ung enfant en la maison du dict Baudichon, par quoy y alla en compaignie d'ung aultre fromaigier, nommé Henrys Aureillon. Et eulx estre arrivez dedans la dicte maison, veirent que plusieurs gens s'assemblèrent en icelle, et entre les autres y estoit le dict Baudichon et deux aultres nommez Pharel et Viret. Et illec veit que le dict Viret baptisa ung enfant qu'on apporta de quelque autre lieu, luy mectant de l'eaue sur la teste et disant : In nomine Patris et Filii et Spiritus sancti, sans faire aulcun signe de la Croix. Et aussi disoit ledict Viret telles, ou semblables parolles : « Dieu volut estre baptisé en l'eaue pure et necte, et maintenant les caffars baptisent avec eaue huyllée et crachas. » Dit plus, qu'avant que faire le dict baptisement, le dict Viret fit ung sermon en la dicte maison, en présence de grand multitude de gens, et semble au dict déposant qu'ilz estoient bien troys cens auditeurs, et estoient en une grand salle, laquelle ilz avoient alongée d'une autre chambre y joignant, au moien d'ung postau ou haiz qu'ilz avoient levé, et aussi y avoit des sièges faictz expressément, sur quoy les dictes gens estoient assiz. Et estoit le dict Viret assiz sur ung siège plus hault que les aultres et à costé de luy estoient assiz, assavoir d'ung cousté le dict Pharel et d'autre cousté ung nommé Froment, lesquelz Pharel et Froment on disoit aussi estre prescheux 2. »

Après les baptêmes, vinrent les mariages. Le premier, d'après Jeanne de Jussie, aurait été fait, par « ce chétif Faret », le dimanche de Quasimodo3. Il n'y avait pas de solennité, dit-elle, ni de dévotion, mais seulement « quelques disso-

France, les évesques et prebstres... estoient si miséricordieux à ceulx qu'on appelle Luthériens, ou qu'on les tracta en telle sorte en France et ès aultres lieux, que ceulx de Genève ont tracté Furbity. » (Froment, p. 88.) Il dit encore: « Fust retourné en prison, non pas prison, mais en une chambre en bon lieu qu'on appelloit l'Evesché, bien tracté du sodan, qu'on appelle jollier ou carcellier, et de sa femme, lesquelz estoint encores de sa Loy Papalle : et puys bien dire tracté et nourry aussi bien, ou mieulx que bourjoix ne marchant de la ville. »

1. Herminjard, III, p. 70, n. 4, 149, IX, p. 489, 490. — 2. Procès de Baudichon de la Maisonneuve, accusé d'hérésie, éi Lyon, rjJ4, publié pour la première fois d'après le manuscrit original, conservé aux archives de Berne, et précédé d'un avant-propos, par J.-G. Baum, professeur en théologie à l'Université de Strasbourg. Genève, impr. Jules G. Fick, 1873, p. iio-iii. — .'i. 12 avril.

PRÉPARATION ET DEBUTS DE LA REFORME A GENEVE 1 27

lues paroles, » qu'elle ne croit point devoir reproduire par chasteté i. Et enfin des enterrements furent célébrés, toujours au scandale de la « chrétienne » soeur de Jussie. « Ils mettent, dit-elle, les trespassez en terre tout fraiz, nuds et sans nulle solennité, et n'y assiste que ceux qui portent le corps, si ce n'est pour se mocquer de l'honneur que se font les chrestiens: et en les mettant en terre disent seulement: N. dors jusques à ce que le seul Dieu t'appelle2. » Ce qui en langage ordinaire signifie que, pour protester contre les superstitions papistiques, les évangéliques observaient la plus grande simplicité. Or voici les résultats auxquels aboutissait le fanatisme véritablement enragé de sœur de Jussie: « Le vendredy suivant un apoticaire luthérien mourut soudainement; sa femme estoit bonne chrestienne.. . il demandoit et prioit de luy faire venir le maudit Faret; mais elle dit... qu'elle n'avoit que faire de telle compagnie, et mourut ainsi. » Alors « son père, qui estoit chrestien, le fit jetter de sa maison, et porter au cimetière de la Magdaleine, afin que ses complices le prinssent pour en faire à leur vouloir, car quant à luy il ne l'advouoit point pour son enfant, sa femme aussi n'en tenoit nul conte non plus que d'un chien! » Enfin sœur de Jussie ose raconter ce dernier trait: « Les petits enfans chrestiens, qui avoient bien advisé comme ils [les hérétiques qui étaient venus ensevelir simplement le corps de leur ami] avoient faict, dirent l'un à l'autre : « Ces gens n'ont point donné d'eau béniste sur leur frère; allons luy en donner de telle qu'il mérite pour réfrigère à son âme; et tous ensemble allèrent p... sur la fosse3. »

Et la pauvre sœur tressaille de joie en face de ces monstrueux, de ces ignobles sacrilèges! En vérité quelles représailles ne provoquaient-ils pas?

En attendant, on comprend mieux l'effort persévérant de Berne pour achever la constitution du nouveau culte, et pour l'installer définitivement clans un local respecté et public, dans une véritable église. Est-ce que les amies de sœur de Jussie n'accusaient pas les évangéliques de se réunir clans une étable à porcs, de ne pas oser se montrer au grand jour ? Les ambassadeurs bernois se présentent devant le Conseil, et réclament un prédicateur et une église.

Le Conseil aurait voulu se contenter de faire parler un franciscain, du nom de Coutelier, catholique modéré, dont on surveillait encore les textes. Mais les Bernois veulent davantage. Le Conseil finit par leur répondre (22 février) qu'il n'a pas le droit d'accorder l'autorisation : « toute fois que s'ils prennent eux-mêmes une place, ils sont puissants, et nous ne pouvons ni n'osons leur résister. C'est pourquoi qu'ils fassent comme ils trouveront être mieux « ut sibi melius videbitur faciant. » Et le dimanche Ier mars, le Conseil des Deux Cents répète : « Qu'ils fassent ce qui leur plaira : Faciant ut sibi placebit \ »

Pendant tout le temps que duraient ces négociations, les prêcheurs avaient

1. Le levain, p. 91. — 2. Ibid., p. 106. — 3. Ibid., p. 106, 107. — 4. Herminjard, III, p. 150, n. 1.

CALVIN A GENÈVE. PREMIER SÉJOUR

grandement propagé leur doctrine. Ils avaient parlé, durant deux ou trois mois, tous les jours soit dans la maison de Baudichon, soit dans la maison voisine1.

Les moines faisaient bien circuler sur eux les bruits les plus étranges. Ils avaient fait ce proverbe : « Farel farera, Viret virera et Fromment mouldra : cependant Dieu nous aydera et le dyable les emportera. » Une femme de l'hôtellerie confirmait ces bruits. Elle déclara que, la nuit, quand ils allaient se coucher, ils donnaient à manger à des diables, comme des chats noirs, qui étaient sous la table, et qu'elle les avait vus « par ung pertuys de la porte 2. »

Mais ces niaises inventions ne prouvaient que la peur de ceux qui les propageaient. Et en effet, dès que l'on connut la réponse, il faut dire la permission, du Conseil aux Bernois, les protestants se hâtèrent. Le même jour, dimanche Ier mars i53zj.3, à peine le franciscain, François Coutelier, a-t-il terminé son sermon, que, sous la conduite de Baudichon, de Perrin, de Farel, le peuple envahit le couvent de Rive. Les cloches sonnent, et, au milieu des applaudissements, Farel, dans le grand auditoire du couvent pouvant contenir quatre ou cinq mille personnes, prêche pour la première fois, en chaire, à Genève4.

Nous avons le récit de ce grand événement par le prédicateur même de Rive, le Père Coutelier. Le 17 juillet 1 534 ^ déposa : « Et tantoust après, le dict jour, en la mesme église et chaire... le dict Farellus fit son sermon publiquement semant sa mauldicte doctrine. Et despuis, tous les jours du dict Caresme, le dict Farellus fit ses sermons en la dicte église et chaire, les après disnées, publiquement et au son de la cloche, estant le dict Farellus vestu en homme séculier, avec une cappe à l'espaignolle et ung bonnet à rebras. Es quels sermonz assistoit tousjours, entre aultres, le dict Baudichon, comme capitaine et directeur faisant faire silence et donnant ordre à faire renger les gens 5. »

Furbity en prison et Farel en chaire ! — Les Bernois pouvaient rentrer chez eux, et Fribourg pouvait dénoncer une combourgeoisie dont il n'était plus que la dupe (mai i534)6. La liberté et le protestantisme avaient pris pied dans la cité genevoise. Allaient-ils être expulsés, ou bien allaient-ils, de plus en plus unis, l'un fortifiant l'autre, conquérir toute la place et s'établir définitivement : c'était la question tragique à laquelle devait répondre ce que nous avons appelé la seconde période de la préparation.

1. Froment, p. 82, et lettre de Berthold Haller à Bullinger, dinars 1534. Herminjard, III, p. 149 et n. 1. — 2. Froment, p. 85, 86. — Le 14 juillet 1535, le Conseil de Genève fera lui-même allusion à cette date du Ier mars 1534, quand il écrira à Berne : « Depuis qu'avons laissé l'Evangille franc en nostre ville... » Herminjard, III, p. 316. — 4. Froment, p. 82. — ■>. Procès de Baudichon de la Maisonneiwe, etc., p. 151, 152. — 0. « Avec la combourgeoisie de Fribourg croula le dernier rempart du catholicisme à Genève. » A. Roget, Les Suisses, etc., II, p. 106.

SECONDE PARTIE

Jusqu'à l'arrivée de Calvin.

RETRES et moines commençaient à abandonner l'Eglise : Louis Bernard1, du clergé de Saint-Pierre; Thomas Vandel, curé de Saint-Germain; Jacques Bernard2, gardien des Franciscains. — Deux jours après sa sortie de l'Eglise, Louis Bernard épousa une jeune veuve. Kampschulte de faire aussitôt cette réflexion: « Dans la règle, le mariage décidait la conversion 3. » Dans la règle ! Toujours la môme insinuation! Bornons-nous à reproduire la réponse de Froment aux Kampschulte du seizième et du dix-neuvième siècles : « Les filles, les femmes et plusieurs hommes extimoynt au commencement estre chose fort estrange que les prebstres, moynes et nonnains se mariassent, et eussent femmes légitimes. iMais on ne se esmerveilloit point, dans Genève, quand ilz tenoyent des paillardes, tant estoit la coutume ancienne et fréquente. » On vit de ces pauvres femmes, qui vivaient irrégulièrement avec des prêtres, se refuser à laisser régulariser leur situation, « pour la conscience, craignans, disoynt-elles, de mal fayre.... Mais les prédicans remonstroynt tousjours par les Sainctes Escriptures que ce n'estoynt que consciences de renardz, qui font péché, et se confessent d'avoyr abbattu la rousée avec la queue, en passant parmy les prés, mais non pas d'avoyr prins la poulaille du povre homme 4. »

1. Voici comment Berthold Haller raconte cette conversion à Bullinger, dans sa lettre du 6 juin 1534 ; « A Genève, cette Pentecôte (24 mai), au moment où une foule innombrable célébrait la Cène du Seigneur, un prêtre s'est avancé avec son vêtement de chœur et son aumusse [peau de martre que portent les chanoines à l'office]. Quand il est arrivé à la table, il a tout jeté à terre, dépouillant le vieil homme à la face de l'Eglise, se montrant esclave de l'Evangile du Seigneur, ce qui a été une merveille pour tous. » Herminjard, III, p. 186. — 2. Il y avait trois frères Bernard : Louis, prêtre à la cathédrale, dont nous indiquons la conversion : Claude, qui avait logé chez lui les prêcheurs, et Jacques, gardien des Franciscains de Rive. — .1. Kampschulte, I, p. 151. Nous ne parlons pas naturellement de tel ou tel cas particulier. A propos de Jacques Bernard, dont le mariage fut béni par Farel en août 1535. (Voir Th. Dufour, Notice bibliographique sur le Catéchisme et la Confession de foi de Calvin, etc., dans Le Catéchisme français de Calvin, p. clxxi), Calvin dira: « au début il a toujours vivement combattu l'Evangile, jusqu'à ce qu'il ait une fois contemplé le Christ sous la forme d'une femme. » (Opéra, Xb, p. 208. Herminjard, V, p. 28, n. 27.) Il faut seulement noter qu'au moment (juin 1538) où il écrivait ces lignes, le Réformateur était fort irrité. — i. Froment, p. 128, 129.

i3o Calvin a Genève, premier séjour

Avec leur aveuglement habituel, les chefs du parti catholique se chargèrent de précipiter les événements. Dans l'été de 1 534, l'évêque Pierre de la Baume, allié au duc de Savoie, commença à guerroyer contre son ancienne ville1.

Laissons parler Kampschulte : « Il n'était pas possible de porter un coup plus funeste à la cause catholique. Du moment que la plus haute autorité ecclésiastique, s'alliant au vieil ennemi héréditaire de Genève, appelait les catholiques à la guerre contre leur propre patrie, le Conseil et tous les hésitants ne pouvaient que se jeter dans le camp opposé et abandonner toute l'influence au parti des novateurs. Farel et ses amis, étrangers, venus de loin, introduits à Genève par l'appui d'une puissance étrangère2, et qui, assez souvent, avaient blessé les sentiments patriotiques des bourgeois, se trouvaient maintenant dans une situation favorable ; ils pouvaient se présenter comme les vrais patriotes, tandis que les catholiques restés fidèles, les Genevois de naissance, dont la plupart avaient autrefois risqué, dans les combats pour la liberté, leur fortune et leur vie, paraissaient maintenant des ennemis de leur patrie, même des traîtres. Il est vrai que quelques-uns seulement obéirent à l'évêque.... Mais le fait que bientôt quelques bourgeois catholiques furent surpris intriguant secrètement avec l'évêque, légitima, en une certaine mesure, tous ces sentiments3. »

En effet les patriotes se mirent à crier : « Ho ! quel évesque ! Bien convenant à ce que dict saint Paul! Quel pasteur de brebis h ! » Et pendant ce temps Farel et ses collègues travaillaient aux remparts, et enflammaient le courage des citoyens. « Et sus les murailles au guet, dit Froment, durant la guerre, y avoit l'ung des Prescheurs pour les instruyre et enseigner la crainte de Dieu... tellement que en icelles assemblées et guetz, Ton veult dire que aultant ou plus de gens ont esté gaignés à l'évangille, de ceulx de Genève, que en preschant publiquement5. »

A la fin de 1 534, la situation était donc celle-ci. Le Conseil de Genève reconnaissait encore l'autorité épiscopale 6. Un tiers seulement de la population

1. La nuit du 30 juillet 1534, Genève devait être livrée par des traîtres à l'évêque et au duc. Le complot fut découvert au moment où il allait réussir. L'escalade de 1602 fut une répétition de cette tentative et de cet échec. — 2. Il faut entendre Berne. D'après l'historien catholique, Berne était une étrangère pour les Genevois. — 3. Kampschulte, I, p. 154, 155. — 4. Mémoires et documents, XX, p. 355. — 5. Froment, p. 126. Le projet de démolition de quatre faubourgs, qui formaient autour de Genève une seconde ville presque aussi grande que la première, fut repris, le 18 août 1534, adopté par le Conseil des Deux-Cents, le 23 août, et définitivement et héroïquement proclamé le 13 septembre. On donnait deux jours aux propriétaires. Toutefois l'opération se fit graduellement. Les démolitions continuèrent en 1535, en 1536. Môme en février 1537, il y avait quelques retardataires qui ne s'étaient pas encore exécutés. A. Roget, Les Suisses et Genève, II, p. 1 18-121. — 6. Document du ier octobre 1534. C'est un discours adressé aux chanoines de la part du Conseil, et une reconnaissance tacite de l'autorité épiscopale, puisqu'on requiert les représentants de celle-ci d'élire les officiers indispensables à l'administration de la justice. Herminjard, III, p. 213 et 214, n. 1 et 3.

PRÉPARATION ET DEBUTS DE LA RÉFORME A GENÈVE

s'était décide pour l'Evangile. Mais, grâce aux menaces et aux attaques des troupes du duc et de l'évêque, le gouvernement était obligé de se tourner de plus en plus du côté des Bernois. Le 3i juillet, il leur écrit : Nous sommes « en grand trouble; » le 3 août: « Si... ne s'y met remède, à jamés nous sommes povres gens gâtés et détruits ; » le 8 août, au secrétaire bernois P. Giron : « Soyés nostre père,... car sans vous sommes à jamais povres gens affolés '. » Berne hésitait 2.

Cependant les évangéliques croissant en nombre, on choisit comme syndics des citoyens que l'évêque avait déclarés rebelles. Alors un dramatique événement acheva de ruiner le parti catholique.

Froment raconte : « Ils attirèrent, ou plustôt subournèrent, par subtilz moyens la femme de Loys, tondeur, de Bourg en Bresse, nommée Anthoyne [Antoina Vax]3 pour bien jouyer leur personnaige.. . en sorte qu'elle fust mise pour servante dans la mayson de Glaude Bernard, pour servir les prescheurs, et leur apprester à manger. Si bien sceust-elle jouer son rolle, faysant la meilleure mine que jamais femme eut sceu fayre, et estoit extimée, sus toutes les aultres femmes, l'une des meilleures et la plus fervente à l'Evangille.... » « Elle avoit aussi entrée et familliarité, dans la mayson de Michel Varrot, appoticayre... en laquelle maison print la poyson en une boyte, » et elle jeta le susdit dans le potage aux « espinoches » [aux épinards] qu'elle servit à Farel, à Viret et à Froment (6 mars). Viret seul fut empoisonné. « Mais tu diras comment peut-il estre faict cella, que ung seul receut la poyson, et non pas les aultres? Il fust faict ainsi : c'est que Farel ne voullut point manger allors de poutaige, et Fromment, en voullant manger sa souppe, on luy appourta nouvelles que sa femme et ses enfans estoynt arrivés dans Genève, à celle heure ; lequel layssa le tout et s'en va pour les retirer. Mais cependant le povre Viret mangeoit la menestre [soupe aux herbes); et la misérable le voyant manger plouroit amèrement, et ne peult demourer à sa présence, du temps qu'il mangeoit la souppe, ains du regret qu'elle eust s'en alla plourer et jecter larmes de cocodrille, en la cuysine, ne

voullant dire qu'elle avoit » Mais peu de temps après elle déroba du linge à

son maître. Viret tomba malade. On eut des soupçons : on arrêta la femme ; elle s'enfuit et se cacha dans la cave d'un chanoine. On la reprit, et elle fut condamnée à mort (i3 avril) et exécutée à Champel (14 juillet) 4.

Kampschulte essaie de disculper le clergé de toute participation à l'attentat. Il relève ce que les récits ont de mystérieux ; il constate que le chanoine accusé fut ensuite relaxé. Malheureusement il va jusqu'à insinuer qu'il n'y eut pas d'empoisonnement du tout. Il est forcé cependant d'avouer que Viret fut

1. llerminjard, III, p. 209, n. 2. — 2. lbid. Lettre de B. Haller, du 22 septembre 1534. — Ibid., p. 280. — 4. Froment, p. 95, 96, 102-105 ; Herminjard, III, p. 281, n. 6,

l32 CALVIN A GENÈVE. PREMIER SÉJOUR

malade. Du reste, comme les Réformateurs, le gouvernement 1 et le peuple crurent à l'empoisonnement. Le coup fut porté à l'autorité du clergé et de l'Eglise. Et l'impétueux « marchant2 » put s'écrier : « Ces vénérables brigans,

Genève au XVIIe siècle, n

i. Saint-Gervais. — 2. Le Château vieux. — 3. La Tour de l'Ile. — 4- La porte de la Monnaie. — 5. La 1 10. Prisons. — 11. Hôpital. — 12. Boulevard du Pin. — 13. Boulevard Saint-Léger. — 14. Pce

ne pouvant venir à leur désir, ont voullu reculler pour mieulx saulter, mais en saultant sont tombés à la renverse. Et tous les moyens qu'ils ont peu et sceu

1. Preuve en soit les lettres du Conseil, du 13 mars et du 14 avril, à Ami Porral. Herminjard, III, p. 279- 281. — 2. Mémoires et documents, XX, p. 361. La réalité de l'empoisonnement ne fera guère de doute pour le lecteur qui voudra prendre connaissance de la note suivante. Nous l'avons rédigée d'après les renseignements que M. le Dr Léon Gautier, de Genève, un double spécialiste, spécialiste de la médecine et des archives genevoises, a bien voulu nous fournir, après recherches dans les Procès criminels, Nos 292 et 295. < Dès son second interrogatoire, sans aucune torture, Antonia Vax, servante dejClaude Bernard, avoua

PRÉPARATION ET DÉBUTS DE LA RÉFORME A GENÈVE

inventer et trouver, pour destruyre l'évangille et ceulx qui le portent, l'ont faict, mais tout ne leur a de rien servi, sinon de ruyne et confusion — Leurs malédictions ont esté bénédictions, excommuniements absolution, povretés richesses,

lu midi. (D'après Mérian.)

ie la Tartasse. — 6. Saint-Germain. — 7. Maison de ville. — 8. Saint-Pierre. — 9. La porte de la Treille. int-Léger. — 15. La porte Neuve. — 16. Boulevard de l'Oie. — 17. L'hôpital. — 18. Moulins.

misères consolations, traysons asseurances, pleurs joye. Bref, le mal bien ; voyre empoysonnements santé, mais mort et condemnation à eulx.... »

(31 mars 1535): « Plus ha dict que samedi dernier passé, aile fict les escuelles cheu Claude Bernard, et » havoit apresté des espinoches à part pour maistre Pierre Viret, alors malade, et, ainsin qu'elle cher- » choit une esquille pour faire quelque chose, elle trouva en son^sein ladite puyson, qu'elle il [y] portoit, et » la myst en l'escuelle dudit Pierre Viret, et en heusse donné à maistre Farel, mais sa soppe [estoit trop » clère. » Cette femme avait confessé antérieurement s'être procuré le poison dans la boutique de Michel Varro, apothicaire, voisin de Claude Bernard. Elle s'était fait montrer, par la femme de M. Varro, le vase

CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR

La fin approchait. Le 2 avril 1 535 , Farel et Viret reçoivent un logement au couvent de Rive, et le gardien du couvent, Jacques Bernard, sollicite, quelques jours après (23 avril), l'autorisation d'organiser une grande dispute1 entre protestants et catholiques. « Ceulx de Genève,... dit Froment, n'ont rien voullu abbattre ne entreprendre que premièrement n'aye esté passé par bon conseil et mature délibération, et que préallablement, et davant toutes choses, n'aye esté disputé et veu publiquement qui auroit meilleur droict, ou leurs prescheurs ou leurs prebstres 2. »

La dispute fut fixée au 3o mai 1 535 . Cinq thèses furent imprimées et distribuées. Le Conseil nomma huit commissaires, dont la moitié étaient des catholiques romains 3, et quatre secrétaires. Ecclésiastiques, laïques, prêtres, moines, furent invités à prendre part à la discussion. Un sauf-conduit était offert à tous. Et cependant quand, au jour dit, les trompettes eurent retenti dans les rues, quand les députés du Conseil se furent solennellement assis « sur le théâtre ou eschaffaux, » dressé dans la salle du couvent, personne ne se présenta pour soutenir la foi catholique.

Kampschulte dépeint le malaise... des protestants, et comment on finit par trouver deux opposants : le dominicain Jean Chappuis et Pierre Caroli, docteur de Sorbonne. « Avec eux, dit-il, le combat était facile4. » En vérité, ces nouvelles

où l'on mettait le « tossé sublimé, » et en avait pris un matin sans que personne la vît. Elle cacha le gros du poison dans du papier, et le mit derrière le foin de Michel Varro, où il fut retrouvé. Mais elle en portait toujours une partie sur elle, dans l'intention de s'en servir pour empoisonner un individu, qu'elle avait connu à Bourg-en-Bresse, et auquel elle en voulait. Elle dit aussi que plusieurs partisans des anciennes doctrines, entre autres un barbier, serviteur de M. de Challes, Eleu de Belley, et plusieurs prêtres lui avaient dit: « Tu tyeges [frayes] avecques ces luthériens. Mais s'il [si] tu estoys bien saige, tu luy don- » nariois quelques morseaulx, » et autres paroles analogues. Il semble donc bien résulter de ces réponses l'aveu, qu'au moment où elle préparait le repas de Viret, le paquet de poison s'étant trouvé sous sa main fortuitement, elle le versa dans l'écuelle, sans préméditation, et comme suggestionnée par les sollicitations répétées, auxquelles elle avait été soumise. » Quant à savoir ce qu'était exactement ce « tossé sublimé, » M. le Dr Gautier croit que c'est impossible. Il veut bien cependant ajouter les explications suivantes: « Tosse me paraît être une abréviation de toxicum; « entossier » était alors une forme fréquente pour » intoxiquer. » Sublimé, était un mot usuel de pharmacie, s'appliquant à toutes les substances obtenues par sublimation. Ce qui semble le plus probable, c'est qu'il s'agissait d'une préparation arsénicale, peut-être simplement d'acide arsénieux. Ce poison était employé habituellement comme mort aux rats, alors comme aujourd'hui; c'est un poison difficile à manier avec certitude. Quand on en met trop peu, il ne tue pas: quand on en met trop, il provoque des vomissements, qui l'expulsent. Viret fut probablement sauvé par ce dernier mécanisme. » Que M. le Dr Gautier reçoive pour sa grande amabilité nos plus sincères remerciements.

1. Herminjard, III, p. 287, n. 1. — 3. Froment, p. 135, 136. — •'!. Les procès-verbaux de la Dispute n'existent plus. On possède seulement un résumé, écrit par Farel, et publié par M. Th. Dufour : Un opuscule inédit de Farci. Le résumé des actes de la dispute de Rive (1535), dans les Mémoires et documents, XXII, p. 201-240. Voir p. 13 du tirage à part. • • h. Ce n'était pas la faute de Farel, qui avait désiré des adversaires aussi sérieux que possible. Le Conseil de Genève avait essayé de faire venir à la Dispute le fameux sorbonniste Pierre Cornu, en ce moment à Grenoble. Farel écrivait : « Nous désirions en avoir

PRÉPARATION ET DEBUTS DE LA REFORME A GENEVE

insinuations viennent bien à propos, devant cette fuite de tous les tenants du papisme ! devant cet aveu de Jean Chappuis lui-même et du prieur de Plainpalais, qui avaient déclaré au Conseil qu'ils n'avaient pas dans leur couvent des hommes lettrés (se in suo conventu non habere viros litteratos) ! Us avaient demandé en conséquence qu'on permît à Furbity de venir à la Dispute1. Celui-ci refusa : il avait assez de la précédente.

Au lieu de retarder — car il ne l'évite pas — son aveu sur la crasse ignorance des papistes, Kampschulte aurait mieux fait de reconnaître ce qu'avait de louable la passion de Farel pour les Disputes. « Ha ! criait-on déjà au seizième siècle, si telle licence estoit donnée de par tous princes chrestiens, telle que Messrs de Genève ont baillé aujourd'huy... l'affayre seroit tantost defrîni, sans tant brusler, tuer et meurtrir... mais le pape et les siens, les cardinaux, évesques et prebstres, sçavent bien que incontinent ceste licence baillée, leur cas seroit

descouvert Aussi de toutes leurs puyssances deffendent que personne n'aye à

parler ne disputer de cecy, sinon au feu et à l'espée2. »

Farel était pour la discussion, là où ses amis étaient en minorité, comme là où ils étaient en majorité. Sur ce point du moins, il était bien authentiquement le champion du libre examen.

Le résultat de la Dispute, qui dura environ quatre semaines, du 3o mai au 24 juin, fit peut-être d'autant plus d'effet sur le public que les catholiques s'étaient eux-mêmes déclarés battus, et d'avance.

Farel, à la fin de son résumé, adjure le Conseil de se prononcer : « Pour l'honneur de Jésus, ayez pityé des povres gens; ayez esgard à celuy qui a espandu son sang pour tous ; ne souffrez plus que Dieu soit ainsi offencé en vostre ville — Advisez pour l'honneur de Dieu et jugez juste jugement. Que la cause de Dieu ne soit mise en arrière !... Pour l'honneur de Jésus, recevez sa bénédiction et la grâce qu'il vous présente, fuyans sa malédiction et vengeance qui vous est preste 3.... »

Malgré tout, le Conseil hésitait encore ; et alors la révolution, qui aurait pu s'opérer légalement, éclate brutalement. — Le 23 juillet, Farel avait prêché à la Madeleine. Le Conseil lui fit de vaines représentations. Quelques jours après, il prêchait à Saint-Gervais ; puis, le 5 août, aux Dominicains. Enfin, le 8 août, le peuple se porta à Saint-Pierre, entraînant Farel avec lui, et le fit prêcher, pour

d'autres, le pieux Le Fèvre d'Etaples.... » (Herminjard, III, p. 295, n. 11.) Evidemment le Réformateur voulait donner, de toutes les façons, le plus grand éclat à cette assemblée, qui allait en effet décider du sort de la Réforme. Il est vraisemblable cependant que plusieurs ecclésiastiques catholiques assistèrent à la dispute et finirent même par y prendre part. Jean Gachi, confesseur des Clarisses, y était. Il aurait même argumenté vivement les deuxième, troisième et quatrième jours. [Un opuscule, etc., p. 4.) Du reste, le résumé de Farel montre que la discussion fut complète et serrée.

1. Un opuscule, etc., p. 13. — 2. Froment, p. 137, 138. — 3. Un opuscule, p. 41, 42.

CALVIN A GENÈVE. PREMIER SÉJOUR

la première fois, dans la cathédrale. L'après-midi, « du temps que les prebstres chantoynt leurs vespres, et en disans le Psalme 114, In exitn Israël de Egipto, etc., une vintaine de petis enfans,... sans que personne y pensa rien, commencèrent à crier, à brayre et à urler comme les prebstres. Et quelqu'un dict: «Vos maudisses, en chantant, ceux qui ont faict les ymages, et ont confiance en icelles, et encore les laissés-là ? Alors ces petis enfans poursuivent à fayre ung grand bruict, remuans les sièges des fourmes [stalles], où les Prebstres se souloynt assoyer, et de frapper, baisser et relever ces sièges, en derrision des prebstres, tellement que tous furent estonnés, ouans ce bruict. Alors le Magniffique Mesgret dict à Baudichon, qui estoyt dans l'Eglise avec les aultres, n'y pensant aultre chose : « Certes cecy passe nostre entendement. Dieu veult fayre quelque chose que nous n'entendons pas. » Et soubdaynement voicy venir Amy Perrin, Jehan Golle, et certains aultres ouans le bruict, qui souventeffoys auparavant avoynt prié et requesté le Conseil de mettre bas les ydolles, comme avoit esté deffini, ce que le Conseil n'avoit jamais voullu fayre. Lesquelz voyans ces petis enfans faysans tel bruict contre les prebstres, et se joyans de leurs marmousets, entrèrent dans le cueur du temple, et à la présence des prebstres soubdaynement jettèrent par terre leurs ydolles, et soubdaynement à les rompre et briser. Et mes petis enfans à courir et saulter après ces petis dieux, et cryoynt à haulte voix, joyeulx, au peuple que estoit arresté dehors l'église : Nos avons les dieux des prebstres, en voullés-vous ? » et les jectoynt après eulx. Et les Prebstres à fouyr dehors du temple, pensans estre perdus, et à courir aux sindicques, et de courir après leurs dieux ; et des folles femmes de la ville à plourer et gémir, mauldissans ces cagnes qui ont destruict leurs bons sainctz. Or voicy venir aulcuns des sindicques, fort eschauffés, Chican et Bandière, et de crier et menasser ceulx qui faysoynt cecy. Mais à la fin n'y sceurent que fayre, sinon que l'ung d'iceulx dit : « Si sont vrays Dieux, qu'ilz se deftendent si veullent, nous n'y sçavons plus que fayre. » Et furent trouvées envyron cinquante hosties des Prebstres, consacrées à leur coustume, lesquelles le Magnifficque Mesgret donna manger à son chien barbet, disant : « Si ce sont vrays Dieux ne se laisseront manger à ung chien. » Mais les dévoura tous à ung cop. Et ainsi tous les dieux blancz et les ydolles des prebstres furent brisés ou mangés du chien barbet dans Genève l. »

Cette scène populaire, peinte avec de si vives couleurs par notre chroniqueur, fut le signal de la fin. Le lendemain la foule renouvelait les mêmes violences à Saint-Gervais, aux Dominicains, aux Augustins. Et le Conseil, comprenant qu'il ne pouvait plus retarder les événements, consentit à entendre Fafel. Il se présente devant les Deux-Cents, le 10 août, et prononce un « grand discours »

Page 1