‹ Jean Calvin (volume 2)Chapitre 15 sur 123 · CHAPITRE SECOND Farel, l'évangélïste de la Suisse romande · texte numérisé non relu

CHAPITRE SECOND Farel, l'évangélïste de la Suisse romande

I. Evangélisation en France. — II. Dispute de Bâle. — III. Montbéliard : i. Le Sommaire. 2. Le marchand d'indulgences. — IV. Le maître d'école Ursinus et le frère quêteur. — V. Berne et la Suisse romande. — VI. Le combat. — VII. Neuchâtel. — VIII. Douceur, modestie, sensibilité, largeur. — IX. L'orateur.

ALVIN est prêt. Genève est prête. Qui donnera Calvin à Genève? Farel.

Il nous faut reprendre son histoire où nous Favoris laissée, lorsque, après la fondation de l'Eglise secrète de Paris (1 523), après diverses pérégrinations en France, il se dirigea vers Bâle. Avant son séjour à Paris, il avait fait une tentative d'évangélisation dans son pays, à Gap. Mais « il n'y fust admis, par ce qu'il n'estoit ne

moine ne prestre De là il fust deschassé, voire fort rudement, tant par

l'Evesque que par ceulx de la ville, trouvants sa doctrine fort estrange, sans jamais en avoir ouy parler1. » Il essaya de se cacher dans les montagnes, dans les forêts ; mais, après avoir préparé la conversion de ses frères, il fut obligé de partir. Après son séjour à Paris, il fit une autre tentative d'évangélisation en Guyenne. Mais on n'a aucun détail. Le fait seul est attesté par son ami Canaye2, et par son propre témoignage. C'est du fin fond de la Gaule, dit-il, qu'il s'est rendu à Bâle3.

1. Herminjard, I, p. 180, n. 2. — 2. « Pendant que tu t'arrêtais (haercrcs) en Aquitaine, nous t'aurions écrit. Mais aussitôt nous avons appris ton départ subit, et, comme je l'apprends, chrétien, un moine te poursuivant parce que tu évangélisais publiquement. Ce serait pour nous tous un sujet de tristesse, si je ne savais que tu t'es réfugié dans le fort, dans l'arche du salut, je veux dire à Bâle (Basileam), vraiment royale (|3aaeW/)v), parce que le Roi des rois veut y faire prêcher son évangile.... » (13 juillet 1524.) Herminjard, I, p. 242. — 3. « E penitissima Gallia illectus fui. » Lettre du 6 juillet 1525. Herminjard, I. p. 359.

FAREL, l'ÉVANGÉLISTE DE LA SUISSE ROMANDE

D'après la France protestante1 , il aurait encore trouvé le moyen, au milieu de toutes ces courses, de revenir à Meaux. Et peut-être est-ce dans cette ville qu'il eut avec le Jacobin de Roma (i523)2 un entretien, dont il nous a conservé un court, mais intéressant récit. Le Fèvre avait dit, clans son Testament imprimé en français, « que l'Evangile auroit lieu au Royaume de France, et qu'on ne prescheroit plus les songes des hommes. » De Roma répondit à cette déclaration : « Moy et autres comme moy, lèverons une cruciade [croisade] de gens, et ferons chasser le Roy de son Royaume par ses subjeetz propres, s'il permet que l'Evangile soit presché. Mais ce moyne ne s'en alla sans responce, telle que doit donner un qui craint Dieu, et qui est bon et loyal, et qui ayme son prince 3. »

Il est curieux de voir ainsi se dresser, au seuil même de la Réformation, le champion du catholicisme et le champion du protestantisme : l'un, étranger, comme son nom l'indique, le moine romain qui parle tout de suite de déchaîner la guerre dans le pays et de chasser le roi (ce sera tout le programme des Guise et de la Ligue); l'autre, français de vieille roche, « bon et loyal, qui aime son prince» (ce sera tout le programme des Coligny et des Huguenots).

En allant à Baie, la ville savante et protestante d'Œcolampade, Farel voulait augmenter ses connaissances, et affermir ses sentiments religieux 4. Mais la dispute de Zurich (26-28 octobre 1 523), et la dispute soutenue à Bâle même (16 février 024) par le curé de Liestal, lui communiquent une excitation à laquelle il ne peut résister, et tout de suite il affiche un appel à une nouvelle dispute, pour le mardi 23 février 1524: «J'ai jugé bon, est-il dit dans ce placard, d'apporter au milieu de vous quelques propositions desquelles dépend tout le résumé de la liberté chrétienne, et qui battent en brèche la tyrannie des ordonnances humaines.... Vous donc, pasteurs, à qui a été confié le soin du troupeau de Christ, et tous les autres, qui avez reçu charge d'enseigner, et vous, qui avez juré d'être les patrons de la vérité, et vous, qui voulez conserver les décrets de Rome, présentez-vous (adeste) et rendez raison de la foi qui est en vous à celui qui le demande (petenii rationem reddite) ; et cela, en pleine lumière, comme des fils de lumière... Accourez d'un cœur chrétien, faisant effort pour que la parole de Dieu seule remporte la victoire 5. »

Ne dirait-on pas le célèbre défi du héros castillan : Paraissez, Navarrais, Maures.... Pour la liberté! contre la tyrannie! En pleine lumière ! présentezvous! Accoure\! C'est la trompette du tournoi qui jette ses fières notes au vent, les notes qui sonnent le réveil des peuples et la ruine de la papauté. Le champion

1. France protestante, 2° édit., VI, p. 391. — 2. L'inquisiteur Jean de Roma, qui commit plus tard toutes les cruautés et imagina des supplices nouveaux. Il trouva un asile à Avignon, dans les Etats du pape. Herminjard, III, p. 330, n. 6; VII, p. 473-475- — 3. Epistre envoyée au duc de Lorraine par G. Farel, 1543. Herminjard, I, p. 4S3 ; VIII, p. 275. — i. Lettre du 6 juillet 1525. Herminjard, I, p. 359. — 5. Ibi'd., I, p- 194-

CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR

« craignant Dieu, bon et loyal » est debout, son épée à la main, cette épée qu'il fait graver sur son sceau *, avec cet exergue : « Que veux-je, sinon qu'elle flamboie ! » Quid polo nisi ut ardeat- !

Le grand vicaire et le Recteur de l'Université interdisent aux prêtres et aux étudiants d'accepter le défi sous peine de bannissement et d'exclusion de l'Université. Mais le Conseil menace tous ceux qui s'opposeront à la dispute, de les priver de « l'entrée et usage des moulins, des fours et du marché public3. » On se réunit donc le 23, à huit heures, dans la grande salle du collège '\ Farel parle latin, mais en prononçant à la française. Œcolampade est obligé de répéter en allemand son discours. Le triomphe n'en est pas moins complet. Malheureusement Farel s'était fait un ennemi dangereux du célèbre Erasme. Il avait trouvé mauvais que ce savant eût écrit contre son maître respecté, Le Fèvre ; il était surtout indigné de voir le prudent humaniste abandonner les Réformateurs à mesure qu'ils devenaient l'objet de la haine du monde. Aussi, quand il arriva à Bâle, autant il rechercha Œcolampade, autant il évita Erasme. Il pensa que, malgré sa célébrité, cet homme devait être traité comme il traitait les autres. Les gens de bien devaient avoir honte de celui qui avait honte des gens de bien. Piqué au vif par un mépris si inusité, Erasme voulut voir Farel, et, en particulier, lui demander pourquoi il le traitait de Balaam. L'entrevue fut désagréable. « Congressiuncula perbrevis~% » dit Erasme. Chacun des deux interlocuteurs rédigea un récit de l'entrevue. Erasme lut celui de Farel ; il déclara que rien n'était plus vain, plus vantard, plus violent, et il voua à son adversaire la haine la plus cordiale. « Je n'ai jamais vu d'homme, disait-il, plus confiant

dans son arrogance, plus médisant avec rage, mentant avec plus d'impudence

C'est un braillard (homo rabula), effréné de langue et de plume °. » Evidemment ces deux personnages étaient faits pour ne pas s'entendre. Et les difficultés se multiplièrent devant Farel.

I. Voir les indications données sur le sceau de Farel dans Jean Calvin, I, p. 609. D'après la note que M. Philippe Godet, professeur à Neuchâtel, a bien voulu nous envoyer, avec son amabilité ordinaire, le sceau de Farel se retrouve sur la plupart de ses lettres. Les empreintes en cire rouge ont à peu près disparu. Mais plusieurs des cachets empreints sur des « oublies » sont encore assez nets, au moins en quelques parties. II en est du cachet de Farel comme du cachet de Calvin. C'est en comparant minutieusement les empreintes conservées que notre habile dessinateur, M. Armand-Delille, a pu les reconstituer avec exactitude. M. Ph. Godet ajoute : « On y voit réellement une épée, entourée d'un dessin dont je n'ai pu déchiffrer le sens. C'est très confus. Mais on lit en exergue la devise : Quid volo nisi ut ardeat, [le glaive entouré de flammes sera emprunté par l'imprimeur J. Gérard]. Le sommet du cachet porte encore quelques lettres mystérieuses qui séparent le Quid de Xardeat. J'ai cru distinguer V. F. G. . • . I. H. S. J'ai remarqué deux autres cachets dont Farel s'est servi une fois ou deux. L'un porte simplement un oiseau, un aigle, semble-t-il, qui occupe tout le champ. L'autre porte: P. W. V. » Voir Herminjard, V, p. 391. — 2. Il dira encore (en septembre 1535, à du Bellay) à propos de Conférences avec les docteurs catholiques, à la Sorbonne : « Quoique je n'aie aucune littérature (n/ii/iits plane sitm literaturœ), que je n'aie aucune place parmi les théologiens (nulliis habeor inter theologos), cependant, seul, si le Roi le veut, je descendrai volontiers dans l'arène contre tous les plus savants théologiens. Si je suis vaincu, je ne refuse pas de mourir ; si je suis vainqueur, tout ce que je demande c'est que, par une foi pure en Christ, nous nous rendions propice Dieu irrité. » Herminjard, III, p. 358, 359. — :î. Ibid., I, p. 197, 202. — 4. Voir Jean Calvin, I, p. 479. — .". Herminjard, I, p. 289. — 0. Ibid., I, p. 299, 289.

FAREL, l'ÉVANGÉLISTE DE LA SUISSE ROMANDE

Après sa discussion, il avait ouvert un cours public. Il fut obligé de l'interrompre. Il se rendit alors à Constance et à Zurich (milieu de mai), d'où il revint à Baie, trois semaines plus tard, et commença à prêcher aux Français de la ville, sans doute dans l'église de Saint-Martin1. Mais, après trois prédications, un samedi, veille du jour où il devait donner la quatrième, il fut mandé à l'Hôtel de ville et subitement expulsé, peut-être à l'instigation d'Erasme12.

Farel quittait Bâle3; un appel venu de Montbéliard l'attira clans cette principauté, où il fit si bien qu'il la réforma en deux ans ''.

i. C'est à ce moment qu'il publia son second livre, son Sommaire. Le premier, la « Manière et fasson » avait été la première liturgie réformée, l'autre, le « Sommaire » fut la première dogmatique réformée5. Baum6 l'appelle « le meilleur ouvrage » de Farel et ajoute : « A l'exception des Loci communes de Mélanchthon, il n'existait encore aucun manuel de cette espèce dans les Eglises naissantes de la Réforme : le Sommaire précéda, en effet, de trois ans environ le grand et le petit Catéchisme de Luther, d'une année l'ouvrage de Zwingli De vera et fa/sa religione, de onze ans la première édition latine et de quinze ans la version française de V Institution de Calvin 1 . »

Pour se défendre contre certaines fausses conclusions que ses adversaires tiraient de la sobriété avec laquelle il avait traité les dogmes, en particulier celui de la Trinité, Farel fut obligé, plus tard, de donner une édition revue et augmentée de ce Sommaire, avec une épître explicative « Aux lecteurs fidèles*. »

Baum, placé à un point de vue théologique tout autre, regrette fort ces additions et explications, qu'il appelle « des cautèles extorquées par le radicalisme et par l'orthodoxie. » Mais il n'a pas assez d'éloges pour le texte primitif. C'est, dit-il, « un modèle de simplicité, de clarté, d'exposition populaire de la doctrine chrétienne uniquement puisée dans la Bible. Le point de vue pratique y prédomine partout.... Cet opuscule nous rappelle, et pour l'esprit et pour la méthode, en maints endroits du moins, le grand Catéchisme de Luther. En général le Réformateur de la Suisse romande a beaucoup d'analogie de caractère avec

i. Le curé Antoine Zanker avait pour vicaires Œcolampade et Boniface Wolfhard. Farel a clone été le premier prédicateur de l'Eglise française de Baie. Hcrminjard, I, p. 360, n. 8. — "2. Voir Jean Calvin, I, p. 480, 481. — '\. Hcrminjard, I, p. 361, n. 9. — '1. Ruchat, I, p. 294. — 5. Première liturgie et première dogmatique en langue française. — 6. J.-B. Baum, Le Sommaire de G. Farel réimprime d'après l'édition de 1534 (1867). L'édition princeps de 1524 (ou 1525) a disparu. Il existe seulement une réédition de 1534, dont deux exemplaires sont connus; l'un est à la Bibliothèque de Zurich. Nous donnons une reproduction photographique du titre de l'exemplaire de Zurich et remercions, à cette occasion, M. le bibliothécaire Escher, qui a bien voulu nous faire faire le cliché {Page 155). — 7. lùid., Préface, p. III. — 8. « La raison pourquoy ceste œuvre a esté faite, et tant différée d'estre reveue, et pourquoy a esté augmentée, par Guillaume Farel. » A la fin du Sommaire, édition de 1552. (Exemplaire de la Bibliothèque de Genève. )

CALVIN A GENEVE. PREMIER SEJOUR

l'initiateur et le chef de tout le mouvement religieux du XVIe siècle, avec cette différence cependant que la personnalité entière de ce dernier est plus riche, plus grandiose et plus héroïque (?) — Les chapitres du Sommaire qui traitent de la foi (ii), de l'Eglise (16), des sacrements (18), des bonnes oeuvres et pourquoi elles doivent être faites (22), de la prière (24), de l'aumône (25), de l'adoration

de Dieu (26), des jours de fête (28), du bon pasteur (34), etc., sont de petits chefs-d'œuvre d'enseignement évangélique, par la vérité et la liberté du jugement et du raisonnement1. »

Citons encore, et enfin, l'appréciation que le même auteur donne du style de notre Réformateur : « Si le latin de Farel se ressent considérablement de la barbarie dans laquelle les études classiques languissaient au temps de sa jeunesse, si sa phrase est lourde, embarrassée, et resta toujours bien au-dessous de la diction châtiée, facile et lucide de Calvin et de Théodore de Bèze, son français, au contraire, l'emporte de beaucoup (?), selon nous, sur celui de ses deux célèbres amis, surtout (?) sur celui de Calvin, dont le style indique à chaque phrase qu'il pensait habituellement en latin. Farel n'était pas un savant, un érudit, c'était un homme d'action, un prédicateur populaire, qui, par la profondeur de ses convictions, par l'ardeur de son imagination, la fougue de son tempérament, savait gagner et diriger les masses. La parole vivante et vibrante de sa langue maternelle était son arme favorite, aussi

* Fac-similé, d'après l'exemplaire de la biblio- j& maniait jl mjeUX qiie maints de SCS Collègues thèque de Genève.

plus savants que lui. Le style du Sommaire en est la preuve évidente. Les latinismes y sont beaucoup moins fréquents que dans les autres écrits français contemporains ; la phrase y est plus claire, plus naturelle, et porte dans son allure dégagée ce cachet gaulois, qui, vers le milieu du seizième siècle, commençait déjà à disparaître sous l'influence du pédantisme et du mauvais goût italien -. »

Ce n'est pas le lieu de discuter ce jugement littéraire. Notons plutôt avec quelle modestie Farel, cet auteur si loué par ses contemporains et même par la postérité, nous explique comment il fut amené à prendre la plume : « Il est certain, que desjà il y a environ treze ou quatorze ans, que le bon et fidèle serviteur de Dieu, docteur et pasteur de l'Eglise, Jean Œcolampade, à la requeste d'aucuns bons personnages, m'admonesta d'escrire en langue vulgaire pour

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La manière et façon de Farel.

Première page *.

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