J.-B. Baum, o. c, p. xm, xiv. — -2. Ibid., p. xiv, xv
FAREL, l'ÉVANGÉLISTE DE LA SUISSE ROMANDE
donner quelque instruction à ceux qui ne savent en latin, touchant brièvement aucuns poinctz, sur les quelz le monde n'estoit bien enseigné, afin que tous ceux de la langue françoise peussent avoir plus droite intelligence et cognoissance de Jésus.... Combien que regardant ma petitesse, je n'eusse tasché ne proposé de rien escrire... aussi par luy admonesté d'escrire, je ne peu refuser que je ne misse peine et diligence de faire, comme j'estoye enhorté d'un si grand pasteur l. »
Comment ne pas regretter de ne pouvoir rien citer de ces pages « en langue vulgaire, » écrites « pour les pauvres brebis de Dieu, » « pour les simples, » le tout tiré de la sainte Ecriture?
Même en écrivant Farel parle ; que devait-ce être, quand il prêchait ? Il possède en effet à un rare degré l'art et le goût, il faut dire la passion, de parler au peuple : attaqué, ripostant, insulté, insultant.
2. Un jour, à Montbéliard, on annonce la venue d'un marchand d'indulgences. Le Conseil de la ville refuse d'intervenir. Aussitôt Farel écrit au duc (11 novembre 1524) : « Un de ces fripons et de ces brigands est venu prêcher à Montbéliard, et il se propose, sous l'invocation de saint Antoine, de plumer dimanche prochain les pauvres sujets de Votre Altesse.... Là-dessus nous avons, comme vos fidèles sujets, sollicité le Conseil de Montbéliard de s'opposer à ces blasphèmes et à ces voleries... nous offrant nous-mêmes (et très spécialement Farel)- :, dans le cas où nous ne prouverions pas notre dire, à livrer notre corps et notre vie aux châtiments les plus sévères qu'il plairait au tribunal de prononcer. Mais, en face de ce drôle, leur glaive est resté rouillé dans le fourreau.... Nous vous supplions humblement, très excellent prince, de prendre en considération l'honneur de Christ
et le salut de vos pauvres sujets Mais afin que personne ne puisse, au nom
de la Parole de Dieu, adresser à Votre Altesse ou à nous, le reproche d'avoir lait violence à cet individu et de l'avoir expulsé sans l'entendre, nous consentons bien (si tel est le bon plaisir de Votre Altesse) à le laisser entrer avec sa marchandise, mais à condition qu'il ne prêche, ou ne débite rien qu'après avoir auparavant prouvé qu'il tient de la Parole de Dieu le droit et le pouvoir de le faire 3 »
Evidemment celui qui écrit ainsi tient bien à la main une épée encore plus
1. Aux lecteurs fidèles, p. 219, 220. — 2. La lettre est écrite au nom de Farel et de Gayling. Le texte conservé est allemand. — :î. Herminjard, I, p. 303, 304.
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Le Sommaire de Farel.
Première page *.
* Voir note 6. (p. 153.)
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR
qu'une plume : « Que veux-je, sinon qu'elle flamboie ! » Quelle verve ! quel dédain des circonlocutions et des restrictions ! Comme les choses et les gens sont appelés par leur nom ! Et quelle ardeur! « Notre corps et notre vie... » pourvu que Dieu triomphe et sa Parole !
Seul sur la brèche, Farel se voit contraint, lui qui n'est pas pasteur, de distribuer les sacrements l. A ces époques de crise et de création, la vocation divine dispensait de la vocation humaine. Puis il rentre à Strasbourg, vers avril 1 525.
A Strasbourg, Farel retrouve son ancien maître et ami, Le Fèvre d'Etaples, avec Roussel, iMichel d'Arande, Véclaste, hôtes, comme lui, de Capiton. Après un séjour bienfaisant et fécond de plus d'un an (i 525-1 526), il repart, traversant l'Alsace, au milieu des plus grands dangers. Il est même sur le point de périr, une nuit d'orage, dans des marécages près de Schlestadt. Il est à Bâle, le 25 octobre i526 2, et, se dirigeant vers le centre de la Suisse, il essaie de pénétrer à Neuchâtel. Il avait mis « un surplis de prestre, d'autant que sans cela n'eust esté ouy ; aussy il se transfiguroit, dit le chroniqueur, au commencement sans idolâtrie, en plusieurs manières, pour avoir entrée de prescher en la langue franceoise3. » Mais au moment où il monte en chaire, il est reconnu et forcé de quitter la ville.
Alors il se retire à Aigle, qui appartenait à Berne. « Estant là arrivé, il luy fust besoin d'user de subtils moyens pour avoir entrée à prescher, et entre autres il se fîst maistre d'écolle, et apprenoit les petits enfans à ses propres despens '*. »
C'est au milieu de novembre 1 526 qu'il était arrivé et avait ouvert une école sous le nom d' Ursinus. Voici du reste comment il s'annonça lui-même aux Seigneurs de Berne : « Guillaume Farellus, votre très humble et obéissant serviteur, est venu s'établir à Aigle avec l'intention d'y ouvrir une école, pour instruire la jeunesse dans la vertu et la doctrine, et pour se procurer à lui-même les ressources nécessaires à sa subsistance 5. »
Ce n'était pas là un simple déguisement. Ursinus était le nom (latinisé) de sa mère, et le Réformateur était bien doublé d'un pédagogue. — Ne nous lassons pas de noter le même fait! C'est dans une petite école, celle de Farel, que commence la Réformation de la Suisse romande. C'est clans une petite école, celle de Froment, que commence la Réformation de Genève, et, le jour où la Réformation romande triomphe, Genève proclame l'instruction populaire et obligatoire !
Naturellement, avec Ursinus, la chaire d'école se transforme vite en chaire de temple, et, le 3o novembre, il prêche pour la première fois'"'.
l. Herminjard, I, p. 305, n. 3. — 2. Ibid., I, p. 453. — Ibid., I, p. 461, n. 15. — 'j. Ibid. < Tour Farel ce furent de beaux moments que ceux de son premier séjour à Aigle. Jamais peut-être plus de prudence, jamais plus de douceur ne se montrèrent unis à son zèle. » Le Chroniqueur, p. 57. — 5. Juin 1527. Herminjard, II, p. 22. — <i. Ibid., I, p. 461.
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Mais la prédication et renseignement, ce ne sont que deux moyens de faire briller clans toute sa lumière la vérité. La lumière! La lumière! Farel en a soif. Précisément clans une lettre écrite d'Aigle, et signée Guillaume Farel Ursin (14 décembre 1527), il expose son principe : « S'il y a aucun de voz frères qui soit mal édifié de mes sermons, ne de la doctrine que j'enseigne, non pas appart, mais clairement, non pas darrière, mais davant moy, il contredise. » Car il est sûr « que la vérité vaincra, et que la Parolle de Dieu triumphera et viendra audessus l. »
Voici du reste, tiré de la même lettre, le récit crime de ses discussions, qui va nous initier, mieux que beaucoup de détails plus ou moins érudits, à cette propagande lumineuse de Farel.
Il veut montrer aux religieuses de Sainte-Claire, de Vevey, comment on le calomnie. « Desjà y a unze jours qu'ycy en vint ung, pour quester du vin, lequel avoit fort crié, comment tous ceux qui m'ouyent estoient damnés, et que ma doctrine estoit contre Dieu ; lequel je convins [j'abordai] amiablement, ainsy que nostre Seigneur commende de corriger son frère l'ung l'autre. — Je luy demandis s'il avoit presché à Neuville2? — Il respondit qu'ouy, desjà effroyé. - Je demandis si le diable povoit prescher l'Evangille de nostre Seigneur Jésus, et si ceux qui ouyent l'Evangille estoient tous damnés ? — Lequel me respondit que non. — Je luy dis : « Pourquoy l'avés-vous presché publiquement ? Je vous prie, monstrés-le, ainsy que l'avés presché, et, si savés aucune chose que j'aye mauclie [mal dite], je vous prie, faites l'apparoir : car je veux mourir si fay mal enseigné le popre peuple, rachaté du sang précieux de nostre Seigneur Jésus 3. »
Voilà le défi habituel, et l'enjeu, sa vie ; rien de moins. Le frère, de plus en plus effrayé, répond qu'il est venu pour quêter et non pour disputer, et commence « à se tampester. » Mais Farel n'accepte pas ses faux fuyants. Au nom « de l'honneur de Dieu, qui doit nous estre plus cher que toutes choses, » il le presse de s'expliquer. La scène se passe clans la rue, comme tant d'autres aventures et prédications de Farel. Il était inévitable que l'attention de la foule fût attirée. Et en effet bientôt on entoure le frère et Farel. « Ainsy cheminant l'ung avec l'autre, quant je le pressoye de maintenir sa parolle, et qu'il tournoit maintenant de çà, maintenant de là, comme fait la conscience mal asseurée, il me dit à l'oureille : « Tu es ung hérétique, tu tyres les gens du bon chemin. » Aucuns commencèrent de venir de leur œuvre après nous, et je commencis à dire : « Voycy ce beau père qui a presché que tout ce que je presché est menterie, et ceux qui m'ouyent sont damnés ; et mesmement à cest[e] heure, il m'a dit que j'estoye ung hérétique séduisant le peuple! » — Lors il me dit : « Qu'est-ce que je t'ay dit ? qui l'a ouy ? Tu le troves de ta tête ?» - - Je respondis : « Ne l'as-tu pas dit davant Dieu ? Dieu n'en est-il pas tesmoing que maintenant tu Tas dit? Pourquoy nyes-tu ce que Dieu sait et cognoit bien ? Si je suys tel comme tu dis, maintiens-le : on ne te faira point de force ; tu seras ouy ancore mieux que moy. » — Et Farel se met à discuter sur le service dû à Dieu ; il attaque les additions
1. Ilerminjard, II, p. 72. — 2. Aujourd'hui Noville. — :!. Ibid., II, p. 66.
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faites par l'Eglise à la loi de l'Evangile ; il cite les apôtres, bref c'est une prédication complète. « Lors ce frère, comme hors du sens, là où il n'y avoit aucune cause... tyra son bonet de sa teste hors du chaperon, et le rua à terre, jectant et métant son pied sus, disant : « Je suis esbahy comme la terre ne nous abysme! » Je respondis et à peyne, car ce frère crioit comme hors du sens, et, quant ung des présents luy touchant la manche, luy dit : « Escoutés-le, comme il vous escoute, » il dit : « Tu es excommunié ! Metz-tu la main sur moy ?» — Le peuple s'amassait ; la scène se prolongeait et devenait de plus en plus vive ; la police de l'endroit, avertie, se rend sur les lieux. « Et ce pendant ung des officiers vint, et nous mena tous deux en prison, l'ung en une tour et l'autre en l'autre. Le Samedy au matin [quatre jours après], quant on me tyra de prison, je vis le frère davant la justice. » Mais celui-ci fit briller tout autre chose que de l'héroïsme. « Lors le frère se jecta à genoux, comme paravant il avoit fait, disant : « Messieurs, je demande mercy à Dieu et à vous.... Et aussi, Magister, je vous crie mercy, car ce que j'ay presché contre vous, sa été par faux raportz. » — Le frère dut s'engager à aller écouter le lendemain un sermon de Farel, et à dire si oui ou non il prêchait la vérité. Après quoi, il parla encore un moment avec Farel dans la cour du château. « Puys quant le frère feut party, despuys ne l'ay veu et nulles promesses, ne sermens ne l'ont peu fère demourer1. »
Pendant quelque temps Farel avait travaillé avec plus ou moins de tranquillité à Aigle, où il était venu de son propre mouvement. C'est pour cela sans doute que, le 22 février 1527, le Sénat de Berne lui fit interdire la chaire. « Entendons, disait-il, qu'ilz est très doct, et que prége la vérité de l'Evangile ; ce non obstant, pour ce que n'est pas prestre, voulons que [l'on] le fasse à cesser. » Mais quelques jours après (le 8 mars), Farel reçoit l'autorisation nécessaire, et dès lors les événements se précipitent, qui vont unir ces deux puissances, l'une, un homme chétif, l'autre, le plus fort des cantons. La plus grande de ces deux puissances, c'était encore l'homme ! Le 27 mai, Berne lui donne la permission de prêcher nettement, ouvertement, librement et publiquement. Le 3 juillet, il est confirmé dans ses doubles fonctions de maître d'école et de prêcheur2.
Alors a lieu la grande Dispute de Berne, qui décide du sort de la Réformation dans le canton, et l'on peut dire dans toute la Suisse, de Berne à Genève. Farel y a assisté; cinq jours après (icr février 1 528), il en repart accompagné d'un héraut et d'une lettre patente3.
Désormais qu'importent les oppositions? il est missionnaire officiel (avec tous les avantages et tous les inconvénients de cette qualité) de Berne dans la Suisse
I. Ilerminjard, II, p. 67-71. — 2. « Verbo Domini enuntiando et pueris abedariis instituendis. » Herminjard, II, p. 31. Le mandement du 27 mai 1537 s'adressait à tous les prédicateurs du pays et territoire bernois. Ibid., p. 26, n. 11. — 3. Ilerminjard, II, p. 105, n. 3.
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romande1. Rejeter Farel, ce sera rejeter Berne ! Insulter Farel, ce sera insulter Berne !
En 1 525 , les Etats de Vaud avaient pris la décision suivante: « Que nulle personne... ne doige avoir, acheter ne garder point de livre fait par le dit Martin Leuter... ou, en maintenant et affermant aulcunes de ses mauldictes et dampnables oppinions et allégations, et ce sous la peine d'estre griefvement incarcérez trois jours..., de recepvoir trois estrapades de corde publiquement..., et si... après avoir recephu les dictes estrapades, si veult estre indurcy et obstiné, qu'il doige estre brûlé, comme faulx et déléal hérétique, avec son livre, si point en avoyt2. » — Impossible de proclamer une opposition plus complète.
Mais, un jour, les Bernois apprennent qu'à Lausanne il a été mal parlé de Farel. Immédiatement, ils écrivent : « On a parlé en vostre ville de Lausanne, comme nous [nos] prescheurs cl Allie [Aigle] preschent choses et opinions héréticques... lesquelles paroles pourtent préjudice à la vraye Parolle de Dieu. A quoy à obvier, maistre Guillaume Farel, prescheur de la paroiche et église d'Alie, a proposé de vous visiter et soy excuser de ce que Ton az dict de luy3. » L'évêque de Lausanne refuse de recevoir Farel. Nouvelle lettre de Berne. « Si nous apprenons qu'il ait reçu la plus petite injure que ce soit {quantulacunque) . . . nous estimerons que c'est fait à nos propres personnes, à nos propres corps, et nous le récompenserons par la loi du talion. Prenez donc garde que pas un cheveu ne soit touché » Et trois fois Berne revient à la charge.
Après Lausanne, Neuchâtel. Berne suit son plan habituel, en trois parties successives : i° d'abord on ne doit « contraindre personne à la foi; » on ne doit jamais « forcer à croire, ains à chacun laisser sa conscience » ; 2° puis aussi longtemps « que la majorité ne se prononcerait pas pour la bonne cause », « il faut s'efforcer d'assurer la libre prédication dans l'espoir que plus tard la majorité deviendra d'autant plus forte pour abolir les cérémonies » ; 3° et enfin, quand la majorité a prononcé, il ne faut pas résister « à la plus grande partie :>. » C'est un scandale digne de répression, si « aulcungs... la messe occultement tieignient et observent, et pourtent les enfans aultre part baptiser et principallement [si] les prestres... ne vont point ouyr la parolle de Dieu.... » Donc « que nul mal ne soyt fayt contre la dicte plus grande partie, soit manifestement ou secrètement, en quelque mode et fasson que ce soyt 6. »
1. Le Pays de Vaud, qui appartenait en majeure partie à la maison de Savoie, était une sorte de confédération qui envoyait ses députés à une diète, ordinairement réunie à Moudon. Les Etats étaient composés des nobles et des députés de quatorze villes et bourgs, qu'on appelait les bonnes villes. Le reste du Pays de Vaud obéissait à d'autres maîtres: i° Lausanne, les quatre paroisses de Lavaux, une partie de Vevey, Avenches, Lucens et Bulle, formaient le patrimoine du prince-évêque de Lausanne ; 2° les bailliages d'Orbe, de Grandson et de Morat étaient possédés en commun, depuis 1475, Par Berne etFribourg; 3" les quatre mandements d'Aigle, d'OIlon, des Ormonts et de Bex appartenaient à Berne seule. Herminjard.I, p. 354, n. 1. — 2. Herminjard, I, p. 355, 356. — :!. 3 octobre 1529. Ibid., II, p. 198. — ï. 20 octobre 1529. Ibid., II, p. 200. — 0. A. Piaget, Documents inédits sur Guillaume Farci et sur la Réformation dans le comté de Neuchâtel, 1897 (Extrait du Musée neuchâtelois), p. 2, 3. — « Il était posé en fait qu'en matière religieuse la majorité des suffrages ferait loi à la minorité.... Ce principe plut à nos Suisses, et Berne [le canton protestant] et Fribourg [le canton catholique] le reçurent comme devant régir leurs bailliages communs. » Le Chroniqueur, p. 61. — 6. Piaget, p. 44.
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Tout cela n'est pas d'un « libéralisme » très loyal, ni d'une c< tolérance » exemplaire1. Remarquons toutefois que, si les Bernois furent politiques et rudes, ils n'en arrivèrent pas, comme leurs adversaires catholiques, aux supplices. Ils n'ont décapité, ni brûlé personne.
Ainsi, profitant de tous les incidents, recevant toutes les réclamations, se hâtant d'envoyer des délégations, Berne cherchait à pénétrer partout clans la Suisse romande.
Heureusement que Farel était missionnaire d'un Seigneur plus grand que les très redoutés Seigneurs de Berne.
Et alors a lieu cette prodigieuse mission, aussi captivante qu'un roman de cape et d'épée, aux aventures héroïques, aussi solennelle qu'un récit de martyre. « Que veux-je, sinon qu'elle flamboie ! » Maintenant elle flamboie et jette de tous côtés ses éclairs !
A partir du 22 janvier i53o, il s'est transporté d'Aigle à Morat. Il attaque de nouveau Neuchâtel, par plusieurs visites. On lui ferme les portes. Il descend à côté, chez le curé de Serrières, Emer Beynon, un ami secret de l'Evangile2. Le curé n'ose lui confier sa chaire. Farel prêche devant l'église. « Beaucoup de Neuchâtelois étaient accourus pour l'entendre ; ils remmenèrent en ville et le conduisirent à la Croix-du- Marché de dessus la plateforme 3. » Il y a du bruit. On crie : A l'eau ! à l'eau! Il part, revient. On finit par lui ouvrir la chapelle de l'Hôpital ''.
Il attaque les environs. Un manuscrit raconte qu'un jour Froment, qui l'accompagnait, arrache des mains du prêtre l'hostie et crie au peuple : « Ce n'est pas icy le Dieu qu'il vous faut adorer3. » En tout cas, ici se place l'épisode de Valengin qui a excité le talent descriptif de tous les historiens.
Mais, en 1897, M. A. Piaget, archiviste d'Etat et professeur à la Faculté des lettres de Neuchâtel, a retrouvé les actes du procès auquel cet épisode donna lieu, et nous reproduisons la déposition si vivante, si saisissante de l'un des témoins, Pierre Purry : « Il estoit le jour de Nostre Dame, my-oust, au lieu de Cernier, auquel lieu il ouyt preschez Pharellus, et digna [dîna] avec luy, et entendit qu'il vouloit [ hjastivement retourner à Neufchastel pour faire sa prédication;
1. Le cas de Claude de Neuchâtel, sire de Vauxmarcus, est notable. En 1531, il abolit la messe à Saint- Aubin, pour faire sa cour aux Bernois. « Puisque c'est moi qui suis leur Seigneur, dit-il, je n'ai pas à tenir compte de l'opposition de la majorité. » Mais, deux ans plus tard, pour faire sa cour aux Fribourgeois, il rétablit le catholicisme. Herminjard, II, p. 342, 354; III, p. 76-77. — 2. Le Chroniqueur, p. 79, 80. — Farel (c'est lui-même qui l'écrit à un de ses amis, 15 décembre 1529) prêche « aux portes des villes, dans les villages, sur les places, dans les maisons, malgré l'opposition des «tondus. » Herminjard, II, p. 219. — '1. Ibid., p. 266, n. 6. — 5. A. Piaget, o. c.,p. 6 et n. 3. Le récit est pris dans une Vie de Farel écrite, à la fin du XVIe siècle ou au commencement du XVIF, par un auteur anonyme qui semble avoir puisé, pour certains détails, à une source ancienne et digne de foi. Voir aussi p. 18.
pour quoy fust esmeu de l'acompaigner, et quant il[s] furent au lieu de Valengin, devant une croix, vers l'Eglise, veinrent six ou sept prestres, qui commancèrent à interroguer le dit Pharrellus, en latin et en françois, en pluseurs argument[s] que il n'entendoit pas, et, en disputant, ce partit ung d'eulx, et s'en allist par le bourg du dit Valengin, ne sçaist se il allist au chasteaulx, ou aultre part. Sependant se misrent en chemin pour aller contre Neufchatel. Et quand ilz furent de là du pont, depuis les fenestres, les dames ou damoiselles commancèrent à crier à haulte voix : « Juifz, Serrazin, héréticques, » et aultres injures.... Et quant ilz procédoyent en leurs chemins, ilz veirent venir de loings l'Espagnolz et aussi son beaulx-frère... que cheminoyent fort [h]astivement après eulx. Et adonc le dit Pierre Purry dit audit maistre Guillame Pharellus, et à son clerc, qu'ilz se [h]astissent, car il craingnoit que ses [ces] gens, que venoyent, ne heussent maulvaise voulentez contre eulx, et fist aller devant ledit maistre Guillame, et cheminoyent bien fort, combien que ceulx qui venoient après cheminoient encore mieulx, car ilz les prirent. Et quant ledit Pierre Purry veist la fureur d'iceulx, il leurs dit : « Messires, garder que vous ferés.... » Et les retenoit tant qu'ilz pouvoit.... Adonc ilz procédèrent furieusement contre le dit maistre Guillaume, en le interrogant, et puis commancèrent de le frappez et le tirez par les cheveux. Et veit partir ung aultre, noir, qu'il entend qu'estoit l'ung des bastardz de la maison de Valengin, avec son espée nue en la main,... et l'Espagnolz retourna contre luy et cleffendit le cop. Et incontinant après viendrent plusieurs aultres, comme ma damoiselle de Ronçoit *, avec ung piton 2 en sa main, et sa fille avec une eschine de bois en sa main, et plusieurs aultres femmes. Et veit aussi Conrard Jannin avec une espée nue en sa main, ne sçait se [si] c'estoit pour le batre, combien qu'il luy donnoit parolles rigoreuses. Et il veit aussy messire Jehan Cordier et messire Jaques Bisard, et veit aussi comment messire Cordier prist ledit maistre Guillame par les cheveux, et le gecta [jeta] par les chemins, contre terre, plusieurs foys, et le trannoyent en le battant et frappant dessus teste, des poing[s], de piton, d'eschines, sus bras, espaules et visaiges, tellement que son visaige estoit tout en sang et que Ton ne ilz congnoissoit point face d'homme. Depuis de sà [çà], de la Malatière jusques devant la chappelle, le menèrent toujours bâtant. Et quant ilz furent devant la dite chappelle, ilz fust pris par messire Jehan Cordier et Urselin, et le firent agenoillez devant la dicte chappelle, en lui disant : « Adore ton Dieu, qu'est dedans ceste chappelle, et luy dit qui te saulve, » et lui frappant la teste contre la chappelle en telle sorte que le sang demoura contre icelle dite chappelle3. Eequel respondoit tousjours qu'ilz vouloit adore[r] Jhesucrist, le Saulveur du monde, en demandant justice. Alors ilz fut mené au chasteau, où ilz fut lavé avec ung peult d'eau. Et
i. « Madame de Ronçoit, la principale inculpée, dont la fille s'appelait Philippe, était sans doute l'une des gentilles-femmes de la suite de Guillemettc de Vergy. » A. Piaget, p. 13, n. 2. — 2. Gros morceau de fer. — .'}. « Les marques duquel six ans après furent trouvées. » Vie de Farci, dans A. Tiaget, p. 7.