Herminjard, IV, p. 162. Opéra, Xa, p
LES ARTICLES, LE CATÉCHISME ET LA CONFESSION DE FOI
de la dicte ville *. » Et les événements se déroulèrent. Pour les apprécier, une observation préalable est nécessaire: nous sommes ici en face d'un fait, non pas pas simple, mais double, à la fois ecclésiastique et politique.
A Genève, non seulement ceux qui n'ont pas la foi de l'Eglise n'en sont pas légitimement membres, et devront être laissés en dehors ; mais c'est le Conseil qui approuvera la Confession de foi, qui commandera et recueillera les adhésions, c'est le secrétaire du Conseil qui montera dans la chaire de Saint-Pierre pour réclamer le serment, et les citoyens, qui ne voudront pas le prêter, seront punis par l'exil. Donc, dans ce fait unique sont confondus deux choses, l'organisation de l'Eglise et les rapports de l'Eglise et de l'Etat. Pour le moment nous écartons complètement la seconde, ne recherchant absolument pas en quoi elle est bonne ou mauvaise, et nous concentrons toute notre attention sur la première.
Les historiens qui la blâment n'ont pas manqué d'observer qu'il y avait ici une nouvelle invention de Calvin. « Calvin, dit A. Roget, allait plus loin que les Réformateurs suisses, qui avaient bien soumis un Credo à l'approbation des autorités, mais n'avaient pas songé à le faire signer individuellement par les magistrats et les citoyens2. »
1. A. Rilliet dit : « Cette Confession a longtemps passé, elle passe parfois encore, pour être l'œuvre de Farel. Nous ne pensons pas que rien justifie ce jugement : ni les circonstances qui ont été l'occasion de sa composition, ni les articles qu'elle renferme, ni la forme de sa rédaction.... Il serait étrange qu'ayant confié à Calvin le soin de composer le Catéchisme, Farel lui eût ôté la plume pour « dresser » la Confession et qu'il eût lui-même « extrait » de l'œuvre de son collègue, les articles de ce dernier document.... D'ailleurs, le style de la Confession de foi, où l'on a voulu voir du Farel tout pur, est entièrement semblable, dans son vocabulaire et sa syntaxe, à celui du Catéchisme.... Quant aux articles dont la Confession se compose, ils ne reproduisent pas, il est vrai, tous les points touchés dans le Catéchisme.... La destination de la Confession de foi explique assez.... Enfin, quand Calvin, dans le préambule mis par lui en tête de sa traduction latine du Catéchisme, et où il parle au nom des ministres de l'Eglise de Genève, dit à propos de la Confession de foi : « Cette formule d'engagement solennel, que nous avons rédigée, » il est difficile de croire qu'il n'en revendique pas, non seulement la responsabilité, mais aussi la paternité.... Les premiers biographes de Calvin ne s'y sont pas trompés. Dès l'année de sa mort (1564), Th. de Bèze..-. dit...: « Il dressa un brief formulaire de confession et de discipline, pour donner quelque forme à ceste Eglise nouvellement dressée; il fit aussi un Catéchisme. » Plus tard, dans sa biographie latine (1575), Bèze ajoute:
CConfefftonDela
jjojvlaqlleto9 bourgeois et Çf»6itane de Jôzmuc et (u6if(t$ ôu paya boyuH mrer begat8cr(ite* nnvejptrafcte e>e Hinflrnctioi) OpntorçSfeerjiFegff/e&e tàSiitclDMe.
.T.piev.i.
CCôme enfansnasuairesneîTîeftreîle UiaraYfonnat?le/î Q eft fans fraude.
CSo?e? appareilles a vcfpondtc acl?a; fcun/qmvousocmande raifort oe lefpt; rance/qmeften vous.
CSi quelcun parle /que ce fortles paroiles oc Dieu.
Fac-similé du titre de la Confession de la foi.
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR
Ce n'est pas exact, nous l'avons vu.
Dans le canton de Berne, les magistrats, les bourgeois et tous les habitants
«C'est alors qu'il publia une sorte de formulaire de la doctrine chrétienne..., il y ajouta aussi un Catéchisme.» ...Nicolas Colladon... a conservé... l'affirmation relative à la Confession de foi. » {Le Catéc/iisme français, p. Lii-LVii.) Ces lignes, écrites en 1877, réfutent l'affirmation émise par les éditeurs des Opéra, en 1866 (V, p. xliii. Voir le texte latin du Catéchisme, p. 313-362), et en 1870 (IX, p. lu. Voir le texte français de la Confession de foi, IX, p. 693-700, et une traduction latine, V, p. 355-362). Mais en 1880. les éditeurs des Opéra reproduisirent les textes français retrouvés (XXII, p. 33-96), et discutèrent, dans leurs Prolégomènes, l'opinion de Rilliet. Ce qui est curieux, c'est que des juges aussi compétents soient d'un avis aussi différent sur le style de la Confession. Pour Rilliet : « Le style, où l'on a voulu voir du Farel tout pur, est entièrement semblable, dans son vocabulaire et sa syntaxe, à celui du Catéchisme, etc. » (p. lui). Pour les éditeurs : « Nous affirmons que cette pièce est pensée (conçue) en français, tandis que le Catéchisme est pensé et conçu originairement en latin » (p. 14). — Mais laissant de côté les preuves internes, plus ou moins plausibles, nous attirerons seulement l'attention sur la preuve externe fournie par les éditeurs. Il y a dans le Catéchisme et dans la Confession, le Décalogue et l'Oraison dominicale. Or les textes de ces deux documents offrent de nombreuses différences. N'est-il pas surprenant qu'un seul et même auteur ait pu, à si peu d'intervalle, ne pas traduire tout à fait dans les mêmes termes deux documents de telle importance ? n'est-il pas plus surprenant encore que cet auteur soit Calvin, lequel n'avait guère l'habitude de modifier ce qu'il avait une fois écrit? Il y a même plus. Les traductions insérées dans le Catéchisme sont plus latinisantes, et celles dans la Confession le sont moins; et enfin, le « texte [du Catéchisme] dans ce qui distingue de l'autre, est reproduit encore dans les éditions françaises de l'Institution, » tandis que « le texte de l'oraison tel qu'il se lit dans la Confession est reproduit dans la Manière et fasson de 1533, qu'on attribue généralement à Farel. » (XXII, p. 15, 16.) — Il semble que les éditeurs ont le droit de conclure: « Tout bien considéré, et sans que nous voulions prétendre avoir tranché la question définitivement, nous pensons que Farel peut toujours encore faire valoir ses titres comme auteur de la première Confession de Genève, et qu il n'est pas débouté en dernière instance. » XXII, p. 18. — A. Pierson (Nieuive Studien over Johannes Calvijn {1JJ6-IJ41), 1883, p. 31, n. 3) est de l'avis des Opéra; et aussi le D1 Max Scheibe (Calvins Prddestinationslehre , 1897, p. 26, et n. 1). Pour lui, la Confession est « probablement » de Farel, « naturellement avec l'approbation, » de Calvin {natûrlich unter Znstimmung). — Cependant il nous semble que la preuve fournie par les éditeurs, si frappante au premier abord et presque irrésistible, perd un peu de sa force en la considérant de plus près. Voici en effet le tableau des différences, entre le texte du Catéchisme et le texte de la Confession, d'après les éditeurs.
Catéchisme :
Tu n'auras point de dyeux estrangiers devant ma face.
Tu ne te feras image , ne semblance aucune... ou en la terre... ou ès eaulx qui sont soubz la terre. Tu ne leur feras inclination et ne les honoreras, car je suis... Dieu, puissant... en la tierce et quarte génération en ceulx... car le Seigneur ne tiendra point pour innocent celluy qui auras prins le nom du Seigneur son Dieu en vain..'"..
Tu ne feras aucune tienne œuvre....
Car en six jours Dieu fit le ciel et la terre et la mer et toutes les choses qui sont en iceulx, et le septiesme jour il se reposa....
...ne nulles des choses qui sont à luy.
Ton règne advienne.
Ta volunté soit faicte comme au ciel aussi en la terre....
Remectz-nous nos debtez, comme nous remectons à noz debteurs.
Confession :
Tu n'auras point d'aultres dieux devant moy.
Tu ne te feras aucune ymage ne semblance... ne en la terre... ne ès eaues dessoubz la terre. Tu ne leur feras inclination et ne leur serviras, car je suis... Dieu, fort... en la troisiesme et quatriesme génération de ceulx... car Dieu ne tiendra point pour, innocent celuy qui prendra son nom en vain....
Tu ne feras aucune œuvre....
Car en six jours Dieu a faict le ciel et la terre, la mer et tout ce qui est en inceulx et s'est reposé au septiesme jour...
...ne aultre chose qui soit à luy.
Ton royaulme advienne.
Ta voulunté soit faicte ainsy en la terre comme au ciel...
Et nous pardonne noz offenses, ainsy que nous pardonnons à ceulx qui nous offensent.
LES ARTICLES, LE CATÉCHISME ET LA CONFESSION DE FOI
jurèrent de maintenir la Réformation et l'Eglise réformée : qui ne voulut pas jurer dut partir.
Calvin précisa-t-il doublement en spécifiant qu'il s'agissait de Yindividu et de la foi? — ■ Nous sommes heureux qu'on le lui reproche, car on constate et signale ainsi le caractère incontestablement original de sa conception ecclésiastique l.
Seulement, en constatant son individualisme, n'oublions pas de constater aussi les restrictions qu'il y apporte : « Et cela seroyt seulement pour ceste foys, » dit-il, pour « le droict commencement » de l'Eglise. La signature individuelle de la Confession de foi n'a donc lieu qu'au moment de la fondation, et de plus, si nous comprenons bien les explications du Réformateur, aux époques de crise. Ainsi il invoque le pacte conclu par Josias, le pacte conclu sous le roi Asa2. Mais autre chose est la fondation, les crises ou la vie normale, le recrutement de l'Eglise. Une fois la charte posée, l'Eglise, comme toutes les sociétés humaines, se recrute par la naissance. On ne demande pas au fils du Genevois s'il veut être Genevois, pas plus qu'en définitive on ne demande à un enfant s'il veut être de sa famille. C'est son droit, inséparable de son devoir. Si le fils est indigne, le père le chasse et le maudit. Si le Genevois est indigne, le Conseil le condamne et le bannit. De même, l'Eglise. Par sa discipline, elle veille à ce que la Confession de foi ne soit pas violée, à ce que le pacte de famille et de société ne soit pas méconnu ; sinon, elle excommunie. C'est ainsi que Calvin s'efforce de
Or, il est facile de le constater, ni le texte de la Confession n'est tel quel le texte de Farel dans sa Manière et fasson, ni le texte du Catéchisme n'est tel quel le texte de Calvin dans son Institution. — Au lieu du texte de Farel: Tu ne feras aucun y mage, la Confession dit : /// ne te feras aucune ymage ; au lieu de: tierce, elle dit : troisiesme ; au lieu de : tiendra point innocent, elle dit : tiendra point pour innocent; au lieu de : prent, elle dit prendra; au lieu de : se reposa, elle dit : s'est reposé; au lieu de : soif faicte en la terre, elle dit : soit faicte ainsy en la terre. — De même, Calvin, dans son Institution, modifie le texte de son catéchisme. Au lieu de : estrangiers, il dit estrange ; au lieu de : feras image, il dit : feras point image taillée ; au lieu de : ou en la terre ça bas ou ès eaulx qui sont soubz la terre, il dit : ne çà en bas en la terre, ne ès eaues dessous la terre; au lieu de: tu ne leur feras inclination et ne les honoreras, il dit : tu ne les adoreras, ny honnoreras ; au lieu de : ta volunté soit faicte comme au ciel aussi en la terre, il dit : ta volunté soit faicte en la terre comme au ciel. — Ainsi au lieu de deux textes nous en avons quatre. Et je remarque qu'une ou deux corrections, apportées au texte de Farel, le rapprochent des textes de Calvin, et que deux ou trois corrections, apportées au premier texte de Calvin^ le rapprochent du texte de la Confession: au lieu de ou, ne, et surtout: Ta volunté soit faicte, etc. — Ne pourrait-on pas émettre cette hypothèse : Calvin, rédigeant un document moins populaire, donna les traductions qui lui parurent les plus exactes ? Puis, ayant, dans la Confession de foi, à rédiger un document tout à fait populaire, il prit les textes connus par le peuple, les textes liturgiques introduits dans le culte par Farel, en leur faisant subir de légères modifications. Et enfin, dans son Institution, il prit un troisième texte, tenant compte du texte populaire et de son texte primitif. — Adhuc sub judicc lis est. ■ — 2. A. Roget, I, p. 19.
I. Le 24 octobre 1538, Calvin écrit à Farel: « Saunier semblait voir avec peine qu'on exigeât la signature de la Confession ; il estimait que nous devions nous regarder comme satisfaits de ce que le peuple avait été instruit par eux. Après, cependant, il a approuvé sans controverse. » A. Roget (I, p. 36), qui traduit a se par par nous [au lieu de par eux], voit ici un dissentiment entre Calvin et Saunier, à propos de la Confession de foi à Genève. L'originalité de Calvin, qui surprendrait ses collaborateurs, ressortirait alors bien clairement. Mais le passage est obscur (Opéra, Xb,p. 276 et n. 9), et M. Herminjard semble avoir raison de l'appliquer aux Vaudois et non aux Genevois. Herminjard, V, p. 170, n. 17, 18. — 2. Le Catéchisme français, p. 135 (préface de la traduction latine du Catéchisme).
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR
concilier les deux éléments contraires, et aussi nécessaires l'un que l'autre, l'individualisme et le socialisme, la profession de foi et le multitudinisme.
A tous ceux qui ont mieux réussi que lui, nous reconnaissons volontiers le droit de lui jeter la pierre.
Pour achever de nous rendre compte de cette conception ecclésiastique, il nous reste à nous demander quel en a été le motif inspirateur.
« Quelle que soit, répond Calvin, l'opinion que d'autres peuvent avoir, nous ne pensons pas, quant à nous, que nos fonctions soient renfermées dans de si étroites limites, que, une fois le sermon prêché, notre tâche soit finie et que nous n'ayons plus qu'à nous reposer. Il faut donner des soins bien plus directs et bien plus vigilants à ceux dont le sang nous sera redemandé, si c'est par notre négligence qu'il se perd *. »
Le Réformateur continue : « Cette préoccupation nous hantait toujours ; mais surtout elle nous tourmentait cruellement (acerrime urebat\ elle nous torturait {discruciabat) 2 chaque fois qu'il nous fallait distribuer la cène du Seigneur. Tous voulaient en effet y prendre part, quoique la foi de la plupart d'entre eux nous fût inconnue, ou, le plus souvent même, suspecte; en sorte que les malheureux se repaissaient {vorabant) de la colère de Dieu au lieu de se nourrir du sacrement de vie.... C'est pourquoi nous n'avons pas trouvé d'autre moyen d'apaiser et de tranquilliser (pacem ac quietenï) notre conscience, que d'exiger que ceux qui voulaient être tenus comme membres du peuple de Christ et admis à ce repas spirituel et sacré, s'enrôlassent par une déclaration (jpi'ofessione) solennelle sous la bannière de Jésus-Christ 3. »
Voilà comment Calvin a été conduit à demander à tous les fidèles une profession de leur foi.
On va répétant : la Réforme est l'idée abstraite d'un savant enfermé dans son cabinet ! ou bien : la Réforme est une révolte de la chair contre les règles de l'Eglise !
Non. Que l'on remonte de toutes les conséquences aux principes, de tous les principes secondaires au principe initial, à travers les erreurs, à travers les fautes, on arrivera toujours au commencement unique : un mouvement de
conscience.
Nous pouvons maintenant reprendre le récit des événements depuis l'approbation de la Confession de foi par le Conseil. Il fallait la faire accepter par le peuple.
1. Le Catéchisme français, p. 132. Opéra, V, p. 319. — i. Rilliet se contente de traduire ces deux propositions par ces mots : - redoublait d'intensité et d'amertume ». — .'t. Traduction de Rilliet, un peu modifiée, p. 132. Opéra, V, p. 319.
LES ARTICLES, LE CATÉCHISME ET LA CONFESSION DE FOI
Dès le i3 mars, sur la réclamation des prêcheurs, le Conseil décida qu'« on feroit observer les Articles1. » Cependant plus d'un mois s'écoula sans que rien ne fût fait.
L'attention était attirée ailleurs, et précisément par de graves débats relatifs à la foi.
D'abord il y a l'affaire de Claude d'Aliod (ou de Savoie), l'anti-trinitaire.
C'est une loi historique. Dès qu'un mouvement se produit, les esprits plus ou moins bien équilibrés s'agitent, vont aux extrêmes, et compromettent les causes les meilleures. La Réformation n'échappe pas à cette loi. Bèze le dit: « Ces heureux commencemens despleurent grandement à Satan et aux siens, qui ne faillirent pas, comme il n'estoit mal-aisé sur les premiers changemens d'estat et de religion, de luy faire fascherie 2. »
Claude Aliodi, ou d'Aliod, natif de Moutiers, dans la Tarentaise, fut un moment collègue de Farel à Neuchâtel. Il se mit à professer l'anti-trinitarisme. « Il admet, dit Haller, que Christ est le fils naturel de Dieu, et aussi Dieu, mais pas éternel3. » « Il pense, dit Farel, que Christ a été fait chair de telle façon qu'il n'y a plus de verbe \ » Christ était un homme, né miraculeusement de la vierge Marie; sa préexistence était idéelle, non réelle : bref les idées de Paul de Samosate et de Servet (dans son traité De Trinitaiis erroribus, paru en i53i).
Claude devait être un peu bizarre. Haller le dépeint (7 mai 1 534) comme un Français qui n'est pas de sens rassis (mente non compos), « né pour les discussions obstinées. » J. Zwick nous dit (23 août 1 534) qu'il était « chauve, de vêtement négligé '6. »
Tout de suite il fut banni par le gouvernement de Berne, en 1 534. Il alla à Constance. Au bout de quelques mois, il fut encore banni. Nous le retrouvons à Thonon, en i53y.
Une lettre des Bernois à leurs commissaires (28 février i53j) leur ordonne « de le faire arrêter et de le leur envoyer, afin de le punir selon ses démérites. Vous insisterez auprès de nos combourgeois de Genève pour que le susdit Claude soit poursuivi, et qu'on ne le tolère en aucune manière au milieu d'eux0. » Cet ordre ne fut pas exécuté, car, le 2 mars, Fabri écrit de Thonon à Farel, alors à Lausanne, que Claude est à Genève, attendant son retour et celui de Calvin, alors à Berne. « Je crains, ajoute-t-il, que ses discours ne se glissent là-bas, comme je le constate ici tous les jours ; c'est un chancre qui ronge.... Ces choses tristes pour nous seraient extrêmement agréables à nos adversaires, s'ils les savaient7.») Farel nous apprend qu'à la suite d'entretiens, le pauvre (pauper)
1. Les Annales, p. 208, ajoutent: «en plent (p/ain), » c'est-à-dire qu'on fera complètement observer les Articles. Mais le texte ne peut être lu de cette façon : il y a « du plout. » Cette forme bizarre est sans doute pour «du plus, » et se rapporte non à ce qui précède, mais à ce qui suit, comme s'il y avait: quant au reste.... — v2. Opéra, XXI, p. 59. — :\. Herminjard, III, p. 172 et n. 1, 3, 7. — i. Opéra, Xb, p. 98. Herminjard, V, p. 437. Voir F. Trechsel , Die protestantischen Antitrinitarier vor Faiistns Socin, 1839, I) P- 55-59- — S. Herminjard, III, p. 172, et n. 2. Le prétendu français dont parle Haller, était un Savoisien. — 6. Herminjard, IV, p. 197, n. 3. — 7. [bld., p. 196, 197. Opéra, Xb, p. 88.
Calvin a genève. premier séjour
Claude, effrayé d'être rejeté de la communion des Réformateurs, pleura, supplia et se déclara pleinement d'accord avec eux1. Il confirma sa rétractation au Synode de Lausanne, le 14 mai 2.
Ce ne fut qu'une alerte, ou plutôt une escarmouche préliminaire. Et déjà la ligne de bataille s'étendait.
Quel ne dut pas être le frémissement de Calvin, lorsqu'il vit accourir à Genève les Anabaptistes 3, ces adversaires les plus dangereux de la Réformation naissante, ces protestants qui justifiaient contre les protestants tant d'accusations, et même tant de calomnies 4 !
Le vendredi 9 mars, deux Anabaptistes venus des Pays-Bas, Herman de Gerbihan et Audry Benoît, de Anglen en Brabant, se présentent devant le Conseil, et « disent voloir disputer aux prédicans 5. » On les invite à mettre leurs articles par écrit. Immédiatement après, suit cette autre décision du Conseil : « Jouxte l'arrest du Conseil en Deux Centz l'on a admys bourgeois : maistre Guillaume, prescheur de la saincte escripture, Claude, son frère et Jehan-Jaques Farel, appothicaire, frères, de Gap, filz de feu Antoenne Farel de Gap, les qu'eulx hont juré0. »
Revenant aux Anabaptistes, le mardi i3, le Conseil prend une décision aussi curieuse de style que d'idée : « Icy est parlus des Catabaptistes et lisu leurs articles, et pour ce qu'il seroit dangereulx en disputer publiquement, pour la tendreté des esprys, est résolu les oyr demain en Conseil des Deux Centz7. » Mais cette timidité n'est pas du goût de Farel qui, dès le lendemain, au Conseil des Deux Cents, s'efforce d'obtenir une de ces disputes, une de ces joutes, visière levée, auxquelles se plaisaient sa foi inébranlable et son ardeur impétueuse. « Maistre Guillaume Farel a requys que la chose soit disputée publiquement. Sur quoy est esté résolu que ces gens soyent aoys publiquement, ce qui leur est refferu 8. » Des deux côtés on est prêt à soutenir son opinion « pour la vye 9. »
Sur ce, le vendredi 16, « disputé tout le long du jour à Riva, » c'est-à-dire au couvent des Cordeliers de Rive. Le secrétaire a inscrit en tête du paragraphe
I. Farel à Capiton, 5 mai 1537. Opéra, Xb, p. 99. Herminjard, V, p. 437. — 2. Herminjard, IV, p. 235 et n. 2. — :s. Parmi ces anabaptistes, venus des Pays-Bas, il y avait « Jehan Tordeur [« Jean Stordeur, natif du Liège, » dit la Vie de Calvin de Bèze, Opéra, XXI, p. 32, 59, 162], tournier de Lyège, » que Calvin devait retrouver à Strasbourg, qu'il convertit, et dont il épousa la veuve ; Johannes Bomeromenus, imprimeur. Les noms de leurs adhérents à Genève (entre autres une femme, Jane la Gibecière) sont donnés par les Registres du Conseil des 9 et 30 mars 1537. Herminjard, IV, p. 272, n. 7. — 4. Ecrivant, le 5 juillet 1538, à la reine de Navarre, Bucer lui parle de ces malheureux « babillant je ne sais quoi d'une rénovation de l'homme, dans laquelle celui-ci ne pèche plus, même s'il ne se déclare pas sectateur du Christ en face de cette génération adultère, même s'il le trahit dans ses membres, s'il abandonne sa chair à la concupiscence et aux vices. > (Opéra, Xb, p. 215.) Il est vrai qu'il s'agit ici spécialement des hérétiques appelés « Libertins spirituels. » - :>. Registres du Conseil, vol. 30, f. 188. Voir Annales, p. 208. — 6. Ibid., f. i88v. — C'était l'exécution de la décision antérieure du 14 février 1537: « Icy est parlé comment maistre Guillaume Farel et ses frères, aussi maistre Antoenne Saulnier, ont requis estre bourgeois; sus quoy est esté arresté qu'il soyent admys gratis. » Ibid., f. 175V. — 7. Registres du Conseil, vol. 30, f. 189. Voir Annales, p. 208. — S. Ibid., f. 190. — (t. Annales, p. 209.
LES ARTICLES, LE CATÉCHISME ET LA CONFESSION DE FOI
« disputé tout le jour. » Et tout le procès-verbal du lendemain, samedi 17, consiste en cette ligne : « Est esté disputé tout le jour1. »
Que se passa-t-il ? Nous n'en savons rien. Bèze nous apprend que Calvin prit la parole et, ajoute-t-il, « il les seut si bien et heureusement manier en dispute publique, combien que le magistrat n'y mist pas la main, que dès lors la race en fut perdue en ceste Eglise 2. »
Que Calvin ait triomphalement réfuté Herman de Gerhiban et Audry Benoit de Anglen, nous le croyons. Mais le Conseil y mit bien un peu la main. D'abord le Conseil des Deux Cents revint à ses sentiments de timidité. Cette dispute publique lui déplaisait. Aussi, dès le dimanche 18, il décide que « c'est chose plustost engendrant différent et diverses opinions que union, et plustost faire vaxiller à la foy que estre ferme. » En conséquence la dispute « dès icy en avant » doit cesser; pour que rien ne soit publié, tous les documents doivent être portés à la maison de ville ; les Anabaptistes devront se retirer de « nostre ville et de noz terres, sus poenne » ; et Maistre Guillaume, « dès icy en là, » ne devra entrer en dispute avec eux, « sans nostre sceu, » « et que jamais l'on ne doege oyr telz catabaptistes ny leurs consors3. »
Il est vrai que le motif allégué est singulier. Les deux « catabaptistes » étaientils de trop habiles discuteurs ? Au contraire, dit le Conseil ; et c'est de là que vient le mal, « attendu que le assaillant n'est suffisant, et nescant [ne sachant] amener chose, où il se puisse résolvre \ » Et cependant le Conseil disait sans doute vrai. Les « catabaptistes » n'étaient pas des théologiens, les auditeurs non plus. La discussion piétinait sur place et ne produisait que de la confusion dans les esprits. Quoi qu'il en soit, on fait incontinent comparaître les deux parties. A « Farellus et socii [compagnons] leurs sont factes le remonstrances de ceste dispute, et dict que il ne doegent plus oir telles gens sus tel propos ; » aux Anabaptistes, on « remonstre comment l'on les a bien volsu oyr, car nous oyons chascung, » mais ils n'ont pu « maintenir véritables, par les escriptures, » leurs propositions. En conséquence, le Conseil « prononce icelles estre errantes de vérité. » Il leur demande de se « desdire » et de demander pardon à Dieu. Les Anabaptistes refusent. Alors le Registre porte: a Nota que premièrement l'on les appelloit frères; mais puisque ils sont dissonans à nostre esglise, que l'on ne les y appelle plus, car ils ne veulent prier avecque nous 3. » Le lendemain 19, le Conseil des Deux Cents prononce la sentence finale : « que iceulx et tous aultres de leur secte soyent perpétuellement bannys de ceste cité et terres d'ycelle sus poenne de la vye 6. »
L'anabaptisme ne fut plus un danger pour Genève. Mais il eut pendant longtemps quelques adhérents plus ou moins isolés. C'est ainsi que Coraud prêche contre eux en juillet, et qu'en octobre Farel et Calvin signalent, parmi
i. Registres du Conseil, vol. 30, f. i92v. Voir Annales, p. 20g. — -2. Opéra, XXI, p. 59. — 3. Registres du Conseil, vol. 30, f. 192. Voir Annales, p. 209. — 4. Ibid. — •>. Ibid., f. i92v. — 6. Ibid., ï. 193. Voir Annales, p. 210,
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR
ceux qui « tiennent division, » des Anabaptistes « sus lesquelz seroit bon il adviser *, » etc.
Voilà à l'ombre de quels nuages de plus en plus menaçants se préparait la tempête, bientôt déchaînée.
Les prêcheurs renouvelèrent leurs instances devant le Conseil, et, le 17 avril i537, celui-ci se décida à agir. « Des articles touchant la foys az estés résolus que, estiez [estant] venus monsieur le sindique Pertemps, que Ton doibge aller par les maisons de dizenne en dizenne et leur proposer les dits articles ; et il doibge assister ung sindicque accompagnés du capitaine le diziner et des aultres2. »
La visite est précédée de la distribution des exemplaires de la Confession, « affin que, quan Ton vysytera, que le peuple soyt myeuls informé. » On prend à l'imprimeur, Wigand Koeln, i5oo exemplaires qui sont prêts, et on lui en commande d'autres (27 avril) 3.
Cependant les adhésions sont plus difficiles à obtenir qu'on ne l'avait pensé. Le ier mai, les prêcheurs demandent au Conseil « de suybvre les articles de la foy, » et le Conseil décide : « que l'on advise de suyvre le mieulx que se porra 4. »
Il faut aller jusqu'au 27 juillet pour trouver, dans les registres, une nouvelle délibération du Conseil. Que s'est-il passé pendant ces trois mois ?
Un nouveau danger avait attiré toute l'attention des Réformateurs. Cette fois-ci ce n'était pas un anti-trinitaire qui répandait ses idées. Les Réformateurs eux-mêmes étaient publiquement accusés d'arianisme ! Nous raconterons tout à l'heure cette affaire Caroli. Pour le moment, nous constatons que l'opposition à la Confession de foi a grandi. Les objections les plus diverses se sont fait jour. Les uns disent qu'il est superflu de renouveler une profession de foi faite déjà au moment du baptême. « Ne sommes-nous donc pas des chrétiens? » demandent-ils. Les autres trouvent qu'il est exhorbitant d'exiger un engagement impossible à tenir: « Comment oserions-nous prêter serment d'observer toute la loi de Dieu 5 ? »
Cornélius parle d'une fausse manoeuvre du gouvernement qui, sans trop y réfléchir, et cédant à l'inspiration de Calvin, se serait engagé dans cette malheureuse affaire de la Confession de foi. « L'état des âmes à Genève, qui excita le zèle impatient de Calvin, était ce qu'il était partout où l'on avait adopté la Réformation, et cependant nulle part on n'avait eu recours à des mesures de violence. Calvin a oublié de nous dire pourquoi précisément Genève seule avait été choisie
I. Annales, p. 212, 215. — -2. Registres du Conseil, vol. 30, f. p. 2'2V. Voir Annales, p. 210. Cornélius, p. 138. — :!. Registres du Conseil. Ibid., f. 219. Voir Le Catéchisme français, p. LX. Cornélius, p. 138. h. Registres du Conseil, vol. 30, f. 222. On peut se demander où A. Roget a vu que le Conseil avait -répondu sèchement. » Rogct, I, p. 37. Voir Annales, p. 211; Cornélius, p. 139. — î>. Le Catéchisme français, p. LXI.
LES ARTICLES, LE CATECHISME ET LA CONEESSION DE FOI
pour devenir un nouveau peuple de Moïse, pour revenir aux temps de Josias et de Néhémie ** »
Toujours le môme reproche, mélange d'erreur et de vérité, qui reste toujours, en tant qu'il est vrai, l'éloge le plus précieux. Eh oui ! Calvin se distinguait par ses exigences morales et sociales! Eh oui! il s'agissait pour le calvinisme défaire de Genève une ville à part, parce qu'une ville comme les autres n'aurait pas suffi à la Réformation. La Réformation avait besoin non pas d'une seconde Berne ou d'une seconde Bâle, mais d'une Genève.
Cela dit, il nous faut cependant ajouter que la Confession de foi ne fut pas la cause des troubles de Genève, et du premier échec des Réformateurs. Elle fournit seulement un prétexte d'opposition à un parti politique, qui existait avant la venue de Calvin. Ce fait est très important et la preuve en est facile.
C'est la veille même du jour où Farel parla pour la première fois de Calvin (ille Gallus) au Conseil, que l'opposition se livra à sa première manifestation authentique et, pour ainsi dire, officielle.
Déjà quelque temps auparavant, le conseiller Balard, resté fidèle aux idées catholiques, avait élevé ses protestations contre le nouveau régime. Interrogé (24 juillet 1 536) pourquoi il refuse d'écouter la « parole de Dieu », il répond à plusieurs reprises (pluries[l]), «que nous ne pouvons le faire aller au sermon contre sa conscience, nos non posse cogère eum ad eundum ad sermonem contra suam conscientiam. » A de nouveaux avertissements il réplique : (ici le procès-verbal donne la réponse textuelle en français) : « Je veulx vivre selon l'évangille de Dieu, mais je ne veulx point user selon l'interprétation d'aulcuns particuliers, mais selon l'interprétation du Saint Esprit, par la saincte mère esglise universelle en laquelle je crois. » On insiste : ne veut-il pas aller au sermon ? « Respond qu'il sa conscience ne luy porte pas qu'il aile et pourtant ne veult-il pas faire contre icelle, car il est enseigné par plus haut que tel prescheurs. » Le Conseil reste insensible à ces raisons, et si Balard n'obéit pas et ne va pas au sermon, lui et sa famille devront sortir de la ville d'ici dix jours2.
A cette opposition des anciens catholiques s'était bientôt ajoutée l'opposition de nouveaux protestants, de ceux qui avaient vu dans la Réformation une promesse d'émancipation politique, beaucoup plus qu'un appel à la régénération morale.
Le 4 septembre, il y a une vive altercation au Conseil. On crie « avec fureur » {fur ib un de): « Personne ne dominera sur nos consciences! Nous n'irons point au sermon sur Tordre d'un syndic Porral.... » On crie « beaucoup d'autres choses, » et encore celle-ci : « Nous ne voulons point être contraints, mais vivre dans notre liberté 3 ! »
I. Cornélius, p. 143, 144. — 2, Registres du Conseil, vol. 30, f. 32v. Voir Annales, p. 203.5— Toutefois, cet arrêt ne fut pas exécuté, bien que Balard n'eût pas obéi. (Voir les textes cités par Chaponnière, Mém. et doc. de la Soc. dJhist. de Genève, X, p. Lxvm). Il ne se décida qu'en décembre 1539. — j3. Voici ces textes curieux : « Ad quod C. Richardet furibonde respondet quod nemo dominabitur super conscientiam, nec pro verbis sindici Porralis ibit ad sermonem, et multa alia.... Quod nolunt cogi sed vivere in sua libertate. » Registres du Conseil, vol. 30, f. 5ov. — Richardet était « un beau, grand, puissant homme et fort cholère, » dit Bonivard. (Chroniques, II, p. 228.) En 1524, étant syndic, Richardet avait manifesté ce tempérament en brisant son bâton syndical sur la tête d'un adversaire. (Roget, I, p. 11.)
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR
Ces propos de Richardet furent appuyés par le chef de l'opposition, Jean Philippe. — ■ Roset souligne cette scène dans ses Chroniques : « Tel fut, dit-il, le commencement de la faction tragédieuse qui s'ensuyvit contre l'Evangile l. »
Or, encore une fois, c'est le lendemain seulement que les procès-verbaux parlent du Français Calvin.
Ainsi, avant Calvin, les Genevois étaient divisés en deux partis. Comme il y avait eu d'abord les Mameluks et les Eidgenots, puis les catholiques et les évangéliques, il y avait maintenant les partisans de la Réformation, et ceux qui, plus tard, seront appelés les Libertins 2.
Sans doute, il ne faut pas s'en laisser imposer par la mauvaise signification du mot libertin, mais il ne faut pas non plus s'en laisser imposer par la signification favorable du mot liberté.
Les mots ont un sens relatif : ils dépendent des hommes qui les prononcent et du milieu où on les prononce.
Au seizième siècle on pouvait prononcer un mot que nous trouvons, nous, admirable, liberté de conscience. Mais dans ce milieu qu'avaient bouleversé des années de désordres, de guerres, de licence, de brutalité, dans la Genève des mœurs légères, de la passion du plaisir, de la superstition mal détruite, de l'Evangile à peine connu, la liberté de conscience, au sens où l'entendaient les Philippe et les Vandel, c'était la disparition du protestantisme dans Genève, et de Genève elle-même dans l'histoire.
Pour produire une œuvre aussi exceptionnelle que la Genève nécessaire à la Réformation, il fallait des moyens héroïques., Le but ne justifie pas tous les moyens ; mais il y a certaines critiques des moyens qui prouvent une seule chose, c'est qu'on ne voit pas, et surtout qu'on ne veut pas le but.
L'affaire Caroli n'absorbant plus toutes les forces et toutes les préoccupations des Réformateurs, ceux-ci se décident à hâter la conclusion des débats relatifs à la Confession.
Le 27 juillet i537, Farel et Calvin font «grosse admonition, de mettre en exequution l'arrest sur l'admonition des gens3. » Le 28, on convoque pour le len-
1. Roset, p. 238. — 2. Le parti des Réformateurs avait à sa tête Ami Porral et Michel Sept. L'opposition avait à sa tête Jean Philippe. Entre Michel Sept et Jean Philippe il y avait eu brouille à propos d'une question personnelle, mais là n'est pas l'origine des deux partis. — Nous ne dirons pas davantage que, dès le début, il y ait eu une simple question morale. Cornélius avoue cependant ceci: « Dans le cours des débats, que des éléments impurs se soient joints surtout {vorsugsweise) à l'opposition, cela peut être admis, et c'était naturel. » (Cornélius, p. 126.) Pourquoi était-ce naturel? Pour le moment, Cornélius affirme que les chefs du parti des Réformateurs, les Curtet, les Goulaz, ne donnaient pas de bien meilleurs exemples que les Jean Philippe et les Pierre Vandel. C'est possible. Cependant il fait une exception pour Ami Porral, dont la piété était au-dessus de tout doute. C'était quelque chose. Et surtout il faut remarquer que, si Jean Philippe et Vandel étaient les vrais chefs de l'opposition, les vrais chefs de la Réformation, ce n'était ni Sept, ni Porral, c'étaient les Réformateurs. Voilà ce qui assurait à leur parti la supériorité morale, une supériorité croissante. — -\. Registres du Conseil, vol. 31, f. 3ov. Voir Cornélius, p. 139.
LES ARTICLES, LE CATECHISME ET LA CONFESSION DE FOI
demain le Conseil des Deux Cents. Les prêcheurs se présentent, « Farel, Calvin et l'aveugle Coraud » (29 juillet). Ils « exhortent, ils pressent » (admonent, instant) de régler la question de l'excommunication et de la confession, « comme il a été décidé {ut alias fuit passaturn) l, et que l'on doege députer des gens de séans pour enquérir et admonester ceulx qui se trouvent offenser Dieu, et que soict faicte confession par tous ceulx de la ville, comment il veulent vivre, disans les articles aultresfois estre passés. Est arresté que l'on doege appellé tous les dizenniers et premièrement sçavoir d'eulx leur confession, et si veulent vivre comme desjà est la confession publiée, et ceux qu'il ne seront cogneust suffisants soyent ostés, et mys d'aultres suffisans. Dès là leur sera donnée charge de tenir main sur ceulx de leur dizenne, et ceulx qu'il verront ne suyvre les commandemantz de Dieu, il les exortent; et si ne se amendent, que le dizennier en prenne deux au [ou] trois avecque soy et les exortent avecque commination que aultrement il le révelleront à la justice, et puys le réveller s'il ne se chastient, et la justice doege procéder selon le mérite du cas à bannissement. De la confession, que Ton donne ordre faire que tous les dizenniers amerront leurs gens, dizenne par dizenne, en Tesglise Saint-Pierre, et là leur seront leuz les articles touchant la Confession en Dieu, et seront interrogués s'il veulent cela tenir : aussi sera faict le serment de fidélité à la ville 2. »
A l'heure dite, le secrétaire d'Etat, Claude Roset, monta en chaire, lut la Confession. Les magistrats donnèrent l'exemple et le peuple leva la main3. Calvin dit : la population « mit à prêter ce serment autant de zèle, que le Conseil en avait mis à le commander4. » Cela doit être vrai de la majorité. Mais il y eut un assez grand nombre d'absents, de retardataires ou même de rénitents.
Voici un exemple écrit dans la langue protocolaire, et malgré tout savoureuse, des procès-verbaux. Le 21 août, « la donna Janna, » veuve de Cl. Tornier, est déférée au Conseil, parce qu'elle refuse d'aller au sermon « et ne suyt la Refformation. Est arresté luy proposer la nouvelle Réformation; et si elle ne la jure, elle soit détenue5.» Le serment ou la prison! «La dicte Réformation luy est proposée : elle ne veult jurer sus la messe ; elle est séans retenue aux arrest. » Séans, c'est-à-dire séance tenante. En effet, c'est le même procès-verbal qui nous renseigne sur la décision et son exécution. Le surlendemain, 2,3 août, « la donna » semble avoir réfléchi. Elle « est laichée (lâchée) par le moyen qu'elle a puys respondu sur les articles de la Refformation à demain, et se représentera toutesfois quantesfois0. » Cependant cette réflexion n'aboutit pas définitivement au résultat désiré par le Conseil, et cinq jours après, le 28, nous lisons: « Pour
L En 1536 et 1537, les procès-verbaux sont rédigés avec des phrases latines au milieu des phrases françaises. — 2. Registres du Conseil, vol. 31, f. 32r et v. Voir Annales, p. 213. — 3. « Au temple de Saint-Fierre, le dymenche 29 de juillet, là où ils furent leuz en chaire par le secrétaire de la ville et jurez à mains levées. Or ceux qui auparavant s'estoient opposez pour leur liberté, ne s'y trouvarent pas, ne quelques uns de leurs adhérans. » Roset, p. 243. — On peut se demander si vraiment, en un seul et même jour, le 29 juillet, le Conseil a pu prendre la décision, et la faire exécuter par les dizainiers et par les dizaines. N'y a-t-il pas ici quelque inexactitude de Roset? — 4. Le Catéchisme français, p. 134. u. Registres du Conseil, vol. 31, f. 45v. — 0. Ibid., f. 4ÔV.
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SÉJOUR
ce qu'elle ne veult optempérer, ny jurer, ny observer la nouvelle Réformation, est arresté, luy debvra estre faict commandement exprès cela faire, et si elle ne la veult faire, que Ton luy commande de vuyder la ville dedans trois jours prochains, et n'y revenir jusques elle soit retornée de son opinion. Ce que luy est esté dict. Elle a arresté de vuyder la ville, et luy sont remys ses droitz [ses papiers] *.» Evidemment « donna Janna » était une femme de volonté. Elle mérite nos félicitations.
Alors on assiste à la série des demandes faites par les prêcheurs au Conseil de tenir la main à l'achèvement de l'œuvre commencée. Le Conseil obtempère à ces demandes. Et l'œuvre n'est toujours pas achevée.
Le 19 septembre, le Conseil, informé que les dizaines avaient toutes été « demandées [pour la Confession de foi], et touteffois beaucoup il en a qui ne sont point venus jurer, » arrête « que Ton les demande, et si reffusent, l'on leur dise qu'il allent vivre aultre part, s'il ne veulent jurer 2. » Le 5 octobre, Farel et Calvin sont de nouveau là ; ils annoncent que, de dimanche prochain en huit, ils veulent « ministrer la sena [Cène] » et qu'il faudrait y aviser, « car il y a des gens que il tiennent division, comment Katabaptistes, sus lesquelz seroit bon il adviser ; aussy il y a qu'il tiennent encore de chappeletz, instrument de ydolatrie. Sur quoy est résolu, premièrement, faire livrer etostertous les chappeletz; item, faire de avoir par escript des prescheurs les noms de ceulx qu'il suspeçonne ; item, dire audits prescheurs que de la Cène, qu'il la annunce, exortant le peuple, sans getter hors de chemin ; séans, seroit demandé les suspiçonnez pour enquérir sur eulx 3. » Sans jeter hors de chemin? Il est fâcheux que ce mot « chemin » soit un peu douteux dans le manuscrit, et que surtout la phrase soit un peu obscure. Est-ce une observation, une recommandation faite par le Conseil aux prêcheurs? — A la fin du mois, l'affaire n'est pas beaucoup plus avancée. Le 3o octobre, Calvin « propose que question se porroit engendrer entre les citoyens à cause que aulcungs hont juré le mode de vivre, les aultres, non. » Le Conseil arrête « que Ton face faire la confession à ceulx qu'il ne l'hont faict '*, » — La résistance continue malgré tout. Le 12 novembre, il est rapporté au Conseil «comment hier furent demandés les gens dizenne par dizenne, que il n'avoyent encore faict le serment de la Refformation ; et plusieurs veinrent, et des aultres, non, et mesmement de ceulx de la rue des Allemans, desquelz n'en veny pas ung. » Cette fois-ci le Conseil semble perdre patience, et il arrête : « que soit faict commandement, que s'il ne veulent tielle Réformation jurer, qu'il vuydent la ville et allent aultre part demorer, où il vivront à leur plaisir 3. » Cet arrêt définitif est confirmé, le jeudi i5 novembre, par le Conseil des Deux Cents. « Icy est conclu celluy arrest estre bon °. »
On touchait aux événements décisifs. Une dernière fois il faut noter comment
1. Registres du Conseil, vol. 31, f. 49. — 2. Ibid., vol. 31, f. 6r. Voir Annales, p. 215; Cornélius, p. 144. — •'!. Ibid., vol. 31, f. 69. Voir Annales, p. 215 ; Cornélius, p. 145. — 4. Ibid., vol. 31. f. 8iv et 82. Voir Annales, p. 216; Cornélius, p. 145. — S. Ibid., vol. 31, f. 90. Voir Annales, p. 216. — 6. Ibid., f. 93v. Voir Annales, p, 217 ; Cornélius, p. 145.
Les articles, le catéchisme et la confession de foi 249
la question se pose de plus en plus. Il s'agissait bien d'une foi, d'une conviction, d'une de ces idées qu'on trouve vraie ou fausse dans le for intérieur. Mais il s'agissait aussi d'un mode de vivre, d'un régime, d'une réformai ion, tous ces mots sont employés comme synonymes par les procès-verbaux, c'est-à-dire, il s'agissait aussi, également, d'une constitution morale et sociale. A l'époque où nous sommes, une foi particulière, c'est une vie civile particulière. Donc refuser de jurer la Confession de foi, c'était repousser la Réformation, non seulement des doctrines, mais des lois, c'était se déclarer pour une autre conception de la société. Or dans les murs étroits, et dans la constitution plus étroite encore de la cité du XVIe siècle, il n'y a pas place pour deux « modes de vivre. » Ceux qui ne veulent pas prêter le serment requis sont expulsés.
Mais il était plus facile de prendre la décision que de la mettre en pratique. « La bende adversaire, dit Roset, estoit telle que les Seigneurs n'osèrent exécuter leur arrest1. S'ensuyvit que les rebelles, prenans courage, taxoient aucuns conseillers de gouverner tout à leur poste. Plusieurs mesmes de ceux qui avoient juré, adhéroient aux rebelles, impropérans au secrétaire de la ville, qu'il les avoit faict jurer insciemment. Or avoient esté à Genève peu de jours auparavant quelques
ambassadeurs de Berne Les rebelles se couvraient d'iceux ambassadeurs,
disans qu'ils avoient dit qu'on s'estoit perjuré en jurant celle confession2. »
VÏI
C'est dans ces circonstances que se réunit le fameux Conseil général du dimanche 25 novembre 3. Les syndics ouvrent l'assemblée en lisant une sorte de mémoire justificatif. Ils déclarent que les membres du Petit Conseil et ceux des Deux Cents se trouvent outragés par les paroles d'Ami de Chapeaurouge et autres particuliers, qui vont partout disant « qu'ilz ont esté esleuz par pratiques, que l'on leur a rompu les franchises et que c'est eulx qui sont princes. »
La suite du discours montre quelle idée les magistrats avaient de leur caractère religieux : « Affin que l'on ne die que les dietz sindicques et Conseilz ne se veulent ainsy laver et excuser, se soubzmettent icy de vouloir estre punys a rigueur de clroict, s'il se trouve et prouve qu'ilz ayent ainsy faillis : aussy que ceulx qui ainsy les diffament non pas eulx, mais Dieu et sa parolle, qui dict que tout magistrat est de Dieu, et qui mesprise ledit magistrat, il mesprise Dieu, soyent pugnis affin que Dieu ne se courrousse contre nous, nous laisser tomber en confusion, comme ceulx de Babillonne, et qu'il ne nous oste la seigneurie, et la liberté qui nous a donnée spirituelle, par son fils Jésus Christ, nous faisant plus de grâces qu'il ne feist jamais aux enffans d'Israël '*.... » Et le gouvernement posa la question de confiance.
« Pourtant, messieurs, conclut le mémoire, venés l'ung après l'aultre, paisi-
1. Celui du 15 novembre, que nous venons de citer. — — i. Registres du Conseil, vol. 31, f. io2v et 103.
JT.AN CALVIN 11
ï. Roset, p. 244. — :(. Voir Roget, I. p. 49 et ss.
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR
blement, dire vostre advis, ouys ou nom [oui ou non], affîn que tout aille bien, et par bon ordre à l'honneur de Dieu et à nostre grand prouffit... prians ainsy que nostre Saulveur Jésus nous a enseigné l. »
Alors on lit l'oraison dominicale et il se fait un long silence. Puis un couturier se lève ; il s'appelle Claude Seres, et porte plainte contre Ami Perrin. « Que Jeudi passé, cheu [chez] Nycollas Bouchet, il luy aye dict que encore [il y] avoit des traistres en Genève, et des gens qu'il parloyent mal des prédicans ; et qu'il avoiet treuvé le porret"2^ et que Porral estoit homme de bien éleu en son office. Et dict le dict Seres, s'il Porral fust homme de bien, il se treuveroit icy en Conseil. Il n'avoit que faire de nous amener en prison Farel, pour nous prescher comment si nous fussions larrons qu'on volsit faire morir. »
c< Icy se avance Jacques Pactu qu'il dict : a Oys [oui], l'on nous mys en prison [il s'agissait d'une agitation politique] et amena l'on Farel à nous prescher qu'il dict que boyeroit [boirait] plustost ung verre de sang que boyere avecque nous ; et je me plainst du thrésorier qui est là, qu'il me dit cheu Nycolas Bochet que je estoys parjus [parjure] 3. »
Les esprits s'échauffent : « Pierre Butini est monté sur un banck [banc] » et crie : Oys [oui] ! la franchise nous est esté rotté [ôtée] par les porrets, car nous fumes prys beaucoup de gens de biens sans informations et sans partye. »
Mais « Jacques Pactu retorne à se plaindre et dict: Et je me plains que l'on me bailla la corde sans cause. Seres retorne à se plaindre et dict : Je me plains aussi que Cl. Bernard m'a dict que je ne voloye pas aoir [ouir] prescher Farel.
» Etienne Dada se plainct que l'on le prys et mist en prison, et luy fict l'on des articles [pour ce] qu'il avoit volsu vendre la ville. Le sindicque Goula luy respond qu'il s'en porroit taire, car ce fust pour ce qu'il avoit apporté de France des articles de nous faire soubjet au Roy de France et de la façon qu'il voloit que nous vivissions.
» Dada respondt qu'il est bien vray, et que Monsr de Langres les luy avoit baillés, et qu'il ne les avoit pas faict ''. «
Cette révélation est un petit coup de théâtre, et nous assistons à une manœuvre parlementaire qui ferait honneur à la stratégie de nos plus vieux députés. L'opposition a aperçu un joint de la cuirasse.
« Jehan Philippe, Jehan Darlod, Jehan Cocquet et plusieurs aultres, que sont là, se lèvent et disent que l'on les mecte en prison tous deux [Dada et Goula] et qu'il fault sçavoir que c'est 5. »
De plus Jean Philippe fait bientôt observer qu'il « y auroit bien affaire à entendre icy tous les plainctyfs, » et qu'il vaut mieux nommer une commission de « vingt-cinq hommes » qui décidera entre l'accusé et le Petit et le Grand Conseil. Naturellement ces deux corps se récrient devant cette habile proposition, si usitée de nos jours. « Et volés-vous avoir des gens pardessus nous? » demandent
1. Registres du Conseil, vol. 31, f. 103^. — 2. Sobriquet de Ami Porral. On appelait ses amis, les partisans de la Réformation, les porrcts. — :i. Registres du Conseil, vol. 31, f. ioor et v. — i. Ibid-, vol. 31, f. ioov. — .'i. Ibid.
LES ARTICLES, LE CATÉCHISME ET LA CONFESSION DE FOI
Messeigneurs les syndics. « Non pas des gens sur vous, réplique le chef de Topposition, Jean Philippe ; mais le Conseil général est par sur tout. » Puis notre démagogue se tournant vers le peuple : « a dict au peuple : Messeigneurs ne volés vous pas que le Conseil général soit sur tout ? » La réponse prévue arrive de toutes les bouches : « La voix a respondu oys, oys. » Le procès-verbal se borne à ajouter : « Monsl le sindicque Curtet a commencé à dire : Or doncque parlons des affaires1. » Et on parle en effet de l'ambassade de Berne.
Quel tableau ! quelle photographie, on peut dire quel instantané, nous donnent de cette séance ces procès-verbaux, au style si incorrect mais si naïf!
Quand Seres eut lancé son accusation contre Farel, à propos du verre de sang, le Conseil général fit demander Farel. « Il ne se trouva pas. » Mais dès le lendemain il se présente avec Calvin au Conseil des Deux Cents, et se met à sa disposition. On lui a rapporté le propos de Seres. « Respond qu'il ne leur dict point cela ; mais, après les deuhes [dues] 2 remontrances, ainsin que quelqu'on luy dict : Vous nous volés mal, » je respondy : Je vous veult tant de mal que je vouldroye mettre mon sang pour vous 3. »
Le Conseil fait part aux pasteurs des objections soulevées par la signature de la Confession de foi, et de certains propos de table des ambassadeurs bernois, propos rapportés plus haut. Finalement le Conseil dit aux prédicants « qu'il advise de faire telle vuydange et donner tel ordre en cestuy affaire que la chose aille bien. » Les prédicants répondent, « qu'il sont prest maintenir la chose estre selon Dieu et la saincte escripture '*. » Et on se sépare.
Mais le gouvernement n'avait pas obtenu du Conseil général l'approbation qu'il avait demandée et la crise était ouverte.
1. Registres du Conseil, vol. 31, f. 101. — i. Les éditeurs des Annales ont lu à tort « doulzes, » p. 217. — 3. Registres du Conseil, vol. 31, f. u8v. — 4. lbid- Voir Annales, p. 217.
Marque" de Michel Blanchier.