CHAPITRE CINQUIÈME Caroli
I. De Paris à Lausanne, i. En France. 2. A Genève. 3. A Baie. 4. A Neuchâtel et à Lausanne. — II. Colloque de Lausanne — III. Colloque de Berne. — IV. Synode de Lausanne. — V. Synode de Berne. — VI. Nouvelles conversions: 1. Seconde. 2. Troisième. 3. Quatrième. — VII. Caroli et Servet.
'EST au milieu des difficultés dogmatiques, religieuses et politico-ecclésiastiques, dont nous venons de parler, qu'éclate la grande controverse avec Caroli, le premier-pasteur de Lausanne. Les Réformateurs sont accusés d'hérésie par un des leurs, et de rien moins que de l'hérésie fondamentale, l'arianisme. A la fois, il leur faut faire front de tous côtés, être sans cesse à Genève, à Lausanne et à Berne. On dirait une tempête sifflant de toutes parts et s'acharnant contre un pauvre petit arbre à peine planté : « l'église toute jeunette et encore trop tendre i. »
1. Pierre Caroli était originaire de Rosay, en Brie2. 11 devint docteur en théologie, prieur de Sorbonne et chanoine de Sens. Ce fut un des premiers prêtres qui se laissèrent entraîner par le courant de la Réforme. Malheureusement son caractère n'était pas à la hauteur de son intelligence, et si les nouvelles idées le séduisirent, elles ne le transformèrent pas.
Dès i5'2i, il est auprès de Briçonnet. En 1524, à Paris, il prêche dans l'église Saint-Paul, lisant à son auditoire, étonné et charmé, le Nouveau Testament, en français, expliquant en style familier les épîtres de saint Paul. Alors commence
l. Novellula et plus nimio tenera ecclesia. » Lettre du pasteur Kuntz, de Berne, 3 juin 1537- Herminjard, IV, p. 242, n. 14. — "2. Voir l'article de la France protestante (2e édit.).
CAROLI
son interminable procès. Dénoncé, admonesté par la Sorbonne (août 1524), invité à s'abstenir de toute prédication (janvier 1 525), censuré et déféré au Parlement (septembre), il est décrété de prise de corps (5 octobre). Dans le rapport rédigé contre lui par la Sorbonne, on trouve, tirées de ses sermons, les propositions suivantes : « Il vaut mieux donner six blancs à un pauvre que les donner à un prestre pour dire la messe. » — « C'est tout un, idole et image. » — Et celle-ci, plus importante encore : « Cestuy-là qui croit en Dieu avec une confiance et une espérance, est vivifié1. »
Alors Caroli eut recours à la grande protectrice des évangéliques, Marguerite, qui lui procura une cure à Alençon2. — Là, il trouva moyen de participer à un acte horrible de persécution contre deux jeunes protestants ; ce qui ne l'empêcha pas, revenu à Paris, d'être porté le premier sur la fameuse liste des suspects (janvier 1 535), à la suite de l'affaire des Placards.
2. Réfugié à Genève3, il fait, ou laisse dire qu'un évêque français est arrivé. Bientôt des bruits fâcheux circulent sur sa conduite. Farel, qui connaissait ses antécédents, l'avertit. Un jour que Viret était amené par son texte à parler de la fornication, Caroli entre clans le temple. Il se croit tout de suite visé, se contient avec peine, et, une fois rentré chez lui, est saisi d'une crise de colère, qui stupéfie ceux qui en sont témoins. Les yeux enflammés, la bouche écumante, pouvant à peine respirer, il s'écrie : c< Est-ce ainsi ? Toujours ils me piquent ! Toujours ils me déchirent! Je me vengerai, et pour les irriter je ne cesserai de faire le signe de la croix. » Et il se signe plus de cent fois de suite '*.
1. Exclu des chaires de la capitale, notre prédicateur ouvrit un cours sur les Psaumes. Le cours fut suspendu, et Caroli annonça la décision à ses auditeurs, en ces mots: « P. Caroli, voulant obtempérer aux ordres de la sacrée Faculté, cesse d'enseigner. Il reprendra ses leçons (quand il plaira à Dieu) à ce verset où il en est resté: « Ils ont percé mes mains et mes pieds. » France protestante, ire édit. — 2. M. O. Douen a trouvé dans l'ancienne bibliothèque Gaiffe (aujourd'hui bibliothèque Strœhlin, à Genève) un Psautier intitulé « le livre des Psalmes ». D'après les données du calendrier que le volume contient, et d'après les caractères de l'impression, M. Douen pense qu'il a dû être imprimé en 1532, à Alençon, chez Simon du Bois. — La préface du Psautier est fort intéressante. Elle contient une attaque contre les « livretz » catholiques, et leurs « bourdes de vieilles et mensonges très éhontez ». La préface continue: « Droictement pourrois-tu appeler le Psaultier: la petite Bible ; car en luy toutes choses, plus amplement exposées en toute la Bible, sont par merveilleuse et très délectable brévité, serrez en ung très beau manuel.... » Toute cette préface est à lire. — L'ouvrage lui-même n'est pas moins remarquable que la préface, surtout si on le compare à la Bible de 1530. « Le livre des Psalmes, » de 1532 offre des « variantes tirées de l'hébreu, » une « certaine indépendance d'allures », une « pureté de goût fort rare à cette époque. Le traducteur sort du gaulois et trouve la véritable expression française, qui est restée. » « Doué du sens historique, lequel manque à Le Fèvre, il ne voit plus partout le Christ dans les Psaumes, et la plupart de ses sommaires sont d'une parfaite exactitude. » — Quel est ce traducteur? M. Douen écarte Le Fèvre, et cherche parmi ses disciples. Il « n'hésite pas à désigner Caroli, alors, en effet, à Alençon, qu'il caractérise toutefois par ces mots: « esprit hardi, aventureux, mal pondéré et plus distingué par les talents que par la rectitude de sa conscience ». — Pour notre compte, en face de raisons externes, qui sont des inductions, et arrêté par les raisons internes, nous nous bornons à exposer l'opinion de M. Douen, sans nous prononcer. Voir Bulletin, XLII, 1893, p. 98-104. — .T. Il y serait arrivé en compagnie de M. de Verey. Herminjard, III, p. 358, n. 9 : « emmena » est pour « amena, » d'après une indication personnelle de M. Herminjard. — 4. Pro G. Farello et collcgis ejus, adverstts Pétri Caroli theologastri calumnias, Defensio
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR
Sa conduite dans la grande Dispute à Rive ( 1 535) ne fut pas moins équivoque. Il accepta le rôle d'« avocat du diable, » et disputa de façon sans doute à ne pas paraître hostile à l'Evangile, mais de façon aussi, à fermer, si possible, la bouche aux défenseurs de l'Evangile et à pouvoir se glorifier de la victoire l. — Dès le début, du reste, il avait trahi sa vanité sorbonnique, et ses prétentions à briller dans les dilemmes subtils, en posant cette frivole question : « Au nom de quelle nature Jésus-Christ a-t-il eu la domination du ciel et de la terre ? Si c'est au nom de sa nature divine, cette domination ne lui a pas été donnée depuis son incarnation. Et si c'est au nom de sa nature humaine, cette domination a été dévolue à sa mère, par droit d'héritage, depuis que Jésus est mort sans enfants2. »
— Finalement il refusa de signer les Actes de la Dispute, et il quitta Genève pour se rendre à Bâle.
3. Là il se fit inscrire au nombre des auditeurs de l'Université, ce qui lui permit plus tard de prétendre qu'il avait étudié huit mois l'hébreu sous la direction du célèbre Sébastien Munster. Calvin (il avait suivi, à ce moment, les mêmes leçons) affirme qu'en trois mois de labeurs, en France, Caroli était seulement arrivé à apprendre l'alphabet hébreu, et, qu'à Bâle, il fit preuve de plus de sagesse : au bout de quelques jours, voyant qu'il perdait sa peine, il renonça à cette étude 3.
En réalité, parti de Genève avec le cœur plein de ressentiments contre Viret, et surtout contre Farel, qui le connaissait trop bien, Caroli ne songeait qu'à se venger. Il se répandit en invectives contre les deux Réformateurs. Il essaya déjà de rendre suspecte à Grynée l'opinion de Farel sur la divinité du Christ \ Puis, des lettres de Farel étant arrivées, il fut saisi de colère, alla çà et là, la menace à la bouche, et s'adressa même à Calvin, « vomissant comme une femme tout ce qui lui venait à la bouche contre Farel 5. » Calvin lui répondit comme il pouvait le faire.
4. La situation n'étant pas plus tenable à Bâle qu'à Genève, Caroli réussit à obtenir le poste de pasteur à Neuchâtel. Il s'y trouvait en avril ou mai 1 536, et s'y mariait bientôt après6.
Après la Dispute de Lausanne (ier au 8 octobre), dans laquelle il prit plusieurs fois la parole, il se rendit au synode de Berne (16 octobre) et se fit nommer premier-pasteur de Lausanne. Le Ier novembre 1 536, le Conseil de Berne le
Nicolai Ga/lasii, ijjf- Ce traité est de Calvin lui-même, comme l'ont montré les éditeurs des Opéra, VII, Proleg., xxx-xxxiv. Pour abréger, nous citons la réimpression des Opéra, VII, p. 289-340, d'un seul mot :
Defensio, p. 302, 303.
I. Viret à Calvin, 14 juillet 1545. Herminjard, III, p. 376, n. 7. Opéra, XII, p. 105. — 2. Defensio, p. 303.
- 3. lbid., p. 306. — h. Lettre de Grynée à Farel, fin novembre 1535. Herminjard, III, p. 373, 374. n- 6, 9, 10. — :;. Defensio, p. 306. — ti. Le 25 septembre 1536, Caroli assiste, comme délégué de Neuchâtel, à la journée de Bâle, où les théologiens de la Suisse allemande entendirent le rapport de Bucer et de Capiton sur la conférence qu'ils avaient eue avec Luther, ainsi que sur la formule de Concorde qu'ils avaient conclue à Wittenberg, et qu'ils recommandaient aux Suisses. Herminjard, IV, p. 94, n. 1.
CAROLÎ
recommandait « comme novice » à Viret ', bien plus jeune que lui cependant, et priait celui-ci de lui faire « gratuité, avancement et service 2. » Obtempérant aux désirs de Leurs Excellences, le Conseil de Lausanne donna à Caroli la belle maison dont nous avons parlé, avec son grand jardin et un traitement de 5oo florins. En revanche on ne s'occupa de Viret que onze jours plus tard ; on se contenta de lui assigner un misérable logement au couvent de Saint-François, quelques cellules, et un traitement dérisoire : 3o florins, 2 chars de vin (soit environ 102 florins), 18 coupes de froment (soit environ 22 '/., florins). C'était moins du tiers du traitement de Caroli 3.
Les pasteurs de Genève se hâtèrent (21 novembre) d'écrire au Synode de Lausanne pour se plaindre vivement : « Nous sommes étonnés d'apprendre comment on a agi avec Viret '*. Personne ne le peut supporter. Si quelque chose est insupportable, cela l'est surtout. Aucun acte pontifical ne sent son pontife comme celui-là. Tous doivent protester énergiquement 5. »
En effet, grisé par ces succès, Caroli entendait bien trancher du pontife. Il aspirait à un droit d'inspection (jus inspectionis) 6 ; il voulait se faire donner la surveillance de tous les pasteurs français 7, et écrivait une lettre de convocation « à tous les frères qui sont dans les Eglises, qui lui sont confiées 8. »
Tout à coup, profitant malicieusement d'une absence de Viret, notre premierpasteur se met à avancer des idées « curieuses et futiles 9 » sur les prières pour les morts, prières qui ne procurent* pas le pardon, mais peuvent hâter la résurrection. C'était une vieille hérésie, niaise (stolidum), dit Calvin, dont Caroli s'attribuait l'invention ,0.
Viret revient précipitamment de Genève (vers le 3 février i53y). Caroli ne veut rien entendre. Calvin accourt {jussu fratrum accurri) au secours de son ami, et il y eut une première discussion, un premier colloque (17 février), en présence des cinq délégués bernois qui se trouvaient en ce moment (i5, 16 et 17 février), pour affaire, dans la ville H.
1. « Pour ce qu'as illec expérimenté la populaire façon de faire, et autres à cela nécessaires et que luy sera, en ce fait, comme novice. » Herminjard, IV, p. 95. — 2. Herminjard, IV, p. 95. Le Manuel de Berne dit: « Humaniter tractet Carolum, amplectatur ut seniorem et fratrem. » — 3. Herminjard, IV, p. 109, n. 3. — 4. Viret était habitué au dévouement et à l'oubli de lui-même. Farel raconte ce qui suit de son séjour à Genève : « Il avait vécu dans la plus grande pauvreté. Car celui qui devait lui préparer la nourriture, souvent quittait la maison, et, après ses travaux, Viret, au moment de manger, ne trouvait personne, et si le Seigneur n'avait suscité un homme de bien, aimant le Christ, que de fois son estomac aurait dû chômer, sans compter qu'il aurait dû vendre sa tunique (capitium) par indigence. » Farel à Capiton, 5 mai 1537. Opéra, Xb, p. 97. Herminjard, V, p. 435. — 5. Herminjard, IV, p. 107. — <>. Defensio, p. 307. — 7. Herminjard, VI, p. 83. — 8. Herminjard, IV, p. 10S. En même temps, par prière et par autorité, il extorquait à vil prix, d'un homme pieux, une chaîne d'or et songeait à la faire porter par sa femme. Defensio, p. 335. — 9. Herminjard, IV, p. 184. — 10. Ibid., p. 188. Calvin à Megander, février 1537. il. Voir la lettre des pasteurs de Genève (rédigée par Calvin) aux pasteurs de Berne, vers le 20 février 1537, et les notes de M. Herminjard, IV, p. 183-187; Opcra, X>\ p. 82-84; Herminjard, IV, p. 1S9.
Calvin a Genève, premier séjour
Caroli finit par accuser les pasteurs genevois d'arianisme. Pour prouver son orthodoxie, Calvin lut, en latin, le passage du nouveau Catéchisme français de Genève1 relatif à la Trinité : « Laissez là la nouvelle confession, répondit Caroli, et signons plutôt les trois anciennes, » le symbole des apôtres, le symbole de Nicée, et le symbole d'Athanase.
Calvin refusa. « J'ai répondu que je n'avais pas l'habitude d'approuver quelque chose, comme parole de Dieu, avant d'avoir mûrement réfléchi. » — D'une voix tragique, Caroli s'écria qu'une telle parole était indigne d'un homme chrétien 2. — Calvin n'en persista pas moins dans son refus, et ajouta cette parole, digne de mémoire : « Nous avons juré la foi en un seul Dieu, et non en Athanase, dont le symbole n'a été approuvé par aucune Eglise légitime i. »
Mais la discussion n'en était qu'à ses débuts. Un second colloque eut lieu à Berne, pendant deux jours, du 28 février au ier mars, devant le Consistoire''.
On commença par la prière pour les morts. Caroli est condamné à se rétracter, seulement « comme s'il avait manqué d'intelligence. » Toutefois cette humiliation le désespère. Il verse des larmes, il pousse des gémissements, qui touchent ses contradicteurs, lesquels déclarent se contenter de son silence. On se donne la main5. Mais, au moment où tout paraît terminé, Caroli se lève, et avec une solennité tragique : « Pour la gloire de Dieu, dit-il, pour l'honneur des Seigneurs de Berne, pour la pureté de la foi, pour l'unité de l'Eglise, pour la tranquillité publique, pour le devoir de ma charge, j'ai quelque chose à vous exposer, vénérables Seigneurs, que j'ai longtemps tu et dissimulé. Beaucoup de prêcheurs à Genève, et dans votre pays, sont infectés de l'impiété arienne »
Mais déjà Calvin est debout, et se livre à une de ces improvisations (subita responsio) ardentes, serrées, qui réduisaient en poudre ses adversaires stupéfaits. Il raconte d'abord que dernièrement Caroli l'a invité à dîner, l'a traité de frère très intègre, l'a chargé de saluer affectueusement (amanter) Farel, et continuant : « Où était alors, s'écrie-t-il, la gloire de Dieu? où l'honneur des Seigneurs de Berne ? où la pureté de la foi ? où l'unité de l'Eglise ? ou bien tu dois avouer que tu as menti à Dieu et aux hommes, trahissant scélératement la vérité, ou bien il est évident pour tous que tu es poussé à ces accusations par d'autres motifs que ceux que tu prétextes. » — Ce n'est que le début de l'attaque. Les questions redoublent d'importance et de vivacité. «Je te prie, d'où sais-tu que j'ai jamais été infecté d'hérésie arienne?... Tu ne trouveras personne qui affirme plus nettement la divinité de Christ.... Mais toi, quel témoignage de ta foi as-tu jamais donné autre part que dans les mauvais lieux et les tavernes?...
1. Voir plus haut, p. 229, n. 4. — 2. Herminjard, IV, p. 189. « Hic beluae rabiem agnosce : tragicè exclamavit.... » - 3. Il s'agit du symbole Quicumque, dit d'Athanase : « Ad haec Calvinus, nos in Dei unius fidem jurasse respondit, non Athanasii, cujus symbolum nulla unquam légitima ecclesia approbasset. » Herminjard, IV, p. 185. — i. Herminjard, IV, p. 199, n. 7. — 5. Ibid., V, p. 436, 437. — 6. Defensio, p. 308.
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Dis donc, voyons, de quel droit m'accuses-tu d'arianisme ? De cette infamie je veux être délivré, et je ne souffrirai pas qu'un si indigne soupçon pèse sur moi *. »
Il est facile d'imaginer sur quel ton vif, sec, indigné, avec quelle colère, avec quelle passion Calvin parla. Effrayé, Caroli se rétracta, et se borna à demander que Calvin ne prétendît pas défendre les écrits de Farel. Mais Calvin : « Nous prenons en main, répliqua-t-il immédiatement, la cause des absents, » et avec Viret il réclama la convocation d'un Synode \
Caroli venait d'être perfide. Calvin venait d'être généreux. A la manœuvre qui avait pour but de séparer les deux Réformateurs, Calvin répondait par un acte de ferme solidarité.
En effet, pour prouver son orthodoxie, Calvin s'était borné à citer le Catéchisme de Genève. Or il avait écrit un autre livre, plus considérable et plus célèbre. Pourquoi ne l'avait-il pas cité? D'autant plus que ce que Caroli reprochait aux pasteurs genevois, c'était de ne pas employer les mots de Trinité et de Personne. Et le passage cité du Catéchisme, très capable de prouver la foi orthodoxe de Farel et Calvin, qui s'en servaient, en la divinité du Christ, ne contenait pas les mots chers à Caroli, tandis que ces mots se trouvaient clans
Y Institution de 1 536 : «Les trois premières parties du symbole des apôtres, y est-il dit, s'occupent des trois personnes de la sainte Trinité3. » Mais voici :
Y Institution n'aurait justifié que Calvin. « Pour ne pas déserter la cause de Farel, dit-il lui-même, il cita un passage du Catéchisme ''. »
Calvin aurait voulu un Synode immédiat, avant Pâques, c'est-à-dire avant le Ier avril 1537. ■ — • Dès la fin de février, il s'était hâté de faire partager ses préoccupations au principal pasteur de Berne, Megander : « Il te sera à peine possible de croire combien, par ce seul coup, sont gravement ébranlés les fondements qui ont été posés. Ceux qui ne sont pas instruits apprennent que nous sommes divisés sur les questions de doctrine. Sans aucun doute, si on n'y porte remède, le mal deviendra plus grave encore. Déjà quelques-uns d'entre nous sont appelés imposteurs.... Déjà les paysans nous objectent qu'avant de nous occuper à amener les autres à notre avis, nous devons nous accorder entre nous. Réfléchis à ce qui peut sortir de pareils commencements 5. »
En même temps Calvin désignait comme lieu de réunion Morges, à cause de sa position centrale 0.
Mais, à Berne, même après le colloque, Calvin trouvait peu d'appui. Le pasteur Megander écrit (le 8 mars) à Bullinger ces lignes étranges : « Finalement, quelques-uns des Français, établis dans le pays récemment soumis, nous
1. Dcfensio, p. 309. — 2. Ibid., p. 309. — 3. Opéra, I, p. 58. de Zurich. Herminjard, IV, p. 285. — 5. Herminjard, IV, p. 190 rum umbilicus. Herminjard, IV, p. 186, 187.
— i. Lettre du 30 août 1537 aux pasteurs . — 6. Omnium poenè gallicarum ecclesia-
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR
sont suspects de mal penser 1 au sujet du Christ et des personnes de la Trinité. C'est pourquoi Calvin, venant à Berne, a instamment demandé qu'on réunit un Synode : ce qui lui a été refusé jusqu'après Pâques. Vois que d'affaires vont nous occasionner ces Français superstitieux, pour ne pas dire séditieux2.... »
Voilà le mauvais vouloir bernois avec lequel Calvin aura désormais à compter. En même temps, Farel, qui s'était rendu à Lausanne, pendant que Viret et Calvin discutaient à Berne avec Caroli, reçut de Leurs Excellences une de ces admonitions, qu'elles écrivaient, disait-on, avec un bâton plutôt qu'avec une plume : « Nous somes véritablement advertis que... vous soyés enhardie de vous transpourter au dict lieu de Losanne pour (scelon nostre advis)3 esmouvoir quelque fascherie au dict Caroli absent : ce (sy ainsi est) que nous desplait grandement, vehu que somes après pour adpaiser toutes choses le mieulx qu'il sera poussible. Dont vous admonestons vous voulloir dépourter de vostre emprinse [entreprise]. En ce nous fairés plaisir ; car nous n'entendons aulcunement que, sans vocation, vous doibiés entremesler d'aultre esglise que de la vostre de Genève, qu'est de vostre charge. Desyrans sur ce vostre responce. Datum ultima Feb. 1 537 '*. »
C'était raide. Mais Calvin ne se décourage pas. On lui impose un délai regrettable; comme un habile et persévérant général, il l'emploiera à rallier et à discipliner toutes ses troupes : « Que tous nos amis se préparent à arriver bien armés, écrit-il à Viret, le 23 avril. Contre une telle méchanceté, nous ne pouvons résister que si nous sommes unis entre nous par l'accord le plus intime. C'est pourquoi pour publier notre Confession de foi [celle qu'il préparait pour le Synode] et dans toute la discussion, il faut que nous soyons unanimes » (unam omnium vocem esse) 5.
Le mois suivant, sa préoccupation n'est pas moindre. Il voudrait voir Viret, avoir un entretien avec lui. Son ami ne pourrait-il pas profiter de la barque qui, tous les samedis, fait le service entre Thonon et Lausanne 6 ? Il prêcherait le dimanche à Thonon, et avertis de son arrivée, Calvin et Farel viendraient l'y trouver le lundi 7.
Deux jours après (5 mai), Farel, écrivant à Capiton, lui dépeint la situation à Genève. Ils ont affaire avec Claude d'Aliod, avec les Anabaptistes, avec le parti politique, qui intercepte leurs lettres, qui épie tous leurs actes. Qu'on ne ne leur donne aucun titre honorifique, qu'on lui écrive seulement « à G. Farel,
I. Ces soupçons étaient déjà anciens. Comme nous l'avons dit (page 241), Farel avait été accusé par d'Aliod, son ancien collègue à Neuchâtel, de partager les idées déjà émises par Servet dans son De Trinitatis erroribus. Jean Zwick, de Constance, où était allé Claude d'Aliod, écrivait le 23 août 1534 a Vadian : « Il | Claude] dit qu'il a un collègue qui partage ses opinions, à savoir Farel, si toutefois ce n'est pas une fausse accusation. (1 lenninjard, III, p. 174, n. 7.) Haller, le pasteur de Berne, croyait à ces bruits. Il avait écrit à Bullinger, le 7 mai 1534: « Je crains que Farel aussi ne soit impliqué dans cette erreur. » {Ibid., p. 174.) Les calomnies de Claude avaient préparé la voie aux calomnies de Caroli. — 2. Herminjard, IV, p. 200. — 3. Cet « advis • inexact, et la parenthèse ne justifient ni n'expliquent le ton du document.
- 4. Herminjard, IV, p. 195, 196. — o. Ibid., IV, p. 229. — 6. Ibid., IV, p. 125, n. 8. — 7. Calvin à Viret, 3 mai 1537. Ibid., IV, p. 234.
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à Genève 1 » ; n'a-t-on pas été jusqu'à ne pas vouloir les convoquer au Synode, jusqu'à vouloir les empêcher de parler2?
Enfin le Synode se réunit à Lausanne, le 14 mai, dans le temple de Saint- François. Il y a plus de cent pasteurs du pays romand, dont environ vingt neuchâtelois, et Farel, Calvin et Coraud. Les deux pasteurs de Berne, Megander et Kuntz, président'1, avec deux conseillers bernois.
Viret fait une confession de foi très orthodoxe, mais sans se servir des mots Trinité et Personne. — Caroli trouve cette confession maigre, vide (nimis macra et jejuiia). Il commence à réciter à pleine voix {detonare) le symbole de Nicée, puis le symbole dit d'Athanase, avec un balancement si insensé du corps, avec une agitation si désagréable {indecora) de la tête, avec de tels cris, que l'assemblée éclate de rire. Calvin se lève, et c'est d'abord son indignation qui de nouveau se fait jour. « Caroli nous attaque sur cette question : Qui est Dieu? Quelle est la distinction des personnes en Dieu ? Je remonte plus haut. Je demande s'il croit en un Dieu, et je prends Dieu et les hommes à témoins qu'il n'y a pas en lui plus de foi que dans un chien ou dans un pourceau »
Ce début n'empêche pas cependant notre Réformateur de faire un discours des plus importants, des plus sages et des plus modérés, au point de vue théologique. La violence des mots, qui trahissait son tempérament emporté, ne nuisait pas à la sagesse qui caractérisait sa pensée.
Il faut noter trois points.
i° Le début de la Confession, soumise au Synode, exprime la pensée calvinienne sur la sobriété biblique, qui doit caractériser le théologien.
En face de la majesté de Dieu, l'esprit humain, livré à lui-même, « est aveugle. » « Il ne peut que s'égarer dans des erreurs infinies, s'embrouiller dans des difficultés, se perdre au fond d'insondables ténèbres. » « Il ne faut chercher Dieu que dans sa Parole, ne rien penser de lui que selon sa Parole, ne parler de lui qu'avec sa Parole 5. » Telles sont « la sobriété, la révérence » nécessaires, a II faut rester dans la vérité même (ipsissima) de l'Ecriture, en se tenant reli-
1. Voir plus haut, p. 1 68, n. 3. — "î. Opéra, Xb, p. 99, 102. Herminjard, V, p. 438, 439, 442. — ■ 3. Herminjard, IV, p. 235, n. 1. Defensio, p. 310. — 4. Defensio, p. 310, 311. Il faut constater que Calvin n'a sans doute jamais été plus violent que dans cette discussion avec Caroli. Quand il soumit à Viret le manuscrit de son pamphlet, la Defensio, Viret le lui fit observer, lui demandant s'il ne vaudrait pas mieux retrancher quelques invectives. Calvin les laissa. Les pages en sont pleines. Caroli est un théologastre, aux inepties enfantines, un vaurien (nebit/o), un criminel apostat (sce/esfus apostata), qui ment impudemment, une bête (bcstia, bellua) qui a un front de prostituée : c'est un chien, un porc, un coquin digne d'une triple potence, etc. Caroli prétend être Athanase, c'est un sacrilège, un débauché (scortator), un homicide souillé du sang de beaucoup de saints, dit encore Calvin à Grynée. (Herminjard, IV, p. 242.) — Ces violences, il n'y a qu'à le reconnaître, sont une conséquence du tempérament violent de Calvin. Il faut cependant, pour être juste, reconnaître aussi qu'elles étaient la conséquence des habitudes de l'époque, du besoin qu'avait Calvin de toujours prendre le mot le plus exact pour rendre sa pensée, et du mépris trop justifié que lui inspirait Caroli. — S. Le 18 novembre 1532, Farel, écrivant à Guérin Muète, l'évangéliste de Genève, lui avait tracé ce programme : « usant tout proprement des voix [paroles] de la Saincte Escripture, fuyant non seulement les sentences et façons de parler qui ne sont en l'Escripture et de l'Escripture, mais aussy les motz desquelz l'Escripture n'use, ne regardant [si] ung tel ou ung tel en use. » Herminjard, II, p. 461.
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CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR
gieusement à ses mots. » Une confession doit être soigneusement conforme « à la droite règle de l'Ecriture, » puisée « à la pure source de l'Ecriture *. »
Et cependant la Bible n'est pas un fétiche. « Non pas, ajoute Calvin, que nous n'acceptions une confession que tissée (contexta) et cousue (consuia) superstitieusement avec des mots bibliques. » Au-dessus de la lettre, il y a l'esprit. Il faut des mots ayant «. un sens véritablement conforme à la vérité biblique » et offrant « le moins possible de ces aspérités qui peuvent scandaliser les oreilles pieuses2. » Enfin, au-dessus même de l'esprit, il y a l'Esprit, et Calvin fait appel à l'expérience, au cœur, comme fondement dernier de la connaissance. Il parle de la « connaissance active (praciica) plus certaine que toute spéculation oisive (otiosa). » Et il proclame cette divinité du Christ, « que nous avons apprise par une expérience certaine de piété (certa pietatis experientia) 3. »
Si le Réformateur n'est pas toujours resté fidèle à ce beau programme, il l'a clairement posé. Un théologien du dix-neuvième siècle, si son orthodoxie est vraiment biblique et mystique, n'a certes pas à en rougir.
Après quoi Calvin confesse le Dieu en une seule essence (essentia), et en trois manières d'être (hypostases, subsistances, subsistenîiœ) qui ne se confondent pas.
2° Non moins caractéristique est la réponse que Calvin fait à l'accusation de ne pas se servir des mots Trinité et Personne '*. Il était trop cicéronien, disait Caroli. La plaisanterie lui réussit mal. Calvin réplique: Caroli ne peut dire trois mots sans commettre un solécisme, ou un gros barbarisme; il ne distingue pas entre canities (blancheur) et calvities (calvitie), et demande qu'on respecte sa barbe chauve [calva), au lieu de sa barbe blanche (cana), sans que les éclats de rire de l'auditoire lui fassent reconnaître sa bévue s.
Mais Calvin en arrive à des déclarations plus sérieuses. Ni lui, ni Farel, ni Viret n'ont horreur de ces mots Trinité, Personne (de his vocibus nunquam abhorruisse) : les écrits de Calvin, son Institution, en font foi. N'ont-ils pas tous souscrit à la Confession de foi helvétique, qui contient ces mots ? Mais il y a une question de liberté {lïberum usum in Ecclesia constare semper voluimus6). « Tout ce qu'ils ne veulent pas, c'est, par leur consentement, approuver cette tyrannie que, la chose étant suffisamment claire, la foi doive être liée à des mots et à des syllabes". » Il faut respecter certains scrupules, même déplacés,
1. Defensio, p. 311, 312. — i. Ibid., p. 312. — « Practica notitia certior haud dubie est qualibet otiosa speculatione. >• Ibid., p. 312, 313. — 4. Il vaut la peine de rappeler ce qu'il en avait dit dans son Institution, de 1536 : Ils ne sont pas dans la Bible, mais ils expriment le sens qui est dans la Bible. Et il ne saurait être interdit de se servir de termes ainsi « exotiques. » Ce serait interdire de parler. Il se hâte, il est vrai, d'ajouter: « Mais s'ils appellent exotique un terme curieusement imaginé et superstitieusement défendu, plus propre à la discussion qu'à l'édification, importun ou sans utilité, qui par son apreté blesse les oreilles pieuses, qui s'éloigne de la simplicité de la Parole divine, alors j'approuve de tout cœur leur sobriété {eorum sobrietatem loto animo amplector). Car notre parole ne doit pas être moins religieuse que notre pensée, puisque toutes nos pensées propres sur Dieu sont insensées et nos paroles sottes » {quando et quidquid de co a uobis cogitamus stultum est et quidquid loquimur insulsum). Opéra, I, p. 60. — 5. Defensio, p. 317. — <'>. Lettre des pasteurs de Genève aux pasteurs de Zurich, du 30 août 1537. Herminjard, IV, p. 283. — 7. Nolebanl enim consensu suo approbare tyrannidem hanc, ut quum de re satis superque constaret, fides verbis aut syllabis esset alligata. » Defensio, p. 318.
CAROLI
(prœpostera religio). Si donc, par un de ces scrupules, quelqu'un se refuse à se servir de ces mots, Calvin et ses amis ne voient pas là une raison suffisante pour que cet homme, d'ailleurs pieux et professant les mêmes idées religieuses, soit répudié par eux 1 ? » — Il ajoutera, un peu plus tard, dans un accord avec Berne : « Nous supporterons sur ce point son manque de connaissance ; nous ne le rejetterons pas de l'Eglise, et ne le noterons pas comme sentant mal de la foi. Cependant nous ne prendrons pas en mauvaise part, si les pasteurs de l'Eglise de Berne n'admettent pas au ministère ceux qui rejettent ces mots2. »
3° Voilà une tolérance, une liberté spirituelles, que tout le monde n'attend pas de Calvin. Il est allé plus loin, il s'est exprimé sur les symboles avec une hardiesse plus remarquable encore.
Il attaque, nous l'avons vu, l'authenticité du symbole d'Athanase ; il s'exprime même librement sur le symbole de Nicée. « Que dirais-tu si je niais que cette formule soit sortie du concile de Nicée ? Il n'est pas croyable que les saints Pères voulant, dans une formule aussi courte que possible, embrasser les choses les plus nécessaires, se soient amusés à un tel circuit de mots inutiles (lusisse supervacuo verborum circuitu). Tu vois en effet qu'il y a de la battologie ; Dieu de Dieu, lumière de lumière, Dieu vrai de Dieu vrai. Pourquoi cette répétition ? Est-ce qu'elle donne plus d'importance (emphasis), plus d'expression ? Tu vois donc que c'est un chant, plus propre à être murmuré {cantillando) qu'a confesser la foi : ici une syllabe inutile est absurde3. »
Du reste, il déclare qu'il ne repousse pas ces symboles ; qu'en réclamant actuellement leur signature, on veut jeter le discrédit sur tout leur ministère antérieur, et particulièrement sur celui de Farël. Puis répétant qu'il y a là une question de liberté, il conclut : « Calvin et ses amis ne veulent pas introduire dans l'Eglise cette tyrannie que, sous peine d'être tenu pour hérétique, quelqu'un doive répéter les mots dictés par un autre''. »
Il nous reste à ajouter que la calomnie de Caroli reposait sur une interprétation fausse, mais spécieuse, des écrits de Farel. C'est ce qui la rendait plus dangereuse. Il est certain que, dans les premières éditions de son Sommaire^ Farel n'avait pas, et avec intention, enseigné la doctrine de la Trinité. C'est ce qu'il explique dans l'épître « aux Lecteurs fidèles, » qu'il a mise à la fin de l'édition de 1 537 011 1 538 5 : «Me sembloit, dit-il, qu'il suffisoit pour lors [en 1524 ou i525, à Montbéliard, quand il écrivait contre les Anabaptistes], si brièvement et légierement, de gros en gros, sans si exquise déclaration des choses
l. « Nobis non videtur haec satis firma causa, cur alioqui vir pius et in eandem religionem nobis sensu consentiens repudietur. » Defensio, p. 319. — 2. Opéra, IX, p. 708. — 3. Il pense trouver une preuve que le symbole n'est pas du Concile dans le fait que saint Augustin a critiqué l'expression : Je crois en la sainte Eglise. Defensio, p. 315, 316. Mais si la « battologie » se trouve dans le symbole de Nicée, l'expression « je crois dans la sainte Eglise » ne s'y trouve pas. Hahn, Bihliothek der Symbole, 2me édit. , 1877, p. 78-80. - 4. Nolebant hoc tyrannidis exemplum in ecclesiam induci, ut is haereticus haberetur qui non ad alterius praescriptum loquutus esset. [Defensio, p. 315.) — S. Voir plus haut, p. 153, n. 8.
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR
qui sont icy traitées, j'eusse rescrit1. » Mais « lennemy » a abusé de cette simplicité, « induisant les siens à prendre ce qui est icy escrit, tout au contraire que n'a esté mon intelligence. » Même « ce meschant adversayre de vérité... a tasché de persuader et d'induire le peuple à croire que festoyé de diverse et contraire sentence, foy et intelligence, que telz bons et fidèles serviteurs de Dieu2, » qui ont écrit sur ces matières. On n'a pas voulu avoir égard à ceci : « qu'il y a différence entre une petite entrée et introduction et une entière et exquise déclaration 3. » — Or voilà tout simplement pourquoi il a parlé avec tant de retenue du mystère de la Trinité : « Pour un commencement, afin que l'esprit des simples ne fust trop chargé, en touchant le très haut mystère de la Trinité, et la distinction des trois personnes, me suis arresté à parler de Dieu, et le proposer, ainsi qu'il s'est déclairé és choses que il a faites, et en la grande charité que le Père nous a monstré, en donnant son Filz pour nous, et en ce que le Filz éternel s'est fait homme, et a tant enduré pour nous, et en leffect ou opération du Sainct Esprit en noz cœurs, afin que les simples entendans cecy, sans estre plus pressez pour le commencement, puissent plus avant procéder : car chascun sait bien qu'il faut petit à petit, selon la capacité des espritz, procéder : et n'est jà besoin que celuy qui escrit, mette tout ce qu'il sait et cognoist partout et en tout ce qu'il escrit4. » En même temps, Farel répond à. ceux qui, par leurs éloges, le compromettaient, au moins autant que les autres par leurs attaques, aux Claude d'Aliod qui, d'accord avec Caroli, disaient : il n'a pas enseigné la Trinité, et ajoutaient comme lui, seulement pas avec indignation, mais au contraire avec approbation : donc il n'y croit pas. Ils ont voulu, dit Farel, « lier les serviteurs de Dieu, voire me vouloir contraindre de ne parler et ne traiter plus à plein ny autrement, ce dequoy en ce Livret est traité.... comme s ilz entendoyent mieux mon escrit que moy 5. »
Ainsi Farel ne contestait ni le dogme de la Trinité, ni les termes de Trinité et de Personne ; mais, laissant ce dogme et ces termes pour la dogmatique proprement dite, il s'en tenait, dans son œuvre d'évangélisation, aux faits et aux mots de la piété. Voilà comment, dans son explication avec Capiton, il put lui parler de dissentiment. Mais voilà aussi pourquoi Calvin, au vu de cette lettre mise sous ses yeux par Capiton, ne se montra ni étonné, ni choqué.
D'autant plus que ce n'était pas avec Calvin lui-même que Farel s'était jamais trouvé en dissentiment. Les expressions de Trinité et de Personne, qui paraissent plusieurs fois dans Y Institution de 1 536 (une de « ces entières et exquises déclarations, » dont parle Farel), ne paraissent ni dans le Catéchisme de 1 537, ni clans la Confession de foi (ces «petites entrées et introductions, » dont parle Farel) présentée trois mois plus tard à Lausanne.
Evidemment il ne faut rien exagérer. Mais sans exagération aucune, il faut bien constater qu'un beau souffle de biblicisme spiritualiste et libre anime toutes les grandes paroles du Réformateur, que nous venons de citer.
I. Sommaire (i 55-)-P- 221. —2. Ibid., p. 226. — .!. Ibid., p. 227. ■- i. Ibid., p. 228. — o. Ibid., p. 229.
Caroli
Cette fois-ci la victoire était acquise. Megander reconnaît la piété de Farel, de Calvin et des autres. Caroli est privé de son ministère « à l'unanimité1. »
Il y eut cependant un épisode à Berne, dans un nouveau Synode, tenu du 3 1 mai au 5 juin 2.
En présence de presque tous les pasteurs de la campagne bernoise, du Grand Conseil, composé de ses deux cents membres :t, la question dogmatique fut vite réglée, et on passa à la question personnelle. On demanda aux prêcheurs ce qu'ils avaient à dire sur Caroli.
Celui-ci essaya d'abord de récuser ses accusateurs. N'ayant pas réussi, il crut parer les coups qui allaient s'abattre sur lui, en se frappant lui-même. Il avoua son inconduite {fœtorem suarum scortatiomim) en France. Il avoua qu'à Alençon il avait fait jeter en prison deux jeunes gens innocents, en attendant qu'arrivassent deux juges, lesquels il savait être deux bourreaux, résolus à verser le sang de ces pieux fidèles.
Mais Farel ne s'en leva pas moins, et lui reprocha d'avoir parlé trop ou trop peu. Il lui rappela « toutes les débauches dans lesquelles il s'était vautré comme un pourceau » {instar porci). Il mit les point sur les i, à la façon du seizième siècle. Il lui raconta ce qu'il avait fait à l'hôtel de la Clef, sur la place de Grève, à Paris ; et comment, tandis qu'il prêchait à Saint-Gervais, trois hommes pieux venant le voir, un matin, le surprirent avec une courtisane ; comment on lui connaissait cinq ou six prétendues femmes. Il rappela, avec détails, l'histoire des deux jeunes chrétiens d' Alençon, seulement coupables d'un peu trop de zèle, et martyrisés par sa seule volonté''. — Et tandis qu'il parlait sa voix devenait si véhémente que Caroli, étonné et comme frappé d'un coup de foudre, se tut.
Viret cependant reprit la discussion sur les prières pour les morts, et eut occasion de signaler quelques nouveaux traits de mœurs de cet étrange personnage, en particulier celui-ci : il était fort adonné à la boisson et on avait été obligé de le rapporter chez lui ivre 5.
Finalement Caroli changea secrètement de logement, et, avant le jour, il s'enfuit de Berne 6. Le 7 juin 1 5 3 7 , le Conseil de Berne annonçait au Conseil de Lausanne sa destitution.
« Pour gros blâmes et vitupères qu'il avoyt imposé tant à Maistre Guillame Farel, Viret, Calvinus, que aultres, lesquieulx ilz n'a peuz trouver [prouver] véritables... l'avons démis de tel ministère et deffendu de non plus prêcher en lieu quelconque de nostre gouvernance et régiment '. »
1. Lettre de Megander à Bullinger et à L. Jude, du 22 mai 1537. Herminjard, IV, p. 235. — i. L'affaire Caroli vint le 2 et le 3 juin. Herminjard, IV, p. 238, n. 1. La Defensio, p. 325, dit : < coacta fuit synodus illa circiter tertio post mense quam Lausannae damnatus fuerat Carolus. » — .'i. Defoisio, p. 325. — 4. Ibid., p. 326-327. — o. Ibid., p. 335. - 6. Ibid., p. 337. Voir Opéra, Xh, p. 106. — 7. Herminjard, IV, p. 238.
Calvin a genève. premier séjour
Le même jour Farel, Calvin et Viret demandaient au Conseil de Berne et obtenaient des lettres testimoniales de leur innocence1.
Vï
1 . Da Berne, Caroli se retira à Soleure, où se trouvait l'ambassadeur français, et où il entendit la messe2, opérant ainsi sa seconde conversion. (La première avait eu lieu à Paris, quand il avait passé du catholicisme au protestantisme.) De Soleure, il écrivit au Conseil de Lausanne une lettre vraiment impudente : « Il remercie Dieu, lequel par [sa] grâce, l'a tiré honorablement d'une bande laquelle de longtemps luy desplaisoit » ; il conseille aux chefs du pays « de se maintenir le plus sagement [et] modestement que pourront », et annonce qu'il va continuer devant les autres nations chrétiennes ce débat, qui « touche viscéralement la fundamentale doctrine de l'Eglise3. »
Continuant sa fuite, de Soleure Caroli passa en France, alla implorer la protection du cardinal de Tournon et s'adressa au pape Paul III, pour être réhabilité. De plus en plus impudent, notre homme racontait qu'il avait accepté la plupart des idées nouvelles. Mais quand il avait vu les prêcheurs professer les horribles hérésies d'Arius, de Sabellius, de Paul de Samosate, de Nestorius, de Basilide, se moquer (ridere, pr.oscindere, proculcare) des symboles de Nicée et du divin Athanase, il n'avait pu supporter d'aussi détestables erreurs, d'aussi effrayants blasphèmes. Il avait essayé de briser les cornes (cornua confringere) à toutes ces hérésies et à tous ces hérétiques dans les Synodes de Lausanne et de Berne. Il les avait, par le secours de Dieu, presque confondus. Alors on l'avait chassé. Poursuivi par Farel, l'hérésiarque de Genève, il n'avait sauvé sa vie que par une fuite secrète et prompte {clam céleri fuga). Laissant donc ces hommes à vie licencieuse, etc., etc., il revenait au giron de l'Eglise, dont il s'était séparé, corporellement, mais non spirituellement. Il voulait abjurer ; il voulait se soumettre à la pénitence ; il suppliait le pape de l'absoudre, de déclarer son mariage nul, de lui rendre son titre de docteur, sa dignité de prêtre, et... de lui permettre de posséder toute espèce de bénéfices {quœcunque bénéficia secularia et quorumvis ordinum regularia) '' . — Menteur et intéressé ! — Le pape accorda tout.
2. Cependant cette seconde conversion ne procura pas à son auteur les avantages qu'il en attendait, et, en 1 5 3 g , retournant en Suisse, il résolut de procéder
1. Opéra, X\ p. 105-106. — 2. Herminjard, IV, p. 243 et n. 1 ; VI, p. 84. — 3. Ibid., IV, p. 243, 244. Lettre du 16 juin 1537. Il avait exercé les fonctions de pasteur à Lausanne, du 6 novembre 1536 au milieu de mai 1537 ; Ibid., p. 244, n. 2. — 4. De Lyon, vers la fin de juin 1537, au pape Paul III. Herminjard, IV, p. 248-251. — Et cependant, le beau-père de Caroli, le pasteur (?) Louis Maître-Jean, entendant un de ses concitoyens neuchâtelois traiter son gendre d'hérétique, s'emporta contre Farel, répondant que c'était Farel « l'hérétique, Juifz, filz de Juifz. » Sur ce, il fut cité en justice. Mais il se hâta d'écrire à Farel, lui disant : < Cognoisscs assez que le premier mouvement n'est point à la puissance de l'omme » et lui demandant pardon. (Lettre du 13 août 1537. Herminjard IV, p. 277, 278, n. 1, et France protestante, 2" édit.)
CAROLI
à sa troisième conversion et de redevenir protestant. Un colloque « amiable » fut tenu à La Neuveville (ou Bonneville), où Caroli s'était rendu directement (recte) d'Avignon ', et où vinrent Farel et Viret (vers le i5 juillet 1 53g)2. Caroli raconta que sa « supplication » avait été rédigée, non par lui, mais « par l'official de Lyon » ; quant à ce qui concernait son mariage, que « jamais il ne luy [l'y] a mis, mais TOfficial de Lyon, et qu'il l'avoit effacé3; » que de Lyon il avait été à Montpellier, où il avait fait un sermon « devant le Chancelier de France, cardinaulx, évesques et aultres, » et avait prêché la justification par la foi ; ensuite qu'il était allé à Avignon, où il avait prêché « tant purement qu'il a peu, » consolant ceux qui aiment l'Evangile, visitant les prisonniers ''.
Chose bien significative ! Farel et Viret, payés cependant pour connaître le personnage, se laissèrent émouvoir et lui pardonnèrent, purement et simplement.
Leurs Excellences bernoises ne se montrèrent pas de si bonne composition. A peine informées de son retour en Suisse, le 17 juillet5, elles décidèrent « d'avoir l'œil » sur lui, de le citer, de le saisir, de l'enfermer.
Montrant de plus en plus combien ils avaient la mémoire courte et le cœur bon, Farel et Chaponneau se hâtèrent (19 juillet) d'écrire à Berne. « Il a porté
tous nos cœurs, disent-ils, à la bienveillance envers lui Nous désirons de
cœur lui être utiles, comme à notre frère.... » Et ils demandaient pour lui a un bienveillant appui. »
Farel, malade, avait dû laisser à son collègue Chaponneau le soin d'écrire la lettre. Mais il tint à ajouter de sa propre main, ce post-scriptum : « Je vous prie, au nom du Seigneur Jésus, d'être secourables à notre frère, afin qu'il ne soit pas trop accablé de tristesse 6. »
Leurs Excellences furent inflexibles. Après la conférence de La Neuveville, Caroli s'était rendu au Landeron, où il espérait être nommé pasteur. C'est là qu'il fut arrêté, à la réquisition de Leurs Excellences, pour être conduit dans les prisons de La Neuveville 1 . Le procès fut jugé le 23 juillet. Deux ambassadeurs bernois étaient accusateurs. « Le dit Carollus, dirent-ils, leur devoit fayre réparation des faulses, méchantes et ingérieuses parolles qu'ilz avoit dit. » Caroli supplia qu'on lui fit « miséricorde. » Mais les ambassadeurs bernois déclarèrent qu'ils « n'avoyent aulcunement souffisance des dites responces. » Ils exigèrent «réparation des abhominables parolles opposées sur eulx;... et que le dit Carollus leur devoit remborser coustes et missions par eux démenées à la porsuitte du dit plait s. » Ainsi fut fait.
3. Farel et ses collègues avaient fait preuve de plus de bonté chrétienne que de perspicacité. Caroli n'avait pas changé. Son ambition toujours inquiète ne le
I. Defensio, p. 295. — 2. Ilerminjard, V, p. 351. — 3. Voir Herminjard, IV, p. 250, n. S. — '1. Opéra, XI, p. 2-10. Herminjard, V, p. 457-462. Le procès-verbal de cette séance du 15 juillet a été rédigé et signé par les secrétaires, le 29 janvier 1540. Qu'y avait-il de vrai dans toutes ces affirmations ? — Farel attesta (21 octobre 1539), d'après le témoignage de deux prisonniers libérés, que Caroli, loin de les consoler et de les fortifier, avait essayé de leur persuader de revenir à la papauté. Herminjard, VI, p. 85. — ■>■ Herminjard, V, p. 355, n. 4. — G. « Farel est tellement accablé par un mal de tête qu'il n'a pu mettre la plume à la main pour écrire. » Herminjard, V, p. 353, 354. — 7. Ibief., V, p. 353, n. 7. — 8. Ihid., p. 357. 558.
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR
laissa pas longtemps en repos. Il ne trouva pas d'église, et continua à courir le monde. Il se rendit dans le pays de Montbéliard auprès de Pierre Toussaint, qui finit par le renvoyer. Il se rendit à Strasbourg, et eut avec Calvin des rapports que nous aurons à raconter1. En 1 543, nous le trouvons à Metz2; il a opéré sa quatrième conversion ; il est de nouveau catholique, et prêche contre Calvin, Farel et les Bernois. « Sa langue, dit Calvin, sera toujours à celui qui voudra le traiter grassement et délicatement.... La cuisine abbatiale fut le Saint- Esprit, qui le poussa3. » Sur une plainte, de la diète de Smalkalde sans cloute, il fut chassé, et c'est à ce moment que Calvin publia contre lui son terrible pamphlet ''.
Passé en Italie, Caroli y mourut, selon Bèze, « misérablement, à Rome, dedans un hospital 3. »
Kampschulte, racontant tous ces événements, ne trouve à signaler que la violence de langage -de Calvin, l'orgueil de son orthodoxie, la contradiction dans laquelle il tombe en faisant signer la Confession de foi de Genève, tout en refusant de signer la prétendue Confession de foi d'Athanase, et s'étonne que, dans ces conditions, Calvin ait été reconnu innocent de l'accusation portée contre lui 6. L'historien catholique n'a rien vu des saintes émotions du Réformateur, de son biblicisme évangélique, de sa largeur théologique, de son bon droit. Rien, rien. Telle est l'impartialité des plus impartiaux.
La vérité est que, Farel, Viret et Calvin avaient eu beau gagner leur procès, devant toutes les juridictions, contre un personnage dont l'indignité devait peu à peu apparaître aux yeux des plus prévenus, l'affaire n'en était pas moins fâcheuse et très inquiétante.
A Berne, tous les soupçons avaient été éveillés contre ces Français « superstitieux, pour ne pas dire séditieux 7, » contre « ces têtes jamais tranquilles 8. » Même Kuntz blâmait en Caroli la forme plus que le fond 9, et Caroli avait eu tout de suite, même il avait conservé, des partisans 10.
Il y eut bien un nouveau Synode à Berne, auquel assistèrent Capiton et Bucer de Strasbourg, Myconius et Gryneus de Bâle, Farel et Calvin de Genève,
I. Voir, plus loin, sa conduite à Strasbourg, Liv. III, ch. II, 2e partie, § 3. — 2. France protestante, 2^ édit. Opéra, XII, p. 93. Lettre de Farel à Calvin, du 14 juin 1545. Voir plus loin sa conduite à Metz, Liv. III, ch. Ier, 4u partie, §2. — :t. Defensio, p. 300. — ■ 4. A ce propos, Viret admire la prodigieuse mémoire de Calvin (miror mémorial felicitatem et dexteritatem), qui lui permet de se rappeler tous les détails d'un événement, qu'on lui a simplement raconté, mieux [melius) que ceux qui ont assisté à cet événement, et lui en ont fait le récit. Viret à Calvin, 14 juillet 1545. Opéra, XII, p. 104. — 5. Opéra, XXI, p. 60. Peut-être cependant Caroli revint-il en France, enseigna le catéchisme du Concile de Trente au couvent des Jacobins, à Provins, et périt assassiné en 1575. France protestante (2e édit.). — fi. Kampschulte, I, p. 295-298. — 7. Megander à Bullinger, 8 mars 1537. Opéra, Xb, p. 89. Herminjard, IV, p. 200. - 8. Kuntz à Myconius, 22 juin 1538. Opéra, Xb, p. 214. Herminjard, V, p. 27, n. 26. — 9-3 juin 1537. Herminjard, IV, p. 242, n. 14. — 10. Viret à Calvin, 14 juillet 1545. Opéra, XII, p. 104.
CAROLI
et où ceux-ci renouvelèrent leurs déclarations sur les mots de Trinité et de Personne1. Mais Leurs Excellences n'en restèrent pas moins prêtes à accueillir les calomnies, si souvent réfutées, et à rudoyer les ministres de Genève. « Nous somes esté advertis, par aulcungs de nous prédicants, tant de la terre de Gex que aultres, que cherchés tousjours de* leurs inculquer vostre intention et opinion de la nullité des moctz Trinité et Personne.... Vous prians vous en voulloir déporter. Aultrement, scerons contrainct d'y pourveoir d'aultre remède 2. »
A Bâle, l'opinion n'est pas moins hostile, les premiers jours, aux Réformateurs de Genève. Le 20 mai, Myconius écrit à Bullinger : « S'ils s'efforcent de ramener l'arianisme (comme j'apprends qu'ils ont commencé à le faire), ou plutôt de fortifier la triste erreur (pessimus error) de Servet l'Espagnol, les hommes savants auront besoin d'agir 3. » Même après avoir reçu la Confession de foi rédigée par Calvin, Myconius n'est pas complètement rassuré ! Il blâme sinon le fond, au moins l'idée d'en faire une. A quoi bon se donner l'air de révoquer en doute quoi que ce soit (quidpiam) de la Trinité très sainte et adorable ? En particulier, pourquoi Calvin refuse-t-il, avec un tel entêtement, de se servir de ces mots de Trinité et de Personne, dont il a usé dans son Institution ? Et, sans prendre la défense de Caroli, il trouve que des hommes pieux ne devraient pas le traiter ainsi4. — Même Gryneus l'avoue : « Au début, l'émotion fut grande et moi-même j'en fus troublé 5. »
Mêmes incertitudes à Zurich. Manquant de renseignements, Bullinger se déclare incapable « d'absoudre ou de condamner » Caroli fi. Calvin est obligé d'écrire aux pasteurs de Zurich, leur avouant que le bruit de cette affaire « a troublé presque toutes les Eglises d'Allemagne ". »
En effet, à Strasbourg on était fort « troublé ». Capiton écrit à Farel (9 août 1537) qu'il a été très inquiet, et avec lui la plupart de ceux qui aiment la religion du Christ8. — Bucer écrit à Mélanchthon de telle façon que celui-ci croit l'Eglise
l. Voir Herminjard, IV, p. 264, n. 4. Le Synode, qui avait pour objet principal l'accord sur la question de la sainte Cène, tint sa première séance le 22 septembre 1537. Farel et Calvin présentèrent une confession de foi relative à l'Eucharistie, et Bucer et Capiton la signèrent. Le 23 septembre, Bucer reçut un témoignage, « signé de l'ours. » Ibid., p. 301, n. 3, 4, et p. 300 n. 2. C'est là sans doute que fut rédigé, sur ce point, l'accord qui figure comme appendice à la Confession de foi de Lausanne et que nous avons déjà indiqué. — 2. Ibid., IV, p. 275, 276. — 3. Myconius à Bullinger, 20 mai 1537. Opéra, Xb, p. 103. — 4. Ibid., 9 juillet 1537- Opéra, Xb, p. 113. Herminjard, IV, p. 254, 255. — 5. Opéra, X>\ p. 109. Herminjard, IV, p. 252. Lettre de fin juin 1537. Mieux informé, il revient de cette impression, et, le 12 février 1538, il écrit à Calvin pour le prier d'oublier le jugement porté autrefois par Jean Gastius, son collègue, ministre de Bâle : « C'est avec plaisir, avec joie, que nous te regardons comme notre frère dans le Seigneur, et que nous reconnaissons en toi un des plus beaux ornements de notre Eglise. » Opéra, Xh, p. 151. Herminjard, IV, p. 360 et n. 1. — 6. A Myconius, 23 juillet 1537- Opéra, Xb, p. 116, 117. Herminjard, IV, p. 265. Il avait cependant en main la Confession de Calvin et l'approuvait, recommandant, comme Calvin, « d'adorer » ces mystères, de croire simplement (simpliciter) l'Ecriture sainte, plutôt que de vouloir insister {perreperé) doctement, très subtilement (subtilitcr et acute) sur cette redoutable majesté- — 7. Lettre du 30 août 1537. Opéra, X'\ p. 119. Herminjard, IV, p. 282. Il est vrai qu'environ deux mois plus tard (ier novembre), Bullinger écrit à Farel et à Calvin une lettre pleine d'affection, où il dit: « Votre confession de foi m'a beaucoup (plurimum) plu.... Nous avons appris à connaître Caroli. » Opéra, Xb, p. 128. Herminjard, IV, p. 310. — 8. Herminjard, IV, p. 274.
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR
genevoise aux mains des Ariens. Epouvanté, Mélanchthon communique cette nouvelle à un de ses amis en termes bien curieux : « Ecoute ce que Bucer m'a écrit des Allobroges 1 [des Genevois] : quelque compagnon [sodalis] de Servet a répandu chez eux le poison du Samosate. Et ce peuple léger a si bien applaudi ce nouveau délire, que déjà on a convoqué" à ce sujet un Synode, et Bucer craint que les fanatiques n'aient la majorité2 — » Ces scandales effrayent à très juste titre César et les hommes de bien : ils les forcent à penser aux moyens de réprimer cette licence {de cohercenda licentiâ). « Je t'en prie, informe-toi. Car tous les hommes pieux doivent, non seulement déplorer ces maux, mais encore se réunir et prendre les armes pour détruire ces esprits insensés {ad delendos taies spiritus Ter&xpw^évouç coiicurrere atqite arma cap ère) 3. »
Encore ici Calvin fut obligé d'écrire à Bâle. Il parle de ce bruit horrible {horrendus rumor) qui s'est répandu au long et au large, de .ces efforts pour soulever contre les pasteurs de Genève la colère du monde entier {gentium omnium invidiam). Et, avec sa perspicacité, il voit bien ce que ce fait a d'effrayant. Ce n'est pas une affaire de petite importance {non levis mo menti) ; c'est très grave {magnopere referre). Il en est véhémentement troublé {vehementer perturbant); il en est gravement frappé [gravius perculsi sumus). Quoi ! « un homme de rien (homo nihili), par sa simple vanité [futilissima vanitate), a pu inspirer à tant d'Eglises de pareils sentiments {sinistram opinionem) contre eux4! » Et il voit l'abîme qui s'entr'ouvre devant les pas de la Réformation. Myconius n'avait-il pas la naïveté de croire, et de dire5, que le grand motif des persécutions, exercées par François Ier, était la défiance qu'avait le Roi au sujet de la foi des protestants en la divinité du Christ !
Ce ne fut qu'une alerte, mais chaude. On ne peut pas ne pas le remarquer: tout de suite un même nom vint à la bouche de plusieurs, celui de Servet. Myconius parle de Servet. Mélanchthon parle de Servet. C'est la figure de Servet qui se dresse à l'arrière-plan. Calvin fut-il le seul à ne pas l'apercevoir? Et si, en voyant Caroli, tant de gens pensèrent à Servet, est-il bien sûr, quand parut Servet, que Calvin n'ait pas pensé à Caroli et au danger qu'il avait eu tant de peine à conjurer ?
Le prologue annonce et prépare le drame.
1. Nous avons vu qu'on appelait Farel « l'apôtre des Allobroges. » Farel à Capiton, 5 mai 1537- Opéra, X'\ p. 97. Herminjard, V, p. 435. — 2. Mélanchthon ajoute : « Je pense que tu en as vu l'auteur. Il y a deux ans, ou un peu plus, il passa ici [à Wittenberg] un ou deux mois, après avoir été mis en prison à Bâle. D'ici aussi il reçut l'ordre de partir, quand nous eûmes appris qu'il excitait des troubles au sujet de la Trinité. Il était venu pour parler avec Luther de cette folie. » — .'î. Lettre du 5 août 1537, à Vitus Theodorus (Veit Dietrich). Pk. Melanthonis Opéra (édit. Bretschneider), III, p. 400. — 4. Opéra, X*>, p. 108, 109. Herminjard, IV, p. 241, 242. — S. Ibid., X>\ p. 117, Herminjard, IV, p. 266.