CHAPITRE SIXIEME L'exil
I. La liberté de la discipline. — II. La liberté de la chaire. — III. Berne et le caractère de Calvin. — IV. La conformité des cérémonies. — V. Synode de Lausanne. — VI. La catastrophe. — VIL Calvin et Farel à Berne. — VIII. Synode de Zurich. — IX. Kuntz et la décision finale. — X. Les critiques de Calvin.
N attendant, les difficultés relatives à la Confession de foi touchaient à leur terme. Officiellement abandonnés par les Bernois (28 décembre 1 5 3 7 1 ) , les derniers récalcitrants se soumirent, le 4 janvier 1 5 3 8 2 . « Les prédicants se déclarèrent satisfaits. Ils avaient obtenu la victoire. Sans doute, P. Ameaux et plus d'un autre citoyen n'avaient pas prêté le serment. Mais c'était fini et il n'en est plus question 3. »
Vaine apparence! Plus excitée que jamais, l'opposition, arborant aux chapeaux des giroflées vertes, s'écriait qu'on pourrait bien faire des têtes rouges. Et en effet, à la question de la Confession de foi avait succédé la question de l'excom-
1. Après avoir été informés du propos de table des ambassadeurs bernois à Genève, propos rapporté en plein Conseil général, le 25 novembre : « tous ceux qui avaient juré la Confession de foi étaient parjures, < Farel et Calvin coururent à Berne, et obtinrent un désaveu officiel. Le 6 décembre, le Conseil de Berne annonce l'envoi d'ambassadeurs, et prie de les attendre. (Opéra, Xb, p. 130, 131.) Le 8, il rédige ses instructions. Le 9, il écrit que, d'après le rapport de Hugues Vandel, tout étant en « bone tranquillité, » il n'envoie pas son ambassade. (Ibid., p. 133.) Le 10, Farel et Calvin paraissent au Conseil, pour rendre compte de leur voyage à Berne. Le 13, arrive la lettre bernoise écrite le 9. Il y a Conseil ordinaire, puis Conseil des Deux Cents, le 14: « Or est que, par les paroles d'aulcungs, ils se sont destornés envoyer les dicts ambassadeurs et en hont icy rescriptz. » (Registres du Conseil, vol. 31, f. 135.) On résout que Farel retournera à Berne avec les ambassadeurs genevois. Le 28, le Conseil de Berne réitère ses exhortations et l'annonce du départ de ses ambassadeurs. Il dit que la Confession est < selon Dieuz et la Saincte Escripture, et par ainsy conforme à nostre religion » Leurs Excellences ajoutent le vœu que « les maulvais soient reculez de leurs sinistres machinations. » (Herminjard, IV, p. 332. Opéra, Xb, p. 134. — Voir A. Roget, Histoire du peuple de Genève, I, p. 55 et suiv. Annales, p. 217-219.) — 2. Herminjard, IV, p. 340, n. 2, 3. - •i. Cornélius, p. 151.
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munication, ou de la discipline. Or si, sur la première, Calvin avait trouvé un Conseil docile, prêt à lui accorder ses demandes, sur la seconde, un nouveau Conseil allait se montrer réfractaire.
Pourquoi ? M. Heiz l'explique excellemment. « Genève voulait attester son protestantisme, car elle ne voulait pas le retour de son évêque. Le but était atteint par la Confession. Mais cela ne veut pas dire que les Genevois fussent évangéliques de cœur. Le Conseil pouvait édicter des ordonnances, très correctes ecclésiastiquement, et cependant être secrètement d'accord avec ceux qui, sans appartenir aux nombreux crypto-papistes et aux Anabaptistes de la ville, ne voulaient pas de Calvin et d'un tribunal de mœurs, dans lequel il aurait sa place avec ses collègues, et qui pensaient, ce qui fut dit plus tard, qu'un seul homme mélancolique ne devait pas gâter les plaisirs de toute la ville.... Ce parti voulait bien avoir l'apparence du protestantisme: il ne voulait pas être en réalité réformé1». — A cette déclaration ajoutons tout de suite celle de Cornélius expliquant la pensée du Conseil : « A la place, dit-il, des hommes pieux, les fonctionnaires civils; à la place de l'Eglise, les hommes du gouvernement ; à la place de l'excommunication, la peine du bannissement. Ce n'est plus une discipline, c'est une extension du droit de police sur la conduite des citoyens2. » Voilà bien encore une fois la double question que nous avons signalée : moralité de la religion et indépendance de l'Eglise. En vérité, comment blâmer Calvin d'avoir énergiquement protesté et d'avoir tout sacrifié plutôt que la moralité de la religion et l'indépendance de l'Eglise ? Sur lequel des deux points de son programme pouvait-il transiger ?
Dès l'ouverture de la crise par la séance du Conseil général, on voit l'influence de Berne augmenter, et l'influence du Réformateur dans le Conseil diminuer. Le vendredi 28 décembre 1 537, ^ est question de ^a Cène, le Conseil décide d'attendre le retour des ambassadeurs envoyés à Berne. Dans la ville l'excitation grandit. Les propos violents se font entendre contre les prédicants (1e1 janvier 1 538) . La question de la Cène revient le jeudi 3. Les prédicants expliquent que « en la Sène ordonnée de Dieu ne doibvent entrer gens dissonnés à l'union des ridelles, ny semans division.» Ils ne sont donc pas d'avis, dimanche prochain, d'y « recepvoir ceulx que il sçaivent estre désunys. » Ils demandent « l'advis de Messieurs. » Le Conseil n'ose se prononcer et répond que « l'on tiendra demain le Conseil de Deux Cents. » Or celui-ci oppose aux demandes des Réformateurs... une fin de non recevoir pure et simple : « Item est parlé que les prédicans disent que bonnement il ne porroit donner la Sène aux contrarians à l'union. Est arresté que l'on ne reffuse la Sène à personne3. » (Vendredi 4 janvier.)
Ainsi le jour même où se terminait le conflit entre les Réformateurs et le peuple, relatif à la Confession de foi, le nouveau conflit entre les Réformateurs et le gouvernement, relatif à la discipline de l'excommunication, éclatait.
I. Heiz, Article cité. — 2. Cornélius, p. 141. — 3. Registres du Conseil, vol. 31, f. 146. Annales, p. 219, 220.
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L'agitation gagne de proche en proche. Il y a « plusieurs grosses parolles de désunion » et, « la nuyct plusieurs ivroignes vont par la ville et par les tavernes, » disant à ceux qu'ils rencontrent: «Tu es des frères en Christ, se mocans des Prescheurs *. »
Le dimanche, 3 février, a lieu le renouvellement annuel du gouvernement, et la crise politique reçoit son dénouement. Les quatre syndics sont pris parmi les plus résolus adversaires des Réformateurs : Claude Richardet, Jean Philippe, Jean Lullin, et l'ami des Bernois, Ami de Chapeaurouge. Le lendemain, le Petit Conseil est renouvelé dans le même sens. Voilà l'opposition au pouvoir, et dès le i3 février, répondant aux lettres de Farel et de Calvin, qu'il a lues « avec douleur, » Grynée s'écrie : « Je vois la tempête, je vois l'orage, Satan est furieux.
Il vous agite, il vous ballotte le le vois, le Conseil manque de sincérité. Je le
vois, l'appui des Bernois n'est pas fidèle2. »
Cette « très misérable (miserrima) condition, » comme l'écrivait quelques jours après (21 février) Calvin à Bullinger, était le résultat d'un double désordre : pas de discipline et pas de paroisses 3 : « Nous n'aurons pas d'Eglise durable tant que ne sera pas restituée dans son intégrité cette discipline antique, c'est-à-dire apostolique, dont l'absence se fait sentir sur tant de points. Nous n'avons pas encore pu obtenir (extorquere) que l'on ramène la pure et sainte pratique de l'excommunication ; et non plus que la ville, très populeuse vu son étendue, soit partagée en paroisses. Le résultat de cette administration confuse, c'est que la foule voit en nous des prêcheurs plutôt que des pasteurs [concionatores magis quani pastores). » Et il s'écrie : « Oh ! s'il était possible d'établir entre nous une concorde pure et sainte ! » Pour arriver à ce résultat, il voudrait qu'on réunît « quelque Synode public (publica aligna Synodus), où chacun proposerait ce qui convient le mieux à son Eglise, où l'on chercherait les voies et moyens, dans une commune délibération, et, si c'était nécessaire, où les villes et les princes par une mutuelle exhortation s'aideraient et se fortifieraient \ » Ainsi, sans uniformité, on obtiendrait l'ordre.
Malheureusement le résultat vers lequel on marchait rapidement ce n'était pas l'ordre, mais le désordre. Les chefs de la nouvelle majorité politique s'en
\. Registres du Conseil, vol. 31, f. 161. Mercredi 16 janvier 1538. Voir Annales, p. 220. - 2. Herminjard, IV, p. 361, 362. Opéra, Xb, p. 152. — .'}. Au même moment (22 février) Farel écrivait à Pellican les mêmes plaintes et les mêmes vœux sur « la discipline, qui a complètement disparu, et sans laquelle, tout le monde le voit, aucune Eglise ne peut être édifiée. » Herminjard, IV, p. 370. Opéra, Xb, p. 155. - 4. Herminjard, IV, p. 368. Opéra, Xb, p. 154. Si jamais pensée a été libérale et sage c'est bien celle-là. Laissons parler M. Heiz : « Cornélius dit: Us ont une telle confiance qu'ils conçoivent un vaste plan, nous dirons qu'ils se préoccupent d'une garantie internationale pour les Eglises particulières. » Or la lettre visée, de Calvin à Bullinger (21 février r538), trahit non pas une grande confiance, mais seulement une grande tristesse. Et quant à la « garantie internationale, » c'est un étrange quid pro quo pour le Synode auquel le Réformateur pense. » (Article cité.)
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prenaient aux chefs de l'ancienne majorité. « Il n'y avoit que dénonces et querelles.... 11 n'y avoit que confusion1. » Finalement, sous prétexte de trahison, six conseillers furent provisoirement suspendus de leurs fonctions 2.
Naturellement, les prédicateurs ne purent voir avec calme leurs amis ainsi accusés et chassés du Conseil. Ils manifestèrent leurs sentiments en chaire. Nouveau conflit, dont il importe de bien préciser la nature.
A. Roget en a fait la remarque : la lutte entre les ministres et les magistrats porta dès l'abord sur les deux « enseignes » de l'Eglise, d'après Calvin, la Parole et les sacrements. Et comme le Réformateur avait réclamé la liberté de l'excommunication, il réclama la liberté de la chaire. L'Eglise calviniste est une Eglise indépendante.
De nos jours, la seconde question paraît moins simple que la première. Grâce à Calvin lui-même et à son influence, il est devenu évident qu'une Eglise incapable d'admettre ou d'exclure ses fidèles, c'est-à-dire, en termes plus vulgaires, une Eglise dont l'Etat a la clef, dont l'Etat ouvre et ferme, à son gré, la porte, n'est pas une Eglise. Mais il n'est pas évident du tout que, pour être indépendante, l'Eglise ait besoin de pouvoir juger les magistrats du haut même de ses chaires.
Aussi bien, pour comprendre la conduite de Calvin, il faut se reporter aux jours où il vivait. Le Conseil s'était substitué à l'évêque, voilà le fait primordial, qui domine tout. L'Etat, comme Etat, voulait régler l'époque de la sainte Cène, fixer les jours de fêtes religieuses, prescrire les rites du baptême, de la communion, etc. L'Etat entrait donc dans l'Eglise. La conséquence logique, c'est qu'il trouvait, et qu'il devait trouver à qui parler. (Sans compter qu'à cette époque où il n'y avait pas de journaux, la liberté de parole dans la chaire était une des garanties les plus utiles de la liberté des citoyens.)
On peut regretter et critiquer cette situation, mais il ne faut pas en considérer seulement la moitié. Il faut la juger en son entier, en bloc. Ceux qui
I. Roset, p. 249. — 2. François Ier avait renouvelé, avec le sieur de Montchenu, les tentatives faites précédemment avec le sieur de Verey. Il y avait eu entretiens, lettres, intervention des Bernois. Il est vrai que les documents, encore conservés, disculpent les conseillers accusés. Mais la passion politique ne raisonne pas. La célèbre impartialité de Kampschulte ne l'empêche pas de croire à la réalité d'une intrigue. II demande si c'est par hasard que M. de Montchenu s'était adressé aux chefs du parti clérical (die cléricale Partei; I, p. 309. L'expression est caractéristique, sous une plume catholique, pour désigner le parti de la Réformation). Il oublie de dire que M. de Montchenu s'était adressé également au chef du parti libertin, Richardet. Du reste, Kampschulte ne cite aucun document, et en particulier pas la lettre de Montchenu à Sept, montrant que ses offres avaient été repoussées. Amédée Roget, après avoir reproduit cette lettre, conclut: Il nous semble que cette dernière lettre tend à disculper Sept et ses collègues des reproches qui furent dirigés contre eux. » (A. Roget, I, p. 74, n.) Et Cornélius ajoute : « Il s'agissait au fond d'un crime de haute trahison. Et comme on ne voit plus de trace de ce procès, nous devons considérer toute cette mauvaise affaire comme un résultat et une preuve de la haine des partis. » Cornélius, p. 159. — L'historien allemand oublie toutefois le renseignement suivant, donné par Roset, p. 248: « Au moys de novembre 1539, le dit Montchenu s'en alla purger à berne, présens les commys de Genève, remonstrant qu'il estoit serviteur du Roy, et furent les dits conseillers trouvez inculpables [non coupables]. »
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disent : théocratie, ont moins le droit que d'autres de ne pas ajouter : prophétisme !
Donc le 11 mars 1 538 1 , le Conseil, préoccupé de « mieux entretenir l'amitié avecque Messieurs de Berne, » plutôt que de maintenir sa dignité, exclut de ses séances ceux contre qui Berne a porté plainte. Le même jour, il décide que « l'on doyge advertir les prédicans que ne se mesle poende la politique, mes que presche l'évangile ansy que Dieu Pat commandé ; plus que poen demuntrer [faire de démonstration], ne doege assister en Conseil petit, ny de Deux Cens ; plus de vivre en la parolle de Dieu, joste [selon] les ordonnance de Messrs de Berne2. »
Impossible d'être plus épiscopal et plus rogue : voilà le ton. Dès le lendemain, on fait venir Calvin, « tochant de certaines parolles qu'il az dist aut sermon, que le Conseyl, lequel Ton alloyt tenyr, estoyt conseyl du diable. » Et on interdit à Farel et à Calvin « de poen se mesler du magistrat :i. »
Déjà s'était produite l'intervention décisive de Berne.
La formule de concorde du 22 septembre i53y semblait avoir réconcilié les Bernois et les Genevois. Mais les antipathies politiques et ecclésiastiques croissaient, et la brutale destitution de Megander vint encore les irriter. Gaspard Megander, disciple fervent de Zwingle, avait rempli pendant plus de dix ans les fonctions de pasteur et de professeur à Berne 4. Il avait présidé les Disputes avec Caroli. Son Catéchisme, composé vers 1 533 (?), était employé par la plupart des ministres bernois. Lors de son dernier séjour à Berne, Bucer (septembre 1537) trouva qu'il exposait incomplètement la doctrine de la sainte Cène, et Megander fut invité à corriger son oeuvre. Comme il refusa, MM. de Berne firent les corrections sans lui (janvier 1 538). Du reste il était déjà destitué, et il quitta Berne après le 2 février, se retirant à Zurich 5.
A cette nouvelle, Calvin fut profondément troublé. Avec son sens de Tordre, il vit dans cet acte de violente autorité un bouleversement ecclésiastique. « Le chasser de son ministère ! s'écrie-t-il, c'est une grande offense, un grand
l. Au commencement de mars, deux Anglais, voyageurs, Jean Butler et Barthélemi Trehern, après avoir résidé quatre mois à Genève, après avoir subi comme tant d'autres l'ascendant irrésistible du Réformateur, lui écrivent (siiainssin/e doctissimeque Calvitie) pour lui exprimer les sentiments que leur ont inspiré tant de suavité de caractère (fan fa ingenii suavitas), tant de charme de conversation (fauta colloquiorum dulcedd), et pour ajouter: « la tristesse que des méchants te causent est trop grande pour que nous puissions l'adoucir.... Mais tu as Christ. » Herminjard, IV, p. 376-377. Opéra, XX, p. 364. — 2. Registres du Conseil, vol. 32, f. 3. Voir Herminjard, IV, p. 404, n. 2. — Ibid., vol. 32, f. 4. Annales, p. 222. — 4. C'est lui qui, pendant le séjour de l'armée bernoise à Genève (10 au 20 octobre 1530), avait prêché en allemand tous les jours, dans la cathédrale de Saint-Pierre, en sa qualité d'aumônier des troupes de Leurs Excellences. Herminjard, III, p. 417. — -i. Herminjard, IV, p. 341 , n. 7 et p. 343, n. 16. — 6. Megander n'avait pas toujours eu les mêmes prévenances pour Calvin. Le 8 mars 1537, écrivant à Bullinger, il parlait de quelques Français, de ces « Français superstitieux, pour ne pas dire séditieux, » et il s'agissait de Calvin et de ses amis. Il ajoutait que Calvin était venu demander un Synode, mais qu'on le lui avait refusé (abnegatum est homini) jusqu'à Pâques. Herminjard, IV, p. 200.
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mépris de la parole de Dieu, une grande perte pour Y Eglise, un plus grand danger pour l'avenir. Avec quelle impudence (petulanter) les ennemis de l'Evangile triomphent1. »
Puis il trace le portrait des deux chefs actuels de la Réforme à Berne 2.
L'un est Sébastien Meyer 3, le successeur de Berthold Haller. C'est avec peine qu'il a renoncé « au fatras scolastique des sept sacrements. » Du reste, homme ordinaire. Quand il improvise, au troisième mot il s'arrête. Quand il est irrité, « une telle violence l'emporte qu'il n'est plus maître de lui. Si, au contraire, quelqu'un l'approuve, il peut le conduire où il veut, comme un enfant [instar pueri) ''. »
Le portrait de Kuntz 5, est moins flatté encore : « Ce qu'il est, j'ose à peine le dire. » Un moment, grâce à l'intervention des Strasbourgeois, alors à Berne, il avait « paru un peu apprivoisé. » Mais bientôt il est redevenu « pire qu'il n'était. » Farel déclare qu'il ne vit jamais bête plus enragée {beluam rabiosiorem); « le visage, les gestes, les paroles, le teint, tout, dit-il, respirait la fureur. » Aussi Calvin pense-t-il qu'il est sous l'influence de quelque poison. Comment expliquer autrement cette haine violente (capital iter) de Kuntz contre les deux pasteurs genevois, et l'obstination qu'il met à leur nuire ? En attendant, ils sont de sentiments radicalement opposés. « Ceux qu'il choisit comme pasteurs, nous les jugeons dignes de la potence. » C'est une « bête féroce » {trucem bestiam!)1".
Le jugement est âpre. A travers la sévérité , l'irritation perce , et on se demande si ce n'est pas de la simple injustice. — Examinons un instant ce trait du tempérament de Calvin.
Pour cette nature droite, imperturbablement honnête, passionnée pour la vérité, si nerveusement impressionnable, et si perspicace en même temps à distinguer les erreurs, les fautes nuisibles à la cause évangélique, c'était un besoin de se laisser aller à ses impressions, de les exprimer à quelque ami : « Je ne puis m'empêcher (mihi temperare nequeo), dit-il lui-même, d'exprimer le sentiment de mon âme en paroles simples, de vive voix et par lettres 1 . » Et dans ces mêmes pages, il en donne un frappant exemple. Il blâme énergiquement Bucer (auquel il écrit) de sa conduite dans toutes les négociations relatives à l'accord sur la Cène. Certes, il respecte Bucer, il l'admire, mais enfin il faut qu'il lui dise ce qu'il pense, comme il le pense. Il « l'adjure » d'éviter tout scandale. L'intention
I Calvin à Bucer, 12 janvier 1538. Herminjard, IV, p. 344. — i. Tandis que Megander, Erasme Ritter et la grande majorité des ministres de l'Etat bernois soutenaient avec ardeur la doctrine de Zwingle, Sébastien Meyer et Pierre Kuntz se montraient favorables aux idées de Luther. (Herminjard, IV, p. 256, n. 7.)
- :i. Sébastien Meyer, né vers 1465 à Neuenburg, entre Baie et Brisach, fut d'abord professeur de théologie et prédicateur chez les Franciscains, à Berne, dès 1 5 18. Exilé de cette ville en 1524, il se retira à Schaffhouse, puis à Bâle (Herminjard, I, p. 306, n. 15), enfin à Strasbourg, où il devint diacre de l'église de Saint-Thomas (Ibid., 1, p. 456, n. 28), et il fut rappelé à Berne pour succéder à Berthold Haller, mort le 25 février 1536. (Ibid., IV, p. 236, n. 5.) — 4. Herminjard, IV, p. 344, 345. Opéra, Xb, p. 141- - ■>• Né vers 1480, dans un village des Alpes bernoises, il fit ses études à Wittenberg sous Luther et Mélanchthon, et fut nommé pasteur à lierne vers 1535. Herminjard, IV, p. 344, n. 18 et p. 381, n. 5. — 6. Herminjard, IV, p. 345, 346. Opéra, X'>, p. 141. — 7. Ibid., IV, p. 345. Opéra, X'\ p. 141.
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est bonne, « mais le procédé, il le réprouve complètement. » « Et moi, continuet-il, selon ma coutume, je te répondrai : si tu veux rendre Christ acceptable (plausibilem) à tous, il ne te faut pas cependant fabriquer un Evangile.... Tu semblés vouloir établir un royaume intermédiaire entre Christ et le pape '. »
C'est avec « gémissement» qu'il parle ainsi. Car Dieu lui en est témoin, il a le cœur, les entrailles déchirées (me disseri non modo toto pectore, sed ipsis qnoque visceribus), quand il se voit en désaccord avec les hommes pieux. Mais « tu es élevé dans l'Eglise du Christ à ce faîte, que beaucoup ont les yeux tournés vers toi. Et plus l'exemple est dangereux, plus il faut être circonspect »
Cette franchise, poussée jusqu'à la rudesse, est donc caractéristique des rapports qu'entretiennent entre eux ces grands chrétiens du seizième siècle. Et s'ils se parlaient ainsi entre amis, comment auraient-ils parlé moins franchement, moins rudement de leurs adversaires ?
Une question cependant se pose : Calvin, franc, rude, a-t-il été aveuglé de plus par la colère, jusqu'à en arriver à l'injustice et à la calomnie contre les pasteurs bernois ?
Un ami de Calvin, Grynée, prit auprès de lui leur défense. Donnant un nouvel exemple de cette rude franchise, que nous essayons de constater, il déclare au Réformateur de Genève que ses plaintes et celles de ses collègues excédent les Bernois. « Je crains que Satan ne vous interprète mal toutes leurs actions.... Ta lettre, très cher Calvin, est pleine de sentiments extrêmement hostiles. Ah ! Jésus-Christ ! qui nous donnera ce sentiment que nous soyons prêts à céder à un frère, pour le bien de l'Eglise, quelque chose de notre droit3 ? » C'est assez sévère.
Or ce défenseur de Kuntz ajoute : « Ses mœurs, pour dire ce que je sens, me déplaisent, elles sont trop d'un paysan. » Si bien qu'en réalité, Grynée se trouve non pas nier les faits, la rudesse (rudiiatem), l'expression menaçante [torvitatem), mais plaider les circonstances atténuantes. « Il faut penser, dit-il, au naturel de cet homme, au ciel, à la race, au pays où il est né, au milieu des Alpes. » Et il engage Calvin, né au milieu de la Erance, élevé dès sa jeunesse parmi les hommes instruits, à établir la comparaison entre eux deux. Il comprendra d'où vient la difficulté des rapports. En parlant, Kuntz fait des solécismes, des barbarismes, quoiqu'il n'écrive pas mal. Est-ce une raison pour le mépriser ? Grynée lui-même a dit à Kuntz qu'il était digne du bâton. Plus Calvin est versé dans la philosophie chrétienne (in Christo philosopliatus tam fœliciter), plus il doit s'élever au-dessus de tout cela et se faire tout à tous.
Grynée recommande à Calvin l'exemple de Farel qui, autrefois un peu(!) violent (feroculus), commence à devenir plus doux que Calvin. « Je t'en prie donc, mon Calvin, imite en ceci Farel, ton collègue, qui s'adoucit en vieillissant (mitescentem tant simul ac canescentem)... et efforce-toi de transiger avec ton frère
1. Herminjard, IV, p. 347, 348. Opéra, Xb, p. 142, 143. A propos du livre de Bucer contre l'évêque d'Avranches, il dit: rem esse indignissimam . — 2. Ibid., IV, p. 338-349. Opéra, Xb, p. 135-144. — •'!. Ibid., IV, p. 381.
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selon la douceur de l'esprit de Christ. Je t'en prie, par Jésus-Christ.... Adieu, mes chers cœurs {charissima pectora), frères très doux1. »
Fortes natures, en vérité, que celles de ces hommes à la parole souvent si dure, et au cœur souvent si tendre ! En réalité, Calvin avait été violent, surexcité. Mais son défaut n'était pas de voir mal, il voyait au contraire trop bien ; il éclairait les hommes et les choses d'une lumière trop crue. Calvin a plus d'une fois péché contre la charité, il ne péchait pas contre la vérité. Kuntz était bien un grossier personnage, animé d'un vrai fanatisme luthérien, bref, l'homme qu'il n'aurait pas fallu, en ce moment, à la tête de l'Eglise de Berne.
En effet, précisément à ce moment, Berne sentait se rallumer son désir, toujours mal éteint, de domination sur Genève.
Elle continuait à poursuivre avec beaucoup d'âpreté ses revendications au sujet de la souveraineté dans les terres de Saint- Victor et Chapitre. En même temps, son appui était assuré à tous ceux qui troublaient l'ordre à Genève, et créaient des difficultés au gouvernement. Lorsque Jean Philippe, celui qui, trois ans plus tard, finit par être condamné à mort, voulut se faire nommer, malgré le Conseil, capitaine-général, et vit, en punition, sa boutique fermée par les sceaux de l'Etat, les envoyés de Berne intervinrent en sa faveur. Lorsque Pierre Vandel, celui qui, dix-huit ans plus tard, devait être l'un des chefs de l'émeute des Libertins, eut failli déjà amener une sédition, et eut été emprisonné, de hautes influences, en particulier celle du bailli bernois de Ternier, le firent relâcher. Et l'on comprend que Gautier ait pu dire : « L'espérance, que les deux exemples que je viens de rapporter leur donnait, de trouver de la protection auprès des seigneurs de Berne, les rendait encore plus insolents 2. »
Mais c'était surtout sur le terrain ecclésiastique que Berne manœuvrait pour arriver à ses fins. L'importance donnée par elle à l'affaire Caroli aurait déjà suffi pour trahir son état d'âme. Elle avait, il est vrai, fini par concéder aux pasteurs genevois un brevet d'orthodoxie. Mais elle n'en écrivit pas moins à Farel et à Calvin sa lettre brutale du i3 août i53y; et ses baillis de Gex et de Ternier n'en interdirent pas moins aux ministres de leur ressort toute communication avec les ministres genevois 3.
Mêmes tergiversations dans l'affaire de la confession de foi. Les ambassadeurs bernois tiennent des propos de nature à justifier la résistance. Berne désavoue ses ambassadeurs, mais les renvoie à Genève * !
Finalement toutes les précédentes difficultés se transforment en une autre difficulté relative aux cérémonies.
1. 4 mars 1538. Herminjard, IV, p. 380-384. Opéra, X'\ p. 158-161. — 1. Gautier, II, p. 544- H fait dater les » trois ans » et les dix-huit ans » de 1537. — •'!. Calvin à Bucer, 12 janvier 1538. Herminjard, IV, p. 349 et n. 36. Opéra, Xb, p. 144. — '1. « Demandata est illis ipsis provincia unde malum ortum fuerat. Calvin à Bucer, 12 janvier 1538. Herminjard, IV, p. 341. Opéra, Xb, p. 138.
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Il y avait différence entre les cérémonies de Berne et de Genève. — A Berne, on fêtait Noël, Pâques, l'Ascension et Pentecôte. A Genève, on ne célébrait aucune de ces fêtes. — A Berne, on se servait, pour les baptêmes, de baptistères et, pour la sainte Cène, de « pain non levé, qu'on appelle oblyes '. » A Genève, pas de baptistère, et du pain ordinaire.
Berne se mit donc à réclamer des Genevois la Conformité. Dès le 5 mars', elle avait averti le Conseil qu'afin de régler la question elle convoquait un Synode à Lausanne, pour le dimanche de mi-Carême. Le Conseil saisit avec empressement l'occasion admirable, qui lui était offerte, de combattre les Réformateurs, en se couvrant de l'autorité bernoise, et immédiatement (11 mars), sans consulter personne, il décida, comme nous l'avons vu, l'adoption des cérémonies bernoises3. Cornélius, qui excuse Berne, et déclare qu'elle avait écrit sans mauvaise intention, reconnaît cependant tout ce que la conduite du Conseil de Genève avait de coupable : « On a tout à fait le droit d'être choqué que, à Genève, tout de suite, une décision conforme au désir de Berne, donc une décision en matière ecclésiastique, soit prise, sans que les représentants de l'Eglise puissent dire un mot. On passe par dessus leur tête. — En décidant aussi promptement cette question ecclésiastique, sans s'assurer l'approbation des pasteurs, même sans demander leur avis, et sans les laisser émettre leur opinion, on agissait contre la coutume, le droit, les convenances, on faisait subir une humiliation aux représentants de l'Eglise, humiliation d'autant plus sensible que l'intention de les humilier était plus claire, plus manifeste '". »
Ainsi, à propos de différences cérémonielles plus ou moins futiles, se dressait la grosse question de l'indépendance de l'Eglise. Faisant litière, même de l'autonomie politique de la cité, le parti opposé aux Réformateurs acceptait précipitamment la suzeraineté de Berne, afin de pouvoir imposer sa suzeraineté à lui à l'Eglise des Farel et des Calvin. Après la lutte contre la liberté d'excommunication, et la lutte contre la liberté de la chaire, c'était la lutte contre la liberté, tout court.
Il n'y avait pas de méprise possible. Calvin n'était pas un fanatique des cérémonies. En ce même moment il publiait ses idées dans la Préface du Catéchisme latin0, imprimé en mars 1 538. Il s'élevait contre la «pédanterie » de ceux qui s'attachent « à l'exacte conformité des cérémonies» ; et il déclarait « indigne de nous d'introduire dans les choses où le Seigneur nous a laissé l'usage de notre liberté, pour le plus grand avantage de l'édification, une conformité servile qui n'édifie pase. » — Mais Calvin était un fanatique de l'autonomie de l'Eglise, et, sans se préoccuper beaucoup ni de la conformité, ni de la non-conformité, il réclama une décision ecclésiastique, prise par un grand Synode '. — Or c'est là ce que ne voulaient ni Berne, ni le Conseil de Genève.
i. Roset, p. 250. — 2. Cette date, V martii, est donnée par M. Herminjard, IV, p. 403, n. 1. Les éditeurs des Opera,X.b, p. 179, ont lu XII martii. Roget, I, p. 81, dit: 10 mars. — Herminjard, IV, p. 403, n. 2. — \. Cornélius, p. 160, 170. — •*>. Le Catéchisme français, p. i.xxxi et p. 146. — 6. Ibid., p. 142- — 7. M. Heiz dit : « Calvin était décidé à défendre la liberté de son Eglise contre une Eglise étrangère
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR
Nous avons déjà constaté l'étrange précipitation du Conseil, le 1 1 mars. Berne, qui n'avait pas encore connaissance de cette décision, écrivit de nouveau, le 20 mars, pour préciser le sens de la convocation du Synode de Lausanne, fixé au 3i mars. Il s'agissait pour les prédicateurs genevois de venir non pas discuter, mais se soumettre. Ils doivent en effet premièrement accorder « de se conformer avecque les Bernois touchant les cérémonies... sy cella ne précède, ylz ne seront point admis i. »
Malgré tout, Farel et Calvin se rendent à Lausanne2, et nous laissons à un historien, aussi peu suspect de partialité en leur faveur que Cornélius, le soin de juger la conduite de nos Réformateurs en cette circonstance solennelle.
« S'ils avaient voulu user contre Berne de leur influence sur leurs nombreux amis du Synode, en particulier sur Viret et Fabri, les décisions de l'assemblée n'auraient certainement pas été aussi unanimes en faveur des demandes bernoises. Nous pouvons au contraire admettre que c'est précisément à leur influence que ce résultat pacificateur fut dû3. » Et cette impression, qui ressort de l'étude des actes de la conférence, est confirmée par un fragment de Froment : « Farel et Calvin... layssèrent cela sans résister en face. Car plusieurs, s'ils eussent veu qu'ilz eussent tenu ferme, n'eussent pas consenti, ains eussent plus tost enduré d'estre deschassés4. » • — Cornélius ajoute : « Si l'on compare les décisions de Lausanne, avec les concessions que Calvin et Farel firent plus tard à Zurich, on voit qu'elles sont presque identiques : dans les deux cas, les baptistères subsistent, ainsi que le pain non levé, mais à la condition, clans les deux cas, qu'il sera rompu; les quatre fêtes sont concédées. Seulement à Lausanne, on demande l'indulgence pour ceux qui, pendant ces fêtes, travailleront un peu, sans mauvaise intention, tandis que, à Zurich, les Réformateurs demandent la complète liberté du travail. Evidemment, le point de vue des Réformateurs est ce qu'il a été et ce qu'il sera ; ils ne veulent pas en arriver à une rupture avec Berne : ils veulent seulement l'indépendance de l'Eglise d'une façon générale, et ici, à Lausanne en particulier, ils veulent affirmer l'indépendance de l'Eglise de Genève 5. »
comme contre son propre gouvernement. A une union, qui respecterait la liberté de l'Eglise genevoise et la mettrait sur le même pied que les autres, il ne s'est jamais opposé: il l'a au contraire cherchée.»
{Article ci le.)
1. Herminjard, IV, p. 403 et n. 2. Opéra, X\ p. 179. — -2. Le jour même où le Synode s'ouvrait à Lausanne, un Bernois aussi distingué par ses talents et son caractère que par sa situation, Nicolas Zurkinden, en ce moment bailli à Bonmont, s'exprimait ainsi, dans une lettre à Calvin, sur la passion de son gouvernement pour la conformité : Au sujet des demandes pressantes des nôtres relatives à l'accord avec nos cérémonies, tu sais ce que j'en pense.... Calvin, très doux (suavissinie). On ne s'efforce pas de corriger le mépris de Dieu par tant de vœux et de menaces, qu'on n'en dépense pour nos inepties.... Je suis étonné, au delà de toute mesure, qu'on vous presse tellement, alors que les Zurichois célèbrent la Cène assis, et non, comme nous, en passant; eux invitent à saluer la vierge Marie par le bruit des cymbales, pas nous. Je passe sous silence l'observation des fêtes, dans laquelle il y a, entre eux et nous, plus d'une différence. » (31 mars 1538.) Herminjard, IV, p. 407. Opéra, X'\ p. 184. — Cornélius, p. 171. — i. Ibid., p. 171, n. 4. (Manuscrits d'Antoine Froment). — ;i. Ibid., p. 172.
l'exil
Conformément aux instructions bernoises, les Réformateurs n'avaient pas parlé au Synode même. Seulement, quand les sessions furent closes, ils entrèrent en pourparlers, tout particulièrement avec Kuntz. C'est alors qu'ils demandèrent l'ajournement des décisions jusqu'au prochain Synode de Zurich1.
Pourquoi, encore une fois ? Cornélius le dit parfaitement. « L'Eglise de Genève se soumettrait-elle à Tordre de l'autorité politique et à la pression de Berne, ou bien suivrait-elle le conseil d'une assemblée ecclésiastique? Or Calvin maintenait son idée : il voulait bien se soumettre, mais il voulait se soumettre à une autorité ecclésiastique. De plus, il se réservait de sauvegarder, dans la forme de sa soumission, sa dignité et celle de son Eglise ; et c'est à cela que l'Eglise générale [Gesamt Kirche) devait donner son approbation et son appui moral 2. »
Impossible de justifier d'une façon plus éclatante la conduite sage et, en l'espèce, libérale de Calvin. Grâce à lui, le conflit pouvait être apaisé. « Si à la place de Kuntz, un homme, comme autrefois Megander, eût été à côté du Conseil bernois, on peut penser qu'à ce moment, sinon plus tôt, il y aurait eu entente entre Berne et les prédicants.... Tout était entre les mains de Berne3. »
Berne ne voulut pas. Dès le i5 avril, elle notifia « la conclusion » du Synode de Lausanne au Conseil de Genève, et, tout en disant que « la dissension n'est de sy grosse importance qu'elle puisse nuyre à la vérité, » elle pria Calvin et Farel 4 de «accorder à la dite conclusion,... de baptiser sur le baptistère, usant en la Cène de nostre Seigneur du pain azime, et observant les quatres festes. En ce vous plaise, pour l'amour de nous et pour le bien d'union entre nous condescendre, non suspendant l'affaire jusque a la journée qui soy tiendra à Zurich ■'. » Le sort en était jeté.
Le vendredi, 19 avril, fut le grand jour. Le Conseil semble être resté en séance toute la journée.
Il a en mains « la missive, » la fameuse « missive » de Berne. Il la « montre » à Farel et à Calvin, il la leur « lit, » et sans se laisser arrêter par la demande des pasteurs de ne « volloyr fère chose de noveau » jusqu'au Synode de Zurich, il
1. «Tout ce que nous lisons sur la conduite de Calvin dans les semaines suivantes, nous montre qu'elle a été sans reproche. Le 31 mars, il va au Synode bernois réuni à Lausanne, bien que les Bernois ne veuillent l'admettre au Synode que si d'abord il cède à leurs exigences. Il attend que les délibérations particulières commencent, auxquelles il sera admis, et il ne fait aucun effort pour influencer les pasteurs
vaudois; il se déclare prêt à céder, si on attend jusqu'au Synode de Zurich A son retour, il n'est pas
question d'un rapport de sa part au Conseil. Mais cela ne suffit pas pour justifier l'accusation de Cornélius « d'un dépit qui va jusqu'à la révolte. » [Cornélius prétend que le Conseil interpréta ainsi leur silence, p. 173.] Car s'il n'y eut pas de rapport, c'est qu'il ne fut pas demandé ; s'il avait été demandé et refusé, les procès-verbaux le diraient. » (Heiz, Article cité.) — 3. Cornélius, p. 173. — 3. Ibid., p. 174. — i. « Aux trèsdocts nous trèschiers, singuliers amys et frères Jehan Calvin et Guillaume Farell, ministres.... » « On remarquera que pour la première fois, dans la correspondance de Berne (voir plus loin, p. 281 , n. 4), le nom de Calvin est mis avant celui de Farel. » Kampschulte, p. 311. Opcra, X\ p. 185 et n. 1. — •'>. Herminjard, IV, p. 414, 415.
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR
se hâte1, il se déclare maître de la chaire, maître de la table de communion. — Voici pour la chaire : Coraud 2, le collègue de Farel et de Calvin, ayant blâmé le gouvernement, le Conseil lui interdit (ce 19 avril) de prêcher «plus, jusque àz ce que le droyt soy tenus des parolles par luy proférues. » S'il ne veut obéir au sautier, « qu'il soyt détenus en prison3. » — Voici pour la sainte Cène : « Rèsoluz que l'on doyge suyvre àz laz forme de la dicte missive, spéciallement touchant laz Cenne. » Et encore: « az esté résoluz que laz cennaz se fasse, s'il est
1. Rilliet ajoute : « Craignaient-ils en discutant de nouveau le sujet avec eux, de les trouver plus disposés qu'ils ne le désiraient à entrer en arrangement, et de perdre ainsi l'occasion de les tenir en échec ? Cela ne serait pas impossible, car le refus de Farel et de Calvin n'avait rien d'absolu, et ils s'étaient déclarés prêts à conférer, sur la question des « cérémonies, » avec les autres Eglises suisses; ce qui aurait plus ou moins protégé leur indépendance, en leur permettant de se joindre à des résolutions prises en commun au lieu de se ranger aux injonctions de Berne. » Le Catéchisme français, p. lxxxvii, lxxxviii. — 2. On trouve le nom d'Elie Coraud écrit de toutes les façons possibles: Coirault, par la liste des « ajournés; » Couraud, par Froment; Coraux, parle bailli du Chablais; Couraulx, Coraulx et Coreau, par les secrétaires du Conseil ; Curaud, par Pierrefieur ; Courau, par d'Argentré ; Choraudus, par Fabri ; Couraux par Toussain ; Corot, par la chancellerie de Berne, etc. Il signe lui-même Coraldus (Herminjard, V, p. 94), et
q^vKmv^ Y^^/bf^f^1 if* -^^^ <^-^- fc^yk
Facsimilé de l'écriture et de la signature de Coraud. (Archives de Gotha.)
apparaît le quatrième sur la célèbre liste (voir Bulletin, X, 1861, p. 36) des « ajournés » après l'affaire des Placards (1534). C'était un moine Augustin, ardent et éloquent, qui, dès 1533, avait été admonesté par la Sorbonne, et même « détenu chez l'évesque de Paris. » (Herminjard, III, p. 146, n. 2.) Il était déjà âgé. Il put cependant prendre la fuite, et atteindre Bâle, à la fin de l'année 1534. Là, nous apprend Calvin, il perdit la vue. [Opéra, IX, p. 892.) — Nous le trouvons pasteur à Genève, au moment où Calvin commence à organiser l'Eglise. (Bèze, Vie de Calvin, 3e édit, Opéra, XXI, p. 126.) Kampschulte. I, p. 292, n. 3, conteste à tort l'indication de Bèze; il confond Elie Coraud, avec un nommé Victeur Coraulx. (Herminjard, IV, p. 114, n. 9.) " En icelluy hospital, raconte Froment, «fust mitz ung prescheur, qui ne voyet goutte, nommé Couraud, sçavant homme et beau prescheur. » (Ant. Froment, Actes et gestes de Genève, édit. Revilliod p. 238.) Il resta étroitement uni à Calvin et à Farel. Déjà le 13 juillet 1537, il fut blâmé par le Conseil (Herminjard, IV, p. 298, n. 7) pour certaines observations. (Quant à la suite de la vie de Coraud, voir plus loin, Liv. III, ch. IL 2e partie, § 1.) — .'!. Registres dit Conseil, vol. 32, f. 32v. Voir Herminjard, IV, p. 416, n. 3. Annales, p. 224. Cornélius, p. 175, note.