TROISIÈME PARTIE
Strasbourg et la Réformation.
EUREUSEMENT, un coin de ce Strasbourg, encore moyen âge et déjà Réformation, est assez bien conservé : installons-nous. L'Hôtel de France est une vieille maison canoniale, toujours reconnaissable à quelques fenêtres presque carrées, autrefois divisées par une « croisée, » dont les quatre points d'attache n'ont pas encore complètement disparu1.
Vis-à-vis, est la vieille église qui porte le nom presque ironique de Saint- Pierre-le-Jeune 2 {Page 3 19), un amas incohérent, mais combien pittoresque! de petites chapelles accrochées à la nef ou au chœur, de vieilles bâtisses, à toutes les hauteurs, sur tous les plans, dans tous les styles, et de toutes les dimensions. « En pénétrant par la petite porte, à côté de la pharmacie de « la Fleur, » Ton est subitement transporté à plus de six siècles en arrière. Par un étroit passage, entre des murs antiques garnis de contreforts, Ton arrive dans le cloître, situé au nord de la nef, où l'on remarque encore quelques charmantes colonnettes du onzième et du douzième siècle 3. » Bientôt on est dans la chapelle des Zornk, une des familles célèbres de Strasbourg, et dont l'histoire est mêlée d'une façon intime, et quelquefois sanglante, à l'histoire politique de la cité. De vieilles
1. « Jusqu'à la Révolution, la maison fut habitée par les chanoines de Saint-Pierre-le-Jeune ; peu après nous y trouvons l'auberge : A la pièce de quinze sols (on y dînait sans doute à ce prix modique), qui fut convertie, en 1827, après la restauration de l'ensemble, en l'Hôtel de France. » Seyboth, p. 17. — 2. Il est possible que, dans quelque temps, elle ne le mérite que trop; on procède en effet à sa restauration.... Qu'aurait dit Capiton, en voyant réapparaître, dans ce luxe de couleurs et de dorures, toutes ces statues ? Peut-être ce que m'a dit un des plus fidèles Strasbourgeois actuels : « Tout homme de goût est saisi d'horreur en voyant ce chef-d'œuvre d'un architecte badois moyenâgeux, ces murs peints en rouge et blanc, qui déjà coulent sous l'influence des brumes d'hiver, et ces pauvres statues de saints, si beaux en grès des Vosges, auxquels on a mis des robes vert-pomme et vermillon, avec des couronnes d'or sur la tête. » — Voir: Urkundliches tiber die Jung-Sankt- Peter- Kir che und Gemeinde. I. Theil, 1888, p. 6. — 3. Seyboth, p. 47. - 4. Un témoin curieux de ces fameuses querelles des Zorn avec les Mullenheim, était l'ancien Hôtel de ville, la Pfalz {Page 375), avec ses hauts pignons, ses tourelles élancées, qui s'élevait sur l'antique place Saint- Martin, (puis Marché-aux-herbes, puis place Gutenberg). On avait choisi un terrain neutre et on aurait même établi deux escaliers, l'un pour chaque parti, qui ainsi ne se rencontraient que dans les salles de séance. L'édifice fut restauré en 1501. Seyboth, p. 53 1 . L'histoire des deux escaliers est contestée dans Strassburg und seine Bauten, Iwrattsgegeben vont Architckten- und Ingenieurverein fur Elsass-Lothringen, 1894, p. 256.
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tombes, dont la plus récente date de i5o5, sont dressées contre les murs : évêques, chanoines, chevaliers, et une ou deux domicellœ égarées, se tiennent debout et vous regardent. Et quand on revient sur la place, sortant de cette ombre, non
Saint-Pierre-le-Jeune. (p. 318.)
seulement des cloîtres et des chapelles, mais du temps et de l'histoire, on est initié ; la vue et l'imagination sont au point.
Il n'y a plus qu'à se promener sur la place, entre l'église et la demeure canoniale. Avec ses arbres, elle a conservé un peu et même beaucoup de son vieil aspect claustral et recueilli. La rêverie y est singulièrement facile. Qui donc passe avec la robe et le bonnet de docteur, se dirigeant, à pas graves, vers l'église ? C'est Capiton, le premier pasteur de Saint-Pierre-le-Jeune. Nous étions en plein moyen âge : nous sommes maintenant en pleine Réformation.
Rendons-nous immédiatement à ce que l'on peut considérer comme son berceau, la chapelle Saint-Jean, dans la cathédrale.
Au XVIe siècle le plus simple aurait été de passer par le grand portail latéral, dit de Saint-Laurent, et si nous nous étions présenté, le 9 novembre 1 5'23 , à huit heures du matin, nous n'aurions pas été seul. Toute la place était remplie d'une foule bruyante, excitée, qui saluait de ses cris... le cortège nuptial d'Antoine Firn,
curé de Saint-Thomas ! Nous avons une lettre de Nicolas Gerbel, écrite le même jour, à l'heure même, et qu'il faut lire : « Maître Antoine, ancien curé de Saint-Etienne, maintenant pasteur à Saint-Thomas, a vécu pendant plusieurs années avec une personne, qui habitait chez lui, selon l'immoralité papistique. Il s'est marié avec elle il y a quelques jours. Il a annoncé son mariage au peuple publiquement du haut de la chaire. Aujourd'hui, au moment même où j'écris, devant la porte de la chapelle Saint-Laurent, après un discours du D1 Zell au peuple pour recommander le mariage des pasteurs, le cortège nuptial s'avance: deux respectables mères de famille conduisent la fiancée et une foule de toute classe, témoignant une extraordinaire satisfaction, forme la suite. C'est huit heures du matin, et bien que ce soit sitôt, une foule accourt pour voir ce spectable nouveau, inouï. Les papistes murmurent; les chrétiens tressaillent de joie. Du milieu du peuple une voix crie: « Il a bien fait ! Dieu lui accorde mille bonnes années ! » Crois-moi, beaucoup suivront cet exemple, qui déjà, il y a quelques mois, se sont fiancés à de jeunes filles1. »
Mais laissons la foule, faisons le tour et entrons par le grand portail. Le bas côté de gauche conduit directement au transept nord, à gauche du chœur. C'est ici la plus vieille partie de la cathédrale, la partie romane. En face de nous, et, dans l'axe du bas côté, est une porte gothique, qui par cinq marches nous fait descendre dans une chapelle plus petite, plus abaissée, la chapelle Saint-Jean. A droite est la tombe de l'évêque Conrad de Lichtenberg ; en face est l'autel, qui se voit déjà du bas côté. Devant cet autel a été célébré, en 1524, la première « messe allemande, » c'est-à-dire le premier acte de culte protestant.
Pourquoi ici? Dans les cathédrales du moyen âge, il y a en général deux églises distinctes : celle du clergé, qui a son centre dans le chœur, et qui est d'ordinaire fermée par un jubé, et l'autre, l'église de la communauté paroissiale, rattachée à la cathédrale. Le centre de l'église de cette communauté était la chapelle Saint-Laurent, à gauche du transept ; de là le rôle que cette chapelle joue dans les origines de la Réformation strasbourgeoise. Ce fut l'église de Geiler de Kaysersberg, puis de Mathieu Zell2.
Mais, la foule accourant de plus en plus, cette chapelle se trouva trop étroite. On lui adjoignit la partie adjacente du transept, ainsi que la chapelle Saint-
I. Voir \V. Horning, Kirchenhistorische Nac/ilese oder Nachtrage su den Beitrâgen sur Kirchengeschichte des Elsasses, etc., 1891 (d'après Adam, Vitae theologoruin, Art. Zell). — 2. Elle n'existe pour ainsi dire plus, car, en 1698, elle fut divisée en deux sacristies. Mais son magnifique portail subsiste, représentant le supplice de son patron. Et c'est le lieu de citer au moins le nom de l'homme qui le fit construire et dont l'histoire est inséparable de l'histoire de Geiler, de Sturm et de la ville, Pierre Schott, « incontestablement le premier personnage de la République à la fin du XVe siècle.... Sous son administration fut rédigée la dernière constitution de Strasbourg, en 1482.... Il eut la principale part à l'érection de l'office de prédicateur, et il ne recula devant aucun sacrifice pour en assurer la durée. Enfin la chapelle de Saint- Laurent [pas celle qui porte ce nom aujourd'hui, mais celle qui sert de sacristie, et qui est décorée du portail où se trouve représenté le martyre de Saint-Laurent], construite du temps qu'il était directeur de la fabrique de la cathédrale, est un monument de son zèle et de sa piété.... L'une des trois filles de Schott devint la grand'-mère du fameux Jacques Sturm. » Dacheux, p. 285.
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Martin (i52o); et c'est cet ensemble de locaux, pour lesquels l1 autel de Saint- Jean était facilement visible, qui finit par prendre le nom général de chapelle Saint-Laurent1.
L'autel de Saint-Jean! c'est donc à ses pieds qu'a jailli la source du culte réformé, de ce fleuve liturgique qui allait féconder tant de terres chrétiennes et protestantes, Genève, et toute la France. Ces eaux sont arrivées jusqu'à nous, bien que, il faille le reconnaître, dans ce long parcours, qui devait les porter de toute la messe avec ses superstitions au simple sermon avec ses abstractions, elles aient perdu quelque chose de leur saveur et de leur richesse 2.
Et cependant plus importante que la chapelle Saint- Laurent est l'église Saint-Thomas 3, le vrai centre du protestantisme strasbourgeois au seizième siècle. (Pages 322, 323, 325.)
Comme autour de Saint-Pierre-le-Jeune, ici aussi, il y a une place entre l'église et les maisons canoniales, qui non seulement bordent la place, mais s'étendent dans quelques-unes des rues voisines ''. Il y avait vingt-quatre prébendes.
Après la place qui borde l'église de Wittenberg, où furent affichées les fameuses thèses de Luther, après la rue des Chanoines, à Genève, où habita Calvin, rien, dans le monde de la Réformation, n'égale l'intérêt qu'offre la place de Saint-Thomas. (Page 322.) Elle est plus importante que la place du Munster à Zurich. Non pas que, personnellement, les Réformateurs de Strasbourg aient été supérieurs à Zwingle. Mais ici il y eut plus que quelques hommes : il y eut un esprit, l'esprit de la conciliation entre luthériens et réformés.
La vieille église, commencée en io3i, remaniée de siècle en siècle, avec sa tour carrée caractéristique (en partie du douzième siècle, en partie du quatorzième), se dresse, non pas un simple édifice, mais, comme Saint-Pierre-le-Jeune et presque toutes les églises de cette époque, une réunion intéressante d'édifices, romans et gothiques, preuve de la vie de ces pierres, qui se pliaient à tous les goûts, et s'accommodaient à tous les nouveaux besoins comme à toutes les idées nouvelles. — En dedans (écrit un de ses admirateurs, il faut dire un de ses amis, qui a vécu avec elle, éruditement et cordialement, pendant des années), « la nef, de i33o, est une œuvre admirable, qui doit exciter l'étonnement, non seulement des connaisseurs, mais de tous les spectateurs, dont l'œil est capable de saisir la beauté et la hardiesse des formes5. » C'est l'écolâtre Erlin, qui érigea ces pilastres si
1. Julius Smend, Der erste evaiigclische Gottesdienst in Strassburg. 1897. p. 15-17. — 2. Voir plus loin. — 3. « La plus importante, par ses dimensions, après le Dôme, » Strassburg und seine Bauten, p. 241 ; « le plus intéressant de nos temples après la cathédrale, » dit Schmidt, p. 115. — 4. « Longtemps les chanoines de Saint-Thomas avaient vécu en commun, comme ceux du grand chapitre; au quatorzième siècle, ils partagèrent leurs revenus en prébendes, et allèrent habiter des maisons, ou cours claustrales, situées dans le voisinage de l'église, et dont plusieurs portent encore les traces de leur antiquité. » Schmidt, p. 117. — 'i. L. Schneegans, L'église de Saint-Thomas à Strasbourg et ses monuments, 1842, p. 126, 128.
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élégants, si hardis, si souples, si légers, et dont la force soutenait la plus énorme et la plus lourde des charpentes. Les piliers d'Erlin sont dignes du portail d'Erwin1. Privé de Saint-Thomas, Strasbourg ne serait pas plus Strasbourg que s'il était privé de sa cathédrale.
C'est Saint-Thomas qui a fait la Réformation, par l'action de ses principaux chanoines, par sa transformation en un riche foyer, d'où sortirent les idées sages, les volontés fermes, les sentiments modérés, les systèmes pédagogiques, avec tous les hommes et toutes les ressources pour exécuter toutes les réformes 2.
La Réformation strasbourgeoise s'était opérée sous l'impulsion démocratique. Le rôle du gouvernement fut de modérer le mouvement , quelquefois le retenant, quelquefois le favorisant.
Strasbourg religieux profita de la merveilleuse sagesse de Strasbourg politique 3.
Mais si le peuple fut la force, et si le gouvernement fut la sagesse, Saint-Thomas fut l'esprit, l'idée, la conception directrice.
Tout de suite le Chapitre avait été divisé, et la majorité avait accepté la Réforme. Dès i528 et 1529, grâce au gouvernement, la lutte entre les deux partis
1. L. Sch neegans, Ibid., p. 63. ■ — 2. Dr G. C. Knod, Die Stiftsherren von St. Thomas zu Strassburg (ij 18-1548). Ein Beitrag zur Strassburger Kirchen- und Schulgeschichte, 1892. — 3. La population était divisée en trois classes : les nobles, répartis en dizaines, plus tard réduites à une seule, et qui avaient le droit de bourgeoisie; les bourgeois, obligés de s'affilier aux tribus des corps de métiers, restant ainsi mêlés aux artisans ; les artisans, répartis en tribus dont le nombre a varié de dix à vingt-huit. Les maisons, propriétés communales affectées à ces tribus, étaient les « stuben. » Le Magistrat se composait des trois Conseils, les XIII, les XV et les XXI, nommés à vie et qui formaient le gouvernement permanent, et du Grand et du Petit Sénat. Tous ces Conseils étaient formés de nobles et de plébéiens. Uammeistre (un plébéien) exerçait le pouvoir exécutif et ne pouvait être réélu qu'au bout de cinq ans. Il convoquait le Sénat, lui soumettait les affaires, votait le premier. Enfin, quatre stettmeistres (nobles) présidaient le Sénat, chacun pendant trois mois, durant lesquels il était le stettmeistre-régent. Telle était la constitution de 1482. Voir Dacheux, Pièces justificatives, n° X, p. LXXXV-LXXXVII. Les origines de cette constitution remontent à l'année 1334. (Voir Schmidt, p. 35 et ss.; p. 54). Uammeister ou ammanmeister était le maître des métiers. Ce mot vient d'un ancien mot allemand anima, travail, d'où amman, ouvrier. /bu/., p. 32 et n. 2. — Cette constitution admirable était jurée, chaque année, lors du renouvellement du Sénat, au mois de janvier, par la bourgeoisie entière réunie devant la cathédrale. Le jour où cette cérémonie avait lieu s'appelait le Schwoertag, et la charte elle-même le Schwoerbrief. Ibid., p. 54, 55 et n. 1.
Saint-Thomas, (p. 321.)
Saint-Thomas, (p. 321.)
était terminée. Chacun gardait sa liberté, mais les chanoines catholiques ne résidaient pas en ville. A partir de i52o, et sous la direction de Bucer, la grande transformation acheva de s'accomplir, peut-être l'œuvre la plus importante du grand et habile Réformateur. La messe est abolie. On commence à enseigner les mathématiques, la poétique. Bédrot, le professeur de grec, est nommé chanoine, i52g, le premier chanoine présenté par le Magistrat. Il mourut en 1 541
Dix ans plus tard, en 1 53g, paraissait le Statut municipal, du 9 septembre2. Désormais les vingt-quatre canonicats ne devaient plus être des sinécures. Ils étaient destinés à des travailleurs, dont un examen solennel aurait attesté les connaissances, et qui seraient capables de servir l'Eglise, soit comme pasteurs, soit comme professeurs. Il fallait aussi souscrire à la Confession de foi, dite Tétrapolitaine3.
C'est au nom de Christ, dans l'intérêt des âmes, de l'Eglise et de l'école, que le Chapitre de Saint-Thomas avait ainsi résigné ses privilèges. Mais à ce moment même, Saint-Thomas restait bien strasbourgeois, c'est-à-dire une institution ancienne et moderne, où tout s'allie, se combine, s'unit, se tempère. Précisément parce qu'il fait toutes les concessions, Saint-Thomas conserve, avec un soin jaloux, son autonomie, sa vie propre. Les nouveaux chanoines passent un examen, mais c'est le Chapitre qui se nomme lui-même. Il demeure une corporation religieuse, spirituelle. C'est une institution plus originale qu'une Eglise, plus originale que le Munster lui-même, la cathédrale. C'est une institution plus vivante, qui façonnera à son image, par une instruction constante et puissante, non seulement des pierres, ce qui est facile, mais des esprits et des cœurs, les esprits de beaucoup d'élèves dans les écoles, et les cœurs de beaucoup d'auditeurs dans les temples de la cité protestante.
Presque tous les Réformateurs de Strasbourg ont habité les maisons canoniales qui sont là, sur la place, plusieurs bien conservées. Il n'y a qu'à se promener, un moment, à l'ombre des arbres : nos personnages ne peuvent manquer de passer, l'un après l'autre, devant nos yeux.
Voici précisément un ecclésiastique à la démarche très ferme : c'est le grand prédicateur populaire, Matthieu'' Zell {Page 326), maître Mathis, comme le peuple l'appelle.
Il est né, le 21 septembre 1477, à Kaysersberg, patrie adoptive de Geiler. Après être entré au service militaire, il en sortit bientôt, et étudia à Fribourg
1. Dr G. C. Knod, p. 6. — 2. Ibid., p. 26. « La cession définitive de l'Eglise et de ses revenus aux protestants fut confirmée, en 1549, par l'évêque Erasme; la propriété leur en fut garantie par la paix de Munster et la capitulation de 1681. » Schmidt, p. 117. — .'î. C'est-à-dire présentée à la diète d'Augsbourg (1530) par les quatre villes: Strasbourg, Constance, Memmingen et Lindau. — 4. Et non Matthias. Il avait l'habitude de signer Matthaeus. Ernest Lehr, Mattliieit Zell, le premier pasteur évangélique de Strasbourg {1477-JJ48), et sa femme Catherine Sclmts, 1861, p. 10. Voir Erichson, Maftlurus Zell, 1878; Bulletin, X, 1861, p. 26.
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en Brisgau. C'est là qu'il rencontra Capiton, Urbain Rhégius, Jacques Sturni, plus tard célèbres comme protestants, et J. Meyer d'Eck et Jean Faber, plus tard célèbres comme catholiques, l'un, futur adversaire acharné de Luther, l'autre, futur conseiller du roi Ferdinand. Il forma avec eux une petite société de « novateurs *. » Il devint recteur de l'Université le jour même où Luther affichait ses thèses à Wittenberg, le 3i octobre 1 5 1 7 . Appelé, en i5i8, en qualité de curé de la chapelle de Saint-Laurent, il conserva cette fonction, pendant trente ans, jusqu'à sa mort, en 1548.
Dès le début, se trouvant confesseur épiscopal [yicarius in pœnitentiis), il témoigna sa pitié pour le pauvre peuple, en l'absolvant gratis. « Je les expédiais lestement, dit-il, sans les traire ni les écorcher (sie auch nit gemolken und geschvoepft). » Cela déplut 2 fort au fisc de l'évêché. Bientôt Zell fut sous l'influence des livres de Luther3: « Ces écrits, disait-il, je les ai lus et relus, et j'y ai conformé ma prédication, sur tous les points où je les ai trouvés vrais''. » Il attaqua les indulgences, le purgatoire. Le clergé s'irrita. Mais Zell avait une vie irréprochable, un désintéressement absolu, et le Magistrat le soutenait. En i52i, il prêche ouvertement l'Evangile 5, expliquant l'Epître aux Romains. La popularité du hardi prédicateur ne fit que grandir, et la chapelle de Saint-Laurent devint trop étroite. Il se transporta dans la grande nef ; mais les chanoines lui interdirent de monter dans la chaire de Geiler, fermée par un grillage et une porte. Alors les menuisiers d'une rue voisine (Knrbengasse ou du Maroquin)6, fabriquèrent vite une chaire mobile en bois, et, pour chaque sermon, ils l'appor-
Abside de Saint-Thomas et entrée du cimetière, (p. 321.)
1. Lehr, p. 12-14. — i. Ibid., p. 18. — Ces livres avaient été, dès le début, répandus à profusion, en particulier par Nicolas Gerbel, greffier du Grand Chapitre de la cathédrale. « Nulle part les écrits du moine saxon ne furent aussi promptement connus qu'à Strasbourg. » Bulletin, XXIII, 1874: « Les débuts de la Réforme à Strasbourg, » p. 482, 483. — 4. Lehr, p. 19. — 5. Il n'était pas absolument le premier. Le premier fut Pierre Philippi, curé de l'église collégiale de Saint-Pierre-le-Vieux. En 1 52 1 , Tilman de Lyn, du couvent des Carmes, publia un mémoire justificatif, « qui est le plus ancien document de la Réformation à Strasbourg. » Bulletin, XXIII, p. 483 et 484. — <». Kurdewan-, Kurdevvener-, Kurwen-, et Kurbengasse, sont des modifications du même mot Kttrdeivan, cuir de Cordoue. Ce mot a été traduit en français d'abord par Cordouan (de Cordoue), et puis par l'équivalent Maroquin (du Maroc).
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taient et la dressaient1. Cependant, en i523, la chaire splendide et haute s'ouvrit, d'où il pouvait dominer l'auditoire, qui emplissait la vaste nef. Ses ennemis voulurent lui faire un mauvais parti : ses amis le gardèrent, le jour, la nuit. Lui, continuant son œuvre, publia la célèbre Apologie, d'abord en latin, puis en allemand {christeliche Verantwortung), dédiée à tous les amis de la vérité évangélique. Ce curieux ouvrage, dans son style énergique, coloré, populaire, dont maint passage rappelle le parler incisif et original du vieux Geiler, est le premier document, un peu étendu, qu'on possède sur l'histoire de la Réformation en Alsace2. Nous n'en citerons ici que ces lignes : « Au nom de Dieu, qu'ils me prennent ma maison, j'espère en trouver une au ciel, toute prête, et pas faite de main d'hommes.... Qu'ils me prennent tout ce que j'ai, et qu'ils me dépouillent de toute subsistance, soit! Christ, leur Seigneur et juge, a été aussi dépouillé et pendu à la croix. Je suis arrivé nu et vide sur la terre ; il faut que je parte nu. Peu importe que cette ascension soit hâtée par la haine de mes adversaires. Où qu'on me chasse, là est la main bénie de Christ, qui nous garde et nous dirige. Amen3, o Quand ce sont de pareils croyants qui tiennent le drapeau, la victoire est assurée.
Inséparable de Maître Mathis est sa femme, Catherine Schutz, qu'on a appelée, un peu bizarrement, l'Olympia Morata de l'Alsace, mais qui n'en a pas moins été une des femmes les plus distinguées de la Réformation, par la vigueur de son esprit autant que par son dévouement inépuisable 4. Les deux époux n'étaient qu'une âme, une belle âme, et un cœur, un cœur bien chaud.
1. En 1659, d'après le Dr Obrecht, cette chaire se serait trouvée dans la chapelle du cimetière extra tnuros de Sainte-Hélène (ait/ Gutleuten). W. Horning, Dr Johann Marbach, p. 17, n. 1. — D'après Fr. Xavcr Kraus (p. 407), Dom Ruinait vit cette chaire, en 1696, dans le bras droit de la cour, près de la sacristie. — Ces deux affirmations semblent contradictoires. Il n'est pas vraisemblable, en effet, qu'on ait réintégré la dite chaire dans la cathédrale, ni surtout qu'on l'y ait laissée après que celle-ci eut été rendue aux catholiques, en 1681. D'ailleurs, le fait raconté par le Dr Obrecht (J. Matter, Voyage littéraire en Alsace par D. R. [traduit par J. M.], Strasbourg, 1826, p. 48) que Luther, Zwingle et Bucer ont prêché dans cette chaire prouve que les informations du Docteur étaient superficielles. — 2. Lehr, p. 27. — 3. Rôhrich, [, p. 132-147 — 1. Bucer a écrit quelques mots un peu sévères pour Catherine : il lui reproche de trop dominer son mari, « Mattliatts pins quidan, scd yjvouxoy.ftc/.rovy.evoç. » Elle était en correspondance avec Luther, qui lui écrivait : « Ma chère amie et sœur. » Lehr, p. 49, 79-83.
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D'abord, rien que leur mariage, en lui-même, fut un grand événement. Voici ce que disait Zell dans son Apologie : « Comment se fait-il, vous autres vicaires des évêques, que vous fermiez assez les yeux pour ne pas voir que, dans votre diocèse, trois ou quatre mille prêtres mènent une vie scandaleusement désordonnée? Et cependant, lorsqu'un pauvre petit curé de campagne se marie, selon le commandement de Dieu, vous le persécutez, vous le martyrisez, vous le chassez. Il a violé son vœu de chasteté, dites-vous! Et ne l'aurait-il pas violé, s'il s'était, comme vous, vautré dans la débauche 1 ? »
Il ne fut pas cependant le premier pasteur strasbourgeois qui se maria à
1. Lehr, p. 31. Cette question du mariage des Réformateurs est restée à l'ordre du jour : et elle a fourni jusqu'à aujourd'hui matière aux calomnies des plus vils pamphlétaires, comme des plus savants écrivains catholiques, même de ceux qui passent pour les plus indépendants. L'abbé Guerber {Histoire politique et religieuse de Haguenau, 1876, I, p. 218) s'exprime ainsi : « Bucer est l'âme de cette œuvre ténébreuse. Il vint à Strasbourg avec une femme, une religieuse, qu'il avait enlevée de son couvent. Le curé Antoine Firn, de Saint-Thomas, suivit cet exemple, en 1523, et le curé de Saint-Laurent, Matthieu Zell, procéda à la bénédiction sacrilège. Lirn, l'éhonté, n'avait pas rougi de proclamer lui-même ses bans avec celle qui avait été sa concubine, depuis des années ; et son ami Zell l'en avait hautement félicité. Capiton, comme on l'a dit, imita ses amis. Zell enfin termina ce chœur d'épouseurs en choisissant pour compagne Catherine Schutz, fille d'un jardinier de Strasbourg, sorte de virago, qu'on appela mère de l'Eglise, et qui tint son mari, sa vie durant, sous une domination complète.... C'était le sensualisme dans toute son âpreté, a glorification de la chair, et du parjure, inconnue dans nos fastes alsaciens, et on ne s'étonnera pas qu'une corruption de mœurs, qui arrachait des cris de désespoir même aux Réformateurs, fût le fruit de cet arbre de mort. Qu'on passe sous silence de pareils faits, nous le comprenons. Mais les historiens protestants tentent de faire l'apologie de cette aberration morale, de cet oubli de la plus vulgaire décence. L'apologiste est plus aveugle ou plus coupable que celui dont il essaie la justification. » — Il faut plaindre des historiens aussi incapables d'apprendre et de comprendre l'histoire. — Mais que dire d'un homme comme l'ancien évêque d'Orléans, Mgr Dupanloup, le chef des catholiques dits libéraux, l'ami de Montalembert, qui, dans un discours prononcé à Malines, le 5 septembre 1867, osa dire : « Les prétendus réformés, qui sont-ils ? Un Luther avec la religieuse qu'il enlève à son cloître, Calvin avec deux ou trois compagnies de cette nature, un Œcolampade, un Bucer, un Zwingle, un Théodore de Bèze et tous ces étranges Réformateurs, dont malheureusement la Réforme, comme l'a dit un de leurs amis, finissait toujours, de même que leurs comédies, par un mariage ; le mot est d'Erasme. Mais ces gens-là connaissaient l'art satanique de tromper les peuples en faussant le sens des mots et c'est pour cela qu'ils s'appelaient eux les Réformés et ils appelaient l'Eglise : Babylone.... Eux c'étaient (sic) la sainte Jérusalem qu'ils peuplaient de leurs femmes et de leurs enfants. Certes donner à de telles gens le nom de réformés, c'était vraiment trop fort... Non, nous ne leur disons pas d'injures (! ?), nous ne les appelons que de noms qui constatent des faits ; ils protestent, nous les nommons protestants, c'est le fait. Mais appeler les enfants de Luther et de Calvin des Réformés, pour moi je n'y consentirai jamais. » (Discours prononce par Mgr l'évêque d'Orléans au Congrès de Malines, p. 15. Paris, Douniol, 1S67.) — Si Mgr Dupanloup n'a pas voulu, ou n'a pas pu, s'informer de la vérité, que doit-ce être des autres, des petits abbés, des petits curés, ou des capucins? — Nous nous bornons à leur opposer la réplique que leur donnait déjà Farel, d'accord avec maître Zell : « Il y a des personnages de si grande saincteté, pureté et dignité, que jamais ne peuvent estre en ceste hordure si vile de mariage.... Si les sainctes et dignes gens sont paillardz, adultères ou vilains, comme moynes commettantz cas énormes, il y a quelque peu de péché, principallement si on en apperceoit quelque chose, dont Testât en ayt ou déshonneur ou dommage; mais ce n'est rien au pris de prendre cest hord estât de mariage, car là il fault le feu et mourir... O sainct estât de mariage, que vous estes souillé et deshonoré! O monde brutal et destitué de tout sens et entendement.... Vous roys, princes, seigneurs, juges et autres, ausquelz nostre Seigneur a donné la charge de son peuple, ne voyez-vous point les grandz scandales que les prebstres, cordeliers et moynes, font en voz terres et seigneurie ? ravissantz et séduisantz filles et femmes, et commettantz manifestement hordz et infâmes adultères et fornications, de sorte qu'on voit par milliers paovres filles par eulx séduictes et perdues, et innumérables mariages gastez et rompus, dont plusieurs meurtres adviennent. » (Sommaire, p. 103-105.)
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Strasbourg. Cet honneur ne revient pas même complètement à Antoine Firn, né à Haguenau, curé à Saint-Thomas, et, depuis i53o, pasteur à Saint-Nicolas. Le 18 octobre 1 5s3, Firn annonça à ses paroissiens qu'il comptait épouser régulièrement la femme avec laquelle il avait vécu, et que, tout de suite, il allait bénir le mariage d'un collègue, Martin Enderlin. Voilà le premier mariage de pasteur strasbourgeois. Trois semaines après, le 9 novembre, Enderlin, bénit le mariage de Firn, et, à cette occasion, Zell prononça un sermon célèbre. Firn fut destitué par le Chapitre et on envoya prêcher, à sa place, un vicaire de Saint-Pierre-le- Vieux. Mais Firn, l'ayant trouvé dans sa chaire de Saint-Thomas, le saisit de ses propres mains, et le força à descendre. — Zell, suivant les exemples qui lui avaient été ainsi donnés, fut solennellement marié le 3 décembre 1 5s3 1 .
Le ménage Mathis fut pour Strasbourg plus qu'un modèle. Il incarna tout de suite le meilleur esprit de la Réformation strasbourgeoise , non seulement l'esprit de foi et de moralité, qui lui fut commun avec toutes les Réformations du seizième siècle, mais l'esprit d'union et d'hospitalité qui la caractérisa à un si haut degré. « Monsieur Philippe, répondit un jour maître Mathis à Mélanchthon, qui l'interrogeait sur le dogme eucharistique, je vais vous dire ouvertement ce que j'en pense. Depuis que Dieu a daigné m'amener à la connaissance de son évangile, j'ai toujours cru, enseigné et prêché que ce sont le vrai corps et le vrai sang de Christ, mon divin rédempteur, qui sont donnés à tous ceux qui prennent la Cène. Mais quant à croire que je reçois ce corps et ce sang, sub stanli aliter , essentialiter, realiter, naturaliter ', prœsentialiter, localiter, corporaliter, transsubstantialiter, quantitative, qualitative, ubiqualiter , carnaliter \ le diable a apporté tous ces mots-là de l'enfer. Jésus a dit tout simplement : Hoc est corpus meum, hic est sanguis meus. Je me tiens à ces paroles, et je ne crois rien autre que ce que Jésus, mon Maître, a dit lui-même. Car s'il avait été nécessaire d'ajouter tous ces mots : substantialiter , etc., il les aurait bien ajoutés2. »
Catherine avait l'esprit et le cœur pour le moins aussi larges que son mari. Elle proclama nettement la nécessité de la tolérance : « Que les gouvernements
I. Smend, p. 13-15. — 2. Lehr, p. 51. Précisément à propos de la Cène, Zell donna un exemple de sa largeur de vues, et de l'indépendance de son caractère. Sans se séparer aucunement de ses collègues, il s'en distinguait cependant quelquefois. En 1547, trois jeunes étudiants zuricois refusèrent, pour cause doctrinale, de communier à Strasbourg. L'un d'eux, Lavater, futur gendre et successeur de Bullinger, logeait chez Marbach, et chercha un refuge chez Zell. Il écrit à Bullinger, le 16 octobre 1546: «Zell, par une singulière bienveillance pour toi et pour Pellican, m'a reçu dans sa maison. Il est en butte à une grande animosité {invidid). Mais il me dit d'avoir bon courage. Lui n'a pas peur; il en a supporté bien d'autres. » Opéra, XII, p. 397. Bucer, Hedion et P. Martyr écrivirent à Zurich, pour exposer l'affaire et demander que l'on conseillât aux trois rénitents de faire cesser le scandale. Zell ne signa pas la lettre (6 décembre 1546, Ibid., p. 437-442. Voir lettre des pasteurs zuricois, Ibid., p. 462). Est-ce que quelques mots de Calvin signalent ce caractère, parfois un peu entier, de Zell? De Worms, le 14 décembre 1540, Calvin écrit à son diacre Parent, qui le remplaçait dans la direction de l'Eglise française: « Certes, c'est audacieux de ta part, d'avoir osé attaquer (aggredi) Matth., qui ne souffre pas facilement qu'on le conseille, à plus forte raison qu'on le reprenne. Je me réjouis que cela ait si bien réussi. Soyons contents de cette explication amicale et ne poursuivons pas plus loin le droit de notre Eglise. » Opéra, XI, p. 132. Est-ce que Matth. désigne bien Matthieu Zell? Ce n'est pas sûr.
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punissent les malfaiteurs, soit. Mais il ne leur appartient pas d'user de violence en matière de foi ; la foi est du domaine de la conscience, elle ne relève pas des puissances de ce monde1.»
On comprend dès lors comment Zell et sa femme firent de leur maison le foyer le plus hospitalier qu'on eût jamais vu, ouvert à tous les malheureux, à tous les proscrits, même à quelques hérétiques. « Tous ceux, écrit Catherine, qui reconnaissent en Jésus-Christ le véritable fils de Dieu, et le seul sauveur des hommes, peuvent se présenter hardiment chez nous ; nous les recevrons sous notre toit et à notre table : nous aussi, nous aurons un jour part avec eux dans le royaume de Dieu. C'est ainsi qu'avec la permission de mon époux, je me suis intéressée à une foule de gens, les aidant de ma plume et de ma langue. Qu'ils fussent luthériens, zwingliens, schwenckfeldiens 2 ou anabaptistes, riches ou pauvres, sages ou fous, selon l'expression de saint Paul, tous avaient libre accès chez nous. Que nous importait leur nom ? Nous n'étions pas forcés d'être du même avis ou d'avoir les mêmes croyances que chacun d'eux ; mais nous leur devions à tous des preuves d'amour, de dévouement et de confiance. Voilà ce que nous a enseigné notre maître Jésus-Christ3. »
Et ce n'étaient pas là de vaines paroles. Zwingle et Œcolampade, se rendant à Marbourg, logèrent chez Zell du 8 au 9 septembre \ Mais à côté des hôtes
1. Lehr, p. 71. — 2. Gaspard de Schwenckfeld vint à Strasbourg en 1528. Il fut souvent et vivement combattu par les Réformateurs. Une de ses maximes était : « Il ne faut pas confondre la Parole de Dieu avec les Saintes Ecritures. Christ seul est appelé Parole de Dieu. » Il déclarait que Luther s'était trompé sur la Cène et sur la Bible. Il lui reprochait de trop détruire, de ne pas attacher assez d'importance aux œuvres. Il disait même qu'il aimerait mieux « se ranger du côté des papistes que du côté de Luther. > Lehr, p. 75-76. Cependant c'était un homme pieux et de noble caractère. Catherine resta en correspondance fidèle avec lui pendant vingt-cinq ans, et le défendit avec énergie. — 3. Lehr, p. 72-73. En 1562, une adhérente de Schwenckfeld, Elisabeth Heckel mourut. Les pasteurs refusèrent de présider l'ensevelissement. Catherine Zell, qui était affaiblie par la maladie, et ne pouvait plus marcher, se fit porter au cimetière et prononça elle-même l'oraison funèbre. (Horning, Beitrâge zur Kirchengeschichte des E/sasses, 1887, p. 21). Longtemps avant, elle avait prononcé un semblable discours sur la tombe même de son mari, le 11 janvier 1548. Elle déclara qu'elle ne voulait pas s'ingérer dans la charge des pasteurs et des apôtres, qu'elle était sortie de sa maison sans préméditation, sans penser qu'elle parlerait ainsi, mais qu'elle ne pouvait pas se retenir. Et, en effet, elle parla longuement. Les Beitrcige d'Horning, peu suspect de sympathie exagérée, disent: «Malgré le flux infini du discours, Madame Zell montre incontestablement un esprit élevé, et une courageuse conviction chrétienne. » Cependant cette femme forte était femme sensible, aimante. Bucer, dans une lettre du 16 juillet 1 548 à Myconius, semble le lui reprocher. « La veuve de notre Zell, une pieuse et sainte femme, vient à vous pour voir si elle pourra trouver un adoucissement à sa douleur. Car sur ce point elle est bien humaine. Ainsi le Dieu de grâce humilie les personnes qu'il a ornées de grands dons. Cette femme brûle d'une charité incroyable pour les petits et les affligés de Christ. Elle connaît très bien les mystères de Christ, et elle cherche toujours plus à les pénétrer. Mais elle agit trop humainement en supportant avec impatience la perte des siens et en se faisant d'étranges reproches, comme si c'était de sa faute. » (Horning, Ibid., « Das Leichenbegrabniss des Reformators M. Zell in Strassburg, 11 janv. 1548, » p. 55, 120, 140). En vérité, Bucer n'exagère-t-il pas le stoïcisme, et la pauvre veuve ne nous apparaît-elle pas plus digne de sympathie, de respect et d'admiration? — 4. Partis de Bâle, le 6 septembre 1529 de bonne heure, en bateau, ils arrivèrent à Strasbourg, le même jour, après une navigation de 13 heures, dit R. Staehelin, Huldreicli Zwingli, 1897, II, p. 393. Mais Hédion, dans son Itinerarium, raconte qu'ils arrivèrent le 8 septembre, que, le 12, ils prêchèrent tous les deux, Zwingle avant, Œcolampade après le repas, que, le 18, ils se préparèrent au départ avec les Strasbourgeois, et que,
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célèbres, que d'hôtes inconnus ! En 1524, cent cinquante bourgeois de Kentzigen durent se sauver la nuit.
« J'en logeai, dit Catherine, quatrevingts dans notre maison, et, pendant quatre semaines, nous n'en reçûmes pas moins de cinquante à soixante à notre table. Beaucoup de nobles et de bourgeois nous aidèrent à les entretenir1. » — ■ Il ne faut pas oublier que, si ses parents avaient laissé à Zell quelque fortune, la plus grande partie avait été séquestrée 2.
En vérité Zell et Catherine ne sont pas seulement les premiers, ils sont les plus fidèles, et comme les plus symboliques représentants de Strasbourg et de la Réformation.
Maison Zell.
Zell, qui vient de sa maison (elle s'étendait de la rue du Bruderhof jusqu'à la Judengasse, et avait son entrée à côté de l'ancienne entrée de Geiler) 3, se dirige vers le N° io4, à l'angle de la rue des Cordonniers. Autrefois, chaque maison avait, au lieu d'un numéro, un nom; celle-ci s'appelait \um Rômer (au Romain)5.
Zell frappe à la porte cintrée, toujours là, ainsi que la modeste façade. Entrons avec lui. La cour n'a pas changé. {Page 33 1.) C'est vieux, c'est vert, c'est moussu. Le maître momentané de céans, c'est Capiton '', et nous pouvons nous trouver au milieu d'une foule de compatriotes, qui nous intéressent particulièrement. En 1 5s5 , ici logèrent Le Fèvre d'Etaples (sous le pseudonyme de Antoine Pèlerin, Antonius Peregrimis 7, ou encore Coracinus), et Gérard Roussel (sous le pseudonyme de Jean Tolninus)8,
Maison Capiton. Place Saint-Thomas.
le 19, à six heures du matin, ils avaient « le pied ii l'étrier. » Erichson, Hedio's Itinerarhtm (Separat- Abdruck aus der Zeitsclirift fûr Kirchengeschiclite, 1880, IV, 3), p. 5, 6. — Voir Erichson, Das Marburgcr Religionsgespriicli iibcr das Abendmahlxm Jahr 1529, nach ungedrukten Strassburger Urkunden, 1880, p. 13. 1. Lehr, p. 70. — '2. Le 8 mars 1539, le Conseil des XIII écrit à Jacques Sturm, alors à Francfort, que,
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fuyant de Meaux. Ici, sans doute, G. Roussel écrivit ses lettres sur le culte strasbourgeois. Farel y est aussi, et J. Védaste de Lille, et Simon Robert de Tournay. Michel d'Arande vient les reioindre, et « alii Galli\ » comme l'écrit Farel 1 : toute la colonie fabrisienne -.
— Un peu plus tard, après la mort de Capiton, Pierre Martyr, ayant obtenu la chaire d'exégèse, viendra à son tour habiter, quelques années, cette même maison. Dans une lettre que lui adressera, le 23 février 1 552, en Angleterre, Conrad Hubert, il sera parlé du cadran solaire qui orne un des murs 3.
Wolfang Capiton (de son vrai nom, Kopfel), docteur en théologie, docteur en droit, docteur en médecine, vint le premier au secours de Zell. (Page 332.)
Il était né en 1478, à Hagenau \ Son père, forgeron, était conseiller de la ville. Sa mère était d'origine noble. Professeur à Fribourg (i5o6), pasteur à Bruchsal (1 5 1 2), il fut appelé à Bâle, où, pendant quelques années, il prêcha dans la cathédrale. Il se lia avec Erasme, et puis avec Zwingle, alors à Einsiedeln. Il exerça une grande influence par ses leçons, par sa propagande en faveur des livres de Luther, et devint l'ami intime d'Œcolampade. Puis, en i520, sur la recommandation d'Ulrich de Hutten, il devint prédicateur et conseiller à Mayence, auprès du fameux archevêque et cardinal Albert de Brandebourg, le Mécène allemand, qui n'hésita pas cependant à patronner Tetzel. Luther écrivit contre lui
si la paix s'établit, il faudra s'efforcer de faire rendre à maître Mathieu Zell, ses biens « qui lui ont été enlevés par ceux de Fribourg, uniquement parce qu'il prêche l'évangile. » Winckelmann, II, p. 566. — 3. Erichson, M. Zell, p. 40. La porte du Bruderhof est ancienne et porte encore, au-dessus de la clef de voûte, un pélican. — 4. « N° 9, à l'angle de la rue Salzmann et de la place Saint-Thomas, un vieux coq de pierre se dresse au milieu des tuiles de la toiture et vient rappeler que l'antique demeure canoniale s'appelait déjà, vers la fin du quatorzième siècle, Zum Hankrott (au cri du coq), à l'époque où elle était habitée par le digne chanoine chroniqueur, Jacques Twinger (1346-1420), » dont les récits ont, depuis, servi de base à tous les travaux d'histoire locale. Seyboth, p. 479. — 5. Seyboth, p. 482. — <5. Voir Baum, Capito und Bulzer, 1860. — 7. Herminjard, I, p. 406, n. 5, et p. 410, n. 2. — 8. lbid., p. 408, n. 13.
1. Herminjard, I, p. 408, n. 13 et 1; p. 411, n. 8; p. 450, n. 6. Les Français passèrent environ sept mois chez Capiton. - 2. Schmidt, G. Roussel, 1845, p. 50. — .'t. Et qu'on pouvait encore voir en 1S78. Erichson, L'Eglise française de Strasbourg au seizième siècle d'après des documents inédits, 1886, p. 27, n. 1. — 4. Rôhrich, I, p. 149-152.
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quelques-unes de ses pages les plus terribles.
Capiton gagna toute sa faveur. Mais, inclinant de plus en plus vers les idées nouvelles, et ne pouvant guère les servir à la cour du prélat, il abandonna tout à coup sa brillante situation, et se réfugia à Strasbourg, où il arriva en mai1 i523.
Voici pourquoi. Dès i520, et sans rien demander, il avait reçu de Léon X une place de chanoine, dont il entra en possession, après deux ou trois ans de proces -.
Il comptait sur une vie de paix et de repos3.
L'effervescence des esprits l'effraya, et tout d'abord il crut devoir calmer Zell. Mais celuici lui répondit avec tant de sérénité, de fermeté et de foi, que le prétendu convertisseur fut converti. Déposant toute fausse crainte, il monta dans la chaire de Saint-Thomas.
Alors il nous est raconté que les auditeurs accouraient en foule pour voir un chanoine prêcher, et s'occuper de choses aussi insignifiantes. Les moines et les prêtres publièrent des pamphlets, prêchèrent même publiquement contre lui, disant que le Dr Capiton faisait la plus grande honte et injure à l'état ecclésiastique. On n'avait jamais rien vu de pareil ! C'était de l'hérésie, qu'un prélat, qu'un chanoine prêchât lui-même ! Il y avait assez de simples prêtres et de moines pour remplir cette charge. Et finalement le chapitre de Saint-Thomas chassa Capiton.
Mais les bourgeois de Saint-Pierre-le-Jeune l'accueillirent et, malgré les
1. D'après la Real Encyclopcedie, 3e édit. , III, p. 716, et Rôhrich, I, p. 152. Baum (p. 86) dit: fin mars. — 2. Vitae germanorum theologorum, a Mclchiove Adamo, p. 88. Voir Urkundliches iiber Jung-St. Peterkirchc und Gcineinde, p. 6. Knod, p. 28. — 3. Sa lettre du 4 mai 1524, à Ambroise Blaurer, nous le montre destitué par le magistrat, puis, quatre jours après, réintégré dans sa charge, au milieu des plus grandes agitations ecclésiastiques et populaires. Il est même en danger de mort, insulté, attaqué par le comte de Linanze, qui porte la main sur lui. Capiton lui impose par son impassibilité. Urkiindliches, p. 18-22.
Capiton, (p. 331.)
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prêtres le mirent à la place de leur pasteur (1524) '. Toutefois, le magistrat ne ratifia le vœu des bourgeois qu'en février i525. Tout de suite il renonça à sa prébende et à ses revenus, car il était aussi désintéressé que Zell et ses autres collègues. Lui, qui avait connu une autre situation, put dire en souriant : « l'Evangile m'a joliment allégé de mes prébendes et de mes pensions.» Plus tard, ses ressources, comme pasteur, étant insuffisantes pour nourrir sa famille, il devint correcteur d'imprimerie. Et, en mourant, il laissa si peu que ses enfants durent être élevés aux frais de Bucer, devenu leur second père2.
Bucer {Page 334) était arrivé à Strasbourg très peu de temps après Capiton, fin mai i5233. Lui aussi loge sur la place Saint-Thomas.
Un titre de 1 536 nous indique sa présence |r rue Salzmann, N° 3 (Pages 335, 336.) Mais comme les chanoines changeaient assez souvent de logement (des actes authentiques le montrent), nous avons tout lieu de penser que Bucer habita ensuite (1544), au coin de la Thomasgasse (N° i5), une antique construction qui vient d'être non pas refaite, mais remaniée.
1. Printemps de 1524. Bùchsenschiitz, Histoire des liturgies en langue allemande dans l'Eglise de Strasbourg au XVIe siècle, 1900, p. 14. — i. Rohrich, I, p. 155, n. 24. — Pourquoi et comment, dix ans plus tard, en 1535, Capiton acheta-t-il la maison de la rue Sainte-Barbe (Barbaragasse) n" 2? on ne le sait trop. La cour intérieure, bien conservée, montre encore sur une porte la date de 1531. Au milieu est le puits gothique, surmonté d'un toit en clocheton. Capiton fit-il cet achat pour placer des fonds? II n'en avait guère, et Rohrich nous le dépeint, tout de suite après, obligé de devenir correcteur d'imprimerie. Etait-ce pour y recevoir les étrangers qu'on n'aimait pas voir dans une maison curiale ? Les annales de Sébastien Brant se plaignent (9 avril 1526) que beaucoup de gens vont et viennent dans la maison de Capiton, gens suspects de sédition (sans doute des paysans, des anabaptistes, des étrangers). Annalen von Sébastian Brant, herausgegeben von Dacheux; Bulletin, xix, p. 136). Quoi qu'il en soit, cette maison de la rue Sainte-Barbe fut revendue par la veuve de Capiton en 1542 (Seyboth, p. 399). Et ce ne fut ni dans cette maison, ni dans le doyenné que Capiton mourut, nous le verrons tout à l'heure. — La question des habitations diverses de Capiton n'est pas sans offrir des difficultés et des obscurités assez nombreuses. M. le pasteur Stacker a bien voulu faire pour nous des recherches minutieuses et nous communiquer des documents dont nous le remercions vivement. Voici ce qui nous semble la vérité : Au sortir de la maison canoniale de la place Saint-Thomas, Capiton alla habiter une maison située dans l'ancienne impasse de Saint-Pierre-le-Jeune, une cour avec une série de bâtiments, dont une partie a disparu, à la suite du percement de la rue jusqu'au quai, et de diverses autres transformations. La maison qui reste porte le n° 2. C'était là le doyenné (la Dechaney sum Jungen St. Peter). Par derrière, il touchait la rue
Maison Capiton (cour intérieure), rue Sainte-Barbe, N° 2.
Martin Bucer était d'origine très modeste. Son père, tonnelier1, comme le grand-père de Calvin, sa mère, sage-femme, vivaient à Schlestadt, la ville de l'humaniste Wimpheling. Il naquit le 11 novembre 149 1 . Passionné pour l'étude,
il ne trouva pas d'autre moyen de satisfaire ses goûts que de prendre la robe des Dominicains (i5o7). Il fut bientôt désabusé. Il alla à Heidelberg ( 1 5 1 7), donna des cours, expliqua Erasme, la Bible ( 1 5 1 8), tressaillit d'enthousiasme en recevant Luther dans sa cellule.
Enfin, ne pouvant plus supporter son froc, il le déposa avec la permission du pape ( 1 52 1 ). Il résidait alors, depuis quelque temps, à Ebernbourg, le célèbre château de Sickingen. En i522, il est curé à Landstuhl (autre possession de Sickingen). Il y épouse Elisabeth Silbereissen , sortie comme lui d'un couvent, où elle était entrée, comme lui, malgré elle. Enfin, après des luttes vives à Wissenbourg (où il avait été appelé comme vicaire), il s'enfuit avec son curé, la nuit (mai i523), accompagné de soldats pour les protéger eux et leurs femmes enceintes. Le lendemain, ils arrivaient à Strasbourg, chez Zell.
Rude époque ! Comme Zell, comme Capiton, Bucer, pour garder ses convictions, avait perdu tous ses biens. Ce qui n'empêche pas les historiens catholiques de mettre en doute le désintéressement des Réformateurs. Vieille est la calomnie: aussi vieille est la réponse topique, celle même de Bucer à L. du Tillet : « Vous dites que nous cherchons une liberté charnelle!... Est-ce que je n'aurais pas pu vivre délicieusement au milieu de grandes richesses ecclésiastiques, moi qui, tu le sais, suis aujourd'hui accablé de travaux, avec un traitement d'à peine cent couronnes par an ? Ah ! je l'aurais bien pu 2 ! »
Notre réfugié commence des leçons gratuites dans la maison de son hôte. Il explique aux bourgeois l'Evangile de saint Jean, en allemand, aux étudiants les épîtres de saint Paul, en latin.
Bucer (dessin de 1586).
Thomann, et, par devant, il donnait directement sur le cloître de Saint-Pierre-le-Jeune. Le Mémorial des XXI (année 1525), dont l'original n'existe plus, mais dont il reste des extraits faits par Wencker, ammeister en 1624 (voir l'extrait reproduit par W. Horning, Urkundliches, II, p. 6), s'exprime ainsi : « Le Conseil décide que M. Daniel Mueg [un de ses membres] est autorisé à établir [à installer] le Dr Capiton dans la maison décanale à Saint-Thomann, qui a vue sur le cloître de Saint-Pierre-le-Jeune. » Une cause de confusion a été que ce texte, se servant d'une fausse locution, encore utilisée aujourd'hui, parle de la rue Saint-Thomann, au lieu de la rue Thomann. — 3. Erichson, Martin Butzer, der elsàssische Reformater, 1891, p. 13- — 4. Seyboth, p. 466. Cette maison canoniale a été complètement reconstruite, mais nous en avons des vues, prises lors du séjour du dernier locataire, M. le professeur Bœgner. 1. « Kûbler. » — 2. Herminjard, VI, p. 69.
Maison Bucer, rue Salzmann. (p. 333-)
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Le magistrat, toujours prudent, interdit ces leçons, mais refuse de livrer le professeur à l'évêque. Et bientôt Bucer prêche, alternativement avec Zell, dans la chapelle Saint-Laurent. Pour lui aussi la chapelle devient trop petite ; à lui
aussi, on refusera chaire de Geiler, et ^il monte dans la chaire de bois mobile, chaque fois dressée devant la multitude.
Et alors c'est la grande année 1 523 ; l'année, où le magistrat décide que les pasteurs prêcheront l'Evangile et l'Evangile seul : voilà pour la foi ; — l'année, où sept prêtres se marient : voilà pour la morale ; — l'année, où il fut décidé que les prêtres seraient citoyens : voilà pour les rapports de l'Eglise et de l'Etat.
En i52q, Bucer fut appelé par la corporation des Jardiniers comme pasteur de Sainte- Aurélie {Page 337.) Il travailla là activement pendant sept ans. Puis (1 53 1 ), conformément au désir des autres pasteurs, il fut appelé « au cœur de la ville, » à Saint- Thomas, « pour que, est-il dit, tout prenne une meilleure marche2. » — Il est le chef. Il loge au doyenné, pas encore complètement transformé, et où une pierre, encastrée au coin de deux rues, porte encore une inscription latine et la date de MDXII. {Page 338.)
Désormais son éloquence, souvent dialectique, mais parfois aussi forte, servie par une voix sonore, attire de plus en plus les populations. Plus d'une scène violente se produit. N'importe! Presque tous les jours il monte en chaire. Il réforme le culte. Il organise la paroisse. Il est nommé « surintendant » (i53i)3. Il s'occupe des écoles populaires. Il pense à une haute école. « Bref, écrit-il au magistrat, tout ce que je demande, c'est que Eglises et écoles soient pourvues d'hommes capables. » D'une tolérance relative et digne d'éloges pour l'époque, formulant certaines restrictions à la dureté habituelle des traitements vis-à-vis des hérétiques, dont sa dialectique savait parfois se faire aimer; impitoyable contre les mauvaises mœurs, c'est « l'évêque de Strasbourg4, » comme l'appellera Calvin;
Maison Bucer, rue Salzmann. (p. 333.
i. De la vieille église de Bucer, il ne reste plus que la tour, à laquelle on a adossé une église plus moderne. — 2. Erichson, M. Butzer, p. 19. — 3. Ibid., p. 22. — 4. Ilrid., p. 26, 27. — Le Dr Nicolaus Paulus (nous n'oublions pas que sa loyauté, autant que son érudition, ont fait justice des légendes relatives
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— et plus que de Strasbourg, de toute l'Alsace ; — et plus que de l'Alsace! C'est l'apôtre passionné de l'évangélisation, dont le cœur, encore plus que la pensée, va vers la France, vers l'Italie, et qui, le seul peut-être des Réformateurs, s'est préoccupé de la mission chez les païens1.
— Un catholique dira:
« Bucer est plus dangereux que Luther. »
Le voilà sur cette place de Saint-Thomas, « grand par son esprit, Zachée par sa taille, »
a-t-on dit, une puissante tète sur un cou ramassé, avec une bouche petite, un nez fort et courbé. Quand l'indignation anime son regard, et contracte ses sourcils, il en impose aux plus audacieux. — Cet organisateur, cet orateur, ce
à la mort de Luther et à la mort de Calvin) est un savant aussi ultramontain que savant. Il a publié un opuscule intitulé Die Strassburger Rcformatoren und die Geivissensfrei/ieit, 1895, dans lequel il s'efforce de montrer, rien que par des citations textuelles, que les Réformateurs strasbourgeois, Bucer et Capiton en particulier, n'ont pas été animés de l'esprit de mansuétude dont on les félicite en général. Nous nous bornerons actuellement aux remarques suivantes : i° Le D1' N. Paulus ne tient pas compte des citations sur lesquelles les historiens protestants, par exemple le dernier d'entre eux, A. Lang (Der Evangelicn Commentar Martin Butzers und die Gnindsiige seiner T/ieologie, 1900. Voir la table, p. 470, au mot Toleranz), s'appuient pour parler « d'un certain degré de tolérance. » {lbid., p. 140.) Le D1' Paulus montre bien (p. 27 et n. 3), semble-t-il, que Erichson (M. Biitzcr, p. 26 et n. 19), sur la foi d'écrivains qu'il croyait sûrs, s'est trompé en faisant de Bucer un adversaire décidé des procès de sorcellerie. Mais pourquoi ne pas citer cette déclaration de Bucer: «De cette façon-là [par l'exécution des hérétiques], comme au concile de Constance, je veux bien croire que l'on peut briser le cou aux hérétiques, si dur soit-il, mais un bourreau se tirerait mieux de cette besogne, et elle lui conviendrait aussi mieux qu'à un évêque, ou à un serviteur de Dieu, qui doit, par la parole de Dieu, avoir la puissance de réduire au silence les contredisants. » (Erichson, lbid., p. 26.) 20 Si vraiment il n'y avait rien à ajouter aux citations de Paulus, que prouveraient-elles ? que Bucer et les Réformateurs avaient gardé certaines idées catholiques. Rien de plus. Où est le profit pour le catholicisme de montrer combien il est difficile d'expulser le virus de l'intolérance, inoculé par lui à ses sectateurs? 30 Seulement il resterait à expliquer comment les disciples de Rome sont aussi intolérants aujourd'hui qu'autrefois, tandis que les disciples des Réformateurs sont devenus de plus en plus tolérants. Pour la science du D1' Paulus, il y a là une énigme absolument indéchiffrable. 40 L'explication n'est-elle pas que Bucer et les Réformateurs, conservant en bloc le système de l'intolérance catholique, y ont cependant introduit quelques germes de nature à le détruire peu à peu et à le remplacer par un système contraire ? Et alors, ce qui est important pour l'historien philosophe, ce n'est pas le vieux bloc, catholique, ce sont les germes nouveaux et protestants. A ce point de vue, n'y a-t il pas lieu de considérer, avec une attention spéciale, ces efforts de conciliation entre les partis protestants, efforts qui ont caractérisé l'esprit des Strasbourgeois et de Calvin? Ce petit commencement n'explique-t-il pas la suite, tardive peut-être, mais grande ? 1. Erichson, lbid., p. 31.
Sainte-Aurélie. (p. 336.)
diplomate1, cet exégète, ce théologien était complètement un homme de la famille et un grand propagateur du mariage des pasteurs. Lui-même, donnant l'exemple, se maria et, devenu veuf, se remaria.
Sa première femme, Elisabeth Silbereissen, qui lui avait donné treize enfants,
fut emportée, avec cinq d'entre eux, par la peste de 1 541 . — Son ami Capiton mourait au même moment, lui léguant sa veuve et ses quatre enfants : « Que pouvais-je faire, dit Bucer, sinon d'écouter la voix de mon ami mourant ? » En même temps il prenait chez lui son père, qui exerçait toujours son métier de tonnelier, et sa belle-mère.
11 n'avait presque pas de ressources, nous l'avons vu. « Trois gulden par semaine, disait-il luimême, pour nourrir femme et enfants, voilà notre richesse. » Et cependant son hospitalité était proverbiale. Il donnait aux pauvres qui frappaient à sa porte ; il recevait ceux qui fuyaient pour la foi. Sa maison, comme celle de maître Mathis, était une auberge des exilés. Farel, Calvin, P. Martyr et les autres y logent, successivement ou à la fois. Un jour il a huit personnes; un autre quatorze, parmi lesquels deux Italiens, quatre Français, deux Allemands, et un ami, qui subit une opération chirurgicale. A ce moment, sa femme relevait de couches, et sa domestique était au lit, malade2.
Pierre Martyr a dit : « Bucer est si hospitalier envers tous ceux qui sont exilés, à cause de l'Evangile, que sa demeure ressemble à une auberge. Et il préside si bien à la réunion de ses hôtes, que, pendant tout le temps que j'ai passé chez lui, je n'ai remarqué aucun désordre, je n'ai vu que des sujets d'édi-
1. Il se servait du pseudonyme : Aretius Felinus. Voir Herminjard, IV, p. 115, n. 10; V, p. 42. — En 1529, Bucer publia son commentaire sur les Psaumes, sous ce titre : Sacrorum Psahnorum libri V, per Aretium Felinum. Et voici comment, dans une lettre peu antérieure, il expliquait à Zwingle pourquoi il allait prendre ce pseudonyme. Cette explication est fort curieuse, pas seulement au point de vue bibliographique : « Je me suis efforcé de faire ce que tu as fait pour les Psaumes, mais selon mes petites facultés (pro mca facultatuld). Poussé par les frères de France et de Basse-Allemagne, j'ai décidé de l'éditer sous un nom étranger, grâce auquel les livres peuvent être achetés par leurs libraires. Il y va, en effet, de la tête d'introduire dans ces pays des livres signés de nos noms. Je feins donc d'être Français.... A moins que je ne change d'opinion, je signerai le livre : Aretius Fe/iiuts, ce qui est mon nom et mon prénom, mais celui-là en grec, celui-ci en latin. J'espère que cette imposture aura trois résultats : d'abord, recommander à ces frères captifs une façon plus sincère de traiter les Ecritures ; ensuite, changer dans les dogmes de notre religion ce caractère si intempestivement étranger et cette rage barbare de se démener en furieux, introduite par les luthériens; et troisièmement, confirmer plus sûrement les malheureux par les consolations sacrées, dans la persécution qu'ils supportent. » Le texte latin de cette curieuse lettre se trouve dans les Huldrici Zwinglii Opéra, 1842, VIII, p. 316. — 2. Erichson, M. Butser, p. 53.
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fication. Sa table n'est ni brillante ni vulgaire, il y règne la sobriété convenable à un homme pieux. Dans le choix des aliments, il ne fait pas attention aux jours, il mange de tout, remerciant Dieu au nom de Christ pour ses dons. Avant et après le repas, on lit un passage des Ecrits saints, qui donne lieu à de pieux entretiens.... Quant à ce qui concerne les occupations de Bucer, je ne l'ai jamais vu inactif, non pour ses travaux particuliers, mais pour ceux qui peuvent être utiles à son prochain. Tantôt il prêche ; tantôt il s'occupe de Tordre et du gouvernement de l'Eglise et veille à ce que les pasteurs conduisent, selon la Parole de Dieu, les âmes confiées à leur soin, et commencent par donner le bon exemple ; tantôt il visite les écoles, afin que tout s'y passe pour l'avancement de l'Evangile et pour le bien de l'Eglise; tantôt il encourage le magistrat aux pensées et aux actions chrétiennes. Après avoir passé sa journée dans de pareils labeurs, il consacre sa nuit aux études, à la prière. Rarement je me suis éveillé, sans le trouver lui-même encore veillant. C'est là qu'il se prépare pour le travail du jour qui va commencer, ou demande à Dieu la force pour son œuvre »
Parmi ceux qui l'aidaient de leur travail et de leur amitié, il faut nommer ici Hédion. [Page 341.) Il ne demeurait pas, lui, à la place Saint-Thomas, mais dans la rue des Echasses, au N° 5 2.
Il était né à Ettlingen, dans le margraviat de Bade, en 1494. H étudia la théologie à Fribourg, à Bâle, sous la direction de Capiton, qui lui apprit à connaître la Bible. Dès i520, il est en correspondance avec Luther et Zwingle. Il se trouve alors à Mayence, où il prêche à la place de Capiton, et reçoit le poste de vicaire spirituel auprès de l'archevêque. Ses convictions évangéliques se font jour. Bientôt, lui aussi aspire à plus de liberté, et il s'enfuit aussi dans la capitale de l'Alsace (1 523), où il est nommé prédicateur de la cathédrale, à la condition de ne pas prêcher le luthéranisme. Il s'engagea à ne prêcher que la pure parole de Dieu. Il devait exercer une grande influence, surtout sur l'enseignement et l'organisation des écoles.
Quelle rare et intéressante réunion d'hommes ! Modérés, intelligents, unis à un gouvernement plein de sagesse, ils conduisent, progressivement, le peuple à l'Evangile, sans précipitation, sans révolution. Leur piété, pleine de sensibilité, leur vie pure, leur noble désintéressement, leur douceur vraiment chrétienne, leur amour de la paix, et leur science font (Rôhrich a eu raison de le dire) la gloire de Strasbourg, une gloire qu'on admire encore aujourd'hui 3.
Zell était l'homme du peuple au sens net, au courage héroïque, généreux, affable. — Capiton appartenait à l'aristocratie intellectuelle ; il avait été au service du premier prélat de l'Allemagne. — Bucer avait les mêmes qualités que Capiton; mais, de plus, il était doué d'une activité merveilleuse, d'une extrême
i. Schmidt, Peter Martyr Vermigli, p. 48. — 2. Actes de 1539. et de 1546. — :i. Rôhrich, I, p. 166.
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pénétration, d'une grande habileté. Il arriva inconnu à Strasbourg. Au bout d'un an, il était l'âme de la Réformation dans la ville, et dans tout le pays. — Hédion, enfin, était une nature réservée, peu fait pour la direction générale. Mais, dans les détails, il était zélé et perspicace. Il aimait l'histoire. Comme prédicateur, il était très goûté. Toutes les classes de la population l'écoutaient avec un égal plaisir, car, s'il avait beaucoup d'idées, il les exposait d'une façon populaire, les illustrant d'exemples, et de textes bibliques bien choisis l.
Et nous n'avons pas encore fait connaissance avec tous ceux qui, au moment où nous sommes, dirigent ainsi tout le mouvement de la Réforme strasbourgeoise. Il nous reste à parler, en particulier, des deux Sturm.
Jacques Sturm 2 (Page 342), souvent appelé de Sturmeck 3, habite, depuis 1542 v, une maison de la rue Brûlée5.
Le voilà, petit, lui aussi, de stature0; mais tout son être respire la bienveillance et la dignité ; sa figure est belle, encadrée par une grande barbe ; sa voix, très agréable. Il est le type de ces glorieux politiques que la Réformation eut l'honneur de produire. Déjà en 1 5 1 4, Erasme l'appelait « un jeune homme incomparable. » Quatre ans après, Beatus Rhenanus saluait en lui, « parmi les plus nobles de la ville, le plus lettré, et, parmi les plus lettrés, le plus noble. » Une dizaine d'années plus tard, Erasme reprenait et complétait ces éloges : « Le premier entre les nobles, le plus noble par sa science, sa sincérité, sa candeur, sa sagesse, c'est Jacques Sturm, aux conseils duquel doit beaucoup presque toute l'Allemagne, et pas seulement la noble cité de Strasbourg7. » Et lorsqu'il
i. Rôhrich, I, p. 167. — 2. Il n'existe point de grande biographie de Jacques Sturm. Voir Baum, Jacob Sturm von Sturmeck, Strassbitrgs grosser Stettmeister und Sc/io/circ/i, Standrede gehalten in Strassburg bei der Enthùllung seines Denkmals, am 14 Juni 1870; quelques mois après, la statue tombait brisée sous les boulets et les ruines du bombardement; — Hermann Baumgarten, Jacob Sturm. Rede gehalten bei Uebernahme des Rectorats der Universitàt Strassburg, am 1 mai 1876; — Otto Winckelmann, Article Sturm, dans Y Allgemeine dentsche Biographie, 1894; — R. Reuss, Jakob Sturm, Stettmeister von Strasburg, article du Familienkalender , 1899, p. 41-46. — .'î. Ce nom se rencontre, porté par quelques membres de la famille des Sturm, à partir de 1388. Mais il n'a été attribué à notre Jacques Sturm que par un seul acte public. Lui ne se l'est jamais donné. Ni ses contemporains, ni son ami et biographe Jean Sturm, ni son épitaphe ne le lui ont donné non plus. (Winckelmann, Article.) — 4. Winckelmann, Ibid. — 5. Rue brûlée, N° 15 (ancien N° 8), l'antique Branthof. (Seyboth, p. 158.) On a dit que cette rue avait été ainsi nommée en souvenir de l'épouvantable brûlement des Juifs, le 14 février 1349. Ce jour-là, le quartier juif fut envahi, et tous ceux qui refusèrent d'abjurer furent conduits au cimetière israélite, près la rue Brûlée actuelle. On entassa sur un énorme bûcher hommes, femmes, enfants, vieillards, et 2000, disent les vieilles chroniques, flambèrent. (Schmidt, p. 37. n. 1. R. Reuss, Vieux noms, p. 314.) Mais Schmidt (Strassburger Cassai, p. 41) a prouvé que le nom de Brantgasse apparaît déjà en 1 3 1 2. — D'après M. Rod. Reuss, ce nom vient sans doute d'un nom propre, comme pour la Kunblochgasse, devenue si bizarrement rue de f Ail, et la Schiltgasse , non moins bizarrement, rue du Bouclier. — L'enclos des Sturm était l'un des enclos les plus vastes de Strasbourg d'alors, puisque, dans ce Sturtnenhqff, on put bâtir cinq corps de logis, au dix-septième siècle. (Seyboth, Dus Aile Strassburg, p. 22.) — 6, R. Reuss, Article. — 7. Baumgarten, p. 27, n. 14. Lettre du 24 janvier 1529.
STRASBOURG
la patrie et l'ornement de la république. »
11 était né d'une très vieille famille patricienne, le 10 août 148g, et son père était un ami
de Geiler et de Wimpheling. Sa mère était la
petite-fille1 de l'am-
meister Pierre Schott.
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soins de Wimpheling, ■ \ ;
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crire à la Faculté de théologie, il donna un sermon latin. Ce fut le premier et le dernier.
Alla-t-il à Liège, à Paris? on l'ignore. De retour à Strasbourg, il se lia intimement, malgré sa jeunesse, avec les promoteurs de la Renaissance, sans parler de Wimpheling, avec Brant, Erasme, Beatus Rhenanus. Il était, avec quelques amis particuliers, au lit de mort de Geiler, i5io. Il devint un des membres les plus actifs de la Sodalitas liiterarum, la « Société littéraire » fondée par Wimpheling.
1. La tradition générale a fait de Jacques Sturm le petit-fils de Schott. Dacheux (voir plus haut, p. 320, n. 2) l'a corrigée, et M. Rod. Reuss a bien voulu nous expliquer d'où était venue l'erreur traditionnelle : il y a eu, parmi les ancêtres du Stettmeister, deux femmes qui ont porté le même nom. Pierre Schott mourut en 1504. Son quatrième enfant, une fille, Odile Schott, épousa en premières noces Pierre de Coellen, et eut une fille nommée, comme elle, Odile. Cette Odile de Coellen épousa Martin Sturm, et c'est de cette dernière union que naquit Jacques Sturm.
les Dominicains, « les hommes obscurs, » et le dirigea sur Fribourg, où, en i5o5, il devint Magister. Tout de suite il commença ses leçons, et même, s'étant fait ins-
Hédion. (p. 339.)
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Mais déjà l'élève, plus logique que son maître1, avait abandonné ses idées religieuses, et lorsque, en 1524, il entra clans le grand Conseil, il ne contribua pas peu aux mesures qui firent triompher pacifiquement la Réformation. En 1 525, il est membre du Conseil des XV, et à partir de ce moment, c'est lui, on peut le dire, qui dirige la ville.
C'est grâce à lui, à son énergie et à sa modération, que Strasbourg sortit à peu près indemne de la grande crise causée, en 1 5 2 5 , par l'insurrection des paysans. Un des insurgés portait un drapeau blanc, brodé de soie, sur lequel on lisait en lettres d'or le nom de Jésus- Christ. C'était le « drapeau de la Justice. » Hélas! les malheureux le Jacques Sturm. (p. 340.) compromettaient encore plus qu'ils
ne le brandissaient, et, de nos jours même, leurs folies sont exploitées contre la Réforme. Jacques Sturm se montra ferme et doux, admirablement secondé par les trois pasteurs, Zell, Capiton, Bucer, qui, au péril de leur vie, se rendirent au camp d'Altorf, pour prêcher la modération. Obligés de se retirer devant les menaces, ils envoyèrent aux paysans une lettre collective, qui, a-t-on dit, « est la réfutation complète des calomnies tant de fois répétées par les auteurs catholiques, que l'esprit de la Réforme est la cause des révolutions sociales et politiques 2. » • ■
Alors, Jacques Sturm fut envoyé en ambassade à Spire, en i52Ô, la première de ces quatre-vingt-une ambassades, qui devaient lui faire passer neuf ans hors de Strasbourg3. Et tout de suite il prit dans la diète, par son éloquence sobre, claire, emportant la conviction, la haute situation qu'il devait garder toute sa vie. A partir de ce moment, sa biographie se confond avec l'histoire même de la république. On peut dire, la République, c'est lui. Il en fait le centre international du protestantisme d'alors, le lien naturel entre les novateurs de l'Allemagne, de la France et des cantons helvétiques. Jamais, ni avant ni après, Strasbourg n'occupa une situation si honorable parmi les puissances de l'empire et même de l'Europe, une situation hors de proportion avec ses forces maté-
I. Voir plus haut, p. 317, n. 2. — 2. Jules Rathgeber, «La guerre des paysans en Alsace.» Bulletin, XVII, 1868, p. 561-581. Le 17 mai 1525, le duc de Lorraine, Antoine de Guise, prédécesseur du duc d'Albe et de Tilly, massacra 18000 paysans devant Saverne, et le 20 mai, encore 12 000 dans le « Champ du sang, » près de Scherwiller. — '\. Rôhrich, I, p. 172.
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rielles et l'étendue de son territoire. « Et la preuve que cet essor de Strasbourg tenait à Sturm, c'est que, avec la mort de celui-ci, se produisit l'abaissement de celle-là l. »
A son retour de Spire ( 1 5 26) , et pour le récompenser des services rendus, Strasbourg le fit entrer dans le Conseil des XIII, ce qui, d'après la constitution, faisait de lui, pour la vie, un des directeurs de la cité. Il en fut en réalité le directeur, et, à partir de 1527, le grand Stettmeister
Dans la seconde diète de Spire, celle de 1529, il a l'honneur de signer la Protestation, l'acte de naissance du protestantisme. C'était une attitude particulièrement courageuse pour Strasbourg, dès lors exposée de tous côtés. Du coup, l'union des protestants entre eux, et de Strasbourg avec tous les protestants, était pour la ville une question de vie ou de mort. Sturm le comprit, et toute sa politique fut une politique d'union, cause de bienfaits inappréciables pour Strasbourg et pour le protestantisme. Sturm était fait pour cette politique. « Son sens pratique, à la fois pénétrant et lucide, dirige ses pas sages, prudents. Mais dans son cœur brûle un feu qui, dans les profondeurs de son être, le rend indépendant de toute sagesse mondaine, et de toutes ses conséquences. La pure parole de Dieu est pour lui au-dessus de tout. Mais il ne peut s'échauffer pour l'interprétation proposée par tel ou tel théologien. Le bel équilibre de sa nature, de son éducation, l'éloigné de tout extrême. Tout fanatisme politique ou ecclésiastique lui répugne 3. »
Très lié avec le landgrave de Hesse, il accourt volontiers à Marbourg. Sans se laisser abattre par l'insuccès du Colloque, il recommence ses efforts à Augsbourg, où sa situation est particulièrement difficile. « Il semble, écrivait-il, que les Wittenbergeois désirent plus l'extirpation des Strasbourgeois que des papistes. » C'est lui qui, faute de mieux, présente la Tétrapolitaine, et sa parole pénètre, émeut. Capiton rapporte le propos d'un catholique : « Il a un démon; c'est un démon qui parle par sa bouche, tellement ses-paroles sont puissantes'1. » Enfin l'accord de Wittenberg se conclut, et la Ligue de Smalkalde se forme"'. Il en est l ame, il en est l'homme de confiance. Heureux les protestants, s'ils
1. Winckelmann. N'est-ce pas deux jours après sa mort, que Marbach inaugurait une politique ecclésiastique diamétralement opposée à celle de Sturm, une politique de luttes, de division et de haine ? (R. Reuss, Article.) — 2. « Quand on était une fois élu stettmeister , on le redevenait automatiquement, pour ainsi dire, et à heure fixe, d'après un mode d'alternance que la mort seule (ou une impossibilité absolue) pouvait rompre. Il y avait en effet d'ordinaire six stettmeister dans les Conseils des XIII et des XV; mais quatre d'entre eux seulement étaient en régence chaque année, par quartier. On rentrait donc en fonctions (elles étaient surtout présidentielles et représentatives) tous les dix-huit mois. J. Sturm, une fois élu en 1527, fut stettmeister en 1528, 1530, et, si parfois il n'a pas été en régence, c'est qu'il était en ambassade ou trop fatigué. Il lut encore en régence dans les dernières années de sa vie, après la catastrophe de l'Intérim, en 1549, 1550, 1551, 1552 et 1553: on l'avait supplié de sauver la république. » (Note de M. Rod. Reuss.) — 3. Baumgarten, p. 11. — 4. Capiton aux frères de Strasbourg, 7 juillet 1530. Baumgarten, p. 26, n. 5. — 5. Ce n'était qu'une partie, celle que Sturm trouvait pratique, de la conception grandiose de Zwingle. Que serait-il arrivé si cette conception avait été comprise et réalisée ? Voir l'article de la Revue critique, Ier août 189S, sur l'ouvrage : Politische Correspondenz der Stadt Strassburg im Zeitalter der Reformation, bearbeitet von Otto Winckelmann.
avaient suivi ses conseils, et en particulier si les princes n'avaient pas commis la folie, en 1544, de prêter main-forte, sans conditions, à Charles-Quint contre la France. On aurait évité les désastres des années suivantes.
Sturm supporta avec héroïsme les humiliations qu'il méritait moins que personne. Il s'agenouilla devant l'empereur pour obtenir grâce en faveur de sa patrie. En 1549, il se sépara de Bucer, obligé par l'empereur de quitter Strasbourg.
Il fut emporté le 3o octobre 1 553, après quelques jours de souffrances1. Strasbourg ne devait plus jamais posséder un homme politique doué d'un pareil génie, et plus encore d'un pareil caractère.
L'historien qui a édité la correspondance d'Etat de cette époque s'exprime ainsi : « On peut être étonné de l'immense influence que Strasbourg a vraiment exercée.... Jamais, ni avant ni après, nous ne voyons la politique de la ville dirigée par des conceptions si hautes, si larges. Affranchie de tous les préjugés mesquins et étroits, elle voue ses meilleures, ses plus nobles forces, à préparer ailleurs la victoire de cette nouvelle doctrine qu'elle a acceptée.... Ces qualités on peut les rencontrer chez le landgrave Philippe. Mais son impatience, son humeur batailleuse menacèrent souvent la paisible évolution des événements. Alors il trouvait son contre-poids dans la paisible confiance en Dieu de Jacques Sturm, et dans son effort de conserver à Strasbourg la paix, aussi longtemps que ce n'était pas au détriment de la cause évangélique2 »
Sturm montra sa largeur de vues tout particulièrement dans la question des alliances. Du côté de l'Allemagne, il paralysa les efforts sectaires faits pour couper le protestantisme en deux, en faisant signer à Strasbourg, à côté de la Tétrapolitaine, la Confession d'Augsbourg. — Il s'efforça, à partir de 1 536, de s'unir à l'Angleterre, disant qu'il suffisait que Henri VIII se reconnût d'accord avec Luther dans les articles principaux. Et ce fut Henri VIII qui, par sa conduite, fît échouer ces tentatives. — Vis-à-vis du Danemark, il montra sa générosité. On ne voulait conclure avec le roi un traité que pour les questions de foi, sans engagement de secours pour les complications matérielles. Strasbourg, sous l'influence de Sturm, fut la seule ville qui repoussa cette restriction impolitique3.
Mais la politique proprement dite n'avait pas absorbé toute son activité, ni tous ses talents. Nous verrons ce qu'il fit pour l'instruction, en appelant Jean Sturm, et en aidant à la fondation de l'Académie.
De plus il se montra un édile singulièrement éclairé, en inaugurant l'hygiène municipale, en transportant les cimetières hors de la ville, à peu près aux places qu'ils occupent encore aujourd'hui ; en rendant obligatoire le balayage des rues, en réduisant le nombre des maisons publiques, en installant des médecins municipaux.... Et quelle pensée inspirait ses progrès? « Au sein d'une ville évangélique, réformée, disait-il, il faut que, clans les choses civiles, tout se passe aussi
1. On lit dans le Journal de Marbach : « Le 30 octobre 1553, à 4 heures du matin, je fus appelé chez Jacques Sturm, qui, déjà depuis trois mois, avait de la fièvre. » Wilhelm Horning, D* Johann Marbach, 1887, p. 187. — 2. Winckelmann, II, p. xv. — 3. Ibid., p. XVII, xxn, xxm.
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d'une façon honorable, pour que l'Evangile ne soit pas insulté par les malveillants, et qu'une noble ville ne tombe pas dans les pièges du calomniateur *. »
De plus, il se montra Mécène intelligent en appelant Sleidan, qui, grâce à lui et à Bucer, reçut de la Ligue de Smalkalde la mission d'écrire une histoire de la Réforme. Il suivit avec le plus vif intérêt la composition de cet ouvrage, lui fournit des documents, en corrigea une partie, et ce fut « l'ouvrage historique le plus important du seizième siècle en Allemagne 2. »
Et finalement ce grand homme d'Etat, qui était un grand chrétien, se montra modeste. On ne sait de lui presque rien par lui-même. Ses amis intimes ne nous renseignent pas davantage. Sleidan passe sous silence ses services, quelquefois ne le nomme même pas, en racontant les événements où il a joué un rôle décisif.
Bucer nous paraît l'avoir parfaitement caractérisé quand il a dit : « Il est fidèle, et redoute plus l'injustice que la violence. Il étudie profondément les questions, et redoute la colère de Dieu, au cas où tout n'est pas dans l'ordre et selon le droit. » D'après Théodore de Bèze, il ne commit qu'une faute : en ne se mariant pas, il priva sa patrie d'héritiers de ses vertus. Seulement il faut dire qu'il s'était fiancé dès sa jeunesse, et que, sa fiancée étant morte, il resta fidèle à son premier amour.
Et nous voilà de nouveau à Saint-Thomas. Avec Jacques Sturm nous allons chez son homonyme, et non pas son parent, Jean Sturm3. {Page 346.) Il habite (derrière la maison de Capiton), rue des Cordonniers, N° 1, la maison canoniale aujourd'hui la mieux conservée, très pittoresque avec ses deux corps de bâtiments reliés par une tour contenant l'escalier, et décorée par une abondante vigne vierge. {Page 347.) Au moment où je la visite, les ouvriers viennent d'enlever de fausses décorations et de mettre à jour, dans la salle principale, de ravissantes consoles sculptées, une grande cheminée.... Que de fois, ici, durent se réunir Bucer, Capiton, Hédion, les deux Sturm, pour s'entretenir des projets les plus utiles à l'Etat et à l'Eglise! Car, si distincts que fussent les deux domaines, leur alliance était étroite, et, à voir la fécondité de cette alliance, on se demande si jamais la séparation en atteindra les bienfaits.
Ici c'est le terrain spécial de cette alliance, car Jean Sturm, chanoine de Saint-Thomas, est le grand scolarque, l'organisateur du Gymnase et de l'Académie de Strasbourg. D'ici est sortie cette réformation scolaire, caractérisée par un mot qui dit tout: éducation. Pas seulement la piété, comme au moyen âge; pas seulement la science, comme aujourd'hui; mais la piété et la science.
1. Baum, p. 13. — 2. R. Reuss, Article. — •'{. Voir Schmidt, La vie et les travaux de Jean Sturm, 1855. — Dr Richard Zœpffel, Joha)incs Sturm, der erste Rector der Strassburger Akademie, Rede gehalten am 30. April 1887, beim Antritt des Rectorats.
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« Cultiver les facultés intellectuelles, former la jeunesse à la pratique de la parole, et l'élever pour une vie pieuse1, » pietas litterata, voilà le programme du réformateur de l'instruction publique.
« Le plus grand pédagogue des temps modernes 2, » Jean Sturm, naquit le Ier octobre 1507, à Schleiden, un an après le plus grand historien, Jean Philipson, célèbre sous le nom de Sleidan. En 1 5 2 1 , il fut placé au Gymnase de Saint-Jérôme, à Liège, dirigé par les Frères de la Vie commune. Là, il puisa l'aversion de la scolastique, et les principes pédago- Jean Sturm. (P. 345.) giques qu'il devait plus tard
exposer dans ses Programmes, et appliquer, quelquefois minutieusement, dans le Gymnase de Strasbourg.
L'historien protestant aime à constater cette transmission ininterrompue des meilleures traditions de piété et de science. La Réformation n'a rien répudié du saint héritage de tous ses précurseurs : selon la formule du Maître, elle a, non pas aboli, mais accompli.
Cicéronien passionné, Jean Sturm apprit les mathématiques, la physique, l'astrologie3. Il se fit imprimeur. Après une visite à Strasbourg (1 528), dont il apprit à connaître les professeurs, et surtout Bucer, il vécut à Paris, de 1529 à
1. Schmidt, Jean Sturm, p. 38. — 2. Vœmel, directeur du gymnase de Francfort, Jo/i. Sturm, eine Schulrede, 1826, cité par Schmidt, p. 313. — 3. En 1527, il obtint, à Louvain, où il s'était rendu avec son ami Philipson (Sleidan), le titre de magister. Il commença alors des études de droit, mais les ressources lui manquèrent, et il s'associa avec son professeur de grec, Rudiger Rescius, qui, en même temps, dirigeait une imprimerie. C'est ainsi que, en 1529, parurent les Memorabilia de Xénophon : « Lovanii industria et impensis Rutgerii Rescii ac Jo. Sturmii » et, en 1530, une homélie de Chrysostome : « Ex officina R. Rescii et Jo. Sturmii ». C'est donc comme celui d'un imprimeur que son nom fut d'abord connu. En même temps il donnait des cours : « J'ai enseigné deux ans à Louvain », disait-il plus tard. Il porta ses livres à Paris, les vendit, et abandonna sa première carrière. H. Veil, Ziiiu Gedachtniss Jo/immes Sturm, eine Studie ùber J. Sturms Unterrichtsziele und Schul-Einrichtungen mit besonderer Beriicksichtigung seiner Beziehungen zu dem niederlandischen Humanismus, p. 62 et n. 2, dans l'ouvrage : Festschrift zur Feier des jjojii/irigen Bestehens (tes protestantischen Gymiiasimus zu Strassburg. Erster Theil, 1888. Voir Schmidt, Jean Sturm, p. 5-8.
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1 536, au milieu même de toutes les fermentations des idées nouvelles. Il dédia une traduction à Jean de Hangest, évêque de Noyon ; il fit connaissance avec Guillaume Budé, les frères du Bellay, la sœur de François Ier, Marguerite. Il donna
Maison de Jean Sturm. (p. 345.)
des leçons, suivies avec empressement, non seulement par des élèves, mais par des maîtres comme Ramus, sur lequel elles eurent la plus grande influence.
En même temps, il lisait les livres de Bucer, et entrait en correspondance avec lui. En 1 533 , il était présent aux prédications de Gérard Roussel. Il eut des relations avec François Ier. Au moment de la persécution des Placards, en 1 534, il conçut pour l'héroïsme de l'Eglise réformée une sympathie qui ne devait plus se démentir. Plus que tout autre, et non sans se rendre suspect, il travailla à faire venir Mélanchthon et Bucer.
Quand son œuvre de conciliation eut échoué, il quitta la capitale de la France, le 3o décembre 1 536, et arriva à Strasbourg, le 14 janvier 1 53y Appelé pour organiser une école, il allait faire de la cité rhénane « une des Eglises les plus savantes de la Réforme, celle qu'on y proposait dès les premiers temps pour modèle de discipline à toutes les autres 2. » C'est Bossuet qui parle.
Bucer le reçut dans sa maison, et il commença par faire deux leçons par jour, avec un traitement de 40 florins par an ! Il est vrai qu'il reçut bientôt 100, puis 140 florins. « Son intelligence merveilleuse et sa rare érudition, » dit un
1. H. Veil, Zuiii Gcdachttiiss Johannes Sturm, p. 8. — 2. Bossuet, Histoire des variations, t. IV, livre XV (édit. Didot 1879), p. 289.
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rapport aux scolarques, ne l'empêchaient pas de se mettre au niveau de ses élèves. On accourut de toutes parts.
Alors, pasteurs, professeurs, magistrats tiennent des conférences dans la maison de Bucer. Jacques Sturm, le grand magistrat, apporte au jeune pédagogue l'appui de toute son influence. Et l'enseignement strasbourgeois est organisé, le 7 mars 1 538.
Les échevins annoncent la grande nouvelle dans les Stuben ; les pasteurs l'annoncent du haut de la chaire : toujours l'union des deux domaines ! Et enfin, le 3o septembre r 538 4, le Gymnase fut ouvert, dans le cloître des Franciscains. Dès le 24 juin, Sturm avait été nommé Recteur. Deux ans plus tard, Strasbourg se l'attacha définitivement, en lui donnant une prébende canoniale de Saint-Thomas. On déclara qu'il était « Valpha des philosophes aristotéliciens, le plus savant en grec, l'honneur des Muses, un homme complet (absoliitissimus) par sa piété, son éloquence et son humanité2. » Et voici, des années plus tard, le témoignage que lui rendait un de ses élèves, le comte polonais Jean d'Ostrorog : « Demandez aux jeunes gens laborieux des nations étrangères pourquoi ils ont entrepris les fatigues d'un long voyage, auquel jamais ils n'auraient songé ? Ils diront que c'est pour voir Sturm et pour suivre ses leçons. Demandez-leur qui les a attirés ? c'est Sturm, oui, c'est Sturm, répondront-ils tous. Quel bonheur pour moi d'avoir pu jouir de son aspect ! plus heureux encore d'avoir pu entendre ses paroles 3. »
Ne racontons pas les événements qui suivirent, et la lutte qui éclata, en i56i, entre Jean Sturm et Marbach, lutte terminée par l'accord, par l'armistice de 1 563 . Surtout laissons de côté la lutte de Jean Sturm avec Pappus, le jeune zélote qui accomplit ce prodige d'être plus fanatique que Marbach. Appelé par lui, il se tourna contre lui. Et quand Pappus, qui aimait à se faire traiter d'Excellence, devint président du Convent, Jean Sturm fut destitué ! (i58i.)
Ce qu'il faut noter seulement, c'est que, dans son amour pour les huguenots de France, qu'il appelait des « coreligionnaires opprimés, et des héros défendant la liberté religieuse, » pour subvenir aux dépenses militaires de Condé, il engagea, sans compter, toute sa fortune, et plus encore. Puis ses débiteurs l'oublièrent 4. Alors commença pour lui une série de tribulations financières, qui empoisonnèrent la fin de sa vie. « La ruine de sa fortune l'obligeait à veiller à la vente exacte de ses légumes, et à s'occuper des petits besoins de son ménage. Il
1. L'ordonnance du magistrat annonçant l'ouverture a été lue en chaire, le dimanche 29 septembre 1538, et les cours ont commencé le lundi 30 septembre. La tradition qui place l'ouverture déjà en mai est erronée. Engel, p. 25 et n. 1. — 2. Optra, XXI, Annales, p. 257. — 3. Schmidt, Jean Sturm, p. 217. — i. lbid., p. 138. Il vivait surtout du revenu de son canonicat, qu'il garda jusqu'à sa mort. On lui laissa aussi sa maison canoniale. Mais il ne revenait que rarement en ville, où sa femme, de la famille patricienne des Hohenbourg, gagnait quelque argent de son côté, en prenant des pensionnaires. Engel, p. 244, 245. Sturm avait d'abord épousé à Paris une Française, Jeanne Pison. Elle mourut peu de temps après son arrivée à Strasbourg. Il épousa en secondes noces Marguerite Wigand et, en troisièmes noces, Elisabeth de Hohenbourg. Strobel. Histoire du Gymnase protestant de Strasbourg, 1838, p. 9. — Il ne fut payé, par la maison de Condé, que... trente ans après sa mort. Capital et intérêts, la dette s'élevait à 80000 livres. Schmidt, p. 208.
STRASBOURG
s informe du prix des navets ou des fèves au marché de Strasbourg ; il demande qu'on lui envoie de la bière, des harengs, du beurre salé... le tout avec un sérieux qui nous ferait sourire, s'il ne fallait pas plaindre le vieux savant, qu'on prônait dans toute l'Europe comme le restaurateur du langage cicéronien, pendant qu'il était réduit à calculer ce que lui rapporteraient ses choux1. » Il mourut le 3 mars 1589, à l'âge de 82 ans.
Pour nous, nous nous séparerons de Jean Sturm, l'apôtre infatigable de l'union entre les protestants et la France, de l'union des protestants entre eux, de l'union des protestants avec les catholiques, le dernier représentant « des héros de l'âge d'or de l'Eglise strasbourgeoise, » en citant cette phrase d'une de ses leçons : « Il y a clans l'Eglise du pape beaucoup d'hommes savants et vraiment vertueux ; nous ne pouvons pas les condamner ; car ce qui les retient dans leur communion, ce n'est pas seulement le respect des ancêtres, c'est aussi le spectacle de nos défauts, de nos mœurs, de notre désunion 2. »
Ici le mot de Ulrich de Hutten me revient à la mémoire : « O siècle ! ô lettres ! C'est une joie de vivre. » Quels hommes, en effet ! Quelle réunion d'hommes !
La joie, le privilège de vivre avec ces hommes fut accordé à Calvin. Dès qu'il arrive, il descend chez Capiton, sans cloute au doyenné de la rue Thomann. — De là il annonce (octobre 1 538) que, dans deux jours, il ira loger chez Bucer a, sans doute rue des Chevaux (Rossgasse) '*. Une autre fois il parle de la conférence, à propos de Caroli, à laquelle on l'a convié, dans la maison de Zell, rue des Frères, (octobre 1 5 3 g ) 3 . — Et combien de fois il dut aller rue des Echasses, chez Hédion, ou rue des Cordonniers, chez Jean Sturm ? — Nous ignorons où logeait Jacques Sturm, avant de s'établir rue Brûlée. Mais il honorait Calvin d'une estime spéciale, et certainement il dut souvent recevoir sa visite.
En tout cas, nous sommes sûrs de rencontrer quelquefois Calvin à l'angle de la rue du Dôme et de la rue Brûlée, là où se trouve actuellement l'immeuble de la Banque du Crédit foncier et communal 6, car c'est là que se trouvait le poêle des tailleurs.
Or à cette époque les artisans étaient divisés en corporations, et, par une
1. Schmidt, Jean Sturm, p. 215, 182. — 2. Ibid. — 3. Lettre de la première moitié d'octobre 1538, Herminjard, V, p. 148. — 4. C'est cette rue des Chevaux, qui, en 1657, après la mort de Rod. Salzmann, prit le nom de ce célèbre médecin. — S. Herminjard, VI, p. 54. — tà. Stricker, Johaunes Calvin, 1890, p. 44. — C'était le N° 1 de la rue du Dôme, l'ancienne Murer Trinkstube, devenue poêle des Tailleurs de 1506 à 1791. Vendu comme domaine national, l'immeuble devint successivement restaurant, puis café. Il fut reconstruit en 1853 et détruit de fond en comble par le bombardement de 1870. Album Seyboth, table des gravures, IX, 14. Le même album (X, 15) donne le coin de la rue du Dôme et de la rue des Juifs, donc un morceau (tout voisin) du vieux Strasbourg, devant lequel passa souvent Calvin, et tel qu'il se présentait du XVIe au XVIIIe siècle. Ces grands bâtiments, tout neufs à l'époque de Calvin, puisqu'ils avaient été reconstruits en 1500, abritèrent plusieurs souverains de l'Europe, en visite à Strasbourg.
A STRASBOURG
admirable décision de la constitution, tous les bourgeois devaient faire partie de Tune d'entre elles. Calvin, voulant devenir bourgeois de Strasbourg, se fit inscrire dans la Corporation des tailleurs1. On conserve à Gotha une copie léga-