‹ Jean Calvin (volume 2)Chapitre 4 sur 123 · Rodocanachi, p · texte numérisé non relu

Rodocanachi, p

CALVIN EN ITALIE

quatre fresques, représentant les quatre parties du jour : l'Aurore, le Midi, le Soir, la Nuit; et la fresque de l'Aurore est la plus célèbre. L'Aurore tient ses chevaux et se lève... tandis que, pour la Nuit, les chevaux, laissés à eux-mêmes, s'en vont au hasard. Diane descend de son char et se dirige lentement vers Endymion.

Puis, au-dessous, une frise court, gaie et amusante; ce sont de petits enfants, ailés comme des anges, qui sont sur de petits chars, traînés par de petits animaux, tous différents, et qu'ils guident avec des rubans rouges : oiseaux, bœufs, éléphants, serpents, grenouilles, tortues, poissons, lapins.

Ferrare. Salle de l'Aurore.

Au centre, siège gravement le Temps, et tout est encore comme au XVIe siècle, éblouissant de grâce, de couleur et de fraîcheur.

Derrière cette salle de l'Aurore est un tout petit cabinet, où se trouvent trois chefs-d'œuvre, une fresque du Titien, représentant les Vendanges, entre deux fresques de Dosso Dossi représentant, l'une les Noces d'Ariane et de Bacchus, l'autre le Triomphe de Bacchus sur Silène. On ne distingue guère l'œuvre de Dosso Dossi de celle du Titien ; c'est dire quelle couleur, quelle santé, quelle joie, quelle vie plantureuse animent tous ces corps et en débordent.

A côté est une non moins petite chapelle, peinte aussi et dorée, et qui s'ouvre sur la grande salle de réception, où se donnaient les fêtes et les bals ; symbole curieux de cette Renaissance qui célèbre ici son triomphe, de ce mélange de paganisme et de christianisme, de réalités profanes et d'apparences sacrées qui, sous prétexte de charmer les esprits, finit par enivrer d'une liqueur subtile, et d'autant plus pénétrante, l'imagination et les sens eux-mêmes.

Tel était le domaine de Renée de. France. Quelles figures, quelles scènes l'ont animé ?

Dès le 8 mai 1 537, paraît ici Vittoria Colonna, la gracieuse poétesse, la veuve, amie de Michel-Ange, qui ne pense plus qu'au ciel, et dont la terre admire la beauté et le génie. Elle arrive, disciple de Valdès, un des partisans les plus discrets et les plus convaincus des doctrines luthériennes. Elle a quarante ans. Renée en a vingt-sept; et, tout de suite, les deux femmes, faites pour se comprendre, vivent dans une douce intimité. Dès le matin, la marquise vient, sans façon (in habiio mollo volgare)^ surprendre son amie. Elles prennent ensemble leurs repas, et s'entretiennent toute la journée des plus hautes questions de la religion et de la foi

i. Rodocanachi, p. 133. — Voir l'élégante étude de M. le professeur Giuseppe Agnelli, bibliothécaire à Ferrare: Fulvia Olimpia Morata. Discours prononcé le 23 avril i892*pour le cinquième centenaire délia libéra Università degli studi.

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A la suite de Vittoria Golonna, entre un moine, un franciscain de la Stricte Observance. Sa robe de laine est retenue à la taille par une simple corde, et son capuchon en pointe retombe sur ses épaules. C'est le type de l'ascète convaincu. Pendant quatre heures consécutives, il est resté en méditation devant son crucifix, et son regard est ardent, illuminé. Au palais, comme clans la rue, il se soumet avec une rigueur égale aux règles de son ordre. C'est à peine s'il accepte une maigre portion d'un seul plat; il refuse les vins recherchés; il se contente de quelques gouttes d'eau. Au lieu de se reposer sur le lit luxueux qui lui a été préparé, il dormira sur le plancher, enveloppé dans son manteau.

Charles-Quint dit un jour : « La parole d'Ochino a une telle puissance qu'elle tirerait des larmes d'une pierre ; » et les foules avides se pressent autour de sa chaire. Même, ne pouvant plus pénétrer dans les églises, les auditeurs montent sur les toits, et les crèvent, pour écouter

L'influence de l'ascète n'est pas moins grande sur les nobles et les grands. Et ce ne devait pas être un tableau banal que celui formé par la mystique marquise Colonna et la noble duchesse Renée, perdues dans leurs méditations, aux pieds du moine, frémissant d'enthousiasme. Elles obtinrent pour lui et pour ses Frères une petite maison, dans un faubourg de la ville. Certainement, au cours de ses entretiens longs et fréquents, le franciscain jeta dans leur âme plus d'un germe de cette hérésie qui allait bientôt l'entraîner lui-même hors de l'Italie, jusqu'à Genève.

Et puis, voici presque une enfant, une enfant-prodige qui devait rester (c'est peut-être un prodige plus grand) une femme distinguée, la célèbre Olympia Morata. « A l'âge de quinze ans (elle était née à Ferrare, en i52Ô), elle écrivait élégamment en latin et en grec, et traduisait Homère comme Virgile. Curione, l'ami, l'initiateur de son père aux doctrines nouvelles, rappelait en ces termes, longtemps après, ses succès littéraires : « Alors nous l'entendions, déclamant en latin, improvisant en grec, répondant avec esprit à toutes les questions qui lui étaient adressées. On eût dit une de ces doctes vierges de la Grèce ou de Rome, auxquelles on pouvait justement la comparer2. »

A peine âgée de treize ans, elle avait été appelée au Palais, pour tenir compagnie à la fille aînée de Renée, Anne, et ensemble elles étudiaient Aristote, Pomponius Mêla, Ptolémée, Euclide, Ovide, Erasme, Cicéron :1 ; ou bien elles s'accompagnaient sur le luth ; ou bien elles improvisaient ; ou bien elles jouaient des comédies latines....

Tandis qu'on parcourt ces salles toujours splendides, mais vides et silencieuses, on s'imagine à chaque instant que quelqu'un de ces personnages va entrer, va glisser sur ces beaux parquets, au milieu de ces peintures, va s'asseoir sur ces sofas ou ces fauteuils, brodés, dit-on, de la main même de la fille de Renée, va paraître au balcon.... (Page 33.)

i. J. Stoughton, Souvenirs de la Reformation en Italie, p. 98. — 2. Rodocanachi, p. 179. Voir J. Bonnet, Récits du XVIe siècle « La famille de Curione, » p. 262. — :t. Ce sont les livres achetés et notés sur les carnets de comptes de Renée. Rodocanachi, p. 183.

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Ici fut rassemblé tout ce que le bonheur avait de plus riant, tout ce que la douleur avait de plus mélancolique, tout ce que la grâce avait de plus séduisant, tout ce que la beauté avait de plus noble, tout ce que le mysticisme avait de plus sentimental, tout ce que la dogmatique avait de plus abstrait, tout ce que la Renaissance avait de plus artistique, tout ce que le calvinisme avait de plus moral.

Car ici, sans doute, eurent lieu les entretiens de Calvin et de Renée.

Marque de Pierre de Wingle.

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