CHAPITRE SECOND Renée de France et sa cour
I. Renée de France. — II. Les miniatures de son livre d'Heures. — III. Hercule d'Esté. — IV. La cour de Renée. — Y. Sentiments français. — VI. Sentiments évangéliques. — VII. La manifestation Jehannet.
— VIII. L'interrogatoire. — IX. L'évasion. — X. Calvin et Renée. — XI. L'aumônier. — XII. Francisca.
— XIII. l in lugubre.
RESENTONS-NOUS à la maîtresse du ehâteau et du duché de Ferrare, à Renée de France. Comme Français, nous pouvons compter sur l'accueil le plus cordial.
Les auteurs, sages et prudents, qui s'appellent les frères Haag, ont écrit : « Renée de France fut, de l'aveu de tous les historiens, une des femmes du XVIe siècle les plus remarquables par les brillantes qualités de son esprit et la noblesse de son caractère. La nature ne l'avait point favorisée du côté des avantages extérieurs; mais elle l'avait clouée d'une âme grande et énergique, d'un jugement sain et éclairé, d'un cœur généreux et ami de la justice. Dès son enfance, la jeune Renée montra pour les lettres 1 et les sciences une inclination, qui lui avait été transmise par le roi Louis XII et la reine Anne de Bretagne, ses parents, et qui se fortifia encore à la cour de François Ier, par l'intimité de ses relations avec Marguerite de Navarre. Elle apprit le grec, le latin, les mathématiques, l'astrologie même, pour se conformer au goût du temps, et fit clans toutes ces sciences de remarquables progrès3. » « C'étoit, dit Brantôme, une fort bonne et habille princesse, car elle avoit ung des bons espritz et subtilz qui estoit possible. Elle
1. Elle aurait reçu les enseignements de Le Fèvre d'Etaples. (Rodocanachi, p. 10.) — 2. Elle savait tout, sauf l'orthographe. Elle écrit: «J'ai ressu par le porteur la laictre qui a plu par luy me escripre, ensemple l'avis dedens. » (Rodocanachi, p. 14.) — •'!. France protestante (ire édit.), VIII, p. 411.
CALVIN EN ITALIE
avoit fort estudié, et l'ay veue fort sçavante discourir fort hautement et gravement de toutes sciences, jusques à l'astrologie et la congnoissance des astres1. »
Au lieu de force détails minutieux sur sa jeunesse, consacrons quelques instants à la contempler elle-même, je veux dire ses portraits. Jules Bonnet, qui avait voué non seulement ses études, mais presque son culte, à la duchesse de Ferrare, décrit ainsi le portrait peint par Clouet'2: « Les portraits authentiques de cette princesse sont d'une extrême rareté. J'ai vainement cherché son image en Italie, et le portrait si défectueux conservé à Versailles n'est pas fait pour consoler de ce mécompte. Heureusement il existe au Louvre deux crayons très remarquables du XVIe siècle, dont l'un représente Renée dans toute la grâce de l'adolescence, l'autre clans l'épanouissement de la jeunesse, voisin de la maturité. Mais il y a loin de l'esquisse tracée par une main habile à l'œuvre parfaite, admirable, d'un artiste consommé dans son art. On connaît les rares qualités qui distinguent François Clouet, le peintre en titre de la cour des Valois : pureté du dessin, charme du coloris, naïveté, finesse, élégance. Les portraits de Henri II, de Charles IX et d'Elisabeth d'Autriche, que l'on voit au Louvre, sont des chefsd'œuvre. On en peut dire autant de celui de la duchesse de Ferrare. File est représentée de face, dans le beau costume du temps, qui rehausse la grâce naturelle, en robe de velours noir à manches bouillonnées, ses blonds cheveux, relevés sous un voile, retombant à longs plis en arrière, un riche collier descendant sur sa poitrine à demi découverte. Son front pur atteste les dons de l'esprit, unis à ceux du cœur le plus généreux. Les yeux, d'une rare beauté, sont limpides et parlants. La bouche fine semble hésiter entre le sourire et la mélancolie. Les joues, faiblement colorées, présentent ces ombres légères et ces teintes merveilleusement fondues, qui sont la perfection du pinceau. Il y a comme un rayonnement calme et doux autour de cette figure, quand on l'a contemplée quelques instants. C'est une beauté de l'âme, une splendeur toute morale qui s'en détache. Brantôme ne l'exprimait-il pas à sa manière dans ces lignes, qui sont aussi un portrait : « Bref, ceste princesse estoit bien fille de France, vraye en bonté et charité. Elle avoit aussi le cœur fort grand et haut. Je luy ay veue en Italie, et à la court, garder aussi bien son rang qu'il estoit possible, et encore qu'elle aparust n'avoir pas l'apparence extérieure tant grande, à cause de la gasture de son corps, si est ce qu'elle en avoit beaucoup en sa majesté, monstrant bien en sa grandeur et en son visage royal, et en sa parade qu'elle estoit bien fille de roy et de France 3. » Telle on aime à se la représenter dans cette cour de Ferrare, alors si célèbre, accueillant Calvin, protégeant Clément Marot, qui payait son hospitalité par ces vers charmants :
Les oyselletz des champs en leurs langages, Vont saluant les buyssons et boscages
I. Brantôme, VIII, des Dames, édit. L. Lalanne, p. 108. — "2. Ce portrait, représentant, selon J. Bonnet, la duchesse « pendant les premières années de son séjour à Ferrare, » appartenait à ce moment à un amateur aussi éclairé que généreux, M. Charles Haas, — '!. Brantôme, Ibid., p. 113.
RENÉE DE FRANCE ET SA COUR
Par où ils vont. Quand le navire arrive Auprès du havre, il salue la rive, Avec le son d'un canon racourcy ; Ma muse donc, passant ceste court-cy, Faict elle mal saluant toy, princesse, Toy, à qui rit ce beau pays sans cesse, Toy, qui de race ayme toute vertu, Et qui en a le cueur tant bien vestu 1 r »
Faut-il prendre au pied de la lettre toutes les déclarations admiratives de ce chevalier fidèle? On pourrait avoir quelque doute en pensant qu'Hercule d'Esté, encore fiancé, écrivait à son père, dans un italien trop facile à comprendre : Ma Madama René a non è bella-. Brantôme, nous venons de le voir, glisse un mot sur « la gasture de son corps, » ce qui indique qu'elle était un peu contrefaite : «Très gastée de son corps :i, » dit-il encore. Et un contemporain, le duc d'Urbain, va sensiblement plus loin, quand il déclare que Renée était un monstre {un mostro) \
Trop est trop: ce duc était un malotru, et J. Bonnet n'aurait pas manqué de le lui dire, s'il l'avait rencontré. Que décider ?
Il vaut la peine de faire le voyage de Modène, rien que pour voir les quelques miniatures conservées à l'Estense (la bibliothèque de la ville), et qui se trouvent dans un admirable bijou bibliographique, le livre d'heures de Renée.
C'est un tout petit et tout mince livret recouvert de satin rose, avec des broderies d'argent. Au milieu de la couverture, des deux côtés, est une couronne, aussi brodée d'argent, avec des arabesques.
L'intérieur se compose de jolis feuillets de parchemin; d'abord quatre feuillets blancs, puis seize feuillets contenant les prières, en écriture d'un caractère très élégant et très simple, et encore quatre feuillets blancs.
Tout est manuscrit, les prières en latin, leurs titres en français. Déjà ici l'or et l'encre se mêlent; de plus, chaque feuillet est encadré par des peintures, représentant des feuilles vertes, des palmes, des coquelicots rouges et d'autres fleurs, et des fruits sur fond d'or; en outre, certaines pages montrent de ravissantes miniatures traitant des sujets religieux et appropriés aux prières : l'Annonciation en face de la Salutation de l'ange; les douze apôtres en face du Symbole. Et enfin et surtout, cinq de ces miniatures représentent Renée, jeune fille, accomplissant ses devoirs religieux '.
I. Bulletin, XV, 1866. « Portrait de Renée de France, par Clouet, p. 387-391. — 2. Fontana, p. 28. — 3. Brantôme, Ibid., p. 109. — i. Fontana, p. 29. — 5. Quel est l'artiste qui a dessiné, non les illustrations (la main est moins habile), mais ces miniatures? On est sûr que ce fut un maître ; on n'en sait pas davantage. Un savant iCavedoni, archéologue des plus distingués, 1866) a écrit dans sa Descrizionc : On peut dire, cou lutta probabilita, que le livret a été peint à Paris, vers l'an 1525. » La seule indication précise sur
CALVIN EN ITALIE
La première de ces cinq miniatures nous montre Renée à genoux, devant un prie-Dieu : le teint est extrêmement délicat. Son costume se compose d'une sorte de cape violette, d'une robe d'or avec galon noir autour du cou, d'une ceinture
bleue. Derrière sont des tentures rouges
Dans la seconde, Renée est en robe blanche avec de grandes manches : elle est agenouillée pieusement devant l'autel ; et tout est si net que, sur l'autel, on distingue trois statues de bronze doré, celle du milieu représentant la Vierge et son enfant ! {Page 39.)
C'est un prodige de l'art du miniaturiste. Nous voyons ensuite un évêque sur son siège, qui absout Renée, vêtue de blanc, et à genoux devant lui ; et puis Renée à genoux devant Jésus-Christ, et enfin une apparition de Jésus- Christ à Renée.
11 y a lieu de s'étonner que Jules Bonnet ait écrit : « J'ai vainement cherché l'image de la princesse en Italie. » En voilà cinq des plus ravissantes. Elles nous la montrent toutes, comme on l'a décrite, « un peu replète, les yeux bridés, le menton petit et pointu, rappelant par toute l'allure de sa physionomie les paysannes du bas pays breton, avec je ne sais quelle grâce pleine de finesse, errant sur son visage2. »
Le petit livre d'heures, vieux de près de quatre siècles, est admirablement conservé. Sans doute, Renée s'en servit peu : de bonne heure, ses convictions évangéliques durent la détourner de la simple lecture de prières latines. Et comme elle finit par ne plus s'en servir du tout, au moment de son départ, elle négligea de le prendre et le laissa avec ses meubles et les objets inutiles clans ses appartements, d'où il fut apporté, avec la bibliothèque du duc d'Esté, à YEstense de Modène. Il en est le plus ravissant ornement3.
La vérité est que Renée (son visage étant le fidèle miroir de son âme) exerce un attrait presque irrésistible. Ses visiteurs, en apparence indifférents tout
ce sujet est fournie par une des prières, qui demande à Dieu de faire vivre dans la paix et dans la lumière « l'âme de ton serviteur, le roi Louis, mon père, et l'âme de ta servante, la reine Anne, ma mère, que tu as fait sortir de ce siècle. » Ils étaient donc morts l'un et l'autre, ce qui nous reporte après 15 15. Toutefois, comme Renée a l'air d'être dans sa quinzième année, et qu'elle était née en 15 10, on peut bien supposer les miniatures de 1525 environ.
1. Fontana dit: « Le portrait est empreint d'une telle réalité que tout soupçon de flatterie disparait. » p. 32. — 2. Kodocanachi, p. 14. — '■>. Eug. Mùntz, La Renaissance en Italie et en France à l'époque de Charles VIII, 1885, p. 548, apprécie en ces termes « le merveilleux petit livre » : « Dans ce joyau tout est français, figure comme ornement; on se sent séduit par l'absence même d'art; la naïveté et l'émotion en tiennent lieu. «
RENÉE DE PRANCE ET SA COUR
d'abord, deviennent bientôt ses respectueux admirateurs. Et, en définitive, M. Rodocanachi ne s'exprime pas d'une façon très différente de celle de Jules Bonnet lui-même : « Plus tard, dit-il, les traits sont plus affinés, la saillie des joues a disparu, l'ovale de la figure est devenu très pur. Sans aller jusqu'à prétendre, comme certain contemporain bénévole, qu'elle était « bien belle, blanche et toute jolie, » on peut convenir que telle que certains de ses portraits nous la représentent, dans le beau costume du temps, avec sa robe de velours noir à manches bouillonnées, ses splendides cheveux blonds relevés sous un voile retombant en longs plis par derrière, ses yeux bleus, sa poitrine nacrée que laisse gracieusement entrevoir réchancrure du corsage, elle a bien réellement ce charme infini que Brantôme a vanté, cet air de noblesse qui révélait en elle, de prime face, sa naissance royale; en sorte que, comme le dit Varillas, elle avait plus à se louer qu'à se plaindre de la nature1. » 11 ajoute qu'elle dansait avec beaucoup de grâce, qu'elle était charmante dans la conversation et déployait infiniment d'esprit; en un mot que si, avec Sa figure Modène. Livre d'heures de Renée, (p. 38.
agréable et son corps un peu disgracié, Renée
produisait une première impression complexe, où il y avait quelque déconvenue, ce que les visiteurs finissaient par subir, c'était sa séduction.
Renée avait épousé, le 28 juin 1328, Hercule II. Or, si Renée était singulièrement bien disposée à recevoir Calvin et ses exhortations, Hercule II, poussé par ses intérêts non moins que par son tempérament, devait s'interposer, comme l'adversaire acharné du protestantisme, entre sa femme et le Réformateur.
1. Rodocanachi, p. 14, 11. 2 et p. 15, n. 1, p. 16. < Les portraits de Renée sont nombreux : en voici la liste d'après l'ouvrage de M. Bouchot, Les portraits ait crayon des XI 7e et XVIIe siècles, 1S84 : Louvre 1 Dumoustier), crayon de couleur (1534-1535), actuellement, salle VIII; Versailles, N0^ 3127, 4047; Chantilly; Saint-Pétersbourg, Ermitage, crayon, N° 20; Cabinet Eontette 19; Portrait du livre d'heures. Elle est représentée dans sa quinzième année, à ce qu'il semble. Ce portrait a été reproduit au frontispice de l'ouvrage de Fontana, et par Mùntz clans son ouvrage sur La Renaissance en Italie et en France, 18S5, p. 548. Renée est représentée en buste de trois-quarts, à gauche, portant une coiffure lisse avec chaperon à templette. Elle semble jeune : les pommettes sont saillantes, le menton petit et pointu. Des deux portraits de la galerie de Versailles, l'un la représente en habit de cour, avec la collerette et un beau collier; l'autre, en noir. Dans le dernier, le teint est fort illuminé. Le portrait de Chantilly est peut-être le meilleur. Bien curieux est
Calvin en Italie
Hercule, né en i5o8, par conséquent âgé de deux ans seulement de plus que Renée, était un prince accompli, d'après l'idéal de la Renaissance, bien fait, de visage agréable, d'aspect séduisant (ce n'était pas en vain qu'il avait pour mère la célèbre Lucrèce Borgia). Aux exercices du corps, son adresse était remarquable. Il maniait l'épée, la lance et le bâton, comme un homme d'armes ; en fait d'équitation, il n'avait pas son pareil. Du reste, aimant les lettres, écrivant en vers latins si élégants que ses maîtres devinrent, est-il dit, ses admirateurs, excellant dans la musique, « et même dans la diatonique, la chromatique et l'enharmonique1. » Enfin de mœurs faciles, avec maîtresses et bâtards, et de religion bigotte.
C'est bien lui qui revit tout entier sur la magnifique toile du Musée de Moclène. {Page 41.) D'une haute et forte stature, les cheveux commençant à grisonner, avec une figure pleine, qui ne manque pas de distinction, il se dresse, vrai type du chevalier. D'une main, il serre la garde de son épée, qui est clans le fourreau; de l'autre, il tient un bâton de commandement. Son pourpoint de cuir est précieusement brodé d'or, et son armure d'acier est bordée par de minces bandes de cuir doré. Sur sa poitrine se rabat un large col blanc. A ses pieds est son grand casque ; et cette variété des couleurs, du jaune de l'or, du bleu de l'acier, s'enlevant sur le fond noir du cuir, donne l'impression d'une extrême richesse. Brillant représentant de cette brillante époque... de décadence! Jules Bonnet le déclare : « Il était à la fois impérieux et irrésolu, violent et timide, plus jaloux de son autorité que capable de l'exercer avec grandeur, moins ferme dans ses desseins qu'obstiné dans ses préventions et ses rancunes. L'âpreté de sa foi catholique, aussi vaine que sincère, ne lui servit point à régler ses passions "2. »
En partant de Bâle, Calvin avait lancé, comme un défi, sa fameuse prélace à François Ier. C'était un autre François Ier qu'il trouvait en face de lui à Ferrare.
Toutefois Calvin, Renée et Hercule, s'ils sont les personnages principaux, ne sont pas les seuls ; et précisément, pour achever de nous renseigner, il nous faut jeter un coup d'œil sur le milieu, dans lequel ils vivent : la Cour, tout au moins cette partie de la Cour, qui se groupe autour de Renée. Le plus simple est de nous rendre au loggiaio, à la belle galerie ouverte, que le duc Alphonse II fit bâtir en i534:!. {Page 42.) (L'étage supérieur a été ajouté en 1739 seulement.) La galerie était donc à l'époque de Calvin, dans toute sa splendeur, et dans
aussi le portrait de Renée que contient le manuscrit de Roddi, appartenant au British Muséum. II la représente telle qu'elle dut être k Ferrare vers le milieu du siècle : les traits de la physionomie sont marqués, presque durs. Renée a déjà souffert et lutté. Il semble probable que ce portrait est authentique, car il a dû être fait en même temps que le manuscrit, qui est de l'époque, probablement d'après un portrait de la duchesse. »
1. Rodocanachi. p. 31. — i. J. Bonnet, Hercule II de Ferrare. Les débuts d'un règne ». Revue chrétienne, 10 juillet 1885, p. 435. — ■'!. Cette date et quelques autres détails m'ont été fournis par M. l'ingénieur Borgatti.
RENÉE DE FRANCE ET SA COUR
H /..tio-na-BeMU.
Modène. Hercule d'Esté, (p. 40.)
tout l'attrait de sa nouveauté. C'était le rendez-vous général et nécessaire : car impossible de ne pas s'y rencontrer, en allant ou en venant, du Palais au Château.
Voici d'abord MniL de Soubise « d'un cœur aussi haut que sa race, et déjà secrètement inclinée aux doctrines de la Réforme » Elle avait accompagné Renée en qualité de première dame d'honneur. Anne de Bretagne, mourante, lui
I. J. Bonnet, « Clément Marot à la cour de Ferrare (1535-1536) ». Bulletin, XXI, 1872, p. 163.
CALVIN EN ITALIE
avait confié sa fille, non pas comme à une « gouvernante, » mais comme à une « mère '. »
A côté de Mme de Soubise sont ses deux filles, Anne de Parthenay et Renée, « qui portaient, dans le palais des ducs d'Esté, le charme sérieux et l'élégance
un peu austère d'une génération formée sur le modèle d'Anne de Bretagne 2. »
Anne de Parthenay avait été promise de bonne heure à Antoine de Pons, comte de Marenne, mais le Duc ne hâtait pas le mariage.
François Ier lui écrivit en décembre 1 533, et, la même année, 10 novembre 1 533 , de Marseille, le pape envoyait « à sa chère fille » le plus curieux cadeau de fian-
Ferrarc. Le Loggiato. (p. 40.)
cailles, le droit, pour elle, son mari et quatre personnes de sa suite, de se choisir un confesseur, lequel aurait le pouvoir de les absoudre « des homicides, adultères, incestes, sacrilèges, violences envers les prêtres (sauf les évêques), crimes de toute nature, qu'ils pourraient commettre1. » Enfin le mariage fut célébré au commencement de 1 5 34.
« C'est à Anne de Parthenay que l'illustre critique, Lilio Giraldi, dédia le second livre de son Poème des dieux. Il y loue son rare savoir dans les lettres grecques et latines, son goût pour la poésie, dont elle sait apprécier tous les rythmes, son talent pour la musique, enfin son étonnante érudition, qui lui permet de s'entretenir, avec les plus graves docteurs, sur les mystères de la théologie '\ C'est dans le portrait qu'en fit un auteur contemporain, Bernardo de Carpi, émule du Garofalo, que se montre à nous, dans sa grâce décente et son aménité sévère, la jeune comtesse de Pons, avec son port majestueux, ses regards à la fois doux et fiers, ses blonds cheveux relevés sous l'or d'un diadème, qui laisse étinceler une perle au milieu du front. Telle sans doute, elle parut aux yeux de Marot, dans les bosquets du Belvédère, quand il traça les vers suivants :
1. Rodocanachi, p. 9. — 2. J. Bonnet, lbid. — Fontana, p. 177; Rodocanachi, p. 73. — i. « Elle avait été un peu femme savante; elle devint « vide de toute fiance en elle-même, » et chercha dans les saintes lettres et auprès du Sauveur de quoi apaiser la soif de connaissance et de vie divine qui la travaillait. Elle fut dès lors une nouvelle créature et une « bonne huguenote. » Merle d'Aubigné, o. c, V, p. 544.
RENÉE DE FRANCE ET SA COUR
Vous avez droict de dire, sur mon âme,
Que le bosquet ne vous pleust oncq si fort,
Car dès qu'il a senti venir sa dame
Pour prendre en luy parfum et réconfort,
D'estre agréable a mis tout son effort.
Il a vestu sa verte robe neuve.
De ce séjour, le Pô tout fier se treuve,
Les rossignols s'en tiennent angéliques,
Et trouverez pour en faire la preuve,
Qu'au départir seront mélancoliques1. »
On se défiera peut-être de l'imagination de ces deux poètes, Marot et J, Bonnet. Heureusement que nous avons un document plus authentique et non moins charmant. C'est Tunique lettre qui nous ait été conservée, écrite par Anne de Parthenay à son mari, M. de Pons, en ce moment en France (18 juillet i539). La voici :
« Mon cueur, mon amy, je ne puis trouver fin à mes propos. Si finiray-je la présente pour te dire que je suis, Dieu mercy, relevée, et pour achever de guérir mon estomach, je délibère de m'en aller tous les matins à l'esbat avec M. de Logerie, puis que M. [le duc] ne nous veult laisser sortir de caige. Madame [la duchesse] dict qu'elle sera de la partie, Dieu sçait comment il en ira.
» N'oublie à me mander comment tu veulx qu'on appelle le petit dernier né. Conseille t'en par dellà, et m'en avertis. Tu sçais bien que c'est le petit prédicateur. Dieu par sa grâce le face tel qui puisse estre appelé son serviteur, et à nous la joye de le voir et de nous revoir bientost !...
» Vostre humble et très obéissante femme et amye,
Ton cueur -. »
Se peut-il rien de plus intime, de plus simple, de plus aimable que ces sentiments et ce style, où le tu et le vous se mêlent d'une façon si rare, surtout à cette époque ? Les poètes avaient raison : même, pour une fois, ils sont restés au-dessous de la vérité.
L'heureux époux d'Anne de Parthenay, M. de Pons, reçut, pendant ce même voyage en France ( 1 5 3 9) , une autre lettre, non moins digne de mémoire, écrite celle-là par Renée elle-même. Elle montre quels trésors de simplicité, d'affection, d'intimité cordiale se cachaient quelquefois sous l'éclat de toutes ces dignités et de toutes ces fêtes frivoles : « Loué soit Dieu éternellement ! Quand il fait plus de grâces aux siens, c'est à l'heure qu'il se faut plus humilier et le prier que nous ne perdions sa grâce, et que ce doux visage de père begnin, qu'il nous montre, ne tourne en fureur, ce que je luy supplie jamais ne faire, mais continuer sa grâce Louange doncq à luy Si ceste présente est mal escripte, le
lieu et l'heure servira d'excuse, car c'est au lit et de si bonne heure quand je commence, que je n'y vois guère clair. J'espère continuer ainsi tous les jours jusques au partement du Basque le porteur] . Je commençay hier, qui estoit le
1. J. Bonnet, Ibid., p. 104. — i. Bulletin, XXVI, 1S77, p. 9 et io,
CALVIN EN ITALIE
matin, après son arrivée, aux enseignes que le petit Cagnolin [petit barbet de la duchesse] me vint faire mille caresses, entre lesquelles me print la plume de la main avecques sa petite gueule, et se vint coucher sur mon bras, et la plume sous sa teste, et s'endormit et moy aussi pour luy tenir compagnie, car je ne sçay qui en avoit le plus de besoing de nous deux. Il a déjà levé sa petite teste pour me regarder ; mais il s'est recouché, car c'est trop matin pour luy.... Puis est venu se coucher sur mes deux bras, et ne vouloit bouger, et quand je le veux oster, il fait le mignont, et me baise pour dire que non1. »
Voilà un tableau qui complète avantageusement les miniatures du livre d'heures et même les portraits de Clouet.
Moins imposante que sa sœur Anne, Renée de Parthenay n'était pas moins admirée, quand, gaie ou rêveuse, elle se mêlait aux entretiens de la Cour. Elle parlait à ravir le français et l'italien, aimait les jeux d'esprit, excellait aux travaux de tapisserie, jouait très bien de la harpe et cultivait avec passion la peinture, où ses jeunes essais dénotaient un vrai talent. C'est à Renée de Parthenay que Marot adressait ces jolis vers :
Quand vous oyez que ma muse résonne, En ce bosquet qu'oiseaux font résonner, Vous vous plaignez que rien je ne vous donne, Et je me plains que je n'ay que donner, Sinon un cueur tout prest à s'adonner.... Mais quel besoing est-il que je vous offre Ce que gaigner d'un chascun vous sçavez2?
Digne de ces compagnes est une autre jeune fille, dont le visage si délicat, le regard brillant d'un éclat maladif, attire vivement l'attention : encore une Française, venue celle-là du pays Blésois, Anne de Beauregard.
« Fiancée alors, et toute rayonnante de la joie de son âge, elle devait être bientôt appelée à d'autres autels que ceux de l'hyménée. Elle tomba malade, mit aussitôt à profit la Parole qu'elle avait entendue, et, se contentant de Christ seul, méprisa le monde. La mort fit tomber cette belle fleur. Renée la regretta amèrement ; toute la cour la pleura avec elle, et Marot, alors à Ferrare, écrivit sur sa tombe ces paroles mélancoliques :
De Beauregard Anne suis, qui d'enfance, Laissai parents, pays, amis et France, Pour suivre ici la duchesse Renée ; Laquelle j'ai depuis abandonnnée, Futur époux, beauté, fleurissant âge, Pour aller voir au ciel mon héritage : Laissant le monde avec moins de souci Que laissai France, alors que vins ici3. »
I. Bulletin, XXVI, 1877, p. 11. — 2. J. Bonnet, Bulletin, XXI, p. 164. — •'!. Merle d'Aubigné, o. c, V, p. 546. Ici Merle d'Aubigné ne fait guère que traduire en prose les vers de Marot. M. Uouen le prend très vivement à partie : « Si c'est là de l'histoire, dit-il, qui donc n'avouerait qu'elle est aussi fantaisiste et romanesque que possible ? Fabulosiis scriplor, ont dit de M. Merle d'Aubigné les plus récents éditeurs de
RENÉE DE FRANCE ET SA COUR
Saluons seulement, en passant, une autre jeune fille, sur laquelle 1 influence de Calvin s'exerça tout particulièrement, Françoise Boussiron (nous la retrouverons plus loin), et hâtons-nous d'ajouter que, sous le plafond du Loggialo, les hommes ne sont ni moins nombreux, ni moins remarquables que les femmes.
Voici, l'un après l'autre, les secrétaires de la duchesse : La Planche Cornillan, Jehan Henry, Jehan Moynardeau. Puis viennent son aumônier, Charles de Chaluz, ses chantres de chapelle, Jean Bullac, Jean Poirier....
Autour de qui se forme donc ce groupe si animé ? un homme, petit et vif, parle, gesticule. C'est Clément Marot. A la suite de la fameuse affaire des Placards, il s'était trouvé le 7e sur la liste des suspects, menacés du feu. Le 22e nom était celui de « Maistre Mathurin Cordier, » et le 41e, celui de « Lion Jamet, aussi clerc des finences, compaignon à Clément Marot1. » Il s'était hâté de sortir de Paris, de s'enfuir à Nérac ; puis quittant « l'ingrate, l'ingratissime France, » et passant « les grands froides montaignes, » il s'était réfugié en Italie, à Ferrare, avec son ami Lyon Jamet, poète aussi. Ils devinrent, Marot, secrétaire de la duchesse, et Jamet, secrétaire du duc2.
Enfin voici deux gentilshommes, qui s'avancent vers le groupe où pérore « le poète gallique. » L'un d'eux est regardé par quelques-uns avec une attention particulière, faite de respect et de curiosité. Il est vêtu tout de velours noir; sur sa tête est une toque de docteur, de même étoffe, et une collerette blanche lui serre le cou austèrement, mais non sans élégance, cependant. Il tient un de ses gants blancs à la main et laisse voir, à l'un de ses doigts, un anneau d'or. Sa figure est à la fois sévère et noble, quoique fatiguée par des veilles, dirait-on, ou des soucis. Mais ses yeux sont grands et fendus avec finesse, et tout son être respire une distinction particulière, une simplicité de bon ton, qui le met également à l'aise avec les savants et avec les clames.
C'est un gentilhomme récemment arrivé, qui se fait nommer Charles d'Espeville, c'est Calvin 3.
Calvin. » (Douen, Clément Marot, I, p. 206.) Et cependant M. Douen n'a-t-il pas poussé la fantaisie et le roman (sans compter la passion injuste, dont Merle d'Aubigné est exempt) plus loin encore que l'auteur de X Histoire de la Réforniation, par exemple en présentant Marot comme le Réformateur qu'il fallait à la France ? M. Douen n'en est pas moins d'ordinaire un historien très digne de considération et souvent remarquable d'exactitude. II ne faut donc pas condamner en bloc Merle d'Aubigné.
1. Bulletin, X, 1861, p. 36, 37. — i. M. O. Douen a donné une liste assez complète des hommes distingués qui se trouvèrent à Ferrare, sinon au moment où y séjourna Calvin, du moins pendant que Renée y tint sa cour : « A côté d'une tribu de poètes latins... on y voyait l'Arioste, Bernardo Tasso (le père du Tasse), le Titien, Dosso Dossi, François Clouet, un grand nombre d'autres artistes, et les savants les plus éminents de l'Italie et de l'Allemagne, dont quelques-uns professaient la Réforme : Cœlio Calcagnini, Morato, Bartholomeo Riccio, Marzello Palingenio, les deux frères Sinapi, Curione, Ochino, Flaminio, P. Martyr Vermigli. » (O. Douen, I, p. 170.) « On y vit encore, mais non réunis, Rabelais (octobre 1536), Calvin, son cousin Olivétan, traducteur de la Bible, qui alla y mourir (1538) des suites du poison qu'on lui avait administré à Rome ; plus tard, Hubert Languet, le célèbre publiciste, et jusqu'au calomniateur émérite, Jérôme Bolsec. » (Ibia1., p. 172.) — Prière de rectifier l'affirmation de M. Douen sur Olivétan, d'après Jean Calvin, I, p. 119. — 3. D'après le beau portrait de Hanau que nous avons reproduit au commencement de ce volume,
46 CALVIN EN ITALIE
Vraiment, il est en pays de connaissance. Car dames, jeunes filles, gentilshommes, poètes sont pour la plupart Français. On dirait, entre les colonnes du beau Loggiato, d'une petite France gouvernée par Renée, semblable à la petite France que Marguerite gouvernait, sur les bords de la Baïse, sous les ombrages de la Garenne, à Nérac : petite France et France évangélique.
Précisément ce fut la double cause des conflits qui peu à peu éclatèrent entre Hercule et Renée, et aux premiers éclats desquels Calvin assista.
Hercule avait fait, avait voulu faire un mariage politique. Il avait cru servir ses intérêts en s'assurant l'alliance française, et, pour cela, en épousant une fille de France.
Renée, en effet, était française jusqu'au fond de l'âme. Seulement elle le resta, quand le duc, changeant de politique, s'éloigna de François Ier pour se rapprocher de Charles-Quint. On a reproché à Renée cette fidélité. Est-ce avec raison?
Brantôme dit : « Or si ceste princesse estoit habille, spirituelle, sage et vertueuse, elle estoit accompaignée d'autant de bontez, qu'elle estendoit si bien sur les subjectz de son mary, que je n'ay veu aucun, dans Ferrare, qui ne s'en contentast, et n'en dist tous les biens du monde ; car ilz se ressentoient surtout de sa charité, qu'elle a eu tousjours en grande recommandation, et principalement sur les François : car elle ha eu cela de bon, que jamais elle n'a oublié sa nation ; et, bien qu'elle en fust très loing, elle l'a tousjours fort aymée. Jamais François passant par Ferrare, ayant nécessité et s'adressant à elle, n'a party d'avecq' elle, qu'elle ne luy donnast une ample aumosne, et bon argent, pour gaigner son païs et sa maison ; et s'il estoit mallade, et qu'il n'eust peu cheminer, elle le faisoit traiter très soigneusement, et puys luy donnoit argent pour se retirer en son pays1. »
File n'aimait pas les moines, mais elle sacrifiait ses répugnances religieuses à sa bonté patriotique. Et ses livres de compte portent : « A un pauvre religieux françois A deux cordeliers du couvent de Rouen — A un carme2 »
C'est avec peine qu'on voit un historien, comme M. Cornélius, ne trouver ici qu'une parole, fort sèche, de blâme. Renée aurait gaspillé {verschjpenderisch) l'argent du trésor, dont elle disposait, en faveur des siens et des Français qui venaient à sa cour :!. Et cependant Renée n'avait-elle pas, il y a longtemps, répondu aux critiques malveillantes de ses adversaires: « Que voulez-vous? ce sont pauvres François de ma nation, et lesquelz, si Dieu m'eust donné barbe au menton, et que je fusse homme, seroient maintenant tous mes sujetz : voyre me seroient-ils telz, si ceste meschante loy sallique ne me tenoit trop de rigueur'1. »
I. llrantôme, o. c, p. 110. — i. Rodocanachi, p. 103, n. 1. — •'!. C.-A. Cornélius, Der Besiich Calvin's bei der Herzogin Renata, etc., p. 207. — \. Brantôme, p. m,
Les froissements entre le due et la duchesse ne tardèrent pas à se produire. C'est le ier novembre 1 534 que Hercule succéda à son père. Le même mois, Renée écrit à Montmorency pour qu'on lui lasse avoir « plus de contentement et bien en ce lieu qu'elle n'a eu jusques à présent; » le besoin qu'elle a de la faveur du roi est plus grand qu'elle ne « peut » ni « veut » écrire '. Un an plus tard environ, janvier i535, Rabelais, secrétaire de l'ambassadeur français à Home, raconte que l'ambassadeur de François Ier à Ferrare s'est retiré en France. « Il y a danger, ajoute-t-il, que Madame Renée en souffre fascherie. Le dit duc lui a osté Madame de Soubise, et la fait servir par des Italiennes, qui n'est pas bon signe 2. »
En effet, l'antipathie du duc contre les Français s'était concentrée sur Madame de Soubise, qu'il déclarait être un pessimo instrumente*3. Et les filles lui paraissaient pires encore que leur mère. Madame de Soubise dut partir, le 20 mars 1 5 3 6 4 . Peut-être que Calvin assista à ce départ.
Il assista en tout cas au deuil que Renée mena sur cette cruelle séparation. « Depuis que Madame de Soubise est partie, écrit un témoin oculaire, Madame la duchesse n'a plus paru en public, ni mis les pieds dehors, excepté dans un petit cabinet où elle est servie par ses demoiselles d'honneur, et où personne n'est admis à la voir '. »
Cornélius fait un nouveau crime à Renée de cette tristesse. « Renée donna, dit-il, à son chagrin sur la perte de son amie l'expression la plus blessante possible (môglichst verlet^enden)6. » Le critique moderne, malgré tous ses documents, n'a pas compris le cœur de Renée, et le poète léger qui s'appelle Marot faisait de l'histoire plus vraie, quand il écrivait à Marguerite de Navarre :
1. J. Bonnet, « Hercule II. Les débuts d'un règne, 1534-1535- » Revue chrét., 1SS5, p. 436. — 2. Ibid., p. 439.
— ;!. Ibid. p. 443, n. 3. M. Fontana semble avoir hérité du duc ses sentiments sur la malignité de Mme de Soubise. (Fontana, p. 14S et 149.) Ce serait d'après les conseils de Mme de Soubise que Renée aurait abandonné le costume portugais, qu'il était alors de mode de porter en Italie, pour reprendre le costume français, « plus décent et plus saint. » Au lendemain de son mariage, au contraire, Renée s'était fait confectionner des vêtements à l'italienne, afin de ne pas sembler une étrangère au moment de son entrée dans ses futurs Ftats.
— Madama Rcnea vorria venire in Italia al modo di là, » écrit l'ambassadeur ferrarais. (Rodocanachi, p. 61.)
— '1. A ce moment, et à ce propos, Merle d'Aubigné (V, p. 66) met dans la bouche du duc ces mots: « Quant à M. d'Espe ville, sachez, Madame, que, s'il est découvert, il sera à l'instant traîné au supplice a cause de la religion. » Cette même parole est reproduite par O. Doucn (Cl. Marot, I, p. 212, n. 1). Les deux auteurs citent, comme référence, Drelincourt, p. 337. Mais O. Douen s'est borné à copier, sans le dire, Merle d'Aubigné, lequel avait dramatisé un renseignement emprunté par Drelincourt à P. Masson, lequel se bornait à raconter que Calvin n'était pas resté longtemps en Italie (ajoutant comme une réflexion à lui, P. Masson), « de peur qu'étant découvert, il ne fut à l'instant /rainé au supplice éi cause de la religion. » La parole du duc n'est donc pas authentique, et ne se trouve pas dans Drelincourt. — S. Bulletin, XXVI, 1877, p. 4. « Une mission d'Antoine de Pons à la cour de France, 1539. > — Renée elle-même, écrivant à Marguerite d'Angoulème, s'exprime ainsi: « Je ne fais point de doute, ma sœur, que de ceste heure madame de Soubise ne vous ait fait bien au long entendre les termes où je me trouve, et mesme les assaulx qui m'ont esté livrez depuis son partement, qui ont esté tels que oneques nul ne me cousta plus à supporter, et sans l'aide de nostre Seigneur, je ne scay comme j'eusse pu eschapper jusques icy, veu que de jour en jour on me renouvelle les vexations. » J. Bonnet, Bulletin, XXXVII, iSSS, p. 118. « Marguerite d'Angoulème, reine de Navarre, et Renée de France, 1 535- 1 5 36. » — 6. Cornélius, p. 210.
CALVIN EN ITALIE
Tu sais comment hors son pays alla Et que parents et amis laissa là.
Mais tu sais quel traitement elle a
En terre étrange....
Ah ! Marguerite, écoute la souffrance Du noble cœur de Renée de France, Puis, comme sœur plus fort que d'espérance Console-la.
Certainement, ce qui n'a pas peu contribué à provoquer les critiques du XVIe siècle et du XIXe, c'est que, à la cour de Renée, qui disait: français, disait plus ou moins : évangélique. La question de nationalité était au fond une question de doctrine.
Ici nous rencontrons M. Cornélius et sa thèse. Kampschulte, nous l'avons montré, passe aux yeux de beaucoup de protestants, et pas des moins savants, certes, pour l'historien à peu près idéal. Cornélius, vieux catholique comme Kampschulte, son ami, l'héritier de ses notes, un des types les plus autorisés de l'historien documentaire, jouit de la même réputation. Pour nous, le successeur a beaucoup des qualités, mais il a aussi les défauts de celui dont il continue savamment les travaux. Ni l'un ni l'autre n'ont su s'affranchir de certains préjugés, ni surtout de certaines antipathies vis-à-vis des protestants.
Au sujet de Renée, la thèse de M. Cornélius est celle-ci : à l'époque où Calvin arriva et séjourna en Italie, Renée ne s'occupait pas de religion. C'était tout simplement une princesse qui faisait, en Italie, de la politique française. Comment elle devint évangélique, plus tard, longtemps après le passage de Calvin, on l'ignore. Tout ce qu'on peut espérer, c'est que MM. Fontana et Herminjard nous l'apprendront quelque jour C'est la négation radicale de la tradition, et le voyage de Calvin n'a plus d'importance, ni même de signification.
Nous pourrions peut-être nous borner à opposer à M. Cornélius.... M. Cornélius, écrivant : « Le soin que Renée prend des hérétiques persécutés, trahit quelque chose de ce sentiment, que, du côté de Calvin, on nomme piété. [Voilà une de ces expressions qui prouvent ce que nous avons appelé les préjugés, les antipathies de Kampschulte et de Cornélius : etivas l'on jener Sinnesart, die man auf Calvin s Seile Frômmigkeit nennf]. Dans cette idée nous confirment les poésies que Marot composa à cette époque à son honneur. » Et encore : « Ainsi donc il y a chez elle une certaine sympathie pour le mouvement religieux. Mais à côté de cela, elle conserve une attitude ecclésiastique correcte ~. »
Mais voyons les faits : ce sera préciser les circonstances dans lesquelles Calvin arriva à Ferrare.
Quoique l'hérésie n'eût été introduite que récemment dans cette ville, l'esprit critique y était fort développé, surtout dans l'université • « Les professeurs qui
1. Cornélius, p. 222. — Or Fontana a émis une opinion toute contraire. (Fontana, p. 282.) — 2. Cornélius, p. 216.
RENEE DE FRANCE ET SA COUR 49
y enseignaient, ne se piquaient nullement d'orthodoxie, et les doctrines des novateurs allemands étaient, parmi eux, en grand crédit1. » Selon Fontana, « on y professait des idées fort libres, et supérieures peut-être à celles des novateurs2. »
Celio Calcagnini avait publié un ouvrage dont le titre était : « Que le ciel est immobile, et que la terre se meut. » Cent ans plus tard on l'aurait brûlé3.
Palingenio Stellato avait offert à Hercule lui-même, qui l'avait accepté, son ouvrage : Zodiacus viîœ, dans lequel les moines étaient traités de porcs, le pape d'athée, et Luther de vengeur''.
De nombreux étrangers, qui venaient étudier à Ferrare 5, y apportaient les idées nouvelles, et l'université, « dont 1 influence était grande ainsi que le prestige, » semblait prête à favoriser un mouvement d'opposition.
C'est dans ce milieu que Hercule amena Renée âgée de dix-huit ans 6 !
On raconte qu'au début elle se montra bonne catholique, se faisant envoyer de Chartres des chemises semblables à celle de la Vierge, portant le cordon, dont saint François de Paule ceignait ses reins 7, bref se disant et se croyant « la très humble et très dévotte fille de Sa Sainteté8. »
Mais nous savons qu'au XVIe siècle les ruptures subites étaient rares ; les transitions s'opéraient lentement; les progrès et les reculs alternaient, fréquents. Et il n'est pas besoin de supposer avec M. Cornélius une « confusion » particulière dans l'esprit de la duchesse, et encore moins de la « duplicité » {Zweideutigkeit)9. Ces hésitations ou ces contradictions, qui se manifestèrent à une époque postérieure, alors que personne ne met en doute son attachement à la Réforme, ne prouvent pas du tout qu'au moment où Calvin arriva, Renée n'était pas sous l'influence de sentiments religieux précis et sincères 10.
1. Rodocanachi, p. 108. — 2. Fontana, p. 309. — 3. On disait du reste que Copernic avait étudié à Ferrare. Et lorsque Paul III, par son bref du 12 octobre 1537, convoqua les savants qui devaient préparer la réforme du calendrier, opérée par Grégoire XIII, il fit venir un des professeurs de Ferrare. (Fontana, p. 83.)
i. Proh pudor! hos tollerare potest ecclesia porcos
Duntaxat ventri, Veneri, somnoque vacantes. (Fontana, p. 309, n. 1.)
— o. Sinapius y fut envoyé par Erasme. — 6. Son mari disait d'elle : « C'est une petite tête dure à convaincre. » (Rodocanachi, p. 61.) — 7. Fontana, p. 86. — 8. Cette lettre est du 26 mai 1536. Seulement il faut remarquer que Renée avait besoin du pape, que celui-ci venait de lui rendre service, et que du reste la lettre de la duchesse est écrite avec une finesse, peut-être même avec une malice, bien françaises. Si elle dit à l'ambassadeur français à Rome : « vous, priant de m'entretenir toujours en mes affaires en la bonne grâce et souvenance de sa Sainteté, comme très humble et dévotte fille que je leur suy et seray toute ma vye, selon mon debvoir, » elle a la précaution d'ajouter : « Et le bon exemple que vous scavez que m'ont donné, et donnent encores aujourd'huy tous ceulx de la maison dont je suy. » (Fontana, p. 338.) L'exemple de son père qui avait été un ennemi si violent de la papauté ! — Cornélius, p. 217. — 10. Nous savons du reste que Renée avait hérité de son père des sentiments très antipapistes. Nous verrons qu'elle les manifestera à Calvin, qui lui avait envoyé un exemplaire de la médaille frappée par Louis XII. Voir plus bas, p. 80, n. 1. Opéra, XX, p. 269. D'après Brantôme, d'après Muratori, ces sentiments antipapistes la conduisirent aux sentiments évangéliques : « Elle nourrissait une haine singulière contre l'Eglise romaine, dit Muratori, parce qu'elle avait devant les yeux les durs traitements infligés au roi Louis XII, son père, et à la maison d'Esté, par le pape Jules II, usant des armes tantôt temporelles et tantôt spirituelles. Cet état d'esprit lui fit paraître belles et bonnes toutes les doctrines contraires à l'enseignement de l'Eglise de Rome. » Délie antichita Estensi continnazione , p. 339.
CALVIN EN ITALIE
Et la preuve, ce sont les poésies de Marot, que M. Cornélius analyse d'une façon décidément trop brève.
Voici comment, dès le 3o août 1 535 , l'ambassadeur ferrarais à Venise, Matteo Tebaldi, annonce à Hercule l'arrivée de Clément Marot : « Je crois devoir avertir votre Excellence qu'un Français, du nom de Clément, est venu récemment s'établir auprès de notre sérénissime duchesse, après avoir été banni de tout le royaume de France, comme Luthérien. C'est un homme très capable d'introduire cette peste à la cour, ce dont la bonté divine veuille nous préserver *. »
Et les craintes de l'ambassadeur n'étaient pas complètement chimériques. Clément Marot traversait une crise de religiosité évangélique 2 ; quant à Renée, il n'avait pas besoin de lui donner des idées qu'elle avait déjà. C'est ce qui est attesté par ces vers3, composés en automne i535, dans une pièce intitulée: « Avant naissance du troisième enfant de Madame la duchesse de Ferrare. »
Vien donc, petit enfant, Vien escouter vérité révélée, Qui tant de jours nous a esté cellée.
Viens escouter, pour l'âme resjouyr, Ce que caffars veulent garder d'ouyr, Viens veoir, viens veoir la beste sans raison, Grand ennemye de ta noble maison :
Viens tost la veoir atout sa triple creste Non cheute encor, mais de tumber bien preste 4.
1. Bulletin, XXXIV, 1885, p. 290. — 2. En 1542, Malingre, un des premiers prédicateurs de la bonne nouvelle en France, rappelait à Marot comment « quinze ans passez > (en 1527)
.... tu m'as ouy prescher à Bloys, En exposant l'épistre des Hébrieux, En détestant publiquement la Messe.
Marot était avec Marguerite et la Cour, à Blois. Bulletin, XIX-XX, p. 86. — .'!. Ces vers ont été supprimés dans toutes les anciennes éditions des œuvres de Marot. Ils se retrouvent dans celle de M. G. Guiffrey. (Herminjard, VI, p. 452.) — 4. On lit encore dans la même pièce :
Vien hardyment...
Tu trouveras la guerre commencée Contre ignorance et sa troupe insensée... Mais tu auras (que Dieu ce bien te face) Le vray moyen qui tout ennuy efface...
Ce vray moyen, plein de joye seconde, C'est ferme espoir de la vie féconde, Par Jésus-Christ, vainqueur et triomphant De cette mort.
De luthériste, ilz m'ont donné le nom.
Qu'à droict ce soit, je leur responds que non Luther pour moy des cieulx n'est descendu, Luther en croix n'a point esté pendu Pour mes péchez....
O Seigneur Dieu, permectez moy de croire Que réservé m'avez à vostre gloire...
Et si ce corps avez prédestiné A estre un jour par flamme terminé Que ce ne soit au moins pour cause folle, Ainçoys pour vous et pour votre parolle.
Fontana, p. 281.
Fontana, p. 269, 270, 271-
Et de ces vers, il faut rapprocher ceux-ci, écrits aussi en 1 535 , « au Roy, du temps de son exil à Ferrare » :
Que pleust à l'Eternel Pour le grand bien du peuple désolé, Que leur désir de mon sang fut saoulé ; Et tant d'abus, dont ilz se sont munis, Fussent à clair descouvers et punis, O quatre foys et cinq foys bien heureuse La mort, tant soit cruelle et rigoureuse, Qui feroit seule un million de vies
Soubz telz abus n'estre plus asservies!... Fontana, p. 269.
Après avoir lu ces violentes invectives contre Rome, il est impossible de ne pas trouver juste le commentaire dont M. Herminjard les accompagne : « L'hostilité de ce langage ne comporte qu'une seule explication : Marot devait savoir par ses entretiens journaliers avec la duchesse qu'elle refusait toute obéissance à l'Eglise romaine, et que, si elle assistait encore aux cérémonies du culte, c'est qu'elle y était obligée par les convenances de sa haute position '. »
Le représentant distingué de l'école documentaire, M. Cornélius, peut bien écrire : « Nous remarquons que jusqu'à présent, et nous sommes au moment où Calvin arrive, dans toutes ces pénibles discussions, la question religieuse n'est pas touchée {nicht beriihrt worden ist)~. » (Il s'agit du départ de Madame de Soubise.) Mais, si la question religieuse n'avait pas encore été traitée dans certaines négociations, elle l'avait été entre Marot et Renée, et elle l'avait été de telle façon que la diplomatie papale ne l'ignorait plus ! Le 18 mars 1 536 (Calvin venait peut-être d'arriver à Ferrare), quelques cardinaux amis font observer qu'à la cour de Ferrare se trouvent des luthériens bannis de France ; ils demandent si le duc a connaissance du fait, et ils ajoutent : que le duc, per amor de Dit), veuille y faire attention, et ne consente pas à tolérer une pareille peste (simile peste) dans sa ville, ce qui pourrait facilement fournir au pape une occasion d'agir contre le duc, et même d'en arriver à des excommunications '.
Voilà les documents et la lumière qu'ils jettent sur le voyage de Calvin. Comment n'aurait-il rien su de ce que savaient tant de Français, rien de l'état général des esprits, de l'opinion de l'université, de la présence d'une foule de ses compatriotes, des idées de la duchesse et de l'existence d'un milieu évangélique agité et de plus en plus important ?
Nous n'allons pas plus loin '\
1. M. Lecoultre dit aussi : « Renée avait donc bien rompu dans son for intérieur avec l'Eglise romaine, et elle en convenait volontiers avec ceux qui lui inspiraient de la confiance. » (Lecoultre, p. 8.) — Citons enfin M. Douen : « La piété de Renée, sa ferveur même nous ont été assez clairement révélées par Marot, pour que nous ne puissions les mettre en doute. Elle était pieuse et dévouée à l'Eglise bien avant l'arrivée de Calvin.... Ce ne peut être la piété proprement dite que Calvin, revenu de Ferrare, regrettait de ne pas avoir trouvée en Renée, mais très probablement la fermeté et la résolution nécessaires pour rompre ouvertement avec le catholicisme, et notamment avec la messe. > (Douen, I, p. 206.) — "2. Cornélius, p. 210. - 3, Fontana, p. 307. — i. Il est curieux que le dernier historien, M. Rodocanachi, connaissant tous les
CALVIN EN ITALIE
La question politique avait amené un premier éclat : le départ de Madame de Soubise. La question religieuse en amena un second, avec scandale et intervention de 1 inquisition. Calvin assista peut-être au premier, certainement au second.
Voici ce qui se passa d'après une lettre d'Hercule (5 mai 1 536) à son ambassadeur à Paris l.
Un Français du nom de Jehannet2, chanteur, avait été pris, depuis onze ou douze mois, par le duc à son service, pour complaire à la duchesse. On lui avait imposé, comme condition, de vivre d'une façon honnête et chrétienne, parce qu'on avait appris qu'il s'était enfui de France sous inculpation de luthéranisme, et même qu'un de ses complices avait été brûlé par ordre du roi.
Or le Vendredi saint, 14 avril 1 536, au moment où chacun se disposait à l'adoration de la croix, Jehannet était sorti de l'église avec ostentation.
Tout d'abord, on sembla ne pas faire attention à cette manifestation. Mais, le soir, le coupable fut arrêté et mis à la question. Au troisième coup de corde3, il parla. Le duc s'exprime ainsi : « Dans le cours de l'instruction, le dit inquisiteur a été informé par un religieux français et par plusieurs serviteurs de la duchesse, que les nommés Clément Marot, Laplance Cornillan et bon nombre d'autres, attachés à la maison de Mme la duchesse, et vivants auprès d'elle, étaient infectés d'hérésie. »
On voulut les faire comparaître devant l'inquisiteur. Mais eux préférèrent (cela se comprend) quitter la ville. Et, pour le moment, on se borna à arrêter, le 4 mai, Jean de Bouchefort, clerc du diocèse de Tournay, suspect « de la perfide et damnée hérésie luthérienne. » C'était l'un des plus dévoués serviteurs de la duchesse. Il devait devenir, quand elle habita Montargis, son homme de confiance, son factotum ''.
C'est entre ces deux arrestations que Calvin avait quitté P'errare 5.
travaux de la critique, et, en somme, les approuvant, aille non seulement plus loin que nous, mais semble en revenir à Merle d'Aubigné et à Jules Bonnet. Nous citons l'un, non pour justifier, mais pour disculper les autres : « Calvin n'avait-il pas des visées ambitieuses?... la suite tendrait à le prouver. » (Rodocanachi, p. 106.) < Il ne suffisait pas à l'entreprenant prédicateur de triompher d'une femme, fût-elle du sang de France. Il ne rêva rien moins que la conquête de Ferrare. » (Ibid., p. 109. ) < Il n'y avait rien d'étonnant à ce que Calvin ait cru possible de fonder à Ferrare, par un coup de main hardi, le gouvernement qu'il établit de semblable façon, quelques années plus tard à Genève (!) et qu'il ait même pu se flatter d'entraîner à sa suite, par cet exempte, le reste du pays. (!!) Quelle fut sa responsabilité dans les événements qui suivirent? Y prit-il une part active ? Se tint-il à l'écart ? Fut-il tout simplement compromis ? Il est impossible de rien préciser à cet égard. » {Ibid., p. 110.)
1. Bulletin, XXXIV, 1885, p. 291. — 2. Ce Jehannet était un tout jeune homme de vingt ans, Jean ou Johannot. A la cour, on l'appelait Zanetto. Il figurait le 23e sur la fameuse liste des suspects, « ung nommé Jehannet, chantre. > (Bulletin, X, 1 86 1 , p. 36, 37.) — 3. Fontana, p. 315. — 4. Rodocanachi, p. 114. — ">. Empruntant pour une fois le style de l'école classique, M. Lecoultre écrit (p. 22) : « Dans ces circonstances, il est naturel de penser que Calvin, arrivé depuis peu à Ferrare, quitta ceite ville à la première nouvelle
RENEE DE FRANCE ET SA COUR
Serait-il vrai que nous aurions sur ce séjour un nouveau document authentique et des plus curieux? M. Fontana croit l'avoir découvert. Il s'agit d'un interrogatoire du 3o avril 1 536, devant l'inquisiteur ferrarais.
Un père franciscain déclare « qu'il s'est rencontré, à cette quadragésime, dans une certaine chambre du dit palais, en compagnie du père [le nom a été enlevé: français, et qu'ils eurent ensemble, tant le dit déposant que son compagnon, un entretien avec un certain Français de petite stature (cum quodam gallo parve stature), dont il ignore le nom, mais qu'on disait être secrétaire de Madame, et qu'entre eux s'éleva une grande querelle et discussion sur ce que le dit Français niait et anéantissait toute l'autorité de l'Eglise et du pape, affirmant en outre que le libre arbitre n'existe en nous que pour le mal (nullum in nobis esse liberum arbitrium nisi in malum)^ et lorsque le dit déposant et son compagnon taxèrent leur interlocuteur d'hérésie, il répondit que ces choses étaient publiquement enseignées par son propre prédicateur1. »
« Interrogé s'il croit que le dit prédicateur, qui est de Crémone, a enseigné ou prêché ces hérésies, il répond qu'il n'en sait rien, bien que le Français dénoncé par lui ait dit que ces choses avaient été enseignées en chaire par son prédicateur, et que tous les assistants aient affirmé la vérité de ce propos.
» ...Interrogé sur le nom et la qualité de ce Français, il répond avoir ouï dire qu'il s'est enfui de France à cause de ses hérésies luthériennes-. »
Il serait intéressant de savoir qui était ce prédicateur crémonais; probablement un aumônier de la duchesse. Quel autre aurait eu cette hardiesse, et où aurait-il eu cette liberté autre part que dans la chapelle du palais?
Mais plus intéressant encore serait de savoir qui était ce Français.
M. Fontana dit : C'est Calvin. Il est vrai que ce sont ses doctrines, en particulier sur le libre arbitre, et il est fort curieux d'entendre ces doctrines défendues « dans le palais du duc de F'errare, » dans ce palais que Calvin n'avait pas encore, ou avait à peine quitté, et d'apprendre qu'elles ont été prêchées sans doute dans
la chapelle ducale. De plus Calvin, Français, était petit L'interrogatoire
donne presque son signalement. Mais d'autres y répondaient, et se figure-t-on Calvin se réfugiant derrière l'autorité de son prédicateur crémonais 3 ?
Avec plus de raison, MM. Bonnet et Lecoultre ont indiqué, au lieu de Calvin,
de l'arrestation de Jehannet, c'est-à-dire sans doute peu de jours après le 14 avril ; nous croyons voir la duchesse le faisant venir aussitôt auprès d'elle, avec son compagnon Louis du Tillet, et leur procurant à tous les deux les moyens de quitter sans retard un pays si dangereux pour eux. » Toutefois, avec sa scrupuleuse exactitude, M. Lecoultre se hâte de reconnaître que son affirmation n'est pas sûre. « Il se peut, dit-il, que les deux amis eussent déjà quitté Ferrare à cette date : il se peut même, à la rigueur, qu'ils y soient restés une ou deux semaines. »
1. Traduction de J. Bonnet. Bulletin, XXXIV, 1885, p. 293. — 2. Ibid., p. 330, 331. « Calvin à Ferrare, avril 1536. » Lettre au directeur de la Rivista cristiana. — 3. Bulletin, XXXIV, 1885, p. 292, 294.
CALVIN EN ITALIE
Marot, Français, petit, secrétaire de la duchesse.... Mais c'est une pure conjecture.
Dans la période d'exaltation que le poète semble avoir traversée à ce moment, les propos, rapportés par le Franciscain ne seraient pas trop invraisemblables dans sa bouche.
Et cependant, il ne faut pas l'oublier, c'est bientôt, tout de suite après son arrivée à Venise qu'il tiendra au dauphin de France un langage faisant prévoir son abjuration prochaine à Lyon. Il demande un sauf-conduit pour rentrer en France, et ne doute pas que le roi ne le lui accordât, s'il connaissait ses sentiments :
Il le feroit, si savoit bien comment Depuis wig pat je parle sobrement ; Car ces Lombars avec qui je chemine M'ont fort appris à faire bonne mine, A ung mot seul de Dieu ne deviser, A parler peu et à poltronniser ; Dessus ung mot une heure je m'arreste; J'en parle à moy, je respons de la teste1.
Renée était profondément émue, blessée par l'arrestation brutale de ses serviteurs les plus intimes. Elle écrivit à Marguerite; elle fit intervenir le roi, qui réclama Jehannet comme son sujet. Le duc ayant refusé, elle fit intervenir le pape, auquel on parla « des mauvais traitements incroyables » que la duchesse subissait, et, par un bref du 10 mai, le pape ordonna à l'inquisiteur ferrarais de livrer au gouverneur de Bologne « Jean Bouchefort et ceux qui auraient pu être arrêtés du même chef que lui 2. » Hercule, profitant des exigences contradictoires du roi et du pape, garda, en attendant, les prisonniers. Même le 4 juin3, une nouvelle arrestation fut opérée, et Jean Cornillan, homme de confiance, serviteur particulier et trésorier de la duchesse, fut jeté dans un des pires cachots du château, un de ceux sans doute que nous avons décrits \ Renée parle « des terreurs où elle se trouve, » et la situation est plus tendue que jamais.
Tout à coup elle se détend. Le plus important des prisonniers s'évade, et cette évasion amène la mise en liberté des autres. C'est le duc lui-même qui, le 14 juillet, la demande au pape: «On n'a pas de preuves suffisantes pour les faire mourir, et on aurait de la peine à se les procurer, parce que les témoins se trouvent en France, et à cause de la fuite d'un personnage (uno che) qui se trouvait dans le pays, et de qui on pouvait espérer d'apprendre toute la vérité !i. »
Qui était ce personnage ?
C'est ici que se place la légende dramatique de l'arrestation de Calvin, et de sa délivrance des mains de l'inquisition.
1. Voir Douen, I, p. 225. — 2. Rodocanachi, p. 115. - — 4. Cornélius, p. 213. — ">. iïontana, p. 385.
.'i. Ibid., p. 117, rectifiant Lecoultre, p. 9, n. 2.
Le célèbre historien italien, Muratori , a parlé de Calvin clans ses deux grands ouvrages. « Le pire, dit-il dans le premier, fut que Jean Calvin lui-même, auteur à la fois, et grand missionnaire, de sa secte pestilentielle, se détermina à venir trouver la princesse.... Reçu avec faveur par la duchesse, il eut avec elle des conversations familières, et il aiguisa son éloquence pour la persuader que Luther, dans sa réforme de l'Eglise, était resté à moitié chemin, et qu'il fallait aller plus loin.... Mais craignant d'être découvert par les vigilants inquisiteurs, il ne séjourna pas longtemps (non si forma molto) à Ferrare »
Et dans son second ouvrage, Annali d'Italia, Muratori ajoute les lignes si souvent citées depuis : « Ce loup, se voyant découvert, s'enfuit à Genève. Quelqu'un qui a vu les actes de l'inquisition de Ferrare, m'assure que cet agent de perdition (pestifero mobile) fut jeté en prison, mais pendant qu'il était conduit de Ferrare à Bologne, il fut, sur la route, délivré par des gens armés. Chacun comprit aisément d'où venait le coup2. »
Telles sont les lignes, les pages, qui depuis ont défrayé tous les récits de tous les narrateurs :i.
Rilliet reproduit les dernières lignes, sans observation, sans critique d'aucune sorte '*.
Merle d'Aubigné les développe avec son imagination dramatique. « Calvin, averti de ce qui se passait, était dans le palais del Magistrato, où il habitait, ainsi que du Tillet, et préparait en hâte son départ. Mais les inquisiteurs étaient au guet; leurs officiers arrivèrent, se saisirent du « perturbateur empesté » (pestifero mobile) et l'emmenèrent prisonnier. Leur intention n'était point de le laisser dans un lieu où le docteur évangélique possédait de puissants amis. Ils résolurent de faire instruire son procès à Bologne, ville des Etats du pape, peu éloignée de Ferrare, et où ils seraient entièrement les maîtres. Le jeune Français fut donc remis à quelques familiers du Saint-Office, et dut prendre, au milieu d'eux, le chemin de cette antique cité, qui s'honorait de posséder dans ses murs les cendres de Dominique, père de l'inquisition.
» Calvin avançait, entouré des gens chargés de le conduire. Il eût pu dire alors cie lui-même ce qu'il dit plus tard d'un autre : « Combien qu'il espère encore, » le voilà assiégé de cent morts, en sorte qu'il n'a ouverture, tout petite qu'elle » soit, pour échapper. » (Sur Actes, XII, 6.) Le tribunal de l'inquisition, qui n'était jamais tendre, ne le serait pas sans doute envers un hérésiarque de cette
i. Muratori, Délie Antichita Estensi Continuazione, 1740, p. 389-391. — 2. Muratori, Annali d'Italia, 1749, X, p. 275. — :i. Tiraboschi, presque aussi célèbre que Muratori, parle des troupes allemandes qui, par leurs discours et leurs exemples, propagèrent (non poco) les erreurs luthériennes, et il ajoute : « Plus funeste encore pour l'Italie fut le séjour qu'à cette époque fit secrètement Calvin, sous le nom de Charles d'Espeville, à la cour de Ferrare, vers 1535, parce que non seulement il confirma dans ses erreurs la duchesse Renée, mais encore en séduisit bien d'autres. » Storia délia letteratura ilaliana, VII, p. 291. — 4. Rodocanachi croyait avoir découvert dans la bibliothèque de Saint-Gall une lettre de Bullinger (à Vadian, 19 déc. 1542) « qui jette quelque jour sur cette obscure question; » mais il a mal lu. Dans cette lettre il est question de Coelius (Curione) et non de Calvinus. Ainsi ont lu M. Herminjard, qui cite une partie de la lettre, VIII, p. 144, et les éditeurs des Opéra, XI, p. 480.
CALVIN EN ITALIE
espèce. L'escouade qui le menait, se dirigeant vers le Midi, traversait un pays fertile et s'avançait sans obstacle vers la ville des Etats pontificaux. Calvin et ses gardiens avaient déjà fait une bonne partie du chemin, quand parurent tout à coup des gens armés. Ils arrêtent la troupe et ordonnent qu'on relâche le prisonnier. Y eut-il résistance? Nous l'ignorons. Quoi qu'il en soit, les inquisiteurs, peu accoutumés à céder, se virent enlever le docteur qu'ils traînaient à une mort certaine. Calvin fut mis en liberté, et ne pensa plus qu'à quitter l'Italie1. »
Tout cela est fort beau : il ne manque à ces scènes que... la vérité. Mieux informé, non seulement que Merle d'Aubigné et Rilliet, mais que Muratori luimême, nous pouvons aujourd'hui séparer la légende de l'histoire.
Il y a eu une évasion et non un enlèvement. Cette évasion n'a pas eu lieu sur la route de Ferrare à Bologne, mais tout simplement de la prison de Ferrare. Il s'agissait non de Calvin mais... de quelqu'un autre.
Muratori n'avait pas vu lui-même les actes de l'inquisition. Il parlait d'après ce qu'on lui avait raconté, et le narrateur avait commis des confusions. 11 avait vu en particulier l'ordre du pape de mener les prisonniers de F'errare à Bologne : il n'avait pas fait attention qu'un autre ordre avait dit de les garder.
De plus, le nom de Calvin ne figure dans aucun document : il est seulement question d'un personnage. Quel est-il? M. Fontana dit Calvin. MxM. Bonnet et Lecoultre disent Marot. Il n'y a aucune preuve. Tout ce qu'on sait, c'est que cette évasion était récente le 14 juillet : or, à ce moment, Calvin était sans doute parti depuis plusieurs semaines, et, le i5 juillet, Marot envoyait de Venise une épitre en vers à Renée, et disait :
Après avoir, par maints jours, visité Cette fameuse et antique cité...2
Ainsi les légendes se forment et s'évanouissent.
Evidemment ce qui nous intéresserait le plus, ce serait de savoir un peu exactement ce que furent les relations de Calvin et de Renée3. Les documents précis manquent à notre légitime curiosité. Du moins ne négligeons pas les quelques indications que nous possédons.
Le Réformateur et la duchesse eurent certainement des entretiens fréquents et intimes4. « Autant, raconte Bèze, que l'état actuel des choses lui permettait de le faire, il la confirma dans le véritable amour de la piété5. »
L Merle d'Aubigné, o. c, V, p. 567, 568. — 2. Herminjard, VI, p. 448-455. — Rodocanachi dit (p. 106): « Renée fit bon accueil à Calvin, et lui remit, ce semble, quelque argent. > En note 4 de cette page : « On voit, d'après Bonnet, le nom d'Espeville inscrit sur le registre des dépenses de Renée, en mars 1536, mais sans indication de somme : je n'ai pu, pour ma part, l'y trouver. > Il faudrait des attestations autrement précises pour admettre le fait que M. Rodocanachi semble enregistrer. — 4. Nous ignorons pourquoi certains historiens prétendent que ces entretiens eurent lieu de nuit. M. Fontana dit : « Bien
RENÉE DE FRANCE ET SA COUR
Il est vrai que M. Cornélius se hâte de dire : « ... Autant que l'état actuel des choses lui permettait de le faire, » cela veut sans doute signifier que l'état des
choses ne le lui permit pas beaucoup D'après ce que nous connaissons de la
situation de la duchesse, nous comprenons que la visite de Calvin pouvait difficilement tomber à un moment moins favorable pour les vœux et les efforts du Réformateur l. » Il nous semble au contraire que Calvin arrivait à un moment où Renée devait être tout particulièrement bien disposée à l'écouter. N'était-elle pas dans une grande douleur? Ne venait-on pas de lui arracher celle qui avait été si longtemps comme sa mère, Madame de Soubise ? Marot ne la comparait-il pas à un « lis au milieu des espines ? » Et au même moment, la crise religieuse ne se confondait-elle pas avec la crise domestique ?
Quelle occasion favorable pour un pasteur et pour un docteur! Calvin la saisit, et « de telle sorte, dit Bèze, que depuis lors elle l'a aimé d'un amour unique". » Et quand, après la mort du Réformateur, ce même Bèze dédiera, le 20 mai 1 566, à la duchesse les Opuscules, se reportant évidemment à ces jours de Ferrare, il lui écrira : « Je say quelle estoit la révérence que le défunct vous a portée toute sa vie, comme à celle qu'il a en partie enseignée, en partie aussi confirmée en la doctrine de vérité, de plus longtemps que Dame qui soit aujourd'huy vivante 3. »
C'est bien cette influence « intime et discrète, » où le cœur agit autant que l'intelligence, qui produit des amis encore plus que des disciples, qu'un critique comme Rilliet a devinée et décrite en ces termes, aussi élégants que ceux de l'historien le plus classique : « A en juger par le portrait qu'il fait de lui-même, on peut se représenter Calvin sous les voûtes du palais des Este, s'efforçant moins de briller et de paraître dans ce cercle d'élite, où des seigneurs, des lettrés et des dames s'occupaient en commun des doctrines nouvelles, que se montrant avide de communiquer, dans des entretiens intimes et discrets, l'ardeur des convictions qui remplissent son âme et qui maîtrisent son esprit. Voilà ce qui le pousse vers Ferrare et vers la petite Eglise qui, sous l'inspiration et la protection de Renée, se nourrit de l'Evangile, dans les lieux mêmes où l'Arioste fait lire avec délices, par une société légère, les stances harmonieuses et
que ses pensées ne fussent pas toutes pour Renée... l'explication de ses doctrines dans l'appartement de Madame était la chose la plus naturelle et peut-être l'unique thème de discours possible. » p. 312. - S. Opéra, XXI, p. 125.
I. Cornélius, p. 205 et 216. — 2. Voilà un document. M. Cornélius ne l'accepte pas. « Le biographe raconte que Renée a toujours été très dévouée au Réformateur, et lui garde après sa mort un souvenir reconnaissant ; et il indique que ces sentiments sont la conséquence de cette visite. Mais cette affirmation n'est-elle pas contredite par le long silence de Renée et de Calvin ? Il est vrai que plus tard, beaucoup plus tard, Renée est entrée en relations étroites avec le directeur de conscience de Genève. Mais la question est : Bèze a-t-il le droit de rapprocher les choses séparées par un si grand espace de temps et de voir la cause de ces relations dans la visite de 1536? » (Cornélius, p. 206.) Notre auteur oppose donc à l'affirmation de Bèze un argument... a silentio. On sait ce qu'il vaut en général. Il faut observer en outre que, d'après M. Cornélius, le « long silence » {das lange Schweigen, in se/ir langen Zeit, p. 205, 206) a duré... un an au plus, puisqu'il y a une lettre de 1537. — •'!. Opéra, V, p. xvm.
CALVIN EN ITALIE
piquantes de sa spirituelle et très libre épopée. Calvin n'est venu chercher en Italie que les jouissances secrètes de la piété, et former avec des âmes vouées aux mêmes convictions que lui les liens durables de l'amitié religieuse *. »
Aussi ne sommes-nous pas disposé à accepter la légende d'une prédication de Calvin dans la chapelle du château 2, ni la légende d'un portrait de Calvin peint à ce moment par le Titien3, ni la légende des réunions musicales, où Ton chantait des Psaumes, et d'où Calvin dut s'exclure lui-même, faute de goût artistique \
Les conversations particulières, les entretiens d'un catéchiste avec ses catéchumènes, c'est-à-dire avec Renée et quelques-unes de ses demoiselles d'honneur, comme Françoise Boussiron, répondaient aux exigences de la situation, et suffisaient au but du Réformateur.
De ces entretiens, nous croyons retrouver un écho dans la lettre que Calvin écrivit plus tard à Renée : « J'ay congneu en vous, lui dit-il, une telle crainte de Dieu et fidèle affection à luy obeyr, que.... "' » Il n'avait pas vu Renée depuis Ferrare. Quelques lignes plus loin, parlant de la messe, Calvin dit : « Je doubte si je me y doibs arrester, d'aultant que j'estime cela vous estre tant résolu, que la messe est ung sacrilège le plus exécrable que Ton puisse penser, que je crains de
1. Rilliet, p. 26. — 2. « A côté de la salle de l'Aurore, où se réunissaient d'habitude Renée et sa cour, se trouvait dans le château ducal une chapelle décorée par le pinceau du Titien.... Calvin était prêt. Renée l'invita à parler dans la chapelle du Titien. N'avait-il pas prêché dans les Eglises catholiques de Noyon, de l'Angoumois, du Poitou ? ... Dans cette époque glorieuse pour l'Italie, où Curione enseignait à Pavie, protégé par l'admiration de ses auditeurs ; où Aonio Paleario glorifiait à Sienne Jésus-Christ, « le > roi de tous les peuples ; » où Mollio exposait à Bologne les épîtres de saint Paul, au grand scandale du pape ; où Juan Valdez, Pierre Martyr, Ochino remplissaient Naples de la parole évangélique, où la vérité de Christ semblait se glisser jusque dans Rome même, un Français, sous le patronage d'une princesse française, annonçait à Ferrare le même évangile, mais d'une voix plus distincte encore. Quel avenir pour l'Italie, si Rome n'eût éteint ces lumières! » (Merle d'Aubigné, o. c, V, p. 544, 545.) — 3. Il sera question de cette scène dans un des volumes suivants, quand nous étudierons les portraits de Calvin. — i. A côté des légendes racontées par Merle d'Aubigné , il faut placer celle dont M. Douen s'est fait l'éditeur responsable : « Il nous semble bien difficile d'admettre qu'aucun de ces cantiques n'ait été mis en musique, soit par Marot, soit par les deux artistes, filles de Mme de Soubise, et n'ait été chanté à Ferrare, durant le séjour qu'y fit Calvin. Mais celui-ci assistait-il aux réunions musicales, pour lesquelles il n'avait aucun goût ? Dans tous les cas, lorsqu'il résolut d'introduire dans le culte le chant des Psaumes, il ne paraît pas s'être souvenu de la traduction du Psautier entreprise par Marot. » (Douen, I, p. 219, n. 1.) — Faut-il rapprocher cette légende du renseignement, non moins légendaire sans doute, fourni dans l'entrefilet suivant: «Dans la collection intitulée Chefs-d'œuvre de l'art italien, publiée par la librairie Paul Neff, à Stuttgard, on trouve (iome livraison) un célèbre tableau de Giorgione, le Concert. Ce tableau aurait, à côté de sa valeur artistique, la valeur d'un document historique. On rapporte [qui?], en effet, que lorsque Calvin se rendit à Ferrare, auprès de la duchesse Renée de France, ceux qui le virent furent frappés de sa prodigieuse ressemblance avec la tête du joueur de clavecin, dans le tableau du Giorgione, peint cependant une trentaine d'années auparavant. » {Journal de Genève, du 26 octobre 1879.) — 5. Opéra, XI, p. 323. Voilà encore un document. M. Cornélius ne l'accepte pas. Après avoir donné un démenti à Bèze, il donne un démenti à Calvin. « Ou bien, dit-il, Calvin s'est laissé tromper, ou bien, par une habile bienveillance, il met le fait à la place du vœu et de l'exhortation. » (So liât er sic/i entiveder tauschen lassen, oder er setzt mit kluger Nachsicht die Thatsache an die Stelle....) (Cornélius, p. 217.) Calvin n'a que le choix : il a manqué d'intelligence ou de franchise : sans quoi la thèse de M. Cornélius serait insoutenable. Elle est acceptée cependant de confiance dans Theol. Jahresbericht , année 1893 (publié en 1894, p. 271.)
RENÉE DE FRANCE ET SA COUR
me faire ridicule envers vous, mectant poine à prouver une chose qui ne vous soit nullement doubteuse *. » Où Calvin aurait-il acquis une telle certitude, sinon dans les entretiens de Ferrare ?
Muratori pense que, dans ces « conversations familières, le Réformateur aiguisa son éloquence pour persuader Renée que Luther, dans sa Réforme de l'Eglise, était resté à moitié chemin et qu'il fallait aller plus loin. » 11 est bien probable en effet que la conduite à tenir vis-à-vis des superstitions papistes fut le sujet le plus souvent abordé. C'était celui qui préoccupait, juste à ce moment, Calvin écrivant à Duchemin et à Roussel, et c'était le plus opportun à traiter avec la duchesse. Les événements ultérieurs n'allaient que trop le montrer.
C'est en effet ce même sujet que Calvin aborde dans la première lettre que nous ayons de lui à la duchesse de Ferrare. Voici à quelle occasion.
A Ferrare, Calvin avait rencontré un personnage qui ne lui était pas inconnu, un nommé François Richardot, prêtre, prédicateur.
« François Richardot, dit M. Rodocanachi, était un de ces intrigants, aux convictions accommodantes, qui pensent se pousser à force de souplesse, et y réussissent souvent ; au demeurant adroit, intelligent, sachant l'entregent, apte à tout, hors au ministère auquel il s'était voué 2. »
Né en i5oj à Morey (Franche-Comté), il entra de très bonne heure, et « contre vouloir3, » dit-il lui-même, dans un couvent des Ermites de Saint-Augustin, près Besançon. 11 continua ses études chez les Augustins de Paris, en 1527. Et, après un court séjour à Tournai, de retour à Paris, en 1529, à peine âgé de vingt-deux ans, il fut chargé d'expliquer, dans des conférences publiques, les épîtres de saint Paul. Mais son enseignement et ses succès ne durèrent pas longtemps. Ils furent brusquement interrompus, et l'on apprit que Richardot avait quitté Paris.
Plus tard, dans son Apologie, Richardot protesta contre tout soupçon rétrospectif d'hérésie. Son panégyriste, l'abbé Duflot, qui célèbre ses merveilleuses « qualités d'orateur, » et le présente comme « un grand évêque, » comme « une grande figure, » trouve sa défense « vraisemblable. » Toutefois, il soupçonne que le vrai motif du départ de Richardot n'a pas été donné. Il suppose que le jeune moine aura eu des doutes sur sa vocation, du reste forcée ; qu'il les aura confessés à ses supérieurs ; que ceux-ci auront jugé bon de lui procurer immédiatement une retraite, propice aux sages réflexions. Mais l'événement ne répondit pas à leurs espérances. Richardot sortit de son couvent pour aller à Rome demander et obtenir d'être relevé de ses vœux 4.
1. Opéra, XI, p. 327. — 2. Rodocanachi, p. 157. — 3. * Contre vouloir j'ay esté mis. » Abbé Duflot, François Richardot, évêque d'Arras, 1898, p. 5. n, 1. — 4. Ibid., p. 14.
CALVIN EN ITALIE
Cette ingénieuse série d'hypothèses, toutes gratuites, n'est guère de nature à dissiper les doutes relatifs à l'orthodoxie de Richardot à cette époque. D'autant plus que c'est le moment où nous le trouvons en relation avec Calvin. Il faut donc que le jeune moine Augustin ait fréquenté les hommes adonnés aux idées nouvelles et, soit dans ses leçons sur saint Paul, soit dans des entretiens particuliers, leur ait donné des gages, plus ou moins suffisants, de ses sympathies.
Dès lors, la rencontre de Richardot et de Calvin, à Ferrare, s'explique. On sait quels étaient les sentiments des visiteurs de Renée. Richardot, ayant quitté sa robe de moine, recommandé par sa réputation plus ou moins évangélique (à ce moment même il est appelé un «rejeté de l'école sorbonnique »)', était2, ou allait devenir, l'aumônier de la duchesse, comme successeur d'Agostino Fogliato. Malheureusement les dates précises manquent. Tout ce que l'on sait (d'après une lettre écrite le 14 janvier 1 538 par G. Cruciger), c'est qu'à ce moment même, il expliquait le prophète Esaie, après avoir expliqué les épîtres de saint Paul. Il les expliquait, en particulier (in gynecio), à Vittoria Colonna. Or Vittoria Colonna séjourna à Ferrare du 8 avril ou du 8 mai 1 537 au 22 février 1 538. Mais il n'est pas dit que Richardot soit venu à Ferrare avec Vittoria Colonna3. En tout cas les déclarations de Calvin, dans la lettre de 1 537, attestent une rencontre du Réformateur et de l'ancien moine, autre que celle de Paris en I530 1. Cette rencontre n'a pu avoir lieu qu'à Ferrare en 1 536 5.
En directeur facile, Richardot se mit à conseiller aux autres la conduite qu'il tenait lui-même, et qui consistait à concilier des doctrines et des pratiques contradictoires. Renée était tombée entre les mains d'un « pseudo-nicodémite, » et un des pires.
Mais une de ses demoiselles d'honneur, sans doute Françoise de Boussiron6, « selon la congnoissance qu'elle avoit receu de Dieu, ne voulsit contre sa conscience attenter ce qu'elle pensoit estre maulvays. » En conséquence elle s'adressa à Calvin, qui était, nous allons le voir, son père spirituel. Et du reste, Renée ellemême, troublée, fit savoir au Réformateur, par Madame de Pons, qu'elle désirait très fort « d'estre plus amplement instruicte, d'aultant que, entre tant de difficultés; d'une part et d'aultre, il lui estoit bien difficile de se bien résouldre 7. »
1. Herminjard, VII, p. 309, n. 7. G. Cruciger rapporte des bruits qui lui sont venus par lettre: « Scribitur; » ses renseignements sont donc au moins de la fin de 1537. — -. C'est l'opinion de M. Cornélius, p. 220: « On ne peut facilement repousser l'idée que Renée l'avait déjà pris alors à son service. » — 3. Rodocanachi, p. 129, n. 1 et 136. A la même époque, 13 mai 1538, Toussain écrivait à A. Blaurer : « Je sais de source certaine que la duchesse de Ferrare, malgré l'opposition de son mari, confesse Christ audacieusement et intrépidement. » Herminjard, VII, p. 308, n. 5. — 4. Dans la discussion que Calvin a eue avec Richardot, il est question d'un traité du Réformateur parlant de la Cène. Or aucun traité pareil n'existait au moment où Calvin rencontra, à Paris, Richardot. — 5. « C'est à Paris, entre 1529 et 1534, que J. Calvin dut former des relations avec François Richardot.... Si le Réformateur avait vu pour la première fois Richardot à Ferrare, il n'aurait pu dire plus tard qu'il connaissait cet homme « par longue expérience. > (Herminjard, VII, p. 311, n. 11.) D'après son dernier biographe, l'abbé Duflot, Richardot semble avoir quitté Paris en 1530, et ne pas y être revenu avant son départ pour l'Italie. Voilà une preuve de plus de l'activité évangélique de Calvin pendant son séjour à Paris. — 0. Herminjard, VII, p. 309, n. 9. — 7. Opéra, XI, p. 324.
RENÉE DE FRANCE ET SA COUR
Dans sa réponse, Calvin parle d'abord de maître François, et des relations assez fréquentes qu'il a eues avec lui. « La haine que je luy ay jusques à ceste heure porté, c'est que j'ay tousjours tâché de tout mon pouvoir à l'édifier en bien. » Mais suit aussitôt une de ces déclarations qui trahissent tout le tempérament du Réformateur : « Quant j'apperçoys quelqu'un, par maulvaise conscience, renverser la parolle du Seigneur, et estaindre la lumière de vérité, je ne luy pourroys nullement pardonner, et feust-il cent foys mon propre père. » Or, Calvin déclare avoir « congneu par longue expérience » la duplicité de Richardot. « Toutefoys et quantes qu'il a eu auditeurs, personaiges de crédit pour le porter, et riches pour luy remblire son bissac ou sa bourse, les quelz le requéroient de donner gloire à Dieu, il y a mys peine pour leur satisfaire, en leur vendant bien tousjours sa parole. » Mais, dès que vient la persécution, il a « tousjours son renoncement prest pour en eschapper. » C'est ainsi que « la parole saincte et sacrée de Dieu luy est en jeu et mocquerie. »
Et pour achever d'édifier la duchesse, Calvin raconte la scène qu'il eut avec Richardot, à Ferrare même : « J'ay souvente foys tâché de le réduire en bonne voye, jusques à luy faire confesser son iniquité, combien que impudemment il la voulût excuser devant les hommes, estant convaincu en sa conscience devant Dieu. Néant moyns, avec une horrible obstination et dureté de cueur, si persévéroit-il de dire qu'il ne laisseroit pas de faire ce que il congnoissoit estre maulvays, sinon que une foys, après avoir veu quelque mien traicté, avec grosses imprécations il protesta que jaymays n'assisteroit à la messe pour la grande abomination que c'estoit. Mays je congnoissois si bien mon homme que je n'estimoys guères plus son jurement que le chant d'une pie »
Calvin parle ensuite de la messe, exhorte la duchesse à ne pas y « communiquer, » et à reconnaître « la vocation » à laquelle Dieu l'appelle. Enfin il lui envoie quelques ouvrages contenant assez « ample doctrine 2. »
La duchesse ne semble pas s'être servie des renseignements de Calvin. Elle garda Richardot, qui continua à se dire le très bon ami de Calvin 3.
Malheureusement les événements se chargèrent de justifier tous les avertissements du Réformateur 4. Richardot se mêla aux intrigues du duc contre Madame de Pons. Tout à coup il est mis en prison dans la forteresse de Rubiera (août 1544), et, devant le chevalet, on lui fait signer un billet dans lequel il con-
i. Evidemment Calvin parle de ce qu'il a vu et entendu. M. Herminjard le reconnaît en ces termes: « Il semble que ce soit le langage d'un homme qui a entendu de ses propres oreilles les « imprécations » et le « jurement » de Richardot. Si le Réformateur parlait ici de l'aumônier d'après des renseignements envoyés d'Italie, la narration aurait moins de couleur et de vivacité. » (VII, p. 313.) Quel était le traité montré ? (Voir Appendice I : Une lettre de IJJ7.) — 2. Opéra, XI, p. 328, 331. (Voir Appendice I.) On ne voit pas trop pourquoi M. Rodocanachi traite « d'insidieux > les conseils de Calvin. (Rodocanachi, p. 160.) — 3. Dans une lettre du 7 septembre 1542, Curione, sur le point de partir pour l'Italie, écrivit à Calvin que, s'il voulait envoyer quelque chose dans ce pays, il pensât soit à Renée, soit à Richardot, « homme très docte et qui t'aime beaucoup (hominem doctissùiiuni tuique amantissimum). » {Opéra, XI, p. 436.) — 4. « Pendant son ministère il n'a cessé de regarder des deux côtés, tout-à-fait comme Calvin le dépeint. » (Cornélius, p. 220.)
CALVIN EN ITALIE
fesse et affirme : « qu'ayant demandé à Madame de Pons s'il était vrai que Votre Excellence [le duc] paraissait plus réjouie et plus heureuse, quand la duchesse se trouvait malade, et plus triste, quand cette illustre princesse revenait à la santé, elle m'a répondu que c'était vrai. » Avec ce billet, le duc pouvait enfin perdre Madame de Pons. En effet, quelqu'un qui lui prêtait de si détestables sentiments devait être chassé de la cour. Le duc déclara que Madame de Pons était « une canaille, » une « furie infernale1. » Son mari et elle partirent.
Après quoi Richardot, oublié dans sa prison, multiplia ses lettres2 au duc (mars, avril 1 545), signant « votre très humble et infime esclave » (serinis abjectissimus; humillimus servus). Il fut mis en liberté. Dès 1546, patronné par Granvelle, il est nommé chanoine de Besançon, puis, en 1 554, évêque de Nicopolis. Violemment attaqué par des rivaux, il obtient ( 1 555) un certificat d'orthodoxie du duc de Ferrare, devient suffragant de Granvelle en 1 556, et finalement évêque d'Arras ( 1 5 6 1 ) . Les Réformés n'eurent pas de plus ardent adversaire3.
Entre François Richardot, l'ancien moine, et Françoise Boussiron, Francisca, la jeune fille rayonnante de beauté pure et de noblesse enjouée, le contraste est vif.
Fille de Boussiron, seigneur de Grand-Ry, commune de Mouchamps-Vendée, en Poitou, Francisca avait dû quitter de bonne heure son pays, et elle faisait, au moment où Calvin arriva à Ferrare, l'ornement de la cour d'Esté. « Comment, s'écrie un poète ferrarais, te louer dignement, ô Francisca? Le sang le plus généreux coule dans tes veines. Tu excellas, dès l'enfance, dans tous les arts qui sont l'apanage de ton sexe. La nature y joignit ses dons les plus rares, l'éclat des yeux, la pureté du teint, les roses de la pudeur si touchantes sur un beau visage, enfin ce doux parler qui monte si harmonieusement du cœur aux lèvres. Insouciante de ta toilette, pour toi tout devient ornement, soit que tu nous apparaisses vêtue de la cape de Saintonge 4, ou que tu relèves les boucles de tes cheveux sous la barette italienne. Oublierais-je les grâces de ton esprit, et cet heureux génie par lequel tu devances tes compagnes, n'ayant rien plus à cœur que les chastes
1. Rodocanachi, p. 168. — 2. Herminjard, VII, p. 508, 509. — 3. L'abbé Duflot vante « sa modération, » son « indulgence. > Il fit solliciter la grâce du comte d'Egmont avec lequel il avait été lié. L'abbé reconnaît cependant que Richardot devint « l'âme de la résistance à l'hérésie, » le prédicateur ordinaire des processions populaires, le champion de l'Intérim, l'homme de confiance de Philippe II. « Redoutable à l'hérésie, il était en Artois le meilleur soutien de la foi romaine et de la domination espagnole». Au Concile de Trente, où il fut envoyé en 1563, il dénonça « la haine que les hérétiques ont soulevée contre euxmêmes par leurs fureurs et leurs brigandages, qui les rangent avec évidence sous les étendards, et parmi les cohortes de l'ange que Jean a nommé le destructeur et l'exterminateur » (Duflot, p. 1 59, 43, 47, 93, 130.) Calvin avait eu raison de ne pas croire à ses serments. — 4. Ce détail est conforme aux indications de M. Herminjard. Mais comment M. Bonnet dit-il : « Née sous le ciel de Provence, dans les riantes contrées que baignent la Durance et le Rhône,..? » (J. Bonnet, Bulletin, XXI, 1872, p. 164.) Voir Douen I, p. 172, n. 3,
RENÉE DE FRANCE ET SA COUR
disciplines et les pieuses études, dont rien ne peut te distraire, quand il s'agit d'acquérir l'intelligence des saints écrits1. »
Or, au même moment, se trouvait à Ferrare un jeune médecin allemand, Jean Sinapius, né en i,5o5, à Schweinfurt, en Franconie. Après avoir été professeur de grec à Heidelberg (1529), en remplacement de Simon Grynée, il s'était rendu en Italie, vers la fin de l'année 1 533, pour y continuer des études de médecine. Il fut très bien accueilli par le célèbre médecin de Ferrare, Jean Manard, à qui Erasme l'avait recommandé; il pénétra à la cour, et (septembre 1 534) ^ suivit Renée à la campagne pour éviter les chaleurs intolérables de l'été2.
C'est là qu'il commença à connaître Francisca3. Trois ans après (mars i53y)1 se rendant à Tubingue, il s'arrêta à Bâle chez S. Grynée, et celui-ci écrivit à Calvin une lettre où nous lisons ces mots : « Sinapius est hésitant. Il est attiré de nouveau en Italie, comme je puis, non pas seulement le soupçonner, mais le voir très clairement, en l'entendant faire continuellement mention et éloge d'une jeune fille, à ce qu'il paraît pieuse. Autant que je le comprends, toi aussi, tu l'as familièrement connue (familiariter uosti), et, à cause de sa piété, tu l'as beaucoup louée, seule entre toutes. Si l'on pouvait obtenir d'elle quelque chose par ton moyen, de toutes, aucune ne lui paraît plus désirable. »
Grynée ajoute que Sinapius est complètement troublé par son amour {affectibus œsiuat) et qu'il risque de ne plus travailler. Il termine ainsi : « Je voudrais que tu nous renseignes sur les mœurs de la jeune fille, et, si tu approuves le dessein de Sinapius et le mien, je voudrais que tu t'informes exactement de tout auprès d'elle. »
D'après Grynée, le mieux serait qu'elle allât habiter l'Allemagne, émigrant des ténèbres vers la lumière... de l'Evangile. Avec un mari comme Sinapius, elle aura toujours une situation honnête. Il possède une belle situation à Tubingue 4.
Une nouvelle lettre de Grynée à Calvin lui apprend bientôt que Sinapius a obtenu « la volonté et le consentement » de Francisca. Il prie Calvin de la confirmer dans ce désir, ce qui n'était peut-être pas très nécessaire, et il ajoute : « Je ne pense pas qu'il faille résister plus longtemps, puisqu'ils sont tellement unis par la force d'un amour si pur et si constant.... Je te prie instamment, si tu peux quelque chose, aide-nous 5. »
En réalité, les difficultés venaient non de la jeune fille, mais de ses parents, qui l'avaient fiancée à un Français. C'est ce qu'un poète, déjà cité, disait à sa façon : « Il ne viendra que trop ce fiancé chéri, que tu attends de la patrie française, celui dont ton cœur a fait choix, et qui, nous dérobant l'objet de nos chants, doit te ramener au manoir paternel, ne nous laissant en partage que tristesse et regrets G. »
1. J. Bonnet, Ibid., p. 163-165. — 2. Herminjard, IV, p. 204, n. 1. — 3. C'est un des exemples rares, au XVIe siècle, d'un mariage d'inclination, comme nous disons aujourd'hui. L'observation en a été faite par M. Lang : Das hàusliche Leben Calvin's, p. 12. — 4. 15 mars 1537, Opéra, Xb, p. 89, 90 ; Herminjard, IV, p. 204-205. — 5. Fin 1537 ou commencement de 1538, Opéra, X\ p. 95; Herminjard, IV, p. 337. - 6. J. Bonnet, Bulletin, XXI, 1872, p. 166.
CALVIN EN ITALIE
Il n'en fut rien. Francisca épousa, non le Français, mais l'Allemand, et ils continuèrent à habiter Ferrare. C'est de là que, le Ier septembre 1 53g, Sinapius écrit pour la première fois à Calvin, s'excusant de ne pas l'avoir fait plus tôt : « Soit par les lettres de ma femme, dit-il, soit par des amis qui sont allés d'ici chez vous, je pense que tu as déjà appris notre mariage, l'an passé, et tout le train de notre vie et tous nos desseins. Il ne reste plus que ceci : tous deux nous t'en prions, cette amitié envers ma femme que tu as prouvée jusqu'ici par de fréquents conseils {crebris consiliis), veuille la manifester désormais envers nous deux par tes lettres. Instruis-nous... comment, selon qu'il convient à des époux chrétiens, nous pouvons vivre aussi purement et saintement que possible devant le Seigneur.... L'un et l'autre, nous avons la plus grande confiance en ton autorité, comme en celui par la bouche duquel Dieu nous parle (tanquam per cujus os Deus nobiscum colloquatur) {. »
Ces détails jettent une intéressante lumière sur les rapports de Calvin avec Francisca. Il fut à Ferrare tout particulièrement son père spirituel, et dès lors il ne cessa de rester son directeur. Malheureusement toute la correspondance qu'ils ont échangée, pleine certainement des plus précieux renseignements, est perdue. Nous savons seulement que Francisca annonça à Calvin la mort de son cousin Olivétan 2.
Mais la lettre de Sinapius va nous permettre une précieuse conclusion. Elle renferme en effet un passage qu'on a beaucoup discuté. Sinapius, rappelant à Calvin leur rencontre à Ferrare, lui parle du « souvenir très agréable » (juciindissima recordatio) qu'il a conservé de sa présence. Mais il n'a pas su alors tout ce qu'était le Réformateur. «. Bien que, ajoute-t-il, (qiiando sane...) lorsque tu as été ici, tu m'as été caché comme un Silène d'Alcibiade {sicut Alcibiadis Silenus quispiam latuisti) :t. »
Qu'est-ce que cela signifie ? Dans le Banquet de Platon, Alcibiade parle de certaines statues de Silène, qui peuvent être entr'ouvertes, en séparant les deux pièces dont elles se composent, et à l'intérieur desquelles on trouve renfermées des statues de divinités. Ce Silène d'Alcibiade a passé en proverbe pour désigner tout homme dont l'extérieur est sans apparence, mais dont l'âme recèle des trésors; en un mot, c'est le symbole du mérite qui se cache.
A Ferrare, Calvin fut pour Sinapius comme un Silène d'Alcibiade. Donc, contrairement à l'école critique, Calvin, à Ferrare, eut une activité réelle, puisqu'il fit deux lettres, eut des entretiens prolongés et fréquents avec Renée, avec Francisca, avec Richardot. Mais, contrairement à l'école classique, Calvin ne prêcha pas dans la chapelle, ne se posa pas en Réformateur. Il parla et agit très efficacement, mais très discrètement dans un cercle d'amis ''.
1. Opéra, Xb, p. 364. — 2. Herminjard, V, p. 228, n. 6. — 3. Opéra, Xb, p. 363. — 4. N'a-t-on pas exagéré la portée de cette expression en la prenant trop à la lettre? Et Sinapius n'avait-il pas le droit de dire qu'il n'avait pas connu tout ce qu'était le Réformateur, sans que cela veuille dire qu'il ne l'ait pas du tout soupçonné ? Est-il possible que Sinapius n'ait rien su des entretiens de Calvin avec Renée, et surtout avec Francisca, lui qui se plaisait à rappeler la « grande familiarité » dans laquelle il avait vécu à
RENÉE DE FRANCE ET SA COUR
Deux lettres viennent clore cette correspondance et jeter sur cet épisode si gracieux, tout séduisant de beauté et d'amour, un lugubre voile de deuil.
Francisca et Sinapius avaient été forcés de quitter Ferrare à la suite des calomnies du successeur de Richardot, le méprisable Jérôme Bolsec1. Accepté par Renée, qui le croyait protestant, et par Hercule, qui le croyait catholique, il servait à Renée d'intermédiaire pour sa correspondance avec Calvin, et à Hercule d'espion auprès de sa femme. Il réussit, par ses intrigues, à amener le départ d'Olympia Morata, et puis de Sinapius et de Francisca.
Le 5 décembre 1 554, de Wurtzbourg, dans la même lettre où il dénonce » l'inique sycophante » qu'est Bolsec2, Sinapius annonce la mort de sa femme. Elle avait été malade d'une maladie d'enfant, mais très dangereuse pour les adultes. Elle s'était remise. Puis, les horreurs de la guerre étaient venues; Schweinfurt avait été pris. Francisca était retombée ; et, non comme le font souvent les mourants, en luttant, malgré eux, « mais simplement, en nous demandant de prier Dieu pour elle, » elle avait quitté son mari et sa toute petite fille. « Oh! quelle épouse chérie, fidèle, pieuse, pleine d'amour! Elle m'avait suivi avec grand plaisir en Allemagne, et elle s'était déjà accoutumée à notre langage et à nos mœurs3. »
Plus lugubre encore, si possible, est la lettre du 4 janvier i55y. La guerre la plus affreuse accumule partout ses nuages, sillonnés des lueurs livides de l'incendie. La mort frappe de tous côtés. Sinapius n'évoque ces scènes qu'avec horreur. « Outre la mort très cruelle de sa très douce compagne, outre la ruine, l'incendie funeste, mortel de sa ville natale, outre la perte de son patrimoine et de ce qu'il avait lentement amassé, » pendant deux ans, il a été tourmenté par
Ferrare avec le Réformateur {magna inter nos familiaritas intercesserat)} (21 octobre 1537. Opéra, Xb, p. 127.) De longues années plus tard (1553), Sinapius parlait encore à Calvin des rapports si affectueux qu'ils avaient eus : « A primo die quo nos olim Ferrarias vidimus et salutavimus, inter nos, ea semper erga me tua fuisse benevolentia visa est. » (Opéra, XIV, p. 688.)
i. « Bolsec, né à Paris, fut d'abord un religieux appartenant à l'ordre des Carmes. Il prêchait dans les églises de Paris, lorsque vers 1545 ou 1546, à la suite d'un sermon qu'il avait prononcé en l'église Saint- Barthélemy, il jugea prudent de s'enfuir, et alla jusqu'en Italie. La bonne duchesse... l'accueillit dans ses Etats de Ferrare.... Là il se maria, et soit qu'il eût étudié la médecine à Paris, soit qu'il se mît alors à l'apprendre dans les écoles de l'Italie, il en fit sa profession.... Th. de Bèze dit qu'il se fit chasser de Ferrare pour son odieux caractère. » (France protestante, art. Bolsec, 2e éclit. , II, p. 745.) Il n'était pas au bout de sa honteuse carrière, et nous le retrouverons. M. Rodocanachi lui attribue un billet à Calvin, daté de Consandolo, 5 juillet 1555, signé Hyeronimus cleinosinariiis, dans lequel, recommandant au nom de la duchesse un Italien à Calvin, il traite le Réformateur de « /rater carissime in C/iristo. » (Opéra, XIV, p. 147.) Mais comment ce billet peut-il être de Bolsec, puisque M. Rodocanachi lui-même reconnaît qu'il fut remplacé, en 1549, par Hieronyme de Sienne? (Rodocanachi, p. 191, n. 2.) On sait en effet, d'une manière certaine, qu'en 1550 Bolsec était établi avec sa femme et un serviteur au village de Veigy, dans le Chablais. (France protestante, ibid.) — 2. En 1557, il demandera à Calvin de lui donner, si possible, quelques renseignements sur le sort ultérieur de Bolsec, « le plus fourbe des aumôniers » (vaferrimi eleemosynarii). (Opéra, XVI, p. 376.) — 3. Opéra, XIV, p. 688.
CALVIN EN ITALIE
la maladie. Pour lui, richesses, honneurs, race, beauté, forces, plaisirs ne sont plus que de vains songes. « Comme Termite, ou comme le passereau seul au nid, je mène une vie solitaire, vieux, veuf, malade, traînant à peine mes membres fatigués, comme un cadavre vivant. » Il a été obligé de se séparer de son unique enfant, à cause de son instruction, de sa petite fille qu'il a envoyée chez son frère, Chilianus Sinapius, à Spire. Olympia Morata lui avait donné quelques leçons. En effet, après avoir épousé le médecin André Gruntler, notre héroïne avait aussi fui Ferrare et s'était établie à Schweinfurt. Mais la ville avait été ruinée, et Olympia avait de nouveau été obligée de fuir avec son mari; elle s'était réfugiée à Heidelberg. Elle y était morte. Bientôt après, son mari et son frère furent emportés par la peste. Sinapius termine : « C'est assez, ce serait trop si je ne savais que tu es toujours avide de connaître {te avidum percontatorem esse) les plus petits détails qui intéressent tes amis. Tu seras, j'en suis sûr, mon ami et celui de ma fille, à cause de sa mère, qui, tout le temps qu'elle vécut, t'honora, et t'aima tellement, et que toi, à ton tour, tu considéras comme une sœur (abs te germanœ sororis loco habita fuit) '.
Qu'est devenu le brillant soleil de l'Italie? que sont devenues les splendeurs poétiques de Ferrare? Sic transit gloria mundi!