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CHAPITRE TROISIÈME Calvin, directeur de conscience de Renée

I. Renée à Ferrare, jusqu'à sa rentrée en France. — II. Montargis. — III. Les guerres de religion. — IV. La discipline ecclésiastique. — V. L'assassinat du duc de Guise.

Ferrare se reproduisit le fait remarquable, que nous avons déjà observé partout où Calvin a séjourné quelque temps, à Orléans, à Bourges, à Paris, à Poitiers. Notre Réformateur y contracta les amitiés les plus vives et les plus durables. On trouverait difficilement un grand homme ayant exercé sur ceux qui l'approchaient une telle puissance d'attraction. Malheureusement toute la correspondance de Calvin avec les Ferrarais et les Ferraraises est perdue. Quelques fragments, parvenus jusqu'à nous, nous font à peine pressentir sa richesse et son importance.

C'est ainsi que, par hasard, une lettre unique, signée Bartaudière, nous révèle qu'un homme de ce nom, originaire de la Vendée, comme Françoise Boussiron, avait connu personnellement Calvin à Ferrare, et n'avait cessé de soutenir avec lui les relations les plus amicales. Le 4 novembre 1542, il accuse réception à Calvin d'une lettre, et ajoute: « Ici, nous nous délectons de ton souvenir, surtout de tes lettres. » Et il le supplie de ne pas perdre une occasion de leur en envoyer1.

C'est le lieu de raconter les relations ultérieures de Calvin avec la duchesse. Nouer ces relations, n'avait-ce pas été précisément, sinon l'unique, au moins le principal but du voyage du Réformateur? Les restes, trop rares, d'une correspondance fort active suffiront cependant à nous montrer jusqu'à quel point ce voyage avait réussi.

1. Opéra, XI, p. 461-462. Herminjard, VIII, p. 178 et 177, n. 1. Dans cette lettre, Bartaudière annonce à Calvin la grossesse de la femme de Sinapius,

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Le pays ferrarais et la région circonvoisine étaient devenus un centre de résistance, ou tout au moins de protestation, contre l'autorité papale. De très loin, d'Allemagne même, on venait chercher asile auprès de Renée, au milieu des hérétiques qui l'entouraient. Elle correspondait avec les plus illustres promoteurs de la Réforme, avec Calvin, avec Bullinger, avec Curione, qui lui dédiaient ou lui envoyaient leurs ouvrages1. Quand Guillaume Prévost, un Français de Paris2, se rendit à Ferrare, il demanda (mai i55i), à Calvin une lettre de recommandation pour Renée, sachant bien, disait-il, que c'était le plus sûr moyen de s'assurer auprès d'elle un accueil favorable3. Elle faisait tenir des subsides aux Réformés réfugiés en Suisse. Elle était bien réellement, comme on l'a dit, « l'espoir et le soutien de la Réforme en Italie » 4.

Le pape demanda au duc de mettre fin à ce scandale. Celui-ci hésitait (1548). Cependant une première exécution d'hérétique eut lieu, le 22 août i55o, et une seconde, le 23 mai 1 5 5 1 . La situation de Renée devenait de plus en plus difficile.

Une lettre à Calvin (23 juillet 1 5 53) de Paul Gaddi, de Crémone, pasteur en ce moment dans la Valteline, et qui venait de passer deux jours à Ferrare, nous renseigne assez exactement. Renée est entre les mains de conseillers (gubernatores) détestables : sans doute des jésuites. Elle ne peut les chasser. Surtout elle manque d'un « fidèle ministre » de la parole, qui, tous les jours, puisse l'exhorter. Elle doit se contenter d'un malheureux moine, lequel cherche ses intérêts et non ceux de Christ. Aussi la duchesse fait-elle prier Calvin de lui envoyer quelque « fidèle ministre. » Et Gaddi supplie le Réformateur de lui écrire souvent, car, dit-il, « tes lettres, outre qu'elles lui sont admirablement agréables, lui sont aussi de la plus grande utilité 5. »

Par la même occasion, Gaddi avertit Calvin, non sans douleur et sans larmes, que ce qui fleurit en Italie, c'est l'hérésie orgueilleuse et diabolique de Servet. Il le prie donc de la réfuter, « car je sais, dit-il, quelle puissance ont tes écrits auprès de ceux qui, en Italie, craignent le nom de Dieu 6. »

Peu de temps après, Renée fait passer à Calvin, par son chambellan, un

1. Calvin lui envoya un exemplaire de son apologie pour M. de Falais. Opéra, XII, p. 655. — 2. Les éditeurs des Opéra citent la France protestante (ire édit.), VIII, p. 320: G. Prévost aurait été originaire de Paris et se serait trouvé à Genève au moment de la Saint-Barthélemy. Cette lettre montrerait qu'il était depuis longtemps en relation avec Calvin. — Mais est-il sûr qu'il soit question du même personnage en 1551 et en 1572? Le nom de Prévost était commun. M. Herminjard montre, à peu près sûrement, que ce G. Prévost, était Prévost de la Bartaudière, personnage dont il a été question plus haut. (Herminjard, VIII, p. 177, n. 1, et p. 180, n. 17, et Rodocanachi, p. 156, n. 1, et p. 206, n. 2.) — 3. Quum nullus apud illam sanctior aditus mihi pateat. Opéra, XIV. p. 120. — 4. Voir Rodocanachi, p. 206. Pour ces quelques pages, nous avons beaucoup emprunté à M. Rodocanachi, qui lui-même s'est surtout servi d'un second volume de M. Fontana, sur Renée de France. — 5. Opéra, XIV, p. 576. Preuve de la réalité et de l'importance de cette correspondance si malheureusement perdue. Du reste, nous savons qu'un paquet de lettres, rapporté précisément par Gaddi et confié à un marchand juif de Zurich, fut volé. Voir lettre de Calvin à Bullinger, 4 août 1553- Opéra, XIV, p. 584. — (i. Ibid., p. 577.

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« mémoire » où elle demande deux gouvernantes. Il vaut la peine de voir les conditions que devaient remplir ces personnes pour exercer leurs fonctions à la cour de la duchesse : « Est besoing, dit-elle, de recouvrer deulx femmes veufves, s'il est possible, et au moins une pour avoir gouvernement et soing de filles, qui sont en nostre service. Et vouldrions que les dictes femmes, feussent des veufves approuvées, comme Sainct Pol descript ; mais pour ce que, en noz jours, il est difficile en trouver ayant passé Teage de soixante ans, qui fusses saynes et fortes, pour an [sic] ceste charge, nous contenterons, niés que elles n'eussent moins de cinquante ans. Et spéciallement que leurs vies ayent esté, ce tous temps, hon-

neste et chaste Et m'assure que le dict d'Esbeville1 ne me vouldroit tromper.

Au reste qu'elles soient craignant et aymant Dieu, sobres de parolles, de vie, conversation et de exortation et exemple, comme dict le sainct appostre, et femmes de paix, et non pas de celles qui sont caquetaresses et ce qui s'ensuit au texte2.... Quant à leurs gaiges, nous remetterons à ce qu'il s'en advisera de quarante jusques à quatre vingtz frans à chascune. Elles ne feront pas grand despence en abillemens. Et me suffît qu'elles ayent honnestes robbes rondes, de sarge, à hault collet, ou ce qu'elles vouldront, més que ce soit noir, avecques le chapperon d'orelles, abillées en veufves. Si elles seront nobles ou non, elles me plairont en quelque sorte que ce soit, més que elles ayent les bonnes conditions susdites et qu'elles ayment la paix, et ne soient curieuses d'entretenir hommes, si ce n'est quant l'occasion se offrira, en ma présence, qui n'est trop souvent 3. »

Il est probable que cette lettre, comme beaucoup d'autres, fut interceptée et copiée par Hercule. De plus en plus poussé par la Curie et par les Jésuites, qu'il avait admis à Ferrare, le duc (18 mars 1 5 54) bannit de ses Etats toute personne suspecte de favoriser la Réformation. Puis il demanda au roi de France un convertisseur habile et énergique, pour convaincre sa femme. Le roi de France lui envoya Ory '\

Ory, ce n'était rien moins que le chef de l'inquisition en France, depuis près de vingt ans5. Il quitta Paris dans les premiers jours de juin 1 5 54, avec mission

1. Le pseudonyme de Calvin, que la duchesse écrit à sa façon. — 2. I Timothée, V. — :i. 17 octobre 1553. Opéra, XIV, p. 645-647. — 4. Frère Matthieu Ory, ou Orry, celui que Rabelais appelait: « nostre maistre Doribus, » Breton de naissance et dominicain de profession, était grand inquisiteur en France. Dolet a dit de lui : « Je n'en cogneus jamais ung plus ignorant, ung plus malin, et plus appetant la mort et destruction d'un chrestien. » Il n'était pas inaccessible à la corruption. Dans la ville de Sancerre, il traita avec modération les protestants, qui lui donnèrent du bon vin, et, pour une somme ronde, on obtint de lui d'excellents certificats de catholicité. {Histoire ecclésiastique, édit. Baum, I, p. 33.) En réalité c'était tout à fait l'homme de sa fonction, théologien suffisant et policier au flair très fin. Il était toujours en mouvement, siégeant à Paris, à Lyon, à Bourges, à Orléans, à Poitiers et à Vienne. Il favorisa l'établissement des jésuites. Inquisition, jésuitisme : deux faces d'une même médaille. A son influence, à ses instigations peuvent être attribuées les mesures les plus violentes de François Ier contre les hérétiques. Henri II lui témoigna la même confiance que son père, et, le cas étant difficile, ce fut Ory que le roi envoya à Ferrare pour séduire ou réduire la duchesse. Nous retrouverons notre inquisiteur dans le procès de Servet. (Christie, Etienne Dolet, p. 394-397.) — 5. Les lettres patentes du roi sont datées de Lyon, le 30 mai 1536; le bref du pape, l'investissant de ses fonctions, est du 15 juillet 1539. Il fut confirmé par Jules III, le 17 mai 1552. Rodocanachi, p. 238, n. 2. Voir Jean Calvin, I, p. 245, n. 7, et 272, n. 1.

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de « réduire et ramener au troupeau de Jésus-Christ la dite dame, qui s'est laissé précipiter au labyrinthe de ces malheureuses et damnées opinions ; » il avait même permission d'user de « rigueur et sévérité, » jusqu'à menacer la duchesse de lui enlever ses biens et ses enfants.

Par un mystère de la politique, au même moment, les Guise renvoyaient auprès de Renée le poète Jamet, son ancien secrétaire, qui, sous le nom de Chambrun, traversa Genève, et demanda, semble-t-il, les conseils de Calvin sur la mission qui lui avait été confiée.

Ainsi averti de ce qui se passait, Calvin est dans la plus cruelle anxiété. Il écrit à la duchesse, le 6 août 1 554, disant « l'inquiétude d'esprit où il a esté depuis que son ancien serviteur1 passa » par Genève. Il insiste : « Si vous avez esté en grande perplexité, je vous asseure que j'en ay bien senty ma part. » Aussi a-t-il décidé d'envoyer à Renée un homme de confiance, un ministre qui devait devenir célèbre, François Morel. Voici le portrait qu'il en fait, et qui est, à lui seul, une preuve du tact de Calvin dans ses relations avec les nobles et les princes :

« J'ay choisi le présent porteur, comme l'homme qui vous sera le plus propre à mon advis, en toutes sortes, et tant pour la doctrine que pour Testât d'ausmonnier.... Pour ce qu'il est gentilhomme d'honneste maison, il en sera d'aultant plus mettable envers ceux qui ne cherchent qu'à reculler les bons, quant, selon le monde, ilz sont contemptibles.... Vous ne trouverez, comme j'espère, en l'homme ne vanité ne orgueil.... Au reste, combien qu'il soit humain et traietable envers les petitz, humble envers ceux ausquelz il doit honneur, modeste envers tous, si est-ce que sa bonne vie, avec l'atrempance qui est en luy, et la grâce d'enseigner, luy clonneroit authorité de s'acquiter de son debvoir en ce que vous désirez 2. »

Il avertit, en même temps, la duchesse qu'il a trouvé une gouvernante comme elle la désire, « une bonne damoyselle, laquelle luy a promis de venir à vostre service quant il vous plaira la mander3. »

Les éditeurs des Opéra pensent que Morel ne dut pas pouvoir remplir sa mission4. M. Rodocanachi, au contraire, pense que Renée le vit en secret plusieurs fois, et qu'aussitôt, se ressaisissant, elle continua la résistance avec une énergie nouvelle 5.

On eut alors recours aux moyens extrêmes. On lui enleva ses deux dames de compagnie ; on lui enleva ses deux filles, pour les enfermer dans un couvent. Le duc lui-même écrivait à l'empereur : « Durant quinze jours, nous la tînmes

-I. En marge, Jonvilliers a écrit: « ... Colonge [c'est-à-dire Fr. Morel] partit d'icy environ ung moys après que Lyon [Léon] Jamet passa par ceste ville, en poste, allant par devers elle pour la solliciter de ne faire plus aulcune profession de chrestienne. C'est luy qu'il nomme son ancien serviteur. > Opéra, XV, p. 205, n. 1. — "2. Ibid., XV, p. 206. — 3. lbid., XV, p. 207. — i. Ibid., XV, p. 417, n. 1. — 5. Elle aurait eu en effet une première défaillance, le 2 septembre. Francesco Balbi, l'envoyé florentin, écrivait à Cosme de Médicis, le 2 septembre : « ...Finalement, après beaucoup de disputes Son Excellence a entendu la messe ce matin, chose qu'elle n'avait pas faite depuis douze ans. » Rodocanachi, p. 243, n. 1, p. 244.

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enfermée, ne la laissant servir que par des gens éloignés de toute idée luthérienne, la menaçant de lui confisquer tous ses biens1. » Finalement, Renée résistant toujours, on la traduisit devant le tribunal de l'inquisition ; elle fut condamnée le 6 septembre 1 554-

Que se passa-t-il ? Toutes les pièces du procès ont été brûlées. D'après le récit de l'envoyé florentin à son gouvernement, les juges auraient déclaré Renée coupable, mais, indulgents, ils l'auraient seulement condamnée à la prison perpétuelle et à la confiscation de ses biens.

Le lendemain, Renée fut enfermée, comme prisonnière, dans le vieux château avec deux servantes seulement, dévouées au duc.

Tout à coup, le i3 septembre, un revirement se produit. On dit, de nouveau, que la duchesse a abjuré, qu'elle a accepté l'hostie et que le duc lui a pardonné. Mais l'envoyé florentin se montre très incrédule sur ce récit. Du reste, Renée reste en prison, et le prétendu triomphateur, Ory, quitte brusquement la ville.

On est réduit à des conjectures.

Ce qui est certain, c'est que le duc à la violence fait succéder la douceur et que la duchesse à la résistance fait succéder les concessions. Et alors, vraiment, le vendredi 21 septembre, elle manifeste l'intention de se confesser; et le dimanche matin 23 2, elle reçoit l'hostie des mains du Père jésuite Pelletario. A partir de ce moment, les gardes qui veillaient sur Renée furent levées; ses dames d'honneur et ses gentilshommes furent autorisés à lui apporter de nouveau leurs hommages, ses filles lui furent rendues et la cour reprit son aspect accoutumé.

Renée avait-elle vraiment abjuré ses croyances ? se demande son dernier historien. « Elle consentit à sacrifier l'apparence, mais réserva le fond.... Calviniste avant 1 554, calviniste après i56o [date de sa rentrée en France], elle resta, à n'en point douter, calviniste dans l'intervalle 3. »

Alors elle fut hypocrite ? Or rien n'était moins conforme à son caractère que l'hypocrisie. N'est-ce pas elle qui a proclamé cette maxime qu'on ne doit point mentir, même pour maintenir la religion 4 ? Seulement, au XVIe siècle, tout le monde ne pensait pas sur les Nicodémites comme Calvin, ou comme nous.

1. Rodocanachi, p. 246. — 2. « Une lettre d'Olympia Morata, datée de Heidelberg 1555, nous apprend que Renée succomba, se confessa le 23 septembre au Père Pelletario et prit la cène selon le rite catholique. Sur cela, il lui fut permis de rentrer dans son palais de Ferrare. Déjà auparavant, on lui avait rendu ses enfants. » Opéra, XV, p. 417, n. 1. — .'i. Rodocanachi, p. 255. — 4. Ces mots se retrouvent dans un curieux passage de la lettre de Renée à Calvin (21 mars 1564): « Comme un secrétaire de M. d'Acqs disoit un jour à la Royne de Navarre et à moy, en ce lieu, touts les maux qu'il est possible de luy [le duc de Guise] et de quelques autres, et que je luy dist devant elle, et l'a juré [l'adjurai] qu'il dist la vérité, si ce qu'il disoit estoit vray ou non, il nous confessa qu'il n'en estoit rien, et nomma celuy qui luy avoit appris à dire telle nouvelle de luy, pour luy mettre à sus, chose qu'il n'avoit pas pensée, et que c'estoit pour maintenir la religion : chose que la dicte dame approuva, et qu'il se falloit défendre en toutes les sortes que l'on pouvoit, et que le mensonge estoit bon et sainct en cest endroit, comme beaucoup disent et tiennent. A quoy je ne peus faire que je ne résistasse, disant que Dieu n'est point le père du mensonge, mais que c'est le diable, et que Dieu, c'est le Dieu de vérité, et que sa parolle est assés puissante pour défendre les siens sans prendre les armes du diable et de ses enfans. » [Opéra, XX,

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Calvin se faisait une autre idée des imprescriptibles devoirs du fidèle, et, en apprenant l'acte de Renée, il poussa un cri de douleur: « Au sujet de la duchesse de Ferrare, écrit-il à Farel, voici une triste nouvelle et plus certaine que je ne le voudrais : elle a succombé, vaincue par les menaces et les outrages. Que dirais-je, sinon que la constance est rare chez les grands 1 ? »

Mais ce n'était pas au moment où son intervention était la plus nécessaire, en même temps que la plus délicate, que le Réformateur pouvait avoir l'idée de se dérober. Au contraire, le 2 février 1 555, il adresse à la malheureuse duchesse une de ses lettres si remarquables par le mélange de franchise et d'habileté, de sévérité et de pitié : « Pour ce que je ne suis pas encores aujourd'huy asseuré de vostre estât, seulement je vous manderay ce mot, que je pense bien qu'il vous a fallu fléchir du droit chemin pour contenter le monde.... Le diable en a tellement faict ses triomphes, que nous avons été contraintz de gémir et baisser la teste,

sans nous enquérir plus oultre » Voilà pour la conscience. Voici pour le cœur :

« Je vous prie de reprendre couraige, et si l'ennemy, pour un coup, à cause de vostre foiblesse, a eu quelque advantage sur vous, qu'il n'aie pas la victoire du • tout gaignée. » II s'agit de continuer la lutte et de racheter la défaite : « Je sçay

que les mesmes assaultz, qui vous ont faict décliner, vous seront encor cy-après incontinent apprestez. Mais je vous prie de penser combien vous devez à celuy qui vous a si chèrement rachetée.... Ce n'est pas un maistre au service duquel il faille rien espargner.... Invoquez-le doncq en vous confiant qu'il est suffisant pour subvenir à noz framlitez 2. »

Les lacunes de la correspondance entre Calvin et Renée ne nous permettent pas de suivre exactement les péripéties de cette lutte, où le Réformateur devait soutenir, de ses seuls conseils, une femme contre les persécutions d'un prince et de toute l'Eglise.

Nous savons que ces persécutions sévirent, de plus en plus violentes, extirpant la Réforme de l'Italie. Nous savons que le duc continua à traiter la duchesse en suspecte. Il lui donna un jésuite pour aumônier, et un jésuite pour confesseur. Il demanda même à l'inquisition de mettre à la question un luthérien, pour lui faire avouer « si, depuis que, l'an passé, Madame a témoigné de son désir de revenir à la foi catholique, elle a eu commerce ou échangé des lettres avec des hérétiques, et si elle leur a envoyé de l'argent, ainsi qu'elle en- avait auparavant l'habitude 3. »

p. 271.) C'est à tort que M. Rodocanachi accuse Henri Martin (Histoire de France, IX, p. 297, n. 3) d'avoir pris juste le contre-sens de la lettre de Renée et de lui faire dire que le mensonge à l'endroit de la cause est « bon et sainct. » (Voir Bulletin, XVIII, 1869, p. 41, et Rodocanachi, p. 255, n. 1.) — Quant à Jeanne d'Albret, on se demande si les mots : « chose que la dicte dame approuva, » ne sont pas une sorte de parenthèse, de telle sorte que la suite : « et qu'il se falloit défendre > serait la fin du discours du secrétaire de M. d'Acqs. La ponctuation n'existait pas au XVIe siècle, ou n'avait pas la même signification qu'aujourd'hui.

1. Ier novembre 1554. Opéra, XV, p. 298. — 2. Opéra, XV, p. 418. La lettre du 10 juin, « à une dame, » peut très bien être une lettre portée à Renée par le marquis de Vico, en 1555. On y lit : « Nostre bon Dieu sait bien pourquoy il vous esprouve ainsy, car l'angoisse où vous estes est vrayement un examen de vostre foy, pour vous faire sentir que vault ce trésor inestimable, l'Evangile.... » Opéra, XV, p. 652. — ;i. Rodocanachi, p. 257.

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Le duc comprenait très bien que, pour venir à bout de sa femme, il fallait l'isoler. Mais Calvin ne comprenait pas moins combien il était nécessaire de l'entourer. Une lettre, du 20 juillet 1 558, nous le montre préoccupé de maintenir auprès de la duchesse un conseiller de confiance. Il se réjouit « que l'homme qu'il luy avoit adressé, s'est tant bien acquité de son devoir, » et, puisqu'il n'a pu « plus longuement poursuivre son service, » il se déclare prêt à en envoyer un autre, quand il lui plaira. « Gardez-vous bien de mespriser ce moien, d'avoir homme qui journellement vous sollicite, lequel vous avez expérimenté jusque ici vous estre très utile. » Il lui donne des conseils sur sa maison, où il a entendu qu'elle n'était pas « sans épines, » et l'engage à la « purger, comme Dieu lui commande. » Enfin, il résout pour elle un cas difficile de conscience. Comment pouvait-elle s'y prendre pour la présentation aux bénéfices, quand ce droit lui appartenait ? Calvin l'engage à se décharger de ce soin sur un abbé, « car aux lettres d'authorité, que vous luy en donnerez, ceste clause pourra bien estre couchée, sans reproche, que pour la descharge de vostre conscience, et pour ce que ne voulez estre enveloppée de ce qui concerne Testât de l'Eglise, vous le coramectez à cela1. » — On voit jusqu'à quel point Calvin entrait clans tous les détails.

Cependant la vie d'Hercule touchait à sa fin. Il expira presque subitement. Sur son lit de mort, 3 octobre i55g, il eut cependant assez de présence d'esprit pour abuser de la bonté de Renée, et pour lui faire jurer qu'elle s'abstiendrait désormais d'entretenir aucune relation avec les hérétiques.

Que faire ? Renée consulta Calvin, qui lui répondit, le 5 juillet i56o : « Quant au serment qu'on vous a contrainte de faire, comme vous avez failli et offensé Dieu en le faisant, aussi n'estes-vous tenue de le garder, nomplus qu'un vœu de superstition. Vous savez, Madame, que non seulement Hérode n'est pas approuvé d'avoir trop bien observé le serment qu'il avoit fait à la volée, mais que cela luy est imputé à double condamnation2. »

Une autre question non moins délicate se posait. Devenue veuve, Renée devait-elle rester à Ferrare, ou bien devait-elle revenir en France? Son fils lui faisait prévoir qu'il allait continuer la politique et les vexations de son père.

Le pape, avec lequel elle avait conservé des relations, auquel elle avait demandé plus d'un service pour ses protégés, et à qui elle s'adressait en signant « votre bonne cousine, Renée de France, » lui conseillait de rester : « Nous nous souvenons de ta dévotion envers nous et envers le siège apostolique3. » Calvin lui expose la situation exacte : « Si faut-il, lui écrit-il, que je vous déclare, Ma Dame, que vous n'aurés pas beaucoup gagné d'estre sortie d'un abysme pour entrer en l'autre. Car je ne voy pas en quoy ce changement puisse amender vostre condition. » La vraie question est, non pas de choisir entre Ferrare et Montargis, mais de choisir entre les hésitations passées et une franche confession de la vérité. La parole de Calvin devient grave, il faut dire solennelle : « Quand vous séries [en France] et qu'on vous escoutast, je croy bien, Ma Dame, que les choses n'iroyent

I. Opéra, XVII, p. 260-262. — w2. Ibtd., XVIII, p. 147. — 3. Rodocanachi, p. 306.

CALVIN ËN ITALIE

point du tout si mal. Mais ce n'est point ce qu'on cherche. On se veut couvrir de vostre nom pour nourrir le mal qui ne peult plus estre enduré. Or vous aller maintenant fourrer en telle confusion, c'est manifestement tenter Dieu. Je désire vostre prospérité, Ma Dame, tant qu'il m'est possible. Mais si la hautesse et grandeur du monde vous empesche d'approcher de Dieu, je vous seroye traistre, vous faisant à croire que le noir est blanc. Si vous esties bien résolue de vous porter franchement, et en autre magnanimité que n'avés fait jusqu'icy, je le prieroye de vous avancer bien tost en plus grand maniement qu'on ne vous présente. Mais si c'est pour dire amen à tout ce qui est condamné de Dieu et des hommes, je ne say que dire, sinon que vous gardiés bien de tomber de fiebvre en chauld mal. Ce n'est pas à dire pourtant, Ma Dame, que je vous conseille de vous plus tenir en la servitude où vous estes, ne vous y endormir, car c'est trop du passé. Seulement je vous prie de changer tellement que ce soit pour servir à Dieu à bon escient, et tendre au droit but, nomplus vous envelopper en des filets qu'il vous seroit difficile de rompre, et lesquels vous tiendroyent serrée autant ou plus que les premiers. Quoy qu'il en soit, c'est par trop languir, Ma Dame, et si vous n'avés pitié de vous, il est à craindre que vous ne cherchies trop tard remède à vostre mal. Oultre ce que Dieu vous a de longtemps monstré par sa parole, l'aage vous avertit de penser que nostre héritage et repos éternel n'est pas icy bas. Et Jésus-Christ vaut bien de vous faire oublier tant France que Ferrare *. »

Ce noble langage était digne de Renée comme de Calvin. Elle le comprit, et quittant Ferrare, le 2 septembre i56o, elle vint en France, où désormais, se montrant franchement protestante, elle devint la providence des proscrits.

Après Nérac et Ferrare, Montargis! Partie d'Italie, Renée se rendit d'abord à Orléans, où se trouvait la cour2. Malgré ses objurgations, son gendre, le duc de Guise, fit emprisonner le prince de Condé (26 novembre i56o), et celui-ci, condamné, aurait porté sa tête sur l'échafaud, si le roi François II, le mari de Marie Stuart, n'était mort subitement (5 décembre). Renée assista encore aux fameux Etats généraux3 (ouverts le i3 décembre), et partit, le i3 janvier i56i, pour Montargis 4.

« La jolie petite cité de Montargis avait, en ce temps-là, la réputation d'être une grande et belle ville, dont on admirait les rues larges et droites, les somptueux monuments, dont on vantait la population laborieuse et intelligente. Sa situation au confluent des trois rivières du Loing, du Puiseaux et de l'Ouanne,

1. Opéra, XVIII, p. 147, 148. — 2. Voir Jean Calvin, I, p. 322, 323. — -*t. Voir la gravure dans le recueil de Perrissin et Tortorel. — 4. Une des trois villes cédées à Renée, en juillet 1528, en compensation de l'abandon de ses droits sur le duché de Bretagne.

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et sur la grande route qui relie le bassin de la Loire à celui de la Seine, lui donnait une extrême importance, tant au point de vue commercial qu'au point de vue militaire.. ..

Château de Montargis.

» Quand Renée prit possession du château, il était, prétendit-elle1, « presque inhabitable, » et les murailles en croulaient de toutes parts. Son premier soin

I. Le mot est non de Renée, mais d'Androuét du Cerceau, dans son ouvrage : Les plus excellais bastiments de France, I, 1576, où il donne le dessin que nous reproduisons sur cette page, et où il dit: « L'an 1560, madame Renée, trouvant ce lieu ainsi beau, et tel que dessus, toutefois fort descheu et démoly, et par ce moyen rendu quasi inhabitable, l'a amplement réparé, embelly d'aucuns nouveaux bastimens, jardins et autres commoditéz, tel qu'on le voit à présent, et y a fait sa demeure ordinaire jusques à son tréspas. »

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fut d'en fortifier les approches : les murs furent exhaussés, garnis d'artillerie, les fossés mis en état, les tours consolidées1. ».

Un peu plus tard, avec le concours de Jacques Androuet du Cerceau 2, son architecte, et son « aumônier, » c'est-à-dire le distributeur de ses aumônes, elle fît du château de Montargis une des plus belles résidences du royaume.

On y admirait la grande salle, longue de 28 toises, large de 8, avec trois entrées, six cheminées, un plafond voûté et lambrissé, dix-sept fenêtres.... Non moins admirables étaient les tonnelles, et une immense volière, etc. 3....

Pendant des années, c'est ce château qui allait être le rendez-vous des pasteurs les plus célèbres, Morel, Bèze, P. Martyr, Merlin, des princes protestants et des princesses, sans oublier le grand héros, l'amiral Coligny. Si Calvin devait rester absent, ses lettres le représentaient.

La première arriva presque en même temps que Renée. La duchesse était partie d'Orléans le i3 janvier, la lettre était partie de Genève le 16. En directeur prévoyant, le Réformateur se hâtait de tracer à sa noble pénitente le programme de la vie qu'elle aurait à mener.

C'est bien le directeur qui écrit : « J'espère que vous me sçaurés tousjours bon gré si, pour l'honneur que je vous porte, et le soin et désir que j'ay tant de vostre salut, que le nom de Dieu soit glorifié de plus en plus par vous, je m'efforce d'y aider tant qu'il m'est possible.... Je sçay que vous aimés d'estre enseignée et mesme exhortée à vostre devoir, vous rendant docile et débonnaire à recevoir tout ce que vous sçavés procéder de Dieu. »

Quant au programme, il peut se ramener à deux points.

En premier lieu, Renée doit donner l'exemple de la fidélité : « Je vous prie de vous esvertuer à donner tel exemple que vous saves que Dieu le requiert de vous, en tel degré qu'il vous a eslevée, tellement que les bons y prennent courage, et les meschans en soyent confus. Voire quand ils devroyent crever, que vous faciez cest honneur à Dieu de les despiter pour luy obéir et complaire. »

En second lieu, Renée doit donner l'exemple d'une active charité : « Ceux qui soulagent les povres membres de Jésus-Christ et leur subviennent sont coadjuteurs de la vérité de Dieu, qui est tiltre si honorable que rien ne doit estre cspargné pour y parvenir. »

Et, comme il l'a fait déjà précédemment, oublieux des règles d'une fade politesse, le Réformateur rappelle à la grande dame son âge, ses cinquante-un ans sonnés : « Comme ceus qui sont par chemins se hastent tant plus, quand ils voyent la nuit approcher, aussi, Madame, l'aage vous doit, de fait, advertir de vous efforcer tant à laisser bon tesmoignage en ce monde, qu'aussi le porter devant Dieu et ses anges.... » Alors, mais alors seulement, les fidèles se réjoui-

1. Rodocanachi, p. 332, 333. — 2. Voir Bulletin, XXXVII, 1888, p. 219-223. « Dédicace d'un livre de Jacques Androuet du Cerceau à la duchesse de Ferrare, 1566, » — 3. Rodocanachi, p. 477, 480. Aujourd'hui il ne subsiste plus qu'une poterne à herse, un lambeau de mur, un vestige de tour : la Révolution a tout détruit. Vendu comme bien national, pour le prix de 40000 francs, le château fut acheté et dépecé par une bande noire. Rodocanachi, p. 332. Voir Bulletin, XV, 1866, p. 300-302. « Le château de Montargis. »

CALVIN, DIRECTEUR DE CONSCIENCE DE RENEE

ront et béniront Dieu de ce qu'il « leur a tendu la main, quand il vous y [en France] a ramenée sur vostre vieillesse1. »

Toutefois, en quittant l'Italie, Renée n'y avait pas laissé toutes ses hésitations, et la lettre de Calvin ne put en triompher tout de suite. Il fallut la visite et les adjurations solennelles de l'aumônier de l'amiral Coligny, le pasteur Merlin, pour décider la duchesse à prendre chez elle un ministre.

Rendant compte à Calvin (12 juin i56i) de ces conversations, Merlin disait : « Je la pressay si rudement du jugement de Dieu, qu'elle m'accorda qu'elle laisseroit du tout [complètement] l'idolâtrie, et qu'elle auroit un ministre '2. » Elle demandait seulement qu'il ne fût pas trop jeune, ni trop viel, ayant la crainte de Dieu, grave, n'aimant point à entretenir femmes ou filles, non causeur, ni trop joyeux en paroles, enfin savant pour répondre aux adversaires.

Ces exigences étaient en somme trop légitimes pour que Calvin refusât d'y répondre, et il lui envoya quelqu'un qu'elle connaissait bien, qu'elle avait déjà eu comme aumônier en Italie, Morel. Mais celui-ci, en arrivant à Montargis, trouva les choses un peu « autrement qu'on ne les avoyt fait entendre. » La duchesse voulait un prédicateur, qu'elle changerait « de quatre ou de six moys en six moys, » et de plus elle voulait que ce prêcheur ne touchât, dans ses prêches, ni au pape, ni aux images, ni à la messe, ni à aucun abus, au moins d'une manière expresse. De quoi donc parler ? se demande Morel, ne sachant où mettre sa femme, qu'il a amenée avec lui, et sachant encore moins composer un sermon d'après ces exigences. Il interroge Calvin (3 août i56i), et signe : « Vostre très humble fîlz et obéissant serviteur à jamays, Le Buisson, ainsi qu'on m'appelle maintenant 3. »

Cependant tout s'arrangea rapidement, et Morel put se féliciter, auprès de Calvin, des sentiments et de l'attitude de Renée. « Au surplus, lui écrit-il quelques jours après (25 août i56i), je vous veux bien advertir que Madame la duchesse a prins courage, par la grâce de Dieu, de sorte que maintenant elle seroyt fort marrie de me laisser aller. Elle s'est accoustumée à nostre façon de parler, telement qu'elle ne voudroyt point qu'on allast par circuitz autour de la vérité, comme faisoyent ses prescheurs anciens, mais elle prend plaisir qu'on parle clairement '". »

Renée était publiquement installée en France comme princesse protestante.

C'était l'époque des merveilleux progrès du protestantisme, avec l'édit de juillet i56i et le colloque de Poissy (septembre i56i). Mais, hélas! une ère nouvelle allait précisément s'ouvrir, l'ère des guerres et des massacres, et celui

1. Opéra, XVIII, p. 315, 316. — -2. Ibid., XVIII, p. 50S. — :s. Ibid., XVIII, p. 590, 591, — '1. Ibid., XVIII, p. 642.

CALVIN EN ITALIE

qui devait avoir le triste honneur d'inaugurer, à Vassy (ier mars i5Ô2), cette effroyable effusion de sang, c'était le propre gendre de Renée, le duc de Guise.

L'occasion s'offrait à Renée de montrer toutes les tendresses de son cœur, et toute la magnanimité de son âme.

Son attachement pour Calvin ne perd aucune occasion de se manifester. « C'est sa coutume, écrit de nouveau Morel à Calvin, de se répandre en amabilités (se propemodum effundit) envers ceux qu'elle pense t'être chers. » D'un autre côté, si les calvinistes sont ses frères, le duc de Guise est le mari de sa fille. Sa douleur est cruelle : « Car elle embrasse nos frères de sa charité, et elle a pitié de leur infortune, et, à cause de sa fille, elle veut du bien à son gendre, et elle voudrait que sa faute fût moins grande. Dans ce combat, à la fin, le zèle pour le règne de Christ triomphe des affections de la chair *. »

Le château de Montargis s'ouvre tout grand aux proscrits : ils s'y entassent (il y en a six cents !) comme les malades dans un hôpital du XVIe siècle, disent les mauvaises langues. Renée est obligée d'éloigner ses ministres, Morel et son collègue Aubin. Son gendre, le duc de Guise, triomphe à la bataille de Dreux (19 décembre i5Ô2) et veut punir sa belle-mère de son attachement à la cause momentanément vaincue. Il fait ordonner par le Conseil royal que la duchesse de Ferrare, « ancienne d'âge et très malaisée de son corps, » sera menée « veuille ou non, » c'est-à-dire de force, dans un château royal. Mais il était plus facile de prendre la décision que de l'exécuter. Renée s'enferme dans son château; on amène des canons : « Avisez, envoie-t-elle dire au capitaine chargé des ordres de Guise, [à] ce que vous entreprenez... et si vous en serez là, je me mettrai la première sur la brèche pour essayer si vous serez si audacieux que de tuer la fille d'un roi 2.... »

Calvin se hâta de la féliciter (10 mai 1 563) de son courage, et, ce qu'il prise encore davantage, de sa charité: « Je sçay, Madame, comment Dieu vous a fortiffié durant les plus rudes assaulx, et combien, par sa grâce, vous avez vertueusement résisté à toutes tentations, n'aiant point honte de porter l'opprobre de Jésus-Christ, cependant que l'orgueil de ses ennemys s'eslevoit par dessus les nues. » Mais il ajoute aussitôt : « davantage, que vous avez esté comme une mère nourricière des povres ridelles déchassez, qui ne sçavoient où se retirer. Je sçay bien que princesse ne regardant que le monde auroit honte, et prendroit quasy à injure qu'on appellât son chasteau ung hostel-Dieu [un hôpital], mais je ne vous sauroie faire plus grant honneur que de parler ainsy, pour louer et recongnoistre l'humanité de laquelle vous avez usé envers les enfans de Dieu, qui ont eu leur refuge à vous. » Seulement, Calvin ne serait pas le directeur qu'il est, s'il s'en tenait à ces compliments, si ses éloges mêmes ne renfermaient pas une leçon. Il continue donc immédiatement : « J'ay pensé souventes fois, Madame, que Dieu vous avoit réservé telles espreuves sur vostre viellesse, pour se paier des arré-

I. Opéra, XIX, p. 372. 30 mars 1562. Morel écrit à Calvin tantôt en français, tantôt en latin. — 2. Rodocanachi, p. 375.

Calvin, directeur de conscience de renée

raiges que vous luy debviez à cause de vostre timidité du temps passé. » Du reste, tout cela, c'est parler « à la façon commune des hommes. » En réalité, quand la duchesse en eût « faict cent fois plus et mille, ce ne seroit pas pour s'acquicter envers Dieu de ce qu'elle luy doit de jour en jour, pour les biens infinis qu'il continue à luy faire. » Qu'elle lui montre donc sa reconnaissance en observant et faisant observer sa loi.

Ayant appris que sa cour a été le théâtre d'un scandale, Calvin adjure Renée de veiller : « Je vous prie, Madame, au nom de Dieu, qu'en ce cas et aultres semblables, vous soiez vigilante pour garder vostre maison pure de toutes mauvaises tasches, pour clorre la bouche à tous malins qui ne demandent que d'avoir occasion de blasphémer le nom de Dieu1. »

Tout cela est singulièrement fortifiant, robuste, dirais-je, et sage. Le ministre que Calvin avait placé auprès de Renée, Morel, semble ne pas avoir possédé toutes les qualités de son maître. S'il en avait l'ardeur, il n'en avait pas ce calme et ce souverain bon sens, qui permirent si souvent au Réformateur d'éviter les exagérations fâcheuses, et firent de lui un incomparable manieur d'hommes. Morel eut des discussions avec Renée, à propos de l'exercice de la discipline et de la constitution du Consistoire. La duchesse voulait assister aux séances de ce corps. Morel se hâte d'avertir Calvin (6 décembre 1 563) : « Si saint Paul estime honteux pour la femme de parler dans l'assemblée, combien plus honteux serait-il pour elle de décider et d'ordonner ? Combien rares seront ceux qui viendront à notre Eglise, s'ils savent que toutes les questions, pour lesquelles ils seront appelés, seront examinées devant une si grande princesse ! et combien ridicules aux papistes et aux anabaptistes seront nos consistoires gouvernés par des femmes 2. » Petite contribution à l'histoire du féminisme au XVIe siècle.

Le 8 janvier, Calvin fait porter sa réponse à Renée par Jean Budé, « l'un des plus familiers amys que j'aye, et homme seur, auquel on peult [se] fier jusqu'au bout. »

Avec son tact habituel, il ne dit rien de la question personnelle, il se borne aux conseils généraux, et cependant fort précis. Il faut que la maison de la duchesse « soit ung miroir pour donner exemple. » Donc une police est nécessaire « pour réprimer les vices et scandalles, » sans quoi il y aurait « un évangile volaige et comme bizarre. » Toujours la morale inséparable de la doctrine, et la doctrine attestée par la morale ! Les anciens chargés d'exercer cette police doivent être pris parmi les membres mêmes de l'Eglise (point important, déclaration capitale sur laquelle il faudra revenir autre part) : « Afin, dit-il, que nul ne se sente grevé de rendre compte devant les anciens, ausquelz telle charge sera

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