‹ Jean Calvin (volume 2)Chapitre 56 sur 123 · CHAPITRE PREMIER La conférence de Francfort · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER La conférence de Francfort

I. La conférence. — II. Francfort au seizième siècle, i. La vieille ville. 2. La foire. 3. La librairie. 4. Le Rômer. — III. Calvin à Francfort. — IV. Calvin et Mélanchthon. — V. Relations ultérieures dans les Colloques. — VI Après Francfort. Défense de Mélanchthon, de Bucer et des Allemands par Calvin.

E protestantisme allemand était entré dans une période de force et de progrès, grâce à la Ligue conclue à la fin de décembre i53o4, à Smalkalde. Le 23 juillet 1 532 2 fut signée la paix de Nuremberg, qui, en attendant la réunion d'un prochain concile, assurait l'existence du protestantisme en Allemagne, en garantissant les droits, sinon des protestants futurs, au moins des protestants actuels. Naturellement cette paix était insuffisante.

Les protestants n'étaient pas satisfaits et les catholiques étaient inquiets. Le négociateur impérial, Dr Held, trouva nécessaire d'opposer, à la ligue protestante de Smalkalde, la ligue catholique de Nuremberg (10 juin 1 538) 3. Mais le succès de cette Ligue fut médiocre et, dans ces circonstances, l'idée, émise par les protestants, trouva faveur parmi les catholiques, d'arriver à une entente religieuse, au moyen d'assemblées nationales, tenues en dehors de la Curie. Une dispute eut lieu à Leipzig (janvier 1 53g), où les deux parties firent d'importantes déclarations

1. Cette date varie selon les auteurs, parce qu'il y eut deux réunions à Smalkalde, la première du 22 au 31 décembre 1530 (Sleidan, Commentaires touchant /'estât de la religion et république, sous l'empereur Charles V, édition de Jean Crespin, 1566, f. 55v) et la seconde à partir du 29 mars 1531 {Ibid., f. 57v). Herminjard, II, p. 492, donne la date : fin mars 1531 ; l' Encyclopédie de Herzog : mars 1531. Mais ce fut le 31 décembre 1530 que furent pris les premiers engagements. Ranke, Deutsche Geschichte im Zcitalter der Reformation, 6e édit. , 1882, III, p. 227, n. 3. — -2. C'est la date donnée par Sleidan dans son texte latin. La traduction française (f. 62) a mis par erreur 23 juin. — 3. Ranke, Ibid., IV, p. 79.

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relatives à la nécessité, et à leur désir réciproque, d'une véritable réformation de l1 Eglise.

C'est quelques semaines après (février i53o,) que « la journée impériale se tint à Francfort pour la paix d'Allemagne et la guerre contre le Turc1. » Cette journée avait été accordée par l'empereur à la demande des deux princes protestants, le duc de Saxe et le landgrave. Dès le 25 novembre 1 538, Charles-Quint « avait approuvé et ordonné pour son ambassadeur l'archevesque de Londe [Lund]...,» lui « donnant plein pouvoir de traiter et vuider ceste matière avec les conseillers de son frère le roy Ferdinand et avec les princes moyenneurs 2. »

La réunion de Francfort n'était ni une diète ni un colloque. Ce fut une conférence qui ouvrit l'ère des colloques. Il est à noter que le premier désir, la première impulsion venait des protestants. Le 19 avril, non sans beaucoup de difficultés, on arriva à l'accord suivant : La paix de Nuremberg continuerait à n'être valable que pour les protestants actuels, mais l'empereur ne permettrait pas davantage aux catholiques d'étendre leur Ligue; c'était la trêve du statu quo strict, qui serait observée, pendant quinze mois, si l'empereur approuvait les décisions de Francfort, sinon, seulement pendant six mois. De plus, un colloque national formé de savants et de laïques se réunirait pour discuter la question religieuse et rédiger un projet d'union sur la base de concessions réciproques3. A ce colloque, les légats du pape pourraient être admis, si l'empereur le trouvait bon, mais leur présence, déclaraient les protestants, n'était pas nécessaire 4.

Voilà comment, et dans quelles circonstances l'accord de Francfort ouvrit l'ère des colloques religieux, qui allaient se réunir successivement à Haguenau, 1540, à Worms, 1 541 , et à Ratisbonne, 1 54 1 , période curieuse et des plus importantes pour l'histoire de la Réforme. Or, c'est pendant cette période que Calvin joua un rôle très actif de négociateur religieux, entra en contact avec les choses et avec les hommes de l'Allemagne, et s'initia au mouvement général de la Réformation en Europe. C'était la fin, le couronnement de cette préparation providentielle, qui, du petit Noyonnais, avait fait peu à peu le savant, le législateur, le docteur et le politique du protestantisme. Pendant qu'il était à Ratisbonne, son rappel à Genève fut décidé : il était prêt.

Calvin se trouvait à la réunion de Francfort, et nous allons le suivre pour jeter un coup d'oeil sur la vieille ville allemande et impériale. D'autant plus que Francfort est encore une des villes où l'on peut le mieux se procurer le plaisir

1. Jean Slcidan, Commentaires, f. 92v. — 2. Ibid., f. 92. — 3. Cette idée d'un colloque national, d'un concile libre, composé d'hommes sages des deux partis était une idée chère à Jean Sturm, qui l'avait déjà émise deux ans auparavant, en 1537. C'est ce qu'il appelait un prosynode. Et comme Jean Sturm se trouvait à Francfort, en qualité de délégué de Strasbourg, on peut croire qu'il ne fut pas étranger à l'acceptation de ce projet. Schmidt, Jean Sturm, p. 44, 48. — 4. Dr Reinhold Moses, Die Religionsverhandlimgen su Haguenau und Worms, IJ40 und 1541- 1889, p. 1-4; Kampschulte, I, p. 328-330.

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d'impressions moyenâgeuses, à la condition de prendre quelques précautions ; car Francfort passe aujourd'hui, et à juste titre, pour une ville très belle et très moderne.

i. Mes précautions consistent à passer pendant quelques jours mes matinées à la Bibliothèque1. On m'installe, tout seul, à une table retirée, et là je lis, la plume à la main, les vieux livres.

Ce sont des éditions, la plupart originales et assez rares, avec leurs vieux caractères, avec leur papier jaune ou jauni, qu'a touché la main même des auteurs et des narrateurs de cette époque troublée. C'est comme si Jean de Lasco, Valérand Poullain, Utenhove me racontaient de vive voix l'histoire de

Francfort. Porte du Galgen (d'après le Belagerungsplan de 1552

l'Eglise réformée de Francfort, sa fondation, ses malheurs. Dans un vieux feuillet, particulièrement jauni, je découvre le nom de la rue où Calvin logea. C'est la Gallengasse. Seulement, au seizième siècle, elle s'appelait la Galgengasse (rue du Gibet), près de la porte de même nom. Les habitants, mécontents de cette appellation, qui prêtait sans doute à de faciles plaisanteries, finirent par la changer, au commencement du dix-neuvième siècle, grâce à la modification d'une seule lettre, de Galgen en Gallen 2.

1. Je suis heureux de remercier bien cordialement le bibliothécaire en chef, M. Ebrard, fils du théologien bien connu du même nom, autrefois à Erlangen, M. le bibliothécaire de Nathusius, et M. le pasteur Correvon, qui, pendant mes divers séjours à Francfort, ont mis à ma disposition leur bonté inépuisable. - 2. Nous avons trouvé cette indication dans un document (Bibliothèque de Francfort) intitulé Nachriclit wegen der Reformirten in Francfurt am Mayn. C'est une simple feuille double, pliée en quatre, et qui doit dater de la fin du XVIIe siècle. La dernière date qui y est mentionnée est 1667. Sous la rubrique aiuio 1556, on lit : « Jean Calvin... vint en septembre lui-même ici, logea dans la Galgengasse.... »

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Francfort. Eglise des Dames Blanches (d'après le plan de Mérian, 1628).

Quand mes émotions historiques sont au point, je me transporte au Musée. Le conservateur1 met sous mes yeux sa collection si admirablement ordonnée. A l'aide de vieux plans 2, dans les meilleures éditions, il m'aide à reconstituer la ville, dont je viens d'entendre, de voir les vieux habitants, agités de toutes leurs vieilles passions

Alors , je puis commencer ma promenade historique ; la vieille ville est toute entière dans mon imagination, dans mes yeux. Je découvre tout de suite ce qui en

subsiste encore; réellement le reste est comme s'il n'était pas.

Voici donc le Saalhof^ sur le quai du Mein, dont la chapelle est du treizième siècle, mais qui datait lui-même de plus loin encore. Bâti par l'empereur Louis le Pieux, il avait vu naître Charles le Chauve (823). C'est ici que Lothaire s'était réconcilié avec son père. L'édifice fut vendu par Louis de Bavière, le Philippe-le- Bel allemand, continuateur de la lutte de la société civile contre la société ecclésiastique, patron du Defensor pacis de Marsile de Padoue....

Voici l'église Sainte-Catherine, reconstruite en 1681, où, dès i522, Ibach fit entendre la première prédication évangélique. Un an avant, Luther, allant à Worms, s'était arrêté dans la Buchgasse, N° i3. La maison a été démolie et on ne conserve plus qu'une inscription : « Dans cette maison logea Martin Luther, lors de son voyage à la diète de Worms, le 14 et le i5 avril 1 5 2 1 . »

Voici surtout l'église des Dames Blanches, où les luthériens prêchèrent pour la première fois en 1542. Elle fut donnée en 1 554 aux protestants anglais et, l'année suivante, aux émigrants wallons et hollandais3. Laissons pour le moment

1. Que M. Cornill, directeur du Muséum, veuille bien aussi recevoir tous mes remerciements, ainsi que M. Jung, directeur des Archives. — 2. Plan de 1552, dit Belagerutigsplan, dessiné par Conrad Faber, gravé sur bois par Hans Grav et imprimé en 1553 par Christian Egenolff; — plan de Mérian l'aîné, 1628 (Ve édition, très rare). — 3. Ici aurait eu lieu, le quatrième dimanche après Pâques de l'année 1554. 'a première prédication française, d'après la Nachricht wegen der Reformirten in Franc/itrt am Mayn, que nous avons citée plus haut.

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Francfort. La cathédrale et les environs (d'après le plan de 1552).

la douloureuse histoire de cette communauté, et bornons-nous à contempler ces voûtes sous lesquelles retentirent les voix de John Knox, de Valérand Poullain, de Jean de Lasco, et de Calvin lui-même. C'est en 1 56 1 que l'édifice fut retiré aux calvinistes l.

Voici.... Oh! ici, plus besoin de choisir entre ce qu'il faut regarder et ce qu'il ne faut pas voir : c'est le moyen âge pur, le seizième siècle sans changement, le quartier du Rœmer (hôtel de ville) et de la cathédrale : rues étroites, avec maisons authentiques du seizième et du dix-septième siècle, à quatre, cinq étages, qui avancent, dédale de ruelles encore plus étroites, se terminant en cul de sac, où la lumière pénètre à peine. En particulier le coin des bouchers est unique! Un étal touche l'autre, et, au-dessus, la chair pend, sous toutes ses formes et couleurs : rouge, noire, blanche: même du sang qui fume! des boudins qui cuisent ! des peaux que l'on dépèce ! et ici, là, tout ce que l'œil peut apercevoir, devant, derrière, à droite, à gauche, jusque dans des pièces basses et noires, éclairées par des chandelles, c'est de la chair, du sang, des boyaux, des tripes, des poumons, des cœurs, des vessies, quarante, cinquante vessies devant une seule boutique...! le rude, brutal, plantureux moyen âge, sanguinolent et faisant ripaille !

Et voilà le « Dom, » la cathédrale, à une seule nef, avec deux bras plus longs,

I. Wolff und Jung, Die Baudenkmâler in Frankfitrt ain Main, 1896, p. 113.

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et aussi larges que la nef, se prêtant bien aux évolutions des magnifiques cortèges impériaux. C'est aussi coloré que les boucheries, seulement tout brille d'or. Ici on couronnait les empereurs ; et les piliers, les voûtes, les murs reluisent de tous les rouges, de tous les bleus que peut fournir la palette de l'artiste. Les diverses scènes de l'élection et du couronnement de i5Ô2 nous sont présentées

Francfort. La plac'd

par des fresques avec personnages, qui processionnent, couverts de brocarts, de la pourpre rouge, de l'hermine blanche : et partout de l'or, encore de l'or !

Le cortège impérial sort, et trouve moyen de se dérouler, on ne sait trop par quel miracle, à travers les ruelles pavoisées. C'est un flot pressé, endigué, d'or, de soie, de velours, de chevaux, de princes et de prêtres. Il débouche sur la place du Rœmer au milieu des acclamations, des hurlements frénétiques, et bientôt, au balcon de l'hôtel de ville, le nouvel empereur se montre. On lui apporte le premier morceau d'un bœuf, qu'on vient de faire rôtir tout entier. Le reste est jeté en pâture au peuple, en même temps que des pièces de monnaie. Sur la place une fontaine laisse couler des flots de vin l.

1. Mittheilungen des Vereins fur Geschichte und Alterthumskunde in Frankfurt a. M., VI, i88i,p. 170.

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Pantagruel s'en donne : c'est l'orgie

C'est dans ce Rœmer que, le 14 février 1 53g, eut lieu la première réunion à Francfort de la conférence dite des alliés de Smalkalde1.

2. Et cependant c'est un autre événement qui a rendu cette place du Rœmer,

ivure du Musée.)

et Francfort lui-même, plus célèbre encore ; je veux parler de la foire annuelle, la Foire de Francfort2. Toute la place est pleine de baraques, et la foire envahit même les rues voisines.

La ville avait fait des règlements sages et habiles, les impôts étaient légers,

« Der Weinbrunnen auf dem Rômerberg. » — C'était une vieille coutume, dont il est question en i486, à Aix-la-Chapelle.

1. Otto Winckelmann, Politische Correspondent der Stadt Strassburg im Zeitalter der Reformation, vol. II, 1531-1539 (1887), p. 546. Lettre de Jacques Sturm, etc., aux XIII. — 2. La Foire de Francfort, par Henri Estienne, traduit en français pour la première fois, sur l'édition originale de 1574, par Isidore Liseux, avec le texte latin en regard, 1875. — Mittheilintgen des Vereins, etc. Voir vol. VI : « Warhaffter und eigentlicher Schau-Platz der weit bertihmten Frankfurter Mesz, Kupferstich, gedruckt im Iahr 1696, p. 377, et Kelchner, Die Frankfurter Bnchhandler-Messe, p. 85. »

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l'accueil très cordial, Tordre strictement maintenu. Henri Estienne déclare que l'honnêteté régnait. Les marchands « affichent leur marchandise à un prix fort peu supérieur à celui qu'ils désirent la vendre, » et les Juifs eux-mêmes oublient leur esprit judaïque. En conséquence, on accourait de toutes parts, de toute l'Europe, surtout des Pays-Bas, de l'Italie, de la France et de la Suisse. Mais on venait aussi d'Angleterre, de Suède, de Danemark et de Pologne, et on trouvait même quelques représentants de l'Espagne et du Portugal

Aussi, dit H. Estienne, il n'y avait pas d'objet manufacturé en or, en argent, en bronze, en fer, ou en toute autre matière, « qui, vous venant à ridée, ne se présentât aussitôt sous votre main 2. » Car d'une « quantité de villes, les artisans tiennent à honneur d'envoyer ici, chacun de leur côté, quelque spécimen de leur industrie3. » Parmi les dernières inventions, H. Estienne en signale deux: au lieu des vieilles meules, voici des meules « brachiales », une machine « qui donne aux bras d'un seul homme toute la puissance d'un moulin 4, » et au lieu de la vieille rôtissoire, qui nécessitait un garçon ou une servante pour la tourner, voici le « tourne-broche, lequel s'acquitte de cette fonction avec non moins d'ardeur et avec plus d'adresse5. » A côté de l'exposition des produits de la paix, l'exposition des choses de la guerre : chevaux, armes, matériel de toutes sortes. Puis les arts : art du potier, peinture, sculpture. « On peut voir ici nombre de tableaux;... si on les rapproche des morceaux de sculpture, exposés à côté d'eux, on croira volontiers à un concours entre- les Apelle, les Protogène, les Zeuxis d'une part, et de l'autre, les Phidias, les Praxitèle, les Scopas 6. »

Tout particulièrement la foire de Francfort était la foire des livres. La vente se trouvait concentrée à la partie inférieure du Marché au blé, dans la rue appelée aujourd'hui la Bitchgasse (rue du Livre) 1 . C'est là que mille exemplaires d'un ouvrage étaient enlevés en quelques jours. C'est là qu'on pouvait voir circuler les Froben et les Oporin de Baie, les Koberger de Nuremberg, les Froschauer de Zurich, les Gryphe de Lyon, les Wechel de Paris, ces imprimeurs dont les noms sont si connus 8.

C'est à la foire de 1 536 que nous aurions rencontré Platter et Y Institution chrétienne de Calvin. « Le moment de la foire approchait, raconte Platter, et nous avions à terminer pour cette époque différents ouvrages : pressés par le temps, nous travaillions même les jours de fête. » Il dit aussi : « Deux d'entre nous allaient à la foire et y faisaient beaucoup d'emplettes pour complaire à nos femmes : l'une voulait de jolis oreillers, l'autre des ustensiles d'étain ; une fois j'achetai des marmites de fer ; enfin nous revenions toujours à Bâle avec des présents plein un tonneau, mais avec fort peu d'argent, et je pensais : Ce train de vie ne saurait durer longtemps 9. » En effet les associés se ruinèrent 10.

i. H. Estienne, p. 69. — 2. Ibid., p. 49. — 3. Ibid., p. 63. — 4. Ibid., p. 59. — S. Ibid., p. 61. — 6. Ibid., p. 66. 67. — 7. Anton Horne, Geschichte von Frankfurt am Main, 1882, p. 130. — 8. Mittheilungen des Vereins, etc., VI, p. 85 et ss. — 0. Vie de Thomas Platter, 2e édition par Aug. Bernus, 1895, p. 174-175. — 10. Luther tonnait contre la foire de Francfort : « Compte, disait-il, combien d'argent une foire de Francfort emporte hors d'Allemagne, sans nécessité ni motif; et tu t'étonneras qu'il y ait encore un sou en

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En vérité pour rendre l'impression d'un visiteur de cette grande foire, y a-t-il un mot autre que celui d'Exposition universelle ?

3. La ressemblance va plus loin encore, car le « Marché de Mercure, » comme on disait alors, n'était que la moitié de l'attraction ; l'autre moitié, c'était le « Marché des Muses, » ou, comme nous disons moins poétiquement, les congrès. En effet, avec les choses venaient les hommes, avec les livres les auteurs. « Ici, s'écrie H. Estienne, tout le monde peut entendre la parole vivante d'une foule de maîtres, accourus des diverses Académies. Souvent, dans les boutiques mêmes des libraires, vous les verrez philosophant avec le même sérieux que philosophaient jadis, au milieu du Lycée, les Socrate et les Platon. Et ce n'est pas seulement des philosophes qu'envoient ici ces Académies de Vienne, de Wittemberg, de Leipzig, d'Heidelberg, de Strasbourg, et, pour passer à l'étranger, celles de Louvain, de Padoue, d'Oxford, de Cambridge, et tant d'autres qu'il serait trop long d'énumérer ; ce n'est pas seulement des philosophes qu'elles envoient, mais des poètes, des orateurs, des historiens, des mathématiciens... »

Est-il bien sûr que nos congrès soient plus instructifs que les « Marchés des Muses, » et que nos expositions soient plus pittoresques que les « Marchés de Mercure ? » En tout cas ce n'est pas la clientèle du dieu des voleurs qui a beaucoup diminué. Et que de vieilles choses, dont on s'est ainsi borné à moderniser les noms, pour faire crier au bon public : invention ! là où l'homme instruit ne peut pas même toujours répéter : progrès !

4. Jetons notre dernier regard sur le Rœmer, sur l'hôtel de ville, si souvent restauré, et qu'on restaure encore. Ce qui nous intéresse, c'est ce dont le Guide ne parle pas, le vieux reste du quinzième siècle, la Halle ou salle des Pas-Perdus, en bas, sur la petite rue latérale, avec ses vieilles colonnes. Ici est le souvenir calvinien par excellence, et qui, à lui tout seul, mériterait le pèlerinage de Francfort. {Page 536.)

Arrêtons-nous pour contempler une scène bien cligne de tenter le pinceau d'un peintre.

Calvin, venu à Francfort pour pacifier la lutte entre les ultra-luthériens et les Réformés, se disposait à repartir le 24 septembre r 556. Voici ce qui se passa, selon le récit des pasteurs luthériens eux-mêmes 2 :

La veille du 24 septembre, quatre amis de Calvin vont trouver les pasteurs luthériens réunis au Rœmer, et leur disent que Calvin ne voulait pas « être si

terre allemande. Francfort, c'est le trou de l'argent et de l'or, le trou par lequel coule hors de l'Allemagne ce qui pousse, ce qui germe, ce qui est monnayé et frappé chez nous. » Cité par H. Wiskemann, Darstellung der in Deutschland zur Zeit der Reformation herrschenden nationalôkonomischen Ansic/tten, p. 49, 50. — C'était déjà la querelle : une exposition enrichit-elle ou ruine-t-elle un pays?

1. H. Estienne, p. 75. — 2. Le récit, il faut dire l'aveu des pasteurs luthériens, se trouve dans la plaquette : Gegenbericht ttnd Verantwortung der Predicanten zu Francfort am Mayn, auff etliche ungegrundte Klagschrifften der Welschen, das ist der Franzosischen unnd Flemmischen Predicanten unnd gemeyn daselbst, 1596 (Bibliothèque de Francfort).

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grossier et si peu amical » que de partir sans les voir et les saluer. Les pasteurs s'étonnent, se font des idées {machten uns gleich gedancken), et déclarent que Calvin peut très bien partir sans leur parler (ob er schon auch uns unbesprochen ivider heim loge). Malgré les protestations des amis de Calvin, les pasteurs

Francfort. Intérieur du Rcemer, rez-de-chaussée, d'après une gravure sur bois

de 1553- (p- 53S-)

persistent dans leur refus, et ils sortent de leur salle. Ils rencontrent Calvin qui, évidemment, attendait le résultat de sa demande. En les voyant sortir, il peut comprendre ce qui s'est passé. Est-il froissé, outré, indigné, comme il en avait certes le droit? Les pasteurs eux-mêmes racontent: «Alors, il est arrivé [au moment où ils sortaient et se séparaient les uns des autres] que Monsieur Calvin (Herr Calvinus), avec un ou deux de ses compagnons, se trouvait là précisément en passant {eben daselbst furùber gangen), et comme nous nous sommes rencontrés à la porte, il est venu nous parler et nous a amicalement salués [da wir bey einander an der Thtir gestanden, und uns also angesprochen, and freundlich gesegnet liât). » - - Tel se montra Calvin en face de l'ultra-luthéranisme !

C'est le 21 février 1 53g que tout à coup Calvin partit de Strasbourg pour Francfort 1.

Dans la première moitié d'octobre 1 538, comme il était question d'un voyage I. Herminjard, V, p. 247, et n. 1.

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de Bucer en Allemagne, pour s'entendre avec le landgrave de Hesse et Luther au sujet des biens ecclésiastiques, Calvin donna à Bucer une lettre (perdue) pour Mélanchthon, avec douze articles. Il ajoutait: « S'il me les accorde, je ne pourrai rien exiger de plus ni de lui, ni de Luther l. » Le voyage de Bucer se prolongea, et Calvin eut l'idée d'aller voir lui-môme Mélanchthon. Un motif plus grave le décida brusquement; aussi son départ fut tout troublé (tumultuarius), comme il arrive dans les décisions subites (in subitis consiliis). « Car, dit-il, il ne m'était jamais venu à l'esprit d'entreprendre ce voyage avant la veille du jour où je l'ai exécuté. Mais ayant reçu des lettres de Bucer m'indiquant qu'il n'avait rien pu faire pour nos frères [de France], le désir (cupido) me saisit aussitôt d'aller jusque-là, en partie pour que ce qui se rapporte au salut de nos frères ne fût pas négligemment traité, comme cela arrive dans de si grands troubles, en partie pour parler avec Philippe [Mélanchthon] de la religion et de l'ordre de l'Eglise.... A cela s'ajoutaient les exhortations de Capiton et de tous, et enfin l'occasion de la compagnie. Car Jean Sturm2 et d'autres hommes excellents devaient être mes compagnons3. »

A Francfort, une des grosses questions agitées est celle des biens ecclésiastiques. Bucer s'en occupe avec une « telle constance » qu'il semble devoir réussir, bien que ce soit fort difficile. Car les princes ne veulent pas lâcher la proie qu'ils ont saisie. Et c'est ici une des luttes les plus honorablement soutenues par les Réformateurs. Calvin s'y distingue, et indique que les usages « plus légitimes » auxquels ces biens doivent être consacrés, c'est l'entretien des pasteurs, des écoles, des pauvres et les autres charges de l'Eglise i.

Avec précision, il retrace à Farel les vicissitudes des négociations au sujet de la trêve et de la convocation du futur Colloque. « Tout est en suspens, et nous ne sommes pas hors du péril de la guerre, à moins que César ne fasse d'autres concessions 5. » Mais, au lieu d'avancer, l'empereur recule. « Aussi peu s'en est fallu qu'on ne tirât aussitôt l'épée. Le légat de César voulait que les nôtres se séparassent des sacramentaires [les protestants suisses]. Tu vois la ruse de Satan.... On pense cependant à une trêve6. »

l. Opéra, Xb, p. 279. Herminjard, V, p. 146, n. 24, 25. — 2. C'était le 12 février au soir que Jacques Sturm et ses deux collègues (les représentants politiques de Strasbourg) étaient arrivés à Francfort. Winckelmann, II, p. 546 : lettre de Jacques Sturm aux XIII. — 3. 16 mars 1539. Opéra, Xb, p. 322, 323. Herminjard, V, p. 247. — On voit ce qui pousse tout h coup Calvin, sans qu'il y eût pensé jusque-là: servir ses compatriotes et voir Mélanchthon. Il n'y a donc pas contradiction entre les déclarations de cette lettre et celles de la préface des Psaumes (Opéra, XXXI, p. 28): «Combien que toujours je continuasse à estre semblable à moi-mesme, c'est à sçavoir de ne vouloir point apparoistre ou suyvre les grandes assemblées, je ne scay comment toutesfois on me mena, comme par force, aux journées impériales, où, bon gré mal gré, il me falut trouver en la compagnie de beaucoup de gens. » Kampschulte a bien tort de dire que Calvin dissimule ses sentiments et veut faire croire (glanben macheii will) le contraire de la vérité. (Kampschulte, I, p. 328, n. 1.) Il y a du reste plus d'un indice du peu de plaisir que Calvin prit aux discussions des colloques. A Francfort même, il ne passa que huit jours. Herminjard, V, p. 255, n. 46 — 't. Opéra, X1', p. 324. Herminjard, V, p. 250, 251. — S. Opéra, Xb, p. 327. Herminjard, V, p. 255. — 6. Opéra, Xh p. 330. Herminjard, V, p. 267, 268. — Ici nouvelle insinuation de Kampschulte. « On voit dit-il, que, dans le pire des cas, Calvin ne recule pas d'effroi (nicht zitrilckbebt) devant une guerre civile

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Enregistrons l'éloge de Kampschulte, d'autant plus significatif qu'il est mêlé à plus de fâcheuses insinuations, dénuées du reste de fondement : « Les renseignements que Calvin envoie à son ami Farel, sur la réunion à Francfort et la situation en Allemagne, sont un monument remarquable (merkivurdiges Denkmal) de son don de fine observation.... Rien n'échappe à son attention.... Un Allemand n'aurait pu juger plus exactement la situation que ne le faisait ce Français, ignorant l'allemand l. » On le voit, en effet, noter les résultats de la conversion du prince de Clèves, beau-frère du duc de Saxe, et la mort du fils (imbécile d'ailleurs) du catholique duc de Saxe, Georges. Celui-ci n'a plus d'enfants et aura un successeur protestant. En même temps, il apprécie exactement Henri VIII, ce prétendu Réformateur de l'Angleterre, à peine « à moitié sage, » qui conserve la messe, interdit le mariage des prêtres, mutile et déchire l'Evangile, et ne supporte pas les Ecritures en langue vulgaire. Il n'a pas le « cerveau sain, » et même sa folie n'est pas gaie {non jocose insanii), car il a fait brûler un homme probe et docte, parce qu'il niait la présence charnelle du Christ dans l'eucharistie2! — Ce qui n'empêche pas les auteurs catholiques de proclamer Henri VIII réformateur de l'Angleterre, comme Zwingle de la Suisse, Luther de l'Allemagne et Calvin de Genève et de France !

Mais le fait le plus important de cette subite apparition de Calvin à Francfort fut pour lui l'occasion d'entrer en relations personnelles avec Mélanchthon. Nous n'avons pas de description selon le goût de notre époque, pas de renseignements piquants sur leur première entrevue, sur leurs sentiments réciproques. « Nous avons parlé de beaucoup de choses avec Philippe.... Des autres choses, dont nous avons parlé, il serait trop long de te faire un récit, mais ce sera, une fois, matière à agréable conversation entre nous (jucundœ colloquutionis)3. » Ce n'est pas très circonstancié. D'autant plus précieuses sont les deux ou trois indications parvenues jusqu'à nous.

Un des correspondants de Calvin lui rappellera un peu plus tard ( 1 541 ) un repas, auquel Mélanchthon assistait4.... Calvin était pensif. Mélanchthon dit en riant « qu'il songeait à prendre femme. »

et une guerre religieuse allemande, que bien plutôt il entrevoit, avec la plus grande décision, la possibilité d'une guerre désirée, selon lui, par le parti adverse. » (Kampschulte, I, p. 330.) C'est un exemple de plus de la façon dont notre historien peut solliciter les textes, les traduire à sa façon. Calvin serait tout au plus de l'opinion de l'électeur de Saxe, du cunctator. Mais il raconte et se borne à parler du danger (pericii/mii) de la guerre.

1. Kampschulte, T, p. 329-330. — 2. Opéra, Xb, p. 328. Herminjard, V, p. 257, et n. 55, 56, 57. — 3. Opéra, Xb, p. 331. Herminjard, V, p. 268, 269. — 4, A. de la Fontaine à Calvin, 13 janvier 1541- Opéra, XI, p. 143, 144- Herminjard, VII, p. 6. — Les repas jouaient un rôle important dans ces réunions. C'est ainsi que le grand Jacques Sturm écrit de Francfort au Conseil des XIII, 12 mars 1539, que les députés strasbourgeois ne pourront pas repartir avant quinze jours, et qu'en conséquence si les XIII avaient l'occasion d'un bateau, ils feraient bien de leur envoyer un tonneau de vin rouge, < ein vier oder ftinf amigs faeszlin »

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Plus digne de remarque que cette amicale plaisanterie est la réponse faite aux douze articles, au résumé dogmatique, dont nous avons parlé, et que Calvin avait envoyé à Mélanchthon. Calvin transmet le renseignement suivant : « Mélanchthon, en ce qui le concerne, les approuve, sans controverse. Mais il avoue que plusieurs veulent quelque chose de plus grossier (crassius) et le veulent avec obstination, avec tyrannie.... Mais pour lui, ne doute pas qu'il ne soit complètement d'accord avec nous {nihil dubita quin penitus nobiscum senti at){. »

Après la question de la concorde et de la sainte cène, Calvin aborde avec son ami la question des cérémonies :

« Je ne lui ai pas dissimulé que cette abondance de cérémonies me déplaisait. La forme qu'ils ont me paraît ne pas être éloignée du judaïsme. Comme je le pressais, il n'a pas voulu discuter sur ce point avec moi, et m'a accordé que beaucoup de leurs cérémonies étaient ou ineptes ou du moins superflues {ritibus ineptis, aut certe supervacuis). Mais il a soutenu qu'il avait fallu faire cette concession à l'obstination des canonistes 2. »

L'opinion de Mélanchthon n'a en définitive rien de très étonnant. Plus curieuse est celle de Luther : « La conclusion fut que Luther n'approuvait pas plus ces cérémonies retenues par force (coactus), que notre parcimonie en la matière3. »

Pendant toute cette période des Colloques, Mélanchthon {Page 540) et Calvin se virent et se revirent, et leurs relations devinrent tout à fait intimes. Dans la dédicace , à Grynée , de son Commentaire sur les Romains, Calvin place Mélanchthon au premier rang des commentateurs antérieurs, « pour sa science, son application et sa dextérité h . » Il engage Farel à lire son livre sur X Autorité de l'Eglise, où il le trouvera plus hardi (cordatiorem) que dans ses autres écrits3. Mélanchthon s'adresse à Calvin comme « à son très cher ami, »*et lui dit : « Je t'aime de tout mon cœur, et je prie Christ de te diriger0. » — Quand ils se sont retrouvés à Worms, Calvin fait part de sa joie à Farel : « Je n'ai jamais rien vu de plus hardi (cordatius). Il est tout autre qu'il y a quatre ans.... Si tu l'entendais une demi-heure, tu serais ravi (te plurimum exhilararet). » Et Mélanchthon

{amigs, fantaisie orthographique de Sturm pour oemigs, qui est l'adjectif de ohm. L'o/im de Strasbourg équivalait à 45-46 litres. Hanauer, Etudes économiques, II, p. 19). Winckelmann, II, p. 568. — Quelques jours avant, icr mars, c'était le Conseil des XIII qui avait écrit à Jacques Sturm au sujet d'un autre tonneau de vin (ain vierdling von zehenthalben omen) qu'ils voulaient faire parvenir, par les députés saxons, au docteur M. Luther. Les prédicateurs les avaient avertis que le docteur était malade et vieilli, et que peutêtre il n'avait pas de bon vin à boire. {Ibici., p. 560.)

1. Vers la fin de mars 1539. Opéra, Xb, p. 331. Herminjard, V, p. 267, n. 2, et p. 269. — 2. Opéra, X\ p. 340. Herminjard, V, p. 292. — :t. Ibid. — 4. 18 octobre 1539. Opéra, Xb, p. 403. Herminjard, VI, p. 75. — 5. 20 novembre 1539. Opéra, Xb, p. 432. Herminjard, VI, p. 131. — 6. 11 février 1540. Opéra, XI, p. 17. Herminjard, VI, p. 178.

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n'est pas moins enchanté de Calvin; il ne veut pas s'en séparer et en use avec lui le plus familièrement du monde : « Nous avions demandé, Grynée, Sturm et moi, de retourner chez nous. Nos malles étaient prêtes et nous faisions nos visites pour saluer nos amis.

Arrivés chez Philippe : Je le permets aux autres, dit-il, mais je ne permets pas que Calvin parte encore. Et il accourut dans notre logement pour empêcher mon départ. » Avec la même insistance, il avait déjà réclamé auprès du délégué de Strasbourg la présence de Calvin à Ratisbonne : « Il insista tellement, dit Calvin, que j'en avais grand'honte. J'essayais de protester : il me dit qu'il ne se laissait pas arrêter par mes excuses et que la demande s'appuyait sur les meilleurs motifs. Il ajouta qu'il voulait absolument que j'y fusse envoyé *. » Ainsi devait être fait.

Si nous n'avons pas tous les détails que nous désirerions sur l'activité de Calvin à Francfort, en revanche les détails abondent sur le rôle de conciliateur qu'à partir de . Francfort , et grâce aux* expériences faites à Francfort, nous voyons Calvin jouer clans l'Eglise. Précisément, il commence par s'efforcer de concilier ses anciens amis, comme Farel, et ses nouveaux, comme Mélanchthon.

1. S'adressant à Farel, il profite de la lettre même où il raconte les événements de Francfort, pour défendre Mélanchthon contre les soupçons de certains pasteurs, soupçons que Farel partageait sans doute. « Plût à Dieu que l'excellent N. 2 pût voir combien il y a de sincérité en Philippe. Certainement il laisserait aussitôt de côté tout soupçon de fraude 3. »

Après Mélanchthon, Calvin justifie Bucer : « Que Bucer défende les cérémo-

1. 31 janvier 1541. Opcra, XI, p. 147. Herminjard, VII, p. 11. Bucer pensait comme Mélanchthon. Il écrit, le 3 septembre 1541, à Myconius : «Excepté Mélanchthon, nous n'avons personne de comparable à Calvin pour l'ardeur, l'éloquence et le jugement. » Opcra, XI, p. 272. Herminjard, VII, p. 235. — 2. N. désigne Zébédée ou Bullinger: plutôt Bullinger, d'après M. Herminjard, V, p. 293, n. 19. — ;i. Opéra, Xb, p. 341-

Philippe Mélanchthon, d'après Albert Durer, (p. 539.)

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nies de Luther, cela ne veut pas dire qu'il les désire, ou qu'il s'efforce de les établir. Il est impossible de lui faire approuver le chant en latin ; il a horreur des images: pour le reste, il le méprise, ou n'en a cure.... Seulement il ne souffre pas qu'à cause de l'observation de ces petites observances [pbservatiunculas) nous nous séparions de Luther. » Et c'est la propre opinion de Calvin : « Je ne pense pas qu'il y ait de justes causes de dissentiments *. »

Peu à peu cette défense s'étend, devient générale. Il ne s'agit plus seulement de Mélanchthon, de Bucer, il s'agit de tous les protestants allemands : « La Ligue allemande [de Smalkalde] n'a rien qui puisse offenser un cœur pieux. Pourquoi donc, je te prie, ne réuniraient-ils pas les forces que Dieu leur a données pour la défense commune de l'Evangile ? Du reste ils ne contraignent personne à entrer dans cette Ligue — Plût au ciel que N. sût à quelles tentations . ils ont été soumis [à Francfort] et avec quelle constance ils ont résisté. Le légat de César cherchait surtout à les séparer des églises suisses.... Ils ont répondu qu'ils étaient en communion fraternelle avec ceux qu'il appelait sacramentaires. Et à la fin quel courage ils ont montré! » Calvin conclut: « Mon Farel, réfléchis : est-ce que nous ne faisons pas injure à de tels hommes, nous qui, tranquilles, les accusons, tandis qu'ils ne se laissent écarter de la droite ligne ni par le danger ni par la terreur 2. »

2. Quelques jours après, il reprend la plume, pour traiter le même sujet, et s'adresse à Zébédée3 (peut-être celui qui est désigné plus haut par la lettre N.), zwinglien décidé. Il lui déclare tout de suite que sa lettre « Ta fort ému (animum meum vehementer perculit), » parce qu'elle est loin de témoigner un esprit de concorde avec ces hommes (les Strasbourgeois), « dont il recommande l'esprit et le cœur. » On le voit, c'est bien une campagne de conciliation qu'il a entreprise, et qu'il poursuit. On se plaint de Bucer. Mais on n'apporte pas le moindre argument et, si l'on y regarde de près, ce sont de « vaines calomnies » (merae criminationes). Comment peut-on « condamner si facilement un homme, doué de dons si remarquables, et du ministère duquel le Seigneur s'est servi pour des œuvres si magnifiques?... Que si tu continues à te laisser aller et à accuser des innocents, tu ne feras pas que je ne sente et ne déclare être sincères, ceux dont je vois la sincérité de mes yeux 4. »

Selon Calvin, la concorde doit être établie aux dépens des extrêmes. Et Zwingle est allé précisément à l'extrême. Il a dépassé le but : « Il est facile de voir que, trop préoccupé de renverser la superstition de la présence charnelle, il

1. Opcra, Xb, p. 341. — "2. Ibid., Xb, p. 341, 342. Herminjard, V, p. 293, 294. — André Zébédée, natif du Brabant, fut appelé vers la fin de 1533 à Bordeaux, au collège de Guyenne, dirigé par le célèbre portugais André de Gouvéa. Il rencontra là M. Cordier. C'était, paraît-il, un homme d'une érudition éprouvée, d'une grande vivacité d'intelligence et d'un goût très sûr dans les œuvres de l'esprit. Il se trouvait encore à Bordeaux en 1536. On ne sait comment il se convertit. Il se retira à Genève, et enseigna au collège, où il retrouva M. Cordier. (Herminjard, V, p. 98, n. 7.) Il se lia avec Calvin, qu'il avait peut-être connu à Paris. {Ibid., p. 319, n. 14.) En 1538, il fut nommé pasteur à Orbe. {Ibid., p. 204, n. 4.) — i. Opéra, Xl\ p. 344. Herminjard, V, p. 315, 316.

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a, en même temps rejeté, ou certainement voilé, la vraie force de la communication *. » En ternies bien remarquables, Calvin essaie de montrer à Zébédée quel crime c'est d'être ainsi porté à la séparation : « De toute discussion ne doit pas aussitôt surgir une séparation. Si ta conscience te force à repousser quelque partie de son opinion, cependant tu dois t'efforcer de rester avec lui dans une fraternelle union. Car il ne faut pas nous séparer témérairement de ceux que Dieu a unis à nous dans son œuvre. Et je te demande seulement, que tu retiennes la vérité avec une telle constance que tu ne paraisses pas désirer la séparation de ceux qui, tu dois bien l'avouer, sont pour toi et pour tous les gens de bien les premiers parmi les ministres de Christ. Dieu bon, où allons-nous ? Nous ne devrions pas nous séparer des ministres de Christ avec d'autres sentiments que si nos entrailles nous étaient arrachées (si viscera nostra a nobis evellerentur) 2. »

3. Tandis qu'il s'efforce ainsi d'apaiser les esprits trop zwingliens, Calvin apprend qu'un autre pasteur suisse, Richard du Bois 3, a excité quelque émotion par une affirmation trop luthérienne de la présence « locale. » Avant d'être pleinement informé, il se hâte de lui écrire4, pour que, dit-il, «si, à cause de cela, il y a entre toi et tes frères quelques germes de dissentiment, tu t'efforces tout de suite, avec zèle et avec soin, dé les étouffer, avant qu'ils portent leurs mauvais fruits. » Il lui recommande de tenir un juste milieu (aliquid médium), «de telle façon qu'il n'ait pas l'air d'approuver les délires prodigieux des papistes, et que cependant il ne dissimule pas la véritable participation à la chair de Christ. » Du reste « il faut tout souffrir [ultima potins omnia experire) plutôt que de troubler la paix de l'Eglise par notre faute. » « Puissions-nous, s'écrie notre passionné défenseur de l'union, puissions-nous toujours bien nous souvenir quelles grandes pestes sont les dissentiments sur les doctrines, entre les esprits ! Puisse-t-il n'y avoir aucun de nous qui n'ait pas horreur de ces deux pestes plus que de la mort ! » Et il déclare attendre « avidement la réponse qui lui annoncera que toutes les discussions sont apaisées r>. »

4. Ce n'était pas seulement des hommes comme Zébédée et Richard du Bois, distingués sans doute, mais avec une influence assez restreinte, qu'il s'agissait de calmer. A Zurich, l'esprit de Zwingle vivait dans l'âme de son grand successeur, Bullinger, et les rapports étaient parfois tendus entre Zurich et

i. Opéra, Xb, p. 346. Herminjard, V, p. 318. — 2. 19 mai 1539. Opéra, Xb, p. 346, 347. Herminjard, V, p. 319. — :!. Richard du Bois (Sylvius), peut-être un moine augustin qui s'enfuit de Paris en 1534 (Herminjard, IV, p. 92, n. 4), élu ministre de Payerne (19 octobre 1536, Herminjard, V, p. 313, n. 6), était devenu le doyen de la classe de Payerne. C'était un pasteur instruit et savant. Calvin, qui l'avait peut-être connu en France (Herminjard, VI, p. 423, n. 1), faisait grand cas de lui, et lorsqu'il apprit, en 1539, qu'on cherchait à l'écarter de Payerne, pour mettre à sa place Saunier, il écrivit à Farel : « Si Richard reste ce qu'il est, et s'il déplaît, qui aimerons-nous? Je n'hésite pas à le préférer à plusieurs Saunier. » (19 mai 1539, à Farel. Opéra, Xb, p. 347. Herminjard, V, p. 313.) — 4- Le manuscrit de cette lettre porte beaucoup plus de corrections et d'additions que les autres lettres familières de Calvin. Herminjard, VI, p. 423, n. 3. — 5. Opéra, Xb, p. 445, 447, 448. Herminjard, VI, p. 424, 425, 427, 428. — La lettre, qui n'est pas datée, est mise en 1539 par les Opéra, en 1540 par M. Herminjard.

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Strasbourg. Bullinger avait son franc parler au sujet de Luther. Le 8 mars i539, il s'exprimait ainsi : « Le théologien doit faire plus de cas de la vérité que de Luther. Tout le monde sait avec quelle témérité Luther a jugé plusieurs livres des saintes Ecritures.... Si les conditions de la concorde ont cet effet que personne ne puisse ouvrir la bouche en faveur de la vérité contre Luther, alors que cependant Luther est un homme, et non un Dieu, périsse la concorde ! Quant à moi je tiens Luther pour un homme qui peut être trompé et se tromper, et qu'il faut avertir et ramener de ses erreurs l. »

Bullinger était dans son droit, mais le ton sur lequel il le soutenait n'était pas des plus conciliants. Aussi quand, dans une lettre-préface à un opuscule de Vaclian, le Réformateur de Zurich dénonça les théologiens inconstants {inconstantes), changeants (vertumnos), les théologiens de Strasbourg se crurent visés et furent blessés. Bullinger se hâta de déclarer qu'on s'était trompé, qu'il en voulait seulement à Schwenkfeld, et à ses sembables : « J'aime et vénère nos frères strasbourgeois et leur très sainte Eglise2. » Calvin ne crut pas moins opportun de lui adresser un de ses plus beaux plaidoyers en faveur de l'union et de la conciliation : « Que pouvons-nous faire de mieux par nos lettres, mon Bullinger, que de conserver et de confirmer de toutes façons notre amitié fraternelle ? Nous voyons en effet combien il importe, non seulement à nous, mais au nom chrétien tout entier, que tous ceux auxquels Dieu a confié un rôle dans son Eglise, soient unis d'un lien véritable. Satan le voit bien, lui dont tous les efforts tendent surtout à semer la division entre nous.... Notre devoir est donc de résister à ces artifices, et plus l'ennemi s'efforce de troubler notre union, plus nous devons nous efforcer de la sauvegarder, par une plus grande constance (constantiore animo) et par de plus grands soins (intentiore cura). » Calvin répète sa pensée et ses expressions : «Nous devons prendre soin, et avec zèle (sedulo curandum est), d'entretenir avec tous les ministres de Christ société et amitié ; surtout il faut tendre tous nos nerfs (imprimis contendere in hoc nervos omnes), à ce que les Eglises, auxquelles nous administrons la parole du Seigneur, soient fidèlement d'accord entre elles. Pour moi, j'ai la confiance que notre amitié, commencée sous de tels auspices 3 et soutenue par de tels étais, restera sauve et entière jusqu'à la fin. »

Après cette cordiale introduction, Calvin en arrive à son sujet, avec quelle délicatesse ! « Entre cette Eglise et la vôtre, bien que je ne voie pas de discorde ni de brouille, je désirerais cependant plus d'union, ou mieux une amitié plus étroite (plus conjunctionis vel potius necessitudinis). » Cette phrase est un chefd'œuvre de style par ses expressions à la fois si habilement nuancées et si affectueuses. Et Calvin se porte garant du désir des Strasbourgeois. Sans insister sur la « sincérité » assez connue de Capiton, il affirme que Bucer ne doit leur être suspect en aucune façon. Bullinger l'avait trouvé prolixe, disputant pendant

1. Opéra, X>\ p. 322. — 2. 12 décembre 1539. Ibid., Xb, p. 434. — 3. Calvin avait fait la connaissance personnelle de Bullinger à Bâle, au moment où les Eglises réformées de la Suisse signaient leur confession de foi, février 1536. (Herminjard, VI, p. 196, n. 3.)

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des heures, usant de circonlocutions Calvin lui dit : « Il est d'une perspicacité singulière, d'une rare pénétration, et cependant personne ne cherche plus religieusement à se maintenir dans les limites de la simplicité scripturaire, et non seulement repousse, mais ne hait davantage les arguties étrangères. » Il conclut: « Je t'en prie, mon Bullinger, ou plutôt je t'en supplie instamment, soyons complètement étrangers [alienissimi), non seulement à toute haine et à toute contention, mais à toute apparence d'offense. Pardonne à ma sollicitude.... C'est le propre de la charité, même quand elle espère tout, d'être cependant encore inquiète 2. »

Ce dernier mot n'est-il pas d'une délicatesse, d'une sensibilité charmante ? Toutes ces lettres, tous ces efforts, toutes ces plaidoiries, tous ces éloges, tous ces appels, toutes ces exhortations représentent à peine l'effort d'une année. Le séjour de Calvin à Francfort n'avait été inutile, ni pour lui, ni surtout pour l'Eglise.

1. Ilerminjard, VI, p. 77, n. 1. — 2. 12 mars 1540. Opéra, XI, 28, 29. Herminjard, VI, p. 196, 197, 198.

La foire de Francfort, en 1696.

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