CHAPITRE SECOND Calvin et Mélanchthon
Désaccord théologique. — II. Franchise et encouragements de Calvin. — III. Recommandation des Loci. — IV. L' Intérim ; reproches vifs et affectueux. — V. Aspiration à l'entente complète. — VI. Tentatives pour amener Mélanchthon à se déclarer ouvertement. — VII. Patience; efforts; déceptions; espoir quand même. — VIII. Dernière lettre de Calvin. — IX. La légende calvinienne.
'AMITIE de Calvin et de Mélanchthon a déjà attiré l'attention de presque tous les historiens1. En effet, leur correspondance constitue un de ces documents humains que notre époque affectionne de plus en plus. Elle va nous livrer deux portraits singulièrement vivants, originaux et attachants. — Suivons l'ordre chronologique.
Mélanchthon abandonnait peu à peu la doctrine de la prédestination, dès la seconde édition des Loci (i 535) 2, tandis que Calvin, au contraire, dès la seconde édition de son Institution ( 1 53g), la développait avec une rigueur croissante.
Les deux théologiens, de plus en plus en opposition, allaient-ils devenir des adversaires ? — Albert Pighius écrivit tout un ouvrage contre la prédestination calviniste, en 1542. Calvin répliqua par un volume, en 1 543 ; et, comme Pighius avait dédié son attaque à un catholique célèbre, Sadolet, Calvin dédia sa réponse à un protestant célèbre. Lequel? Mélanchthon. Cela pour trois raisons : i° parce
1. Outre les pages de Henry et de Stàhelin, voir, Philip Schaff, History of the Christian Church, vol. VII (1892): The swiss Reformation, S 90, Calvin anti Mélanchthon, p. 385-398, et particulièrement Lang, Mélanchthon und Calvin, dans la Reformirte Kirchen-Zeitung , du 21 février au 28 mars 1897. — i. « Si quelques-uns, sur ce sujet, disputent trop subtilement, pour moi il me suffit de rassembler ce qui certainement est utile aux consciences. Dans la présente discussion, il faut certainement rappeler la conscience à la promesse, et considérer surtout ceci, que la promesse est gratuite et universelle. » Mêlant honis Opéra, XXI, p. 452.
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que Mélanchthon l'aime (me amas autorem) ; 20 parce que cet ouvrage contient une défense de la pieuse et saine doctrine, dont Mélanchthon est non seulement l'observateur très jaloux, mais le défenseur excellent et très courageux (plus loin Calvin parle de la « pure doctrine que nous défendons ») ; 3° parce que Mélanchthon aime la clarté vraie et ingénue1.
Evidemment, l'ami l'emporte sur le théologien et l'aveugle un peu. Regrettant que leur correspondance ne soit pas plus active, Calvin déclare à Mélanchthon que rien ne lui serait « plus désirable au monde que de se reposer dans la suavité de ses lettres (in literarum tuarum suavitate acquiescerê) , » et au nombre des deux malheurs qui le tourmentent, il met l'éloignement « qui le sépare de lui et d'un petit nombre d'autres. » Mais, ajoute-t-il, aucun éloignement ne nous ravira cette espérance, formulée du reste par Mélanchthon : « dans les deux, ensemble, toujours nous vivrons, jouissant de notre amour et de notre amitié2 (in coelis nos simul perpetuo victuros abi amore amicitiaque nostra fruemur). »
Mélanchthon, fort touché de la dédicace, « véhémentement délecté, » remercie 3 et, parlant de l'accord sur les points essentiels, excite Calvin à consacrer son éloquence à les fortifier. En effet, qui donc « aujourd'hui est plus nerveux ou plus brillant dans la discussion ? » Quant à la prédestination, il rappelle ce que lui disait un de ses amis, lequel approuvait les deux thèses sans pouvoir les concilier : tout arrive comme la divine Providence l'a décrété, et cependant il y a des choses contingentes. Dans la lutte il y a place pour quelque action de la liberté.
Il termine : « Je t'écris cela, non comme si je te donnais une leçon Je sais que
ces idées concordent avec les tiennes (et quidem scio hœc cum tuis congruere) »
Malheureusement la lettre de Calvin, répondant à ces lignes, est perdue. Nous savons seulement qu'en la lisant Mélanchthon « croyait entendre » son ami. Ce qui ne l'empêche pas de repousser nettement sa doctrine de la prédestination. Tout ce que Calvin a écrit « sur le péché, lui déclare-t-il, sur la maladie originelle qui est l'impuissance, lui plaît ; mais pour ce qui concerne la nécessité selon le perpétuel décret de la volonté divine, il voudrait que cela n'eût pas été écrit. C'est très déplacé de dire que les crimes de Néron ont été accomplis nécessairement. Mais laissons là enfin ces questions 3. »
1. Opéra, VI, p. XXIII, 229, 230. — Avec sa réserve habituelle, Calvin ne voulait pas qu'on publiât l'estime que Mélanchthon lui témoignait. Il écrit à Farel (19 février 1541) : « J'ai été étonné que Sulzer ait écrit dans sa lettre que Philippe m'approuvait, etc. D'où l'a-t-il su? je ne puis le deviner, puisque je t'avais instamment prié de ne pas en dire même un petit mot. Car je prévoyais que cela n'irait pas sans quelque envie. Peut-être penseront-ils que je me suis ambitieusement vanté de ce que tu as toi-même entendu de sa bouche. [Farel avait vu Mélanchthon à Worms en décembre 1540.] Mais cela aussi je le laisse à la direction du Seigneur. » Opéra, XI, p. 156. Herminjard, VII, p. 26, 27, et n. 7. — 2. 16 février 1543. Opéra, XI, p. 515. Herminjard, VIII, p. 286. — 3. Il n'a pas reçu l'exemplaire que Calvin lui destinait, car cet exemplaire a été porté trop tard à la foire de Francfort. Mais il a vu l'exemplaire de Bucer, chez lequel il est en ce moment, à Bonn, travaillant avec lui à la réformation du diocèse de Cologne. Opéra, XI, p. 542. — 4. Calvin devait plus tard s'appuyer sur cette phrase. Lettre du 11 mai 1543. Opéra, XI, p. 540, 541, 542. Herminjard, VIII, p. 341, 342, 343. — 5. 12 juillet 1543. Opéra, XI, p. 595. Herminjard, VIII, p. 451, 452.
CALVIN ET MÉLANCHTHON
C'est à propos des attaques de Luther contre les Zurichois que la correspondance reprend. Froschauer, 1 imprimeur de Zurich, avait envoyé au Réformateur de Wittenberg la traduction latine de la Bible par Léon Juda. Luther lui répondit, le 3i août i543, des paroles brutales, le priant de ne plus rien lui communiquer de pareil : « Je ne veux pas me faire participant de leur doctrine damnée et sacrilège : je veux m'en savoir innocent, et prier et enseigner contre eux jusqu'à la fin. » (Wider sic beten und lehren bis an mein Ende1.) Calvin prie Mélanchthon (21 avril 1544) de calmer son maître et ami : « Selon ta singulière prudence, interpose-toi pour l'apaiser un peu (placatiorem reddas)-. » Une lettre pressante de Bullinger à Mélanchthon (22 juin) n'obtint pas plus de résultat. Luther redoubla de violence3.
Alors, sans se décourager, Calvin écrit à Mélanchthon et à Luther lui-même. Il leur envoie ses deux traités'1 relatifs à la non participation des fidèles aux superstitions papistiques. La question était brûlante en France. On y trouvait l'avis de Calvin trop rigoureux. Celui-ci voudrait pouvoir s'appuyer sur l'autorité des Réformateurs allemands. « J'estime tant ton jugement, écrit-il à Mélanchthon, qu'il m'est très pénible de penser quelque chose qui n'aurait pas ton approbation re désire que l'accord soit tel entre nous qu'il n'y ait pas apparence de
dissension même sur le plus petit mot (ne in verbulo quidem) 3. »
Mélanchthon renvoya son avis, tel que Calvin le désirait0. Mais sa lettre ellemême n'est qu'un gémissement. Il a besoin de conseils, de prières. Il attend l'exil, tous les maux. Il n'a pas osé montrer la lettre à Luther, qu'il désigne sous le nom de Périclès, « parce qu'il suppose beaucoup de mauvaises intentions {multa suspicione accipit) 7 ». Et il date sa lettre d'une façon curieuse : « le jour où, il y a 38q6 ans, Noé entra dans l'arche. » Il paraît que cela voulait dire le 17 avril 8.
Calvin lui répond avec toute sa cordialité, pleine de franchise et de tact. La « sympathie » pour sa douleur le presse, le tourmente (angit, excmciat); s'il pouvait le soulager! Il rend grâce à Dieu de « leur excellent accord sur le fond, » malgré de petites différences (paululum discriminis) sur de petits points (in parîiculis quibusdam). Mais il n'oublie pas néanmoins de lui montrer que sa timidité vis-à-vis de Luther est coupable. « Pleurons les malheurs de l'Eglise, mais ne nous contentons pas de dévorer en silence notre chagrin : osons aussi pousser un libre
1. De Wette, Luthers Bricfe, V, p. 587. — Opéra, XI, p. 723, n. 4. — 2. Ibid., p. 698. Herminjard, IX, p. 202. — 3. Opéra, XI, p. 727-730. — 4. Petit traicté monstrant que c'est que doit faire un homme fidèle, congnoissant la vérité de l'Evangile quand il est entre les papistes, 1543. {Opéra, VI, p. 541-588). Excuse de Jehan Calvin à Messieurs les Nicodémites sur la complaincte qu'ilz font de sa trop grande rigueur (1544). {Ibid., p. 593-614.) Calvin avait fait faire une traduction latine. — Sur ces deux opuscules et leur histoire voir Opéra, VI, p. xxx-xxxn. — 5. 21 janvier 1545. Opéra, XII, p. 10. Pour la lettre de Calvin à Luther, voir plus loin. — t>. Opéra, VI, p. 621-624. — 7. Ibid., XII, p. 61, 62, et n. 6. — 8. Ibid., VI, p. 624, n. 2.
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soupir. Qui sait si Dieu ne permet pas cette détresse pour qu'une confession plus pleine te soit arrachée — Comme je te l'ai dit quelquefois, il ne serait pas honnête pour nous de ne pas oser signer, même avec de l'encre, cette doctrine que tant de saints n'ont pas hésité d'attester avec leur sang. » Puis avec retenue : « Je te le dis moins pour t'exciter que pour te consoler; » et puis avec une nouvelle ardeur : « Attendons en paix l'issue que Dieu voudra donner, et pendant ce temps poursuivons notre course l'âme infrangible1. »
Ce n'est pas seulement l'ami qui soutient, dirige, fortifie son ami : c'est le père qui caresse son enfant, lui montre sa faute et l'excite à la confiance souveraine.
Du reste, voici une preuve plus remarquable encore de cette si remarquable amitié. En 1546, Calvin fait traduire les Loti, la Dogmatique de Mélanchthon, et y met une préface, recommandant sa lecture aux protestants français. Or cette Dogmatique de Mélanchthon, nous l'avons vu, est en désaccord avec celle de Calvin sur deux points importants, presque les deux points principaux, le libre arbitre et la prédestination. N'importe! Quand l'édition de 1546 sera épuisée, Calvin en publiera, ou en laissera publier une seconde, en 1 55 1 .
Il faut lire cette préface, où Calvin avertit les Français « du fruict qu'ilz pourront recueillir du présent livre, afin de les inciter et leur donner courage à y appliquer leur estude.... On y trouvera un brief recueil des choses qu'un chrestien doit savoir pour se guider au chemin du salut. »
Mais encore une fois, le désaccord, que devient-il ? et que devient la célèbre, la farouche, l'insupportable intransigeance du théologien genevois ? Il s'explique comme suit : Mélanchthon ce n'a pas voulu entrer en disputes subtiles... mais s'est abaissé tant qu'il a peu, n'ayant esgard qu'à la seule édification. C'est certes la façon et le style que nous aurions tous à tenir, sinon que les adversaires nous contraignissent par leurs cavillations à nous destourner de ce train. Tant y a que la plus grande simplicité est la plus grande vertu à traicter la doctrine chrétienne. »
Ainsi leur divergence doctrinale fournit à Calvin matière à certains éloges pour Mélanchthon. On ne peut le blâmer de n'avoir point « espluché aucuns poinetz jusqu'au bout, » de s'être contenté d'en dire seulement « ce qu'il jugeoit estre nécessaire pour le salut des hommes, laissant comme en suspens ou omettant ce dont l'ignorance ou la doubte n'est point périlleuse. »
La doctrine de Mélanchthon se trouve donc être suffisante. On dirait que Cal-
i. 28 juin 1545. Opéra, XII, p. 99-100. — Nous avons, sur cette lettre, le sentiment de Mélanchthon et de son entourage, dans les lignes écrites le 3 août 1545 par François Dryander, frère du martyr de Rome (1546). Il excuse en ces termes Mélanchthon auprès de Calvin: «Je reconnais que tout ce que tu dis est très vrai. Il [Mélanchthon] le reconnaît aussi, et cependant, tout bien considéré,... son attitude ne semble pas devoir être complètement blâmée.... Nous avons ici presque tous les jours de nouveaux tonnerres de Périclès, de nouvelles colères : je crains la fin. » Opcra, XII, p. 126, 127.
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vin ne peut se décider, non pas même à blâmer, mais à signaler le désaccord. Il y arrive cependant, et reconnaît que, pour le libre arbitre, « il n'en baille point pleine résolution pour satisfaire à tout le monde. » Mais après avoir exposé ce qu'il enlève et ce qu'il laisse à la liberté, il conclut : « Il n'y a point donc beaucoup à requérir en cela. Mais si a-[t]-il esté bon d'en advertir les lecteurs, afin que nul ne fust scandalizé de peu de chose, voyant l'intention de l'auteur. »
Sur ce, Calvin, avec sa verve mordante, fait la leçon, non à l'auteur, mais au lecteur, à ces lecteurs chagrins, qui cherchent dans un livre moins « instruction que d'y trouver à mordre. Que s'ilz y trouvent un mot seulement couché de travers, pour le premier ce leur est un hocquet qui les empesche de n'en recueillir aucun fruict.... Qui pis est, les plus ignorans y sont les plus audacieux »
Même à propos de la prédestination, sur laquelle Mélanchthon ne partage pas les sentiments qui lui tiennent tant à cœur, Calvin trouve moyen de louer Mélanchthon et de blâmer ceux qui se scandaliseront. « Pour ce que il voyt aujourd'huy tant d'espritz volages, qui ne s'adonnent que trop à curiosité, et ne tiennent nulle mesure en ceste matière, voulant prévenir ce dangier, il a mieux aymé toucher seulement ce qui estoyt nécessaire à cognoystre, laissant le reste comme ensevely, qu'en desduisant tout ce qu'il eust bien peu, lascher la bride à beaucoup de disputes perplexes et confuses, desquelles cependant il ne revient nul fruict de bonne instruction. Je confesse que de tout ce qu'il a pieu à Dieu nous révéler par l'escripture rien ne doyt estre supprimé, quoi qu'il en advienne. Mais celluy qui cherche d'enseigner au profit des lecteurs mérite bien d'estre excusé, s'il s'arreste à ce qu'il cognoyt estre le plus expédient, passant légièrement, ou laissant derrière, ce dont il n'espère pas tel profit 2. »
Je me bornerai, à propos de cette préface digne d'être plus célèbre encore qu'elle n'est3, à citer Stàhelin et Henry: « A notre connaissance, c'est le seul
1. En particulier, Calvin observe que si, à côté du baptême et de la sainte cène, Mélanchthon place l'absolution, c'est par « modestie, » pour s'accommoder à l'usage « du lieu où il est, craignant d'esmouvoir contention; » il n'en fait pas un sacrement. — 2. Opéra, IX, p. lxvii, lxviii, et p. 847-850. — Il y a lieu de rapprocher ce jugement remarquable sur Mélanchthon du jugement, plus remarquable encore, porté par Calvin sur Chrysostome. Ce Père est connu pour la grande place qu'il fait au libre arbitre et aux œuvres. Calvin l'excuse, sans l'approuver. La faute en est aux temps et aux adversaires. « Comme il est certain, dit Calvin, qu'il a seulement cherché à réfuter les ennemis de la croix de Christ, ce désir si pieux, bien qu'il n'ait pas réussi, mérite quelque excuse. » Et encore : « Ce fidèle serviteur de Christ, poursuivant un but excellent, s'est un peu détourné de la voie droite. Ces fautes sont facilement pardonnables à un si grand homme. » Opéra, IX, p. 836. — 3. Pour apprécier le jugement de Calvin, il faut préciser les théories de Mélanchthon sur lesquelles ce jugement porte. Entre la première édition des Z.0C2 (1521) et la dernière (1559), l'année même où Calvin publiait sa dernière édition de V Institution, se trouve l'édition de 1535, la seconde. Elle forme la transition entre la théorie ultra-prédestinatienne de Mélanchthon : « tout est fait par Dieu, tant le bien que le mal,... non par permission, mais par puissance, de telle sorte que la trahison de Judas soit son œuvre propre, comme la vocation de Paul, » et la théorie synergiste de Mélanchthon : « trois causes concourent dans l'accomplissement d'une bonne action : la parole de Dieu, le Saint-Esprit et la volonté humaine- » La théorie moyenne de 1535 (celle dont la traduction française est recommandée par Calvin) peut être résumée comme suit : i° la prédestination : elle est réduite à la promissio Evangelii et à Xelectio, qui suit l'acceptation ou le refus de la promesse par l'homme. Or la promesse est à la fois gratuite et universelle. « Grâce veut dire acceptation gratuite. » « Et pour garder les pieux esprits d'être
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exemple d'un Réformateur recommandant ainsi l'ouvrage d'un autre Réformateur, et l'implantant dans le cercle de ses propres adhérents, surtout un ouvrage qui, sur quelques-uns des points les plus importants, se séparait nettement de sa conception dogmatique. » Henry nous rend avec raison attentif à ce fait, que cette noblesse et cette générosité de sentiments sont rehaussées par les considérations suivantes : Les Loci de Mélanchthon étaient le seul livre qui pouvait devenir, en France, le rival de l' Institution chrétienne. Au point de vue littéraire, ils pouvaient la rejeter dans l'ombre, parce qu'ils étaient plus courts, plus faciles à comprendre. Au point de vue doctrinal, ils pouvaient ébranler certaines convictions calvinistes, qui ne rencontraient en France aucune autre opposition. Mais Calvin ne se laisse arrêter par aucune de ces considérations : « Si peu d'ambition, d'orgueil, de petitesse, il y avait dans le cœur de ces hommes rares, qui pensaient uniquement au salut du monde! La France, comme lui, devait apprendre à aimer Mélanchthon, et grâce à son ouvrage, se convertir au Seigneur. En vérité, nous sommes tentés de répéter ici le mot de Scaliger : « Jugez vous-mêmes si cet homme était grand1. »
Pendant ce temps, la glorieuse période du protestantisme allemand, ouverte par la confession de foi d'Augsbourg et la Ligue de Smalkalde, touchait à sa fin. Les plus noirs nuages s'amoncelaient dans le ciel. Luther mourait le 18 février 1546 et, quelques mois après, l'orage éclatait, lugubre et terrible. C'étaient le désastre de Mùhlberg2 (24 avril 1547), la captivité de l'électeur de Saxe, la destruction de la Ligue
On peut s'imaginer dans quel état d'âme se trouvait le pauvre Mélanchthon. Une lettre de Dryander à Calvin, du 14 avril 1547 3> nous le représente voulant à tout prix venir à Bâle pour trouver Dryander et sans doute Calvin La
troublés par les obscurités du dogme de la prédestination, je les avertis brièvement de ne pas soulever de dispute sur la prédestination, mais de maintenir l'universalité de la promesse de grâce. » Gratuite, elle a sa cause dans la seule miséricorde de Dieu ; universelle, il s'en suit que l'homme entre pour quelque chose dans son élection ou son rejet, suivant qu'il accepte ou repousse la promesse : « Nous concluons que, sans aucun doute, ceux-là sont élus qui, par la foi, saisissent la miséricorde de Dieu, et ne rejettent pas cette foi jusqu'au bout ; » 2° le libre arbitre: « Il faut retenir des deux mains, bien mieux, de tout son cœur, cette vérité indispensable à la piété, que Dieu n'est pas l'auteur du péché, et qu'il ne veut pas le péché. » « Il n'y a aucune contradiction à affirmer que la nature a été créée et est conservée par Dieu et que cependant la volonté du diable et de l'homme est la cause du péché, parce que la volonté avait le droit d'abuser de sa liberté et de se détourner de Dieu. Et il ne faut pas s'achopper à des figures de mots telles que celle-ci, qui se rencontrent dans l'Ecriture : « J'endurcirai le cœur de Pharaon; » car il est certain que les mots hébreux désignent, sous ces images, une permission et non une volonté efficace de Dieu. » « Etant établi que Dieu n'est pas l'auteur du péché, il s'en suit évidemment qu'il faut admettre une contingence. » — On trouvera toutes les citations dans le travail, que nous avons seulement résumé, de M. Alphonse Evard, Etude sur tes variations du dogme de la prédestination et du libre arbitre dans la théologie de Mélanchthon, 1901.
i. Stâhelin, I, p. 244, et Henry, I, p. 376, 377. — 2. Opéra, XII, p. 521. — 3. Ibid., p. 510. — i. Ibid., p. 558, autre lettre de Dryander, 22 juillet 1547... « ad nos venire.... » Voir plus loin, p. 553, n. 1.
CALVIN ET MÉLANCHTHON
guerre même, qui lui inspirait cette pensée de fuite, l'empêcha de la mettre à exécution. Les routes n'étaient pas praticables. La nouvelle de la défaite de Miïhlberg arrive à Calvin. Il ne sait que présager, dit-il. « Nuit et jour je soupire, anxieux. » Cependant son énergie reste entière. « Toutes les vaines pensées, qui tout à coup me montent à l'esprit, je les repoussse, autant que je puis, sans y réussir autant que je voudrais1. »
Ce sont des temps de plus en plus angoissants. L'empereur Charles-Quint, abusant de la victoire, impose à l'empire le fameux Intérim d'Augsbourg (mai 1548), par lequel, malgré l'apparence de quelques vaines concessions, il forçait les protestants à revenir aux rites, aux cérémonies catholiques, c'est-à-dire au catholicisme pratique, en attendant le concile, c'est-à-dire en attendant le catholicisme pur et simple 2.
Bucer, qui refusa de se soumettre à cet Intérim, fut obligé de quitter Strasbourg. Il s'exila en Angleterre. Le 26 mai 1548, Bullinger écrivait à Calvin : «J'ai vu l'avis de Mélanchthon. Dieu bon ! comme il est craintif et détraqué (pavidus et luxatus). Dieu nous enseigne à ne nous confier ni dans les princes, ni dans les docteurs 3. »
Heureusement Mélanchthon n'eut pas à accepter Y Intérim d'Augsbourg. Il accepta, et même prépara un Intérim mitigé, dit Intérim de Leipzig, que Maurice de Saxe introduisit dans ses Etats. C'est cet Intérim qui souleva la violente querelle des adiaphora, c'est-à-dire des choses prétendues indifférentes, doctrine à la fois vraie dans son principe et extrêmement dangereuse par ses conséquences. Le théologien Flaccius devint l'âme de la résistance, et bientôt les Flacciens furent les défenseurs de l'ultra-luthéranisme le plus fanatique. Certes, leur violence est inexcusable. Cependant Mélanchthon, par sa trop grande timidité, par ses concessions exagérées, laissant trop vide la place occupée par Luther et abandonnant toute direction du luthéranisme, ne donnait-il pas occasion à ces désordres, à ces excès si regrettables?
Calvin se taisait. Mais interrogé très obséquieusement par un pasteur et professeur de Leipzig, Valentin Frid4, il lui répondit, le 19 juin i55o, avec netteté sur « les rites adultères5. » Du reste, le même jour, il s'expliquait dans une lettre directe à Mélanchthon, lettre qui est un cri de douleur, en même temps que d'amitié : « Le satirique disait autrefois :... l'indignation fait le poète. Il m1 arrive tout le contraire. Ma douleur, loin de me rendre éloquent, me fait presque muet. Les mots me manquent pour exprimer l'émotion de mon âme et, devant le sujet seul dont je dois parler, je reste brisé, silencieux. Crois que je préférerais gémir plutôt que parler. Votre lutte avec ceux de Magdebourg [les Flacciens] remplit de joie les adversaires.... C'est un spectacle odieux, détestable pour Dieu, pour les anges, pour toute l'Eglise. Ici, mon Philippe, même si tu n'étais en rien coupable, ta prudence, ton équité devraient trouver quelque remède pour
1. Calvin à Dryander, 18 mai. Opéra, XII, p. 525. — 2. C. Schmidt, Philipp Mélanchthon, 1861, p. 491., — 3. Opéra, XII, p. 707. — 4. Valentinus Paceus, 10 mars 1550. Optra, XIII, p. 538-540, et n. 7. — S. Ibid. P- 591-593-
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guérir le mal, pour y apporter au moins quelque allégement. Mais pardonne-moi si je ne puis te considérer comme complètement innocent Souffre, mon Philippe, que dans une libre admonition je m'acquitte du devoir d'un vrai ami. Même si j'agis envers toi un peu vivement (acrius), ne crois pas que ma bienveillance ou mon respect soient, d'une manière quelconque, diminués.... Je désire que tout ce que tu fais, sans exception, soit approuvé par moi et par les autres. Maintenant donc je t'accuse toi-même devant toi, pour ne pas être obligé d'approuver ceux qui te condamnent derrière ton dos. »
Et voici son accusation : « Autre, tu le sais, que celle de beaucoup de fidèles est ta situation. L'hésitation du chef, du porte-drapeau, est plus honteuse que la
fuite des simples soldats Toi, en cédant un peu, tu as provoqué plus de
plaintes et de gémissements que cent hommes ordinaires ne font fait par une désertion ouverte. »
On ne saurait être à la fois plus net et plus affectueux. Calvin a soin d'ajouter qu'il met hors de cause le courage de Mélanchthon. Il le connaît bien : « Ce dont tu as peur, c'est d'une rigueur inhumaine. » D'autre part, Mélanchthon ne peut se tromper sur le motif de la véhémence de Calvin : « Je préférerais cent fois mourir avec toi, plutôt que te voir survivant à ta propre doctrine *. »
Nous ne pouvons que souscrire au jugement de M. Lang sur cette lettre : « Sévère et cependant doux, sérieux, mais sans rien de blessant, Calvin a tenu très délicatement le juste milieu. Sa lettre est un modèle, pleine d'affection et d'avertissements d'autant plus impressionnants2. »
Le bruit courut à Genève que Mélanchthon, dans un moment d'impatience, avait déchiré la lettre de son ami. C'était fort invraisemblable et probablement faux. En tout cas, ce qui ne fut ni déchiré, ni brisé, ce fut leur amitié 3.
Du reste, cette fois-ci, c'est Mélanchthon lui-même qui reprend la correspondance ( Ier octobre 1 5 5 2, à son « cher frère, carissime frater »). Même, il aurait écrit plus souvent, s'il avait eu des messagers. « J'ai en grande estime ton jugement, dit-il; je connais l'intégrité de ton âme, je sais que ta bienveillance est extrême. » Mais il ploie sous le fardeau de ses malheurs. Tout est dévastation4....
Calvin se hâte de répondre, et après un mot « sur la frêle santé de son petit corps (tenera corpusculi lui valeludo) », il se laisse aller à sa joie : les bruits relatifs à la lettre déchirée sont donc faux ! Leur union reste « intacte » et « sainte » et « inviolable. » C'est Dieu qui 0 a sacré » leur amitié, cette amitié qui ne pourrait être violée sans un grand préjudice pour l'Eglise.... « Et, pour laisser de côté les autres raisons, juge toi-même combien il me serait amer d'être
1. Opéra, XIII, p. 593-595. — 2. Lang, article cité, p. 81. — •'!. Après comme avant, Mélanchthon saisit toutes les occasions de faire l'éloge de Calvin, « non seulement en particulier, mais en public. » Il parle souvent de lui dans ses leçons et le recommande aux étudiants. C'est ce qu'écrit Paceus, en 1550 (Opéra, XIII, p. 650) et, en 1555, il répète: «Tu sais combien il t'aime: ces jours-ci encore, il m'a parlé de toi aussi honorablement, aussi amicalement que possible. » lbid., XV, p. 620. — 4. lbui., XIV, p. 368, 369.
CALVIN ET MÉLANCHTHON
séparé de l'homme que j'aime et révère d'une façon unique.... Certainement, c'est un sujet d'étonnement (stupor) admirable et prodigieux, que cet accord sacré entre nous [protestants] puisse si facilement être méprisé, cet accord par lequel il conviendrait de rappeler, dans ce monde, les anges du ciel. »
Puis il lui raconte ses ennuis à propos de Bolsec. Le malheureux hérétique opposait Mélanchthon à Calvin. Mais « dans toute cette discussion, ajoute celuici, pas un mot n'a été dit qui fût pour toi moins honorable qu'il ne convînt, ou qui fût au détriment de notre union (quod tibi fidem detraheret). » Mais ce n'est pas tout. Calvin n'est pas satisfait de veiller sur le présent; l'avenir le préoccupe. « Il ne peut se faire qu'en silence cette pensée ne me tourmente véhémentement. Après notre mort, nous laissons aux méchants une occasion de troubler l'Eglise tant qu'ils le voudront. Ils opposeront les opinions diverses de ceux qui auraient dû dire la même chose d'une seule bouche. » Aussi est-il inquiet de cette différence [repugnantia) qui se manifeste trop clairement dans leur manière d'enseigner. S'il ne s'agissait que d'une question d'autorité, « il serait bien plus juste, dit Calvin, que je me soumisse à ton opinion, au lieu de te faire descendre à la mienne. » Mais il s'agit de la pure vérité de Dieu. Or Mélanchthon lui paraît, à propos du libre arbitre, discuter « trop philosophiquement, » vouloir trop s'accommoder « au sens commun. » Comment un homme « aussi perspicace et sage, et versé clans l'Ecriture, » ne distingue-t-il pas entre les promesses, qui sont universelles, et l'élection, qui est particulière?... « La chose est simple; personne de bon sens ne croira que Mélanchthon enseigne le contraire par conviction (animi sensu). » Evidemment, Mélanchthon se contredit lui-même. Et c'est pour Calvin un souci (cura), une douleur (dolor). Il lui semble que, s'il pouvait avoir un entretien avec lui, tout s'arrangerait; « car il connaît assez sa candeur, son ingénuité éprouvée, sa modération. Quant à sa piété, les anges et le monde entier l'attestent. » Aussi, rien ne le satisferait plus que d'accourir vers Mélanchthon. « Que si ce que tu crains arrive1, ajoute-t-il, dans mes malheurs et clans mes deuils, ce ne me serait pas une légère consolation que de te voir et de t'embrasser, » avant de partir de ce monde.
Est-il possible d'être plus pressant, plus affectueux? Et, tout à coup, reparaissent la force, la grandeur d'âme calviniennes. A Genève, il n'y a pas la paix, dont rêve Mélanchthon. La guerre est partout. Mais « comme rien n'est plus heureux que de combattre (nihil beatius quant militare) sous l'étendard du Christ, ces désagréments ne doivent pas t'empêcher de venir nous voir 2. »
Cette belle lettre eut du malheur. Calvin l'avait envoyée à leur ami commun François Dryander, à Strasbourg, pour que celui-ci la fit parvenir au Réformateur allemand. Mais, le 3o décembre 1 552, la peste, qui régnait dans la ville,
1. Mélanchthon avait dit que, s'il devait quitter sa patrie, il viendrait voir Calvin [colloqui tecum decrevî). Opéra, XIV, p. 368. — 2. Ibid., p. 415-418.
EN ALLEMAGNE
emporta Dryander1. Deux ans plus tard, l'ami de Calvin et de Knox, l'Ecossais' Whitingham, passant à Strasbourg2, trouva les papiers de Dryander, expédia la lettre à Mélanchthon, avec une nouvelle lettre de Calvin (celle-ci perdue).
Mélanchthon se tait. — Le 27 août 1 554, Calvin reprend la plume. Il est affligé (doleo), très étonné {val de miror). Il ne peut croire cependant à quelque répugnance ou à quelque mépris; « il ne doute pas de son amour [de Mélanchthon], qui a toujours été immodéré,» et il écrit de nouveau «pour voir s'il ne pourra obtenir une réponse \ »
Car ce silence est préjudiciable désormais à l'Eglise. En effet, on oppose de plus en plus Mélanchthon à Calvin. C'est ce qu'a fait Bolsec; c'est ce que fait Socin4; c'est ce que fait Trolliet. Celui-ci dans des documents publics, soumis au Conseil de Genève, disait avec une persistance vraiment narquoise : « Je m'arreste seulement au dire du Sr Mélanthon... auquel je m'arreste entièrement, » et, après avoir cité quatre grandes pages des Zoa, traduction publiée par Calvin : «A toute ceste précédente doctrine de Mélancton je me arreste5. » Cette fois-ci Calvin fut obligé de s'expliquer officiellement aussi 6. Mais, vraiment, n'avait-il fait traduire les Loci en français que pour donner des armes à ses adversaires les plus acharnés ?
Calvin s'adresse donc à Mélanchthon pour que celui-ci s'explique lui-même. Calvin, en effet, est si persuadé de l'exactitude scripturaire de ses doctrines qu'il ne peut pas comprendre comment un homme savant et pieux n'est pas de son avis. Certainement, dit-il, Mélanchthon « dissimule son opinion plus qu'il ne diffère » de sentiment avec lui. Il serait « absurde » de supposer que cette doctrine de la prédestination est réellement repoussée par un théologien. Il acceptera du reste volontiers le moyen qui plaira à Mélanchthon pour chercher la conciliation. — Mais surtout, pour le moment, voici la guerre sacramentaire {bellum sacra-
1. Opéra, XIV, p. 368, et n. i, 435, n. 11. — 2. 11 mars 1554. Whitingham à Calvin. Ibid., XV, p. 77. — 3. Ibid., p. 215, 216. — 4. Ibid., XIV, p. 229. — C'est à propos de cette lettre (Hic Polomts a Le/io accepit lifteras...) que Mélanchthon écrit à son ami Camerarius (ier février 1552), Melantlionis Opéra, VII, p. 930: « Vois les fureurs du siècle: les combats des Allobroges [des Genevois], relatifs à la nécessité stoïque, sont si grands qu'on a mis en prison quelqu'un, qui n'est pas d'accord avec Zénon. Lelius raconte qu'il a écrit à un coryphée [Calvin] de ne pas combattre si violemment. Les Zurichois sont plus doux. » — S. Opéra, XIV, p. 373, 374, 377. — 6. « Je confesse, répondit Calvin,... que la façon d'enseigner que tient Mélancthon est diverse de la mienne.... C'est que Mélancthon estant homme craintif, pour ne point donner occasion à gens curieux de trop s'enquérir des secretz de Dieu, s'est voulu par trop accomoder au sens commun des hommes, et par ce moyen a plus parlé en philosophe qu'en théologien.... [Calvin dit, en public, ce qu'il a dit en particulier, écrivant à Mélanchthon lui-même.] Il appelle son opinion moyenne : qui vault aultant, comme s'il confessoit qu'il nage entre deux eaux.... Je ne m'amuse point à réprouver les propositions amenées par partie adverse, où Mélanchthon ne satisfaict à nulles gens sçavans, pource qu'il fleschit d'une prudence trop humaine, n'osant point dire ce qu'il congnoist estre vray, pource qu'il craint que tous ne fussent point capables de l'ouyr.... Au demeurant, magnificques seigneurs, celluy qui nous veult mettre en combat Mélancthon et moy, faict grand tord à l'un et à l'aultre, et en général à toute l'Eglise de Dieu. J'honore Mélancthon tant pour le sçavoir excellent qui est en luy, que pour ses vertuz, et surtout qu'il a fidellement travaillé à soustenir l'Evangile. Si je trouve à redire en luy, je ne luy dissimule pas, comme il me donne bien liberté de ce faire. De son costé, il y a des tesmoings tant et plus qui sçavent combien il m'ayme. » (Ibid., p. 382.)
CALVIN ET MÉLANCHTHON
mentarium) qui est de nouveau allumée. Son silence {tua taciturnitas) favorise les adversaires. « S'il voulait professer librement ce qu'il sent, » cela calmerait un peu leur intempérance. Sans doute, ce silence a des excuses : le travail, l'inquiétude, les difficultés.... Cependant « l'ambiguïté dans laquelle il se renferme trop timidement » trouble beaucoup de consciences1. — En même temps, Calvin envoie son volume relatif à Servet 2.
Cette fois-ci le messager, qui avait porté la lettre, rapporta la réponse, très importante, au sujet de Servet. Mélanchthon approuve tout ce qui a été fait et dit: « ... Carissime frater,... tu as excellement réfuté les horribles blasphèmes de Servet et je rends grâce au fils de Dieu.... A toi aussi, l'Eglise doit et devra éternellement reconnaissance. J'accède complètement à ton sentiment. J'affirme même que vos magistrats ont justement agi en mettant à mort, après un jugement régulier, ce blasphémateur 3. »
Mais, ajoute-t-il avec sa timidité habituelle, quant à entrer en lutte contre les hérésies sur la Cène, « il sait trop qu'on ne cherche qu'une occasion de l'opprimer. » Ce qu'il aimerait, ce serait de causer avec son ami. Et « il ne désespère pas d'avoir cette conversation, avant que son âme quitte cette prison mortelle. Car, bien qu'à cause de sa vieillesse, il ne soit pas loin du terme de sa course, il attend cependant à chaque instant un nouvel exil 4. »
Naturellement, Calvin n'est pas satisfait : « Tout ce qui vient de toi m'est cher. » Il le voit avec bonheur : « l'amour dont tu m'as entouré dès le début, reste fixé dans ton âme. » Et il n'est pas insensible, certes, à l'approbation dans l'affaire Servet. Cependant, dit-il, « cette trop grande lenteur me déplaît5. » — Il s'en ouvre à ses amis : « Philippe me fait beaucoup de peine, » écrit-il à Pierre Martyr11. Et à Sleidan, le même jour : « Philippe combat ouvertement la saine doctrine; ou bien, pour ne pas exciter certaines haines, il cache son sentiment avec ruse, au moins avec peu d'ingénuité (astute, saltem parum ingénue). Le Seigneur le fortifie par un esprit plus courageux, pour que la postérité n'éprouve pas un grand dommage de sa timidité 1 . » — « Il faut se hâter de presser Philippe, ajoute-t-il à Bullinger (23 novembre 1 5 54) s. » Et à Farel enfin: « En m'écrivant à moi, il n'ose dire ouvertement ce qu'il pense.... Il a recours à de froides niaiseries {nœnias), et ne touche pas d'un mot le sujet. Plût au ciel qu'il
1. Opéra, XV, p. 215, 216. — 2. Servet ayant blâmé Mélanchthon de colorer « les faussetez sous une belle rhétorique et affetée, » Calvin avait pris la défense de son ami en ces termes : « C'est bien à propos que Mélancthon appete un langage bien orné, veu qu'on sait que de propos délibéré il fuit le plus qu'il peut toute parure d'éloquence!... Toutes gens de bon jugement savent qu'il ne tient qu'à Mélancthon, qu'il n'ait une éloquence beaucoup plus haute et reluisante qu'il n'a : car il se contente d'avoir une simple pureté de la langue latine. Et combien qu'il s'estudie à parler droitement et clairement, si est-ce qu'il se restraint le plus qu'il peut pour n'avoir nulle monstre de grande faconde, en sorte que ceux qui appetent le beau parler, se plaignent qu'il leur semble trop sec, et comme sans vigueur.... Mélancthon a de nature la dextérité de bien parler. » Opéra, VIII, p. 559, 560. Defensio orthodoxae fidei. Traduction de 1554, p. 182. — 3. Affirmo etiam vestros magistratus juste fecisse, quod hominem blasphemum, re ordine judicata, interfecerunt. — i. 14 octobre 1554. Ibid., XV, p. 268, 269. — 5. 5 mars 1555. lbid., XV, p. 488, 489. — 6. 27 août 1554. Ibid., p. 220. — 7. Ibid., p. 421. — 8. Ibid. , p. 318.
EN ALLEMAGNE
vînt plus près! Dans une conversation de trois heures, j'obtiendrai plus que par cent lettres *. »
Et néanmoins, Calvin persévère. «Tu sais cependant, lui écrit-il directement, que notre devoir ne dépend pas de l'espoir du succès. Même quand tout est désespéré, il faut faire ce que Dieu exige.... Que deviendront les serviteurs de Christ, si, méprisant l'envie, ne tenant compte des bruits sinistres, laissant de côté toute crainte de danger, ils ne renversent, par leur constance victorieuse, tous les obstacles accumulés par Satan 2 ? »
Et voici qu'enfin à cette flamme le courage de Mélanchthon se réchauffe. Il s'enhardit. Le 12 mai i555, par un billet, il annonce à Calvin que deux adversaires, deux Flacciens, préparent contre lui un ouvrage. « S'il paraît, ajoute-t-il, j'ai résolu de répondre simplement et sans ambiguïté. J'estime que je dois ce travail à Dieu et à l'Eglise. Dans ma vieillesse, je ne crains ni l'exil, ni les dangers3. »
Calvin touchait-il au but désiré? Il soutient, il excite admirablement ces intentions plus généreuses4. Le feu, vraiment sacré, le brûle: « Quoi, s'écrie-t-il, est-ce que la troupe sainte des anges, qui nous excitent par leur faveur, et qui, par leur exemple, nous montrent la route du courage, nous permettra d'être paresseux et de mouvoir nos pieds avec hésitation? Quoi! tout le chœur des saints Pères ne nous exciterait d'aucun aiguillon? Et l'Eglise de Dieu qui est agitée dans le monde — Voilà mon théâtre! et content de son approbation, quand tout le monde me sifflerait, mon âme ne faiblirait pas5. »
En vérité, « quel don possédait cet homme pour exhorter et entraîner les âmes? dit M. Lang. Encore aujourd'hui, la simple lecture de cette lettre nous communique quelque chose de son esprit plein de joie dans le combat G. »
En vain, Bullinger fait toutes ses réserves et ne peut se persuader que Mélanchthon défende leur opinion ouvertement, par quelque écrit : « C'est un vieillard, et il désire, si possible, aller en paix à Dieu7. » Calvin veut avoir plus de confiance en son ami : Mélanchthon a dit que c'était son devoir d'écrire ; il ne parlerait pas ainsi s'il n'avait « réconforté » son âme8!...
Mélanchthon se tut !
La patience de Calvin prend des proportions étonnantes. L'idée d'un nouveau Colloque ayant été émise, avec son optimisme imperturbable, Calvin, malgré Bullinger9, s'en empare avec enthousiasme; et, se trou-
1. 27 novembre 1554. Opéra, XV, p. 321. — A peu près à ce moment, Calvin écrit à Garnier, à Strasbourg : « Quoique Mélanchthon cache timidement sa pensée, il est complètement avec nous {prorsus /amen noster est). » Lettre de Garnier à Bullinger, 10 décembre 1554- Ibid., p. 337. — 2. 5 mars 1555. Ibid., p. 488, 489. — 3. Ibid., p. 616. Le 20 août 1555, il confirme à Bullinger son opinion sur Servet, et son intention de se défendre. Ibid., p. 734, 735. — 4. Il profite du fils de Bullinger, qui va loger chez Mélanchthon. Voir lettre de Bullinger à Mélanchthon du 22 août 1555. Ibid., p. 736. — 5. 23 août 1555. Ibid., p. 737, 738. — 6. Lang, article cité de la Reformirtc Kirchen-Zeitung, p. 84. — 7. 28 septembre 1555. Opéra, XV, p. 800. — 8. Octobre 1555. Ibid., p. 835. — 9. « Tu l'éprouveras : même Fhilippe ne fera pas en cette affaire ce que tu espères. » 29 avril 1556. Ibid., XVI, p. 123.
CALVIN ET MÉLANCHTHON
vant à Francfort, où il s'est rendu pour apaiser certaines divisions, il écrit de nouveau à Mélanchthon (17 septembre 1 556), « bien qu'il n'ait pas, dit-il, le temps de respirer, » et bien que le silence de Mélanchthon « lui montre que ses lettres, à lui, ne sont pas tant désirées. » « Cependant, ajoute-t-il, je suis si persuadé non seulement de ton équité, mais de ton amour pur et sincère à mon égard, que je ne doute pas de t'être agréable en faisant ici mon devoir. » Il le presse de travailler à la réunion du Colloque. « Dès que tu feras un signe, tous ceux qui ont à cœur la tranquillité de l'Eglise se réuniront.... Je t'en prie, je t'en supplie, renseigne-moi le plus tôt possible *. »
Mélanchthon continue à se taire. Ici nous trouvons dans la correspondance de Calvin un mouvement d'impatience. L'Eglise de Wesel, menacée par les ultraluthériens, s'était adressée à Mélanchthon pour avoir son avis. Calvin écrit et encourage le pasteur de cette Eglise (21 décembre 1 556) : «Mélanchthon ne désavouera pas ta doctrine sur la Cène,... S'il le faisait, il aurait affaire à un ennemi plus vif (acriori cum hoste) 2. » Heureusement que Mélanchthon envoya l'avis attendu.
Cependant, le danger croissait pour Calvin. Ses ennemis le pressaient de plus en plus. Alors, lançant sa troisième3 réponse à Westphal, et désespérant de faire parler Mélanchthon, Calvin se décida à parler à sa place. Il proclama leur accord et mit au défi qu'on le démentît. « Si l'on me prouve que j'ai abusé du nom de Philippe, je ne récuse aucune marque d'infamie.... Ce que j'ai dit et ce que je suis prêt à confirmer cent fois, c'est que Philippe ne peut pas plus être séparé de
moi que de ses propres entrailles Quand, il y a dix-sept ans, nous avons parlé
de cette doctrine, dès l'abord je n'ai pas eu une syllabe à changer 4. » En même temps, il se hâtait de prévenir Mélanchthon pour lui expliquer son audacieux procédé. Il y a trois ans que Mélanchthon ne lui répond pas. Ses lettres lui seraient-elles désagréables? Répudierait-il ses écrits? Heureusement qu'un tiers a pu, à propos, le rassurer : Mélanchthon a toujours pour lui les mêmes sentiments. Il lui eût été difficile de croire autre chose. Avec une nouvelle confiance, il prend donc la plume. « En effet, celui qui est une fois traîné dans l'arène ne peut sitôt retirer son pied; et il serait absurde de traiter ces bêtes farouches {bestias truculeiitas) d'une façon humaine; il pardonnera donc l'emportement qu'il n'a pu retenir. » Il n'a pas hésité à se servir de son témoignage.... Le seul espoir, c'est le Colloque. Qu'on le convoque où que ce soit.... Si les princes ne veulent pas venir, que quelques amis seulement se réunissent. « Si tu me comptes parmi eux, quelle que soit la nécessité qui me presse, c'est mon premier vœu : avant que le Seigneur ne nous recueille dans son céleste héritage, et pour que je m'avance avec plus d'entrain vers la mort, que je jouisse, une fois au moins encore, de ton agréable présence (jucundissimo tuo conspectu) sur cette terre, et
1. Opéra, XVI, p. 2S1, 282. — '1. Ibid., p. 342. — :i. Voir une allusion, clans la deuxième réponse, à l'auteur de la confession montrée à Ratisbonne. Ibid., IX, p. 91. — i. Ibid., p. 149. — Ultiuia admonitio Joanius Calvini ad Joachimum Westphalum, 1557.
EN ALLEMAGNE
que je sente quelque allégement aux maux que nous ne pouvons guérir, en les déplorant avec toi1. »
Aucune timidité de son ami ne décourage cet infatigable lutteur. Aucune résistance, même des Zurichois, ne l'arrête. On dirait que sa certitude intime triomphe de tout. Qu'il soit seulement permis de parler, de s'expliquer. Le Colloque! il va se réunir à Worms. Calvin voudrait y aller. Mais sa démarche serait mal interprétée: il y envoie Farel, Bèze2. Trois fois, en six mois (c'est lui qui en fait la remarque à Farel), il écrit à Mélanchthon 3. Et, malgré tout, c'est le pessimisme de Bullinger qui semble avoir eu raison : « Je suis inquiet en voyant que tu mets tout ton espoir en Philippe.... Sans doute, Philippe est un homme bon, mais c'est un homme, et méticuleux'' »
Le Colloque tint sa première séance le 1 1 septembre dans l'hôtel de ville 5. Parmi les protestants étaient les « grossiers (crassi) » ultra-luthériens, les théologiens de cette « Afrique, « comme disait Bullinger, qu'est la Saxe0. — Non seulement les plus passionnés luthériens prononcèrent la condamnation de Zwingle et de tous les autres 7, mais Mélanchthon et les théologiens les plus modérés, après avoir refusé, finirent par consentir à condamner nominativement Zwingle (ce que n'avait encore voulu faire aucune des nombreuses assemblées jusque-là convoquées 8). C'était, en l'espèce, la condamnation des Suisses, et Calvin ne peut s'empêcher de déclarer que par ce dernier acte Mélanchthon « avait corrompu toute la gloire qu'il avait acquise 9. » Et encore : « L'issue malheureuse du Colloque de W.orms me trouble moins que ne m'est odieuse et pénible la douceur (lenitas) de Philippe. Je n'avais pas oublié combien il avait toujours été flexible et mou ; et je savais que maintenant aussi il était trop timide, trop lent; mais sa chute a été plus profonde que je ne soupçonnais10.»
Et malgré tout, Calvin espère. Après l'échec du Colloque, il espère dans le succès d'un autre Colloque. Il trouve que, si on avait soutenu Mélanchthon, il aurait été plus ferme. Il fallait y aller. « Parce que grâce à votre silence et à votre hostile (obliqua) refus, tout espoir de pacification est ôté, Philippe et ceux qui nous étaient favorables, étant pusillanimes, céderont plus facilement à l'obstination des autres11. » Et quant à un futur Colloque, en vain on lui objecte qu'on aura affaire avec des hommes ayant des opinions déjà toutes faites. Il répond : « Je suis plus excité à désirer un Colloque, où une libre discussion leur enseignera à agir plus modestement 12. »
1. 3 août 1557. Opéra, XVI, p. 556-558. — 2. « Pas besoin de dire combien il importe de converser avec Philippe. » 13 septembre 1557. Ibid., p. 621. — 3. 14 septembre 1557. Ibid., p. 622. — 4. 10 septembre 1557. Ibid., p. 616. — 5. Real Encyclopédie, XVII, p. 322. Opéra, XVI, p. 640, n. 2. — 6. 9 avril 1557, Ibid., p. 445, et 16 mai, Ibid., p. 483. Voir lettre de P. Martyr à Calvin, 8 août 1557- Ibid., p. 443, et Conr. Hubert à Calvin, 25 avril 1557. Ibid., p. 459, et n. 10. — 7. Ibid., p. 682. — 8. Bullinger à Calvin, 12 janvier 1558. Ibid., XVII, p. 16. — 0. A Hotman, 10 janvier 1558. Ibid., p. 15. — 10. 23 février 1558. Ibid., p. 61. — 11, 22 mai 1558. Ibid., p. 173. — 12. 23 février 1558. Ibid., p. 61. — Nous reproduisons ici le jugement porté par Ambr. Blaurer sur Mélanchthon : « Je m'étais promis de meilleures choses de lui, et je m'étonne beaucoup que ce grand homme n'ait pas un esprit également grand et que partout où il faut se décider, il retombe dans son ancienne faiblesse (imbecillitatem). Que le Seigneur lui communique une âme haute,
CALVIN ET MÉLANCHTHON 55g
On comprend l'activité de Calvin quand on constate cette confiance en la puissance de la vérité. Un prodige explique l'autre. Il resta doux envers Mélanchthon jusqu'à la fin.
A son retour de Worms, Hubert Languet, qui accompagnait Mélanchthon, fit appel à la pitié de Calvin. « Philippe est tellement brisé par le poids des ans, des travaux, des calomnies, des impostures, qu'il ne lui reste plus rien de sa gaieté habituelle. 11 est revenu de Worms avec une santé si faible, si incertaine, qu'il y a peu d'espoir qu'il survive longtemps. Tu ne ferais pas mal si tu le consolais et le fortifiais par tes lettres '. »
Calvin allait répondre, quand un nouvel incident se produisit, qui aurait pu le séparer de Mélanchthon plus profondément encore que la chute de celui-ci à Worms. Le même Hubert Languet avait obtenu de Mélanchthon une sorte d'approbation générale, élogieuse et affectueuse, pour Sébastien Castellion'2. Or ce Castellion était devenu une sorte de bête noire pour Calvin. Hotman transmit à celui-ci la lettre de Mélanchthon, le 11 avril i558;!. Calvin eut un accès de colère. Seulement, au lieu de la tourner contre Mélanchthon, il la tourna contre H. Languet, duquel il se plaignit auprès de celui qui le lui avait fait connaître, Du Quesnoy 4. Dans cette lettre, écrite évidemment ab iralo^ il appelle Languet « scélératement perfide. » On a circonvenu Mélanchthon : il y a eu ruse et caresses; c'est par là qu'on l'a amené « à ces honteuses louanges dont il flatte ce chien. » — ■ Baudoin, ce qui n'était pas fait certes pour calmer Calvin, est mêlé à tout cela. Mais Mélanchthon reste en dehors : « D'une plus grande haine, dit-il, d'un plus grand supplice est digne cet imposteur Languet, qui cause... une telle honte à cet homme excellent, dont le nom mérite d'être conservé intact de toute souillure et de toute tache 5.
Et après s'être dégonflé le cœur, il revient, calme et doux, à son vieil ami malade. Il est pressé, lui dit-il encore une fois, « de déposer clans son sein les douleurs qui l'oppressent. » Ces douleurs sont diverses et nombreuses. Pour
héroïque, digne de Lui ; car son autorité dans l'œuvre de la pacification serait aussi précieuse que celle de personne peut-être. Et certainement, quoiqu'il dissimule, il ne peut se renier lui-même. [Ce témoignage est confirmé par celui de Cnipius, à Calvin, 2 avril 1558, de Francfort. Parlant « seul à seul » avec lui des idées de Calvin sur la Cène, Mélanchthon lui déclara que c'étaient des idées « tout à fait chrétiennes. » Ibid., p. 121.] Il a écrit beaucoup de choses à beaucoup d'hommes, très modestement, montrant clairement qu'il est très éloigné de l'avis de ceux qui pensent et parlent avec superstition de la Cène de Christ, et qu'il est très mécontent de ces condamnations téméraires prononcées contre les nôtres par certains Saxons, et de leurs funestes préjugés. Veuille une fois le Seigneur Jésus-Christ, du haut du ciel, revêtir cet organe choisi par lui de la force inexpugnable de son esprit, afin qu'il expose au danger ses intérêts, sa vie, tout, plutôt que d'abandonner, avec une telle honte pour lui, avec un préjudice indicible pour l'Eglise de Christ, le patronage de la vérité qu'il a une fois acceptée. » (A Calvin, 14 mars 1558. Ibid., p. 165, 166.)
I. 15 mars 1558. Opéra, XVII, p. 92. — 2. 1" novembre 1557. Melanthonis Opéra, IX, p. 359. — 3. Opéra, XVII, p. 133. — 4. Eustache Du Ouesnoy (Quercetanus), né en Flandre, docteur en médecine, puis protestant et professeur de philosophie à Lausanne. — 3. 21 juin 1558. Opéra, XVII, p. 218, 219.
EN ALLEMAGNE
consoler Mélanchthon malade, Calvin entre dans les détails les plus précis sur sa propre maladie, sur cette fièvre qui, depuis des mois, le tourmente de souffrances « très aiguës. » Il parle de son ventre si durci, ut nihil nisi clystere extortum egerat, des breuvages où Ton mêle de la scolopendre et de l'absinthe {absynthio pontico), des vins de Bourgogne, de malvoisie et de muscat qu'on veut lui faire prendre. Et comme l'issue de cette maladie est incertaine, il se tient ceint à chaque instant, pour s'offrir tout prêt au moindre signe que Dieu lui fera {singulis momentis accinctus, ad quoslibet Dei nutus excipieiidos pvœsto me offeram). Pour consoler Mélanchthon de ses douleurs politiques, Calvin lui décrit la situation de Genève, aussi dangereuse que celle de Wittenberg. Enfin, pour consoler Mélanchthon attaqué, déchiré par d'anciens disciples, Calvin lui décrit les attaques furieuses dont il est l'objet. Toujours franc, il lui dit encore une fois que ceux qui lui portent l'affection qu'il mérite, aimeraient voir briller plus clairement le feu de son zèle, au lieu seulement d'en percevoir quelques étincelles. « Mais, ajoute-t-il aussitôt, quoi qu'il arrive, cultivons sincèrement cet amour fraternel qui nous unit. Aucune hostilité de Satan ne rompra ces liens. » Il fait ensuite une allusion à l'intervention de Languet, qui lui a causé de la peine. « Mais, ajoute-t-il aussitôt, aucune offense n'éloignera mon esprit de ce respect, de cette sainte amitié avec laquelle je t'ai embrassé. Adieu, très brillante lumière de l'Eglise et docteur excellent1. »
Telle fut la dernière lettre de Calvin à Mélanchthon. Celui-ci mourut le 19 avril i56o 2. Et dans un écrit sur la sainte Cène, contre Heshusius, Calvin lui adressa ce suprême adieu, en i56i : « O Philippe Mélanchthon! Je t'appelle, toi qui vis auprès de Dieu avec Christ, toi qui nous attends jusqu'à ce que nous soyons retirés avec toi dans ce repos bienheureux. Cent fois tu l'as dit, lorsque, fatigué de travail et accablé d'ennuis, tu déposais familièrement ta tête sur mon sein : Plût au ciel, plût au ciel que je mourusse sur ce sein ! Et moi mille fois j'ai désiré avoir ce bonheur que nous fussions ensemble. Certainement tu aurais été plus ardent (animosior) à livrer les combats, à mépriser l'envie, et plus courageux (foriior) pour estimer comme néant les fausses accusations 3. » — C'est la dernière mention que l'ami fit de son ami : elle résume toute leur amitié.
C'est le moment de se demander avec Ph. Schaff: « En face de cette amitié plus forte que la mort, qui pourrait accuser Calvin d'avoir manqué de cœur, d'avoir ignoré les tendres affections 4? » — et de conclure avec Drelincourt : « Il ne se peut désirer des témoignages réciproques d'une plus grande amour et d'un respect plus profond 5. » Et cependant, une conclusion plus instructive, ce nous
I. 19 novembre 1558. Opéra, XVII, p. 384, 386. — 2. « Sache, écrit Schenk à Calvin, le 6 mai 1560, qu'il est mort le 14 des cal. de mai [c'est-à-dire le 18 avril; Schenk se trompe d'un jour], au chagrin, plus grand sans aucun doute, pour nous qu'on appelle zwingliens, que, chose étrange à dire, des luthériens et des confessionnalistcs (eonfessionistarum). » Opéra, XVIII, p. 78. ■ — •'!. Dilucida explicatio... ad discutiendas Heshusii nebulas. Ibid., IX, p. 460, 461. — h. Ph. Schaff, ouvrage cité, VII, p. 398. — Drelincourt. Défense de Calvin, p. 278.
CALVIN ET MÉLANCHTHON
semble, sera la reproduction, sans commentaire, de la série de jugements, collectionnés par un magistrat lyonnais, rééditeur du pamphlet de Bolsec, Chastel'.
Chastel dit : « Cet homme avait de grandes facilités intellectuelles; mais de cœur, point "1. » — ■ Pierre Leroux, le philosophe socialiste, dit : « On frémit, quand on voit Calvin et ses disciples faire de la haine le fondement même de la religion, et la prêcher comme le plus grand devoir que Dieu commande à notre faiblesse.... Or donc, au prix de quoi Calvin a-t-il mérité de donner son nom à une partie du protestantisme? C'est en n'ayant dans sa nature aucune belle tendance. Pas un fait de sa vie qui attendrisse l'âme et fasse couler une larme. Pas une sympathie qui de lui à nous rayonne et nous le fasse aimer 3. » — M. de Sacy, le catholique libéral, dit : « Calvin n'a rien de l'apôtre; c'est un sectaire intrépide, et voilà tout.... Dans Calvin, je ne vois que le type de l'hérésiarque. Tout vient
de lui, tout retourne à lui , Calvin était de la race de nos Jacobins : c'était un
théologien montagnard.... Calvin, en un mot, s'était fait Dieu, sans le savoir, et n'adorait plus que lui seul 4. » — Mignet, l'historien plus libéral que Sacy, dit : « Il était chagrin, impérieux, violent, altier. Son irascibilité ne lui permettait pas de supporter les contradictions 5. » — Philarète Chasles, le critique libre-penseur, dit: «Calvin, figure glaciale, style d'acier, âme de bronze, vie froide.... Peu d'incidents, peu de fautes, seulement des crimes : austérité sans enthousiasme ; point de passion, si ce n'est celle de la domination... Sans entrailles... 6. » ■ — Louis Veuillot dit : « La soif de dominer éclatait dans ses yeux pleins de bile et dans sa voix stridente. Jamais homme ne fut mieux fait pour devenir un redoutable sectaire. Déjà couvert de mépris en vingt endroits du monde, il possédait ces raisons de haïr le genre humain qui ne manquent à aucun scélérat. Froid, orgueilleux, vindicatif, repoussant par les dehors d'une hypocrite austérité, rien en lui n'attirait l'affection, la confiance, le respect ou l'estime : tout inspirait la crainte.... Son âme n'était pleine que d'orgueil, et il semblait que dans cette âme implacable quelques-uns des autres vices de l'homme eussent tenu lieu de vertus 7. » — Enfin, Paul Albert, l'historien modéré, dit : « Partout où il résidait, sa maturité précoce, je ne sais quoi de ferme et d'arrêté, inspiraient une vénération mêlée d'une sorte d'épouvante.... Le style est comme l'homme, raide, ferme, sans abandon, sans rayonnement; c'est la dialectique qui parle. On devine la passion : elle n'apparaît pas.... Calvin est un des types les plus complets du fanatisme. Ses admirateurs veulent absolument découvrir, sous cette rigidité, un cœur sensible, tendre même et pitoyable, c'est une illusion : il était sec et dur 8. »
l. L. -François Chastel, Histoire de la vie de Calvin, réédition du pamphlet de Bolsec, avec introduction et notes, 1875. — 2. Chastel, p. v. — 3. Ibid., p. 265. (Article Calvin, dans V Encyclopédie nouvelle, t. in. p. 161.) — 4. Ibid., p. 269, 270, 271. {Journal des Débats, 3 mai 1864.) — S. Ibid., p. 268. {Mémoires de l'Académie des sciences morales et politiques, I, p. 282, 305.) — 6. Ibid., p. 273, 274. [Etudes sur le XVIe siècle en France, 1848, p. 296, 297.) — 7. Ibid., p. 293. — 8. P. Albert, La littérature française des origines à la fin du XVIe siècle, 8e édit., 1894, p. 154, 176.