Opéra, XX, p. 16, 17. — 2. Ibid., XX, p
CALVIN EN ITALIE
commise, qiTilz soient esleuz de l'Eglise, comme c'est bien raison que ceste liberté soit gardée. » Mais précisément cette « liberté » de l'élection a pour conséquence l'égalité absolue des électeurs. Nous sommes ici en pleine démocratie calviniste : « Que nul en quelque degré qui soit ou estât, ou quelque crédit qu'il ait envers vous, ou en quelque réputation que vous le teniez, n'ait honte de se submectre à l'ordre que le filz de Dieu a luy-mesme mis, et ploier le col pour recevoir son joug1. » On sait que les consistoires huguenots firent ployer le col même au futur Henri IV.
La hardiesse des directeurs de conscience est étonnante ; aussi étonnante, pour le moins, est l'humilité de leurs pénitents et pénitentes.
Renée répondit à Calvin (21 mars 1564) qu'elle s'était soumise aux exigences de Morel : « Depuis qu'il me dist qu'il ne falloit que les femmes y assistassent [au consistoire], ny que je y fusse, combien que je sçavois que la Royne de Navarre, Madame l'admirale et Madame de Roye s'y trouvoient en leurs maisons, et qu'il y en alloit de ma maison propre, toutesfois je n'ay point fait instance d'y aller.... » Et, d'une façon générale, elle conclut : « Dieu me face la grâce de m'employer à ce qu'il soit servi purement et sincèrement ainsy que vous désirez 2. »
Ce qui ne l'empêche pas de se justifier, de montrer les défauts, les vices de beaucoup de ceux qui veulent lui faire la leçon, et les tristes haines soulevées par les guerres.... Hélas! la discipline n'était que trop nécessaire. « Monsieur Calvin, s'écrie-t-elle, je suis marrie que vous ne sçavés pas comme la moitié du monde se gouverne en ce royaume, et les adulations et envies qui y régnent, et jusques à exhorter les simples famelettes dire que, de leurs mains, elles voudroient tuer et estrangler ; ce n'est point la règle que Jésus-Christ et ses apostres nous ont baillé, et je le dis avec tout le grand regret de mon cœur, pour l'affection que je porte à la religion et à ceux qui en portent le nom, dont je ne parle pas de tous, mais d'une grande partie de ceux que je y cognois 3. »
Au milieu de ces plaintes, Calvin s'efforçait de rester calme, d'être juste, blâmant même Morel, dont « la responce et refus, dit-il, sent plus son ambition et vanité mondaine que la modestie d'un homme de nostre état, dont je suis bien marry '". »
Et l'on reste étonné devant cet effrayant labeur de diriger ainsi, jour après jour, pendant des années, les choses et surtout les hommes, les princes, les pasteurs, presque d'un bout de l'Europe à l'autre.
I. Oprra, XX, p. 231-233. En même temps, Calvin envoyait à la duchesse un exemplaire de la médaille, devenue déjà raie, que Louis XII avait fait frapper, lors de ses démêlés avec le pape Jules II, médaille qui portait le fameux exergue: Perdant Babylonis nomen. Renée lui répondit: « Quant au présent et estraines que vous m'avez envoyés, je vous asseure que je l'ay veu et receu volontiers, et n'en avois jamais veu de pareil, et ay loué Dieu que le feu Roy mon père eust prins telle devise. Si Dieu ne luy en a accordé la grâce de l'exécuter, peut-estre réserve-[tj-il quelqu'un de ses descendans, tenant son lieu, pour l'accomplir. Opéra, XX, p. 269. — i. Ibid., XX, p. 268, 269. — :s. Ibid., XX, p. 272. — 4. Ibid., XX, p. 248.
CALVIN, DIRECTEUR DE CONSCIENCE DE RENEE
Mais déjà, un événement tragique s'était passé, qui avait rendu la situation de la duchesse singulièrement difficile. Son gendre, le duc de Guise, assassiné le 18 février, était mort le 24 février 1 563.
A cette époque de violentes passions, les protestants ne surent pas faire taire leurs trop justes ressentiments *. Beaucoup se réjouirent publiquement de la disparition d'un de leurs plus terribles bourreaux, et ils en voulurent à la duchesse de son affection pour le mari de sa fille. Difficile pour Renée, la situation n'était pas moins délicate pour son directeur de conscience, Calvin.
Dans une lettre (perdue) il avait posé en principe que, comme David, il faut « haïr les ennemis de Dieu. » La duchesse avait estimé que l'exemple était bon seulement pour « ce temps-là, » quand on était « soubz la loy de rigueur. » Calvin réplique « que ceste glose seroit pour renverser toute l'Escriture, et pourtant ~en conséquence] il la fault fuir comme une peste mortelle. »
C'est le XVIe siècle avec toute sa dureté, pensons-nous tout de suite. Sans doute. Suspendons cependant un moment notre jugement définitif. Ce David, continue Calvin, n'est-ce pas le même qui a pleuré sur ceux qui machinaient sa mort, qui a mené deuil pour eux, qui a rendu le bien pour le mal ? Donc « en disant qu'il a heu en haine mortelle les réprouvez, il n'y a doubte qu'il ne se glorifie d'un zèle droict et pur et bien reiglé, auquel il y a trois choses requises : c'est que nous n'ayons point esgard à nous, ny à nostre particulier ; et puis que nous ayons prudence et discrétion pour ne point juger à la volée ; finalement que nous tenions bonne mesure sans oultrepasser les bornes de nostre vocation 2. »
Du reste, à l'appui de David, Calvin invoque saint Jean, l'apôtre de l'amour: « Mesme sainct Jehan, duquel vous n'avez retenu que le mot de charité, monstre bien que nous ne debvons pas, soubz ombre de l'amour des hommes, nous refroidir quant au debvoir que nous avons à l'honneur de Dieu et la conservation de son Eglise. C'est quand il nous défend mesme de saluer ceus qui nous destournent, en tant qu'en eus sera, de la pure doctrine. »
Nous pénétrons ici le secret de ces âmes passionnées, rudes et sublimes. L'idéal chrétien consiste à tenir la balance égale entre la charité vis-à-vis des personnes et la haine vis-à-vis des erreurs et des fautes, entre ce que nous devons aux hommes et ce que nous devons à Dieu. Les héros du XVIe siècle n'ont pas toujours réalisé cet idéal, avec leur grande préoccupation de ne pas sacrifier leurs devoirs envers Dieu. Est-ce que aujourd'hui nous réussissons mieux, avec notre unique préoccupation de ne pas sacrifier nos devoirs envers l'homme ?
Du reste, est-il exact que cette préoccupation humanitaire ait complètement
1. Au sujet de la prétendue participation de Coligny au meurtre du duc de Guise, voir le baron de Ruble, L'assassinat de François de Lorraine, duc de Guise, 18 février ijôj, 1897, et Revue historique, LXX, 1899, p- 361. 362. — 2. Opéra, XX, p. 245.
JEAN CALVIN n 1 1
CALVIN EN ITALIE
manqué à nos pères? Tout de suite après le principe, Calvin aborde le fait. Loyalement il reconnaît qu' « une bonne cause a esté fort mal menée. » Et il ajoute cette déclaration notable : « Et de moy, combien que j'aye tousjours prié Dieu de luy fère mercy, si est-ce que j'ay souvent désiré que Dieu mît la main sur luy pour en délivrer son Eglise, s'il ne le vouloit convertir. Tant y a que je puis protester qu'il n'a tenu qu'à moy que, devant la guerre, gens de faict et d'exécution ne se soyent efforcez de l'exterminer du monde, lesquels ont esté retenus par ma seule exhortation. » A une époque où le tyrannicide était reconnu, proclamé par tant d'auteurs, le mérite de Calvin est réel. Il va plus loin. Il n'a pas voulu qu'on assassinât le duc de Guise; même maintenant, il se refuse à le damner: « Cependant de le damner, c'est aller trop avant, sinon qu'on eust certaine marque et infallible de sa réprobation. En quoy il se fault bien garder de présomption et témérité. Car il n'y a qu'un Juge devant le siège duquel nous avons tous à rendre compte. » Et voilà, dans le chrétien, l'homme qui reprend ses droits, qui les reprend de plus en plus: « Pour conclurre ce propos par charité... le remède est de haïr le mal, sans nous attacher aux personnes, mais laisser chacun devant son juge '. »
Il continue encore. Pas de violence ! La duchesse a bien fait de ne pas consentir à laisser voler et piller les boutiques des papistes. Les déclarations de Calvin à la main, nous avons le droit de flétrir les brigandages, les ravages dits religieux. « Je n'ay garde de l'approuver, quiconque l'ayt faict. Mais je loue vostre vertu et magnanimité de n'avoir voulu acquiescer à une requeste tant injuste 2. »
Et finalement le terrible Réformateur se trouve d'accord avec la douce princesse : « Quoy qu'il en soyt, dit-il, nous accordons ensemble que, pour estre recognuz enfans de Dieu, il nous convient conformer à son exemple, taschant de bien fère à ceus qui n'en sont pas dignes, comme il faict luyre son soleil sur les maulvais et sur les bons. Ainsi haine et chrestienté sont choses incompatibles ; j'enten haine contre les personnes, et contraire à l'amour que nous leur devons, c'est de souhaiter et mesme procurer leur bien, et mettre poine, en tant qu'en nous sera, de nourrir paix et concorde avec tous3. »
1. Ici M. Guizot (Les vies de quatre grands chrétiens français, p. 210 et 214), après avoir parlé «de l'admirable mélange de sévérité religieuse et de modération intelligente » de Calvin, ajoute : < Bien peu d'hommes, à coup sûr, au XVIe siècle (je ne veux parler d'aucun autre) avaient l'esprit assez large et le cœur assez juste pour tenir un pareil langage sur la mort et le sort éternel de leur plus redoutable ennemi. Je n'hésite pas à dire que les grands évêques catholiques, qui, au XVIIe siècle, dirigeaient en France la conscience des puissants de ce monde, n'ont pas porté dans cette délicate mission plus de fermeté chrétienne, d'équité intelligente et de sagesse temporelle que n'en a déployé Calvin dans ses rapports avec la duchesse de Ferrare. » — 2. Opéra, XX, p. 247. — :!. Ibid., XX, p. 248. Les sentiments exacts de la duchesse ne sont pas moins curieux à noter que ceux de Calvin. Elle ne conteste pas le devoir de haïr les vrais ennemis de Dieu. Elle écrit : « Quand je sçaurois que le Roy mon père, et la Royne ma mère, et feu monsieur mon mary, et tous mes enfans seroient réprouvez de Dieu, je les voudrois hayr de hayne mortelle et leur désirer l'enfer, et me conformer à la volonté de Dieu entièrement, s'il luy plaisoit m'en faire la grâce. » Seulement elle ne croit pas que le duc, son gendre, soit damné. Elle ajoute: « Je sçais qu'il a persécuté, mais je ne sçay pas, ny ne croy pas, pour le vous dire librement, qu'il soit réprouvé de Dieu car il a donné signe au contraire avant que de mourir. » (Ibid., XX, p. 270.) Nous avons vu que Calvin refusait de se prononcer sur une aussi solennelle question.
CALVIN, DIRECTEUR DE CONSCIENCE DE RENÉE