TROISIÈME PARTIE
Le Colloque de Worms.
ANS la séance du 28 juillet, à l'hôtel de ville de Haguenau, le roi Ferdinand avait annoncé la convocation d'un nouveau Colloque, pour le 28 octobre, à Worms1.
Worms est aujourd'hui une ville bien ordinaire, peu intéressante. Outre le monument de la Réformation, chef-d'œuvre moderne du pieux Rietschel, la cathédrale presque seule attire l'attention. {Page 608.) Mais ce présent tout pâle, de quel passé éblouissant n'at-il pas été précédé ?
Mayence, Worms, Spire, trois villes, trois cathédrales aux pieds desquelles s'est joué le drame de la Réforme : depuis Mayence, où résidait l'archevêque Albert de Brandebourg, fermier général des indulgences, tour à tour patron de Ulrich de Hutten, de Tetzel, de Capiton, si souvent flagellé par la satire mordante, et stigmatisé par l'indignation vengeresse de Luther, — jusqu'à Spire, où les protestants reçurent leur nom, par la célèbre protestation de 1529.
Les trois cathédrales occupent dans l'histoire de l'art une place à part. Elles sont ce que l'architecture allemande a créé de plus grand, toute seule, avant de subir l'influence étrangère, c'est-à-dire française 2. Du reste, trois monuments, mais une même époque, une même idée, un même type. La nef principale est recouverte par une voûte, non plus ajoutée après coup, mais partie intégrante du plan primitif; — la coupole, puissante, s'élève au milieu du transept; — les murs extérieurs simples, unis, sont ornés seulement de toutes petites arcatures le long du toit, et de quelques plates-bandes ; — une galerie court là-haut tout autour, — et surtout des tours nombreuses, carrées ou rondes, s'élèvent, portant vers le ciel la pensée et la foi du siècle. Tout est roman, exclusivement roman, et on a cependant comme une impression de gothique. Voilà l'originalité, la beauté, l'attrait des trois cathédrales construites du commencement du XIe siècle à la fin du XIIIe.
i. Moses, p. 45. — 2. F. von Ouast, Die romanischen Dome des Mittelrheins za Mains, Speier, Worms, kritisch untersucht iti/rf historisch festgestellt, 1853.
LES TROIS COLLOQUES
La cathédrale de Mayence est la plus immense; la cathédrale de Spire est la plus splendide; la cathédrale de Worms est aujourd'hui la pius nue, la plus pauvre, comme il convient à la cathédrale de la ville qui est un souvenir. Mais quel souvenir !
Pour l'imagination et pour la foi, Worms, la ville au nom sonore, éveillera toujours un double et incomparable écho, poétique et historique. Et ce n'est pas lorsqu'il est le plus historique qu'il est le moins poétique.
C'est à Worms que se sont passées les scènes des Niebelungen. Le poète a vu les plus vieilles parties de la cathédrale. Ici parut Kriemhild, la robe ornée de pierres précieuses, le rouge des roses sur les joues. Rien d'aussi beau n'avait encore été contemplé sur la terre ; comme la pleine lune brille devant les étoiles, ainsi brillait Kriemhild devant les autres femmes. Et quelles splendeurs inouïes, quand Gunther ramena Brunehild, quand les filles d'honneur sortirent toutes leurs plus belles robes, quand, à côté d'elles, les preux chevauchèrent sur leurs destriers, aux selles magnifiques, toutes « claires d'or rouge, » les brides ornées de soie d'Arabie et de pierreries, quand, au tournoi, les lances frappèrent les boucliers, et firent au loin retentir les airs. C'est dans cette cathédrale que Kriemhild allait à la messe. C'est devant cette porte qu'eut lieu entre Kriemhild et Brunehild la célèbre dispute, source inépuisable de sombres pensées, de noires trahisons, d'épouvantables coups d'épée, de haines et de massacres. Bref, c'est ici que s'est déroulée la vieille et sublime épopée des vertus naïves et des vices sauvages, que domine la figure du héros incomparable, Siegfried. Longtemps les peuples en ont rêvé....
Et cependant, qu'est-ce que cette merveilleuse épopée légendaire, comparée à l'épopée historique, qui, des siècles plus tard, s'est déroulée de nouveau à l'ombre de la même cathédrale ?
De nouveau, quel bruit! quel tumulte! quelles passions! quelles ruines! quel héroïsme! C'est le rusé confesseur de l'empereur, Glapion, qui essaie d'empêcher l'entrée de Luther à Worms. — C'est le vieux capitaine, George de Freundsberg, qui pose la main sur l'épaule de Luther, et lui, le chevalier blanchi sur les champs de bataille, épouvanté de cette bataille nouvelle, mystérieuse, qui commence, il crie cependant au « petit moine » : Courage ! — C'est, au moment où Luther, fatigué, épuisé, quitte la lice du tournoi fantastique, dans lequel le moyen âge a lutté contre le monde moderne, je veux dire la salle de la diète, c'est le duc Eric de Brunswick qui lui envoie un grand pot d'argent plein de bière; le duc y a trempé ses lèvres, et il reçoit en échange une bénédiction dont la paix pacifiera son lit de mort. — C'est le légat papal, Aléandre, hautain ; il appelle Luther un chien; il annonce qu'on trouvera moyen de faire que les Allemands se massacrent entre eux. Et là, dans cette cathédrale, après le sacrifice de la messe, il fait signer à l'empereur l'édit qui interdit à tout le monde de loger, de nourrir, d'abreuver son ennemi, le moine détesté. Le sombre meurtrier des Niebelungen, Gunther, aurait été satisfait. Et toutes ces passions épiques se croisent, se heurtent, soulèvent les cœurs et les consciences, agitent et secouent les masses. C'est
EN ALLEMAGNE
le combat, avec tous^ses bruits et toute sa poussière, dominé par le héros à la haute stature, Luther.
Siegfried s'était baigné dans le sang du dragon, et il ne pouvait plus être
Worms. La cathédrale (p. 606)
blessé nulle part, si ce n'est à un seul endroit, d'où une feuille d'arbre, tombée par hasard, avait écarté le sang du monstre. — Luther est plus assuré encore, plus inviolable, plus invulnérable. Quelque chose de plus puissant que tous les talismans le protège, l'enveloppe : sa foi, cette triple armure, cette triple cuirasse qu'aucune épée ne peut percer. Et de ses yeux jaillit la confiance audacieuse : Je ne puis autrement ! Et toute la troupe protestante chante : « C'est un rempart que notre Dieu. »
Certes, il y a eu d'aussi grands chrétiens que Luther. Il y a eu des actes de foi et d'héroïsme, aussi sublimes, plus sublimes peut-être que celui de Worms. Mais d'aucune scène de la Réforme ne se dégage un tel flot de poésie héroïque. Je ne sais quelle fanfare chevaleresque accompagne l'affirmation enthousiaste de l'Evangile. C'est l'épopée de la foi protestante !
Le mardi, 16 avril 1D21, à 10 heures du matin, Luther, dans un char en bois (on voit à Constance un char semblable, celui qui porta Jean Huss en pareille
l. Ce plan, dressé en 1881, par le professeur Seidel de Munich, est une restauration d'après les dessins de Ilamman et les anciens actes de la ville.
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circonstance), passa sous les deux portes qui donnaient accès, à travers les deux enceintes, dans la ville. Les deux portes ont disparu, comme toutes les autres1. Le légat Aléandre déclare qu'en sautant à bas du char, le Réformateur aurait promené autour de lui ses yeux de démon et aurait dit : « Dieu sera avec moi. » Un tel propos ne suffit-il pas pour rendre authentique un tel regard ?
Il était arrivé dans la grande rue, qui coupe Worms en deux, la Kammergasse, devant le Deutscher Hof (Hôtel allemand), ou encore « Hôtel des Johannites. » Là se trouvaient déjà les conseillers de l'Electeur de Saxe et le maréchal de l'empire, de Pappenheim. — A côté était 1' « Hôtel du Cygne, » où logeait l'Electeur palatin Louis. — Les deux maisons ont été détruites, comme toutes les autres : c'est le refrain de l'historien. L' « Hôtel allemand » est aujourd'hui remplacé par un Casino. L' « Hôtel du Cygne » a laissé son nom à la maison qui lui a succédé. L'Electeur de Saxe demeurait presque vis-à-vis 2.
Une question souvent agitée est celle-ci : où eut lieu la fameuse séance de la Diète?
La tradition populaire faisait comparaître Luther dans une salle de l'Hôtel de ville. La partie antérieure, appelée Munie et plus tard Neue Minime {Page Gio), a été détruite comme tous les autres édifices. Et, en 1709, sur cet emplacement, on éleva, en souvenir, l'Eglise de la Trinité. Cette tradition trouva encore un défenseur, au moment où il fallut choisir un emplacement pour le monument de la Réformation. Mais alors, le vice-président du Comité publia une brochure qui a tranché définitivement la question. La fameuse séance eut lieu, non pas à l'Hôtel de ville, mais au palais de l'évêque. Non seulement c'est certain, mais il est impossible qu'il en ait été autrement. Nous savons, en effet, que la rue, devant la maison de Luther, était si encombrée par la foule, qu'il était impossible de passer. On fit sortir Luther par derrière, par les jardins, et on lui fit suivre un petit chemin de ronde. Il arriva ainsi au palais de l'évêque. Mais, par cette route, il était impossible d'arriver à l'Hôtel de ville 3.
L'excellent directeur du Paidus Muséum, M. le professeur D' Weckerling,
1. Après Haguenau, Worms. Il faudrait vraiment que tout Français fît, une fois dans sa vie, un pèlerinage dans le Palatinat pour y éprouver des impressions terriblement pénibles et salutaires. C'était en 1688. Worms capitule. La capitulation est violée. Les garnisaires sont établis chez l'habitant. Le 22 mai 1689, l'intendant, balbutiant d'émotion, déclare qu'il a reçu du roi, son maître, l'ordre d'anéantir la ville. Le 31 mai, le signal est donné. Tout flambe. Worms est un monceau de cendres et de ruines. Un chroniqueur, victime et narrateur de ces horreurs, apostrophe ainsi le grand roi: » Malheur à toi, ravageur! Penses-tu que tu ne seras pas ravagé? Et toi qui as tout méprisé, penses-tu que tu ne seras pas méprisé?... » Soldan, Die Zerstôrimg der Stadt Worms, im Jahre 1689. Im Auftrage der Stadt Worms dargestellt, mit 12 Lichtdrucktafeln, 1889, etc., p. 29, 30. Que répondrons-nous, nous protestants, dont Louis XIV a ravagé l'Eglise, comme il a ravagé le Palatinat? Ses mêmes dragons ont pillé Worms et les Huguenots. Nous dirons : «Paix à l'âme d'un Louis XIV! paix à l'âme d'un Louvois! » Mais à leurs idées, à leurs principes, à leur gouvernement, non pas seulement comme protestants, mais surtout comme Français, nous enverrons l'expression de notre exécration. Car ce sont ces principes qui, aboutissant à deux crimes détestables, l'incendie du Palatinat et la Révocation de l'Edit de Nantes, sont responsables de toutes les hontes, de tous les désastres de la France, à l'intérieur et à l'extérieur. — 2. Friedrich Soldan, Der Rciclistag su Worms, 1J21. 1883, p. 69. — 3. D. Fr. Eich, lu welchem Locale stand Luther su Worms vor Kaiser und Reich ? 1863.
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m'accompagne et me fait suivre la voie que suivit Luther. Le palais de l'évêque est détruit, comme tout le reste. Mais on voit encore, sur le mur de l'église, la place où venait s'appuyer la galerie, qui reliait la cathédrale à l'évêché. Au
Worms. La Place du Marché et la Monnaie (p. 609.)
Musée, dans la vieille tour de l'église Saint-Paul, pend la feuille de papier, extrêmement étroite et longue, peut-être de plus d'un mètre, qui fut affichée, à de nombreux exemplaires, pour annoncer la mise du Réformateur au ban de l'empire. — Enfin, de l'Hôtel de ville, ou du moins de sa partie postérieure appelée Biïrgerhof (Page 611), il reste la colonnade des Pas-perdus, et deux ou trois petites salles du rez-de-chaussée, voûtées, rares témoins de tout ce passé et gardant les archives. On peut y voir les fameux dessins de Hamman, faits en i63o, soixante ans avant l'incendie. Ils nous ont conservé au moins l'image de quelquesuns de ces monuments qui nous auraient tant intéressé dans le vieux Worms, l'Hôtel de ville et sa salle de délibération, dite Salle impériale {Page 612), sans doute2 celle du Colloque de 1540. Nous voici de nouveau à l'époque calvinienne.
I. Nos trois dessins, la Place du Marché et la Monnaie, l'Hôtel de ville, la Salle impériale, sont des dessins de Hamman, qui représentent l'état des lieux avant leur destruction. Ces dessins sont conservés à l'Hôtel de ville, et ont été reproduits par F. Soldan, Die Zerstôritng ; etc. Nous remercions M. le directeur du Musée Saint-Paul, le Dr Weckerling, qui a bien voulu diriger nos recherches et notre visite. — 2. Nous
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Le décret de convocation du Colloque décidait que chaque parti se ferait représenter par onze délégués, lesquels prépareraient les questions. Les délégués catholiques étaient nommés.
Worms. L'Hôtel de ville et la place du Tilleul, (p. 610.)
Mais comme toute la politique de Morone et de la Curie avait consisté, à Haguenau, à violer les promesses et à retirer les concessions faites à Francfort, toute leur politique consista, à Worms, à violer les promesses et à retirer les concessions faites à Haguenau. Nous avons, du reste, la déclaration très nette d'un évêque, celui d'Aquila, qui, le i5 décembre 1540, écrivait aux cardinaux Farnèse et Cervin (celui-ci était le conseiller de celui-là), c'est-à-dire aux représentants de la Curie : « Comme on le fait dans les cas désespérés, non point par volonté, mais par nécessité, le Colloque, désiré depuis tant d'années, a été accordé aux dissidents1. »
Ce fut avec solennité que Strasbourg se prépara au Colloque. On demanda un avis préalable aux trois hommes d'Etat les plus compétents: Jacques Sturm, Daniel Mieg et Mathis Pfarrer. Cet avis du 11 octobre 1540 est intéressant, à divers titres : « Qui le Conseil doit envoyer en son nom ? le Conseil doit le décider lui-même. Des savants, le mieux serait d'envoyer Bucer. Mais celui-ci pense que l'affaire est importante,... qu'on aurait besoin de plus de représentants et qu'on devrait envoyer Capiton, et de même Calvin, à cause de son érudition en
savons que la Conférence de Francfort, ainsi que les Colloques de Haguenau et de Ratisbonne, ont tenu des séances dans les Hôtels de ville de ces cités; il dut en être de même à Worms.
1. Il espère que cette concession forcée aura été sage. Herminjard, VI, p. 410, n. 43.
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patristique (als in der Vettern gelesen) et [Jean] Sturm, à cause du grec. Que Ton veuille donc commander un bateau, que Ton chargera de livres et du reste : les frais ne seraient pas si grands.... » Jacques Sturm, en particulier, propose « parce
Worms. La salle impériale dans l'Hôtel de ville, (p. 610.)
que l'affaire est si importante et sérieuse, » de fixer un jour général de prières pour la semaine prochaine *. » Le Conseil adopta le préavis, et nomma comme ses délégués Jacques Sturm et Mathis Pfarrer.
Calvin se prépare (24 octobre) à partir pour Worms2, mais non plus en simple curieux : « Le caractère de Calvin, dit Jean Sturm, plaisait à Jacques Sturm, parce que la ville pouvait être très honorée d'avoir un tel serviteur {quia usus ejus esse poterat civitati nostrœ perhonorificus) , et nous y sommes allés pour représenter les ducs de Lunebourg3. » Les délégués strasbourgeois arrivèrent le Ier novembre4. Le 12, rien n'est commencé et Calvin prévoit qu'on ne fera rien, et qu'il faudra un autre Colloque: « Combien que nous ne voyons pas les choses disposées à procéder fort avant, si nous faut-il mectre toute diligence et nous tenir sus noz guardes, d'aultant que noz ennemis ne demandent qu'à nous surprendre au desproveu. Et qui plus est, comme ilz sont plains de cautèles, nous ne sçavons pas ce qu'ilz machinent. Parquoy il nous fault préparer d'attendre une aultre jornée nouvelle, s'ilz obtiennent par leurs practiques qu'il ne se dépesche rien icy Ceste assemblée nous en produira possible une seconde3....»
i. Le jour de prières fut fixé au dimanche 24 octobre. Winckelmann, III, p. 108, 109 et n. 4. — 2. Calvin à Farel. Opéra, XI, p. 97. Herminjard, VI, p. 338. — :s. Sturm, Quarti a>itipappi, etc., p. 20. — 4. Winckelmann, III, p. 116, n. 1. — 'i. 12 novembre, au Conseil rde Genève. Opéra, XI, p. 105. Herminjard, VI, P. 353, 354-
LES TROIS COLLOQUES
Le i3 novembre, il écrit à Farel qu'il a résumé sur un « papier » ses idées à propos du Colloque1. Ce papier est perdu. Mais, d'après une lettre de Mélanchthon, écrite le lendemain, 14, nous savons qu'ils avaient attendu quatorze jours Granvelle; que pendant ce temps, ils s'étaient souvent réunis entre évangéliques "2. Le 9 novembre, ils se réunissent, à l'hôtel des Saxons, de 7 heures du matin à
10 heures : il y avait vingt-trois pasteurs. Calvin s'efforce de définir la foi, la vraie, celle qui n'est pas seulement « historique, » mais « embrasse » la promesse divine3. Le mercredi 10, nouvelle réunion. Calvin parle de «l'indulgence paternelle » avec laquelle Dieu accepte nos œuvres, quoique mauvaises''; le jeudi 11, on discute sur la messe. Il faudra montrer, dit Calvin, combien les adversaires diffèrent des Pères, et rechercher ce que les catholiques ont enseigné au peuple, et non ce qu'ils ont discuté dans les écoles "'. Le mercredi 17, on discute des vœux. Calvin donne trois règles d'après lesquelles on doit les juger0; le jeudi 18, on discute sur la primauté du pape. « J'approuve beaucoup, dit Calvin, que le Seigneur ait voulu, non seulement éviter à l'Eglise toute ambition, mais toute domination (praefec/urain) au sujet de laquelle les apôtres discutaient. Christ a ordonné son Eglise de façon à ce qu'elle croisse en lui. Puis il a institué les apôtres, les prophètes, les docteurs, sans faire aucune mention d'une primauté.
11 est donc certain que Christ n'a pas voulu qu'il y en eût 7 — »
On comprend l'influence qu'exerçait Calvin. Dans ces conférences privées, il préparait les discussions, avec une clarté, avec une érudition qui, à juste titre, excitaient l'admiration de tous les auditeurs. Et cependant vers le milieu de décembre 1540, Calvin écrit à Farel8 : « Si je ne t'écris pas, c'est que nous sommes trop oisifs.... Si quelque chose avait au moins l'air de se passer, j'aurais de la matière.... Depuis un mois nous sommes dans une vaine attente....9» « Nous restons assis, oisifs dans nos camps, » écrit-il aux pasteurs neuchâtelois , le 24 décembre 10.
Enfin, Granvelle arrive le 22 H, fait son discours le jeudi 25, à huit heures du matin 12, et l'on se met à s'occuper « du mode et de l'ordre » des discussions. « Les arbitres accordent aux adversaires tout ce qu'ils avaient à peine osé demander publiquement. Les nôtres, pour ne pas paraître trop moroses dès le début, dans des questions de peu d'importance, accordent tout, à peu d'exceptions près. » C'était l'affaire d'une demi-heure. Il fallut de fréquentes réunions, pendant huit jours 13.
Il y a deux salles (duae aulae), dans lesquelles les deux partis confèrent séparément. Les arbitres en ont une troisième, où l'on se réunit pour délibérer publiquement.
1. Opéra, XI, p. 114. Herminjard, VI, p. 367. — 2. Melanthonis Opéra, III, p. 1154. — .'S. Opéra, XXI. Annales, p. 269. — Ces détails sont empruntés par les Annales à un récit manuscrit de Musculus (Wolfg. Musculi Acta conventus Wormaciensis.) — 4. lbid. , p. 269. — ■>. Ibid., p. 269, 270. — 6. lbid., p. 271. — 7. lbid., p. 271. — H. Nous trouvons justes les raisons pour lesquelles M. Herminjard donne à cette lettre cette date et ce destinataire, VI, p. 405-415, n. 41, 63, 70. — 9. Opéra, XI, p. 135. — 10. lbid., p. 134. — 11. Et non 25, comme il est dit par erreur dans la copie de la lettre. Herminjard, VI, p. 407, n. 18. - 12. Opéra, XXI. Annales, p. 272. — 13. Herminjard, VI, p. 406, n. 13.
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Le discours de Granvelle n'avait pas plu aux protestants, parce qu'il rejetait sur eux la responsabilité de tous les maux. On exigea qu'à ce discours les deux partis fissent une seule et même réponse! Il fallut en passer par là.
De nouvelles échappatoires furent cherchées pendant plusieurs jours. « Nous, dit Calvin, pour les attirer en champ libre, nous n'avons refusé de subir aucune injustice, pourvu qu'elle ne nous ôtât pas la liberté de la défense. » Les protestants, non seulement ne mettaient aucun empêchement, mais pressaient les délégués et blâmaient les retards. « Enfin, forcés par la honte, ils [les catholiques] firent semblant de vouloir commencer. Ils chantèrent leur messe du Saint- Esprit.... Nous, nous fîmes nos prières solennelles dans notre temple, et tout le monde pensait que la lutte allait bientôt commencer. » — Deux jours se passent.
Le mercredi, il y a convocation : il s'agit d'entendre le légat Thomas Campeggi. Son siège était placé plus bas que celui de Granvelle. Quand il a fini, on demande qu'une seule réponse lui soit faite, au nom des deux partis. L'électeur de Saxe proteste. Mais Granvelle reste inflexible. On court d'ici, de là : huit tentatives sont faites. Encore une fois les protestants cèdent, en demandant qu'en remerciant le légat, du moins on ne parle pas du pape. On arrive ainsi à une formule l.
Calvin ne blâme pas ces concessions et partage l'avis de ceux qui estiment que, après tout, le silence n'a pas été sans résultat : « Celui qui, quelques années avant, était placé au côté de l'empereur, au-dessus des Electeurs, a été obligé de parler d'un tabouret. Quand il a appelé Paul [le pape], son maître, et que, pour l'honorer, il s'est découvert, personne ne l'a imité, pas même du côté des adversaires. Mais quand il parlait de César, tous ôtaient leurs chapeaux.... C'est presque une injure publique. » Au départ, Granvelle lui fit une modeste révérence, « vulgaire et familière 2. »
Après le discours de Campeggi, les catholiques se réunissent et délibèrent. Ils décident d'examiner, article par article, toute la Confession d'Augsbourg. Ils discutent deux jours sur le péché originel et se divisent. Six veulent accepter, cinq repoussent. Ils trouvent une formule qui ne condamne pas, mais mitigé.
Vient le dogme de la justification. Le désaccord s'aggrave, et ils se disputent vivement entre eux (mirum quam tumultuose inter se rixati surit). « Les théologiens du margrave de Brandebourg 3 sont tout à fait avec nous, ceux de l'électeur Palatin sont un peu favorables, ceux de Clèves et de Cologne ne sont pas des plus opposés. Les autres, comme saisis par les furies, sont hors de toute équité, de toute modération, de tout bon sens. »
Cependant, les protestants se plaignent qu'on les traîne ainsi de délais en délais 4.
i. Mélanchthon avait composé un discours: on ne lui permit pas de le lire. Herminjard, VI, p. 410, n. 42. — 2. Herminjard, VI, p. 410, n. 42. — .'!. Comme il ne s'était pas encore ouvertement déclaré pour la Réforme, il était compté parmi les catholiques. — 4. Mélanchthon écrivait, le 16 et le 17 décembre, à Luther: «Il nous faut combattre pour qu'une discussion publique soit instituée, de peur qu'on ne vote avant les explications.... J'ai été invité à rédiger une formule : j'ai répondu que je dirai publiquement ce qu'il me paraîtrait bon. » Herminjard, VI, p. 413, n. 63.
LES TROIS COLLOQUES
Forcés (coactî), encore une fois, par ces justes réclamations, les catholiques soulèvent une autre difficulté, à propos du serment que doivent prêter les notaires [greffiers ou secrétaires]. Il s'agissait de prendre diverses précautions pour que la publicité fût nulle, ou la moindre possible1. « Il y a une raison pour laquelle ces bons hommes tiennent mordicus à leur formule de serment. Il est, en effet, prudent (cauturti) pour eux de supprimer les Actes, et de ne les communiquer à aucun mortel, si ce n'est à l'empereur. » Et cependant, pour éviter les calomnies, Calvin conclut : « Il faudra céder,... » et ajoute: « A mon jugement, ils se perdent (se jugulant) aux yeux de tous les hommes droits. Car on ne saurait clouter pour quel motif (cujus conscientiœ) ils ont tant travaillé, afin de supprimer les Actes. Si nous n'avions pas confiance dans la bonté de notre cause, nous ne désirerions pas que tout fût public; et si eux ne craignaient pas la lumière, ils ne s'y opposeraient pas. Je crains cependant que, après tous ces tiraillements du début, nous ne soyons renvoyés sans avoir combattu. Et quel rire universel, penses-tu, si de tels préparatifs se dissipent en fumée2. »
C'est pendant ces atermoiements indéfinis que se place une série de petits faits nécessaires à enregistrer.
Calvin eut une première discussion avec le doyen de Passau, Robert de Mosheim 3. La seconde devait avoir lieu à Strasbourg, en juillet 1 5 4 1 '% présidée par Jacques Sturm et les scolarques en présence d'Hédion, de Bédrot et de Jean Sturm. A la discussion de Worms assistait Mélanchthon5. Bèze raconte que c'est à partir de Worms que Mélanchthon appela « ordinairement Calvin: le Théologien, par un singulier honneur6. »
« Semblablement Gaspar Cruciger..., l'un des pasteurs de l'Eglise de Wittemberg, le print à part pour conférer à loisir privément avec luy, le priant de luy déduire au long la doctrine de la Cène du Seigneur et ce qu'il en sentoit Et
1. Moses, p. 75. — 2. Opéra, XI, p. 139. — •'!. Ce Robert de Moshcim (1493- 1543) était entré en conflit avec son chapitre de Passau, et avait dû quitter la ville. Il combattait Luther et le pape, et voulait opérer la conciliation entre les protestants et les catholiques. Naturellement, il déplut aux uns autant qu'aux autres, et finit par être emprisonné en 1542, à Spire, par l'électeur de Mayence. 11 mourut en prison, sans doute en 1543. [Allgemeine deutsche Biographie, XXII, 1885, p. 393, article de Reusch.) — Robert de Mosheim avait paru au Colloque de Haguenau avec deux volumes dont il demandait l'examen, et Jacques Sturm écrivait à son sujet au Conseil des XIII: « Il ne manque ni d'intelligence, ni de science, mais, ce me semble, il est un peu fou... il est assis entre deux chaises. » De Haguenau, 11 juillet 1540. Winckelmann, III, p. 72 et n. 2. — Les livres furent examinés; la dispute de Strasbourg eut lieu; Calvin, d'après le témoignage de Jean Sturm, y obtint l'admiration de Jacques Sturm (Herminjard, VII, p. 26, n. 6) comme à celle de Worms il avait obtenu l'admiration de Mélanchthon. Le 18 août 1541, Bédrot écrivait à Myconius: « Flaise à Dieu qu'il [le doyen] n'ait pas un mauvais esprit. Il semble nourrir quelque chose de monstrueux ». Et Bucer écrivait à Blaurer, le 24 octobre : « Ce Mosheim est certainement possédé inconsciemment par Satan. » Winckelmann, /oc. cit. Voir aussi Pastor, p, 488, et n. 2. — 4. Voir plus haut, p. 435, où la date de 1540, que nous avons indiquée sur la foi de Rohrich, Gcsc/iic/itc der Reformation, II, p. 118, doit être remplacée par celle de 1541. — S. Sturm, Oaarti antipappi, etc., p. 21. — 6. Opéra, XXI, p. 62.
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après la fin de tout le propos, le bon personnage Cruciger, comme il estoit homme fort humain, l'en remercia bien fort, luy déclarant que, de sa part, il en sentoit aussi tout de mesme *. »
L'évêque d'Aquila, Berardus Sanctius, fit appeler Calvin, et eut avec lui un entretien très amical. Il lui aurait dit que papistes et luthériens devraient recevoir et approuver Y Institution chrétienne, car ce livre était un moyen amiable et certain de concorde 2. Evidemment Frecht, pasteur d'Ulm, qui nous raconte ces détails, les tenait de Calvin lui-même ou de ses amis. Mais il en avait exagéré la portée. Calvin, dans son Traité des scandales , se borne à raconter que l'évêque lui demanda un entretien particulier et essaya de faire retomber sur les protestants tous les malheurs qu'allait provoquer leur obstination: destruction des arts, des lettres, de la religion, car si les protestants ne se soumettaient pas, c'était la guerre 3. On voit à quoi se réduisent les prétendus efforts catholiques pour amener les protestants à la conciliation : s'ils ne se refaisaient pas catholiques, leur disait-on, ils seraient responsables de la guerre que les catholiques leur feraient !
Enfin, c'est à Worms encore, « le premier jour de l'an, » que la foi de Calvin s'exhala dans un chant de triomphe, en l'honneur du Christ, VEpinicion, le seul poème latin, et même le seul poème que nous ayons de lui, si nous ne tenons pas compte de ses quelques traductions des Psaumes 4.
Cependant, l'obstruction catholique continuait et même redoublait. Ecoutons Sleidan, en sa double autorité de témoin oculaire et d'historien scrupuleux. Les catholiques sont pour la nuit et le silence : « Les présidens de ceste assemblée posoyent ceste loy du commencement, que les actes du Colloque ne seroyent communiquez à homme vivant, ne publiez jusqu'à ce que tout auroit esté porté à l'empereur5.... Le deuxième de janvier, ils proposèrent nouvelles et estranges conditions, assavoir que de toute la troupe, deux théologiens soyent choisis pour disputer de l'affaire et que leur dispute, mise par escrit par les notaires, soit portée aux présidens ; que la moindre partie ne soit tenue de suyvre l'opinion de la plus grande, si l'empereur et les estats de l'empire ne l'ordonnent ; que tous les propos des collocuteurs ne soyent mis par escrit [par les notaires], mais seulement les sentences toutes nues, accordées ou en débat « Les protestants sont
pour la lumière et la discussion : « Les protestans, au contraire, requéroyent, attendu que d'une part et d'autre douze estoyent députez au Colloque, qu'il fust licite à chacun de dire son advis, et que non seulement on couchast par escrit les simples sentences, ains aussi les argumens et raisons avec leurs explications6. »
Morone eut des scènes avec Granvelle, qu'il trouvait encore trop conciliant7!
1. Bèze, dans les Opéra, XXI, p. 63. — i. Martin Frecht (député d'Ulm) à Gervais Schuler, à Memmingen. Herminjard, VI, p. 394, n. 7. — Opéra, VIII, p. 81. — « Fieri aliter non posse, si essemus propositi nostri adeo tenaces, quin tandem ad arma res veniret. » — i. Opéra, XXI, p. 63. Voir Appendice : Calvin poète. — 5. Sleidan, p. 10p. — (i. Ibid., p. ioiv. — 7. Moses, p. 97.
Les trois colloques 617
Les protestants, cédant toujours, se bornèrent à demander, le 5 janvier, qu'après les deux prolocuteurs les autres députés eussent le droit de prendre la parole. Granvelle était disposé à accepter. Les deux présidents catholiques refusèrent. Granvelle proposa de réserver à lui et aux quatre présidents le droit de décider si les protestants, autres que leur prolocuteur, pourraient dire « ce que verrions et entendrions convenir à la cause de leur partie1. » Il ajoutait, pour calmer les catholiques, que « tousjours il seroit en leur main et pouvoir et au mien, quant aucuns du coustel des dicts protestans vouldroient avoir audience, de déclairer si elle conviendroit à la cause des dicts protestans ou non 2. » L'opposition catholique se montra intraitable. Il est difficile de ne pas être de l'avis de Thistorien qui dit : « Pour leur procédé, il n'y a qu'une explication : ils ne voulaient pas, d'une façon générale, laisser commencer le Colloque, et tous les moyens leur semblaient bons pour arriver à leur but :i. » C'est, du reste, ce que reconnaît Morone lui-même. Il écrit à Farnèse, le 6 janvier 1 54 1 , qu'il craint toujours que, malgré tout, on « en arrive à ce maudit Colloque libre et au vote » (sempre sto cou Vanimo inquieto et dubito non si faccia tanto che si venga a quesio maledetto Colloquio libero et de suffragii per via indiretta) 4 '.
Ce maudit Colloque libre ! Voilà l'aveu s.
Alors Granvelle, persuadé que tout était vain, fît deux choses : il amena secrètement quelques théologiens protestants et quelques théologiens catholiques à délibérer et à rédiger une sorte d'accord préalable (qui devait servir de base à un prochain Colloque) 6, et il demanda à l'empereur la dissolution du Colloque
1. Walter Friedensburg, Zur Geschichte des Wormser Konvents, IJ41, dans la Zeitsclirift fur Kirchengeschichte, 14 avril 1900, XXI, p. 116. — 2. Ibid., p. 116, n. 1. — Pour calmer les frayeurs significatives de Morone, Granvelle lui promit secrètement qu'il ne laisserait parler personne autre que les prolocuteurs, et n'accepterait que des opinions écrites: « Mons. di Grandvella ha promesso alli presidenti Magontini et Bavari, et anchor a noi altri, che non si lasciaranno parlare, ma se riceveranno le loro opinioni in scritto, et si conservaranno in fin alla dieta. » Morone à Farnèse, 12 janvier 1541- Moses, p. 103, n. 1. — 3. Friedensburg, p. 117. — 4. Moses, p. 99, n. 2. — "i. Comment croire à la véracité de Morone qui, après s'être écrié qu'il a horreur du « Colloque maudit, » après avoir fait une scène à Granvelle, quand il le vit prêt à le laisser commencer, essaie de se disculper. Il a avoué qu'il l'a toujours blâmé, qu'il n'a caché son blâme nulle part; seulement à Worms il n'a pas mis d'obstacle à sa réunion. Pastor, p. 208. Lettre à Farnèse, du 5 décembre 1540. — 6. Ce devait être le fameux et mystérieux Livre de Ratisbonne. Au milieu de décembre 1540, Granvelle demanda tout à coup à Bucer d'avoir de secrets entretiens avec quelques théologiens catholiques. L'archevêque Hermann, de Cologne, avait donné des ordres conformes à son théologien, Gropper. Déjà, à Haguenau, Bucer et Gropper avaient eu des rapports amicaux. Ils avaient aussi causé à Worms. C'est par Gropper, sans doute, que furent faites les premières ouvertures de Granvelle à Bucer. Le 14 décembre, Bucer fut invité officiellement par le secrétaire de Granvelle, Gerhard Veltvvyck, à conférer secrètement chez le chancelier, avec Capiton et Gropper. Bucer hésitait. Jacques Sturm dégagea sa responsabilité. Enfin, Bucer se décida, ainsi que Capiton, et, à partir du 15, ils délibérèrent. On s'entendit sur certaines doctrines, bien que finalement les articles rédigés ne plussent pas beaucoup aux uns ni aux autres. Toutefois, Granvelle était en possession du projet, et il était satisfait. Successivement, le projet fut communiqué, toujours en secret, au landgrave, à l'électeur de Brandebourg, à Luther. Le Réformateur fit toutes ses réserves, mais ne le repoussa pas purement et simplement. (Melanthonis Opéra, IV, p. 96.) Mélanchthon écrivit sur la feuille: politia Platonis (Vetter, p. 84. Voir Pastor, p. 241, et Opéra, V, p. 515, n. 2).
JFAN CALVIN II 78
de Worms. Il disait des catholiques : « Mayence et Bavière, qui, dès le commencement, ont eu le ferme propos de faire échouer le Colloque, ne cesseront pas leurs efforts1.... » Il disait des protestants : « Et est [la crainte de la guerre], à mon jugement, la vraye cause, pour laquelle, plus que pour nulle autre, mesmes de la religion, que les fait démonstrer enclins à l'accord2. »
Alors, sûr de l'avenir, plus libre de ses mouvements désormais moins importants, Granvelle fit sa proposition du 12 janvier, permettant aux protestants d'ajouter quelques mots aux paroles de leur prolocuteur. Les protestants acceptèrent encore, et, au moment où on n'y pensait plus, le Colloque s'ouvrit, le 14 janvier 1 541 , à 9 heures du matin 3.
Calvin, qui ignorait les secrets de Granvelle, révélés seulement par sa correspondance, est très exact dans son récit des faits. « Tout à coup, ils inventèrent de nouvelles ruses.... Après avoir essayé d'échapper par les plus impudentes tergiversations,... au moment où ils se préparaient tous à partir, voici que, d'une façon inespérée, ils nous accordent la possibilité de discuter. » Il ajoute: « Pendant un mois, ils ont essayé, en nous demandant les choses les plus injustes, de nous forcer à quelque refus. Ils auraient crié que nous mettions des obstacles. Mais les nôtres, par leur patience, ont frustré cet espoir.... Les nôtres ont obstinément résolu de recevoir quelle condition que ce soit, plutôt que de paraître se dérober. Aussi, tout ce qu'ils ont pu concéder, en laissant sauve la défense de la foi, ils l'ont concédé. » Encore une fois, on le voit, Calvin ne blâme pas; il approuve, il loue.
Le matin donc du 14, Eck parla deux heures. Mélanchthon répondit un peu plus brièvement. Eck répliqua {iterum detonuit) l'après-midi. Mélanchthon reprit la parole le lendemain, et puis encore Eck. On a toujours dit jusqu'ici que les catholiques avaient décidé de parler les premiers et les derniers, et qu'ils avaient réalisé leur dessein. Mais, d'après le rapport oral présenté par Jacques Sturm, à son retour, au Conseil de Strasbourg, il se trouve que Granvelle permit à Bucer de parler « la moitié d'un quart d'heure (eine halbe Viertelstnnde) après Eck. » Bucer exprima son espoir d'arriver à une entente, et son discours fit une très bonne impression sur tous, aussi sur les « Espagnols 4. »
En revanche, Calvin n'est pas doux pour Eck. Il parle «du faste, de l'audace, de l'insolence, de l'impudence » avec laquelle ce « radoteur inugator) a vociféré.... Imagine-toi un sophiste barbare, s'agitant stupidement au milieu d'ignorants, et tu auras la moitié d'Eck5. »
■1. Dépêche du 11 janvier. Friedensburg, p. 124. — i. Dépêche du 9 janvier. Ibid., p. 124, n. 1. — •T. Herminjard, VII, p. 9, n. 4. — 1. Winckelmann, III, p. 161, n. 2. — 5. Chilian Goldstein dit « que Eck fut un objet de risée et presque de mépris pour ses amis et pour Granvelle,... tellement ce bouffon montra d'impudence, d'audace, de confiance.... Il criait avec rage, comme un furieux.... C'étaient des clameurs insensées, une action théâtrale. » Herminjard, VII, p. io, n. 6.
LES TROIS COLLOQUES
Enfin, on a nommé des arbitres pour rédiger la formule sur le péché originel : Mélanchthon et Bucer d'un côté, de l'autre Eck et un certain dominicain, Jean Mesinger, « pas un homme, mais la plus importune des furies. » On va cependant, semble-t-il, s'entendre. Les protestants délibèrent.... Tout à coup, Granvelle convoque tout le monde, lit les lettres de l'empereur, et l'assemblée est ajournée à Ratisbonne1.
Le Colloque ayant été clos le 17 janvier, Calvin dut partir le 18 ou le 19, et après un voyage de quatre ou cinq jours, se trouver à Strasbourg, le 23 2.
Est-il possible de contester l'obstruction faite par les ultramontains aux discussions du Colloque? Il semble que non. Cependant les historiens catholiques nient l'obstruction catholique, et la transforment en une obstruction protestante, inspirée surtout par Calvin !
« L'attitude de ses coreligionnaires ne le [Calvin] contente pas du tout. Il les trouve trop lents, trop languissants, trop pleins de prévenances et de concessions3. » Malheureusement Kampschulte ne donne aucune référence 4 et ne dit pas un mot de l'attitude des catholiques.
Pastor va encore plus loin : « L'activité d'un étranger 5 eut une très grande part à l'échec des efforts de conciliation à Haguenau.... Cet homme, c'était Calvin. » « Ce Français n'était préoccupé ni de la religion catholique, ni de la liberté de l'Allemagne : son but seul et unique, c'était le maintien de la division en Allemagne 6. » « Le sentiment des envoyés protestants à Haguenau resta, malgré tous les efforts du roi Ferdinand, irréconciliable 1 , » « Le résultat du Colloque de Haguenau fut nul. Qui porte la responsabilité de l'échec de ces efforts bien intentionnés pour l'union ? Ce ne peut être douteux. La bonne volonté n'était pas du côté des protestants. L'issue du Colloque de Haguenau montre clairement que les protestants ne voulaient pas d'union 8. »
Voilà pour le Colloque de Haguenau Voici pour le Colloque de Worms. D'après leurs paroles et leurs actes, on pouvait voir « avec quel sérieux, avec quelle loyauté l'empereur et le siège romain voulaient une pacifique union °. » « Les sentiments peu conciliateurs des protestants persistèrent pendant tout le Colloque 10. » Quant à toutes les tentatives d'obstruction, celles relatives aux secrétaires et les autres, l'auteur dit seulement : « Alors commencèrent de longues négociations sur le Colloque, sur le serment des notaires, le nombre des
1. Lettre de Calvin à Farci, 31 janvier 1541- Opéra, XI, p. 145-147. Herminjard, VII, p. 8-12. — 2. Herminjard, VII, p. 11, n. 12. — Kampschulte, I, p. 332. — i. Il cite seulement, ce qui ne prouve rien, les propos de Calvin sur Eck (voir plus loin, p. 623), 31 janvier 1 54 1 , et il lui reproche d'avoir pensé, dès le début, qu'il fallait renoncer à tout accord avec le pape et ses créatures. Mais n'est-ce pas le pape qui avait repoussé tout accord de ce genre, le premier, et à combien de reprises? Kampschulte, I, p. 332, 333.
— S. Pastor, Die kircldichen Reitnionsbestrebiuigcn , p. 194. — 6. Ibid., p. 195. — 7. Ibid. — H. Ibid., p. 196.
— 9. Ibid., p. 200. — 10. Ibid., p. 205.
EN ALLEMAGNE
conseillers et choses semblables. Sur ces formalités, on discuta des deux côtés avec beaucoup d'ardeur. » Et pas autre chose! Devait-on laisser parler tous les députés? L'auteur reconnaît que c'eût été conforme à la décision de Haguenau, mais il déclare que c'eût été trop long et contraire aux intérêts des catholiques4. Cela continue : «Toute l'amabilité, toutes les prévenances des catholiques étaient vaines2. » Et finalement, la faute en était à Calvin : « L'attitude de Mélanchthon, qui contrastait avec son attitude précédente, était due en grande partie à l'influence de ce même étranger, qui avait travaillé déjà à Haguenau, avec succès, dans l'intérêt de la couronne française, contre la paix intérieure de l'Allemagne. Jean Calvin était de nouveau à Worms et déployait ici une fatale influence. Mélanchthon noua avec lui des relations étroites, intimes. Le savant français ne voulait rien savoir d'une entente avec le pape et ses créatures. L'importance du Colloque consistait pour lui uniquement en ceci, qu'il montrerait la suprématie de la vérité évangélique sur le pape devant toute la nation allemande. Cependant, pour l'ardent Français, les Etats protestataires n'allaient pas du tout assez loin. Ils pouvaient se montrer aussi rudes, aussi irréconciliables qu'ils le voulaient contre les catholiques, il tenait toujours leur attitude pour timide, respectueuse et condescendante 3. »
Référence? Kampschulte, et c'est tout!
Evidemment, il y a deux histoires, l'histoire selon Kampschulte et Pastor, et l'histoire que nous avons racontée. Elles diffèrent comme le jour et la nuit. L'une des deux est un tissu d'erreurs et de calomnies. A nos lecteurs de voir si nous avons appuyé nos affirmations sur assez de documents authentiques.
1. Pastor, Die kirchlichen Reunionsbestrebiuigen , p. 206, 208. — 2. Ibid., p. 210. — !!. Ibid., p. 212.