QUATRIÈME PARTIE
Le Colloque de Ratisbonne.
AGUENAU, Worms, sont des villes détruites et refaites. Ratisbonne, la catholique, où les brasseries s'appellent brasserie des Jésuites, brasserie des Carmélites, est bien conservée.
Aucune ville allemande, sauf Gosslar et Hildesheim, ne peut montrer autant de monuments de la période romane et de la période de transition. Dès l'époque des Carlovingiens, Ratisbonne était capitale, et elle maintint sa prospérité et son éclat jusqu'au XVe siècle. Eglises, cloîtres, surgirent du sol. En regardant autour de soi, on aperçoit encore quatre, cinq églises à la fois. On change de place, et on aperçoit encore, à la fois, quatre, cinq églises, autres que les précédentes. Le fameux cloître de Saint-Emeran est, à lui seul, une réunion d'églises. Les maisons des nobles, les palais, se mêlent aux églises : ces maisons ont une tour carrée, épaisse, qui regarde fièrement de haut en bas. Un des plus curieux spécimens actuels est la maison de Goliath, ainsi nommée parce qu'elle porte, peinte sur sa façade, une fresque gigantesque, représentant la lutte de David et de Goliath. La plupart de ces maisons ont des cours intérieures, non moins caractéristiques que leurs façades, avec des arcades, des galeries, des piliers, des ogives.
Le vieux quartier s'étend encore de la cathédrale à l'Hôtel de ville et de là jusqu'au Haidplatz.
La cathédrale, bâtie de 1275 à 1 534, frappe surtout par sa riche façade. Cette façade est ornée d'une sorte de porche en triangle, au-dessus de l'entrée principale. C'est très original. Au XVIe siècle, les flèches manquaient au sommet des tours; on ne les a ajoutées qu'à notre époque. {Page 623.)
Non moins bien conservée et non moins riche est la façade de l'Hôtel de ville, avec une belle montée d'escalier. (Pages 622 et 624.) Elle était à l'usage des princes, des évêques, de l'empereur, qui allaient à la diète. La grande salle de la diète, terminée en 1408, est intacte. {Page 625). Elle est vaste; son plafond à poutrelles est tout à fait remarquable. Des fenêtres gothiques à deux meneaux, donnant une triple baie, ajourent les murailles. Au milieu de la grande paroi s'avance le balcon couvert, VErker. C'est d'une couleur locale très vive. Les
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autres salles, où se tenaient des réunions particulières, où délibéraient les Electeurs, ont été malheureusement très remaniées.
Quelque chose a été conservé intact, plus intact encore que la salle de la diète, la chambre de torture : Tune au-dessous de l'autre. On y arrive en descendant des escaliers et des couloirs sombres, à travers lesquels il faut se guider à l'aide d'une chandelle.
On passe devant la prison, toute petite, en bois, et qui rappelle les fameux plombs de Venise. La barbarie est internationale! Un trou carré, de quelques centimètres, était destiné à laisser passer la nourriture. Au plafond se voit à peine une fente, de
Ratisbonne. L'Hôtel de ville. (Etat actuel.) (p. 621.) deux ou tr°is travers de
doigt, qui s'ouvre dans
quelque conduit, et qui était censée donner de l'air! Contre une des parois, une marche d'escalier : c'était le lit. Pas de lumière ! pas d'air ! pas de sommeil !
Nous continuons à travers les couloirs qui descendent : voici la chambre, le caveau souterrain, sourd, muet, d'où aucun cri ne peut parvenir à aucun être vivant.
Tous les « instruments » sont à leur place : Yâne espagnol, c'est-à-dire une lame de bois amincie, sur laquelle le patient se met à califourchon ; de gros poids sont attachés à ses pieds, et, sous leur traction, la lame de bois fend l'homme en deux, plus ou moins; ■ — le lit, où le patient est étiré par les pieds et par les mains, en sens contraire; c'est le meuble fondamental de toute chambre de torture ; — le confessionnal, un fauteuil garni de centaines de pointes en fer, sur lesquelles le patient doit s'asseoir. Il y a aussi un petit banc pour le bourreau qui dirige les opérations, et pour le médecin qui les surveille, car il s'agit de torturer et de ne pas tuer. Précisément pour pouvoir faire souffrir le patient, il faut que l'inquisiteur ait soin de ne pas le faire mourir. En face est une petite tribune grillée. Derrière se met l'inquisiteur pour voir et ne pas être vu. Une lanterne jette une faible lueur sur le pupitre où il écrit.
Il vaudrait la peine, pour un historien du XVIe siècle, et surtout pour un historien des Huguenots, d'aller à Ratisbonne, rien que pour voir cette chambre. J'ignore s'il en existe une seconde au monde. Sans doute, on peut voir des musées, comme celui de Nuremberg, où sont rassemblés tous les instruments de
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Ratisbonne. La cathédrale, (p. 621.)
torture que 1 imagination infernale des inquisiteurs a inventés. Mais un musée, c'est comme un herbier : quelque chose de factice et de mort. Ici, dans les ténèbres de l'Hôtel de ville de Ratisbonne, on a, avec une vivacité effrayante, l'impression de la réalité. Ce qui est c'est ce qui était, comme cela était
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Remontons à la lumière du jour et de la Réformation.
Nous poussons jusqu'au Haidplatz. (Page 626.) Le grand côté de cette place est occupé par un hôtel, qui est hôtel depuis des siècles, et où descendait l'empereur Charles-Quint. Il logea ici, quand il vint présider les diètes. C'est après
Ratisbonne. Hôtel de ville. (Etat primitif d'après la Topograpliie de Mérian, 1642-1672). (p. 621.)
une de ces diètes que, en 1547, naquit son fils naturel, don Juan d'Autriche, le futur vainqueur de Lépante1.
A un angle de cette même place se dresse la maison où eurent lieu les discussions théologiques du Colloque, en 15412. C'est la vieille maison Altmann, qui, achetée un siècle auparavant (1441) par la ville, prit, à ce moment, le nom de « maison de la Nouvelle balance » (Neue Wage). (Page 627.) On venait d'y transporter le poids public. A l'extérieur, on reconnaît l'antiquité de la tour, de quelques portes.
Plus curieuse est la cour intérieure, excellent type de ces cours d'hôtels de Ratisbonne. Les arcades, les voûtes, qui datent de 1 5y5 , s'appuient sur la vieille tour carrée, qui domine la cour, comme elle domine la place et les rues voisines. Que n'a-t-elle pas vu, cette tour vénérable, pendant les six siècles de son existence? En particulier, que de tournois bruyants, que d'entrées impériales! L'empereur Louis de Bavière « entra » après la bataille de Mùhldorf, traînant son prisonnier, le roi Frédéric le Beau. Il vint prendre son quartier clans la maison
1. 24 février 1547. — 2. Pohlig, Regensburger Hôfc, 1888. — Hugo von Walderdorff, Regensburg in semer Vergangenheit und Gegenwart, 1898.
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voisine, celle des Gumprecht, aujourd'hui si délabrée, si sale. Or, Louis de Bavière, que nous avons appelé le Philippe-le-Bel allemand, et auquel Marsile de Padoue dédia son Defensor pacis, c'est toute la lutte des nationalités contre le sacerdoce, c'est la théorie de leur émancipation. La Réforme allait satisfaire les
Ratisbonne. Grande salle de l'Hôtel de ville, dite Ne- und Correlations-Saal '. (p. 625.)
aspirations religieuses de cet étonnant programme. Il devait être réservé à la révolution de 1789 d'en satisfaire les aspirations politiques !
A l'intérieur de la Neue Wage, il y a encore de belles et grandes salles, plus ou moins modernisées, et qui ont vu maints festins, maints banquets, maintes réjouissances, célébrées par le Magistrat de la ville. C'est dans ces salles que discutèrent les docteurs catholiques Eck, Gropper et Pflug, et les docteurs protestants Bucer, Mélanchthon, Pistorius.
Le 19 février 1541, Calvin annonce à Farel qu'il partira de Strasbourg, pour Ratisbonne, le mardi 22, avec Bucer2. Ils devaient, comme théologiens, accompagner les délégués de Strasbourg. Calvin avait été spécialement demandé par Mélanchthon, déjà à la fin du Colloque de Worms, et depuis itérativement :
1. Il existe à Y Historischcr Verein der Oberpfalz u. v. Regensburg deux cahiers, l'un composé de dessins originaux et coloriés par Blessing, l'autre reproduisant en gravure ces dessins. — Nous saisissons cette occasion pour remercier M. le major A. Dengler, secrétaire du Vercin, au moment où nous l'avons visité, de la grande obligeance qu'il a mise à faciliter nos recherches, à nous prêter et à faire lui-même reproduire pour nous plusieurs documents. — 2. Herminjard, VII, p. 27, n. 14. — Bucer écrit, le'21 février 1 54 1 . à Blaurer : « Je partirai demain pour les comices avec Jacques Sturm et Calvin. » (Bibliothèque de Strasbourg, Thésaurus Bauinianus).
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« Quand on enverra les savants , avait-il dit , qu'on ne laisse pas Calvin en arrière, parce qu'il a une grande réputation parmi les savants1. » La délégation comptait aussi un secrétaire et un cuisinier. Le départ eut lieu le 22 février, et jusqu'à Ulm, le voyage se fit dans un char, qui portait aussi les livres, les malles,
Ratisbonne. Le Haidplatz 2. (p. 624.)
etc. Il semble, cependant, que Bucer soit allé à cheval avec Jacques Sturm, car il est dit de lui : « Monsieur Martin Bucer ne peut supporter le char et le froid; il préfère aller à cheval 3. »
Une lettre de Jacques Sturm au Conseil raconte qu'on arriva à Ulm le 27 février au soir. Là, on apprit que l'empereur était à Ratisbonne depuis le 23, mais que les négociations ne commenceraient pas avant quinze jours. « En conséquence, je partirai, à cheval, avec les délégués d'Ulm, le 3 mars. Je renvoie les chevaux du char, et je ferai partir les savants et les autres par le Danube, à condition qu'il dégèle, ce qu'il fera, dit-on, dans trois jours. Sinon, nous louerons à Ulm chevaux et conducteur4. »
En effet, d'après une lettre de Dunzenheim au Conseil, Jacques Sturm arriva
1. Texte fourni par Erichson, Archives de S. Thomas, Memor. XXI, 1 541, fol. 19. — 2. D'après une gravure de Martin Engelbrecht, dans son ouvrage : Reprcesentalio et delineatio diversorum prospectuum celeberrimœ cl libcnr imperii civitatis Ratisbounœ [1731]. En face on voit la tour et les bâtiments du nouveau poids public (Ncue Wagé), précédemment « Chambre à boire de Messieurs » (Herreit-Trinkstiibc). — Immédiatement à gauche de la tour du poids public émerge la tour de l'Hôtel de ville; immédiatement à droite s'élève la Tour dorée. C'est sur cette place, à gauche, que se trouvait l'hôtel de Charles-Ouint. — .'5. Winckclmann, III, p. 160, n. 4. — i. D'Ulm, Ier mars 1 54 1 . Winckelmann, III, p. 169.
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le 7, à cheval, tandis que Bucer, Calvin et les autres arrivèrent le 10, sur un radeau {aufeinem Floss). « Ils sont tous bien portants (frisch und geswid). Dieu soit loué l. »
C'était bien malgré lui que Calvin avait quitté son foyer récemment fondé (invîtissimus trahor). Il prévoyait des retards, des lenteurs, des ennuis. Que serait-ce s'il avait prévu les ravages de la peste ? Et puis, il se sent très peu
Ratisbonne. Salle de la Neuc Wage où eurent lieu les réunions du Colloque, (p. 624.)
propre {minime idonens) à ces discussions, quoi qu'on en pense 2. Mais enfin, Dieu sait pourquoi il lui a imposé une telle nécessité. 11 obéira. Seulement que Farel écrive des lettres longues et fréquentes. Si les consolations de ses amis ne le soutiennent, il périra complètement (prorsus enecabor)3.
Le départ est agité (tumultuosa) au delà de toute expression ''. « De sa vie, il n'a eu un départ si agité 5. » Il passe par Tubingue 6, qui lui paraît un pays « assez agréable. » A peine arrivé à Ulm, et pendant qu'on délibère si on fera le reste de la route à cheval ou en bateau, Calvin écrit, de l'auberge, des lettres, en particulier à Farel, qui le poursuivait de ses instances pour lui faire accepter l'appel de Genève. Il est troublé, consterné par les foudres que son ami lance contre lui. Pourquoi « tonne-t-il » ainsi? Il demande pardon s'il s'est mal exprimé.
Les délégués n'arrivaient pas en retard. Les membres de l'assemblée venaient les uns après les autres, avec une lenteur qui excitait la colère de l'empereur. Calvin commence, en effet, par noter les bons sentiments de celui-ci. Il les a prouvés en suspendant l'arrêt de la Chambre impériale, qui avait mis Gosslar au
1. Lettre du 11 mars 1541. Winckelmann, III, p. 169, n. 1. — Il faut rectifier d'après ces textes toutes les indications différentes. — i. Dans sa lettre du icr mars, Calvin répète à Farel qu'il se sent « complètement inapte, ou certainement inégal » (Opéra, XI, p. 170). — Dans sa lettre du 4 mai.il lui dit: « J'ai été envoyé, ou plutôt emporté par force (extrusits). Maintenant, lié par des entraves que je ne puis briser avant le temps,.... je m'efforcerai de les délier peu à peu. » {Ibid., p. 214.) — -T. Opéra, XI, p. 156, 157. — 4. Ibid., p. 169. — 5. Ibid., p. 167. — 6. A moins que ce ne soit au retour. Opéra, XV, p. 3S2.
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ban de l'empire, en résistant au catholique et farouche duc Henri de Brunswick, en interdisant la publication d'un pamphlet de ce même duc, pamphlet rempli « des plus atroces calomnies *. »
Le 12 mars, le légat Contarini fait son entrée solennelle dans la ville et distribue tant de signes de croix, « que sans doute deux jours après son bras était encore endolori 2. » Il y a des délégations de toute l'Allemagne et de l'étranger [multœ et magnificœ), de l'Italie, de Venise, de l'Angleterre, du Portugal. Malheureusement arrivait, au même moment, la nouvelle des terribles ravages exercés par la peste à Strasbourg. Les amis de Calvin sont frappés, sa femme doit fuir, la maison est fermée. Son âme est en proie à la plus poignante inquiétude {vehementer anxia sollicitudo) . Jour et nuit sa femme est devant ses yeux.... De son cœur brisé s'épanche sa lettre à Richebourg — Et malgré tout, il se ressaisit, et dans la bataille, il reste sur la brèche. Il voit tout et raconte tout avec sa précision lumineuse 3.
Le légat Contarini est aidé par le nonce Morone, que nous connaissons déjà. « Contarini veut nous soumettre sans effusion de sang. Il cherche tous les moyens d'accomplir ses affaires, sans avoir recours aux armes. Morone est tout sanguinaire, et a toujours la guerre à la bouche 4. L'un et l'autre sont complètement occupés à rompre toutes les délibérations amicales. » Car « c'en est fini, pensentils, de leur empire, s'il y a quelque dispute au sujet de la religion, si l'on se consulte au sujet de la réformation de l'Eglise, sans se soumettre à l'autorité de leur idole. Publiquement, ils feignent de favoriser le Colloque que nous demandons. Mais en secret, par leurs promesses et leurs menaces, ils nous combattent. Ils sont prêts à aider César d'une grande somme d'argent, s'il veut en venir aux armes contre nous, ou, ce que Contarini préférerait, s'il peut nous réduire sans effusion de sang 5. » C'est la même attitude et le même jeu qu'à Haguenau et à Worms. La Curie n'apprend ni n'oublie rien.
Les historiens catholiques se sont hâtés de reprocher à Calvin son jugement sur Contarini. Le légat ne jouit-il pas dans l'histoire ecclésiastique d'une fort
1. Opéra, XI, p. 172. — Le duc, n'ayant pas tenu compte de l'interdiction, reçut, comme réplique, le terrible pamphlet de Luther, Wider Hans Worst (Herminjard, VII, p. 50, n. 10). — Calvin appelle le duc « le brigand brunswicois (tatro brunsuoicensis) , la honte de l'Allemagne, en même temps que sa perte.» Opéra, XI, p. 175. — Les incendiaires, incarcérés en Allemagne pendant l'automne de 1540, avouèrent qu'ils avaient été soudoyés par Henri de Brunswick. Herminjard, VI, p. 316, et VII, p. 97, n. 13. — "1. Opéra, XI, p. 176. — 3. Il avertit cependant Farel que ce sont seulement des « probabilités, » des « conjectures » (probabiles conjecturée). Ibici., p. 177. — 4. Il est vrai que nous avons cité des déclarations de Morone, montrant qu'il était opposé à la guerre avant le Concile. Calvin ne faisait-il pas la distinction entre la guerre avant et la guerre après} Du reste, il faut ne pas oublier que Morone était l'homme des ducs de Bavière et des ultracatholiques, qui, comme le reconnaît Pastor, parlaient continuellement de la guerre. Dans sa dépêche du 25 février, il revenait sur son idée: le catholicisme devait concentrer ses forces et un concile devait entreprendre la réduction de l'hérésie. Le nonce ne disait pas ce qui suivrait, mais il ne faut pas s'étonner que Calvin l'ait compris et l'ait dit. (Vetter, p. 35.) — 5. Opéra, XI, p. 176, 179. — C'est à propos de ces lignes que Kampschultc (I, p. 334) dit: « Deux hommes provoquaient surtout la haine de Calvin.... Il /laissait
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belle réputation de modération et presque de libéralisme ? N'a-t-il pas été un des prélats favorables aux réformes 1 ? Il y aurait lieu de discuter. Mais nous n'avons à juger ici que son attitude à Ratisbonne. Or, il y était porteur des instructions les plus intransigeantes. Vetter résume ainsi celles du 28 janvier : « Il n'y a pas un mot qui laisse conclure à un peu de condescendance, à quelque avance vis-àvis des protestants... Seulement, si les protestants acceptent de nouveau les doctrines catholiques avec tous leurs abus, s'ils reviennent, absolument, dans le sein de l'Eglise du moyen âge, alors il y a possibilité de songer à une union entre Rome et Wittenberg. » Mais pas de renouvellement de la paix de Nuremberg, pas de Colloque national ! « Et si la Diète n'a pas le résultat désiré, si l'empereur quitte l'Allemagne après avoir échoué, et si l'Eglise est en danger, alors le pape, après la douceur (!) dont il a fait preuve jusque-là (!), aura enfin recours à la rigueur et défendra, même par l'effusion du sang, la cause de Dieu et de l'Eglise 2. »
Il est vrai qu'à propos de la justification par la foi 3, Contarini crut pouvoir laisser parler sa conscience, s'en tenir à sa conviction propre. Mais il fut vivement désapprouvé par la Curie, et ses efforts continuels pour empêcher le
Contarini.... » On voit le procédé : ne pas tenir compte des faits et interpréter les textes. — Autre exemple. Après avoir refusé et empêché toute entente, le légat, sur la demande expresse et réitérée de l'empereur (Vetter, p. 185), et pour donner un semblant de satisfaction à l'opinion publique, « proposa » (Opéra, V, p. 658) aux évêques de veiller avec plus de soin sur les mœurs, la cure d'âmes, la prédication et l'instruction de la jeunesse! Calvin fait ressortir la disproportion entre le mal et le remède, et dit: « Il failloit venir à ceste racine, et non pas chercher des petites feuilles, comme faict Monsieur le Légat, qui s'amuse seulement à la cuysine, au buffet, à la garderobe et à l'estable des évesques. Voilà comme la court romaine se veult acquiter de la réformation des églises. Je dictz seulement jusques à donner quelques bonnes parolles, car de l'effect il n'en est nouvelle. » [Ibid., V, p. 659.) Sans citer un seul mot, Kampschulte transforme Calvin, déclarant que Contarini donne de « bonnes paroles, » en un Calvin « ne reculant pas, dans son récit, devant les attaques et les insinuations grossières (gemeine Aiisfiille und Verdachtigungen). » Kampschulte, I, p. 336.
i. En effet Contarini avait protesté, auprès de Paul III, contre la vente des dispenses ecclésiastiques, et en fort bons termes: « Qu'un évêque quelconque, ou qui que ce soit, puisse, si on lui demande une dispense (dispensationeni quampiam), pour une cause légitime connue de l'évêque, répondre : « Si tu me » donnes de l'argent, je te donnerai la dispense; si tu ne m'en donnes pas, je ne te la donnerai pas, » cette conclusion, bienheureux père, je la tiens pour impie et étonnante (alienam) pour des oreilles chrétiennes. Car celui-là ne donne pas gratis.... Christ a dit dans l'Evangile: « Donnez gratis, » et il y aurait quelqu'un assez audacieux, assez impie, qui dirait : « Il n'est pas permis de donner gratis?... » (Le Plat, Monuuienlorum ad historiam Concilii tridentini ainplissima collectio, 1782, p. 607.) — C'est très bien. Mais, en définitive, que se passa-t-il, en 1537, dans cette réunion d'hommes éminents, convoqués par Paul III, pour élaborer un plan de Réforme? Contarini, Sadolct et autres étaient là. Ils s'occupèrent de la discipline des mœurs et proposèrent, en effet, des réformes qui étaient au moins une chose, l'aveu du désordre et de l'immoralité effroyable de l'Eglise. Seulement à propos des principes, causes de ces désordres, voici ce que ces hommes éminents dirent: « On dispute d'aucunes questions pleines d'impiété.... Cela est digne de grande répréhension. Parquoy il faut mander aux évesques, qu'où il y a collèges et escoles, ils admonnestent les maistres et docteurs de ne proposer telles questions, mais instituer et accoustumer la jeunesse à piété et à crainte de Dieu, sans conférer en public des matières théologales.... On lit à la jeunesse le livre des Colloques d'Erasme... Ce livre... doit estre forbanni des escoles. » (Sleidan, p. 89.) Ainsi toute la Réformation dogmatique, d'après Contarini, consistait à supprimer les discussions et à mettre un livre à Y Index. — i. Vetter, p. 40, 41. — :t. Voir dans Th. Studien und Kritiken, 1S72, p. 87 et ss., l'étude du DrTheodor Brieger intitulée, Die Rechtfertigungslchre des Cardinal Contarini, kritisch dargestellt und verglichen mit der des Regensburger Bûches.
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succès des négociations, les scènes passionnées qu'il fit à Granvelle, l'appui qu'il prêta au parti fanatique, rien ne suffit. La Curie l'abreuva de reproches, et il finit par devenir l'instrument aveugle des Ultras, dont il signa les manifestes sans réflexion, il faut dire, sans dignité. Il était, du reste, arrivé à la conviction que seule la violence pouvait arrêter les progrès du protestantisme en Allemagne. Un jour, effrayé des nouvelles concessions faites par les collocuteurs catholiques, et voyant, malgré tout, l'entente prête à s'accomplir, il se précipita chez l'empereur et lui représenta qu'il devait user de son autorité et, par ce moyen, faire revenir les princes et les théologiens protestants de leurs erreurs. Avec une froideur blessante, l'empereur repoussa cette proposition et ne daigna pas répondre. Il était encore irrité de l'énergie avec laquelle Contarini avait fait échouer l'entente sur l'article de l'Eucharistie, et il trouvait bon de le lui faire sentir1.
Naturellement, les historiens catholiques passent complètement sous silence tous ces faits 2 !
De leur côté, les historiens protestants ont reproché à Calvin trop d'indulgence vis-à-vis de Charles-Quint. Il le croit non seulement pacifique, mais bienveillant. « Car, explique-t-il avec une parfaite perspicacité, il a beaucoup d'affaires sur les bras et ne voudrait pas s'en créer d'autres. » Les Turcs sont menaçants. « Avec le roi de France, il est dans une paix précaire, ou en danger d'une guerre ouverte.... Il désire donc une Allemagne pacifiée, jusqu'à ce qu'il se soit tiré de ces difficultés. Et il n'excitera aucun trouble en ce moment, à moins qu'il ne soit poussé à quelque nécessité, malgré lui, par la grande importunité de nos ennemis3. » (Du reste, cette opposition entre la Curie et l'empereur est si incontestable, que l'historien catholique Pastor lui a consacré tout un chapitre: « L'opposition entre le point de vue papal et le point de vue impérial dans la question de la réunion 4. ») Les protestants sont pour la paix, ont horreur de la guerre {bellum horrent), comme de la ruine certaine de la patrie. Ils se tiendront le plus éloignés possible {alienissimi) des desseins violents (turbulenta). — Enfin, les catholiques sont divisés en trois groupes. Les uns ne cessent de sonner la trompette et sont furieux de ce que, dès le premier jour, on ne court pas sus aux protestants. (Dans ce groupe sont l'archevêque de Mayence, Albert de Brandebourg, les ducs
1. Vetter, p. 164, 201, 143, 123. — 2. Il serait facile de multiplier les documents les plus authentiques, les plus officiels, de l'intransigeance catholique, intransigeance ne reculant pas devant la violence ni la persécution. Citons celui-ci: «Déjà en 1540, lorsque Contarini était légat en Allemagne et inquiétait la Curie par sa condescendance, Nicolas Ardinghelli, au nom du cardinal Alexandre Farnèse, lui écrivit (Lettere di XIII huomini illustri, Venise, 1564, p. 216) : « Vis-à-vis des protestants il n'y avait le choix qu'entre trois procédés: ou bien leur accorder la tolérance et la liberté de conscience, ou bien les ramener par des moyens amicaux, ou bien les forcer par la guerre et la persécution. De ces trois procédés, le premier ne mérite pas d'être pris en considération, car la foi est indivisible.... L'Eglise ne peut accorder aucune liberté à l'hérésie. Le choix se réduit donc aux deux autres procédés. Tout dépend des protestants: s'ils ne veulent pas revenir de bon gré à l'Eglise, il ne reste plus que la guerre. » C. Schmidt, Peter Martyr Vermigli, p. 33. — 3. Opéra, XI, p. 177, 178. — 4. Pastor, p. 169-183.
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de Bavière1, le duc de Brunswick). Les seconds, surtout préoccupés du salut de leur patrie, désirent la paix, quelle qu'elle soit, en dehors de tout arrangement religieux. Les troisièmes voudraient quelque réforme, mais ne sont pas assez convaincus et sont trop timides. (Dans ce groupe sont l'archevêque de Cologne, Tévêque de Strasbourg....)
Il est impossible de ne pas être frappé du calme, de la clarté d'esprit dont Calvin fait preuve. « Aucun des envoyés ou des théologiens protestants, dit le minutieux historien du Colloque, Vetter, n'a si clairement compris la situation que Calvin.... On le voit, en gros, l'opinion de Calvin est complètement d'accord avec les faits2. » Pour lui, il a confiance en Dieu, qui se montrera magnifique. « Une seule chose me terrifie, dit-il, c'est qu'il y ait tant de sécurité parmi les nôtres ; et cela ne me terrifie pas seulement, cela me consterne, que tous les jours il y ait quelque nouvelle pierre d'achoppement, comme dans cette oijapia [second mariage], ou plutôt cette dodya/ukt [mauvais mariage]. Cependant, malgré tout, je ne suis pas abattu (dejicior) ; quoi qu'il arrive, le Seigneur ne se reniera pas lui-même. » Hélas ! Calvin avait plus raison qu'il ne le pensait en signalant la faute du Landgrave, laquelle allait être, était déjà, secrètement, le grand malheur de l'Allemagne protestante. Son instinct le lui disait.
Il termine cette remarquable lettre 3 en traitant de « excellent et très doux » (dulcissime) ce Farel qu'il a traité dans les lettres précédentes « d'excellent, très intègre et très cher, » et encore « d'excellent et très suave » (suavissime).
Du reste, il pense à tout. A Viret, quelques jours après (2 avril), il dit les dépenses de la délégation strasbourgeoise. « Tu n'as pas l'idée de la cherté de la vie. Chaque jour, il en coûte à notre ville [Strasbourg] pas moins de neuf batz par tête. Joins un serviteur à chacun de nous, cela fait seize personnes. Et je ne parle pas des chevaux '1. » — En même temps, toujours dévoré par ses angoisses au sujet de sa femme, il est en butte aux violences de Farel, qui voudrait le voir revenir à Genève. Farel lui a envoyé par Bucer des lettres extrêmement vives. Il en cache une partie, et même, pour que Farel réfléchisse, il les lui renvoie. Et de quels mots il les accompagne! « Pour moi, mon Farel, tout ce qui vient de toi, je le supporte très calmement. Car il n'est pas juste que, m'accordant tant de droits vis-à-vis de toi, je te fasse la loi. Tu me diras donc et me feras impunément tout ce que tu voudras. » Mais les autres?... « Je m'offre tout prêt, à ta dévotion. Que puis-je faire de plus que de me livrer à toi, de capituler5 ? »
Presque un mois après, Calvin et le Colloque sont dans le même état0. Calvin
1. Pastor confirme Calvin. Les ducs de Bavière, assez mal disposés politiquement pour l'empereur, demandent que l'on use de violence contre les protestants (Pastor, p. 220); ils reprochent continuellement à l'empereur sa « trop grande douceur, bénignité et indulgence. » (Ibid., p. 223.) Ils en restent toujours à leur propos: « la guerre est le seul moyen. » (Ibid., p. 224.) — 2. Vetter, p. 53, 54. — 3. 29 mars 1541. Opéra, XI, p. 174-180. Herminjard, VII, p. 55-64. — 4. Opéra, XI, p. 181. Herminjard, VII, p. 65. — .'i. Opéra, XI, p. 180. Herminjard, VII, p. 63. — 0. Opéra, XI, p. 202. Herminjard, VII, p. 87. Ici, comme autre part, Calvin fait des connaissances, c'est-à-dire se fait des amis, dont la fidélité ne se démentira plus. Treize ans plus tard, Géréon Seyler, médecin à Augsbourg, lui écrira: « Depuis une ou deux conversations que nous avons eues à Ratisbonne, je t'ai toujours aimé. » Ier novembre 1554- Opéra, XV, p. 299.
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demande pardon à Farel (24 avril) de sa douleur incroyable. Il se ressaisit peu à peu (atcunque me paulatim recolligam). Il en est à ce moment de la douleur, où on « se plaît à être triste, » où l'on trouve de la « douceur » dans sa douleur même. Quant au Colloque, rien encore de mémorable.
La première séance avait eu lieu le 5 avril. Ce jour-là, on alla à l'hôtel de l'empereur; de là, on chevaucha jusqu'à la cathédrale. Pendant ce temps , les protestants se réunissaient chez le landgrave et chez Wolfgang d'Anhalt (représentant de l'électeur de Saxe (Page 635), pour entendre un sermon. De là, ils se rendirent à l'Hôtel de ville, où l'empereur et les catholiques arrivèrent vers onze heures1. Le 11, l'empereur demanda l'autorisation de nommer les col locuteurs. Et, sur ce commencement, Vetter s'exprime ainsi : « La tendance modérée l'emporta chez les protestants.... L'empereur avait eu peu de peine à gagner les protestants à son désir. L'acquiescement des catholiques allait lui être plus difficile à obtenir.... L'opposition catholique mit tout en œuvre pour faire échouer les propositions de l'empereur. Mayence et Bavière ne reculèrent devant aucun moyen. Ils excitèrent et soufflèrent le feu tant qu'ils purent.... Les catholiques discutèrent entre eux près d'une semaine pour savoir quelle réponse ils feraient à l'empereur.... L'empereur était au plus haut point irrité de l'opposition des catholiques 2. »
Philippe de Hesse.
(D'après une gravure sur bois de Brosamer.
1. Pastor, p. 231. — 2. Vetter, p. 65, 66, 67. Voir encore, sur les efforts obstinés des catholiques pour tout arrêter, Ibid., p. 78, 79. — Nous avons une preuve de l'obstruction faite par les catholiques, dans les piaroles de Granvelle lui-même au nonce auprès de l'empereur, Poggio : « En douze jours, il espérait obtenir une complète union, à condition, ajoutait-il prudemment, que les protestants puissent être convaincus que le pape veut l'union. Il pria instamment les nonces de modifier leur conduite, qui, à Worms, avait fait croire à tout le monde que le pape était l'ennemi de l'union religieuse. » Vetter, p. 27.
LES TROIS COLLOQUES
Enfin, le 20, l'empereur nomma les deux présidents : Granvelle1 et le comte Palatin Frédéric; six collocuteurs qui devaient porter la parole, trois pour les catholiques, trois pour les protestants; et enfin, sur la demande expresse des protestants 2, six témoins, ou auditeurs, à savoir : les chanceliers du comte Palatin, du duc de Saxe, du landgrave de Hesse, le député de l'évêque de Cologne, Everard, maître-d'hôtel de l'électeur, Ruden de Mayence, et Jacques Sturm. La première réunion des collocuteurs eut lieu le 27 avril 3.
Les trois collocuteurs protestants étaient Mélanchthon, Bucer et Pistorius. Ce dernier, « un tout petit homme, sincère et ferme '1, » était prédicateur dans la Hesse, et possédait toute la confiance du landgrave, qui l'avait déjà député à Haguenau et à Worms. — Mélanchthon se trouvait dans un état d'âme particulier. Non seulement il n'avait jamais été si ferme, obéissant aux ordres réitérés de l'électeur de Saxe, mais il était, de plus, extrêmement énervé. En se rendant au Colloque, il se trouvait avec les théologiens saxons sur un char, qui versa, et il se blessa à la main droite 5. Les médecins le soignèrent mal, pensant qu'il y avait seulement quelque chose de démis. Les douleurs devinrent de plus en plus vives et ne se calmèrent un peu qu'après la visite d'un chirurgien, que Granvelle, touché de ses souffrances, lui envoya. Mais elles ne cessèrent pas complètement, tout le temps du Colloque, et ne contribuèrent pas peu à l'assombrir et à l'irriter6.
Calvin fait le portrait suivant des trois collocuteurs catholiques : i° Julius
1. Il ne faut pas confondre les deux Granvelle, le père et le fils. Nicolas Perrenot, sieur de Granvelle, était né à Ornans (Doubs), en i486. Ses qualités et son ambition, favorisées par la fortune, le portèrent rapidement de l'obscurité de ses ancêtres à la gloire diplomatique et politique, Il devint maître des requêtes de l'hôtel de l'empereur. Envoyé dans les Pays-Bas, il donna à la régente, Marguerite d'Autriche, quelques conseils qui lui valurent l'estime et l'affection de cette princesse. Il fut ambassadeur en France et chancelier de l'empire. Du moins, il en exerça les fonctions, sans en avoir le titre. Il resta le confident, le conseiller de Charles-Quint, et se trouva en cette qualité à Worms et à Ratisbonne. Il mourut pendant la diète d'Augsbourg (1550). Granvelle soutenait la politique de Charles-Quint, que Calvin trouva assez favorable aux protestants. Mais ce n'était que de la politique. Granvelle était fort catholique. Calvin dit : « Le chancelier (âpxîyçawaTebç) nous est très hostile {molestissimus). Le Seigneur l'enlève ou le corrige. » Lettre du 11 mai 1 54 1 . Opéra, XI, p. 216. L'un de ses quatorze enfants fut Antoine de Granvelle, né à Besançon, en 1517, mort à Madrid, en 1586, évêque d'Arras à 23 ans, cardinal en 156 1 . Il se distingua au concile de Trente, rédigea le traité de Mùhlberg (1547) et, à son tour, dirigea les affaires de l'empire, comme son père, avec les fonctions, sans le titre, de chancelier. Il devint le bras droit de Marguerite de Parme, ruina le commerce des Pays-Bas et les dévasta par l'inquisition. Le soulèvement des Gueux l'obligea à fuir. — 2. « Sur notre demande, » dit Calvin. Les protestants n'ont cessé de faire des efforts en faveur de la publicité et les catholiques en faveur du huis clos et du secret. — :t. Lettre de Rodolphe Gualther à Myconius, 28 avril. Herminjard, VII, p 96, et n. 9, 10. — i. Lettre du chancelier Burckhard à l'électeur de Saxe, du 13 mai 1 54 1 . Herminjard, VII, p. 88, n. 10. — o. Luther lui écrivit, le 22 avril 1 54 1 , un billet, qui rappelle les plus beaux de Cobourg, pendant la diète d'Augsbourg. C'est la confiance, l'enthousiasme du héros de la foi : « La parole court, la prière brûle, l'espoir supporte, la foi triomphe.... Ne craignez pas, soyez forts et joyeux, pas inquiets. Le Seigneur est proche. Que les Henri [de Brunswick], les évêques et le Turc, et même Satan, fassent ce qu'ils veulent. Nous sommes les fils du royaume.... » Opéra, XI, p. 201, 202. — 0. Vetter, p. 55 et 74. — Ajoutons qu'il était continuellement tenu en éveil par les avertissements, les excitations à la résistance, envoyés par l'électeur Jean-Frédéric Celui-ci avait même pris la précaution de faire loger Mélanchthon dans la même auberge que ses conseillers, et de recommander à ceux-ci de veiller à ce que Mélanchthon ne reçût pas trop de visites suspectes.
EN ALLEMAGNE
Pflug, chanoine de Mayence, « un homme disert et instruit dans les disciplines humaines, mais peu théologien, ambitieux et cherchant de quel côté souffle le vent (aurœ captator). Du reste, rien à dire contre sa moralité.... Tu vois combien peu il faut attendre de lui. » — 2° Jean Gropper, chanoine et professeur de droit canon à Cologne. « Il vaut un peu mieux, bien qu'il soit de ces gens qui s'efforcent de chercher on ne sait quel milieu entre Christ et le monde. Mais tel qu'il est, on peut discuter avec lui, non sans fruit1. » — 3° Le troisième était le fameux Eck. Contarini et Morone l'avaient à tout prix voulu2 ; c'était en effet leur combattant le plus passionné. Calvin, avec son langage du XVIe siècle, s'est exprimé sur son compte sans aucune politesse : c'est évident. Déjà à Worms, nous l'avons vu, il avait parlé de « l'insolence de ce radoteur, » de ce « sophiste barbare se démenant niaisement au milieu d'illettrés 3. » Naturellement, à Ratisbonne, Calvin pensa et parla, à propos de ce « Davus » v, comme à Worms. Apprenant que le Dr Eck se remettait de son attaque d'apoplexie, il s'écria : « Le monde ne mérite pas encore d'être délivré de ce monstre 5. » On a reproché à Calvin ce langage, dont nous ne soutiendrons pas la parfaite charité. Nous ferons seulement observer que le chancelier saxon, Burckhard, s'exprimait ainsi, le 22 avril: « Que peuton espérer, quand ce sophiste ivre d'Eck est employé pour de telles affaires, lui qui fait plus de cas de Bacchus que de toute religion °. » Et surtout nous ferons remarquer que les amis et les patrons d'Eck étaient quelquefois embarrassés de leur avocat. Ce fut avec un soupir de soulagement que Granvelle se vit débarrassé de son secours, par la maladie. Contarini et Morone, qui avaient réclamé ses bons offices, furent, eux aussi, choqués par sa grossièreté. Morone le juge avec raillerie et quelque mépris. Et Contarini ne dissimule pas tout à fait l'impression désagréable que lui fait cette personnalité encombrante et plus d'une fois compromettante 1 . — Calvin résume ses impressions dans une phrase froide : «Je n'ose pas désespérer, mais je ne puis pas ne pas me rappeler Worms. Si quelque chose de brillant arrive, ce sera au delà de mes espérances8. »
Le Colloque était constitué. Dès le 23, le légat avait reçu communication du « Livre de Ratisbonne 9, » que, par un mensonge hardi l{\ Granvelle déclara être dû à « des Belges pieux et savants, morts depuis un an. » Le 27, le Livre fut remis aux collocuteurs, et puis au Colloque lui-même 11 .
1. Vetter (p. 75) écrit : « Le jugement de Calvin, sans doute l'esprit le plus puissant parmi les théologiens de Ratisbonne, sur ces deux hommes est digne de remarque.... Aujourd'hui, sans doute, nous les jugerions avec un peu plus de douceur que Calvin, qui était au milieu de la lutte et devait les considérer comme des adversaires. Cependant, nous ne pouvons absolument pas trouver son jugement injuste. Les principales lignes des deux portraits sont incontestablement exactes. » — 2. Vetter, p. 71 — •'!. Opéra, XI, p. 146. — 4. Davus, nom d'esclave dans les comiques latins, « pauvre homme. » — 5. Opéra, XI, p. 217. — <i. Ilerminjard, VII, p. 89, n. 14. — « Ficulneus (de bois de figuier) prorsus homo, » écrit Gualther à Myconius. Ibid., p. 96. — 7. Vetter, p. 88. — 8. Lettre du 24 avril. Opcra, XI, p. 202-204. Herminjard, VII, p. 89. — '•». On le trouvera Opéra, V, p. 516 et ss., n. 1. — 10. Le mensonge est constaté par le catholique Pastor, p. 234. — M. Vetter, p. 84, 85.
LES TROIS COLLOQUES
Les délibérations commencent et, avec son calme et sa modération habituelle, Calvin en rend compte, le 1 1 mai, dans une lettre qui commence ainsi : « Si, pour plusieurs causes, je suis fâché d'être ici, je ne me repentirai jamais d'y être venu *. » C'est une tranquillité d'âme singulièrement favorable à l'observation.
Les électeurs de Saxe, Frédéric-le-Sage, Jean, et Jean-Frédéric. (D'après un tableau de Cranach.) (p. 632.)
Il en donne une preuve précise en jugeant ce « Livre de Ratisbonne2, » produit douteux d'une conciliation peu conforme au tempérament de notre Réformateur : « On veoit qu'il a esté composé de gens sçavans et prudens, mais ilz ont eu esgard à ce que le monde peult porter, et ainsi ilz ont voulu moyenner entre les parties, tellement que nul des deux n'eust ce qu'elle demanderoit, et néantmoins que l'une et l'autre eust occasion telle quelle de se contenter. Ceste prudence pourroit avoir lieu en choses terriennes, mais, en la cause de Dieu, elle n'est pas de mise et doit estre du tout exclue. Car puisque Jésus Christ n'a point de convenance avec Bélial, il fault que sa vérité soit conservée pure et claire, sans estre obscurcie par mensonge, ne mesmes corrompue par gloses doubteuses et ambiguës 3. »
Les discussions portent d'abord sur le péché originel; « les nôtres n'ont pas eu trop de peine à s'en tirer (non difficulté]- tr anse ger uni). » De même, à propos
1. Opéra, XI, p. 215. Herminjard, VII, p. m. — i. Il faut seulement observer que le « Livre de Ratisbonne, » remis au Colloque, n'était pas le « Livre » tel qu'il était sorti des conversations de Worms. On l'avait corrigé une première fois en y faisant une vingtaine de changements réclamés par Contarini; et une seconde fois, pour y introduire les changements réclamés par Eck. (Pastor, p. 243, n. 1.) C'est cette troisième édition, différant plus ou moins de la première, que le Colloque eut entre les mains, et dont Calvin parle aussi. — 3. Opéra, V, p. 648.
EN ALLEMAGNE
du libre arbitre. La justification a produit une lutte plus vive. Cependant, ici encore on arrive à une formule, et Calvin n'est pas mécontent de la modération avec laquelle elle est rédigée : « Tu t'étonneras de voir que les adversaires aient
tant concédé Les nôtres ont retenu l'essentiel de la vraie doctrine (verae doc-
trinae summam).... Je le sais, tu aurais désiré une explication plus claire, et je suis de ton avis; mais si tu penses avec quels hommes nous avons affaire, tu reconnaîtras que c'est un grand résultat l. »
Puis, il a été question de l'Eglise. On s'accordait sur la « définition; » on s'est divisé sur le « pouvoir. » Tous les efforts étant inutiles, on a résolu de réserver l'article.
Sur les sacrements, il y a eu pas mal de discussion. « Mais comme les nôtres ont accordé aux catholiques les cérémonies, à titre de choses indifférentes (res médias), on est arrivé à la Cène. » Calvin continue à approuver toutes les concessions. Quel protestant, aujourd'hui, y consentirait encore ?
« Ici [à propos de la Cène] il y eut un obstacle {scopulus) insurmontable. » Les protestants tiennent une grande réunion pour s'entendre, le dimanche 8 mai, à 6 heures du matin 2, et chacun, à son tour, formule son opinion. « A l'unanimité» l'assemblée rejeta la transsubstantiation, l'adoration. « Je dus aussi, dit Calvin, exposer mon avis en latin3. Quoique je n'eusse compris aucun des orateurs précédents [qui avaient dû s'exprimer en allemand], j'ai cependant parlé librement, sans crainte de blesser personne, et j'ai condamné la présence locale.... Croismoi, dans ces discussions, il est besoin d'esprits fermes, qui confirment les autres. » — Précisément, c'est cette fermeté bien connue qui rend si intéressante l'approbation donnée par Calvin à toutes les concessions de ses amis.
Sur ces entrefaites, Eck avait été frappé d'une attaque d'apoplexie Pas très fâché, paraît-il, d'être débarrassé d'un avocat trop souvent gênant5, Gran-
1. Opéra, XI, p. 215. — Pastor dit: « La formule relative à la justification, qui, le 3 mai, fut acceptée d'une manière si étonnamment rapide, avait été proposée par les catholiques.... Elle avait été sans doute rédigée par Contarini. » (Pastor, p. 245.) Le légat se trouvait, en effet, avoir des idées plus évangéliques, précisément sur cette question de la justification. D'après Pastor, c'était du semi-luthéranisme. Luther ne crut pas pouvoir l'accepter. Cependant, quels durent être ses sentiments, quand il vit ses adversaires, après l'avoir si ardemment combattu, poser presque les armes et reconnaître à moitié sa doctrine favorite et principale? Il déclara que, tout en la trouvant insuffisante pour lui-même, il pourrait la tolérer un certain temps chez les catholiques. C'était la porte ouverte, entr'ouverte. (Vetter, p. 94, 98, 100, 107.) Ce qui n'empêche pas Pastor de trouver inconcevablement intransigeant Calvin, plus modéré encore que Luther, et qui accepte la formule, tandis qu'il trouve très modérée la Curie, qui la rejette purement et simplement! Notons que ce même Pastor révèle son état d'âme, quand, à propos de Contarini et de sa formule trouvée hérétique par la Curie, il fait consister l'orthodoxie non dans la foi, mais dans la soumission. Il en arrive à écrire cette phrase : « Ce qui fait d'un catholique un enfant fidèle de son Eglise, c'est la volonté loyale et ferme de croire et de soumettre son jugement particulier à l'autorité ecclésiastique. » (Pastor, p. 249.) — 2. Herminjard, VII, p. 112, n. 5. — 3. Cet avis se trouve Opéra, V, p. 568. — « Calvin a tenu son discours en latin; il a été écrit par le notaire.» Séance du 8 mai. Protocole sur les délibérations des Etats de Smalkalde. — Max Lenz, Briefwechsel Landgraf Philipp's des Grossmiit/iigcn von Hessen mit Bucer, III, p. 24. — 4. « Tost après il eut la fièvre, » dit Sleidan, p. 104. — Voici ce que raconte Pezel (VIII, p. 296, cité par Herminjard, VII, p. 113, n. 7) : « Eck, embarrassé par les arguments de Mélanchthon, Eck, chaud de colère et d'indignation, se rendit chez le nonce Morone, et là se gorgea de vin d'Italie. Il fut saisi d'une ardente fièvre et resta gravement malade jusqu'à la fin du Colloque. > — S. Opéra, XI, p. 217.
LES TROIS COLLOQUES
velle ne le remplaça pas et exclut Pistorius, de telle façon qu'il y eut seulement quatre collocuteurs. Mélanchthon et Bucer proposent une formule sur la transsubstantiation, une formule d'entente que Calvin qualifie « d'ambiguë et fardée. » Ce qui est étonnant, ce n'est pas qu'elle déplaise à Calvin. Mais vraiment étonnante est la modération de sa critique et son effort de disculper ses auteurs : « Ils ont essayé de satisfaire leurs adversaires sans rien leur donner. Ce dessein ne me plaît pas, bien qu'ils aient une idée et qu'ils la suivent. Ils espèrent que tout s'éclairera spontanément, si accès est une fois donné à la vérité. Voilà pourquoi ils préfèrent passer sous silence et ne redoutent pas cette ambiguïté, qui ne peut être nuisible. Mais, je te l'assure à toi et à tous les hommes pieux, l'un et l'autre ont l'esprit excellent et ne pensent qu'à avancer le règne de Christ. Tout ce que tu pourrais désirer d'eux, ils le fournissent fidèlement et constamment. Seulement, dans leur façon d'agir, ils s'accommodent trop au temps »
Il importe, toutefois, de bien préciser d'où vint l'obstacle insurmontable. Devant la résistance des protestants, les deux collocuteurs catholiques accordèrent que le mot de transsubstantiation serait rayé de la formule. L'entente allait peut-être se faire. Contarini, épouvanté, intervient et impose la réintégration du mot. Granvelle accourt chez lui, le supplie. Contarini lui réplique avec passion. Et Granvelle dut céder, et « l'homme d'Etat impérial dut renverser de sa propre main l'orgueilleux édifice de ses espérances 2. » Car c'était bien l'échec définitif. En effet, après le dissentiment sur la Cène 3, les collocuteurs n'arrivèrent plus « à aucun accord, » ni sur les messes, ni sur la confession auriculaire, ni sur l'invocation des saints, ni sur la primauté de saint Pierre. « Impossible de s'entendre, » et les protestants rédigèrent leurs opinions qui furent annexées au « Livre de Ratisbonne 4. »
i. Opéra, XI, p. 217. — Grâce à son procédé de travestissement, Kampschulte cite cette lettre comme preuve de la mauvaise humeur, de l'irritation de Calvin contre Mélanchthon, et surtout contre Bucer. (Kampschulte, I, p. 337.) — 2. Vetter, p. 120. — Ne mentionnant aucun de ces faits, Kampschulte s'obstine à travestir l'attitude de Calvin : « Sa mauvaise humeur ( Verstimmung) crût à mesure que les négociations avançaient. » Kampschulte, I, p. 337. — 3. On suspend, le 13, la discussion sur la Cène, et le 14, bien que la discussion s'engage avec vivacité sur l'absolution, Contarini, effrayé par la possibilité de certaines concessions, renouvelle ses tragédies et va faire chez L'empereur la scène dont nous avons parlé. (Vetter, p. 122, 123.) — 4. Lettre à Farel, vers le 6 juillet, de Strasbourg, où Calvin était rentré. Opéra, XI, p. 251, 252. Herminjard, VII, p. 178. — L'incroyable roman, rêvé par Kampschulte, continue : « En vain, même des prélats catholiques considérés avaient cherché à le gagner à la conciliation et lui avaient dépeint avec de sombres couleurs les conséquences d'une scission sans espoir. [Kampschulte tire ceci de ce que Calvin dit luimême à propos de l'évêque d'Aquila. Opéra, VIII, p. 89. Voir plus haut.] Seule une soumission complète, sans condition, aurait pu le satisfaire. Tous les efforts du côté catholique ne purent le décider à avoir une conversation avec Contarini. [Ceci encore est tiré, dit Kampschulte, des déclarations de Calvin à Edouard VI, dédicace de son Commentaire sur les épîtres catholiques. Mais voici ce que Calvin dit : « Tel fut, à Trente, Robert, cet aveugle, que j'ai vu à Ratisbonne, travaillant avec autant de ridicule et d'improbité pour le pape, lorsque, par ses manèges d'entremetteur (suis lenociniis), il s'efforçait de m'attirer à un colloque avec Contarini. Opéra, XIV, p. 32. Kampschulte traduit : « Tous les efforts du côté catholique ne purent le décider à avoir une conversation avec Contarini ! »] Contre les collocuteurs catholiques, il éprouvait une véritable haine.... » Et Kampschulte cite le propos sur Eck, en essayant de se débarrasser des propos sur les autres collocuteurs. (I, p. 338.)
EN ALLEMAGNE
Le 3i mai, l'empereur remercia les délégués des deux partis, et le 8 juin, il fit lire à la Diète un rapport sur les résultats du Colloque1. Les délibérations reprennent. Mais, à ce moment, arrivèrent les délégués de Hongrie et d'Autriche, et l'empereur, faisant suspendre les discussions théologiques, ordonna qu'on s'occupât de la guerre contre les Turcs. Calvin profita de l'occasion et quitta Ratisbonne, « extorquant, » plutôt qu' « obtenant, » de Bucer et de Mélanchthon la permission de partir2. Malgré les différences de leurs caractères et les nuances de leurs opinions, les trois amis étaient cordialement unis. « Calvin a longtemps insisté pour revenir, écrit Bucer aux pasteurs de Strasbourg : pour moi, j'aurais préféré le retenir 3. » Et voici ce que pensait Mélanchthon : « Philippe est grandement charmé (delectatur magnopere) de lui (hujus ingenio), comme de quelqu'un dont les protestants peuvent se servir parmi les vétérans qui se tiennent sur la troisième ligne1. » En passant à Ulm, le 20, Calvin fit au pasteur l'éloge de Bucer, cherchant à dissiper toutes les préventions contre lui et racontant « qu'en tout Bucer s'était bien entendu avec les frères 5. »
Le 25 juin, Calvin rentrait a Strasbourg6.
Pour les événements subséquents, nous allons nous borner à suivre les indications de Calvin, dans ses Actes de Ratisbonne. L'empereur, remettant le Livre de Ratisbonne et les additions protestantes à la Diète, demanda leur avis aux Electeurs, aux princes et à tous les Etats, tant sur les articles « accordés » que sur les autres. Les princes et les Etats protestants firent une réponse en deux parties, l'une rédigée par Mélanchthon sur la Doctrine ", l'autre rédigée par Bucer sur la Discipline 8. Ils acceptaient les articles « adoptés. » « Nous avons diligemment poisé ceux qu'ilz avoyent communément passé, comme de la volunté humaine, du péché originel, de la justification et quelques aultres. Or, combien que quelques poinctz ayent mestier de plus longue explication, comme il sera notté puis après, toutesfois, quand on vouldra prendre à la bonne part les choses
1. Il ne faut pas oublier que le Colloque théologique avait été réuni à l'occasion de la Diète impériale. — 2. Opéra, XI, p. 251. — Le 4 mai, Calvin écrivait à Farel : « Si je le puis, je tâcherai de me trouver à Strasbourg avant la foire. J'y prêcherai pendant la foire. » La foire de Strasbourg commençait le 26 juin. Herminjard, VII, p. 106, n. 9. Opéra, XI, p. 214. — En effet, Calvin partit le 15 ou le 16, se trouva à Ulm le 20, et à Strasbourg le 25. (Voir Vetter, p. 178, n. 4.) — 3. Herminjard, VII, p. 157. Opéra, XI, p. 250. — 4. Jacques Bédrot à Bullinger, 20 avril. — Herminjard dit : « Il ne faisait pas un petit honneur à Calvin, en le jugeant capable de porter la parole à la diète dans les grands moments. » Herminjard, VII, p. 86, n. 2. - ."i. Lettre de Martin Frecht à Bullinger, 2 juillet. Opéra, XI, p. 249. Herminjard, VII, p. 195. — Comment Kampschulte a-t-il pu, ici encore, prendre le contre-pied des textes et travestir la vérité au point d'affirmer que Calvin était isolé, renié par tout le monde; que ce Calvin, dont Mélanchthon et Bucer ne voulaient pas se séparer, était pour eux un objet d'effroi : « On a une sorte de juste effroi (Sclieu) pour les principes de ce fanatique étranger, qui, s'ils avaient triomphé à Ratisbonne, auraient déjà, en 1541, déchaîné les maux d'une guerre civile. » Et l'historien, qui écrit ces lignes, est celui qui défend la politique des Moronc et des Paul III ! (Kampschulte, I, p. 338.) — fi. Herminjard, VII, p. 157, n. 2. — 7. Opéra, V, p. 585. — 8. Ibid. , p. 598.
LES TROIS COLLOQUES
qui y sont dictes, et en juger amyablement, exposant le tout sainement, nous ne reprenons pas le jugement des députez »
L'empereur demanda aux protestants un nouveau mémoire sur les « abuz » à corriger: il en reçut deux, l'un de Mélanchthon, l'autre de Bucer2. Et enfin, après avoir reproduit tous ces documents, Calvin donne son opinion sur l'ensemble de cet effort « pour condescendre à quelque bonne unité, et néantmoins sans fléchir de la pure doctrine de l'Evangile. » Il approuve.
Trois points sont à considérer. « Le premier est touchant la doctrine En
ce poinct les protestans demeurent fermes, et non sans cause. Car il n'est pas question de céder leur droict, comme on a accoustumé en controversies mondaines de quitter une partie pour avoir l'autre, quand on veult venir à une transaction amiable.... Et néantmoins, si peult-on veoir comment ilz la [la confession de foi] proposent, le plus modérément que faire se peult, et ne débattent de rien, sinon que la nécessité les contraigne. » Et il demande aux fidèles de comprendre cette situation et les négociations. « En quoy il est mestier que les fidèles qui ont vraye intelligence, considérans ce qui a meu les dictz protestans de ne contredire point trop précisément en beaucoup de choses, ne s'en scandalisent pas3.... Ils ont receu plusieurs motz pour s'accomoder à ceux qui sont rudes ou infirmes, ou s'arrestent à la coustume, ou à leurs façons anciennes. Cela ne doit scandaliser les bons fidèles et craignans Dieu, quand il appert que tout se faict pour parvenir à bonne fin. »
Quant aux cérémonies, les concessions, naturellement, sont plus faciles et plus légitimes qu'en fait de doctrines. Les protestants désirent la sobriété, et ils aimeraient supprimer toutes celles qui ont été « introduites follement » ou sont devenues des « abuz notoires. » Mais folies et abus, ils ont raison de vouloir tout supporter. « Toutesfoys si veulent-ilz bien supporter l'infirmité de ceulx qui ne s'en peuvent pas retirer si tost. Pourtant [en conséquence], en cest endroit, ilz se rendent faciles et tractables. »
Enfin, quant aux mœurs, les protestants désirent « bonne reigle et police, » mais « les choses ne sont pas toutes espeluchées par le menu4. »
Les Electeurs et princes catholiques répondirent que les articles « accordez » devaient d'abord être soumis au Légat, et que les articles non « accordez, » s'il n'y avait pas moyen de s'entendre avec les protestants, devaient être renvoyés au Concile général, ou, s'il n'y a aucun espoir de l'avoir, à une assemblée de la nation 5. Ce recours au Légat avait été décidé à Haguenau. Mais en ce moment, c'était une « couleur, » que prenaient ceux « qui ne demandoyent qu'à reculler6. » L'empereur aurait préféré un avis exposé ce un peu plus ouvertement et clairement. » Mais il consentit à prendre l'avis du Légat. Ce qui était à prévoir arriva. Le Légat déclara « que tout se doit remettre au Pape et au siège apostolique. » Comment en vouloir à Calvin d'écrire : « Ce n'est pas chose nouvelle que le Légat
1. Opéra, V, p. 586. — 2. Ibid., p. 617. — 3. Ibid., p. 646, 647. — i. Ibid., p. 647. — S. Ibid., p. 648. — 6. Ibid., p. 651.
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du Pape chante une telle chanson.... Quand il n'y auroit aultre chose que ceste manière de procéder, nul homme de bon jugement ne peult doubter que le Pape ne se soucie guères de remédier à la désolation qui est de présent en l'Eglise.... Y a-il homme si dépourveu d'entendement, qui ne voye bien que le Pape, quelque bonne myne qu'il face, fuyt le Concile comme un larron le gibet ? » Et même ce ne fut pas tout, et « de peur qu'on n'eust soubzpeçon qu'il voulsit laisser passer un seul poinct pour advancer la concorde ou commancer la réformation, » le Légat reprit sa plume et spécifia que tout devait être renvoyé au pape, « tout le traicté susdit et les articles qu'on y a faict1. »
C'était fini. En vain, les princes et Etats protestants demandèrent encore que les articles «accordez» fussent au moins reçus2, ce qui, d'après Calvin, « eust esté un très bon commencement de proveoir à l'Eglise 3. » En vain, Luther se déclara favorable à la proclamation par l'empereur des quatre articles « accordés, » avec tolérance des dix autres pour les catholiques4. En vain, Granvelle représenta au Légat qu'il fallait choisir entre cette tolérance et la guerre. Le Légat se prononça énergiquement contre cette tolérance5, et l'archevêque de Mayence ne voulut pas démordre de son programme : « Guerre de l'empereur et des catholiques contre les protestants6. »
Les princes catholiques continuèrent à répéter que leurs collocuteurs avaient trop accordé; que tout devait être renvoyé à un Concile général ou national, ce qui était, dit Calvin, mettre « une brebis en la gueulle du loup, pour la bien garder ; » et le Légat reprend encore une fois sa plume, pour demander « que ceste addition du Concile national feust totalement ostée,... Tout ce qui seroit là déterminé, seroit nul, cassé et vain 7. » — La diète fut close le 29 juillet.
Ainsi les protestants acceptaient les articles « accordés. » Les catholiques ne les acceptaient pas, mais demandaient à tout le moins un Concile national. La Curie n'acceptait rien, pas même la proposition des catholiques, « ces advocatz qu'elle avoit à ses gages8: » elle ne voulait qu'un Concile, c'est-à-dire elle. Et Calvin put écrire : « La fin du Colloque a été celle que j'avais toujours prévue. Tout cet effort de conciliation s'en est allé en fumée 9. »
1. Opéra, V, p. 652-655. — Il faut bien que les partisans de la Curie en prennent leur parti, les accusations de Calvin étaient parfaitement légitimes. Aucune expression ne pouvait mieux rendre le spectacle qu'avait fourni la papauté pendant tout le XVe siècle. Or, on était au XVIe. Et même lorsque Calvin s'écrie que « le premier fondement de la théologie » romaine, c'est « qu'il n'y a pas de Dieu, » Kampschulte a tort de croire que cette vivacité de langage est un scandale, suffisant à lui tout seul pour démontrer le fanatisme de Calvin. Nos Réformateurs et leurs contemporains savaient que le saint-siège venait d'être déshonoré par toutes les turpitudes et par tous les crimes. Alexandre VI Borgia, dernière incarnation de cette papauté abominable, était mort un an avant la naissance de Luther, et ses successeurs, hommes de la Renaissance, n'étaient pas célèbres par l'ardeur de leur foi chrétienne, pas plus les papes comme Léon X que les cardinaux comme Bembo. L'impartialité historique ne consiste pas à oublier l'histoire. — -2. Ibid., p. 665. — 3. Ibid., p. 671. — 4. Vetter, p. 150. — 5. Ibid., p. 142, 143. — 0. Ibid., p. 151. — 7. Opéra, V, p. 670, 672, 675. — 8. Ibid., p. 680. — '.». A Virct, 13 août. Opéra, XI, p. 262.
CHAPITRE CINQUIÈME Calvin et le sort ultérieur de la Réformation allemande.
I, La Supplex exhortatio. — i. Unité du système calviniste. — 2. Spiritualisme chrétien. — 3. Le chien qui aboie. — II. V Intérim adnltero-germanum, — 1. L'Intérim. — 2. La justification par la foi. — 3. L'exhortation au martyre.
EPUIS son départ de Strasbourg, a écrit Krummacher, « Calvin
ne quitta pas l'Allemagne des yeux » C'est sans exagération
qu'on a dit : « On peut extraire de ses lettres presque une histoire de la Réformation en Allemagne , aux environs de 1 540 »
C'est le moment de signaler deux ouvrages, petits et importants, auxquels cet intérêt de Calvin pour les affaires de la Réformation allemande a donné naissance.
1. En i543, Charles-Quint avait convoqué une nouvelle diète pour le mois de février 1544, à Spire. Elle devait encore une fois et, si possible, une dernière fois, s'occuper de la question religieuse et la régler. Après tant d'échecs successifs, il y avait encore des hommes à la foi assez robuste pour espérer : au premier rang, Bucer. Il eut l'idée d'un opuscule que l'on adresserait à l'empereur ; et, dès la fin de (25 octobre), il en écrivit à Calvin, l'excitant à se charger de ce nouveau travail. Quelques semaines après, l'opuscule était achevé2, un opuscule dont Bèze dit : « Je ne sais si, dans ce siècle, on a écrit quelque chose de plus nerveux et de plus grave3; » et dont les éditeurs des Opéra répètent qu'il l'emporte sur la plupart des autres écrits du Réformateur « par la gravité de la
1. H. Krummacher, Calvin s Bezic/ningen su Deutschland ', 1864, p. 26. — i. Supplex exhortatio ad Cœsarem Carolum Quintum, etc. ; Supplication ou remonstrance sur le faict de la chrestienté et de la Réformation de l'Eglise, etc. Opéra, VI, p. 453-534, et Opuscules, p. 506-579. — 3. Opéra, XXI, p. 136.
JEAN CALVIN II Si
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pensée et V élégance du style; »
qu'il est encore aujourd'hui « très digne d'être lu, » et que, « si Calvin n'avait publié que lui, il suffirait pour lui assurer un nom illustre parmi les auteurs de son temps l. »
Quiconque se donnera la peine de parcourir ces pages ne trouvera pas cet éloge exagéré.
Calvin commence par poser la distinction entre le corps et l'âme de l'Eglise: « L'office des prélats et tout l'ordre de l'Eglise, avec tous les sacremens, sont comme le corps; mais la doctrine, laquelle nous monstre la façon d'honorer Dieu droitement, et nous instruit où c'est que les hommes doyvent mettre la fiance de leur salut, est comme Vàme, laquelle donne vie et vigueur au corps, afin qu'il ne soit pas inutile et comme mort 2. »
La doctrine ! Mais il y a plusieurs doctrines. Quelle est la doctrine qu'on peut appeler l'âme de toutes les doctrines calvinistes? «Le fondement principal du vray service de Dieu est que nous recognoissions Dieu estre la fontaine de toute vertu, justice, saincteté, sagesse, vérité, puissance, bonté, clémence, vie et salut 4. » La souveraineté de Dieu, l'honneur de Dieu : voilà ce qui est tout.
De ce premier principe calviniste découle le second, que l'homme n'est rien. Et en effet, Calvin déclare que c'est « l'autre partie. » En même temps, il nous
1. Opéra, VI, p. xxvni. — Le livre paraît avoir été imprimé avant la réunion de la diète (lettre de Calvin à Farel, du 25 mars 1544. Opéra, XI, p. 689). L'édition princeps porte la date de 1543. Il y eut une traduction française en 1544. (Ibid., p. XXIX.) — 2. Opuscules, p. 508. — 3. Je lis dans un numéro du Correspondant médical, sous la signature du Dr Félix Regnault : « Les nombreux portraits de Charles-Ouint nous le représentent avec une hypertrophie énorme du maxillaire inférieur.... Les descriptions que nous ont laissées les historiens sont confirmatives. .. Il mangeait et buvait avec peu de modération et aimait violemment les femmes. Il s'accordait en cela avec le proverbe qui veut que les gens à mâchoire inférieure proéminente aient un caractère bestial.... Les derniers travaux sur ce sujet tendraient à prouver qu'il s'agissait d'une malformation congénitale et héréditaire, analogue à la déformation des mâchoires qui caractérise la race de chiens bull-dogue. La proéminence du maxillaire inférieur est en effet constante dans la famille des Habsbourg. Son frère Ferdinand Ier lui ressemblait. Tous ses descendants ont eu le même caractère, depuis Philippe II jusqu'à Philippe IV. Charles II, le dernier des Habsbourg d'Espagne, avait les traits de son aïeul fortement exagérés. » — 4. Opuscules, p. 508.
Charles-Çjuint, d'après une gravure de B. Behams en 1531 3 (p. 641.)
révèle le sens religieux de ce dogme, contre lequel on a si souvent protesté. Calvin anéantit l'homme devant Dieu, pour que l'homme, sentant en quoi consiste son néant, c'est-à-dire dans sa culpabilité, se convertisse et soit transformé. « L'autre partie... est de renoncer à nous-mesmes, laquelle emporte qu'en renonçant à nostre chair et au monde nous soyons transformez en esprit nouveau, afin de ne plus vivre à nous, mais de nous abandonner du tout au gouvernement de Dieu !. »
Et avec une parfaite clarté, Calvin montre que là gît toute la différence entre la Réformation et ses adversaires. « Tout le différent que nous avons avec ceux qui contredisent à nostre doctrine est qu'eux n'humilient point assez l'homme et n'exaltent point la grâce de la régénération, comme il appartient. Nous, au contraire, abbatons tellement l'homme, qu'estant réduit à néant, il soit contraint de cercher toute sa justice en Dieu, et non pas seulement une partie 2. »
Cela posé, tout est résolu, tout : la question des cérémonies, la question des sacrements, les questions de doctrine, etc., etc. Il faut détruire tout ce qui diminue l'honneur de Dieu, et, pour cela, tout régler d'après sa Parole3.
2. Dans aucun autre de ses ouvrages, Calvin n'a montré avec plus de logique et de simplicité la profonde unité du système calviniste, dernière expression de la Réformation. Nous sommes malheureusement obligé de nous borner à ne signaler que deux caractères de ce traité.
Calvin s'y montre animé du plus pur spiritualisme chrétien, ramenant tout à la foi, et à la foi non pas de tête, mais du cœur : « Dieu ne prise point un festu les cérémonies, et ne s'en soucie nullement, si on les considère en elles-mesmes : mais il regarde la foy, et la vérité du cœur.... Dieu requiert principalement de ses serviteurs le cœur et l'affection.... Il est bien aisé de nommer ces deux mots, foy et repentance; mais ce sont choses bien difficiles, quand ce vient à l'effect. Quiconque donc constitue le service de Dieu en ces deux choses, cestuy-là ne lasche point la bride aux hommes.... La vraye foy, tesmoin sainct Paul, est celle par laquelle est esmeue en nos cœurs une telle fiance, qui nous donne hardiesse de comparoir devant Dieu 4. »
3. A côté de ce pur spiritualisme, Calvin déploie toute la chaleur, toute l'ardeur d'une conviction qui atteint souvent l'éloquence la plus noble et la plus puissante. « Ce n'est pas une affection légère que ce zèle de la maison de Dieu, dont parle David, lequel doit ronger le cœur de tous fidèles. Puis donc que la gloire de Dieu estoit souillée en tant de sortes, ou plustost deschirée, n'eussionsnous pas esté traistres, en nous taisant et dissimulant ? Si un chien voit qu'on face quelque outrage à son maistre, incontinent il abbaye. Eussions-nous donc tenu la bouche fermée, en voyant Dieu violé par tant de sacrilèges 3 ? »
Cette image du chien, fidèle gardien de son maître, est une de celles que Calvin affectionne. Elle le caractérise. Il s'en est servi ailleurs, et, dans le même
i. Opuscules, p. 509. — 2. Ibid., p. 530. — 3. Ibid., p. 510, 525- 512- — 4- Ibid., p. 524, 526, 514- — S. Ibid., p. 549.
traité, un peu plus loin, il y revient : « Si un chien voyoit faire telle injure à son maistre, comme estoit grand l'opprobre qu'on faisoit à Dieu aux sacremens, il abbayeroit fort et ferme, et s'exposeroit plustost à la mort que de voir son maistre estre ainsi maltraitté, sans y résister. Devons-nous moins faire de service à Dieu qu'une beste ne fait à un homme mortel 1 ? »
Citons enfin ce beau passage, beau par le style, non moins que par la pensée : « Pourtant, ceux qui disent que nous ne devions pas nous esmouvoir si fort en une telle corruption de la doctrine de vérité, en une pollution tant exécrable des sacremens, en une calamité tant désespérée de l'Eglise, nous ne les pouvions autrement contenter qu'en trahissant avec une meschante desloyauté le service de Dieu, la gloire de Jésus-Christ, le salut des hommes, l'administration des sacremens et le régime de l'Eglise. C'est une belle chose que modération ; c'est une belle vertu et louable que patience; mais il faut tousjours tenir ceste reigle, que nous ne soyons pas patiens à souffrir que le nom de Dieu soit deschiré par blasphèmes; que sa vérité éternelle soit suffoquée par les mensonges du diable; que Jésus-Christ soit comme craché; que ses mystères soyent poilus; que les povres âmes soyent cruellement meurtries et que l'Eglise soit navrée à mort, jusqu'à ne pouvoir quasi respirer. Cela ne seroit point une mansuétude ne douceur, mais une nonchalance des choses, lesquelles nous doyvent estre plus précieuses que tout ce qui est au monde 2. »
On comprend, en lisant ces fortes périodes, que M. Brunetière ait cru devoir l'avouer : sans Calvin, ni Pascal, ni Bossuet n'auraient été ce qu'ils ont été.
i . Se croyant sûr de la victoire définitive, Charles-Quint, à la diète d'Augsbourg (ouverte le ier septembre 1547), en l'absence du concile de Trente prorogé indéfiniment, et en attendant (intérim) sa nouvelle réunion, crut pouvoir édicter la paix religieuse et ses conditions. Un catholique, Jules Pflug, avait préparé un projet. On adjoignit à Pflug Jean Agricola, en ce moment prédicateur de l'électeur protestant de Brandebourg, et l'évêque in partibns de Sidon, coadjuteur de Mayence, Michel Helding. A eux trois, et non sans peine, ils fabriquèrent le document fameux, connu sous le nom à? Intérim.
L'électeur de Brandebourg avait aussi appelé Bucer, pour que celui-ci couvrît cette nouvelle constitution religieuse de l'autorité de son nom. Mais Bucer, s'il était un conciliateur quelquefois passionné, n'était ni un traître, ni un lâche : il refusa de souscrire 3. En effet, les formules des triumvirs étaient censées chercher un juste milieu entre les prétentions contraires, mais, en réalité, elles accordaient aux catholiques le maintien de presque tous leurs dogmes et de
1. Opuscules, p. 552. — 2. Ibid-, p. 555. — lî. « Brandebourg print fort mal cela, et se courrouça aigrement à luy... Granvelle pressoit aussi Bucer par personnes interposées, et luy promettoit grans dons, s'il approuvoit le livre. Mais voyant qu'il n'avançoit rien par promesses, il vint à menaces, tellement que Bucer se retira chez lui, non sans grand danger. » Sleidan, p. 172.
toutes leurs pratiques, sauf des concessions de mots et deux petites concessions de fait. En attendant le concile, on laissait aux pasteurs mariés leurs femmes; on laissait à ceux qui le voulaient la communion sous les deux espèces, mais avec interdiction de blâmer l'usage catholique. C'était tout.
Proposé, le i5 mai, à la diète, Y Intérim ne rencontra que peu d'opposition. Mais les Réformateurs ne s'y trompèrent pas. Quelques jours après (26 mai 1548), Bullinger écrit à Calvin : « Je crains que c'en soit fait de la vraie religion en Allemagne.... Cet Intérim n'est que le papisme lui-même1. » Charles-Quint se hâta, — par la diplomatie ou par la force, — de vaincre les résistances. Il ne réussit que trop. Une nouvelle lettre de Bullinger à Calvin (14 juillet 1548) est lamentable : a Des villes surtout ont cédé et ont accepté cette forme très impie. Augsbourg l'a acceptée, le 26 juin. Musculus, abandonné par l'Eglise, s'est réfugié chez nous. Toutes les villes voisines ont cédé. L'excellent et très docte Brenz a échappé avec peine aux mains du loup trop cruel. Grâces soient rendues au Seigneur, qui nous l'a conservé. Ont fait défection : Ulm, Nuremberg, Memmingen, Kempten, etc. Strasbourg, Constance et Lindau résistent encore. Quelques princes, peu nombreux, résistent aussi Plaise à Dieu que tu sois toimême excité et que tu écrives un antidote contre Y Intérim.... Prions Dieu qu'il relève ceux qui sont tombés, et qu'il mette un frein dans la gueule de cette bête avide de sang, pour qu'elle n'aille pas où elle veut 2. »
Bientôt les Suisses commencent à craindre pour eux-mêmes. A côté d'eux, Constance est assiégée, est prise, est annexée à l'Autriche, perdant à la fois sa liberté politique et sa liberté religieuse. Calvin se met tout de suite à l'œuvre, puis s'arrête. Il écrit, le 10 août, à Farel : « Bullinger m'exhorte à écrire contre cette Réformation adultère. Je m'étais mis à l'œuvre avant de recevoir sa lettre. Puis j'avais laissé mon travail de côté. J'ai demandé conseil à Bucer. S'il l'approuve, j'essaierai3. » La réponse de Bucer (3o septembre 1548) n'était pas de nature à faire cesser ces hésitations : « ...Je ne sais que te conseiller. Je désirerais, et je reconnais que ce serait utile aux églises, qu'on découvre les desseins et les fraudes de l'adversaire; mais j'hésite. Est-il utile à l'Eglise d'exciter spécialement contre toi les frelons 4 ? » En même temps, il annonce que, si Y Intérim est appliqué à Strasbourg, ce sera la fin de son ministère dans cette ville. On dirait que, prévoyant le sort qui le menace, il hésite à exposer Calvin à ces mêmes dangers. Mais ce n'était pas une pareille préoccupation qui pouvait arrêter notre Réformateur, et, un mois après, sa réfutation était achevée 3. Un Français réfugié à Genève, René de Bienassis, demanda au Conseil l'autorisation nécessaire pour mettre sous presse.
Le Conseil hésita. Le 29 novembre il donna au syndic Pierre Vandel « commission de le [le livre] fère visité. » Et le lendemain il répondit à l'éditeur :
I. Opéra, XII, p. 706, 707. — 2. Ibid., XIII, p. 7. — 3. Ibid., p. 27. — 4. Ibid., p. 56. — 5. Intérim adultero- germant nu, etc., 1549 ; l' Intérim, c'est-à-dire, provision faicte sur les différais de la religion, en quelques villes et pais d' Allemagne. Avec la vraie façon de réformer l'Eglise chrestienne, et appointer les différens qui sont en icelle. Opéra, VII, p. 549-674- Opuscules, p. 1009-1118.
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« Résoluz que les Srs Pierre Vandel, consindicque, et Claude Roset, conseiller, doybgent appelle le dict Calvin pour sçavoyer le contenuz de la dicte responce affin sçavoyer qu'il n'y aye nul blasme contre les princeps, et, si c'est seulement les remonstrances des abus papaulx, que sa requeste lui soit oltroyé l. » On comprend que nous ayons cité ce texte curieux, et que A. Roget se soit appuyé sur lui pour montrer jusqu'à quel point les historiens se trompent en parlant de la théocratie de Calvin. Quel théocrate que ce pasteur mandé devant le syndic et dont les livres sont soumis à la censure du Conseil! Calvin n'était rien que Calvin, une autorité morale, l'autorité de l'intelligence, de la volonté et de la foi. Mais voilà pourquoi ici encore le Réformateur l'emporta. Finalement le 12 décembre, Calvin écrivit à Farel : « La publication de mon opuscule, après que j'ai eu fait honte à beaucoup, a été enfin permise 2. »
Si l'œuvre était dangereuse, elle était en même temps singulièrement difficile, car Y Intérim c'était bien la doctrine catholique, mais atténuée dans l'expression, enfermée dans des formules habiles et subtiles. Il s'agissait de dissiper une équivoque presque continuelle.
Evidemment, Calvin était l'homme spécialement capable de le faire. En passant de la lecture de VInterim à la lecture de la réfutation de Calvin, on passe d'une atmosphère dans une autre : là le demi-jour, un air tiède, des parfums qui portent au cerveau ; ici une lumière crue, un air rude, qui chasse tous les miasmes et tous les malaises.
Dès le début, il dénonce les « bastisseurs d'une concorde fardée, qui nous laissent tellement [de telle sorte] la moitié de Jésus-Christ que cependant il n'y a nulle partie de sa doctrine, laquelle ils n'obscurcissent, ou barbouillent de quelque mensonge3.» Et, jusqu'à la fin, il déchire les voiles, il brise les masques, toujours avec habileté, souvent avec violence.
Nous laissons de côté tout ce qui concerne la controverse proprement dite, et nous nous bornons à deux points, la notion de la justification par la foi et l'exhortation au martyre.
2. Calvin montre d'abord qu'il ne s'agit pas ici pour lui d'une question de théologie spéculative. La justification par la foi est le dogme des dogmes pour le calviniste. Et pourquoi ? « Il est ici question de mettre les consciences en repos, sans lequel nous sommes tous malheureux, voire quasi perdus. La question, di-je, est telle : où c'est que les consciences se doyvent appuyer, pour avoir asseurance de leur salut 4.... »
C'est précis. Le calvinisme (comme tout le vrai protestantisme) relève de la conscience, de la vie religieuse, de la vie morale. La doctrine du salut par les
1. Registres du Conseil, Vol. 43, f. 253 et 255. — Voir A. Cartier, Arrêts du Conseil de Genève sur le fait de l'imprimerie, de ijji à ijjo, 1893, p. 107-115. — A. Roget, L'Eglise et l'Etat à Genève du vivant de Calvin, 1867, p. 46. — 2. Opéra, XIII, p. 126. — Cet ouvrage eut trois éditions en 1549. La troisième parut en Allemagne, faite par quelque ultra-luthérien (Flaccius ?), qui, dans une postface, accusa Calvin de pélagianisme à propos du baptême des enfants, etc. Ce fut l'occasion d'une réponse de Calvin : Appendix libclli adversus intérim adultero-germanum. Opéra, VII, p. XL-XLII. — 3. Opuscules, p. 1043. — 4. Ibid., p. 1045.
œuvres est repoussée, parce que, avec elle, « la certitude de foy... ne pourroït consister1. » « Or, est-il ainsi qu'on n'en sauroit mettre si petite portion [de confiance] sur les œuvres, que la fiance, comme mal fondée, ne chancelle ça et là 2. »
Rien n'est donc plus éloigné de l'intellectualisme que le calvinisme, si l'on se rend compte de son inspiration initiale, génératrice.
Du reste, constatons les définitions mêmes qu'il donne de la foi : « Ces beaux moyenneurs, qui par leurs gloses obliques et tortues veulent appointer avec les papistes, donnent à entendre que la foy, qui discerne les chrestiens d'avec les infidèles, peut estre sans charité — Ils font ne plus ne moins, que si quelqu'un prisoit le vin qui seroit en un tonneau, et qu'il exhortast les autres d'en boire : cependant il couppast la broche, tellement qu'on n'en peust tirer.... Lequel erreur vient d'une fausse imagination qu'ils ont, que la foy est une simple cognoissance, et nue, qui appréhende que Dieu est véritable 3.... »
La foi, qui, premièrement, est une «persuasion indubitable» de «la vérité infaillible » de la doctrine des prophètes et des apôtres ; qui, secondement, regarde « surtout à Jésus-Christ,... arre et fondement [des promesses],... » troisièmement, « n'est point une cognoissance nue, qui voltige au cerveau, ains elle emporte avec soy une affection vive du cœur '". »
« Saint Paul, dit-il encore, ne met point la foy au cerveau, ains il signifie qu'elle a son siège au profond de l'âme 5. »
Pas de foi sèche, pas de foi abstraite, pas de foi morte, mais une foi vivante. Et cette nature de la foi explique comment le dogme de la justification, loin de supprimer les bonnes œuvres, les produit nécessairement, il vaut mieux dire : organiquement.
Il nous faut réserver, pour notre étude du dogme calviniste, la démonstration rigoureuse, ignorée des théologiens catholiques, trop méconnue par certains théologiens protestants, par laquelle Calvin montre comment, religieusement et théologiquement, la foi enfante les œuvres. Nous ne notons ici que son exclamation : « Comment la foi seroit-elle morte, veu qu'elle est vivifiante 6 ? »