‹ Jean Calvin (volume 2)Chapitre 8 sur 123 · VA · texte numérisé non relu

VA

En finissant sa lettre du 21 mars, qu'elle le priait de brûler, « et quelques autres que je vous ay par cy-devant escrites, » Renée demandait à Calvin « de continuer, disait-elle, de m'escrire et mander librement ce qu'il vous semblera, que je oiray et recevray tousjours volontiers *. »

Et, en effet, quelques jours après, Calvin envoyait un nouveau billet, mais c'était pour la dernière fois. Même il était obligé de se servir de la main de son frère, « à cause, dicte-t-il, de la foiblesse en laquelle je suis, et des douleurs que je souffre de diverses maladies, deffault d'alaine, la pierre, la goutte, et une ulcère aux vaines esmoroïcques, qui m'empesche de prendre aucun exercice auquel seroit toute l'espérance d'allégement 2. »

Il devait donc se contenter de quelques lignes, témoins de son incessant souci des Eglises. Il assurait la princesse que, loin de lui nuire, son titre de belle-mère du duc de Guise l avait rendue « tant plus aymée et honorée » des

gens de bien, voyant que cela ne la « destournoit point de faire droicte profession et pure de chrestienté.... Quant à moy, je vous proteste que cela m'a incité d'avoir voz vertus en tant plus grande admiration 3. »

Environ deux mois après, le 27 mai i56q, Calvin mourait.

Renée de Ferrare. (D'après le crayon de Chantilly.)

1. 21 mars 1563. Opéra, XX, p. 273. — i. 4 avril 1564. Ibid., XX, p. 278, 279. — :î. On a dit, en s'appuyant sur une lettre, du 22 septembre 1572, écrite par un marchand, nommé Jean Rouillé, qui venait d'abjurer, que la duchesse avait, elle aussi, abjuré la veille à Paris. Mais Jean Rouillé a dû rapporter un bruit faux. M. J. Bonnet a montré qu'à ce moment la duchesse n'était pas à Paris. Et il cite la phrase suivante de Th. de Bèze : «Madame, loué soit Dieu de ce que non seulement il vous a donné constance au milieu de telles et si horribles tempestes et si piteux exemples de mal, mais aussi s'est servi de vous de rechef pour en garantir plusieurs. » Lettre à la duchesse de Ferrare, du lendemain de Pâques 1573. Bulletin, XL^iSçi^p. 422wet 501.

CALVIN EN ITALIE

Tel est Calvin, directeur de conscience, d'après une seule de ses nombreuses correspondances, la première que nous ayons eu occasion de suivre jusqu'au bout. Quel portrait se détache déjà devant nous ! Il n'y a que quelques lettres conservées du milieu de tant de lettres écrites et perdues. Cela suffit, tellement ces pages sont pleines, débordent, non de mots, mais de pensées et de sentiments.

Au premier moment on est un peu étonné : ce ne sont pas nos manières. Rien pour la vaine politesse, pour le superflu et les inutilités de la conversation. Tout est sérieux, allant droit à l'essentiel, et l'essentiel c'est la vie de l'âme, dans sa double manifestation, la croyance et la moralité. On est en contact avec un prophète. Un prophète n'a pas le temps d'être banal, mièvre ou galant. Il est sévère, austère, cru, réaliste, mais grand, soulevé de terre par son inspiration. Et ceux qui l'écoutent comprennent. Les uns approuvent, les autres s'irritent, aucun ne se formalise. Ce serait ridicule. Or ils n'ont pas le temps d'être ridicules, étant tout préoccupés d'être sublimes ou détestables.

Mais, dans ces poitrines recouvertes du triple airain de leurs croyances, n'en battent pas moins des cœurs d'hommes et de femmes, et on ne sait parfois lesquels sont les plus doux. D'habitude les uns et les autres se cachent, comme la duchesse, qui ne voulut pas pleurer devant son fils qu'elle quittait. Mais ils sentent avec une vivacité, avec une profondeur qui nous étonne, car, avec notre sensiblerie, nous avons souvent perdu le secret de la sensibilité.

Et c'est un singulier spectacle que de voir ce théologien, dirigeant pendant des années cette grande dame, qu'il a vue seulement quelques jours, la soutenant, la poussant d'une main toujours ferme et qui cependant ne la blesse jamais.

Rares sont de pareils directeurs, rares sont de pareils pénitents.

Ruines du château de Saint-Anselme, (p, 93.)

Page 1