‹ Jean Calvin (volume 2)Chapitre 71 sur 123 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Le rappel de Calvin. Conclusion générale.

I. Dispersion finale de l'Eglise et premières démarches auprès de Calvin. — EL Réponse de Calvin. — III. L'appel officiel. — IV. Les larmes de Calvin et les foudres de Farel. — V. Abolition de la sentence d'exil. — VI. Genève, métropole de l'Eglise universelle. — VII. Conclusion générale.

E 9 février i53q, les élections avaient porté au pouvoir les syndics modérés, et c'est à ce moment sans doute que se fit jour la première idée du rappel de Calvin : « Que veulent, écrit-il le 16 mars à Farel, je t'en prie, ces braves gens (boni virï), qui ont cette idée de me rappeler sans toi, moi qui ai été avec toi rejeté?... Ils ne font que me préparer un grand ennui, et pour rien1. » — De mars i53g à septembre 1 54 1 , il y a deux ans et demi. Pendant ces deux ans et demi vont se répéter les appels de Genève et les résistances de Calvin. C'est une lutte d'une monotonie et d'une vivacité également incomparables : à tel point il était difficile de faire de Calvin le Réformateur de Genève!

Le rappel de Calvin, tel qu'il était désiré par quelques-uns, aurait été une sorte de mesure de conciliation. Aussi, quand l'accord du 12 mars i53g eut été signé à Morges, le projet fut abandonné, et Calvin s'en réjouit, car, dit-il à Farel (fin d'avril), « ou bien nous serons rappelés ensemble, ou bien je serai rappelé par grâce. Le rappel s'adresserait à la personne et non à la cause. Mais surtout cette pensée me consterne : dans quel gouffre (in quant am voraginem) j'entrerais. Il m'absorbait déjà tout entier, et je serai diminué de moitié [par l'absence de Farel] 2. »

Un an se passe, et en février 1540, après la scène de la réconciliation un peu théâtrale des Articulants et des Guillermins, après les élections qui tiennent la balance à peu près égale entre les deux partis, quelques amis croient pouvoir

I. Opéra, X>\ p. 325, 326. Herminjard, V, p. 252, 253. — 2. Opéra, Xb, p. 339; Herminjard, V, p. 291.

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indiquer à Calvin que son rappel serait vraiment possible : « Plutôt cent autres morts (centum potins aliœ mortes), écrit-il aussitôt (29 mars) à Farel, que cette croix, sur laquelle, mille fois par jour, il me faudrait périr ! » Et il prie Farel de s'opposer énergiquement (pro virili parte) à ce nouveau projet1. Deux mois plus tard, vers le i3 mai, il répète : « Au seul mot de rappel, je tressaille d'horreur.... Plus j'avance et plus je vois de quel gouffre le Seigneur m'a délivré 2. » Avec Viret, enfin, il s'exprime non moins vivement : « Je n'ai pu lire, sans rire, les lignes où tu te préoccupes si bien de ma santé. Aller à Genève, pour que je me porte mieux ? pourquoi pas tout de suite à la potence ? Il vaudrait mieux périr d'un coup, plutôt que d'être tourmenté dans cette chambre de torture {in illa carnificina) 3. »

Mais pendant ce temps les événements se précipitaient, et la « dispersion » de l'Eglise, que quelques historiens modernes ont essayé de contester 4, éclatait à tous les yeux.

On peut dire que cette dernière période s'ouvre, le 3 janvier 1 5qo, par les plaintes officielles du Conseil de Berne. Certes, Berne n'avait aucun intérêt à médire d'une situation qu'elle avait en grande partie créée. Au contraire ! Or, la voilà qui charge ses délégués de remontrer au Conseil de Genève le désordre « des affaires de la religion.... On se sert, pour l'instruction de la jeunesse, d'un petit livre dans lequel le papisme se trouve tout entier. » On a « aboli le collège,... l'hôpital est en décadence.... Vous leur ferez des remontrances pressantes.... Vous les exhorterez à se tenir à leurs engagements, et à supprimer dorénavant les vices publics 5. » — Les Guillermins n'avaient jamais rien dit de pis ! — Du reste, le pasteur Ant. Marcourt était devenu au moins aussi pessimiste que les Bernois. Dès la fin de i53g, se trouvant à Neuchâtel, « il ne dissimulait plus comme autrefois que tout allait très mal à Genève, au point qu'il craignait pour sa vie et qu'il était pris d'une tardive pénitence1'. » C'est Farel qui le raconte.

La fin lamentable approchait. Le pasteur Jean Morand, ayant touché ses « gaiges » jusqu'au 22 juillet 1540, partit dès le lendemain, sans prendre congé de personne, se rendit à Berne, et de là dans le pays de Vaud, après avoir eu soin de préparer son élection, comme pasteur de Nyon. Elle eut lieu le 5 août 7. Et le 9, il adressa une lettre au Conseil de Genève, pour le prier « d'avoir son dict département aggréable, et ne l'imputer à aultre cause que aux calumnies importables et blasphèmes exécrables contre vérité et liberté chrestienne. »

En septembre, un autre des pasteurs, « Marco » [Marcourt,, dit Roset, « s'en alla de Genève, sans congé, comme son compagnon, combien qu'il l'eust condampné comme meschant et traître de s'en estre allé 8. »

La situation des deux derniers pasteurs, Bernard et de la Mare, même aidés

L. Opéra, XI, p. 30. Herminjard, VI, p. 199. — "2 Opéra, XI, p. 38. Herminjard, VI, p. 217. — 3. Lettre du 19 mai 1540. Opéra, XI, p. 36. Herminjard, VI, p. 228. — V. Ici, Cornélius ne la conteste plus (p. 316). — 5. Herminjard, VI, p. 158, 159, 160. — La réponse du Conseil {Ibid., p. 160, n. 6) ne réfute guère ces accusations. — 6. Opéra, Xb, p. 421. Herminjard, VI, p. 103. — 7. Herminjard, VI, p. 469, 264, 265. — 8. Roset, p. 283.

LE RETOUR DE CALVIN A GENÈVE

de Champereau, qu'on avait mis à la place de Morand, était devenue intenable. Ils ne traînaient plus qu'un ministère sans dignité, sans autorité. La « contention » d'Ami Porral, le principal Guillermin, avec Henri de la Mare, est une des pages les plus curieuses de cette curieuse époque. Il faut la relire dans les registres mêmes du Conseil.

Le 29 septembre 1540, « Maystre Henry, prédicant, se complainct de Porralis, lequelt l'az blasmé faulsement, disant qu'il havoyt en sainct Jehan renversé laz saincte Escripture ; puys davantage qu'il c'estoyt poyson de ce qu'il havoyt presché;... et veult maintenyr saz doctrine estre de Dieu pour saz vie. » Porralis

répond : « Confesse qu'il dist que le dict maystre Henry est venus àz dyre et

parlé que laz péché véniel et actuel.... » Ici le secrétaire ne comprend plus évidemment ce qu'il écrit, et il s'arrête. Immédiatement après, on trouve un feuillet d'une autre écriture. C'est Ami Porral qui a été prié de résumer luimême son discours. Il Ta fait en ces termes : « Lundi 27 de septembre 1540, en l'église de sainct Pierre de Genève, Henric dict, en preschant, qu'il ne failloit pas que le roy, le prince ou magistrat punisse tousjours le meschant, à l'exemple de David qui ne punyt pas Semei, mais le laissa et recommanda à punir à son filz et successeur Salomon : qu'estoit très mal amené à propost. — Item, dit qu'il y avoit péché originel, péché actuel, et péché de omission, que répugne à ce que Champereau avoit dit en preschant, la sepmaine devant, sus l'episltre sainct Jehan,... que sainct Jehan ne usoit point de ces termes, originel, véniel, actuel, etc., comme font les papistes, qui les ont forgés à plaisir, mais dit que quiconque fait péché, il fait iniquité, et iniquité est péché. — Item, dit le dict Henric qui ne failloit pas dire que les esleus et enfans de Dieu ne peschent point, car nul ne sçait la volunté de Dieu, et s'il est esleu ou non, qu'est répugnant à ce que Champereau a presché [suit une série de passages]. — Item dit là le dict Henric que Jésus-Christ alloyt à la mort plus joyeusement que jamais homme ne alla à nopces, que n'est parolle édificative, ny à propost, mais répugnante au texte de l'évangille, quand il disoit: Père, s'il est possible, etc., et tant d'aultres

passaiges 1 » Evidemment pour avoir de l'autorité sur des auditeurs si prompts

et si prêts à la discussion, il fallait des prédicants plus au clair sur une doctrine plus évangélique. Qui fallait-il ?

Dès le 17 juin 1540, le Conseil général avait manifesté ses sentiments. Il avait « passé » des articles ; il avait fait une confession de sa foi religieuse. Et ces importantes déclarations étaient précédées d'une déclaration générale qui indiquait bien le nouvel état des esprits :

« Y ne fault tacher synon de se retourner à Dieu, et de remettre les choses en l'ordre qu'elles estoient il y a quattre ou cinq ans, que chascun avoit ceste ville en grosse extime et y venoient gens de toutes pars pour veoir l'ordre qui estoit conforme à l'évangile, tant au magistrat, au ministres, à l'hospital que au collège. Sans cela nous battons à froit et sera tousjours de mal en pis, et à recommencer2. »

I. Registres du Consei/, Vol. 34, f. 460, 461. — -1. Ibid., f. 3oov.

LE RAPPEL DE CALVIN. CONCLUSION GENERALE

Alors le 21 septembre, le jour où la lettre de démission de Marcourt arriva au Conseil, celui-ci résolut « de donnez charge aut sieur Amy Perrin de trouvé moyeant si pourroy fère venyr maystre Caulvin l. »

Les amis du Réformateur étaient déjà à l'œuvre. Farel avait profité de son voyage à Strasbourg, de juin 1040, pour préparer les événements. Il avait apporté avec lui «beaucoup de lettres2» et beaucoup de vœux, et avait remporté au moins la promesse de Calvin de venir le voir à Neuchâtel. Mais au moment où il s'apprêtait à le recevoir, comme il disait en plaisantant, « royalement 3, » Calvin était tombé malade et n'avait pu se mettre en route

Une réunion des principaux amis de Calvin eut lieu à Genève (Fabri, venu de Thonon, en rend compte, de Genève encore, à Farel, le 25 septembre); on décida de faire adresser à Calvin un appel et un délégué du Conseil général 5.

Farel accueille ces ouvertures avec enthousiasme, « avec un oubli incomparable de soi-même6, » ajoute Cornélius, dont l'admiration est bien justifiée. En effet, les Genevois aimaient Farel, le respectaient, mais ne songeaient pas à le rappeler. Et son cœur, si chaud, si généreux, sentait vivement l'affront (insignis injuria), c'est lui-même qui parle : « Non, cette pauvre Eglise ne s'est pas conduite, et ne se conduit pas comme il convient. » N'importe : « Il ne s'agit pas de moi, il s'agit de cette Eglise si importante et de tous ceux qui, par elle, pourront entrer dans la voie du Seigneur. » Et il veut la secourir, même au prix des plus douloureux sacrifices (summa mei calamiiate). C'est ainsi « qu'il lui plaît» (jurât ita) de se venger. Aussi avec quelle autorité il peut répondre aux Bernois, qui lui disent que c'est une Eglise indigne, ingrate : « Que ce soit la plus indigne, la plus ingrate de toutes, il convient à ceux par qui Dieu a déjà tant secouru la pauvrette.... de combler de bienfaits des indignes et des ingrats 1 . »

En conséquence, profitant d'un synode réuni à Neuchâtel, le Ier octobre 1540, Farel se fit de nouveau envoyer à Strasbourg, et y apporta une série de lettres, plus pressantes les unes que les autres, pour soutenir la démarche des Genevois.

La plus curieuse de ces lettres est certainement celle d'Antoine Marcourt, alors retiré à Neuchâtel, et qui avait tenu à assister à ce synode 8 : c'est une réparation complète. Il disait à celui dont il avait cru un moment pouvoir accepter la place : « Rappelle-toi avec quelle arrogance (ferocitate), ou, si tu préfères, avec quelle improbité les citoyens de Genève t'ont autrefois rejeté de leur territoire, toi et les autres frères pieux et savants. Maintenant ils te désirent d'un désir intense, et ils t'appellent de tous leurs vœux. Certainement un admirable

L Registres du Conseil, Vol. 34, f. 452v. Annales, p. 265. — 2. Opéra, XI, p. 54. Herminjard, VI, p. 242. — 3. Opéra, p. 79. Herminjard, p. 290. — 4. Opéra, p. 85. Herminjard, p. 315. — Le 3 octobre, Guillaume du Taillis avertit Farel qu'il a écrit « à la suasion des principaulx bons frères, au bon frère Calvin » qu'il voulût bien « subvenir à ses frères de Genève, sans avoir csgard à l'injure qui avoit esté faicte à Jésu- Christ en le déchassant, » et qu'il le priait de lui mander « son advis, avant que on envoyast embas[s]ade par devers luy. » Opéra, p. 89. Herminjard, p. 324. — S, Opéra, p. 82. Herminjard, p. 309. — 6. Cornélius, p. 326. — 7. Première moitié de décembre 1540. Opéra, p. 127, 125. Herminjard, p. 390, 388. — H. Herminjard, p. 318, n. 2, dit: « La présence du vieux pasteur au synode neuchâtelois dénotait de sa part le plus honorable empressement, et elle avait toute la valeur d'une réparation spontanée et publique. »

LE RETOUR DE CALVIN A GENÈVE

changement! Je pense qu'il n'est pas humain, mais tout-à-fait céleste et divin.... Prends garde de refuser. Sache autrement que tu résisterais, non aux hommes, mais à l'esprit saint. Je t'en prie, réfléchis calmement, quels fruits, quelle édification résulteront de là pour toute la France (omnes Gallias). L'Eglise de Genève,

tu le sais, est d'une grande importance Aucun mortel ne peut la diriger avec

autant de puissance, autant de prudence, autant d'habileté que toi *. »

La lettre du vénérable Mathurin Cordier est pleine d'un enthousiasme juvénile : « Quel triomphe... ! Quel esprit, quelle bouche des fils de Dieu pourra rester en repos dès que le bruit de ce fait se répandra.... Viens donc, hâte-toi, mon frère, viens, viens, pour que nous tressaillions dans le Seigneur, pour que nous jubilions en Dieu notre Sauveur2.... »

En même temps Calvin recevait une lettre du Conseil de Genève, « le prian de nous vouloir assister et de nous dire le moyans par lequelle nous puysse acssisté 3. » Cette lettre (aujourd'hui perdue), écrite le i3 octobre, était apportée par l'imprimeur Michel du Bois

Enfin, le 22 octobre, Viret joignait les efforts de Lausanne à ceux de Genève et de Neuchâtel, et suppliait Calvin de revenir auprès « de ces enfants qu'il avait engendrés, nourris — Allons, très cher frère, efforce-toi de remplir bientôt mon désir, qui me fait brûler de te voir, et, par ton arrivée, relève, égaie, réjouis, refais cette Eglise, gisant dans la misère, le deuil, la douleur 3. »

En face de cet assaut, donné avec une telle vivacité, de tous les côtés à la fois, Calvin avait gardé le silence. Puis, la veille même du jour où Viret lui écrivait, il avait fait à Farel ses confidences (21 octobre). Après lui avoir rappelé que, pendant les deux jours de son séjour à Strasbourg, il avait souffert d'une telle perplexité qu'il n'était qu'à moitié maître de lui-même (tanta animi perplexitate me œstuasse, ut vix dimidia ex parte apud me essem), il continuait: « Toutes les fois que je rappelle à mon souvenir combien j'ai été là-bas malheureux, je ne puis pas ne pas tressaillir tout entier d'horreur (quin toto pectore exhorrescam) dès qu'il est question de mon rappel. » Et encore : « Quand je pense de quels tourments ma conscience a été torturée {quibus tormentis excruciata), de quels soucis elle a été dévorée, pardonne-moi si je redoute ce lieu, comme fatal pour moi. » Autrefois, il est vrai, il était resté à Genève, malgré tout ; car il « n'osait pas secouer le joug qui, il le savait, lui avait été imposé par Dieu. » Mais maintenant qu'il a été délivré par une grâce de Dieu, qui donc ne lui pardonnera pas

1. ier octobre. Opéra, XI, p. 86, 87. Herminjard, VI, p. 317. — 2. Ier octobre. Opéra, p. 128. Herminjard, p. 319. — H y avait encore une lettre du pasteur Zébédée, plus tard un des grands adversaires de Calvin, qui était allé exprès à Genève pour sonder l'opinion. Sa lettre n'était pas moins pressante que les autres. Herminjard, VI, p. 322 et n. 3, 323 et n. 8, 9. Cornélius, p. 324, n. 1. — 3. Registres du Conseil, Vol. 34, f. 477. — 4. Michié de Boys, disent les Registres, et non M. de Loys, comme ont lu par erreur les éditeurs des Opéra, XXI, p. 266. Herminjard, VI, p. 333, n. 1, 2. — a. O/era, XI, p. 93. Herminjard, VI, p. 329.

LE RAPPEL DE CALVIN. CONCLUSION GÉNÉRALE

« s'il ne se plonge pas volontiers dans un gouffre, qu'il a éprouvé lui être fatal? » Et puis, il aurait des difficultés qui rendraient son ministère peu utile : le tempérament de la majorité est tel « qu'ils seront insupportables, eux à lui, et lui à eux. » Et puis, que pourra-t-il faire sans le secours de ceux qui ont montré combien ils peuvent nuire, les Bernois ? Et puis, il y aura des difficultés plus grandes avec ses collègues qu'avec les pasteurs étrangers. Et puis, môme si tous ces obstacles n'existaient pas, « je ne sais par quelle désuétude j'ai oublié l'art de régir une Eglise. » Ici, comme ailleurs, nous voyons Calvin doué d'un regard terriblement perçant; il pénètre de part en part les hommes et les situations. Toutes ses prévisions s'accomplirent à la lettre. Mais enfin, c'est le chrétien, le chrétien dévoué et humble, qui dit le dernier mot : « En résumé, je t'assure que je ne veux pas agir avec ruse devant le Seigneur, ni chercher des fissures par où je pourrais m'échapper ; et comme je désire le bien de Genève, j'aimerais mieux exposer

cent fois ma vie, plutôt que de la trahir en l'abandonnant Et alors, comme

mon esprit n'incline pas spontanément au retour, je suis prêt à suivre ceux qui, j'en ai le bon espoir, me seront des conducteurs sûrs, dignes de confiance1. »

En conséquence, il répond au Conseil de Genève (23 octobre) une lettre remarquable, qui nous permet de voir comment il était pasteur, après avoir vu comment il était chrétien. Il dit sa « merveilleuse perplexité. » Il a une charge à Strasbourg. Or, il ne peut laisser cette charge « sans que le Seigneur l'en délivre par bon et légitime moyen — J'ay ainsin tousjours creu et enseigné, et ne me puis encores de présent aultrernent persuader, que, quand nostre Seigneur constitue ung homme pasteur en une egglise pour l'enseigner en sa parolle, qu'il se doibt penser estre comme attaché au gouvernement d'icelle, pour ne s'en point facilement retirer, sans avoir certitude en son cœur et tesmoignage devant les fidèles, que le Seigneur l'en a deschargé 2. » Il y a, ici, plus qu'une raison d'ordre : il y a une raison de sentiment. Entre un pasteur et son Eglise, il semble que pour Calvin ce soit un vrai mariage. Pour de bonnes et solides raisons, il peut y avoir divorce. Mais le vrai pasteur en reste à son premier amour. Et quelques jours plus tard, Calvin, en effet, écrira de nouveau au Conseil de Genève qu'un des motifs qui le poussent à obtempérer à son vouloir, « c'est le singulier amour que je porte à vostre Esglise, ayant tousjours en mémoire qu'elle m'a une fois esté recommandée de Dieu, et commise en charge, et que, par cela, j'ay esté obligé à jammais de procurer son bien et salut3. » — « Singulier amour! » « Une fois recommandée de Dieu ! » « Obligé à jamais ! » C'est bien ainsi que le mari fidèle parle de la femme de sa jeunesse.

Calvin termine sa lettre du 23 octobre sans arriver à une acceptation ou à un refus définitif. Pour le moment, il est obligé d'aller à Worms. Le plus sage serait donc d'appeler, au moins momentanément, Viret.

1. Opéra, XI, p. 90-93. Herminjard, VI, p. 325-328. — "2. Opéra, p. 96. Herminjard, p. 333, 334. — 3. Opéra, p. 104. Herminjard, p. 353.

700 LE RETOUR DE CALVIN A GENEVE

Mais, à Genève, on ne s'était pas découragé. Le mardi 19 octobre, le Conseil des Deux Cents, reprenant la décision du Petit Conseil, du i3, vote « que l'on cherche tous les moyeans qu'il seraz possible pour havoyer [avoir] pour prédicant Maystre Caulvin » Le lendemain, 20, le Conseil général ordonne d'envoyer « querre Estrasbourg maystre Johan Calvinus 2. » Le lendemain 21, le Petit Conseil députe « pour il aller le Sr Amy Perrin avecque ung héraud 3, » et décide que l'on « doyge escripre àz Berne, àz Bâle et àz Estrasbourg. » Et, enfin, le lendemain 22, c'est le Sr Loys du Four qui est définitivement chargé « de fère le message et l'ambassade4. » Voici une partie du message: « ...De la part de nostre Petit, Grand et Général Conseyl vous pryons très assertes vous volloyer transporter par devers nous, et en votre prestine plache [ancienne place], et ministère retourner.... Voyeant que nostre peuple grandement vous désire. Et ferons avecque vous de sorte que aurés occasion vous contenter 5. »

Louis Dufour, « ce bon vieillard6, » comme l'appelle Farel, partit immédiatement, le 23. Il alla à Neuchâtel, puis à Berne, où on lui prodigua « tan d'onnour et bonne compagnie du Petit Concel avec de bons vin, que seroit fort long à rescrire 7. » De Berne, Dufour retourna auprès de Farel, arriva à Bâle, le 2 novembre au matin, et, le même jour, écrivit à Genève que, rejoint par l'imprimeur Michel du Bois8, il allait partir pour Strasbourg9. Ils y arrivèrent le 5. Dès le lendemain, ils remirent leurs lettres au Conseil. Celui-ci les fit immédiatement porter par un exprès (eques céleri cursu) 10 à Worms. Le 8, le courrier était auprès de Calvin; les envoyés genevois arrivèrent le 10, et le 12 Calvin répondit.

Ici, nous allons observer un trait bien remarquable du caractère et de la conscience de Calvin.

Déjà dans sa lettre du 21 octobre à Farel, après lui avoir expliqué toutes les raisons qui le faisaient reculer d'horreur à l'idée de revenir à Genève, il avait

1. Registres du Conseil, Vol. 34, f. 483. Annales, XXI, p. 267. — 2. Registres du Conseil, Vol. 34, f. 485". — :î. Ibid., f. 487V. — 4. Ibid., f. 4901. Herminjard, VI, p. 332. — 5. Opéra, XI, p. 94. Herminjard, VI, p. 331, 332. — 6. Ibid., p. 346. — Il était membre du Conseil des Deux-Cents. — 7. En réalité, on lui avait prodigué surtout des paroles. Et le secrétaire du Conseil bernois n'avait pu s'empêcher d'écrire en marge du Registre: Vulpinœ astuciœ, astuce de renard! Herminjard, VI, p. 346, n. 5. — 8. Michel du Bois revenait précisément de Strasbourg, où il avait remis la lettre du Conseil de Genève, en date du 13 octobre à Calvin. Les éditeurs des Opéra ont été ici fort embarrassés et ont dit : « Comment Calvin peut-il répondre, de Strasbourg, le 23, à une lettre écrite le 22 à Genève? » {Opéra, XI, p. 97, n. 2.) Mais on vient de voir qu'il y a eu deux lettres et non une, la première du 13 octobre, portée par Michel du Bois, et la seconde du 22 octobre portée par Dufour. Calvin pouvait bien le 23 répondre à une lettre du 13. Voir Th. Dufour, Le premier Catéchisme français, p. CXCIV, CXCV, et Herminjard, VI, p. 333, 1, 2. — 9. Herminjard, VI, p. 351, 352. — 10. Ibid., VI, p. 365 et n. 1.

LE RAPPEL DE CALVIN. CONCLUSION GÉNÉRALE

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