‹ Jean Calvin (volume 2)Chapitre 73 sur 123 · II · texte numérisé non relu

II

Ainsi la première période de la vie du Réformateur était close ; la seconde s'ouvrait. A la Préparation allait succéder Y Œuvre. C'est un moment solennel pour l'historien de Calvin.

L'Œuvre se divisera en deux périodes : de 1 54 1 à 1 555, quatorze ans de Luttes, et de 1 5 5 5 à 1 564, neuf ans de Triomphe . Mais la Préparation, elle aussi, s'est déjà divisée en deux périodes, séparées par la première édition de Y Institution chrétienne, en 1 536.

D'abord il y a eu les Années d'études. Puis sont venus les Premiers essais, qui ont fait connaître à Calvin son futur champ de travail, c'est-à-dire presque toute la chrétienté. Il a vu l'Italie ; il a vu la Suisse ; il a vu l'Allemagne. Progressivement, lentement, mais continuellement, le petit écolier des Capettes, à Noyon, est devenu l'élève de Mathurin Cordier, au collège de la Marche, l'étudiant des grandes universités, Orléans, Bourges, Paris, le jurisconsulte, l'humaniste, le théologien, l'hôte de la cour de Ferrare, le collègue de Farel à Genève, le collègue des Réformateurs de Strasbourg, l'ami intime de Mélanchthon, le conseiller respecté, désiré des colloques, des diètes, des princes.... Vires acquirit eundo ! Il n'a peut-être pas d'égal, sauf Mélanchthon, disent les Bucer et les chefs de la Réforme. Et ils se trompent encore. Leur hyperbole est trop timide. Il faut supprimer le peut-être : il n'a plus d'égal.

Et cependant nous n'avons pas dit l'essentiel. Si c'était tout, à quoi aurait abouti cette Préparation? A quoi servirait cette préparation de toutes ses facultés, de son érudition, de sa science, de sa théologie, de son aptitude à manier les hommes ? Cette préparation exceptionnelle, merveilleuse, aurait pu faire de lui un grand homme. Mais alors il aurait été trop petit pour son œuvre. Car cette œuvre, précisément, réclamait à la fois beaucoup plus et beaucoup moins qu'un grand homme ; il fallait un homme qui eût la pleine conscience d'être un simple instrument, mais de Dieu.

Et c'est à donner à Calvin cette conscience que Dieu venait de travailler comme Dieu travaille, mystérieusement et visiblement.

C'est malgré lui que Calvin s'est arrêté à Genève. Un concours inouï de circonstances inattendues et compliquées l'amène en cet endroit, en ce moment. Là, les violentes adjurations de Farel, qui l'épouvantent, qui lui font entrevoir les malédictions divines, l'arrêtent. Malgré lui. il reste à Genève. Dieu lui dit : Tu es mon instrument.

C'est malgré lui qu'il est attiré à Strasbourg. Il se croyait libéré par l'exil ; il estimait qu'il pouvait user de sa liberté selon ses goûts, et ne prendre plus « jamais » « aucune » charge ecclésiastique1. Alors le doux Bucer devient un second Farel, aussi impétueux que le premier. 11 « frappe ». Calvin n'est pas

1. Lettre à Bernard, ier mars 1541. Opéra, XI, p. 165. Herminjard, VII, p. 39.

LE RETOUR DE CALVIN A GENÈVE

« brisé » du premier coup. Mais Bucer en arrive aux menaces extrêmes ; il montre la main de Dieu, que le nouveau Jonas ne pourra pas fuir. « Estant donc espovanté, » Calvin accepte la « faction » (stationem), où Dieu le met en garde. Malgré lui, il se rend à Strasbourg. Dieu lui dit : Tu es mon instrument.

C'est malgré lui enfin, c'est malgré lui surtout, qu'il revient à Genève. Ah ! ici tout est extraordinaire. Les termes les plus forts, les plus violents, expriment mal la profondeur et la vivacité de ses répugnances. Tout son être frémit, se révolte, se glace d'horreur. Les larmes jaillissent de ses yeux. Les sanglots interrompent ses discours. Cela dure dix-huit mois, d'une monotonie étonnante. De nouveau enfin, les tonnerres de Farel grondent, ses foudres éclatent. Brisé, anéanti, s'abandonnant complètement dans une dépréoccupation sans égale de soi-même, Calvin offre son cœur en sacrifice (cor mactatum in sacrificium offero). Malgré lui il retourne à Genève, Dieu lui dit : Tu es mon instrument.

Eh bien, oui : il sera cet instrument ! — Il n'a pas voulu l'être. Ni Dieu, ni ceux qui sont, sur cette terre, ses serviteurs et ses représentants, n'ont tenu compte de ses goûts, de ses aises, n'ont eu pitié de ses répugnances, de ses larmes. Ils l'ont forcé à sacrifier la chair et le sang, à devenir l'instrument.... Dès lors pourquoi s'arrêterait-il, lui ? pourquoi pactiserait-il avec les résistances de l'égoïsme, avec les mièvreries de la sensibilité ? Désormais sa timidité naturelle fait place à la logique indomptable. A la fois impassible et ardent, peu lui importeront, les révoltes, les émeutes, les frémissements de l'hérésie. Au nom du Dieu, dont il est l'instrument, il ira, il parlera, il agira, il brisera les obstacles, impersonnel comme la logique elle-même. Ce nerveux, ce sensitif, cet irritable maladif, il est l'idée. « Si j'ai l'habitude de venger mes injures, je le laisse à juger à Dieu et aux hommes qui sont au courant des choses » (an injurias meas ulci$ci soleam, Deo et hominibus qui experii sunt relinquo judicandum)1. Rien pour lui! Tout pour l'honneur de Dieu, tout dans l'Eglise et dans la ville, tout au temple, tout dans la rue, tout au sénat, tout sur la terre, tout dans le ciel, d'où part le décret éternel et où sont attendus les seuls élus.

Reconnaissons-le : cette identification de soi-même avec Dieu, que l'on a si souvent reprochée à Calvin, c'est la forme la plus pure, c'est le plus haut état de la piété que l'homme puisse atteindre : l'homme agissant pour Dieu, Dieu agissant en l'homme, son instrument ; la force de Dieu remplaçant la faiblesse de l'homme ! Non seulement : « Quand je suis faible, c'est alors que je suis fort, » mais : « Moi et Dieu, nous sommes uns. »

Pourquoi faut-il seulement que cette parole de la piété parfaite ne puisse être prononcée que par un homme qui n'est pas seulement un homme ? Pourquoi faut-il que l'idéal ce soit d'être un instrument de Dieu, mais qu'aucun instrument de Dieu, ici-bas, ne puisse être cet idéal ? Tout homme reste un instrument imparfait, mauvais ; et même c'est ici que nous devons appliquer le vieux proverbe : Corruptio optimi pessima, la corruption de ce qu'il y a de meilleur, c'est

\. Aux pasteurs de Zurich, 31 mai 1 541 . Opéra, XI, p. 230; Herminjard, VII, p. 138.

LE RAPPEL DK CALVIN. CONCLUSION GENERALE

ce qu'il y a de pire. Avec effroi nous entrevoyons les conséquences de l'interversion des rôles. Qu'arrivera-t-il en effet, si l'homme, qui est l'instrument de Dieu, fait de Dieu son instrument à lui ?

Reconnaissons-le. Calvin n'a pas échappé à cette épouvantable infirmité humaine ; et le secret de sa force est en même temps le secret de ses faiblesses.

Calvin a été un homme, comme tous les hommes. Ce qui le distingue, c'est qu'il a été un de ceux qui ont eu les raisons les plus nombreuses, les plus décisives, et (je le note) les plus extérieures de se croire, de se sentir l'instrument de Dieu. Voilà pourquoi, malgré ses faiblesses et ses fautes, il n'y a guère eu d'hommes qui aient eu plus de certitude dans leur foi, plus de logique dans leur foi, plus d'ardeur dans leur foi, plus de constance et d'intrépidité triomphante dans leur foi. Voilà pourquoi à cette préparation unique allait succéder une œuvre plus unique encore, le calvinisme, cette œuvre entachée certes des misères humaines, et cependant une de celles où brille de l'éclat le plus éblouissant la marque même de l'œuvre de Dieu.

H A A H © El A.

Marque de Knobloch.

APPENDICES

Appendice N° I.

QUELQUES HISTORIENS DE CALVIN 1

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