‹ Jean Calvin (volume 2)Chapitre 74 sur 123 · I. F.-W. Kampschulte et C.-A. Cornélius · texte numérisé non relu

I. F.-W. Kampschulte et C.-A. Cornélius

Deux historiens, deux vieux-catholiques, deux amis, inséparables pour qui étudie Calvin.

Ce n'est pas sans mélancolie qu'on lit le récit de leur fin. Kampschulte, toujours malade, est obligé, à l'âge de quarante-un ans, de quitter précipitamment Clarens, où il était allé chercher un climat plus doux aux poitrinaires, pour venir mourir à Bonn, le 3 décembre 1872. Quelques semaines avant, il avait encore travaillé aux Archives de Berne2. De ses trois volumes projetés, pour la biographie de Calvin, le premier seul avait paru (1869). — Cornélius ayant achevé ce qu'il considérait comme des études préparatoires, au moment de mettre la main au second volume de l'œuvre de son ami, est frappé par une attaque, et doit remettre ses propres manuscrits avec ceux de Kampschulte, à un autre ami, le Dr Walter Goetz, qui a publié le second volume de l'un et l'unique volume de l'autre (1899) :!. On ne peut que saluer avec respect ces deux hommes qui furent d'honorables caractères et de remarquables savants. Malheureusement, malgré tous mes regrets, je suis obligé de maintenir mon jugement sur l'oeuvre de Kampschulte 4.

Comme nous l'avons raconté, il avait légué tous ses manuscrits à Cornélius. Le manuscrit du second volume était vraiment achevé. Pourquoi Cornélius ne le publia-t-il pas tout de suite? On ne sait. Kampschulte était mort en 1872. De 1872 à 1886, Cornélius étudia certains points de la Réformation allemande. En 1886, il fit paraître sa première étude relative à Calvin, étude suivie de quatre autres (1886-1896) 5. Enfin il s'occupa du second volume de Kampschulte. C'est à ce moment qu'il fut arrêté par la maladie, et le D' Gœtz le remplaça. Ici je me bornerai à résumer l'opinion de M. F.-L. Rutgers, de l'Université libre d'Amsterdam. Je suis heureux de voir mes sentiments confirmés par une pareille autorité.

M. Rutgers rend pleine justice à l'œuvre de Kampschulte, composée il y a trente ans, sans les

1. Cet Appendice fait suite à l'Appendice I du volume précédent. — 2. Cornélius, Historische Arbeiten, 1899, p. 619-621. — Ibid., p. v, vi. Voir F.-W. Kampschulte, Johann Calvin, seine Kirche und sein Staat in Genf. II. Nach dem Tode des Verfassers herausgegeben von Walter Goetz, 1899, p. v-vn. — i. Voir Jean Calvin, I, p 532. — .ri. Voici les titres de ces cinq études, réunies dans les Historische Arbeiten : Der Besuch Calvins bei der Herzogin Renata von Ferrara im Jahre 1536; — Die Verbannung Calvins aus Genf im Jahre 1538; — Die Riickkehr Calvins nach Genf; — Die Griïndung der Calvinischen Kirchenverfassung in Genf 1541; — Die ersten Jahre der Kirche Calvins 1541-1546.

APPENDICE I

ressources dont nous disposons aujourd'hui, et qui, grâce à la sagacité et au tact historique de son auteur, à ses recherches dans les archives, conserve une valeur exceptionnelle.

Mais Kampschulte a eu le malheur de se laisser influencer par Galiffe. Cornélius lui-même reconnaît, dans sa nécrologie, que Galiffe était une des principales autorités pour Kampschulte *. Or pour quiconque sait ce qu'a été Galiffe, dont le nom a fini par être associé -, jusque sur la couverture d'un odieux roman anti-calviniste, avec celui d'un prêtre, certainement pas plus aveugle, pas plus fanatique que lui contre Calvin et sa Réformation, — cette influence de Galiffe sur Kampschulte suffit pour prouver que l'auteur allemand vieux-catholique, n'était pas, et ne pouvait pas être, malgré tous ses efforts, impartial.

M. Rutgers ajoute : « A cause de sa conception religieuse particulière, il ne pouvait pas voir dans la Réformation un vrai progrès ; et, précisément à cause de cela, il ne pouvait la bien comprendre. En réalité, c'est la principale observation à faire sur les écrits de Kampschulte et sur ceux de Cornélius ; et, avec elle, sont étroitement liées toutes les autres critiques, qui portent sur des points particuliers. Tous deux étaient des esprits de la même famille que Dôllinger, et ils l'avaient fortement soutenu dans son effort vieux-catholique. Mais, de ce point de vue, ils ne pouvaient pas non plus juger équitablement la Réformation du seizième siècle ; ils devaient plutôt y voir une manifestation du principe révolutionnaire, une action puissante de l'esprit de négation et de destruction. On le voit bien, entre autres, lorsque Kampschulte commence son chapitre sur Servet par ces mots : « C'eût été contre le cours naturel des choses, si les esprits qui s'étaient coalisés dans une lutte commune contre la vieille Eglise, après le renversement des anciennes barrières, s'étaient groupés dans un seul et même système positif. L'esprit de négation et de destruction, une fois éveillé, arrive au calme ici plus tôt, là plus tard 3.... » Avec cette conception, il y a encore place naturellement pour l'habileté historique, pour des recherches ingénieuses, pour des communications impartiales, pour un loyal jugement, toutes choses qui se trouvent chez Kampschulte et chez Cornélius. Mais en réalité, pour connaître une personne et son œuvre, quand l'une et l'autre sont de grande importance, pour les apprécier justement, et bien les représenter, il faut, ou leur être supérieur, ou avoir pour eux de la sympathie. Et cela on ne le trouve pas ici 4. »

Tel a été le maître, Kampschulte, tel a été le disciple, Cornélius. Des auteurs protestants 5 adressent à celui-ci les mêmes louanges hyperboliques qu'à celui-là. Nous sommes obligé de lui adresser à peu près les mêmes critiques.

Certes, nous sommes les premiers à rendre plein hommage aux études minutieuses du professeur de Munich. Elles nous ont été fort utiles. Mais le lecteur, qui a suivi notre récit et nos discussions, trouvera sans doute assez exact le jugement suivant emprunté à M. Heiz, (dans le compterendu qu'il a publié, le 29 décembre 1 886, du mémoire de Cornélius, Calvin s Verbannung aus Genf, im Jahre ij)8) : « La ressemblance entre Kampschulte et Cornélius est grande. Tous les deux se tiennent aussi loin de la tradition édifiante, qui glorifie aussi l'ex-prieur de Saint- Victor, que des procédés récents et très peu édifiants d'un Galiffe, justement associé à un Janssen, et d'après lesquels il faudrait regarder comme un malheur que des Français immigrés aient vaincu le vieux parti genevois des Libertins. Tous les deux cherchent très soigneusement à découvrir l'influence du milieu sur la marche des événements. Mais tous les deux me paraissent, malgré tous les efforts d'impartialité, avoir, à l'endroit de Calvin et de son Eglise, trop peu de sympathie pour ne pas être nécessairement, ici et là, injustes dans leurs appréciations.... »

1. Historische Arbeiten, p. 620 : « Unterstûzt... von dem jûngeren Galiffe. » — 2. Galiffe a, parait-il, souvent protesté contre cette association ; mais, sauf erreur, il n'a pas rendu publique sa protestation. — 3. Kampschulte, II, p. 167. — 4. Rutgers, article du Muséum, Maandblad voor Philologie en Geschiedenis, nos 4 et 5, juin et juillet, 1901, tirage à part. — •'). I heologischer Jct/n esbericht, de Lipsius, V (année 1885), 1886, p. ai5.

QUELQUES HISTORIENS DE CALVIN

M. Heiz donne un exemple général, emprunté à la méthode de Cornélius : « Parmi les divers textes à considérer, il faudrait en premier lieu tenir compte des propres déclarations de Calvin. Actuellement, c'est l'usage de raconter la vie des théologiens, autant que possible, avec leurs propres paroles. Cornélius ne s'est servi de ce procédé qu'en partie, et même il le tient pour si peu justifié que, plus d'une fois, il adresse aux affirmations du Réformateur le reproche de ne pas être conformes à la vérité. »

Puis viennent quelques exemples particuliers. « Il est d'abord remarqué que Calvin dans les années 1536-1538 était un jeune homme. Il y aurait eu lieu d'insister, si l'on avait voulu dire qu'avec son tempérament cholérique sa jeunesse avait soumis Calvin à de grandes tentations. Mais il n'y avait pas lieu d'insister, puisqu'il est seulement question des principes, d'après lesquels Calvin agissait, et de son développement religieux, qui lui donnait droit à une activité publique. Plus de quatre ans avant, dans la Préface de son Commentaire sur le De clemenlia de Sénèque, Calvin s'était exprimé comme suit au sujet des productions littéraires : « J'aimerais mieux ne rien produire que de produire des fruits prématurés, et même, comme c'est l'usage, de laisser tomber, encore moins que de produire, des fruits sans maturité. » Et en vérité, il serait difficile de contester le certificat de maturité à l'œuvre que Calvin donna, quelques mois après, à son Institution chrétienne. » Et c'est seulement un an plus tard qu'il vint à Genève. — « Il n'est pas juste de dire ensuite : Calvin avait sur la religion, sur l'Eglise et sur ce qui les touchait, ses idées particulières. » Ce n'est pas une accusation nouvelle, et chez Kampschulte, on trouve aussi des passages, destinés à provoquer l'idée que Calvin a voulu réclamer pour ses petites découvertes l'autorité de la parole divine, qu'il s'est fait lui-même « parole de Dieu, » au lieu d'en rester le serviteur. Mais un examen calme amènera toujours à cette conclusion que les premiers écrits théologiques de Calvin donnent déjà la preuve d'une étude approfondie des Ecritures, et que son exégèse est aussi objective qu'elle pouvait l'être chez un théologien du seizième siècle.... Ce n'est pas comme prédicateur de « pensées propres, » que Calvin fut alors connu, mais comme exégète biblique. Et que dirons-nous de la phrase par laquelle Cornélius continue sa peinture de Calvin, et qui est celle-ci : « A côté de cela, il possédait la propriété de maintenir, perpétuellement et sans modification, ce qu'il avait une fois reconnu vrai, et de n'accorder aucun droit, pas le plus petit, à aucune contradiction. » Cet homme, ainsi dépeint, c'est celui qui a écrit aux pasteurs de Zurich (30 août 1537): « Par le sacro-saint nom du Christ, nous vous en conjurons (obtestamur), si vous croyez que nous avons péché en quoi que ce soit, ne craignez pas de nous en avertir. » Ce même homme, qui vivait uniquement pour la vérité, a dû avoir si peu le sens de la vérité, qu'il ne prêtait l'oreille à aucune contradiction, même quand la logique était contre lui.

M. Heiz conclut : « Je me joins au vœu formé par M. Nippold de posséder un jour une biographie de Calvin de la main de Cornélius. Mais à la condition que l'appréciation injuste, telle qu'elle se trouve dans l'écrit que nous venons d'étudier, fasse place à une plus juste.... Je crains que, sous la conduite d'un tel guide, les lecteurs n'apprennent à mépriser et à haïr ce Calvin que je respecte et que j'aime. Parfois on serait tenté de soupçonner que Cornélius ressent contre le Réformateur une véritable antipathie. On peut en effet rassembler toute une liste d'expressions, qui représentent les choses sous le jour le plus défavorable possible. Quand les prédicateurs s'efforcent de mettre fin à la lutte pour la confession, il est question de leur « agitation habituelle. »

Nous citerons encore, et très volontiers, — (car c'est surtout vis-à-vis de travailleurs comme Kampschulte et Cornélius que nous tenons à montrer notre impartialité et la reconnaissance que nous avons pour les services rendus) — le jugement de Henri Lecoultre, ce jeune savant si calme et si bien informé. A propos de l'étude de Cornélius sur le retour de Calvin à Genève, il dit : « Son présent travail ne nous paraît en rien inférieur au précédent ; nous y retrouvons la même connais-

APPENDICE I

sance approfondie des sources, le même effort pour comprendre les événements et les hommes, le même besoin de les apprécier avec impartialité. Décidément, nous n'avons affaire ici ni à un détracteur de Calvin, ni à l'un de ces panégyristes outrés, qui, dans leur empressement à faire ressortir les mérites du Réformateur, ont traité systématiquement ses adversaires avec la dernière rigueur »

Et, au risque d'étonner quelques lecteurs, non seulement nous ne nous inscrivons pas en faux contre ce jugement, mais nous nous l'approprions. Car H. Lecoultre ne contredit ni M. Heiz, ni nous-même. Effort pour comprendre ? oui. Besoin d'impartialité ? oui, encore. Mais cet effort a-t-il suffisamment réussi, et ce besoin a-t-il été satisfait de façon à nous satisfaire nous-même ? Non. Et c'est M. Lecoultre qui le dit, et fort nettement, quoique fort doucement. Il déclare ne pouvoir accepter « sa façon d'apprécier les laits -. »

Voici un exemple. A propos du bannissement, Cornélius, malgré les faits qu'il cite et qui sont à l'éloge des Réformateurs, trouve moyen de les blâmer.

« M. Cornélius méconnaît, ou du moins il ne dit pas assez nettement que dans toute cette affaire le bon droit est en définitive du côté de Calvin, beaucoup plus que du côté de ses adversaires....

» Il était du devoir le plus élémentaire de Calvin, de protester contre ce procédé [interdiction de la chaire à Coraud] et de réclamer pour son collègue.... Qui ne sent que cet exposé [fait par Cornélius] donne finalement raison aux Réformateurs ? Sans doute, au dernier jour, Farel et Calvin ont bravé l'autorité et provoqué par là leur bannissement, mais l'interdiction dont ils avaient été frappés d'abord était injuste, et pour leur dignité comme pour le succès final de leur cause, il importait avant tout de protester publiquement contre l'affront qu'on leur avait fait, à eux et surtout à leur Eglise.

» Il est vrai que cette conduite intransigeante ne fut pas comprise par beaucoup de leurs contemporains. M. Cornélius peut [?] appuyer ses appréciations sur les propos de Bullinger, de Capiton, de Bucer [voir plus haut les citations et la critique de ces appréciations], qui s'accordent à blâmer [?] la raideur excessive des pasteurs de Genève. Mais avant de donner raison à ces hommes, il faudrait voir si leur attitude ne fut pas déterminée par leurs vues sur la subordination des autorités ecclésiastiques aux autorités politiques. Dans toute sa carrière, Calvin a insisté beaucoup plus que les pasteurs de Zurich et de Strasbourg sur une certaine autonomie de l'Eglise et des corps qui la gouvernent. Cela est universellement connu, et les vues du Réformateur sur ces matières mériteraient bien au moins l'honneur d'une discussion. Il y a maintenant encore quelques théologiens et même quelques autres personnes qui les trouvent plus vraies, plus dignes de l'Evangile, plus fécondes en applications utiles que celles de Zwingle 3. »

Autre exemple. A propos de la désorganisation de l'Eglise de Genève, et malgré les faits qu'il cite, et qui accusent les successeurs de Calvin et de Farel, Cornélius essaie de faire retomber toute la responsabilité sur Calvin et sur Farel : « Dans son désir de ne pas charger outre mesure les pasteurs qui succédèrent, à Genève, à Farel et à Calvin, il ira jusqu'à dire que la cause principale de la décadence de l'Eglise sous leur ministère fut l'opposition violente des Réformateurs bannis. Pourtant il doit convenir que deux de ces pasteurs, H. de la Mare et J. Bernard, étaient suspects et insuffisants, et dans ses notes nous trouvons des témoignages défavorables, soit sur les mœurs du troisième, J. Morand, soit sur le caractère emporté du quatrième et du plus capable d'entre eux, A. Marcourt, et sur sa faiblesse devant le gouvernement. De tels défauts n'étaient-ils donc pour rien dans l'abaissement de l'Eglise que ces hommes étaient appelés à diriger ?... Le récit de M. Cornélius suffit déjà, nous semble-t-il... à faire conclure à l'infériorité, pour ne pas dire à la

l. Revue de tliéologie et de philosophie, 1889, p. 93. — 2. Ibid., 1886, p. 523. — 3. Ibid., p. 523-525.

QUELQUES HISTORIENS DE CALVIN

médiocrité spirituelle des nouveaux pasteurs de Genève ; mais on pourrai': lui reprocher encore de n'avoir pas assez nettement formulé cette conclusion1. »

Dernier exemple. A propos de la réconciliation de Morges, Cornélius, malgré le simple exposé qu'il donne et qui est si avantageux aux Réformateurs bannis, ne voit pas les sentiments si honorables dont ils firent preuve : « De même, nous aurions aimé à voir M. Cornélius exprimer avec plus de liberté son jugement sur la condescendance dont Farel et Calvin firent preuve en mars 1539, lors de la réconciliation qui intervint entre eux et les prédicateurs genevois.... C'est pour prévenir le péril du schisme, que le bouillant Farel, tout offensé qu'il était, fait, dans une lettre à Kunz de Berne, les premiers pas en vue d'une réconciliation; c'est dans cet intérêt que l'intraitable Calvin réprime le zèle de ses partisans au risque de se faire accuser de papisme par les plus zélés d'entre eux, les exhorte publiquement à reconnaître l'autorité des pasteurs de Genève, et finit par prendre la défense de cette Eglise contre le cardinal Sadolet, qui prétendait ramener au catholicisme des protestants aussi mécontents de leur Réformation. On pourrait soutenir peut-être que, pour gain de paix, Calvin dépassa ici ou là dans cette affaire la mesure des concessions légitimes, mais il est si rare [?] qu'il mérite un reproche de ce genre, et surtout sa réputation d'intransigeance est si bien établie dans l'opinion de la postérité, qu'il valait assurément la peine de faire ressortir ce qu'il y eut alors de pacifique et d'indulgent dans toute sa conduite, une fois passés les premiers moments de douleur et d'indignation 2. »

Nous laissons au lecteur le soin de tirer les conclusions des critiques de H. Lecoultre.

Pour des historiens catholiques, il est certain que Kampschulte et Cornélius ont fait preuve, vis-à-vis de Calvin, d'une impartialité remarquable. Mais cette impartialité est loin d'être suffisante pour des historiens, tout court.

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