II. M. Bartolommeo Fontana et la « Relation » de Cardoino
En 1885, M. B. Fontana publia dans YArchivio délia R. Socielà Romaua di S/oria patria, vol. III, fasc. I-II, p. 101-139, ses Docùmehti dell ' Archivio Vaticano e delV Estense circa il soggiorno di Calvino a Ferrara. L'année suivante, H. Lecoultre fit paraître sa critique. Il remerciait sincèrement M. Fontana de son travail et, tout en déclarant qu'il n'avait toujours ni bien interprété, ni même bien lu les documents, il reconnaissait « qu'il avait été le premier à les publier et que c'étaient des documents d'un véritable intérêt :i. » Il ajoutait : « Le Réformateur est traité de fourbe, d'homme sans cœur et de front d'airain.... M. Fontana prétend que Calvin a donné son approbation à l'assassinat du duc de Guise, et il appuie cette grave assertion sur une lettre qui ne dit rien de cela, pourvu qu'on veuille bien la lire sans parti pris *. Il répète aussi que la condamnation de Servet était pour Calvin un acte de vengeance personnelle, et ajoute sans sourciller que ce ressentiment avait survécu chez lui à un rendez-vous d'honneur (una partita d'onore, un duello, o. c, p. 124-125), auquel Servet avait fait défaut. Risum taieatis amici5 ! »
M. Fontana n'a point tenu compte de ces sages indications, et son volume Renala di Francia, 1889, qui contient beaucoup de documents, continue à dénoter parfois la plus complète absence de critique. M. Fontana s'appuie sur une « Relation, qui serait dans les Archives secrètes [?] du Vatican. » Il avoue que cette relation n'est pas rédigée avec les vues (intendimentï) et les méthodes modernes, et qu'elle est d'un papiste déclaré (e di papisla dichiaraio). Mais celui qui l'a écrite
1. Revue de théologie et de philosophie, 1889, p. 94, 95. — "2. lbid., p. 95, 96. — 3. H. Lecoultre, Mélanges, Le séjour de Calvin en Italie, p. 173. — 4. Voir plus haut, p. 81 et 85. — 5. H. Lecoultre, p. 172, 173.
APPENDICE I
n'était pas un homme vulgaire, et il a récolté à Genève beaucoup de renseignements inconnus ailleurs, che altrove ci mancano. L'aveu est naïf! La règle dit : testis unus, iestis nullus. Or quel témoin unique qu'un tel fanatique ! Néanmoins, dit M. Fontana, nous pourrons nous servir quelquefois de lui.
En réalité les archives du Vatican sont beaucoup moins « secrètes » que M. Fontana ne le dit, et cet historien parle d'un document qu'il semble peu connaître, s'il l'a jamais vu. La Relation de Cardoino n'a été ignorée ni de Haller 1, ni de Senebier2. A notre connaissance, il en existe une copie à Berlin, une à Paris, une à Berne, et deux à Genève. Et la comparaison de ces deux dernières est loin d'être sans intérêt.
L'une appartient à M. l'archiviste Louis Dufour, qui a eu l'obligeance de nous la communiquer. Il a poussé beaucoup plus loin l'amabilité : il nous a communiqué en même temps deux lectures qu'il a faites à la Société d'histoire et qui, à propos du récit de Cardoino sur l'Escalade, donnent une très érudite comparaison entre les deux manuscrits. Nous allons puiser à pleines mains dans ces pages inédites.
« Ce récit (de l'Escalade) est tiré d'un manuscrit italien de 108 feuillets, soit 216 pages, petit in-40, outre les tables. C'est une copie, comme le prouvent certains mots et noms étrangement tronqués, mais une copie du dix-septième siècle, faite probablement peu après la composition de l'original. Il a pour titre : Fera relatione délia città di Genevra. Le titre ne répond guère au contenu, car dès le feuillet 10 on se trouve déjà au commencement de la Réforme. Le manuscrit se termine à l'entreprise de 1620. D'autre part l'auteur parle de son père comme encore vivant3. Celui-ci n'étant mort qu'en 1623, c'est entre la première et la dernière de ces dates qu'il faut placer la composition de ce travail.
» Quant à l'auteur, il s'exprime ainsi au feuillet 49 : « En l'année 1592 allèrent également » s'établir à Genève l'infortuné César Cardoino, chevalier de la même ville de Naples, mon » grand-père, emmenant avec lui son fils Camille, mon père, et, pour sa disgrâce et la mienne, » abandonna non seulement la vraie foi, mais cette antique noblesse que ses ancêtres avaient eue » pendant plusieurs siècles dans cette cité. »
» César Cardoino, lui-même fils de Nicolas qui avait été nommé le 6 octobre 1465 avec Daniel Caracciolo, par ordonnance du roi Ferdinand, maître des comptes de la Zecca, au siège de Nido, vint à Genève en 1572, avec son fils Camille, qui était, selon le manuscrit et notre registre des morts, âgé de trente ans, étant né en 1542. Le manuscrit de l'Eglise italienne donne cependant comme date de l'arrivée de César 1567, et pour celle de Camille 1568. Camille ne paraît cependant s'être fixé d'une manière définitive qu'en 1592, et deux ans après, à 52 ans, il épousa Paula Bartocci. Il en eut plusieurs fils et filles, dont quelques-unes se fixèrent ailleurs, ou retournèrent au catholicisme.
» Parmi les fils de Camille était l'auteur de notre Relation. Il naquit en octobre 1595, et tut baptisé sous le nom d'Andromeo André. »
Le manuscrit possédé par M. Louis Dufour, a appartenu jusqu'au dix-huitième siècle à des membres de la famille Colonna de Lucques, comme le prouvent les noms inscrits sur la première page. Au siècle passé, il était en possession de M. Charles Minutoli, aussi de Lucques. Ce manuscrit mérite donc le nom de manuscrit de Lucques.
L'autre manuscrit, qui se trouve à la bibliothèque de la Société d'histoire de Genève, ne ressemble pas complètement à celui que nous venons de décrire. D'abord le titre est beaucoup plus
1. G. E. von Haller's Bibliothek der Schweiscr-Geschichte , 1786, IV, p. 479-480. — 2. J. Senebier, Histoire littéraire de Genève, 1786, II, p. 181. — 3. L'auteur dit aussi qu'il assista à la mort et à la sépulture de Bèze en 1605: « trovandomi io présente alla sua morte e sepoltura. »
QUELQUES HISTORIENS DE CALVIN
complet : Relatione di Genevra, nella quale compendiosamente si raggiona dello stato di quella città particolar mente dell'anno che vi fit introdotlo il Calvinismo , et mutato il govemo, fino al
giorno présente di Andréa Cardoino, cavalliero napolitano, nato in Genevra, 16 21. — Cette date indique non pas la naissance d'André Cardoino, mais l'achèvement de son mémoire, comme le prouve du reste l'indication qui suit immédiatement, toujours sur la première page : « L'anno 1626, ho havuto l'originale a Roma et fatto fare questa copia, Melehior de Grilly. » Il s'agit donc d'une copie, faite par Melehior de Grilly, du manuscrit original de Rome.
« Toutefois le manuscrit de la Société d'histoire n'est pas la copie même de Melehior de Grilly, laquelle se trouve à la Bibliothèque nationale de Paris ; c'est une sorte de fac-similé, page par page, et ligne par ligne, dû au soin de M. Henri Bordier en 185 1. (G.-E. von Haller en avait fait une copie semblable qu'il donna à la Bibliothèque de Berne L)
» Après le titre vient, dans le manuscrit de Paris, une lettre dédicatoire à Philippe IV, roi d'Espagne, dans laquelle André, après avoir rappelé les services et exploits de ses ancêtres dans les royaumes de Naples et des Pays-Bas, raconte que, né et élevé par son père à Genève, il a rejeté les doctrines impies de Calvin, grâce aux raisonnements du cardinal Bellarmin. Quoique tout jeune, il a désiré ardemment rentrer dans la possession de ses biens perdus, il a déserté sa propre maison et est rentré dans le giron de l'Eglise : il a trouvé auprès d'elle les secours qui l'ont affermi dans sa résolution ainsi qu'auprès de S. M., qu'il remercie pour la pension qu'elle a daigné lui accorder, etc. Il termine en faisant des vœux pour la destruction des hérétiques.
» De tout cela il n'y a rien dans le manuscrit de Lucques. Dans le manuscrit de Paris et dans celui de Lucques il y a un nombre de chapitres différent, mais en réalité ils forment dans leur ensemble la même matière. Il y a un remaniement constant dans les chapitres, soit dans les expressions plus accentuées du manuscrit de Paris, soit dans les développements un peu plus considérables de celui de Lucques. »
Et M. Louis Dufour en arrive à cette conclusion intéressante :
« En résumé, il est évident que le manuscrit de Lucques et celui de Paris sont du même auteur, André Cardoino; que celui de Lucques est le premier jet, le brouillon, par conséquent davantage un original, dont celui de Paris est la mise au net, et rédigé en vue du personnage auquel il s'adresse, c'est-à-dire avec plus d'âpreté vis-à-vis des nouvelles doctrines religieuses. »
Ajoutons quelques détails. La dédicace au roi Philippe IV indique avec naïveté que, si les raisons du cardinal Bellarmin ont fait connaître à Cardoino l'impiété de Calvin, il fut poussé à sa conversion par des motifs d'un autre genre, « et, ajoute-t-il, mcore que tout jeune (giovinetto), je brûlais {bramolo) de rentrer en possession des biens perdus; je hais ma propre maison et je rentrai dans le catholicisme -. » Il signe : « de votre Majesté catholique humilissimo et fedelissirno vasallo. » Nous avons donc affaire à une supplique; c'est un homme qui a reçu des faveurs et qui en quémande d'autres. Il s'agit pour lui de se faire bien venir. — On se rappelle que le pamphlet de Bolsec est dédié à un archevêque.
Il faut observer que André Cardoino, ayant quitté Genève en 16 10, n'avait alors que quatorze ans et demi. Les études historiques et archéologiques qu'il avait faites ne devaient pas être bien profondes, et il n'avait certainement pas récolté à Genève beaucoup de renseignements inconnus, comme le prétend Fontana. De plus, il écrit onze ans après sa fuite de Genève; voilà deux preuves, au lieu d'une, que son travail n'a rien de particulièrement personnel, mais a été fait de seconde main.
1. Le manuscrit de Berne est une copie de celui de Paris, faite par Haller, et le manuscrit de Berlin, d'après une note ajoutée au manuscrit de Paris, serait à peu près semblable au manuscrit de Lucques : il n'y a ni dédicace, ni marginaux, ni nom d'auteur, ni appendice. — 2. « Et ancorche giovinetto bramolo di reintegrarmi ne beni perduti, odiai la propa casa, et mi recoverai fra catholicon. »
724 APPENDICE I
A la fin du mémoire, le manuscrit de Paris reproduit deux lettres : une de Bénédict Turretin, pasteur de l'église italienne de Genève, à André Cardoino, du 13 mars 16 10. C'est au moment où André vient de quitter sa famille, par cette fuite considérée encore comme une simple « giovenile scappata. » En effet, André, comme nous venons de le dire, a seulement quatorze ans et demi. C'était un jeune homme précoce! Le pasteur parle au nom d'un père, d'une mère plongés dans la douleur. — La réponse d'André est en latin. Elle ne porte pas de date et semble avoir été écrite plus tard. C'est un traité de vingt-quatre pages, attaque furibonde contre le protestantisme.
Déjà le mémoire, sous sa première et sous sa seconde forme, montrait assez les sentiments de André Cardoino. Un chapitre du manuscrit de Lucques porte ce titre : « De Gme Farel, Français du Dauphiné, neveu d'un juif. » — Mais c'était contre Calvin que, pour mieux capter la bienveillance du roi très catholique, il avait surtout manifesté sa haine. Il parle de la « fourberie » du Réformateur. Il reproduit la stupide calomnie, relative au prétendu miracle que Calvin aurait essayé de feindre en s'entendant avec un individu : celui-ci devait faire le mort et se laisser ressusciter. Reproduisons en entier la page suivante :
« Calvin fut de corps et d'aspect quasi difforme, comme il était d'une âme vilaine et sale; homme de peu de grâce dans les attitudes et les gestes du corps, de basse stature, défait de visage, sec, exténué dans ses membres, le teint olivâtre, les cheveux noirs, la barbe de bouc, les épaules carrées et courbées, le nez aquilin, mais l'esprit gaillard, le tempérament rusé et vivace, prompt à la riposte, audacieux dans les propos, rapide dans les résolutions, subtil dans ses conceptions, et ingénieux dans ses paroles. Il parlait peu, et avec une gravité extraordinaire... toujours désireux de cacher et de dissimuler sur son visage les passions de son âme... Chez lui la langue était toujours loin du cœur, et le cœur loin de la piété et de l'humanité. Il disait une chose et en pensait une autre, et pendant qu'il en effectuait une, il en concevait une autre. Il était sobre dans sa nourriture ... En somme Calvin fut un grandissime hypocrite, avide de gloire et de renommée.... C'est l'opinion universelle, encore qu'on n'en parle pas publiquement à Genève, qu'il avait dans les parties basses, un ulcère inguérissable, et qu'il mourut misérablement dévoré par la phtisie et les poux... maudissant toujours le temps où il avait appris les lettres, et qu'il avait consacré à l'étude.... Il savait qu'il avait ruiné la candeur de la virginité, banni la piété antique, la vraie religion, les coutumes chrétiennes, qu'il avait été le vrai et public ennemi de Dieu, de l'Eglise et des hommes au milieu desquels il avait vécu et était mort comme un dragon venimeux1. »
Ce n'était pas encore assez pour notre auteur. Sa réponse à Turretin ressemble à une composition littéraire destinée à sa majesté catholique, pour lui montrer â quel degré de violence, de passion, lui, André Cardoino, peut se laisser aller contre ses anciens coreligionnaires. On dirait qu'il s'agit de « corser » le mémoire historique. V oilà jusqu'à quel point André Cardoino est bon catholique! Ne mérite-t-il pas toutes les faveurs? Et les interrogations, les épithètes se pressent les unes les autres. Calvin est un vrai apostat, inique, scélérat, impie, fugitif, adultère, il a subi un supplice public, c'est un homicide des âmes, un séditieux.
Quant aux objurgations du pasteur, lui parlant de son père et de. sa mère, André, qui se traite lui-même de « brebis tendrelette (hanc ovem tenellam), » a l'impudeur de répondre par la parole du Christ : « Celui qui ne hait pas son père et sa mère... » Et avec un cynisme véritable il parle de l'accueil que lui fait Naples, « de la splendeur honorable, de la commodité large » dont il y jouit. En fait de citation biblique, il aurait mieux fait de penser à celle-ci : « Vous ne pouvez servir Dieu et Manimon. »
1. M. le professeur Comba, de Florence, a publié cette page dans sa Rivista cristiana, mars 1901, article Leti A. [pseudonyme de M. Comba] : // Cah'ino délia leggnida, dal Cardoino itijino al Fontana, p. 96.
QUELQUES HISTORIENS DE CALVIN
On comprend le jugement de Senebier : « Cet ouvrage est plein d'esprit, mais il est dicté par là superstition la plus grossière, s'il n'a pas été ourdi par la méchanceté la plus noire; il paraît avoir copié l'histoire de Calvin par Bolsec, quand il parle de Calvin, sans omettre aucune des absurdités de ce moine calomniateur1. »
Tel est le témoin sur l'autorité duquel M. Fontana admet que Calvin « fut publiquement noté pour adultère et scélératesse, avec une fleur de lys rougie au feu, sur une épaule. » Et il continue : « Choses horribles ! et cependant le narrateur ignore, ce qui est aujourd'hui bien assuré, que Calvin livra à l'Inquisition de Lyon, les lettres confidentielles de son ami [!] Servet (deW amico Serveio).... Servet avait commis la faute, dit-on, de lui avoir fait défaut pour un duel (di avergli mancato in duello). Des fautes plus graves encore, c'étaient les doctrines anti-trinitaires qu'il professait, et un génie plus puissant que celui de Calvin -. »
Selon le mot de Lecoultre, M. Fontana tient à faire rire à ses dépens. Confondre un duel et un rendez-vous (que Calvin donna à Servet) pour discuter théologie !
Enfin, M. Fontana croit que les calomnies du « papiste déclaré » sont justifiées par une glose, trouvée dans un volume « d'un qualificateur du saint-office, » du dix-septième siècle. « Nous ne pouvons pas non plus taire, écrit M. Fontana, que, dans un exemplaire de l'Institution, traduite par Giulio Cesare Pascali, et imprimée à Genève, en 1557, cet exemplaire ayant appartenu au Cardinal Giovanni Maria Gabrielli, qualificateur du saint-office, nous avons trouvé en note, avec une écriture du dix-septième siècle, vis-à-vis (di coniro aile pagine...) la page sur la chasteté conjugale : car beslia hic paedesteria usas est, et uxorem non habuit ? D'où il ressort que les accusations de mauvaises mœurs étaient comme fondées et non douteuses (si ebbero corne fondate e non dubbie) 3. »
Ces simples citations suffisent pour montrer l'état d'âme de M. Fontana.