‹ Jean Calvin (volume 2)Chapitre 76 sur 123 · III. A. Pierson · texte numérisé non relu

III. A. Pierson

Malgré beaucoup de différences dues à l'individualité et à la race, le Hollandais Pierson 4 est de la même école que l'Italien Fontana 5 : deux savants dont on peut lire les ouvrages avec fruit, à condition d'en contrôler toutes les affirmations, car leur fantaisie finit par dépasser les limites de l'imaginable. Donnons de ce sévère, mais trop juste jugement, seulement quelques preuves.

S'il est un fait connu, célèbre, c'est bien la scène que nous avons racontée (p. 177) et dans laquelle Farel adjura Calvin de rester à Genève. Calvin, épouvanté, céda.

Pas authentique ! dit M. A. Pierson. — Il cite cependant le témoignage de Calvin ,; et le témoignage de Bèze '. Cela pourrait suffire, semble-t-il. D'autant plus qu'il y a encore le témoignage de Farel 8, dont M. A. Pierson a le tort de ne citer qu'un détail sans importance. Les deux témoins de la scène, les deux acteurs et leur confident sont d'accord : N'est-ce pas assez ?

Non. A l'aide d'une critique microscopique et fantaisiste, M. A. Pierson arrive à trouver ces témoignages en contradiction, donc suspects, parce qu'ils sont postérieurs de plusieurs années à l'événement !

Faudrait-il donc n'opérer qu'avec des procès-verbaux, signés et paraphés le jour même ? -

1. Senebier, Histoire littéraire de Genève, II, p. 181 . — i. B. Fontana, Renata di Francia, 1889, p. 287. - .'!. Ibid., p. 288, n. I. — 4. A. Pierson, Stiidien over Johamies Kalvijn {iJ2y-ijj6)J 1881 ; — Niemvc Studien over Johannes Kalvijn, (ijj6-iJ4i), 1883; — Studien over Johannes Kalvijn, Derde Reeks (1^40-1^42), 1891. — •*>. Voir A. Pierson, I, p. 247-254. — o. Opéra, XXXI, p. 26. — 7. Ibid., XXI, p. 125. — H. Ibid., XX, p. 313.

APPENDICE I

Soit. Le document désiré existe. C'est un quatrième témoignage, de Calvin, écrit deux mois après la fameuse scène. Le 13 octobre 15361, il raconte à son ami Daniel qu'il a été retenu (detineor) à Genève et que les frères lui ont extorqué (extorquer entur) la promesse de s'y établir. Voilà la confirmation. — Pas du tout, reprend M. A. Pierson : c'en est la réfutation ; nous avons deux récits différents ! — On dirait d'un exégète opérant sur un récit de la Genèse ou un discours du Deutéronome.

Les deux récits étant ainsi heureusement inventés, il ne reste qu'à inventer de plus le roman capable d'expliquer comment Calvin est passé de son premier récit à son second.

M. Pierson va chercher non le roman lui-même, mais le prétexte de ce roman dans une lettre de du Tillet, lequel est déclaré connaître Calvin mieux que personne, et le juger avec autant de perspicacité que d'affection. (Or tout cela est parfaitement inexact : nous avons affaire à un ancien ami, qui a rompu avec Calvin, et qui essaie de justifier, même au prix d'accusations regrettables pour celui qui les formule, sa rupture et son retour au giron de l'Eglise catholique.) Du Tillet reproche en particulier à Calvin de ne pas avoir eu une vocation régulière. — Alors que fit Calvin, d'après M. Pierson ? Eh bien ! il chercha une réponse : il chercha, et peu à peu il arriva à inventer... sa vocation extraordinaire par Farel. « Il n'y avait pas, nous dit-on, d'autre moyen pour lui d'apaiser sa conscience que de se prouver à lui-même et aux autres... etc. » Dès lors rien n'est plus facile que de se représenter l'évolution mentale de notre Réformateur.

Calvin était à la fois timide et conscient de sa valeur. Il ne voulut pas s'exposer à la persécution en France. Il alla en Suisse, et continua à s'y montrer prudent. Il arriva à Genève sans but. Il y vécut quelque temps ; il apprit à connaître la situation. Alors l'ambition (eer^iicht), le légitime désir, s'éveille en lui de ne pas laisser plus longtemps ses grands dons sans emploi. Il se lie avec Farel et les autres. On l'encourage. On le décide à rester. Telle est la simple réalité. Mais plus tard vinrent les doutes, les angoisses de conscience. Et Calvin se rappela les conversations anciennes, et peu à peu il arriva à s'imaginer la scène que nous connaissons

Faut-il vraiment protester contre cette façon d'écrire l'histoire ? M. A. Pierson est la lamentable victime de son hypercriticisme. Sa bonne foi est aussi incontestable que son aveuglement. Les textes ne sont plus pour lui que des fantômes, dont le jeu capricieux produit un roman dépourvu non seulement de toute vérité, mais même de toute vraisemblance !

Finalement notre hypercritique se trouve en face d'un différend. Calvin déclare formellement que son passage à Genève fut dévoilé à Farel par du Tillet. Que faire ? M. A. Pierson n'hésite pas, et inflige à Calvin un démenti pur et simple. Du Tillet, dit-il, « n'eut pas la moindre part à l'affaire (niet het minste aandeeï). » Il ajoute, il est vrai : « Nous n'accusons pas du tout Calvin d'avoir avec préméditation (op^etteîijk) induit ses lecteurs en erreur. Seulement il a vu le passé à travers un verre que les impressions postérieures avaient coloré 3. » — C'est beaucoup de bienveillance, mais en pure perte. Car lorsqu'un homme, doué de l'intelligence et de la prodigieuse mémoire de Calvin, avance sur une foule de points le contraire exact de la vérité, et l'avance pour se justifier, cet homme ment 4.

1. Opéra, Xb, p. 63. Herminjard, IV, p. 86. — "2. « Wat zij hadden gezegd en de invloed, dien Kalvijn er van had ondervonden, nam langzamerhand grooter evenredigheden aan, totdat in zijn geest de voorstelling ontstond, die wij in de Epislola voor de Psalmen aangetroffen en in de hoofdzaak wedergevonden hebben bij Beza. » Pierson, I, p. 253. — •'{. Ibid., p. 253, 254. — h. M. F.-L. Rutgers, le savant et exact professeur de l'Université libre d'Amsterdam, (dans son volume qui est une mine de renseignements précis, à la façon des volumes d'Herminjard, Calvijns invloed op de Reformaiie in de Nederlanden, voor zooveel die door hemzelven is nitgeoefend, 1899), montre toute la superficialité technique avec laquelle A. Pierson a procédé. Quoique bon latiniste, il a souvent traduit les textes latins confusément et même à contre sens. Quoique bon connaisseur du français et de l'allemand, il n'a souvent pas tenu compte du sens des mots au seizième siècle. — Voici qui est plus topique encore. A. Pierson consacre (II, p. 170-225) toute une étude à Calvin

QUELQUES HISTORIENS DE CALVIN

Après cet exemple remarquable, il nous suffira de constater que, si l'hypercriticisme traite les déclarations de Calvin, de Bèze, de Farel, tout comme il traite les déclarations de saint Paul ou de saint Jean, dans ces deux cas, il ne fait pas acte de science; il obéit à des préjugés dogmatiques.

M. A. Pierson l'avoue à la fin de son dernier volume. Ce qui lui a inspiré toutes ses études (die ons van den aanvang dit historische onderçoek deed ondernemen), c'est son opposition au calvinisme hollandais moderne, et tout particulièrement à l'Université libre d'Amsterdam, à laquelle il consacre des pages et des pages de sa conclusion '.

M. A. Pierson veut « tomber » l'Université libre ; or pour cela il lui faut « tomber » Calvin. Ecoutons notre auteur.

« Calvin fut, ce qui à mes yeux est incompatible avec toute élévation (verheffing), un politique, un calculateur, un homme qui voulut triompher et assurer son triomphe par la défaite des autres.... Calvin, pour tout dire en un mot, ne me fait pas l'effet d'avoir été un homme de foi, en prenant ce mot de la foi dans le sens noble, général, dans lequel il ne peut manquer de forcer le respect.... Son exégèse ne peut se vanter que d'une connaissance plus que superficielle de l'hébreu et du grec... on se demande s'il n'a pas été lui-même conscient de son caprice et de sa superficialité 2. »

Et l'Université libre d'Amsterdam semble faire de ce « Réformateur, qui manque si souvent de grandeur morale, autant que d'attrayante piété, un caractère qu'il est bon de montrer à la jeunesse 3. » C'est intolérable ! « Dans Calvin, il n'y a rien de l'apôtre, rien du martyr.... Au fond Calvin reste un romaniste ; il reste le produit de la tradition qu'il nie ; il ne peut se délivrer du développement dogmatique de l'Eglise qu'il abandonne, mais il s'imagine lire dans le canon du Nouveau Testament ce que l'Eglise catholique a promulgué relativement à certains dogmes principaux.... Calvin a été l'homme qui a pris une partie de la doctrine romaine, elle-même tirée de la Bible et de la tradition ; il a appelé cette partie le vrai christianisme, et il a voulu trouver ce vrai christianisme exclusivement dans la première des deux sources, la Bible. En conséquence le calvinisme a été un obstacle a la connaissance de la Bible, et de l'antiquité chrétienne, en se donnant lui-même pour l'antiquité Pour nous qui lisons Calvin, aussi bien que le Nouveau Testament et les Pères, il y a, entre le calvinisme et le christianisme des deux premiers siècles, une différence qui saute encore plus aux yeux que celle entre ce christianisme et le catholicisme du seizième siècle. » Conclusion : « Comme tendance scientifique, la parenthèse du protestantisme me paraît close 5. »

exégète du Nouveau Testament. Or il se trouve qu'il n'a lu des Commentaires du Réformateur que quelques pages. Il en arrive à faire croire que Calvin a fait croire à ses lecteurs que saint Paul écrivit ses lettres en latin! « De gewone lezer uioct gelooven, dat Paitlus zijne brieven heeft geschreven in het latijn. » Pierson II, p. 172. M. Pierson, toujours de bonne foi, mais toujours superficiel, ne s'est pas aperçu que, presque à chaque page, Calvin parle du grec, du sens du mot en grec. Il se trouve seulement que, par hasard, Calvin n'a pas fait ces remarques habituelles dans les quelques pages lues par M. Pierson. Du reste notre hypercritique avoue lui-même sa superficialité, à la fin de son étude, en ces mots: « Cette étude ne se rapporte qu'à un petit nombre de textes d'une seule lettre du Nouveau Testament (weinige teksten van een cnkelen N. Testamentischetl brie/, II, p. 220). Mais elle ne nous donne pas moins le droit de porter un jugement général sur Calvin exégète. Le proverbe ex ungue leonem est tout à fait à sa place, quand nous voulons seulement caractériser la méthode de quelqu'un. » — Ce qui, semble-t-il est le mieux caractérisé, c'est l'hypercriticisme et ses procédés antiscientifiques. (Voir Rutgers, Calvijns invloed, p. 48, 51.)

i. Pierson, III, p. 159-184. — i. Pierson, III, p. 180, 181. — 3. « Acht zij den Hervormer, wien het zoo dikwerf hapert aan zedelijke grootheid zoowel als aan aantrekkelijke vroomheid, in allen ernst een karakter waarop het goed is de jongelingschap te wijzen ? » Pierson, III, p. 182. — 4. « Het kalvinisme heeft dientengevolge de kennis van den Bijbel en van de kristelijke Oudheid in den weg gestaan.... » Pierson, II, xm, — •">. « Als vvetenschappelijke richting schijnt mij de parenthèse van het Protestantisme gesloten. » Pierson, II, p. xn-xiv.

APPENDICE I

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