LA PREMIÈRE LETTRE DE CALVIN A LA DUCHESSE DE FER RARE
rS37? I541 ?
Le manuscrit (un brouillon, semble-t-il), conservé à Genève et auquel la fin manque, ne porte pas de date *.
Merle d'Aubigné place cette lettre en 1537. — M. Herminjard et les Opéra la placent en octobre ou novembre 1 54 1 , au plus tard. En effet, « Capiton, dit la lettre, est l'un» de ceux qui tâchent fort à modérer les choses. » Capiton n'est donc pas encore mort. Or, il mourut le 3 novembre 1 541 . — Le dernier historien, non le moins critique, Cornélius, replace cette lettre à sa date primitive de 1537 2.
Cornélius fait observer que la lettre est adressée à Renée à l'occasion d'une discussion, intervenue entre une des demoiselles d'honneur et Richardot au sujet de la messe. « J'avoys entendu comment maistre Françoys, lequel vous avez ordonné pour prescheur en vostre maison, etc.... Ce qui ne feust pas trouvé bon de quelq'une de voz damoiselles, laquelle, selon la congnoissance qu'elle avoit reçeu de Dieu, ne voulsit contre sa conscience, etc. » Or il serait bien étrange (in hobem Grade unwahrscheinlich) que la « damoiselle » eût attendu de longues années pour avoir des scrupules. Evidemment elle se scandalisa la première fois qu'elle entendit les conseils du pseudonicodémite.
Ajoutons que cette façon de parler: «Maistre Françoys, lequel vous ave\ ordonné pour prescheur en vostre maison, » semble bien indiquer que la nomination de Richardot n'est pas ancienne. Si Richardot avait été aumônier depuis trois ou quatre ans, l'expression serait bizarre.
Cornélius insiste ensuite sur ce que Calvin dit du livre de Capiton : « Et de cela, Capito qui est l'ung de ceux qui tâchent fort à modérer les choses, a naguères escript ung libvre, lequel il desdie au Roy d'Angleterre. » Or ce livre, Responsio de missa, parut en 1537. La dédicace au roi est du 9 mars.
Il est vrai que cet ouvrage eut une seconde édition en mars 1540. - - Mais si Calvin parlait, en octobre 1541, d'une seconde édition parue un an et demi avant, les mots : Capiton a
1. Opéra, XI, p. 323-331. — Herminjard, VII, p. 307-319. — Les Opéra (XI, p 332-339) donnent aussi la traduction latine que Th. de Bèze a publiée. Il y a des différences dont nous n'avons pas à nous occuper ici. — i. Cornélius, Hislorische Arbeiten, p. 119-121.
APPENDICE II
naguères escript et desdie, signifieraient en réalité : Capiton a réédité, il y a un an et demi, un livre, dédié depuis trois ans au roi d'Angleterre. Est-ce possible ?
On peut, ce semble, noter une autre série d'indices en faveur de la date de 1537.
i° Le début de la lettre semble bien indiquer que Calvin écrit pour la première fois à la duchesse. Il n'avait pas l'habitude d'user, sans cause, de tant de circonlocutions. « De cette longue justification, dit M. Herminjard on ne peut conclure avec certitude que Calvin écrit pour la première fois à Renée. » Avec certitude ? Non. Mais avec probabilité ? Oui.
Ne serait-il pas étonnant en effet que Calvin fût resté cinq ans sans écrire à la duchesse ? Il entreprend le voyage d'Italie presque uniquement pour entrer en relations avec elle, et puis, ces relations une fois formées, il ne fait aucune tentative pour les entretenir? La vraisemblance, au contraire, est que Calvin écrivit à la duchesse, poussé par les motifs qui avaient amené son voyage. La lettre déplut. Ainsi s'explique le silence qui suivit.
2° Ce n'est pas seulement la « damoiselle » d'honneur qui fit prévenir Calvin, ce fut aussi Renée, par Mme de Pons. Renée, troublée par l'attitude de son aumônier, demandait des éclaircissements. Comment supposer qu'elle ne fut pas troublée dès qu'elle vit les agissements de Richardot, mais seulement au bout de trois ou quatre ans ?
30 Calvin donne à Renée des renseignements sur la vie antérieure de Richardot. Ces renseignements ont un sens, si la duchesse vient de prendre Richardot à son service, et ne le connaît pas. Mais, si elle vit familièrement avec lui depuis des années, Calvin ne joue-t-il pas un rôle ridicule ?
40 De plus, Calvin dit à Renée de n'ajouter foi à ce qu'il lui dit qu'après expérience : « Ce que je vous ay dict de luy est tant certain, que je ne vueil pas que foy y soit adjoustée, sinon que vous l'ayez premièrement expérimenté. Car, si vous y prenez garde, vous congnoistrez à l'œil qu'il ne presche la parole de Dieu, sinon en tant qu'il pense vous gratifier, pour attraper bénéfices et aultres proyes, et ce pendant de ne desplaire à aulcun qui luy puisse nuire. » Encore une fois ce langage a un sens, si Richardot vient d'être nommé aumônier, de telle façon que Renée n'a pas eu occasion de le bien connaître. Mais, si elle le fréquente depuis des années, le langage de Calvin n'a pas de sens.
Restent certaines difficultés à élucider. Parlant de ses discussions avec Richardot, Calvin dit que celui-ci ne se rendit à ses objections contre la messe, « qu'après avoir veu quelque mien traicté. » Cela prouve que les discussions eurent lieu après 1536, donc à Ferrare ; car avant cette date Calvin n'avait écrit que son Commentaire sut Sénèque, dont il ne saurait être ici question. Depuis cette date, il n'avait publié que son Institution, mais il avait en portefeuille le manuscrit des Deux lettres, en particulier celle à G. Roussel, où il est beaucoup question de la messe, et peut-être aussi le manuscrit du Petit traicté de la Cène de notre Seigneur Jésus- Christ ~. Calvin peut avoir montré à Richardot l'un ou l'autre manuscrit. Il peut lui avoir montré son Institution, à laquelle précisément, à propos de la messe, il renvoyait Duchemin, au même moment. Dans sa lettre écrite de Ferrare à son ami, il lui dit : « Afin qu'il ne me soit nécessaire de recommencer une longue disputation et répétée de loin, quant aux sacrilèges de la messe, je renvoyeray le lecteur à mes Institutions (ad Institutionern nostram), où il me semble advis que j'ay expédié et dit assez appertement, à tout le moins pour la briefveté de l'œuvre, tout ce lieu 3. »
I. Herminjard, VII, p. 308, n. 4. — 2. « Opuscule, dit M. Herminjard, composé en 1536, et dont la quatrième partie est relative à la messe. » Dans sa lettre du 17 mars 1546 à Vitus Theodorus, Calvin s'exprime ainsi au sujet de cet opuscule : 0 Libellum meum de Cœna tibi non displicuisse vehementer gaudeo. Scriptus gallice /lierai ante aiuios decem. » Herminjard, VII, p. 313, n. 18. — 3. Opéra, V , p. 256. Opuscules, p. 74.