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CHAPITRE QUATRIÈME Calvin et le val d'Aoste

I. Les faits. — II. La légende. — III. La tradition. — IV. La croix d'Aoste.

CI se pose une dernière question. Nous avons vu ce que Calvin fit en Italie; nous avons vu même les conséquences de ce voyage en Italie, en racontant, jusqu'au moment où la mort les brisa, les relations formées à Ferrare. Quelle route le Réformateur prit-il pour rentrer en France ? traversa-t-il le val d'Aoste ?

Précisément cette question a été soulevée par un mémoire de M. Jules Bonnet sur Calvin au val d'Aoste, mémoire1 lu à l'Académie des sciences morales et politiques, le 27 juillet 1861. Albert Rilliet a répondu par sa fameuse Lettre à M. J. H. Merle d'Aubigné, et depuis lors il y a, semble-t-il, chose jugée. A l'unanimité, les historiens ultérieurs2 ont partagé l'avis de Rilliet, et beaucoup trouveront téméraire l'idée seule, non pas de casser la sentence, mais simplement de refaire le procès. Il nous a paru utile cependant de mettre sous les yeux du lecteur les documents, le laissant libre de se décider lui-même.

1. Paris, 1861, in-8° de 39 p. Ce mémoire, préparé par la publication de plusieurs documents dans le Bulletin, IX, 1860, p. 160-168, a été reproduit dans les Récits du seizième siècle, I, 2e éd., p. 25-74. — 2. Outre les auteurs déjà cités, indiquons encore: Encyclopédie des sciences religieuses, Paris, 1876, I, p. 392, art. « Aoste, » par H. Bordier; et O. Douen, Clément Marot, I, p. 197-210, 217-220. — Il nous faut tout de suite noter la façon dont s'expriment deux de ces historiens, et pas des moindres. M. Herminjard (VI, p. 4, n. 4) écrit: « Nous n'admettons pas que ce même Calvin n'ait rien eu de plus pressé que ù'évangéliser, au milieu des plus grands périls, le val di Grana, Saluées, et le val d'Aoste. » Pas plus que M. Herminjard, nous n'admettons cette évangclisation. Kampschulte (I, p. 280. n. 1) écrit: « Les réponses de J. Bonnet modifieront difficilement beaucoup (diïrften schwerlich viel àndern) les résultats de Rilliet, bien qu'il faille le reconnaître : celui-ci raccourcit trop la durée du séjour en Italie. » Nous ne pensons pas en effet qu'il y ait lieu de modifier beaucoup les conclusions de Rilliet,

CALVIN EN ITALIE

Il faut d'abord noter les faits historiques incontestés.

Dès le milieu de 1 535, le val d' Aoste paraît très troublé, surtout religieusement. Au mois d'août, Ami Porral, alors ambassadeur de Genève à Berne, écrit à son gouvernement : « Le dit hayrault a rappourté que le dit duc a beaucop d'affaires de là des monts, en partie pour l'Evangile, il est allé à Gênes et à Thurin avec 2 mille hommes. Il y en a une chose qu'il faut [qu'elle] vienne en avant, puisqu'elle est de Dieu, en despist des princes1. »

Quelques mois après, le 20 novembre, partait de Berne pour Aoste, une ambassade2, conduite par Nasgueli, bientôt si fameux, comme libérateur de Genève et conquérant du pays de Vaud. Il était accompagné, entre autres, du secrétaire Pierre Giron, dont Ami Porral disait : « C'est nostre droit pilier à l'occasion de l'Evangille. » Or, la mission de l'ambassade était aussi religieuse que politique. « Ils hont charge, dit Porral, de s'en retourner quant, devant toutes choses, ne leur sera accordé que l'Evangille demeure purement à Genève, comme il y est3. »

Les discussions furent vives et n'aboutirent pas. Mais quelle impression durentelles produire sur les esprits? D'autant plus que Naegueli était arrivé avec une grande suite: il avait avec lui des pasteurs. Et il est impossible qu'une certaine agitation évangélique ne se soit pas produite dans un milieu déjà préparé. Du reste, n'est-ce pas ce que prouve la nouvelle lettre d'Ami Porral, 12 décembre: « L'évesque d'Hosta [Aoste] est en grosse question avec ses diocésains, à cause dez excommuniementz qu'ilz ne veulent plus souffrir'*. »

Depuis, les choses avaient marché, et rapidement. D'un côté, Naegueli avait mené les Bernois triomphants jusque dans Genève, définitivement émancipée du joug savoyard ; et de l'autre côté, la réaction avait habilement et violemment manœuvré à Aoste. L'évêque Pierre Gazzini et le chef de la noblesse, le comte René de Chalant, maréchal de Savoie, s'étaient unis. Après des prédications et des processions, ils avaient convoqué les Etats pour le 28 février 1 536. Un procès-verbal (l'original est en fort mauvais latin) nous a résumé le discours du bailli : « Il a exposé les actes récemment accomplis par les luthériens de Berne dans le pays de Vaud ; comment ils l'ont envahi, après s'en être ménagé l'accès par leurs menées et leurs intrigues ; et nonobstant notre chrétienne vocation, le mortel venin de l'hérésie luthérienne se répand dans tout le pays ; les églises sont saccagées, les croix et les saintes images sont abattues. »

En conséquence, trois résolutions furent adoptées : vivre et mourir dans la profession de foi catholique ; vivre et mourir en l'obéissance du duc de Savoie ; payer les impôts. Tous « contrevenants » devaient être punis « de peine capitale5. »

1. Archives de Genève. (Portefeuille historique). — 2. Il s'agissait d'une conférence entre les envoyés du duc et ceux de Berne. — Herminjard, III, p. 368 et n. 2, 369. — 4. Archives de Genève. (Ibid.) Le texte est assez défiguré dans Gaberel, Histoire de l'Eglise de Genève, I. Appendice, p, 101 et 102. — ïj. Bulletin, IX, p. 167.

CALVIN ET LE VAL d'aOSTE

De nouveaux Etats, réunis le 22 mars 1 536 , décidèrent une procession annuelle et solennelle d'actions de grâce, le jour de la Circoncision, et l'apposition des initiales J. C, peintes ou gravées, sur la porte de chaque maison.

Voilà l'histoire. Or une tradition, vieille et constante, raconte que Calvin est venu à Aoste.

De la combinaison de cette histoire et de cette tradition est sortie la légende, à laquelle Jules Bonnet a donné le charme de son style, et de son imagination. Ecrivant à une époque où l'on plaçait encore le départ de Calvin pour l'Italie en 1 535 , Jules Bonnet le faisait quitter Ferrare au commencement de 1 536. Il traversait Modène, Scandiano, Parme, Plaisance, Coni, Saluces, Pignerol, prêchant, soulevant de violentes oppositions, et finalement il arrivait à Aoste, en février 1 536, au moment où les Etats, dont nous avons parlé, se réunissaient (28 février).

« A peine arrivé à Aoste, racontait notre auteur, Calvin y devient, par le concours naturel des circonstances, le centre de réunions actives, mystérieuses, dont on devine le caractère, et dont on pressent le but. La ville était fermée par ses murs romains, flanqués de tours qui en défendaient l'approche. Sans doute, en ces jours d'alarmes, où les Alpes du Valais n'opposaient qu'une faible barrière aux agressions des Bernois, où les bruits de guerre retentissaient de toutes parts, les portes étaient gardées avec un redoublement de vigilance et de sévérité. Le Réformateur se tint au dehors. Non loin de la ville, sur les premières élévations des monts, aux pieds desquels serpente la route du Saint-Bernard, il est un bâtiment qui domine au loin le paysage. C'est la grange [le grangeage1] de Bibian, autrefois la propriété de la noble famille de Vaudan, et connue de nos jours encore sous le nom de « ferme de Calvin. » Il y trouva un asile. De la terrasse élevée, son regard plongeait sur la ville, et pouvait presque échanger des signaux avec ses partisans-. Chaque jour., à l'ombre de ces murs, se réunissaient autour de lui quelques disciples, attirés par la noblesse de ses manières et l'autorité de ses discours. Leur nombre s'accrut rapidement 3. »

Parmi les disciples étaient le propriétaire de la grange, l'avocat Léonard de Vaudan, qui paraît avoir été le chef du parti réformé, des gentilshommes, des bourgeois influents. On parlait d'adresser un appel à Berne, de « cantonner tout le pays '', » c'est-à-dire d'en faire un canton qui s'allierait avec les cantons suisses, et proclamerait son indépendance.

« Ce qui est certain, continue Jules Bonnet, c'est que Calvin comptait de nombreux partisans dans l'assemblée [dans les Etats], et qu'il était, par des

1 . Nous ajoutons, entre crochets, quelques détails pris dans la chronique du XVIIe siècle (dit J. Bonnet), « antérieure, en tous cas, à l'an 1741, date de la première restauration du monument d'Aoste. » Bulletin, IX, 1860, p. 161 et n. 1. — 2. La ferme est juste en face des fenêtres du couvent de Saint-François où se réunissaient les Etats. — -i. Bonnet, p. 24, 25. — i. Bulletin, IX, p. 161.

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messages secrets, en communication constante avec eux. Ce qui ne l'est pas moins, c'est que leur action, ouverte ou cachée, fut impuissante à faire prévaloir les idées de réforme au sein des Etats. Le parti catholique avait pour lui la supériorité du nombre et de la discipline. Il l'emporta....

» Mais le triomphe du parti catholique était incomplet, tant que l'hérésie conservait des intelligences au-dedans de la ville, des réunions occultes au dehors. S'il faut en croire la tradition, confirmée par les documents conservés dans quelques familles, un ordre d'arrestation fut lancé contre le mystérieux étranger, dont la présence à la ferme de Bibian agitait le pays. Averti aussitôt par un des émissaires, qui le tenaient constamment au courant des résolutions des Etats, Calvin n'eut que le temps de quitter sa retraite et de s'enfuir, le 8 mars 1 536, avec ceux de ses partisans qui s'étaient le plus compromis par leur dévouement à la cause réformée.... Il prit avec eux la route des monts. Mais les passages du Saint-Bernard étaient gardés autour de Saint-Rémi. Suivant alors, avec ses compagnons, des chemins détournés, il franchit à gué le torrent du Buttier [en un lieu qu'on appelle Closellinaj, au-dessous du village de Roisan, et s'élevant rapidement, par les sentiers connus des pâtres et des chasseurs, vers les cimes de la Valpeline, il entra en Valais par une embrasure de ces hauts monts, voisins des neiges éternelles1.... C'était le col de la Duranda, qui conduit par le val de Bagnes à Martigny, et que l'on désigne de nos jours encore sous le nom de fenêtre de Calvin 2. »

Sur cette belle légende, Albert Rilliet a fait passer le souffle de sa critique si savante et si brillante, si précise et si séduisante, et tout s'est évanoui 3. Calvin ne pouvait pas revenir de Ferrare à Aoste en février 1 536, puisqu'il n'est arrivé de Bâle à Ferrare qu'en mars 1 536. Et Rilliet de conclure : «Nés de l'imagination, les éléments constitutifs de la légende plaisent par cette origine même ; ce n'est qu'à grand' peine qu'on les sacrifie, et lorsqu'il faut s'y résoudre, on les pleure comme des illusions perdues.... Adieu donc, la grange de Bibian et la fenêtre de Calvin ! Adieu, l'épée nue du comte de Chalant [allusion à un tableau invoqué par Jules Bonnet] et les hasards de la fuite au milieu des neiges ! adieu, la mystérieuse propagande ! L'histoire a repris ses droits et laisse le roman libre d'exercer les siens4. »

Il est vrai que notre critique ne se contente pas de distinguer entre la légende relative au séjour réformateur de Calvin, et la simple tradition relative à son passage dans le val d'Aoste. Il ne se borne pas même à constater, ce qui serait

I. En mars ces « sentiers, » sont impraticables même pour les pâtres et les chasseurs. J. Bonnet n'a pas songé à cette impossibilité. — 2. Bonnet, p. 31, 32, 33. — .'!. M. Lecoultre a écrit: « Nous ne croyons pas que les faits mis en lumière par M. Fontana puissent rien prouver ni pour ni contre le séjour de Calvin à Aoste, et les arguments produits par Rilliet nous semblent toujours les seuls décisifs dans la question. » (Le séjour de Calvin eti Italie, p. 5.) Nous nous bornons en conséquence à examiner l'argumentation de Rilliet. — L Rilliet, Lettre, p. 34.

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incontestable, que le simple passage n'offrirait plus un très grand intérêt, n'ayant plus une très grande importance. Il veut supprimer la tradition, comme il a supprimé la légende.

« Marchons, dit Rilliet, sur le fantôme et le fantôme s'évanouira. Le fantôme, c'est une tradition locale du val d'Aoste, accompagnée d'autres traditions analogues, dont l'origine s'explique aisément par la tendance populaire à personnifier, dans un nom propre devenu célèbre, les faits qui, de près ou de loin, se rattachent au personnage qui porte ce nom. C'est ainsi que les diverses tentatives de prosélytisme, qui ont eu lieu au seizième siècle sur quelques points du Piémont, ont été plus tard rattachées à la personne de Calvin, parce que le peuple avait fini par considérer son nom comme celui de tout prédicant hérétique 1. »

Bonnet répond : « La tradition ! vous la traitez avec un superbe mépris, vous lui déniez toute autorité dans la question en litige. Il me semble, monsieur, qu'elle a droit à plus d'égards 2. » Est-ce que cette tradition ne s'appuie pas sur quelques documents suffisamment authentiques ?

Rilliet affirme que non. Le seul document invoqué « paraît avoir été rédigé vers le commencement du XVIIIe siècle. -» Et il exécute lestement le susdit document. « Que faut-il penser, demande-t-il, de cette chronique qui est le seul document sur lequel on se soit appuyé pour raconter le séjour de Calvin dans le val d'Aoste ? Ecrite près de deux siècles après la date supposée de ce séjour, elle ne saurait passer pour un témoignage historique bien imposant. Sans doute, son auteur n'a point inventé de lui-même l'épisode et les dramatiques détails de la prédication clandestine et de la fuite précipitée du Réformateur. Il n'a été, à cet égard, que le narrateur et l'écho des créances populaires, répandues dans la vallée, depuis qu'on avait peu à peu perdu de vue le véritable caractère de l'époque, à laquelle on se plaisait à fixer la date précise du triomphe de la vérité sur l'hérésie 3. »

J. Bonnet réplique que cette chronique des premières années du XVIIIe siècle, n'est pas dépourvue de toute valeur ; que la tradition s'appuie non pas sur une chronique, mais sur deux1". « Le document, dit J. Bonnet, que je dois à M. Martinet, et dont vous ne faites nulle mention, méritait plus d'honneur5. C'est une relation quasi officielle. » Les personnages cités dans cette chronique sont précisément ceux qui sont nommés dans les cahiers des Etats. Les localités que ces personnages représentaient aux Etats sont précisées. « N'est-ce pas là une preuve de l'exactitude du narrateur et de la fidélité de son récit 6 ? »

1. Rilliet, Lettre, p. 29. — 2. Bulletin, XIII, 1864, p. 188. « Calvin en Italie. » Réponse à M. A. Rilliet, p. 183. — 3. Rilliet, Lettre, p. 32. — 4. Un ami, et peut-être le plus brillant disciple de Rilliet en fait de critique, nous écrit: « Ces deux relations ont des rapports étroits. Elles doivent dériver d'un auteur commun, ce qui ne ferait qu'une source unique (plus ancienne). C'est pour cela que Rilliet, avec raison, n'a pas daigné s'occuper du document Martinet. » — 5. M. Jules Bonnet l'appelle « relation du XVIIe siècle». Mais il ajoute aussitôt : « antérieure, en tous cas, à l'an 174 r , date de la première restauration du monument d'Aoste. » (Bulletin, IX, p. 161, n. 1.) Ce n'est donc peut-être qu'une relation du XVIIIe siècle. — 6. Bulletin, XIII, 1864, p. 191.

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Pourquoi donc le passage de Calvin à Aoste serait-il impossible? car c'est bien cette impossibilité qu'il faudrait démontrer, contre la tradition. Sinon la tradition peut subsister1.

Or, non seulement le passage de Calvin n'est pas impossible, mais il ne manque pas d'une certaine vraisemblance. Car si J. Bonnet a eu tort de mêler avec le passage de Calvin, en avril ou mai, les événements religieux de février et de mars, il n'en est pas moins vrai que ces événements ont eu lieu. Et à ce moment la situation des évangéliques d' Aoste ressemblait fort à la situation de la duchesse de Ferrare. Calvin, qui était allé visiter une princesse hésitante, pour la confirmer dans la foi, ne pouvait-il pas se sentir pressé de rendre la même visite et le même service aux Valdôtains ? Ne pouvait-il pas désirer voir lui-même les nouveaux convertis, conseiller, éclairer, fortifier quelques courages ou quelques timidités, et nouer des relations à Aoste, comme il en avait noué à Ferrare ?

Ce n'est pas certain. Peut-être le lecteur trouvera-t-il que ce n'est ni impossible, ni invraisemblable. Allons à Aoste.

Au milieu d'une rue, surmontant une fontaine, se dresse la Croix de ville {Page 92), le célèbre monument élevé en souvenir de la « fuite » du Réformateur. (Tout à côté, se trouve l'église des Vaudois, avec son chandelier qui brille, peint sur le mur.) Une inscription dit que le monument a été refait deux fois, mais que « la fuite de Calvin l'éleva en 1 54 1 2. »

Il faut s'arrêter ici quelques instants, pour avoir une petite et dernière explication avec Rilliet et sa critique.

Le premier, dit-il, qui parle de ce monument, c'est Senebier en 1786; donc, fin du XVIIIe siècle3. Pardon, la chronique d'avant 1741 en parle.

I. II y a ici une question de méthode qui devient une question de psychologie et de philosophie. La tradition a-t-elle le devoir de prouver qu'elle est vraie, ou bien la critique a-t-elle le devoir de prouver que la tradition est fausse ? Tout dépend du point de départ. Le vrai point de départ est-il celui-ci : « La tradition n'a aucune valeur? » Nous estimons qu'entre une valeur absolue et une valeur nulle, il y a place pour une valeur relative, sous bénéfice d'inventaire. Certes contre toute tradition, une seule preuve directe, si petite soit-elle, l'emporte. Mais, en l'absence de toute preuve directe contre elle, une tradition ancienne, vraisemblable, n'a pas besoin d'être rejetée à priori. On dit, il est vrai: mais de quel droit faire le départ entre les détails de la tradition? De quel droit choisir entre telle ou telle tradition ? Du droit de la critique. De ce que la légende racontant que, dans le val Grana, Calvin fut poursuivi à coups de pierre par les femmes, doit être écartée, il ne s'en suit pas, à priori, qu'il n'y a rien de vrai dans la tradition faisant passer Calvin par le val d'Aoste. Si Calvin n'avait passé ni par le val de Grana, ni par le val d'Aoste, s'il n'était pas venu du tout en Italie, ces traditions existeraient-elles, et les légendes n'ont-clles pas l'habitude d'embellir plutôt que de créer les faits? — 2. Le texte de l'inscription actuelle est: Hanc | Calvini fuga | erexit anno MDXLI | religionis constantia reparavit | anno MDCCXLI | civium pietas | renovavit et adornavit | anno MDCCCXLI. Traduction J. Bonnet {Bulletin, XIII, 1864, p. 189, n. 1) : « Cette croix, érigée l'an 154 1 par [en souvenir de] la fuite de Calvin, restaurée l'an 1 74 1 par la persévérance de la foi, a été renouvelée l'an 1841 par la munificence civique. » — 3. Voir Senebier, Histoire littéraire de Genève, 1786, I, p. 182.

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Selon Sencbier, continue Rilliet, c'était une colonne de huit pieds de haut, sur laquelle on lisait ces paroles: « La fuite de Calvin l'a fait ériger en 1341 ; la constance de la religion Ta fait restaurer en 1741. » Or la preuve que Calvin n'a pas fui d'Aoste en 1 541, c'est qu'il était alors depuis deux ans à Strasbourg. Encore

Le val d'Aoste.

une fois, pardon. Si les auteurs de l'inscription, en écrivant « 1 541 , » avaient voulu commettre un faux, n'auraient-ils pas pris la peine de se renseigner un peu? Auraient-ils de gaieté de cœur gravé eux-mêmes leur sottise? Aussi bien, l'inscription ne dit pas que la fuite de Calvin eut lieu en 1 54 1 ; elle dit que, en 1 541 , on éleva cette croix en mémoire de la fuite de Calvin. Ce n'est pas la même chose, et l'erreur disparaît. Ainsi l'ont parfaitement compris Senebier et le chroniqueur. L'un parlant de la colonne qu'on érigea pour éterniser l'arrivée de Calvin à Aoste et son bannissement en 1 535 ou 1 536 ajoute : « il paraît que ce monument ne fut élevé qu'en 1 541 , lorsqu'on ne craignit plus les suites de la réformation *. » Et l'autre est plus explicite encore. D'après lui, le séjour de Calvin eut lieu en 1 53 5 . « Quelque temps après^ continue-t-il, a esté dressée une croix de pierre taillée au milieu de la ville, comme se remarque par escrit au pied d'icelle, du 14 may 041 2. »

Rien d'invraisemblable clans tout cela. Lorsque Calvin arriva à Aoste, les Etats n'étaient pas réunis : mais l'agitation persistait, et le Réformateur se garda bien de toute propagande. Logé, pour mieux échapper à toute surprise, hors de

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