BAUDICHON DE LA MAISON NEUVE
Est-ce que, au début, Baudichon de la Maison Neuve 1 suivit trop fidèlement les traces de Bertelier et des enfants de Genève ? C'est fort possible. En 15 10 et en 1513, à une époque où il n'était évidemment pas protestant, il paraît avoir eu des querelles avec le guet, et même dans une batterie, sans doute, avoir tué le Sautier du Duc. Ces violences étaient malheureusement à l'ordre du jour2. Mais, dit A. Roget, « depuis 1513, nous ne trouvons rien dans les Registres à la charge de Baudichon, et même les magistrats lui donnent une preuve de leur confiance en le chargeant de diriger une partie des travaux entrepris pour fortifier la ville 3. »
Il n'en resta pas moins ardent et, si l'on veut, violent. Ainsi, le 17 janvier 1528, il organisa une procession carnavalesque « en dérision des prêtres *. » Et ce tempérament lit de lui un des promoteurs de tout le mouvement. Aussi concentra-t-il sur sa personne la haine des catholiques du seizième siècle et de Galiffe.
En 1534, il se rendit à la foire de Francfort. Vers le 15 mars, sa femme lui écrivit un court billet, qui nous indique la grande préoccupation des deux époux. Il est uniquement question des progrès de l'Evangile à Genève : Sachez, lui dit-elle, « que maistre Guilliaume faict bien son devoir en anonçant la Parolle de Dieu, » et encore : « Nostre affaire multiplie grandement 5. »
De Francfort, il se rendit à la foire de Lyon (î. Il arriva dans cette ville un dimanche soir, et logea à la Coupe-d'Or, près Saint-Pierre-les-Nonnains, hôtellerie tenue par Jeanne, veuve de- Martin Bachelier. C'était là qu'il descendait depuis sept ans. Et ce fut là qu'il fut arrêté, pour être enfermé dans la prison de l'archevêque.
Nous possédons les actes de son procès. Ils nous révèlent que ce grand marchand de soie ne savait pas écrire ; qu'on l'accusa de beaucoup de paroles violentes, mais que parmi tous ces témoins passionnés aucun n'attaqua ce que nous appellerions sa moralité 7. Ce qu'ils s'efforçaient d'établir, c'est qu'il était le plus dangereux des Genevois, et que les Officiaux ne devaient pas le laisser revenir à Genève.
Un moine de l'ordre de Saint-Benoît, procureur de Saint-Martin en Velay, déposa qu'il avait entendu dire à Genève : « Que c'estoit le principal qui avoit esté la cause pourquoy l'hérésie pululoit oudict Genesve, et qu'il mesmes estoit allé à Berne quérir des prescheurs hérétiques, lesquelz il avoit amené en la dicte ville, les avoit nourry, entretenu, soustenu en leurs prédications 8. » — Un noble du Dauphiné déposa qu'à Genève les catholiques lui avaient dit : « Que si par adventure ledict Baudichon estoit relasché, ilz et tous les bons catholiques dudict Genesve estoient toutellement perduz et ruynez 9. » — Un marchand de fromage déposa : « Que lesditz
1. Voir Procès de Baudichon de la Maison Neuve, accusé d'hérésie à Lyon, 15 >4, publié pour la première fois d'après le manuscrit original conservé aux archives de Berne, et précédé d'un avant-propos, par J.-G. Baum, 1873. — '1. Par exemple, Jean Portier, secrétaire de l'évèque, ayant dégainé son poignard, s'approcha de Pierre Vandel et le frappa par derrière au-dessous de l'épaule. C'était le 28 mars 1533, jour d'émeute. — Le mardi 3 février 1534, Claude Pennet, geôlier des prisons épiscopales, après une altercation avec des réformés, en assaillit un, le chapelier Nicolas Berger, et le tua d'un coup de poignard. On se mit à sa recherche, et on finit par le découvrir caché dans le clocher de la cathédrale avec Jean Portier, notaire et l'un des secrétaires de l'évèque, déjà connu de nous. C'est à ce propos qu'on trouva au logis de Portier des lettres signées du sceau de l'évèque, supprimant les franchises de la cité, et instituant un gouverneur. Le nom était en blanc. Mais voici ce que sœur de Jussie dit du programme que ce gouverneur devait exécuter : Les lettres contenaient « que là où on trouveroit des luthériens, on les pouvoit prendre, tuer, ou pendre à un arbre, sans nulle difficulté, ny doute. » (Jeanne de Jussie, Le levain du calvinisme, p. 82, 83). Herminjard, III, p. 137, 11. 2. — 3. A. Roget. Les Suisses et Genève, II, p. 9, 10. — h. Ibid., p. 8. — •*>. Herminjard, III, p. 152, 153. — 0. Baum, p. 5; 127, 188, 192, 193. — 7. Sur la question de foi, Baudichon se montra très réservé. Il déclara qu'à Francfort il s'était confessé et avait reçu le sacrement, qu'il croyait à la messe, et au vrai corps de Dieu dans l'hostie. Mais, pressé de s'expliquer, il refusa. — 8. Baum, p. 47. — Ibid., p. 94, 95.
APPENDICE III
catholicques ne vouldroient pour chose du monde qu'ilz [Baudichon et un de ses co-détenus] retournassent oudict Genesve, pource que, s'ilz y retournoient, tous lesdictz catholiques seroient perduz !. »
Ici les juges reçurent une lettre de l'évêque de Genève, alors à Chambéry, et datée du 13 juillet 1534. Averti de l'emprisonnement de Baudichon, il demandait « a mess" les Offlciaulx de la primace et ordinaire de l'archevesché de Lyon, se bons frères et amys » d'en faire bonne justice, ou de le lui confier. Il envoie, pour déposer, le père Coutelier qui avait prêché le carême à Genève, au couvent de Rives. Mais ni lui, ni ses témoins ne disent rien contre la moralité de Baudichon. L'évêque se borne à écrire : « En foy de prélat, c'est celluy qui est promoteur de la dite secte dedans la ville du dict Genesve, et le premier qui y a amené les prescheurs luthériens et logez en sa maison 2. » Et le père Coutelier répète que le « meschant Baudichon estoit tenu et réputé notoirement pour aucteur de la secte d'icelles hérésies, et le capitaine et principal de ceulx qui suivent la dicte secte. » -- Naturellement les Officiaux le condamnèrent et le livrèrent au bras séculier. Mais des interventions politiques le sauvèrent.
Nous ne voulons plus citer ici que la lettre de Baudichon au Conseil de Genève, en date du 9 décembre 1535. Elle commence par la salutation évangélique : « La paix [et] grâce de Dieu vous soit donné par nostre Seigneur Jhésucrist. Amen. » Il mande qu'il est surveillé par ses ennemis « comme le chat veillie [veille] la rate. » Et il encourage ses concitoyens en ces termes : « [Je] croy, combien qu'il soit ung peu long, que Dieu nous délivrera de la main de nous adversayres. Et ne soyés point esbay de la longue actente. Vous verrés merveilles en brief et corne Dieu besognera. [C'est] pourquoy soyés tousjours sus vostre garde, et ne eonsentés à nul apointement qu'il ne soit premièrement à Phoneur de Dieu et de son sainct Evangile, et que la parole de Dieu ne soit point lyé ; que, quant l'on nous demandera rayson de nostre foy, arière le païs de Savoie, que n'en [nous en] puyssions respondre 3. »
Comme Baudichon n'a jamais été accusé d'hypocrisie, il faut bien admettre que son intérêt pour l'Evangile était réel. — Du reste, ce qu'il y a peut-être de plus significatif, ce sont les relations intimes de Baudichon de la Maison Neuve et de Claude Paste, le pieux et généreux bienfaiteur de l'hôpital. Leurs noms sont constamment associés dans les premières entreprises en faveur de la Réformation *.
1. Baum, p. 109. — 2. Herminjard, III, p. igr, 192. — Voir Baum, p. 160-162. — .'!. Herminjard, III, p. 376, 377. — 4. Pour ne rien cacher de la vérité, disons encore qu'en 1536 Baudichon se montra des plus excités contre les seigneurs et les châteaux catholiques, qui avaient fait tant de mal à Genève. Il ne tint pas compte des décisions du Conseil et des avis des ministres, continuant, malgré tout, à aller fourrager et piller. Ce qui était plus grave, « il s'appropriait (dit Gautier, II, p. 505) ce qu'il y avait de meilleur parmi ce qu'on enlevait à la campagne. Les cloches, par exemple, qu'il faisait ôter des églises, et qui, incontestablement, auraient dû appartenir à la Ville, il les gardait et ne les voulait point rendre, quoiqu'on l'en sommât et qu'on en eût besoin pour faire des canons. Sur quoi, le Conseil résolut de lui ôter son emploi [de capitaine général], puisqu'il en faisait un si mauvais usage et de l'envoyer en prison, ce qui l'obligea à remettre un assez grand nombre de cloches dont il s'était emparé, après quoi il fut mis hors des prisons. » — On voit combien était nécessaire la discipline de Calvin.
Appendice N° IV.
UN ÉPISODE DE LA VIE DE FAREL
On a souvent reproché aux Réformateurs de s'être appuyés sur les gouvernements, sur les princes, d'avoir été des fauteurs de Césaropapie. Farel n'a pas échappé à ce reproche. Jusqu'à quel point le mérite-t-il ?
Il était à Neuchâtel. En mai 1539, il se plaint, du haut de la chaire, que la duchesse, la femme du gouverneur, retient une grande partie des biens légués à l'Eglise et aux pauvres. La duchesse irritée écrit (29 mai 1539) aux Quatre Ministraux : « Vous priant que si avez désir de me faire plaisir, que le veillez chasser, et trouver quelque honneste homme à mettre en sa place; car je ne veulx qu'il parle nullement de moy, ni en bien ni en mal, tant en ses prédications que aultrement, et si ne veulx qu'il aye doresnavant la pétition que je lui avois ordonnée. » Signé : « La duchesse de Longueville, vostre bonne maistresse, Jehanne '. »
Mais le nouveau Jean-Baptiste n'était pas homme à se laisser intimider par des menaces quelconques. Non content de dénoncer les vices des grands et des petits, il entreprit de les réformer et établit la discipline. En particulier, il abolit les jours de têtes a, prétexte à paresse, danses et autres scandales, soulevant ainsi contre lui tous les mauvais sujets du pays, presque tous les jeunes gens. Enfin, un scandale s'étant produit dans la famille du gouverneur, il résolut de le corriger.
Le gouverneur, Georges de Rives, avait une fille, Jeanne, qui avait épousé, vers 1532, le seigneur du Rosay 3. Après avoir vécu quelque temps avec lui et lui avoir donné plusieurs enfants, MmL' du Rosay l'abandonna 4.
Farel avertit plusieurs fois Mme du Rosay, la supplia. Rien n'y fit. Le scandale étonna toute la contrée et les Eglises furent troublées, d'autant plus que le seigneur du Rosay avait une excellente réputation. Farel se tourna du côté des parents, avertit, exhorta, pria. Voyant qu'il parlait à des sourds, il commença à faire connaître ses sentiments du haut de la chaire, sans toutefois désigner personne. Toujours même insuccès. Farel va derechef trouver la dame, insiste, exhorte. La dame, furieuse contre le hardi pasteur, cesse, ou à peu près, d'assister au sermon et de s'approcher de la table sainte. Ne voulant rien négliger, Farel s'adresse aux magistrats, les exhorte à leur tour, les prenant à part, leur parlant quand ils sont réunis. « Enfin, voyant qu'il perdait son huile et sa peine, que tous ses efforts, toutes ses fatigues étaient vains, forcé par l'indignation, il commença à dénoncer ouvertement, du haut de la chaire, la faute commune des autorités et du peuple, s'écriant chaque jour : c'est un crime odieux qu'une telle peste soit ainsi tolérée dans l'Eglise 5. »
1. Hcrminjard, V, p. 327 et n. 2. — -. Ibid., VII, p. 259 et 277. — 3. Ibid., V, p. 225, n. 14. — 4. IbicL, VII, p. 275 — S. La classe de Neuchâtel aux pasteurs des villes évangéliques, entre le 2 et le 10 octobre 1541. Ibid., VII, p. 276.
APPENDICE IV
Farel n'est plus Jean-Baptiste, il est Jean Chrysostome, tonnant, en pleine cathédrale de Constantinople, contre l'altière et perverse impératrice Eudoxie. Il est vrai que Farel ne nommait personne. Mais la collégiale, où il prêchait, et le château, où résidait la noble famille de la coupable, sont presque contigus. Et tandis que la voix puissante du Réformateur faisait trembler les voûtes de l'église, j'imagine que sa main, plus d'une fois, désigna la demeure de celle qu'il ne craignait pas d'accuser.
C'en était trop. Tous les mécontents se liguent, et le 31 juillet, après un sermon de Farel, la foule, excitée par les gens du château, se rassemble en tumulte devant l'église et vocifère : « Il ne nous plaît plus que Farel continue à prêcher dans cette ville 1 . »
D'accord avec ses collègues, Farel répondit simplement que, appelé par la plus régulière des vocations, il ne partirait pas sans une condamnation régulière. Et la lutte s'engagea.
Farel se tourne du côté de ses amis et leur demande conseil et appui. On croit entendre dans ses lettres un écho de ses prédications. « Vous n'ignorez pas, écrit-il à Calvin et à Viret, qu'Hérode et Achab obéirent, pour leur propre ruine, à des femmes tout à fait perdues, et qu'Hérode, à cause de la fille d'Hérodias, assassina Jean. C'est par quelqu'un de semblable que Satan renouvelle aujourd'hui ses efforts, non seulement par une danseuse, mais par une prostituée si infâme, qu'on a horreur rien que d'y penser, sans parler d'autres actions d'elle aussi admirables, c'est-à-dire abominables » Voilà pour Mme du Rosay. Quant à son père, le gouverneur, « celui qui est en grande partie cause de cette tragédie, » c'est le « Judas qui nous a si souvent attaqués 3. »
Calvin, naturellement, prend vite le parti de la morale et de son ami. Mais il ne le fait pas sans lui adresser des recommandations bien intéressantes. Il vaut la peine de les lire attentivement : « Puisque tu combats contre Satan, et sous les étendards de Christ, celui qui t'a armé et entraîné au combat te donnera la victoire. Mais, comme une bonne cause a besoin d'un bon défenseur, prends garde de ne pas te laisser ainsi aller à toi-même, de telle sorte que les bons puissent t'adresser justement quelque critique. Nous ne t'exhortons pas à avoir la conscience bonne et pure. Là-dessus nous n'avons pas de doute. Seulement, nous désirons que, autant que le devoir le permettra, tu t'accommodes davantage au peuple (te populo inagis accommodes). »
S'accommoder au peuple? C'est Calvin qui a cette préoccupation et donne ce conseil? Oui, et il continue : « Il y a en effet, comme tu le sais, deux sortes de popularité. Par l'une, nous recherchons la faveur avec ambition, avec désir de plaire; par l'autre, grâce à notre modération et à notre équité, nous attirons les âmes, de telle sorte qu'elles se rendent dociles à notre autorité. » Peut-être les critiques qui ont cherché à expliquer l'influence du Réformateur de Genève n'ont-ils pas assez médité sur cette théorie calviniste de la popularité.
Calvin achève : « Pardonne si nous en usons trop librement avec toi. Sur ce point, nous voyons que tu ne satisfais pas les bons eux-mêmes. Et quand il n'y aurait rien autre, tu pèches en cela que tu ne satisfais pas ceux dont le Seigneur t'a rendu débiteur. Tu sais combien nous t'aimons, combien nous te vénérons. Cette affection, bien plus ce respect nous pousse à cette censure plus minutieuse et plus raide, parce que nous désirons que, dans ces dons si remarquables dont le Seigneur t'a enrichi, il n'y ait aucune tache, fournissant aux malveillants l'occasion qu'ils cherchent. Je t'ai écrit ceci sur le conseil de Viret, et voilà pourquoi je me suis servi du pluriel. Adieu, frère excellent et bien-aimé *. »
i Herminjard, V, p. 277. — "2. 27 septembre 1541- Ibid., p. 264. — .'t. Ibid., p. 265. — 4. 16 septembre 1541. Ibid., p. 250. — Christophe Fabri lui écrivait de son coté : « Sois tel que tu es, et tel que tu as été, persévérant dans la pureté de la doctrine et dans l'ardeur prophétique, quoique le monde entier devienne insensé. Quant à allonger ou à raccourcir tes sermons, quant à tes éclats de tonnerre, si tu ne peux (et ce ne serait pas bon) dépouiller la nature de Boanerges
UN EPISODE DE LA VIE DE FAREL
On ne sait trop ce qui dominait dans cette lettre, la franchise ou l'affection. - On ne sait pas davantage ce qui dominait dans l'âme de Farel, l'impétuosité ou la douceur. Il répondit à Calvin : «Rien ne pouvait m'être plus agréable que d'être repris par vous1.» Voilà pour la douceur.
Voici pour l'impétuosité. Viret avait été envoyé par Calvin à Neuchâtel, afin d'apaiser les esprits. Il y eut une réunion. Le discours de Viret réussit admirablement et tout paraissait en excellente voie, quand les délégués bernois déclarèrent vouloir s'en tenir à la décision préparée à Berne et qu'ils avaient apportée dans leurs poches : « Si, dans deux mois, l'ordre ne régnait pas, Farel serait obligé de partir. » En entendant cette menace, Farel fut tellement ému qu'il menaça l'un des délégués bernois, Watteville, « des plus grands châtiments du Seigneur, puisqu'il troublait l'Eglise et le saint ministère. »
L'emportement de Farel était compréhensible, mais inopportun. Calvin, qui raconte l'affaire à Bucer, ajoute : « Et ainsi celui qui, auparavant, était peu son ami est devenu son adversaire plus acharné que de coutume. Sans doute, il aurait mieux valu que Farel se fût modéré et, sans dissimuler ce qu'il avait dans le cœur, eût reçu l'homme plus calmement, avec un discours plus doux. Mais nous sommes obligés de pardonner, en ce si grand instrument de Dieu, cette trop grande véhémence. »
Du reste, Calvin excuse son ami tout en le critiquant, et il montre que les premiers torts, et les plus graves, sont du côté de Watteville : il s'est montré railleur, moqueur perpétuel. « Dans l'affaire de Farel, quelqu'un lui disait combien était sainte la vocation du Seigneur; il se moqua de tout ce discours. « Comme si, dit-il, l'on pouvait me forcer à garder chez moi un domestique qui me déplaît. » Et, à plusieurs reprises, il s'est servi de cette comparaison : « Il m'est permis, si un serviteur ne me plaît pas, de lui régler son compte et de le renvoyer. Pourquoi ne pourrais-je pas agir de même avec un ministre ? » Ces paroles indignes ont poussé Farel à être plus sévère vis-à-vis de lui -. » On le comprend.
Berne était intervenue, parce qu'elle avait un traité de combourgeoisie avec Neuchâtel, et parce que Farel était bourgeois de Berne.
La scène tumultueuse, excitée pour débarrasser de Farel les coupables et les mécontents haut et bas placés, avait eu lieu le 31 juillet. Le 14 septembre, leurs Excellences, envoyant deux délégués au Conseil de Neuchâtel, lui avaient écrit : « Nous semble que la chose ne se doibje ainsy précipiter tout à coup.... Vous priants et conseillants sus cella... que le dict Pharel soit encores ung peul de temps comporté et suporté par vous 3. »
Berne ne pouvait pas ne pas avoir certains égards envers Farel, envers cet intrépide missionnaire qui avait conquis à la Réformation (et pas au détriment de Berne) presque toute la Suisse romande, toujours au milieu des plus grandes peines, souvent au péril de sa vie. Mais Berne était très autoritaire, animée d'un esprit véritablement césaro-papiste, et l'indomptable indépendance de Farel n'était pas sans lui porter ombrage. Elle pensait donc assez faire en sauvant les apparences, en obtenant que Farel restât quelques semaines à son poste. Mais elle n'entendait pas le retenir. Au contraire. Le même jour, 14 septembre, le Conseil de Berne écrivait à Farel, personnellement : « Selon les circonstances des dicts troubles, nous semble que s'il plaict au Seigneur de vous allieurs employer en son service [allusion à un prétendu appel de Genève], ne doibjés estre à sa vocation désobéissant, vehu que les ceurs de la pluspart du peuple de Neuffchastel sont tellement aliénés de vous, que n'en pouvés espérer que scandalle, sans fruict 4. »
[Boanerges, fils du tonnerre, surnom donné par Jésus aux fils de Zébédée], du moins, je t'en prie, apportes-y quelque mesure, quelque modération. Et prends en bonne part qu'un fils ose avertir son père bien-aimé. » 18 septembre 1541. Ibid., p. 261 .
i. 27 septembre 154 1 . Herminjard, VII, p. 266. — i. 15 octobre 1541- Ibid., p. 290, 291 . — .'!. Ibid , p. 245. — 4. Ibid., p. 246. JEAN CALVIN II Cj J
APPENDICE IV
Ainsi Berne se rangeait du côté de la noblesse et de la populace neuchâteloises contre Farel.
Celui-ci et ses collègues comprirent heureusement qu'il ne s'agissait pas ici d'une affaire personnelle, ni d'une affaire locale. L'intérêt général de la Réforme était en péril. Car une double question se posait: i° Un pasteur a-t-il le droit d'exercer la discipline, de veiller à la moralité des membres de son troupeau, sans acception de personne ? 2° Un pasteur peut-il être chassé de son Eglise à la suite d'une émeute populaire ? En d'autres termes, la Réforme, était-ce la morale et l'ordre, ou bien l'immoralité et la révolution ? Etait-ce l'indépendance de l'Eglise et l'égalité des fidèles, ou bien la servitude de l'une et le privilège des autres ? C'était grave.
Farel et ses amis décidèrent d'en appeler aux Eglises de la Suisse romande et aux Eglises de Berne, de Bâle, de Strasbourg, de Constance, de Zurich. Toute la Réforme, qu'on pourrait appeler « réformée », était mise en demeure de se prononcer solennellement.
Dès le 17 septembre, le pasteur Thomassin, au nom des pasteurs de Neuchâtel, avait écrit aux pasteurs de Bienne : « Si l'on compare le nombre des anciens et des chefs de famille avec la foule des jeunes gens licencieux, qui ne voit que les hommes de sens sont moins nombreux que les insensés, et que la meilleure partie succombe à la plus grande ? Ils espèrent que Farel étant parti et remplacé par je ne sais qui1, qu'ils désirent ardemment, les jours de fête, où l'on ne fait rien, les danses et les scandales de toute sorte reviendront dans la ville.... Agissez donc avec la plus grande diligence, pour que toute discipline ecclésiastique ne soit pas renversée et que tout se fasse honnêtement et avec ordre. » Moralité et ordre -.
Dans la lettre-circulaire de la classe de Neuchâtel aux pasteurs des villes évangéliques, la même question est posée dans les mêmes termes. « Il faut ajouter qu'avec les autres pasteurs du comté, Farel s'est efforcé d'établir une sorte de discipline publique dans l'Eglise du Seigneur, afin que, par ce remède, par cette médecine, le peuple fût amendé, ou du moins réprimé dans sa pétulance. Et cela n'a pas été reçu avec moins de peine et d'aigreur, surtout par ceux qui, souillés des plus gros vices, ont toujours été tels qu'ils n'ont jamais accepté de cœur la parole de Dieu. Farel, cependant,... n'a jamais cessé d'avertir les hommes les plus perdus et de les châtier par ses paroles. A quoi bon beaucoup de paroles ? Au lieu de venir à résipiscence, ils se sont conjurés contre leur pasteur, et, avec un grand tumulte, ils ont vociféré : il ne nous plaît plus désormais que Farel continue à prêcher dans cette ville.... C'est l'opinion de tout homme de bien : même s'il y avait quelque motif d'éloigner cet homme, il ne faudrait pas le faire par conjuration, par faction, mais il faudrait procéder par une justice, par une autorité telles qu'on usât, pour son départ, des mêmes conditions, du même ordre, des mêmes délibérations dont on a usé pour son appel :i. » Moralité et ordre !
Et c'est bien le double sentiment de toutes les autres Eglises. La classe de Thonon écrit aux Conseils de Neuchâtel : « Nous n'entendons pas de nous supporter au mal, car l'ordre est que l'admonition fraternelle soit deument exercée, sans espargner aulcun. Mais [que] par tumulte et confusion, à l'appétit d'aulcuns (desquelz PEsglise sera toujours garnie), qui s'eslèveront tous les coupz, quand la fantasie les prendra, ainsi qu'on les reprendra et advertira-on de fouyr une licence charnelle,... nous ne povons ne debvons endurer cela, que ne nous y opposions en bon ordre et [en] vertu de la Parolle de Dieu, jusques au sang, quand playra au Seigneur 4. »
Les pasteurs de Genève envoient Viret avec des instructions (signées par Calvin), pour remontrer à la Seigneurie « quel ordre nous pensons debvoir estre tenu en L'esglise à déposer un ministre: assavoir qu'on y procède, comme l'Escriture commande, par forme de jugement, voire spirituel, et non point par sédition ne tumulte 5.... »
1. Peut-être par Antoine Marcourt, dit Herminjard, VII, p. 258, n. 10. — -. Ibid , p. 258, 259. — 3. Entre le 2 et le 10 octobre 1 5 4 1 . Ibid., p 277, 280. — 4. 29 septembre 1 54 1 . Ibid., p. 268. — o. 29 septembre 1541. Ibid., p. 273.
UN ÉPISODE DE LA VIE DE FAREL
Enfin, les pasteurs de Bâle comprennent tout le parti que les adversaires de la Réforme pourraient tirer du scandaleux exil de Farel. On dirait vraiment que ces pasteurs prévoient les honteux pamphlets des controversistes romains de l'époque actuelle : « Est-ce que les papistes ne crieront pas : Maintenant on voit quelle est la doctrine que le monde désire aujourd'hui, vivre à son gré, vivre pour la licence de la chair, croire que Christ a payé la peine de nos péchés seulement pour que nous nous laissions aller à la volupté. Cela donnerait prétexte aux impies de calomnier le sacro-saint Evangile de Christ, malgré tous les efforts contraires des pasteurs pieux '. »
Ainsi ce que les papistes d'aujourd'hui reprochent à la Réforme, ce sont les sentiments des adversaires de la Réforme au XVIe siècle, ce sont les sentiments que les Réformateurs ne cessaient de combattre de toutes leurs forces, et contre lesquels les Eglises protestantes protestaient déjà à l'unanimité !
Et, en effet, devant ce tollé général, les magistrats de Neuchâtel réfléchirent. Du reste, Farel se conduisait de telle sorte que ses adversaires eurent bientôt la bouche fermée.
A ce moment, la peste, qui ravageait les régions voisines, fit sa terrible apparition à Neuchâtel, et le pasteur put montrer quel cœur et quelle âme il avait. Ses collègues écrivirent : « Déjà, par la grâce de Dieu, le peuple accourait plus fervent et plus nombreux pour écouter la parole, non seulement à cause du sermon, mais parce que ce pasteur très vigilant visitait tous les jours les malades et les consolait selon tout son devoir et toute sa charité. De plus, selon le précepte du Christ, si quelqu'un était violent dans son inimitié contre lui, lui le poursuivait d'une plus grande affection, et s'efforçait de lui rendre plus de services, surtout quand la maladie ou quelque autre malheur lui en offrait l'occasion 2. »
Conclusion: le dimanche 26 novembre 1541, le Conseil de Neuchâtel rédigea une ordonnance disant : « que icelluy différant doibt dès mainttenant estre et demourer mort, abattu et aboly du tout et pour le tout.... Et le dict Farel tousjours demourer et subsister à son ministère et office 3. »
Il est vrai que cette décision avait été prise en l'absence du gouverneur, et que celui-ci, de retour, essaya de prêter son appui aux quelques mécontents irréductibles. Mais il y fut pour la honte de son intervention plus ou moins déguisée, et Farel triompha définitivement, faisant triompher avec lui la moralité, l'ordre et l'indépendance de l'Eglise.
Herminjard dit : « Bien qu'on pût croire d'abord que Farel succomberait dans cette lutte engagée avec une famille fière et puissante, ce fut lui qui resta vainqueur, parce qu'il avait mérité la considération de toutes les Eglises évangéliques et forcé l'estime de la plupart de ses adversaires 4. » Et M. Ch. Dardier: « Une telle prétention [de censurer les vices] aujourd'hui serait excessive. Mais alors elle répondait à ce besoin de sainteté qui a été la raison d'être et la gloire de la rénovation religieuse et morale du XVIe siècle. Il fallait prouver par des faits que, si l'on brisait le joug de Rome, ce n'était point pour vivre dans la licence, mais au contraire pour porter volontairement le joug de la Parole de Dieu. Toutes les Eglises réformées le comprirent; aussi soutinrent-elles unanimement la cause du pasteur incriminé. Les réponses qu'elles firent à la circulaire de la classe de Neuchâtel sont de belles et touchantes pages, qui font le plus grand honneur à la Réforme 5. »
1. 3 novembre 1541. Herminjard, VII, p. 323. — 2. 28 février 1542. Ibid., p. 430, 431. — Ibid., p. 356. — 4. Ibid., p. 277, n. 9. — 5. Journal de Genève du 5 janvier 1887.
Appendice N° V.