CALVIN ET L'USAGE LITURGIQUE DU SYMBOLE DES APOTRES
Au premier abord, il semblait qu'il fallait beaucoup de subtilité et de passion tbéologique pour tirer de graves conclusions religieuses et ecclésiastiques du fait que Calvin aurait lu trois ou quatre fois le symbole par semaine, et ne l'aurait pas lu le dimanche 1 .
Mais, en y regardant de plus près, le fait paraissait plus bizarre et moins important encore.
Une difficulté, en effet, se présente, qui avait d'abord embarrassé M. Viguié. Le Symbole des apôtres figure dans la première liturgie, usitée le dimanche matin à Genève, par Farel et Calvin 2. Il s'agit de la Manière et fasson, publiée par Farel en 1533, dont nous avons parlé plus haut, et qui fut « la première liturgie des congrégations évangéliques de langue française 3. » Naturellement Farel, organisant le culte à Genève, introduisit cette liturgie, et Calvin s'en servit de 1536 à 1538. Et M. Viguié était obligé de se poser ainsi le problème à résoudre : « Le Symbole se trouve dès l'origine de la Réforme dans une liturgie française ; il ne se trouve plus postérieurement dans les autres liturgies ; il y apparaît enfin d'une manière définitive 4. »
Cette insignifiante bizarrerie archéologique aurait pu, sans inconvénient, être réservée à l'étude d'érudits plus ou moins curieux. Mais ce n'était pas le compte de certaines passions et préoccupations théologico-ecclésiastiques. Et après y avoir réfléchi, M. Viguié crut plus simple de nier autant que possible, dans une seconde étude, l'existence de cette première liturgie réformée, qu'il avait si nettement reconnue dans son étude première. « Cette liturgie, dit-il, n'a rien à faire avec la liturgie calviniste. D'abord ce n'est pas une liturgie. Ce sont des indications générales pour le culte 5. » Le document appelé d'abord, « un document important, une liturgie française, la première liturgie des Eglises réformées 6, » n'était plus tard qu'un « document intéressant » et cessait même « d'être une liturgie 7. »
Le procédé était violent, et jamais la violence n'a résolu problème historique.
En réalité la solution était autrement simple : le problème n'existait pas ! — Du fait que les liturgies du seizième et du dix-septième siècle ne portent pas le Symbole des apôtres à la place où, depuis le dix-huitième siècle, il est imprimé, on avait eu le tort de conclure que le Symbole des apôtres n'était pas lu. On s'était laissé induire en erreur par le dangereux argument a silentio, comme l'a très bien indiqué M. le pasteur Paul de Félice, dans le Christianisme au dix-neuvième siècle (12 janvier 1894). (< On s'est basé, je pense, sur le silence relativement au Symbole, dans la Forme des prières ecclésiastiques, pour assurer qu'on ne le lisait point. On aurait tout aussi bien pu s'appuyer sur ce même document pour dire qu'on ne lisait pas non plus la Bible dans nos temples au service principal. Il n'y est point question, pour autant que je puis le savoir, dans l'ordre du service, d'une telle lecture. »
Et cependant cette lecture était faite. Personne ne le conteste. Eh bien ! il en a été de même pour le Symbole. Et peu à peu, au prétendu argument a silentio, les bibliothèques ont opposé leurs documents clairs et précis, leurs volumes authentiques.
M. de Félice en a exhumé un de la première moitié du dix-septième siècle. En 1647, « c'està-dire en pleine bonne époque, » Moyse Amyraut publia l'Apologie, dont nous avons eu occasion
I. Voir E. Doumergue, Essai sur l'histoire du culte réformé, principalement au seizième et au dix-neitvieme siècle, 1890, p. 263-277. — 2. M. Viguié a écrit en 1864 : « La manière et fasson qu'on tient es lieux que Dieu de sa grâce a visitées. Première liturgie des Eglises réformées, publiée d'après l'original, par M. Baum. » D'après ce document, il ne peut y avoir le moindre doute sur la place occupée par le Symbole dans la liturgie du dimanche. En effet, nous lisons, page 76 : « Manière que l'on observe en la prédication quand le peuple est rassemblé pour ouïr la parole de Dieu.... Et ainsi disant l'oraison de notre Seigneur, exhorte de demander grâce à notre Seigneur, d'être termes en la foy, laquelle tous confessent disant le Symbole: Je crois en Dieu le Père tout-puissant. » Le Symbole des apôtres, p. 45, 46. — -i. Alb. Rilliet, Le premier Catéchisme français de Calvin, p. xvi. — i. Viguié, Le Symbole des apôtres, p. 46. — •">. Du rôle liturgique, etc., p. 10. — 6. Le Symbole des apôtres, p. 45, 46. — 7. Du rôle liturgique, etc., p. 10.
APPENDICE VII
de parler. Dans cet ouvrage, « qui est comme un document officiel, » l'illustre professeur de Saumur en vient à décrire le culte des Réformés. « Tous les dimanches, écrit-il, le ministre récite en la présence du peuple, qui le suit des mouvements de sa dévotion, une assés longue prière. » La prière est analysée, et l'analyse se termine ainsi : « Puis nous finissons par l'oraison de nostre Seigneur et par le récit du Symbole des apostres{. »
Ainsi les liturgies du dix-septième siècle ne portent pas le Symbole, et cependant on le récitait. La thèse de M. Viguié avait croulé.
Et voici qu'à mon tour j'apporte un autre document, un autre volume, celui-ci du seizième siècle lui-même, de 1563. Il va nous montrer, sans contestation possible, que Calvin lisait le Symbole des apôtres, le dimanche matin, à Genève, quoique la liturgie genevoise ne le contienne pas.
Il existe une traduction en grec et en latin de la liturgie de Calvin, publiée en 1563, à Genève, par Henri Estienne, donc un an avant la mort de Calvin, sous les yeux de Calvin. Nous avons eu entre les mains ce minuscule petit volume, à la Bibliothèque nationale de Paris, à la Bibliothèque de Genève et à la Bibliothèque de Strasbourg (par erreur Ed. Reuss a écrit sur ce dernier : Exemplar unicum). Voici le titre exact : Rudimenta fidei christianœ, vel rudis et elementaria quœdam institutio, quant Catechismum veleres appellarunt. — Huic addita est Ecclesiasticarum precum formula, grâce et latine, anno MDLXIII 2. Excudebat H. Steph., illustris viri Huldriei Fuggeri typogr.
Après le Catéchisme vient : Precum ecclesiasticarum formula. Une partie est imprimée en lettres ordinaires, c'est le texte ; une partie est imprimée en lettres italiques, ce sont les explications intercalées entre les diverses parties du texte.
Or voici une de ces explications (page 293 ), qui suit la paraphrase de l'oraison dominicale, à la fin de la longue prière d'intercession, après la traduction latine des mots « Notre Capitaine et protecteur, notre Seigneur Jésus-Christ. Amen : » Post Inec recitalur Apostolorum symbolum. « Après cela on récite le Symbole des apôtres. »
Telle était la coutume, d'après Henri Estienne, habitant Genève, traduisant et imprimant la liturgie de Calvin, sous les yeux de Calvin.
Désormais la cause paraît définitivement entendue. Quand M. Viguié a affirmé que le Symbole avait fait son apparition dans la liturgie du dimanche matin en 1743, il ignorait les documents, sans « l'ombre d'un doute. » Voilà tout 3 !
1. Moyse Amyraut, Apologie pour ceux de la religion, p. 445, 447. — 2. M. le pasteur Vaurigaud (Les pasteurs et la liturgie dans l'Eglise réformée de France et les libéraux et le Catéchisme, 1867, p. 13, n. 1) mentionne seulement une édition de 1575. Son indication n'a pas été remarquée comme elle devait l'être. — 'S. Voici deux textes intéressants : i° La liturgie pour la manière de célébrer la Cène, dans l'Eglise française de Strasbourg (1545), s'exprime ainsi. « Puis après avoir fait les prières accoustumées, l'église faisant la confession de la foy, chante le symbole des Apostres pour testifier que tous veulent vivre et mourir en la doctrine et religion chrestienne. » Opéra, VI, p. 197, n. 1. — 2° « On avait commencé, dans l'Eglise- réformée de Grandson, à introduire le chant des Psaumes, le 1" déc. de l'an 1540, et dans ces commencemens, avant qu'on eut la paraphrase de Théodore de Bèze, on y chantait, à l'entrée du sermon, l'Oraison dominicale, et le Symbole, et à l'issue de ces actions, les Dix commandements de Dieu. » Rachat, Histoire de la Réformation de la Suisse, IV, p. 437. — La forme des prières et chants ecclésiastiques (Genève, Jean Girard), 1542, contient « les articles de la foy, » c'est-à-dire le symbole, mis en vers, avec musique.
Appendice N" VIII.
LE PSAUME DES BATAILLES
Nous ne nous rendrons sans doute jamais compte de ce que les Psaumes ont été pour nos pères et pour la Réformation française. Un huguenot, c'était un homme qui vivait, qui discutait, qui luttait, qui triomphait et qui mourait heureux, même sur le bûcher, en chantant des Psaumes '.
Je me bornerai à citer deux documents. L'un est d'un docteur du dix-septième siècle, de l'époque où régnait l'orthodoxie dite froide et sèche. Moyse Amyraut, en 1647, dans son Apologie pour ceux de la religion, s'exprime ainsi :
« A cette lecture on entremesle le chant de quelques Pseaumes de David, comme ils ont esterais en rime par Clément Marot et par de Bèze. Or, d'autant que de tout le Vieux Testament le livre de ces saints cantiques est sans aucune difficulté le plus beau, et le plus capable de former les hommes à la piété, ce n'est pas chose concevable à ceux qui ne l'ont point expérimenté combien ce chant adjoûte à la dévotion, ni quelle utilité ceux qui y ont de l'attention en recueillent.... Bien que ces Pseaumes ayent esté mis sur une musique un peu difficile en quelques endroits, nous sommes tellement accoutumés à les chanter dès nostre bas âge, que les plus simples du populaire s'y rencontrent en un parfaitement bon accord avec les meilleurs musiciens, et que du meslange de tant de voix se forme je ne sçay quelle harmonie, dont le seul son a quelques fois ravi les passans, tant l'air de ce chant est mélodieux, et tant il est propre à donner à l'esprit des émotions extraordinaires. Pour nous certes, nous pouvons bien parler de ce que nous en expérimentons, et dire en toute vérité qu'il y a telle occasion où ces divines paroles, animées de la façon [sic], mettent quasi nos âmes hors d'elles-mcsmcs. De sorte que je ne croy pas qu'il se puisse voir en la terre une plus belle image de ce que nous espérons quelque jour en Paradis'2.... »
Et voici le second document. Ce sont quelques lignes de Pineton de Chambrun, réfugié en 1686, peu après la révocation de l'édit de Nantes, dans le château de Coppet, en Suisse : « Des fenêtres de ce beau séjour je promenois ma vue sur le lac Léman.... J'entendois tous les jours les pauvres réfugiés, qui passoient sur ce lac, chanter les louanges de leur Dieu, qui résonnoient sur ses bords et retentissoient au milieu de ces roches cornues. // me sembloit d'ouïr le chœur des anges, qui nous est représenté dans l'apocalypse, chantant des Alléluia, qui pénétraient jusqnes dans le ciel, pour rendre grâces à Dieu de la délivrance de ces pauvres fugitifs 3. »
1 F. Bovet (p. 135, n. 1) rapporte le propos du Jésuite Conzenius, d'après lequel les Cantiques de Luther el les Psaumes de Bèze auraient tué plus d'àmes que leurs écrits : « Hymni Lutherani, sicut Bezani, animas plures, quam scripta, occiderunt. » — 2. Moyse Amyraut, Apologie pour ceux de la religion, MDCXLVII, p. 428, 429, 436, 437. — :t. Les larmes de Jacques Pineton de Chambrun, édit. Schaeffer, 1855, d'après « l'édition originale, > p. 248. Schasffer, dans sa Préface,
APPENDICE VIII
Il nous semble que, en face de cet instinct protestant, qui faisait de tout réformé un chanteur de Psaumes, il convient de constater l'instinct catholique, qui rendait ce chant des Psaumes antipathique à tous les adversaires des protestants. Rien de plus curieux, parce que rien n'est plus profond, plus général. Ce sont deux antithèses absolues, raisonnées et irraisonnées, irréductibles. Contre Calvin, le sceptique Montaigne et l'orthodoxe saint François de Sales sont absolument d'accord.
Saint François de Sales a précisément intitulé un chapitre de son livre des Controverses : « De la profanation des psaumes, eu suivant la version de Marot et en les chantant partout indifféremment. »
D'abord le controversiste catholique attaque Clément Marot et sa version.
« Mays entre toutes les prophanations, il me semble que cellecy se faict voir à travers des autres, qu'es temples, publiquement et tout par tout, aux champs, aux boutiques, on chante la rimaillerie de Marot comme Psalmes de David. La seule insuffisance de Pautheur, qui n'estoit qu'un ignorant, la lasciveté de la quelle il tesmoigne par ses escritz, sa vie très prophane et qui n'avoit rien moins que du chrestien, meritoit qu'on luy refusast la fréquentation de l'église; et néanmoins son nom et ses psalmes sont comme sacrés en vos églises, et les chante l'on parmi vous autres comme s'ilz estoyent de David : la ou, qui ne voit combien est violée la sacrée Parole? car le vers, sa mesure, sa contrainte ne permet pas qu'on suyve la propriété des motz de l'Escriture, mais y mesle l'on du sien pour rendre le sens parfaict et comble, et a esté nécessaire a cest ignorant rimeur de choisir un sens la ou il y en pouvoyt avoir plusieurs. Et quoy? n'est ce pas une prophanation et violation extrême d'avoir laissé a ceste cervelle esventée un jugement de si grande conséquence.... 1 »
Il est inutile de faire remarquer que ces objections seraient à peu près valables contre toute traduction des Psaumes autre que la Vulgate. Et en effet le controversiste catholique trahit bientôt son sentiment intime.
« Certes nous ne refusons pas à personne de chanter avec le chœur modestement et décemment; mays il semble plus convenable que les ecclésiastiques et députés chantent pour l'ordinaire.... »
C'est bien cela : le chant par procuration. D'après l'instinct catholique le peuple doit chanter par ses « députés; » d'après l'instinct protestant le peuple doit chanter lui-même.
Saint François de Sales attaque donc ce chant du peuple chrétien, et il a recours à l'arme de la caricature et de la raillerie : « Et quand a ceste façon de faire chanter indifféremment, en tous lieux et en toutes occupations, les Psalmes, qui ne voit que c'est un mespris de religion ? N'est ce pas offencer la Majesté divine, de luy parler avec des paroles tant exquises comme celles des Psalmes sans aucune révérence ni attention ? dire des prières par voye d'entretien, n'est ce pas se mocquer de Celuy a qui on parle ? Quand on voit, ou à Genève, ou ailleurs, un garçon de boutique se jouer au chant de ces Psalmes et rompre le fil d'une très belle prière pour dire, Monsieur, que vous plaict il? ne connoist on pas bien qu'il faict un accessoire du principal, et que ce n'est sinon pour passetemps quil chante ceste divine chanson, quil croit néantmoins estre du Saint-Esprit? Ne faictil pas bon voir ces cuysiniers chanter les Psalmes de la Pcenitence de David et demander, à chasque verset, le lart, le chapon, la perdrix? « Ceste voix, dict des Montaignes, » est trop divine pour n'avoir autre usage que d'exercer les poulmons et plaire aux oreilles 2. »
Voilà Montaigne et saint François de Sales la main dans la main pour le bon combat contre les hérétiques! — Et saint François conclut : « Je tiens, donques, que tant pour chanter comme
et la France protestante édit. 1858) mentionnent l'édition originale de 1688, et celle de 1739, « toutes deux si rares qu'on n'en connaît à Paris qu'un exemplaire de chacune. » Ni Schaeffer, ni la France protestante n'indiquent une édition de 1726, « à la Haye, » qui se trouve à Montauban (Faculté de théologie) et à Genève.
1. Nous donnons dans cette citation de François de Sales la ponctuation et l'accentuation de l'édition que nous reproduisons. — 2. Fssais de Montaigne, Livre I, ch. lvi, Des prières.
LE PSAUME DES BATAILLES
Psalmes divins ce qui est bien souvent fantasie de Marot, que pour le chanter irreveremment et sans respect, on pèche tressouvent, en vostre tant réformée église contre ceste parole, spirilus est Deits, et eos qui adorant mm in spiritu et veriiate oportet adorare... la bouche... crie par mi les rues et cuysines, o Seigneur, o Seigneur, que le cœur ni l'esprit n'y sont point, mays au traffiq et au gain.... Pour vray, cest inconvénient de prier sans dévotion arrive bien souvent aux catholiques, mais ce n'est pas par Padveu de l'Eglise, et je ne reprens pas maintenant les particuliers de vostre parti, mais le cors de vostre [église], laquelle par ses traductions et libertés met en usage prophane ce qui devroit estre en très grande révérence.
« Au chapitre 14 de la i. aux Corinthiens, Mulieres in ecclesia taceant semble s'entendre aussy bien des cantiques que du reste : nos religieuses sunt in oratorio, non in ecclesia. 1 »
Ce dernier tour de force de l'exégèse et de la subtilité catholiques n'est pas le moins suggestif.
La plupart des Psaumes ont une histoire - touchante, dramatique, héroïque, inscrite dans le Martyrologe de Crespin, ou dans YHisloire ecclésiastique de Bèze, ou dans les Mémoires du temps. Mais aucune de ces histoires n'est plus glorieuse que celle du Psaume 68, dit Psaume des batailles.
Le Psaume des batailles, « Que Dieu se montre seulement » a eu dans les annales de la Réformation une importance qui n'a été égalée que par celle de son émule, le choral de Luther : « Ein feste Burg ist nnser Gott. C'est un rempart que notre Dieu 3. »
Quelle est l'origine du Psaume des batailles 4?
Au moment où la Réformation éclata, vivaient à Strasbourg deux moines, habiles comme Luther dans le noble art de la musique. L'un était Wolfgang Dachstein, organiste, et l'autre Matthias Greiter 5, chantre au Munster, à la cathédrale. Tous les deux adoptèrent les doctrines nouvelles, sortirent de leur couvent en 1524, et se marièrent. Ils composèrent les premières mélodies introduites dans le culte évangélique renouvelé, et qui furent imprimées dès le commencement de 1525 °.
En particulier Greiter traduisit le Psaume 119 et composa pour lui la mélodie dont nous
i. Œuvres de saint François de Sales, édition d'Annecy, I, 1892, p. 185-187, dans le traité des Controverses, II, 1, 9. — "2. Voir Félix Bovet, en particulier § VI : « Popularité des Psaumes français dans le seizième siècle et après l'édit de Nantes, p. 11 1-134. » — 3- Le choral de Luther, c'est le Psaume 46, qui, dans la Bible, commence et finit ainsi: « Dieu est pour nous un refuge et un appui, un secours qui ne manque jamais dans la détresse.... L'Eternel des armées est avec nous, Le Dieu de Jacob est pour nous une haute retraite.» — La traduction (si l'on peut se servir de ce mot) de Luther est très libre. La voici en prose française et exacte: « C'est une ferme citadelle que notre Dieu, une bonne arme et défense.
Il nous délivre de tout le mal qui nous arrive S'ils nous prennent corps, bien, honneur, enfant et femme, laisse-les faire!
Ils n'y gagneront rien : l'empire doit cependant nous rester. » — Détail curieux : Calvin a, lui aussi, traduit et très exactement ce Psaume 46 :
Nostre Dieu nous est ferme appuy, Vertu, fortresse et seur confort, Auquel aurons en nostre ennuy Présent refuge et très bon port....
Dieu, des armées le Recteur, Nous sera tousjours pour tuteur.
Le Dieu de Jacob nous sera Pour refuge et nous gardera.
Evidemment l'exactitude du Réformateur français ne compense pas l'inspiration du Réformateur allemand. — '1. Voir dans VElsàssisches Evangelisches Sonntags-Dlatt, 1879, p. 372-377. l'article : « N. Eine alte strassburger Mélodie » — o. Sur Matthieu Greiter, la France protestante (1" édit.) a quelques lignes. — Voir Knod, Die Stiftsherren von St. Thomas, p. 45. (j. Voir Dr Joh. Riggenbach : « Der Kirchengesang in Basel seit der Reformation, mit neuen Aufschliissen uber die Anfànge des franzôsischen Psalmengesangs, » dans les Beitràge sur vaterlàndischen Geschichte, IX, 1870, p. 331-524, et « Nachtrâge zur Geschichte des Kirchengesangs in Basel, » Ibid., X, 1875.
APPENDICE VIII
allons reparler. Seulement (disons-le tout de suite) il ne persévéra pas dans la foi enthousiaste qui lui avait inspiré ses chants et ses mélodies. En i 528, il devint diacre dans l'église de Saint-Martin (autrefois sur la place qui porte aujourd'hui le nom de Gutenberg), puis dans i'église Saint-Etienne. Mais quand Y Intérim arriva, cet Intérim qui rétablissait plus qu'aux trois quarts le catholicisme, et auquel Bucer préféra l'exil et la mort dans les frimas de l'Angleterre, Greiter, seul parmi tous les pasteurs, l'accepta, et redevint chantre dans la cathédrale, elle-même redevenue catholique. Celui qui devait inspirer l'héroïsme des huguenots n'était pas un héros '.
Matthieu Greiter mourut en 1552, dans de grandes angoisses, se demandant si son reniement, comme celui de saint Pierre, pourrait lui être pardonné.
Pendant son séjour à Strasbourg, Calvin, préoccupé comme nous l'avons vu, de constituer un Psautier, fut frappé de certaines mélodies en usage dans les nouvelles Eglises. Il traduisit pour elles les Psaumes 25, 36, 46, 91 et 138 -. Voici la première strophe de ce dernier:
En moy le secret pensement, Du maling parle clairement,
C'est qu'à Dieu il ne pense.
Car il se complaist en ses faictz, Tant que haine sur ses mesfaitz
Et jugement advance....
Comme il l'avait fait pour sa traduction des autres Psaumes, Calvin, ici encore, remplaça bientôt ses vers par ceux de Marot :
Du malin les faitz vicieux
Me disent que devant ses yeux
N'a point de Dieu la crainte 3.
Car tant se plait en son erreur, Que l'avoir en haine et horreur,
C'est bien force et contrainte
1. N'est-ce pas le chant d'un théologien, devenu incrédule, qui nourrit encore aujourd'hui notre piété : « Je suis à toi? » — 2. Sauf le Psaume 46, qui avait été versifié pour une mélodie de l'organiste de Saint-Thomas, Woll'gang Dachstein, les quatre autres Psaumes avaient été versifiés pour quatre mélodies de Mat. Greiter. — 3. Bèze, sans doute, remplaça ces trois vers par ceux-ci (O. Douen, I, p. 311, n. 3) :
Du maling le meschant vouloir Parle en mon cœur et me fait voir Qu'il n'a de Dieu la crainte.
i. En 1867, les éditeurs des Opéra, frappés des ressemblances et des différences entre la traduction de Calvin et celle de Marot, se trouvèrent embarrassés : « Comme imitation de l'original, disent-ils, ce Psaume diffère absolument de celui de Marot qui le remplace dans les éditions suivantes ; mais il ressemble tellement à celui-ci par sa forme et même par quelques rimes, que nous n'oserions affirmer la diversité des auteurs, ni surtout hasarder une conjecture relativement à la part que Calvin pourrait avoir eue dans la rédaction.... » (Opcra, VI, p. 217, n. 1. Les Opéra donnent, p. 211-224, 'es textes entiers de ces divers psaumes.) Mais, déjà en 1872, F. Bovet est plus au clair sur la question. Il dit : « On peut avoir quelque scrupule au sujet de ce Psaume. Quoique fort différent de celui de Marot, qui se trouve dans les recueils postérieurs, il est cependant sur le même rythme, et sur un rythme plus heureux que ceux des quatre autres [25, 46, 91 et 138].... Cependant la mélodie strasbourgeoise de ce psaume me porte à l'attribuer à Calvin aussi bien que les autres. Si le Psaume de Marot se trouve avoir le même rythme, c'est sans doute que Marot, peut-être à la demande de Calvin, a voulu, tout en refaisant ce Psaume, conserver l'air sur lequel on le chantait. » (F. Bovet, p. 213.) — Enfin, M. Douen, peu suspect de partialité en faveur de Calvin, surtout au détriment de Marot, n'a plus de doute, en 1878. Il rappelle que la strophe du Psaume 36 est moins compliquée que celle du 1 13; que Marot a imité le Psaume 91 de Calvin, lui a emprunté des rimes et le premier vers tout entier, et il conclut : « Enfin, l'argument externe (ce Psaume ne se sépare jamais du groupe des sept morceaux strasbourgeois), aussi bien que ces inversions, si proches parentes de celles que nous avons citées, nous obligent à reconnaître la main de Calvin dans ce Psaume. » (O. Douen, I, p. 313.) « Le fait même que ce Psaume a été traduit en vue d'une mélodie et d'un rythme très caractéristique, et appartenant à Strasbourg, est un argument décisif dans la cause. 1) [Le Témoignage, 27 octobre 1894: « Un chant de la Réformation, le Psaume des batailles.»)
LE PSAUME DES BATAILLES
Ainsi, sans aucun doute, c'est le sens musical de Calvin qui lui a fait remarquer la mélodie de Greiter et l'a poussé à l'introduire dans le Psautier. C'était la mélodie du futur Psaume des batailles. Mais le Psaume lui-même où était-il ?
Dans sa complication cette histoire est vraiment curieuse.
La mélodie de Greiter fut donc apportée à Genève par Calvin, avec le Psaume 36 et le Psautier de Marot. Ce Psautier fut achevé par Théodore de Bèze. Or celui-ci fut frappé à sou tour par la mélodie de Greiter, et composa pour elle les vers qui l'ont portée jusqu'à nous je veux dire sa traduction du Psaume 68.
Que Dieu se monstre seulement, Et on verra soudainement
Abandonner la place Le camp des ennemis espars, Et ses haineux de toutes pars
Fuir devant sa face.
Dieu les fera tous s'enfuir, Ainsi qu'on voit s'esvanouir
Un amas de fumée.
Comme la cire auprès du feu, Ainsi des meschants devant Dieu.
La force est consumée '2.
A travers toutes ces pérégrinations et toutes ces transformations, durant une quarantaine d'années, la mélodie avait fini par rencontrer ses paroles, et il sembla désormais que celles-ci avaient
1. « On la chante dans les Eglises réformées, elle a été oubliée par les Eglises alsaciennes. Elle ne figure dans aucun des recueils de cantiques modernes que nous connaissons. » Le Témoignage, article cité. Elle a disparu du Psautier alsacien au commencement du siècle. — Notre dernière revision des Psaumes et cantiques (Recueil adopté par le Synode général officieux des Eglises réformées de France) donne cette strophe telle qu'elle a été revisée par Conrart dont le travail célèbre parut de 1677 à 1679. Le premier vers n'a pas changé. Dans le second soudainement a fait place à dans un moment, correction inutile et même fâcheuse. Les trois vers: « Le camp des ennemis épars | et ses haineux de toutes pars I fuir devant sa face, » ont été profondément modifiés à cause des haineux, mot qui a paru trop archaïque. Conrart a mis : « le camp des ennemis épars, I épouvanté, de toutes parts I fuira devant sa face. » 11 aurait été possible soit de conserver une expression archaïque, soit de la remplacer tout simplement par une autre qui n'aurait rien bouleversé. De plus, Conrart a été amené à changer « Dieu les fera tous s'enfuir, » par cette répétition : <• On verra tout ce camp s'enfuir. » — Au lieu de : ainsi qu'on voit, il a mis: comme l'on voit ; — au lieu de: un amas de fumée, il a mis : une épaisse fumée; — enfin, au lieu de: comme ta cire auprès du feu, il a mis : comme la cive fond au feu. — Que le dixhuitième siècle, si souvent dépourvu de sens historique, se soit permis ces transformations, il n'y a pas beaucoup lieu de s'en étonner. Mais, au dix-neuvième siècle, il aurait valu la peine de revenir au texte historique et authentique, à celui qui a été vraiment chanté par nos pères, ou tout au moins d'effacer les modifications inutiles. Certaines paroles ont été rendues par l'histoire sinon saintes, du moins sacrées; et les corriger, c'est les profaner. D'autant plus qu'on est arrivé à une forme grammaticalement choquante. Voici en effet ce que nous chantons :
Que Dieu se montre seulement, Et l'on verra dans un moment Abandonner la place;
Il y a ici un point virgule, suivi d'une phrase autre et complète: « Le camp des ennemis épars | épouvanté, de toutes parts | fuira devant sa face. » — Mais que signifient ces mots: « Et l'on verra dans un moment abandonner la place?» Qui abandonnera la place? Le sujet de la phrase manque. Or il semble que Bèze n'avait pas vraiment commis cette faute. Il avait dit: « Que Dieu se monstre seulement | et on verra soudainement | abandonner la place | le camp des ennemis espars, » c'est-à-dire, sans inversion : « on verra soudainement le camp des ennemis espars abandonner la place. » Voilà qui est correct et a un sens; et Bèze continuait par une seconde proposition dépendant du verbe: « on verra » : « et ses haineux de toutes pars, fuir devant sa face. » Tout cela a été maladroitement bouleversé, et de telle sorte que notre plus fameux chant arrête chaque fois et gène la pensée. — Il est vrai que les premières éditions de Bèze sont fautives ellesmêmes comme ponctuation : Elles ont un point après « Abandonner la place. » Grâce à ce point, non seulement la première phrase n'aurait pas de sujet, mais la seconde n'aurait pas de verbe! Seulement on sait ce que vaut la ponctuation, absolument fantaisiste, du seizième siècle. La construction grammaticale était trop claire pour qu'un point mal placé la troublât. Aujourd'hui c'est la construction elle-même qui est fausse.
APPENDICE VIII
été faites expressément pour celle-là. L'âme, créée dans la capitale de l'Alsace, avait rencontré son corps, façonné par la poésie calviniste. Un musicien, de quelque imagination, mais de beaucoup de compétence, M. Douen a pu écrire : « Le Psaume des batailles, ce chant grandiose et d'une incomparable vigueur, qui, descendant du sommet des Cévennes, au pétillement de la fusillade, frappait d'une sorte de terreur superstitieuse les troupes du Grand Roi, envoyées à la poursuite des Camisards ! Le début en est sourd et étouffé comme les grondements de l'orage qui approche ; vers le milieu, des notes aiguës et prolongées rappellent le fracas de la foudre, éclatant deux fois presque coup sur coup, et la finale n'est pas sans analogie avec le dernier roulement du tonnerre, se perdant dans le lointain1. » Evidemment Matthieu Greiter, composant la mélodie du Psaume 119, doux et long, sur le bonheur de ceux qui sont intègres dans leur voie, ne se doutait pas des sonorités guerrières de ses notes ingénues. Et cependant elles y étaient : Par « une véritable, par une sublime inspiration -, » Bèze les découvrit et, depuis des siècles, tous les huguenots les entendent : la Marseillaise protestante était trouvée.
De fait, les armées huguenotes l'adoptèrent. Elle les conduisit aux combats de Dreux, de Saint-Denis, de Jarnac, de Moncontour, de la Roche-l'Abeille, d'Ivry :!....
Puis tout se tut.
La Révocation, pour arriver à briser les cœurs, avait commeneé par fermer les bouches, jusqu'au jour, où, à bout de forces pour souffrir davantage, là-bas dans nos Cévennes à jamais glorieuses, hommes, femmes, jeunes filles, enfants, se levèrent, saisis d'un enthousiasme mystérieux.
On entendait des voix ; on tombait en extase ; on prophétisait. Quelques montagnards prirent la conduite de leurs frères ; bientôt les troupes de Louis XIV furent tenues en échec, et, tout à coup, le Psaume des batailles éclata sur les cimes de l'Aigoual. Alors les plus braves soldats du Grand- Roi, s'arrêtant, tournèrent le dos, saisis d'une terreur subite. Il fallut traiter avec les insurgés, et, à vues humaines, les Camisards, au bruit de leur Psaume, avaient sauvé d'une complète destruction le protestantisme et la conscience en France. « Que Dieu se montre seulement ! »
1. Douen, Clément Maroi, I, p. 657. — "2. Ibid., p. 658. — 3. En 1621, « ceux de Montauban, raconte Elie Benoit, furent avertis du prochain délogement de l'armée [royale] par un soldat de la Religion, qui, le soir avant la levée du siège, se mit à jouer sur la flûte le commencement du Pseaume 68e. Les assiégez prirent cela pour un signal de leur délivrance et ne s'y trompèrent pas. » (Histoire de l'édit de Nantes, 1693, II, p. 377.)
Appendice N° IX.