GOUDIMEL
Une phrase de Michelet est devenue classique. Et qui de nous ne s'en est servi 1 ? « C'est Luther qui commença, et alors toute la terre chanta, tous, protestants et catholiques. De Luther naquit Goudimel, le professeur de Rome et le maître de Palestrina. » — Or ce qui a fait le charme et l'importance de cette phrase est une erreur 2.
Claude Goudimel naquit à Besançon, dans une famille dont les membres exerçaient la profession de boulanger et de fournier. A quelle époque ? On ne le sait. La date ordinairement indiquée, 1505 ou 15 10, repose, non sur un document quelconque, mais sur un raisonnement, et un raisonnement destiné à justifier une hypothèse, à savoir la rencontre, à Rome, de Goudimel et de Palestrina. Or cette hypothèse est pour le moins invraisemblable.
Que valent en effet les deux textes invoqués en sa faveur? Le premier, de 1684 (soit cent douze ans après la mort de Goudimel), est une phrase écrite, en passant, par un compositeur de l'école romaine, Antimo Liberati. Il dit à propos de Palestrina : « Parmi les nombreux maîtres ultramontains [c'est-à-dire, ici, non Italiens, car c'est le cas de le répéter, on est toujours Pultramontain de quelqu'un] qui fondèrent des écoles de musique en Italie et à Rome,... se trouva Gaudio Mell, flamand, homme de grand talent et de style cultivé et agréable, lequel fonda à Rome une noble et excellente école de musique, d'où découlèrent plusieurs ruisseaux de vertu. » — Deux autres Italiens, également historiens de la musique, ajoutent ces détails : « Gaudio Mell, ou Claudio Mell, flamand, après avoir fondé à Rome la bonne école de musique, devint maître en Portugal, d'où il revint pour se consoler par la vue de son élève Palestrina, en 1580, ainsi qu'on le raconte. » C'est donc à Lisbonne qu'il faudrait chercher Claudio Mell. En tout cas, Goudimel ne pouvait revenir à Rome en 1580, puisqu'il avait été assassiné à Lyon en 1572. — N'importe! Gaudio Mell, resté inconnu, se transforma en Goudimel, que tout le monde connaissait. L'identification fut adoptée par un auteur influent, Baini, et Goudimel fut désormais le maître de Palestrina. Du même coup, tous les musiciens appartenant à la même école que Palestrina se trouvèrent ses condisciples et les disciples de Goudimel, même des musiciens beaucoup plus âgés que Goudimel,
i. E. Doumergue, Essai sur l'histoire du culle réformé, p. 64. — 2. Voir l'étude due à un musicien et à un érudit, écrite selon les règles de la méthode la plus scientifique : Michel Brenet, Claude Goudimel, essai bio-bibliographique, 1898 (Extrait des Annales franc-comtoises). — C'est M. H. Kling, professeur au Conservatoire de musique à Genève, qui a attiré notre attention sur le travail de M. Brenet.
APPENDICE IX
même des musiciens à peine nés, à l'époque de son prétendu séjour à Rome. C'est M. Douen qui poussa la légende à ses dernières fantaisies. « A côté de ces écoles cléricales, dit-il, Goudimel en fonda une laïque, ouverte à tous, c'est-à-dire affranchie du joug sacerdotal. Cette innovation, dont l'importance, capitale pour l'histoire de l'art, n'a presque point été remarquée, était d'autant plus hardie qu'il s'agissait de la réaliser sous les yeux du pape Paul III, et au foyer même des préjugés de l'immobilisation et de la routine » 1. — Hélas ! que sert-il d'avoir fait, de si haut, la leçon à des historiens tels que Merle d'Aubigné ? Voilà M. Douen en plein roman (ce n'est pas la seule fois) et s' attirant des érudits et des spécialistes ce jugement un peu dur : « M. Georges Becker a déjà démontré que de pareilles affirmations prouvent uniquement, chez leur auteur, une ignorance complète de l'état de la musique de ce temps. »
Donc, la supposition de Baini, que les études récentes ont convaincu de graves erreurs et d'extraordinaires légèretés dans sa méthode de travail, ne peut être acceptée sans autres preuves. Or ces autres preuves manquent. Et comment supposer, si Goudimel avait joué à Rome le rôle qu'on lui assigne, comment supposer qu'aucun écrivain musical de l'Italie, ni au seizième ni au dix-septième siècle, n'ait mentionné ses œuvres, pas même son nom ? Comment lui-même n'aurait-il pas rapporté de Rome la moindre trace d'une influence italienne 2 ?
Quant au second texte invoqué en faveur de Goudimel, maître de Palestrina, il est moins sûr encore que le premier. C'est la traduction, faite en allemand, en 1 86 r, sans indication relative à l'original, d'une lettre latine adressée en 1546 par le musicien néerlandais Adrien Petit, dit Coclicus, à l'Electeur de Saxe. Il aurait été, avec le célèbre Goudimel, dans la chapelle de Paul IV, en 1534. Mais cette lettre est un tissu de vantardises mensongères, et même impossibles. Du reste, lui-même, donnant, en 1552, une longue nomenclature de musiciens, ne nomme pas Goudimel.
Conclusion de M. Brenet : « A nos yeux, la question du séjour de Goudimel à Rome et de la possibilité des leçons données par lui à Palestrina restera douteuse, il faut dire : improbable, tant que des documents sûrs n'auront pas éclairci le témoignage tardif et obscur de Liberati, et celui, suspect à d'autres titres, de Coclicus. Mais quand bien même cette « tradition » serait définitivement rejetée, la gloire de Goudimel n'aurait point à en souffrir; car il mérite assurément par ses propres œuvres les louanges que la plupart des écrivains croient devoir lui accorder, à cause principalement du renom de ses élèves supposés 3. »
Après la légende, l'histoire : elle va nous permettre de réfuter les doutes de certains historiens sur la conversion de Goudimel au protestantisme et d'en préciser, - - pas complètement, mais un peu plus, — la date.
Des ouvrages classiques, comme la Geschichte dcr Musih de Ambros l, ou comme le Dictionnaire de musique, de Hugo Riemann"', le premier, publié en 1893, c'est-à-dire avant le travail de M. Michel Brenet, l'autre, en 1899, c'est-à-dire après ce même travail, semblent plutôt disposés à croire que Goudimel resta catholique.
i. Douen, Clément Marot, II, p. 23. — 2. Il est vrai que le même Baini a signalé d'une façon très vague l'existence d'oeuvres manuscrites de Goudimel dans deux bibliothèques de Rome, à la Vaticana et à la Valicella. Mais qu'est-il arrivé ? Ambros affirme le fait dans le texte de son livre et il le dément dans un appendice. Des recherches ont été faites à la Vaticana et on n'a rien trouvé. On n'a pu encore faire des recherches à la Valicella, faute d'indications. Aug. Willh. Ambros, Geschichte der Mttsik (édit. Otto Kade), 1893, III, p. 596, 597 et 623, et M. Brenet, p. 10. — 3. M. Brenet, p. 7-14. — 4. Aug. Willh. Ambros, III, p. 596, 597 : « Ob Goudimel selbst Protestant geworden, ist sehr zweifelhaft. » — •*). Dictionnaire de musique de Hugo Riemann, traduit d'après la quatrième édition, revu et augmenté par Georges Humbert, i8ç)<) : « Sa conversion ultérieure au protestantisme est très discutée ; i! fut tué à Lyon comme huguenot présumé ou véritable. »