LES DERNIÈRES PAROLES DE LUTHER SUR LES RÉFORMÉS
Nous avons déjà signalé le témoignage rendu en 1556 par Albert Rizaeus Hardenberg, prédicateur à la cathédrale de Brème, dans un colloque de pasteurs réunis à l'hôtel de ville de Brème. Nous le reproduisons pour la clarté de la discussion :
« Etant avec le sieur Herbert de Langen, à Wittenberg [1554], j'ai entendu dire au sieur Philippe [Mélanchthon] que le Dr Luther l'avait lait venir, lui, le sieur Philippe, avant de partir pour Eisleben, où il mourut, et qu'il lui avait dit : « Cher Philippe, je dois l'avouer, dans l'affaire de la Cène on a été beaucoup trop loin (ist viel viel getharî). » Philippe répondit : « Monsieur » le Docteur, composons un écrit, où la chose sera arrangée, pour que la vérité reste, et que les » Eglises redeviennent d'accord. » A cela le Dr Luther répondit : « Oui, cher Philippe, j'y ai beau- » coup et souvent pensé ; mais alors toute la doctrine deviendrait douteuse. Je veux confier la chose » au Dieu tout-puissant. Faites aussi quelque chose (ihut ïhr auch el-was) après ma mort. » Le » sieur Philippe a dit cela au sieur Herbert et à moi, aussi vrai que Dieu est Dieu. »
Tel est le témoignage solennel de Hardenberg. - - Les historiens s'étaient à peu près mis d'accord pour le considérer comme inexact, « objectivement inauthentique. » Kôstlin, dans la dernière édition de sa Vie de Luther, a donné les motifs de cette condamnation. La condescendance de Luther ne cadrerait pas avec ses autres déclarations, à la même époque. Les lettres de Mélanchthon ne relatent pas cet incident. Tout ce qu'on peut dire de moins, c'est que les paroles de Luther, si elles ont été prononcées, ont été exagérées et mal comprises 1 .
Mais le premier de ces arguments est une appréciation (telle parole cadre ou ne cadre pas avec telle autre), et cette appréciation, nous l'avons vue, est formellement contestée par un spécialiste comme Diestelmann. Quant au second argument, c'est l'argument, toujours insuffisant, a silentio. Le raisonnement de Kôstlin n'est donc pas absolument probant, et ne suffit pas pour écarter le témoignage d'un homme comme Hardenberg, très compétent, très honorable et invoquant solennellement Dieu.
C'est ici qu'est intervenue la très remarquable étude du professeur de Greifswald, M. Jean Hausleiter. Nous allons l'analyser 2.
En 1548, parut le second volume des œuvres allemandes de Luther, édition de Wittenberg, à l'imprimerie Hans Lu fit. Les écrits y étaient ordonnés, non point d'après leur date, mais d'après
1. Kôstlin, Martin Luther, 3e édit., II, p. 627, et ss. — '2. « Die geschichtliehe Grundlage der letzten Unterredung Luthers und Melanchthons iiber den Abendmahlstreit (1546), » dans la Nette Kirchliche Zcitschrift, IX, 1898, p. 831-854.
APPENDICE XI
leur contenu. A plusieurs reprises, répondant aux attaques injustes des Flacciens, le sous-correcteur de l'imprimerie Hans Lufft, nommé Christophe Walther, a déclaré que c'était l'ordre spécialement et formellement voulu par Luther.
Très peu de temps après l'apparition de ce second volume, l'ancien ami de Luther, l'étroit, le fanatique, l'obstiné Amsdorf, attaqua l'exactitude de l'édition de Wittenberg. Voici le titre explicatif, à la mode du seizième siècle, de l'opuscule d' Amsdorf : « Que dans l'édition de Wittenberg, dans la seconde partie des livres du Dr Martin Luther, dans l'écrit intitulé : « Que ces paroles du » Christ ceci est mon corps, etc. restent, » on a enlevé intentionnellement (vorsei^Uch) plus d'une » page de quatre paragraphes entiers, 1549. »
L'omission signalée était réelle. Toute une tirade, pleine des plus violentes accusations contre Bucer, déclaré coupable d'avoir joué à Luther, à Bugenhagen des tours de vaurien (Er^bubenstiïck) et sataniques (teuflische Tûchlein), avait disparu. — Amsdorf dénonçait une manœuvre des cryptocalvinistes, et laissait entendre que l'auteur responsable de la manœuvre était Mélanchthon. Pour Conrad Schlusselberg, le triste calomniateur de la Theologia Calvinislaritm 1, la chose ne fait pas de doute.
Or l'auteur responsable de la suppression, c'était... Luther lui-même.
Le volume incriminé parut en 1548. Seulement il avait été imprimé en deux fois, la première partie avant la guerre de Smalkalde, la seconde partie après. Les déclarations des correcteurs et l'état matériel du volume lui-même sont absolument décisifs. — C'est dans la première partie du volume, imprimée pendant la vie de Luther, que se trouve l'écrit : « Que ces paroles du Christ, etc. » — Luther avait revu les épreuves, et une suppression n'avait pu être opérée qu'avec son approbation.
Nous avons du reste les affirmations formelles du correcteur de l'imprimerie Lufft, Christophe Walther et de Georges Rôrer, correcteur de l'imprimerie Nickel Shirlentzen, où fut imprimée la première moitié du volume en question. Aux accusations de Amsdorf et de ses amis, Walther répondit que les feuilles, où l'on remarquait la suppression, avaient été corrigées, non par lui, mais par Rôrer, et que Rôrer avait agi sur l'ordre de Luther, pendant la vie de Luther. — Cette déclaration de Walther est spécialement digne de foi, parce que Rôrer, passé au Flaccianisme, était devenu l'adversaire de Walther, et que celui-ci avait tout intérêt à accuser Rôrer de la suppression, purement et simplement, sans invoquer l'autorité de Luther.
Du reste Rôrer lui aussi a parlé. Il a protesté de son orthodoxie. Il s'est vanté d'avoir rétabli dans une autre édition les textes supprimés. Mais quant à la suppression dont il s'agit, il déclare ceci : « Deux hauts personnages savent comme moi la vérité, quels sont ceux qui ont donné le premier conseil, qui ont poussé à la chose, qui ont recommencé, et enfin ont insisté, et obtenu que ce fût supprimé. Mais pour cette fois j'ai des raisons de ne pas dire qui sont ces personnes et où elles sont. »
Donc on a obtenu avec peine l'autorisation de Luther, mais on Ta obtenue. — Il est possible de préciser davantage.
La dernière conversation de Luther avec Mélanchthon eut lieu avant le 23 janvier 1546, jour où Luther partit de Wittenberg pour Eisleben. Or les semaines précédentes avaient été remplies par les préoccupations relatives au futur colloque de Ratisbonne. Le 19 janvier, les deux représentants luthériens de Wittenberg partirent. Ils devaient se rencontrer au colloque avec Brenz et Schnepff, et avec Bucer représentant Strasbourg.
Dans quelle situation allaient se trouver les protestants, si un, et même le plus important, de