LE VOL ET LE FAUX COMMIS PAR BAUDOIN
Drelincourt cite même, contre Baudoin, un témoignage singulièrement accablant, celui de son ami et collaborateur Cassander : « George Cassander, quelque amy qu'il fust de cet homme, et même bien qu'il fust lié avec luy d'intérest, et obligé à défendre une même cause, est contraint de reconnoitre la légèreté et l'inconstance de son esprit :... « J'admire son esprit, écrit-il à Aggée Albade, assesseur de la Chambre impériale de Spire, mais je n'en comprends pas le dessein. Plusieurs gens de bien trouvent qu'il manque de gravité, et, moi aussi je désirerais trouver en lui plus de fidélité (in fide prœstanda). Mais je te confie cela à toi seul '. »
Du reste nous n'avons qu'à voir comment Baudoin se défend contre les vives accusations de Calvin et de Bèze 2. Cette lettre de Calvin à Bucer qu'il a en main, comment l'a-t-il obtenue, lui demande-t-on, si ce n'est en la volant ? Et Baudoin répond : « Nescio ! Je ne sais comment elle a été portée de Strasbourg ici 3. »
Nous voilà donc bien en face d'un abus de confiance, d'un vol qualifié ! — « Cette lettre, dit Bèze, avec la même bonne foi que bien d'autres, tu l'as enlevée (surripuistt) et comme ont coutume de le faire les comédiens ( fabularum adores), tu l'as confiée à ta mémoire 4 .... » Et encore : « Baudoin, comme il convenait à celui que Satan préparait à la besogne qu'il accomplit maintenant, violant les lois de l'hospitalité, enleva (surripuit) cette lettre à Calvin, et depuis la conserva. Aujourd'hui il la montra avec ostentation à nos ennemis, et, faisant d'une mouche un éléphant, il triomphe des serviteurs de Dieu au milieu des diables. Mais, grâce soit rendue à Dieu, nous ne pouvons pas être blessés par eux mortellement, même à notre point le plus faible. 5. »
Ayant volé la lettre, Baudoin s'en servit de cette façon-ci. Il cita textuellement les deux morceaux que nous avons reproduits, celui où il est question de l'impressionnabilité de Calvin, et celui où le Réformateur parle de sa lutte contre la violence de son tempérament. Puis il résuma le reste de la lettre en ces termes : « Tu [Calvin] lui [Bucer] écrivais qu'il t'avait jugé infecté de la maladie de médire, audacieux d'une façon impie, faux accusateur, enragé, fratricide, et que sais-je encore0? »
Quelle confiance peut-on accorder à ce résumé fait de la main d'un voleur et d'un calomniateur ? Evidemment aucune. Il faut remarquer, en effet, que Baudoin n'a produit ce résumé que dans sa seconde attaque, et pas dans sa première 7. S'il avait eu cette arme en main, pourquoi ne s'en serait-il pas servi tout de suite ? — Il faut remarquer qu'il cite textuellement deux passages ou inoffensifs, ou en définitive élogieux pour Calvin, et qu'il résume le passage capital, qui doit écraser son adversaire. Pourquoi ne le cite-t-il pas textuellement ? — Il faut remarquer que Calvin n'a pas protesté contre les deux passages textuels, mais a absolument contesté l'exactitude du résumé. « Il n'a rien rencontré de plus grief (atrocius) que de dire que j'ay confessé à Bucer que je suis colère de nature (natura iracundum) et que c'est un vice en moy, contre lequel je comba sans cesse, et toutesfois que je n'avance pas tant en ce combat, comme je voudroye. Quant aux autres choses qu'il y mesle, il les a forgées de sa teste 8. » Il faut remarquer qu'une troisième citation prétendue textuelle n'est pas textuelle. Bèze dit à Baudoin : « Tu corromps la lettre.
1. Drelincourt, p. 254. — 2. Thcodori Bezœ Vezelii Responsio ad Francisci Balduini ecebolii apostatœ convicia, 1565, p. 59, 60. (Exemplaire de la Bibliothèque du protestantisme français.) — 3. « Nescio quo modo ex Argentina hue prolata est. » Baudoin, Responsio altéra, p. 40. — 4. Th. de Bèze, Responsio, p. 36, 37. — 5. Ibid., 59, 60. — t>. Baudoin, Responsio altéra, p. 11. — 7. Ad leges de fawosis libellis et de calumniatoribus Coinmentariits Fr. Baldztiiii, Parisiis apud Andream Wechelium, 1562, cura privilegio régis (Exemplaire de la Bibliothèque nationale). — Voir en particulier la page 9, où Baudoin reproche à Calvin « une nature ardente, une rage déchirant avec les dents (rabies dentibus lanians). » Si l'expression était de Bucer, pourquoi et comment ne l'aurait-il pas dit ? Evidemment, se laissant entraîner, il mit, dans son second écrit, ses propres expressions sous l'autorité de Bucer. Nous avons ici la genèse de la calomnie. — 8. « Alia quae admiscet, sibi labricat. » Opéra, IX, p. 860. Opuscules, p. 1919.
APPENDICE XII
Bucer, dont nous avons l'autographe en main, avait écrit non pas : « tu juges comme tu aimes; » mais : « nous jugeons comme nous aimons, » de telle sorte qu'il se mettait au nombre de ceux dont il parlait, et déplorait un vice commun aux hommes '. » — Et Calvin : « Les propres mots de Bucer sont : « Nous jugeons (judicamus) selon que nous aimons ou avons en haine. » Le bon expositeur Balduin, afin que la complainte soit plus odieuse, change la personne, et tourne le propos contre moi2. » Ainsi, même quand Baudoin prétend citer textuellement, il ne cite pas textuellement !
Si, à toutes ces raisons externes, on ajoute les raisons internes, on ne pourra qu'approuver la conclusion de Drelincourt : « Comme Bucer estoit d'un esprit merveilleusement dous et modéré, et que Calvin estoit d'un esprit plus aigre et plus véhément, il se peut faire que Bucer a trouvé que Calvin estoit trop sévère à reprendre les fautes d'autruy, et que, comme à son intime amy, il lui en a écrit ses sentimens avec une liberté fraternelle, sans croire que jamais cela dust sortir le secret du cabinet. Mais il est faus que jamais Bucer soit venu jusques à cet horrible excès que d'apeler Calvin chien enragé et infecté de l'envie de médire, et je défie toute la terre de faire voir une lettre de Bucer qui contienne de tels outrages. Si l'on dit que Baudoin a veu une telle lettre, signée Bucer, je répons que cet homme -là n'est pas digne de foy, veu que, comme je l'ay remarqué, c'estoit l'ennemy juré de Calvin, et qu'il a esté convaincu d'une perfidie digne de la haine et de l'exécration publique. 11 est vray qu'en abusant de la grâce que luy faisoit Calvin, et de la liberté qu'il avoit de fouiller en ses papiers, il a volé quelques lettres de Bucer à Calvin et il a pu les faire voir. Mais s'il en a veu une signée Bucer, où Calvin soit appelé chien enragé, c'est une lettre que ce méchant homme a fabriquée luy même, et après cela il luy estoit bien aisé de la voir et de la faire voir 3. »
Le prétendu résumé de Baudoin fut accepté par son disciple Papire Masson, qui, trouvant l'adjectif rabidus (enragé) un peu trop vague, lui ajouta le substantif canis (chien) 4. De Papire Masson, la calomnie passa chez le cardinal de Richelieu 5, chez Audin, et continua à circuler, en se développant, chez les calomniateurs d'ordre inférieur, Mgr de Ségur et autres r'.
Et voilà comment de ce Bucer, s'excusant avec modestie auprès de Calvin de l'avoir accusé à tort, on a fait un Bucer le flétrissant avec une fureur épileptique. Voilà comment de ce Bucer si doux, si tendre, si laudatif, si admiratit pour Calvin, on a fait un Bucer, grinçant les dents et hurlant au monde, les poings fermés : « Calvin est un vrai chien enragé : cet homme est mauvais. Garde-toi, ô lecteur chrétien, des livres de Calvin. »
En vérité, en face de cette longue série de calomniateurs, qui, depuis Baudoin jusqu'à M. Ernest Renault, se transmettent de main en main la torche fumeuse de la calomnie, il suffit de répéter les paroles de Calvin lui-même au sujet de l'un des héros de la bande, de Caroli ' : « C'est le
1. Th. de Bèze, Responsio, p. 61. — Opéra, IX, p. 860. Opuscules, p. 1919. — •'!• Drelincourt, p. 271, 272. — i. P. Masson, Elogia, II, 1638, p. 427. — Drelincourt, s'occupant surtout de l'ouvrage du cardinal de Richelieu, n'a pas fait attention que le mot canis n'est pas de Baudoin. — 5. Voir Jean Calvin, I, p. 429. — fi. Dans une brochure catholique qui vient de paraître (Le temple protestant, par M. l'abbé Vidaly, curé à Saint-Cirq-Madelon, 1901. Cahors), je trouve ces nouvelles amplifications : « Quel dessein t'a poussé, o Calvin, à déclamer contre le Fils de Dieu ? Garde-toi, lecteur chrétien, et vous surtout, ministres de la Parole de Dieu, gardez-vous des livres de Calvin. » — 7. On parle souvent des pères du calvinisme. Bornons-nous à noter un trait commun aux pères de l'anti-calvinisme. Caroli, de protestant s'étant fait catholique (on ne sait pas combien de fois Baudoin et Caroli furent protestants ou catholiques), était à la dévotion de son patron, l'évêque de Metz ; Bolsec, de protestant s'étant fait catholique, était à la dévotion de son patron, l'archevêque de Lyon; Haren, de protestant s'étant fait catholique, était à la dévotion de ses patrons, les pères jésuites d'Anvers; Cudsemius, de protestant s'étant fait catholique, était à la dévotion de son patron, le légat d'Allemagne; et enfin Baudoin, de protestant s'étant fait catholique, avait comme patron le fameux cardinal de Lorraine. Le premier des calomniateurs a eu pour patron le pire des persécuteurs. Tous apostats, tous patronés, au moment où ils lancent leurs calomnies, par les pires ennemis du protestantisme! Leurs calomnies sont le paiement de certains bienfaits et le prix de certaines protections.
dernier secours à rendre au pape et à sa cohorte prétorienne, que de nourrir çà et là des chiens, chargés de tourmenter par leur aboiement les pieux et fidèles docteurs de la vérité. Pour moi, je n'envie aux papistes ni un tel patron de leur cause, ni un tel aboyeur '. »
i. Adversiis P. Caroli calumnias Defensio. Opéra, VII, p. 338. — Voir E. Doumcrgue, Une poignée de faux. La mort de Calvin et les jésuites. Appendice N° 4 : « Un faux Bucer. » — Nous nous en voudrions de ne pas mettre sous les yeux de nos lecteurs la note suivante, une des dernières que nous ait adressées M. Herminjard. Elle n'était pas destinée à la publicité, car il a eu bien soin de nous dire qu'il l'avait écrite cito calamo et qu'il « n'avait pas le temps de relire. » Elle n'en jette pas moins la vraie lumière historique sur cet incident, absolument insignifiant en soi, grossi et dénaturé par une haine sotte et capable de tous les mensonges : « J'ai beaucoup réfléchi à l'accusation de Baudoin, et voici ce que j'ai trouvé. Ce type du malhonnête homme aurait expliqué toute l'affaire, s'il avait publié in extenso, avec la date, les deux lettres qu'il avait volées à son bienfaiteur, à son ami. Les relations de Bucer et de Calvin, — connues, — s'opposent à ce qu'on voie dans la lettre de Bucer une accusation générale. Ce qu'il a écrit, il l'a écrit dans une brouille passagère, comme il s'en élève entre les meilleurs amis. Pour moi, c'est la lettre de Calvin du 12 janvier 1538 (Correspondance, IV, p 338-349) qui a causé tout le mal. Etudiez les circonstances. Bucer attendait d'heure en heure la réponse de Luther aux Suisses, qui devait couronner ses longs efforts (je parle de Bucer). Il faisait grand état de l'influence et du crédit des deux pasteurs bernois luthérisants, Pierre Kunt/. et Sebastien Meyer, si bien vus à Wittenberg. (Voir à la fin du volume de Hundeshagen : Die Conflikte des Zwinglianismus, Lutherthuuis mid Calvinismus in der Bernischen Landeskirche von ij)2-ijj8, p. 375, la lettre de Capiton à un pasteur de Wittenberg). Or c'est justement à cette heure d'attente que le jeune pasteur de Genève fait la leçon à son aîné, signale de la façon la plus raide l'intransigeance et l'orgueil de Luther, et déchire à belles dents Kuntz et Meyer. Rien d'étonnant à ce que Bucer lui reproche son « audace criminelle » (impie audax) et ses propos fratricides. — On ne peut douter que la lettre du 12 janvier 1538 n'ait été lue par Simon Grynaeus. Il était autorisé à lire la correspondance dont il était l'intermédiaire. Pesez sa lettre du 4 mars 1538 à Calvin et à Farel (IV, p. 379-384). C'est, sur le ton doux, l'écho des reproches de Bucer. »
Appendice N° XI IL LES ARTICLES ET LES ARTICULANTS1
Le dossier P. H. 123 1 des Archives de Genève contient avec d'autres pièces :
a) L'original des Instructions données, le 18 mars 1539, par le Petit et le Grand Conseil, aux trois Articulants, original scellé du sceau de la République et signé Ruffi (secrétaire du Conseil), fos 26-30; — b) La pièce « contrefaite », écrite de la main de Chapeaurouge, portant en tête la mention « Original des instructions contrefaictes par Amyé Chapeauroge » et au dos, de la main du secrétaire Ruffi : « Instructions et articles escript par le sr Chappeaurouge, » fos 33, 34.
L'examen de ces documents montre qu'au point de vue de la forme, Chapeaurouge a notablement modifié le texte authentique : en intervertissant l'ordre des articles, en faisant souvent deux articles de ce qui n'en formait qu'un dans l'original, en abrégeant et en supprimant, à plusieurs reprises, les raisons de droit alléguées par les Conseils de Genève à l'appui de leurs demandes et réclamations. — Mais il y a plus. Chapeaurouge a altéré quant au fond, sur certains points, les instructions officielles, et cela de trois manières :
i° Par suppression. - - C'est ainsi qu'on ne retrouve pas, dans le texte de sa main, l'article suivant de l'original : « Touchant laz seigneurie 2 de Moyen informeront leursd1" excellences comment elle nous appartient par laz vertus de nous droietz, nommeement part laz teneur d'une quictance et remission que ung seigneur de Gex remist et quictat icelle aut chappittre de Genève, ausy les habitans de Moyn sont de omnimode juridiction de Chappittre, comment ce conste part les recognoyssances, pourquoy les prieront icelle nous volloyr laysser, actenduz que c'est de nous dependences. »
Autre suppression : « Dralliens : Les prieront nous fere relâcher aux ballifz de Thonon nostre prioré de Dralliens des dépendances de sainetz Victeur, comment se conste par nous recognoyssances. » (Cf. Gautier, m, 41.) Voici le texte substitué par Chapeaurouge : « Plus les prierons vouloyr avoyr advis sus les cures que autre foyes leur avons demandé. » — C'est ce que Roget appelle une variante abrégée !
I. Je m'étais permis de demander quelques renseignements à M. Alfred Cartier, président de la Société d'histotre cl (/'archéologie de Genève, l'auteur de plusieurs travaux érudits sur le XVIe siècle, et en particulier l'éditeur du troisième volume de Gautier. — Au lieu de quelques notes, M. Cartier m'a envoyé tout un petit mémoire, élucidant avec une clarté parfaite un point d'histoire fort important, et puis il a mis le comble à son amabilité en me permettant de le publier. Je le remercie bien sincèrement. — i. A l'article réclamant la cure (distinct, dans l'original, de celui réclamant la souveraineté sur le village et les terres), Chapeaurouge ajoute simplement en incidente : « Veheu que du tout et de toute signorie le dit village nous apartient. » A. C.