GENEVE ANCIENNE
Plan publié par Spon 3.
LA VILLE
Porte du Bourg-de-Four, vue de la rue de l'Hôtel-de-Ville (d'après un dessin de la collection Hentsch).
sieurs même devaient avoir servi à des bâtiments plus anciens ayant été travaillées pour des frises, pilliers, etc. 1 »], probablement sans fossé, vu la nature du terrain, qui présentait au dehors des pentes assez rapides.
« Elle commençait à l'arcade du Bourg-de-Four [plus primitivement porte du Chatel], ancienne porte attenante à la maison de M. le professeur de la Rive, dans la rue de l'Hôtel de ville, et qui a été démolie dans la présente année, 1840.
C'est sur la place occupée par la dite maison que doit avoir été le château de Gondebaud.
» De l'autre côté, se trouvait la maison de Tournes, sous les fondations de laquelle on a vu, lors de la construction, une partie de l'enceinte présentant une muraille épaisse de 9 pieds.
» En se dirigeant ensuite au levant, cette muraille embrassait la colline [traversant le chevet de l'église appelée Auditoire, dont les fondements sont sur les vieux murs de Genève, comme nous pouvons le constater encore aujourd'hui2; traversant le chevet de Saint-Pierre où les fondements furent découverts en 1749 '] et passait sous la prison de l'évêché.
» De là [par un coude arrondi, visible en descendant la rue de la Fontaine], elle se retournait vers la rue des Barrières, en passant par l'allée dite du Muret, dont elle forme encore un des côtés [et par où s'échappa le dernier évêque].
» Elle coupait la rue des Barrières dans le milieu, et probablement que cette rue a tiré son nom d une porte '% ou barrière, qui se trouvait en cet endroit pour descendre au lac.
Porte du Bourg-de-Four, vue de la place (d'après un dessin de Heyland, collection Bastard).
diray que s'ils savoient la vénération que j'ay pour la vraye antiquité, ils m'en jugeraient incapable. Néanmoins pour les satisfaire, je les assure que je l'ay tiré d'un manuscrit de l'histoire de Genève qui appartient à Simon Goulard. » — Blavignac, Etudes sur Genève, II, p. 55, apprécie ce plan ainsi: « Fort exact si on le considère, non pas comme une représentation de la ville antique, mais comme un tracé du castellum avec les adjonctions gondebaldiennes. » — 4. Nous suivons la description du général Dufour. On n'a rien
Impasse Bémont. Restes des murs burgondes. (p.
LA VILLE
» La muraille arrivait ensuite dans la rue du Perron [au haut duquel les Tavel étaient maîtres d'une porte1], en suivant l'allée dite de Monetier, dont elle formait aussi un des côtés.
» Cette muraille soutient les façades des maisons de la rue des Chanoines [on l'y voit encore], côté du lac; elle passe vers le haut de la Pélisserie [en entrant rue de la Pélisserie, N° 16, on trouve un corridor, une cour, un corridor, un atelier, et enfin une allée étroite, dont le mur de gauche est précisément l'ancien mur burgonde. On sort rue de la Tour de Boël, N° 5], arrive à la rue de la Tour de Boël, qui a dû prendre son nom d'une des tours, qui existait en cet endroit. [Le 2 septembre 1462, il est donné ordre de placer des gardes à cette tour2. Et voici le passage souvent cité de Bonivard : « L'aultre chastel estoit » à la Tour du Buel, là où il y a encores grande apparoissance de murailles et » mesmement de la porte lors estant en la sommité de la rue que l'on dict de la » Cité, en sortant contre cest endroit3. »]
» L'enceinte formait là un angle, tournait au couchant et allait gagner le haut de la Tertasse [sur les crêts de la Chauvinière], d'où elle se prolongeait derrière les Granges, arrivait à la Treille et se terminait au Château du roi [en suivant l'emplacement des façades actuelles de la rue de l'Hôtel de ville, pour tourner à l'angle et à l'entrée de la rue du Manège. Le passage, qui longe l'ancienne muraille, se voit encore 4] 5. » (Page o,5.)
Rien n'est plus facile que de retrouver ce tracé avec les points de repère existants : issue de la rue de l'Hôtel de ville, chœur de l'Auditoire, coin dans la rue de la Fontaine, passage de Muret, passage de Monetier, emplacement de la Tour de Boel au sommet de l'impasse Bémont (Page 0,3), à gauche, ligne de faîte des pentes de la Tertasse et de la Treille, Tour Baudet, angle de la rue du Manège et passage du Château.
écrit de plus clair. Cette description manuscrite se trouve entre les mains de M. Bastard, le grand et aimable collectionneur de toutes les gravures, plans, dessins relatifs à Genève. Tout en reproduisant le texte Dufour, nous mettons entre crochets les additions qui nous paraissent utiles. Le général Dufour avait suivi lui-même, « en la modifiant, dit-il, sur plusieurs points, » la description de Senebier (Essai sur Genève, imprimé dans le Journal de Genève, 1788 et années suivantes, puis autographié vers 1840), qui, lui-même, avait suivi « un plan dressé par Jean Goulard, et celui-ci s'était singulièrement occupé des antiquités de Genève; il en avait même composé un petit traité intitulé: Antiquitatcs genevenses. »
Notes de la page 92, 1. De La Corbière (copie Bourrit). — 2. G. Fatio, Genève à travers les siècles, 1900, p. 12. — 3. H. Mallet, Description de Genève, 1807, p. 35. — 4. « Peut-être celle qui se voit à la descente des Barrières. » Mallet, Ibid. — « Une arcade gothique existait encore au début du XIXe siècle. » Galiffe, p. 117.
1. Galiffe, p. 117. — Cette porte n'était-elle pas tout simplement, comme se l'est demandé M. Denkinger, celle que l'on voit sur la gravure Diodati ? — 2. Flournois, Extraits. — 3. Chroniques, liv. I, ch. II, éd. Fick, I, p. 33. — 4. « Au pied des murs, courait un sentier qui existe encore dans une grande partie de son parcours et qui servait à la circulation publique, il n'y a guère plus d'un demi-siècle.... Du Perron aux Barrières, ruelle du Monetier (couvent; juxta muros claitstri); des Barrières à la rue du Boule, passage Mouret ou du Muret.... Depuis l'arcade du Bourg de Four jusqu'à la rue du Manège, le chemin isolait le château des comtes de Genèvè des murailles.... Il existe toujours. » Blavignac, Etudes sur Genève, 1874, II, p. 44, 45. — 5. Mémoire sur les enceintes successives de la ville de Genève [1840], par le général Dufour. — On ne nomme en Suisse un général que lorsque les troupes doivent entrer en campagne; c'est un grade
LES FORTIFICATIONS
Naturellement, Genève grandit, c'est-à-dire descendit, pendant le moyen âge, les pentes plus ou moins douces qui la conduisaient au lac. Les maisons franchirent les murailles énormes de Gondebaud et se posèrent d'abord, paraît-il, au Bourg-de-Four, à droite dans la rue Saint- Léger, à gauche jusqu'à Longemale, prenant comme à revers la colline et s'avançant peu à peu vers le pont du Rhône.
Le quartier de Longemale s'avança le premier sur le lac en forme de promontoire. Il fallait, en effet, que cet atterrissement fût déjà ancien, puisque, au XIIIe siècle, « ce quartier était l'un des mieux habités de tout Genève, à ce point que les particuliers les plus riches, les étrangers de distinction et les princes évêques eux-mêmes le préféraient alors à celui du haut de la ville » Ce fut en 1278 que l'évèque Robert de Genève acheta la maison appelée Longimala* :, et « le rôle de l'estimation des biens meubles et immeubles des Genevois, en 1475, nous montre que le quartier de Longemale était encore, à la fin du XVe siècle, celui qui contenait le plus de gens distingués, tant étrangers qu'indigènes : les de Versonay, les Bolomier, l'évèque de Nice (Nicée), les de Joinville, etc., etc. 3. » Le 26 avril 1495, l'évèque Champion fit construire une boucherie, un marché, une écorcherie (unam bocheriam et unum macellum in loco de Longemala una cam excorcheria), proche du lac (prope super lacum), parce que les deux autres boucheries, celle de la rue de la Cité et celle du Pont du Rhône, étaient trop éloignées et ne suffisaient plus 4.
Pendant la même période de temps, Saint-Gervais, de son côté, se rapprochait aussi du Rhône, le franchissait. Nous avons vu que tout ce qui était hors des
temporaire. En temps de paix le grade le plus élevé est celui de colonel. Le général Dufour a été nommé général quatre fois, en 1847, 1849, 1856 et 1859. En 1840, il était colonel fédéral. On comprendra, cependant, que nous le désignions par le nom sous lequel il reste populaire.
1. Galiffe, p. 10. — "2. Acte du 4 février 1278. M. D. G., VII, p. 339, 340. — « L'évèque Guillaume de Conflans se plaint d'une insulte à lui faite en 1293 : ad domum nostram de Longimala, dit De La Corbière, qui ajoute : Où est la maison du sieur Colladon, qu'il a acquise de Reymond, à qui la Seigneurie l'avait abergée, étant un grenier public que nous avons vu. » La Seigneurie abergea l'ancien édifice tout ruineux, le 8 août 1725, et Reymond fit construire « l'année suivante sa maison, comme le prouve le millésime de 1726 gravé sur la porte d'entrée, avec les initiales du nom du propriétaire, B. R. Cette maison porte maintenant le N° 146; son sol est élevé d'un peu plus de 2 mètres au-dessus du niveau du lac. » M. D. G. (1849), VII, p. 340. — 3. Galiffe, p. 11. Voir M. D. G., VIII, p. 289. — 4. Diverses pièces concernant l'histoire de Genève, Archives, N° 67. Etablissement d'une boucherie et écorcherie à Longemale, 26 avril 1495.
A l'entrée de la rue du Manège (restes des anciens murs), (p. 94.)
murs de la ville, du côté du Rhône, ressortîssait à la paroisse de Saint-Gervais. « La Corraterie n'a été jointe elle-même à Genève que dans le seizième siècle1. »
C'est au XVIe siècle que, de toutes façons, s'opèrent la rencontre et la soudure des deux villes, la grande et la petite.
Mais cette descente des deux villes ne s'était pas opérée en une fois. Saint- Gervais procédait par approches, par tranches, dans un sens perpendiculaire au Rhône, jusqu'à la rue du Temple, jusqu'à la rue de Coutance, jusqu'à la rue de
Chevelu Genève procédait par approches, par tranches, parallèles au Rhône,
jusqu'au mur de Gondebaud, jusqu'aux rues Punaise et de la Rôtisserie, qui étaient les rues basses du XIIIe siècle, jusqu'aux Rues Basses, qui ont gardé ce nom, puis jusqu'à la rue du Rhône, la dernière des Rues Basses
Voici comment De La Corbière, en 1732-1753, se représente cette histoire. « Le quartier d'en bas a été le dernier peuplé, l'eau du Rhône, soit du lac, allant jusque vers les murailles de Gondebaud On y a trouvé des anneaux aux murs (audessous des terrasses de la rue des Chanoines) pour arrêter les barques et bateaux qui abordaient.... L'on appelle encore ces rues basses Rivière.... Il n'y avait que la rue de la Madeleine, la rue Neuve dite Punaise et la Rôtisserie, qui fussent hors de l'eau, et c'était comme le port de la ville2. — Il faut donc qu'en 1 1 10 les maisons des Rues Basses dessous ne fussent pas bâties entièrement : il pouvait y en avoir quelques-unes; elles l'étaient vers la fin du XIIIe siècle, que le couvent des Cordeliers fut bâti3. » — Au commencement du XIVe siècle (i328), ajoute Chaponnière, « le terrain qui environnait l'hôpital et la chapelle du Pont du Rhône, situés au bas de la cité,... était un espace vide et toute la portion inférieure des Rues Basses n'existait pas encore 4. » Les foires s'établirent et, selon Bonivard, à cause de la « grosse multitude de peuple » qu'elles attirèrent, « on commança, avec force terre, combler le lac et reculler l'eaue, en sorte que l'on peust bastir dessus des habitations pour les marchans5. » A la fin du XVe siècle, 1475, le rivage du lac et la berge du Rhône longeaient encore le derrière des maisons des Rues Basses °. « Ainsi je pense, conclut De La Corbière, que lesmaisons dessous, dès Rive jusqu'à la Chapelle N. D. D. P., furent bâties, ou du moins la plus grande partie, de 1290 à 1370 1 . »
Sans doute, plusieurs murailles furent construites, protégeant plus ou moins chacun de ces développements de la cité; et quand on établissait une muraille nouvelle8, on supprimait souvent la muraille ancienne, mais presque toujours on
I. Vuy. 'Deux notes sur l'étymologie du mot Corraterie,» dans les Mémoires de l'Institut national genevois, XIV, 1878-1879. — 2. Au XIIIe siècle, ce quartier est la ville nouvelle, le nouveau faubourg. En février 1262, un acte parle d'une maison en pierres, située au bourg neuf (in burgo novo), entre le Perron et la Pélisserie. {Regeste genevois, N° 937.) — Le 18 mai 1266, un acte parle d'un casai (petite maison dans un jardin (?)) situé dans le bourg neuf, en descendant vers la ville neuve (in burgo novo, in descensn versus villam novam). R. G., N° 998.) — Enfin, en 1273 (2 novembre) et 1276 (30 octobre), deux actes parlent de « casais » situés dans la rue dite Ville neuve. R. G., Nos 1106 et 1140. (Voir M. D. G., XIV, p. 56, 85, 134, IS3-) — De La Corbière (copie Bourrit). — 4. M D. G., III, p. 184, n. 2. — S. Chroniques, liv. I, ch. 2, édit. Fick, I, p. 31. — G. M. D. G., VIII, p. 293. — 7. De La Corbière, p. 85. — 8. Le 13 novembre 1289 et le 13 mai 1291, l'évêque G. de Conllans reproche aux citoyens de Genève non seulement d'avoir formé
LES FORTIFICATIONS
laissait les portes1, qui devenaient dès lors des portes de rues, indiquant, rappelant le rempart disparu. C'est ainsi que s'expliqueraient la porte d'Yvoire (aquaria ou aquariœ, c'est-à-dire porte du lac ou de l'eau), démolie en 17 12, juste à l'extrémité supérieure des Rues Basses de la Croix d'or, qu'elle fermait à leur entrée dans Longemale, et la porte du Fort de l'Ecluse 2.
Et ainsi on arriva à la dernière enceinte épiscopale, celle de Marcossey.
L'occasion de cette enceinte fut semblable à celle qui devait provoquer l'enceinte ultérieure : on s'occupa des faubourgs. Et je reprends ici, en continuant à le compléter, le si remarquable texte du général Dufour.
« Les querelles qui s'élevèrent à la fin du XIIIe siècle... entre les comtes de Savoie et de Genevois rirent couler le sang dans les faubourgs de Genève. Ces faubourgs furent brûlés en 1291. Un incendie consuma dans cette année [il faut rapporter ce fait au nouvel incendie de i32i] tout le quartier voisin du lac; une rue dite de la Rivière en fut appelée rue de la Rôtisserie 3.
une communauté, soit corporation nouvelle et insolite (collegium novum et insolitum) etc., mais d'avoir construit des murs, des tours et forteresses sans autorisation. R. G., p. 274, 307, 332.
I. « Comme... ces portes étaient toutes surmontées d'une tour, ou d'un corps de logis attenant aux maisons voisines, il en résulte que celles-ci, lorsqu'elles n'ont pas été entièrement rebâties depuis, laissent voir très distinctement, par l'absence ou par la disposition des fenêtres, la portion de leur façade qui n'a été visible que depuis la démolition de ces portes. On peut, en tout cas, s'y fier lorsque ces dispositions insolites se retrouvent sur deux maisons situées vis-à-vis l'une de l'autre, des deux côtés de la même rue. Il est rare aussi que, en pareil cas, la rue elle-même n'offre pas sur ce point une sorte d'étranglement, et enfin, surtout dans les rues en pente, quelque défaut de raccordement, de forme ou de niveau. » Galiffe, p. 120, 121. — ■ Pictet de St rgy a signalé ces défauts à la Pélisserie et à la tour de Boël. « L'enceinte traversait la rue actuelle de la Pellisserie, près du coude qu'occupe aujourd'hui une fontaine, emplacement où la rue paraît avoir été mal soudée à la rue supérieure. » (Pictet de Sergy, Genève, origine et développement de cette république, 1845, I> P- 79-) — « L'enceinte arrivait rejoindre le sommet de la tour de Boèl, à la place même où les deux parties de la façade orientale de cette rue ont l'air aussi mal liées ensemble que les deux portions de la Pellisserie, qui y sont, pour ainsi dire, adossées. » (Ibid.) — 2. Galiffe, p. 122. — 3. Il y eut, en effet, un incendie cette année. Le 17 août 1291, le comte de Genevois mit le feu à Genève, « lequel, après avoir gagné une assez grande partie de la ville, se communiqua enfin à l'église de Saint- Pierre et brûla une partie de la charpente de cette église. » Le dauphin de Viennois arriva à la rescousse du comte, fut repoussé; et ils « brûlèrent un faubourg entier et rasèrent une partie des murailles de la ville. » Gautier, I, p. 162. — Mais l'incendie qui dévora le quartier des Rues Basses, dit Ripparia, eut lieu le 18 mars 1321, et « toute la rue contiguë au lac et celle dite Ville neuve jusqu'au marché » furent
Porte du Fort de l'Ecluse (d'après un tableau d'Aymonier).
LA VILLK
» Au milieu de ces désastres, on pensa sérieusement à rebâtir la ville et à mettre ses faubourgs à l'abri de la fureur des soldats. On trouve que, le 14 janvier 1 364 , le Conseil général chargea les syndics et les procureurs élus, avec douze coadjuteurs tirés du peuple, « de pourvoir aux urgens affaires de la ville, » tant pour les bastimens, clostures et réfection des tours, murailles et terraux » de la Cité, etc. 1 »
L'ouvrage fut entrepris en 1 364 , pendant l'épiscopat d'Alamand de Saint- Jeoire. Mais comme la plus grande partie fut bâtie sous Marcossey, évêque de 1 366 à 1378 2, l'enceinte épiscopale3 a reçu le nom d'enceinte de Marcossey4. Commencée avant lui, elle ne fut complètement terminée qu'après lui. « Ce ne fut même qu'en 1428 que la tour du Pin ou de Saint-Christophe fut achevée 5. »
Voici quels événements provoquèrent la construction de la seconde enceinte:
Le « comte Vert » de Savoie, Amédée VI, avait acquis le pays de Vaud, le Piémont, et s'était fait confier par l'empereur Charles IV le vicariat de l'empire ( 1 365). Cette dignité lui donnait la direction de certaines villes impériales, parmi lesquelles le comte rangea Genève. Aussitôt il fit élaborer pour la cité, dont il se déclara le protecteur, un projet d'université, et s'empara de la juridiction temporelle. L'évêque Marcossey protesta et réussit si bien à faire valoir ses droits que l'empereur, irrité d'avoir été joué par le rusé Savoyard, lui retira le vicariat (Acte de Prague, du 26 février 1367). Amédée VI ne céda cependant qu'en 1 37 1 , après que le pape Grégoire XI eut excommunié la ville et jeté sur elle l'interdit 6.
Effrayé, sans doute, par le danger que Genève venait de courrir, Marcossey
consumées. C'est à partir de ce moment que daterait le nom de Rôtisserie. Ed. Mallet, « La plus ancienne chronique de Genève. » Fasciculus temporis. [Illa rua nova vocatur la rutisseri.] M. D. G., IX, p. 305 et XVIII, p. 369. — Galiffe conteste cette étymologie et pense qu'il s'agit d'une rôtisserie établie dans la rue. (Pag. 160, 161.) — Faisant suite à la rue de la Rôtisserie était la rue Punaise (rue Traversière depuis 1828), ainsi nommée à cause des immondices, qui s'y écoulaient du haut de la ville, et croupissaient au pied des murs: c'était, en quelque sorte, un cloaque. Bonivard, Chroniques, éd. et notes Dunant, I, p. 511.
1. Mémoire du général Dufour. — Voir : J. Savyon, Annales de la cité de Genève, éd. Fick, 1858, p. 12. - 2. D'après l'obituaire de l'Eglise de Saint-Pierre, l'évêque Marcossey est mort le 20 janvier 1378. M. D. G., XVIII, p. 338. — 3. On a, en particulier, les comptes de 1377 donnant le toisage exact et le prix des ouvrages faits aux murailles depuis la porte de la Tertasse jusqu'au lac. « Etat des sommes dûes à divers entrepreneurs, et des ouvrages faits par eux aux murs de la ville. » Tacherie murornm civitatis Gebenn. 1377. M. D. G., XVIII, p. 350, 351. — « Les comptes s'étendent de 1375 à 1379, et sont très détaillés.... On peut en conclure que, pendant les dernières années de l'épiscopat de G. Marcossey, deux taxes furent décrétées pour la réparation et la construction des murs de la ville : l'une de 600 fl., votée le 15 juillet 1375, et qui se percevait par des contributions hebdomadaires; l'autre de 1000 fi, votée en décembre 1377, et dont la perception dura jusqu'en juillet 1399. Tous les citoyens bourgeois et habitants y étaient soumis : le clergé seul en était exempt, mais y contribua séparément. » lbid., p. 344, n. 1. — De ces comptes, «il résulte que les ouvriers étaient payés, à la journée, comme suit: hommes, 9 deniers » femmes, 5 deniers; moyenne de la journée de charrois, 2 sols, 10 deniers. » lbid., p. 346. — 4. En même temps qu'on défendait les terres, on défendait les eaux. 1375. H est parlé d'une fichia palornin, une palissade de pieux, dans le lac, depuis la pierre (petra concilia) jusqu'au mur des Frères Mineurs. — 1376 (9 février). Il est parlé d'une fichia qui n'a pas été faite comme elle aurait dû l'être, et qui tombe déjà dans l'eau à certains endroits. — 1 377. Il est question de nouveaux travaux de défense du lac. Massé, lieutenant-colonel d'artillerie, Essai historique sur les diverses enceintes et fortifications de la ville de Genève, 1846, p. 17. — 5. lbid., p. 18. — 6. Voir Denkinger, « Avant l'Escalade, » dans le volume l 'Escalade, trois récits par H. Denkinger, A. Guillot, Ch. Goth, p. 20, 21.
Les trois portes du bas de la Cité (d'après une lithographie de Jean Du Bois, vers 1835). (P- I00-)
La ville
résolut de la fortifier. Des lettres patentes de trois cardinaux, commissaires apostoliques de Grégoire XI, en date du 24 octobre i3y5, reconnaissent que la cité épiscopale n'est ni « défendable ni mûrée » (defeiisibilis vel murata), qu'elle ne pourrait être défendue, le cas échéant, contre « les attaques des malveillants » (malignorum). En conséquence, l'évêque est autorisé, pour construire des fortifications, à lever, pendant deux ans, un impôt sur toutes les denrées et marchandises qui se vendront à Genève. Les ecclésiastiques devront contribuer aux dépenses1. — - L'évêque promulgua son ordonnance le 14 décembre 1 3y5 2. Le 29 mars de l'année suivante, une transaction, intervenue entre le clergé et les syndics, fixe à 3oo fl. d'or (bon or et bon poids) la cotisation du Chapitre. Cette transaction donne, en outre, certains détails intéressants. Il s'agit d'élever vingtdeux tours au moins3, d'achever les tours déjà fondées et commencées, d'entourer de murs la cité (détruisant quelques autres murs) et de les élever jusqu'à une certaine hauteur'', etc. — Environ deux ans après l'évêque mourut5.
Pour faire le tour de cette enceinte épiscopale, nous partons de l'angle de la place des Trois-Rois et de la Corraterie, où se trouve le plus curieux massif de portes et de tours. En réalité, il y a une sorte de triangle, avec une porte sur chaque côté. {Page 99.) Le côté le plus long porte l'arcade de la Cité, dont nous avons parlé, en face de la chapelle de Notre-Dame du Pont. Mais d'où que l'on vienne, du Pont ou de Plainpalais, avant d'arriver à la porte de la Cité, il faut passer sous une autre porte, soit la porte du Pont, soit la porte de la Corraterie (ou, plus tard, de la Monnaie6). — C'est dans cette partie des fortifications du XIVe siècle, alors intactes, que se passa, en 1602, l'épisode fameux de l'Escalade, celui de la mère Royaume. « La tour de la Monnaie était habitée par la mère Royaume 1 . »
A partir de ce triangle, «au nord, la ville n'avait jusqu'au Molard d'autre défense que les eaux du Rhône et du lac, dont l'accès extérieur était barré, des Eaux-Vives aux Pâquis, par un système assez compliqué de lignes de pieux, disposées en zig-zag, et qu'il fallait connaître pour savoir par où entrer et sortir. Ces passes, d'ailleurs très étroites, se fermaient de nuit et en temps de guerre, par des chaînes de fer et des espèces de clédals (tornafollia). Au Molard, et probablement déjà derrière le bâtiment des halles, les murs crénelés recommençaient; ils traversaient sur une voûte, véritable porte de ville, dominée par des
i. M. D. G., XVIII, p. 326, 327. — 2. Toutefois, cet impôt ne fut pas levé, et chacun contribua selon sa capacité. — 3. « Salvo pluri... etiam ultra numerum XXII turrium.... » Ibid., p. 333, 334. — 4. Ibid., p. 333. — 5. Ibid- , p. 338. — 6. « La porte de la Corraterie, appelée depuis porte de la Monnaie, subsiste encore avec sa tour, placée en dehors, à côté d'elle. » Senebier. « La tour d'angle qui défendait cette porte était construite sur l'espace actuellement [1840] occupé par la portion de la maison Forget, qui est sur la rue de la Corraterie. » (Général Dufour.) — « Les trois arcades de la Monnaie, savoir celle qui donnait sur la Cité, celle qui fermait l'ancienne porte de la ville du côté de la Corraterie et celle qui se trouvait jadis au bout du pont du Rhône et qui était crénelée, ont été démolies récemment pour élargir les rues très passagères qu'elles encombraient. Outre cela, on rebâtit actuellement la maison où l'on voyait les restes de la chapelle de Notre-Dame: il ne reste donc, en septembre 1831, aucune trace de ces antiquités.» (Bonivard, Chroniques, éd. et notes Dunant, II, p. 517.) — D'après Magnin [Notice, p. 47), la chapelle de Notre-Dame fut démolie en 1827. — 7. Fatio, p. 17.
LES FORTIFICATIONS
IOI
La Tour Maîtresse.
tourelles, l'entrée du dock ou port intérieur, qui occupait autrefois la plus grande partie de la place1, puis suivaient la ligne intérieure de la rue du Rhône, où se voit encore2 une vieille tour à porte et fenêtres gothiques (maison Auzias) 3, qui a toujours été considérée comme un membre de l'ancienne enceinte. La porte de cette tour pittoresque, qui fait saillie sur la rue, sert encore d'issue à la ruelle qui coupe dans cette direction le mas de maisons compris entre le Molard et Longemale.
» Enfin, l'enceinte allait rejoindre la Tour Maîtresse 4 [Turris Magistrat que sa grandeur relativement aux autres
fit ainsi nommer5]
Sur ce dernier bout, elle comptait cependant en outre, pour aller au lac, près des anciennes boucheries, une petite porte, qui existait encore du temps de Senebier, sous forme d'arcade murée et de deux tours, celle dite « du Lac », ou de « la Coupe6 », et une tour de garde en bois, située également près du lac à Longemale7. »
L « Je pense, dit De La Corbière (Copie Bourrit, p. 86;, qu'il n'y avait point de muraille » depuis les vieux Trois-Rois «jusqu'à la tour, vis-à-vis la ruelle entre le Molard et Longemale. » — 2. Le Molard était au fond d'une sorte de baie ouverte, « entre la petite Fusterie et Longemale », et, à travers l'arcade du Molard, l'eau s'avançait presque jusqu'aux Rues Basses. Galiffe, p. 9. — 3. « Cette tour était peut-être celle qu'on nommait la « Tour Asinaire » ou « Asinier », du nom de la noble famille des Asinari d'Asti,... qui avait, dès le XIVe siècle, formé une branche à Genève. En 1358, Aymonet Asinari et François de Médicis,... lombards, c'est-à-dire banquiers,... reconnurent à l'évêché pour une maison située dans la ville « près du lac... ». Le propriétaire actuel de cette vieille tour nous a assuré que, sous les boiseries et tapisseries d'une chambre du 2e étage, se trouvait, taillée dans le mur, une date du XIVe siècle (de 1360 à 1365) et des traces de peintures à fresque représentant deux personnages, de grandeur naturelle, vêtus de draperie. » Galiffe, p. 139, n. 1. — Le mas de maisons, où se trouvait la tour Auzias, a été démoli, en 1878, pour créer la rue Céard. — 4. « A l'emplacement de la succursale des postes à la rue d'Italie. » Fatio, p. 25. — « Qui forme l'angle Est de l'enceinte. » Mémoire du général Dufour. — 5. Senebier, p. 6. — « Elle faisait face, dit De la Corbière (Copie, p. 86) de deux côtés : au levant, aux terres par où l'ennemi pouvait venir, et au lac, de bise, par rapport aux bateaux. » — 6. La Coupe, la Coppe était une hôtellerie, qui avait donné son nom à la tour. Les Registres du 24 février 1540 disent: « De la tour de laz Coppe dernier [derrière] vers le lac. Laquelle estoyt arresté de desroché pour fère allez laz murallie de laz ville par là; touteffoys ayant entendus laz proposite de Michel Morrel, hoste du dict logis, résolu que icelle soyt revisités par gens de guerre et expers az cella. » {Registres du Conseil, Vol. 34, f. 110.) Et le 16 mars : « L hostesse de laz Coppe. Laquelle a proposé comment il luy az esté fayts mandement de desroché une tour laquelle az acquise, laquelle est près du lac, priant icelle volloyer acheter aut le récompenser. Pour ce que l'on az trouvé laz fondation de la murallie de laz ville en ia dicte tour, résoluz que l'on suyve la dte murallie et quant à saz récompense, quelle viegne en grand Conseil des deux cents. » (Ibid., f. 139.) Cette hôtellerie de la Coupe, dit Galiffe, « au temps de la combourgeoisie avec Fribourg, avait été le logis préféré des ambassadeurs de cette ville. » Galiffe, p. 140, n. 1. — 7. Galiffe, p. 137-140,
102 LA VILLE
Il n'est pas très facile de retrouver l'emplacement des vingt-deux fameuses tours de l'enceinte épiscopale. Le général Dufour a employé à cette recherche ses talents d'ingénieur aussi précis qu'habile. Nous enregistrons ses indications. En partant de la Tour Maîtresse (i), jusqu'à la tour de la Monnaie (8), il indique la tour de la porte près des anciennes boucheries (2), « probablement » quatre autres tours (3, 4, 5, 6), dont l'une était la tour de la maison Auzias, et la première tour (7) sur la place des Trois-Rois, tour attenante à la porte du Pont du Rhône. — Continuons notre description de l'enceinte en repartant du triangle du bas de la cité.
« A côté de la seconde tour (8), vers le couchant, et immédiatement attenante était la porte qui conduisait à la Coulouvrenière. On lui donnait le nom de porte de la Monnaie.... La tour d'angle [qui défendait cette porte] était ronde, comme l'étaient en général toutes celles qui avaient une position semblable.
» Les trois tours suivantes étaient carrées.... De ces trois, la première1 (9) se retrouve encore dans une saillie... entre les terrasses des deux Corrateries.
» La seconde (10) servait de prison avant que l'évêché eût été destiné à cet usage; et la troisième 2 (11), située en haut de la rue de la Tertasse, dans l'angle rentrant que formait l'enceinte en cet endroit, était percée d'une porte qui a donné son nom à la rue actuelle et s'appelait porte de la Tertasse3, » quelquefois porte « de Marchez », c'est-à-dire du Marché.
Dans cette ligne de maisons, il y avait « divers passages étroits, dont le plus important devait correspondre, à travers la rue de la Cité, à l'étrange ruelle dite de « Bémont », anciennement de « Bonmont »,... dont l'extrémité inférieure, du côté de la Fusterie, était jadis fermée par une porte 4. »
C'est à cette porte de la Tertasse, ou du Marché, sur les crêts de la Chauvinière, que fut tué, en 1602, le vieux syndic Jean Canal.
Les murailles faisaient ensuite un angle, et cet angle était fortifié par une grande guérite en pierre (12), appelée, dans les documents du XIVe siècle, eschiffa cap i lis 5.
Les murailles continuaient derrière le Grand Mézel, et derrière les granges et écuries des maisons de la Grand'-Rue °, et arrivaient à la maison 7 ou château
L C'était la tour dite de l'Escalade, dernier témoin de ce grand événement, et que l'on démolit au moment où j'écris ces lignes. Les efforts patriotiques de beaucoup de Genevois n'ont pu la sauver. — 2. « Comptes de 1377 : de la tour ronde (rotundam) de la porte de Marchez jusqu'à X eschiffa capitis, 97 toises », cette tour était originairement ronde. — « La dernière tour a été détruite [en 1712, dit Senebier, p. 6] lorqu'on bâtit la maison du professeur de Saussure. » — 3. Mémoire du général Dufour. — 4. Galiffe, p. 136. — 9 mai 1539. « Porte Tertasse. Az cause de meistre les immondicités dehors, résolu que l'on ouvre le guichet des puys 8 jusques az quattre heures et que les cheines [chaînes] soyent tendues. » Registres du Conseil, Vol. 33, p. 115. — 5. « Il paraît que Y eschiffa [eschoppa, échope?] dont il est question dans notre document genevois, était une construction, un corps de garde, une grande guérite, ou une muraille qu'on avait élevée au sommet de la colline, du côté du midi. Dans les anciennes gravures de Genève, on voit, en effet, une construction à l'emplacement indiqué ci-dessus, et c'était bien un point important d'observation, puisque depuis cet endroit on domine, au loin, les environs, les bords du Rhône et de l'Arve. » Massé, p. 16. — 6. Ces granges et écuries ont fait place, en 17 19, à de beaux édifices et à la rue des Granges, primitivement appelée rue derrière les granges. — 7. Comptes de 1377. De Y eschiffa capitis, jusqu'à la domum S1 Aspri, 94 toises.
LES FORTIFICATIONS I o3
des nobles de Saint-Apre, après eux, jusqu'en 1 541 , propriété des de Viry, et enfin, dès i55j, acquis par la ville qui en fit son arsenal, plus tard une caserne. Le château se terminait par une tour ronde(i3)2.
Après cette tour, se trouvait le"passage de la Treille, qui s'appelait alors la porte Baudet. « La tour carrée de Thôtel de ville (14), que l'on voit encore aujourd'hui, défendait cette porte : elle est construite en briques et en pierres de taille.... Avant les dernières réparations, faites aux murs de l'hôtel de ville, on voyait distinctement les vestiges de la porte Baudet. Il paraît que ce fut seulement en 141 6 qu'on construisit une muraille entre la maison de ville et Saint-Aspre 3. »
Les crêts Saint-Apre ou les crêts Baudet, selon qu'il s'agissait de la partie occidentale ou orientale, étaient des terrains irréguliers, en pente rapide, en partie incultes, en partie couverts d'arbres, de vignes (dites hautins, c'est-à-dire vignes hautes), parsemés de terrasses, de petites granges, de colombiers et de pavillons rustiques, entre lesquels rampaient déjà, sous forme de sentiers, quelques-uns de ces couloirs qui sont devenus, depuis, des sorties particulières, fermées maintenant par des portes à leur extrémité inférieure, comme elles devaient l'être autrefois à leur entrée dans la ville.
C'est en i5i6 qu'une série d'acquisitions avait dégagé les abords de la maison de ville.
En 1 547 4, le Conseil trouva dommage de laisser raviner ces terrains publics
1. Registres du Conseil, 13 août 1557, Vol. 53, f. 283V. — 2. Galiffe, 135, 136. — En 1846, maison Rigaud et Sarasin. Massé, p. 12. — 3. Mémoire du général Dufour. — 4, « En 1547, on travailla encore à approfondir les fossés qui étaient au-devant de ces courtines [de la Corraterie à Saint-Léger] et à les nettoyer. Ii paraîtrait que celle sous la Treille ne fut terminée qu'en 1557; du moins on retrouve encore actuellement, dans le mur qui soutient les terres de la Treille, et en face de l'Orangerie, une vieille pierre portant ce millésime. » Massé, p. 86, n. 6.
Tour Baudet.
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LA VILLE
par les grosses pluies. Il prit les mesures nécessaires. Le bon exemple séduisit les propriétaires voisins. Les escarpements furent préservés par des arbres alignés, par des murs échelonnés d'abord en terrasses, et finalement par les murs
que nous voyons aujourd'hui et sur lesquels se trouvent encastrées des pierres, avec des dates indiquant les travaux successifs.
De la tour Baudet, les murailles suivaient les maisons1, descendaient en biais la rampe actuelle de la Treille et arrivaient aux murs du château des comtes.
Là, « elles formaient un angle rentrant, » puis « se projetaient en avant pour envelopper les quartiers de Saint-Léger et du Bourg-de-Four.
Il n'y avait pas de tour dans l'angle rentrant, mais... il devait y en avoir une (i5) près de là2,... » la tourelle des Copponex 3. — Les murailles arrivaient à la porte Saint-Léger.
La porte Saint-Léger a reçu divers noms, comme la rue qu'elle fermait. Cette rue s'appelait, au XIIIe et au XIVe siècle, « la rue du Puits (carreria de puteo), à cause d'un puits (deux au fait),... qu'on y voit encore; plus tard, elle s'est appelée rue « de la Recluse », à cause d'un petit Oratoire, situé hors des murs et dédié à Sainte-Marguerite....
« Cette porte, murée en 1 564, a été tronquée plus tard; les derniers systèmes de fortifications en avaient fait une véritable poterne, que les récentes démolitions ont rendue, pendant quelque temps, à la lumière;... le pont est venu la remplacer en 1862 \ »
De là, l'enceinte montait rapidement, en suivant le long du côté intérieur de la rue de Beauregard 3, jusqu'à la porte Saint-Christophe, ou des Belles filles6,
1. En particulier « la petite maison Turrettini, que nous croyons, avec Chaponnière, être l'ancienne maison du sceau ou de l'officialat.... Cette maison, dont la vieille façade vient de disparaître,... avait une porte dans les murs de la ville. » Galiffe, p. 134, et n. 1. — 2. Mémoire du général Dufour. — 3. Etait-elle avant ou après l'angle ? Les comptes de 1377 indiquent trois parties: depuis Xhortum sancti Aspri jusqu'à la tourelle (tornaleta) des Copponex, 94 toises et de la tourelle des Copponex jusqu'à la maison de Pierre du Pont, 31 toises et 2/3; du château (cas/non) jusqu'à la porte du puits Saint-Léger, 97 toises. Il est fâcheux que les comptes parlent tantôt de la maison de Pierre du Pont et tantôt du château. — 4. Galiffe, p. 133. — 5. «La rue de Beauregard ne date que du dernier siècle (XVIIIe), mais le nom de Belregard (Belli-respectus) s'appliquait anciennement à la rue actuelle de Tabazan, qu'on aurait pu aussi bien nommer la rue du bourreau, puisque tous les exécuteurs des hautes œuvres genevoises l'ont habitée,
Poterne Saint-Léger (d'après un dessin de Bastard et une photographie de 1859).
LES FORTIFICATIONS Io5
porte couverte d'un côté par une tour (17) construite en 1428, et de l'autre côté, sur la place Saint-Antoine, par une seconde tour (18) *.
La muraille tournait alors brusquement, à l'orient, en angle obtus, était flanquée d'une tour (19) (emplacement du pavillon de la terrasse Turretini-Favre), construite en 141 6, démolie en 1746 2, s'ouvrait, par la porte Saint-Antoine, au bout de la rue des Peyrolliers (aujourd'hui des Chaudronniers) 3. On ne sait si la porte Saint-Antoine était dans la tour même (20) qui la défendait, ou à côté 4. Cette porte était dite aussi quelquefois de Saint-Victor, à cause du voisinage de l'église et du prieuré de ce nom (emplacement de la chapelle russe actuelle). C'est par cette porte que (avril 1 5 1 9) le duc Charles III fit « cette entrée d'histrion connue sous le nom de « guerre des besoles, » c'est-à-dire des harengs ou des féras, parce que le plus grand résultat de ce court triomphe, convenu de part et d'autre, fut de faire dévorer aux Savoyards une prodigieuse quantité de ces petits poissons, à cause du carême, lequel, du reste, n'empêcha pas le pillage des caves 5. »
Venaient les crêts de Saint-Laurent. « L'enceinte formait encore en cet endroit un angle rentrant et allait gagner la porte de Rive et la Tour Maîtresse, en suivant le mur de clôture du collège actuel, qui paraît être un vestige de cette enceinte. Il y avait une tour carrée (21) 6 à l'angle que forme ce mur près de la descente de Saint-Antoine et à l'extrémité du jardin de M. le principal. »
Les murailles descendaient les pentes alors couvertes de hutins, de vignobles7, arrivaient « à la porte de Rive, percée dans une tour carrée (22) 8, qui était réunie à la Tour Maîtresse par une courtine en ligne droite9. »
Cette enceinte devait être fort pittoresque, car elle ne ressemblait guère aux fortifications plus modernes, aux terreaux et aux glacis à la Vauban. C'était une ligne assez sinueuse, formée par ses vingt-deux tours, les unes rondes, comme la Tour Maîtresse (rasée en 1 863), d'autres carrées, comme la Tour Baudet, reliées entre elles, non point par des murs plats et mornes, mais par des bâtisses
dès le milieu du XVIe siècle, avant le Tabazan de l'Escalade, jusqu'à notre époque.» Galiffe, p. 132. - 6. Comptes de 1377. De la « porta Puthei, » jusqu'à la « porta Sancti Christofori, » 82 '/a toises.
1. Mémoire du général Dufour. Cette seconde tour, ajoute-t-il, était « dans l'endroit dit anciennement le jeu de billard, où se trouve maintenant (1840) la maison Mellerio. » — 2. « Cette tour, construite en 1416 (pour la somme de quarante florins), est indiquée sur les anciens plans. Elle était à 168 pieds de l'angle de la maison N° 1, rue des Chaudronniers. Elle fut vendue par la seigneurie à M. Pierre Favre, en septembre 1746, pour la somme de 500 livres courantes, attendu qu'elle n'était plus d'aucun avantage. Elle fut alors démolie. » Massé, p. 85. — 3. « A peu près où existait le passage couvert, démoli lors de la construction de la maison Turrettini-Favre. » Galiffe, p. 131. — 4. Mémoire du général Dufour. — 5. Galiffe, p. 131- — 6- Comptes de 1377. De la porte Saint-Antoine à la tour de Saint-Laurent, 109 toises. (Les derniers vestiges de cette tour Saint-Laurent ont disparu en 1842, lors de la reconstruction du mur du collège.) — De la tour Saint-Laurent jusqu'aux latrinas Fratrum Minorum, 76 toises, et depuis les latrinœ Fratrum Minorum jusqu'au lac, 71 toises. — 7. «Il existe dans le passage appelé Allée du Collège une tour qui paraît bien avoir fait partie de l'ancienne enceinte. Elle se trouve en face de l'entrée de l'ancienne bibliothèque, à l'extérieur de l'angle ouest formé par les deux corps de bâtiment du Collège. » Note de M. Denkinger. — En 1529, il est question d'une tour de l'école. Galiffe, p. 130, et n. 2. — 8. A propos de la numérotation des tours, le général Dufour ajoute : « Le nombre des tours que je viens d'indiquer est bien de 22. La plupart sont placées d'une manière certaine, quelques-unes l'ont été par des probabilités, d'autres, enfin, sont tout à fait hypothétiques. » — 9. Mémoire du général Dufour.
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LA VILLE
crénelées, en partie recouvertes de toits protégeant des galeries, des loges {lubiœ) appendues, destinées au guet, aux tirailleurs. Chaque angle avait sa guérite en pierre {eschiffà). Et les murs proprement dits étaient, çà et là, interrompus, remplacés par d'antiques maisons, encastrées1, ou bien ils étaient perçés, en haut, de meurtrières, d'ouvertures grillées destinées à donner du jour aux maisons qui en étaient trop rapprochées, jusqu'à leur être adossées, et, en bas, par des portes, nombreuses, les unes en plein cintre, les autres en ogive, suivant leur âge, les unes grandes, surmontées d'une tour massive, avec mâchicoulis, herse, pont-levis, fossés, les autres petites, discrètes, ne laissant passer que les gens
à pied2 Tout cela dispersé, ondulant avec le sol, devait former une défense
extrêmement pittoresque, mais plus ou moins solide.
Or, il se trouva qu'à la fin du moyen âge, les maisons, continuant à s'émanciper, avaient de plus en plus sauté par-dessus l'enceinte épiscopale, du côté naturellement où le saut était possible, du côté du midi, et de très grands faubourgs s'étaient formés, faubourg de Plainpalais, faubourg de Saint-Léger, faubourg de Saint-Victor, faubourg de Rive.
En même temps, une révolution militaire s'était accomplie, qui rendait du reste tout à fait impuissantes les anciennes fortifications.
Dès la fin du XIVe siècle, les armes à feu étaient apparues, mais ce n'est que postérieurement à 1409 qu'on voit chaque nouveau bourgeois, reçu à Genève, donner, en outre de sa contribution à l'Etat, une colovrina ou arquebuse3. A la même date (1409) des particuliers possèdent des bombardes. « M. de Vouflens dit qu'il a duas bonbardas... Quelques uns disent que Boniface Pentivalis a des bombardes {de bonbardis) et a donné unam bombardait au maître de la Halle Neuve. » Environ cent ans plus tard, en 1507, voici toute l'artillerie officielle4:
« Et primo, invatarisant unum grossum veuglaire^ pulchrum et optime valoris, super deabus rôtis ferratis, modo debito, affixum.... Item magis, 14 pettards, existentes super rôtis nemoreis. Item 16 coloi'rinas, tam magnas quam parvas, super chevaletis nemoreis et equidem super nemore affixas 5 »
Un nouveau genre d'attaque nécessitait un nouveau genre de défense, et, aux simples murailles crénelées, avec leurs tours, l'art des fortifications substitua les
i. Cet enchevêtrement des maisons et des murailles, qui se trouvaient ainsi percées de fenêtres et même de portes, était plein d'inconvénients et provoquait souvent des conflits. 18 mars 1526: « Porte du couvent de Rive, qui est dans les murs de la ville, tendant en leur jardin ; ordonné de la fermer et qu'ils iront en leur jardin par une autre porte hors de la ville. — M. de Viry : les syndics refusent de lui rendre la clef du jardin de S1 Aspre, qu'ils avaient prise, et lui disent qu'il fallait griller les fenêtres de la maison de S' Aspre, parce qu'on avait résolu de boucher toutes les fenêtres et portes qui sont dans les maisons de la ville, à moins qu'elles ne soient bien grillées. » Flournois, Extraits (Grenus). — 27 mars 1528: « Maisons appuyées sur les murailles : ordonné qu'on les abatte, à qui qu'elles soient, afin de faire un promenoir pour pouvoir marcher tout autour. » Ibid. — 2. Galiffe, p. 1 1 3, 114. — 3. Massé, p. 88, n. 12. — 4. Registres du Conseil, Tome I, p. 1. — 0. Massé, p. 88, 89.
LES FORTIFICATIONS
boulevards, ou bellouards, qui, s'avançant hors des murailles, permettaient de battre et de balayer celles-ci, de détruire tout ce qui s'approchait de leurs pieds. D'après Senebier, le mot boulevard aurait été employé pour la première fois le 29 janvier 1 5 1 1 , quand on décida de construire cinq boulevards à Saint-Gervais i. Mais nous trouvons le mot belluare dès 1481 2.
Or, à l'époque même de cette transformation militaire se place la transformation de Genève, qui va faire d'elle, pendant des siècles peut-on dire, la ville la plus menacée par les ennemis les plus nombreux et les plus acharnés, une citadelle — non seulement par métaphore, mais à la lettre — une citadelle obligée de se défendre jour et nuit, année après année, contre le duc de Savoie, contre Philippe II, contre Henri II, contre toute la force politique et ecclésiastique de l'ancien monde.
C'est en comprenant cette situation unique, et uniquement tragique, qu'on apprécie à sa juste valeur la résolution prise par Genève de supprimer ses quatre faubourgs : Plainpalais, Saint-Léger, Saint-Victor et Rive, et d'inaugurer, par les boulevards du XVIe siècle, ce véritable travail de Pénélope ou de Sisyphe, qui fut l'interminable série de ses fortifications modernes et continuellement modernisées3.
L'occasion fut la suivante.
L'évêque, chassé de la ville (14 juillet 1 533), s'était rendu à Chambéry, auprès du duc de Savoie, et dès le mois de juillet les deux coalisés avaient tenté une surprise contre Genève.
Le 22 août, on dit « qu'il fallait penser à fortifier la ville, puisqu'on nous menace d'une grande guerre. On ordonna qu'on démolirait les faubourgs 4, du moins là où ils semblent qu'ils portent dommage à la ville, et qu'on fermerait la porte Baudet et celle de la Tertasse : et qu'on ferait le guet. »
Le lendemain, dimanche 23 août, le Conseil des Deux-Cents s'assemble, à
I. Essai sur Genève, p. 8. — 2. 17 avril 1481. Deux dizaines font faire à leurs frais le boulevard (belluare) de la place du Molard. Flournois, Extraits (Grenus). — 3. Ici nous nous plaisons à citer Galiffe : « On peut dire que dès la première moitié du XVIe siècle, jusque dans le nôtre [XIXe siècle], on n'a pas discontinué un instant de réparer, de changer ou d'étendre les fortifications, qui finirent par tripler ou quadrupler l'espace occupé par la ville avant la Réforme. Pendant ces trois siècles de terrassements incessants, on ne sait ce qu'on doit le plus admirer, de la fertilité et surtout de la diversité d'opinion des experts, le plus souvent étrangers, qui furent consultés, ou du zèle désintéressé des Genevois et des sacrifices énormes qu'ils surent s'imposer pour rendre toujours plus redoutable ce boulevard avancé de la Réforme et des libertés modernes. Qu'on se résigne à de pareils sacrifices dans un moment de crise ou d'alarme,... cela se conçoit; mais qu'un pareil zèle se maintienne et se renouvelle sans relâche pendant des siècles, avec la certitude... d'avoir à recommencer sans cesse ce travail de Sisyphe ou de Pénélope, voilà qui est plus étonnant, chez un petit peuple abandonné à ses seules ressources.... » Galiffe, p. 151, 152. — 4. Il en avait déjà été question en 1530. « Le 4 nov. on résout qu'on proposera la démolition des faubourgs en Conseil ordinaire, ensuite en Deux-Cents, et enfin en Général, pour la fortification de la ville. On reparle, le 8, de démolir les faubourgs, qui nuisent à la ville, pour la fortifier; et le 25, on donne la charge à Cl. Savoye et à Aimé Bandières de faire démolir toutes les maisons qui nuisent à la ville, comme celles qui sont près de la Monnaie [de Cornavin], dont on payera le prix à ceux à qui elles appartiennent. » Flournois, Extraits.
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LA VILLE
cause des « affaires urgentes » de la ville, et on résout « que toutes les maisons, les granges et les murailles des faubourgs seraient abattues de peur que les ennemis ne s'y puissent fortifier. On arrêta qu'on commencerait par les plus proches et les plus nuisibles. »
Immédiatement, Taprès-dînée, les quatre syndics et les six capitaines de quartier se rendent dans les faubourgs et publient l'ordre de démolition1. « C'estoit ung grand cas, écrit Bonivard, veu qu'ilz estoient en longueur autant que le corps de la ville, combien qu'ilz ne fussent si massifz 2. »
Bonivard dit encore :
Cité j'estois, bien bastie au dedans, Pour ma ceinture ayant nobles faulbourgs Bastis de temples, riches maisons et tours, Ville et cité en grandeur excedans 3!
Ces faubourgs contenaient, paraît-il, plus du tiers de la population genevoise, environ 6200 âmes 4.
Naturellement, les habitants ne se hâtèrent pas de démolir leurs propres maisons, et le i3 septembre, le Conseil des Deux-Cents renouvela sa décision : « Que les faubourgs seraient incessamment démolis. » Il donna aux intéressés deux jours pour l'exécuter 5.
Trente-deux citoyens protestent, et, par l'organe de Bezanson Du Mur — le mari de la veuve de Berthelier6 — demandent qu'on rétracte l'édit « en laissant les dits faubourgs en leur être, comme étant plus beaux, plus commodes et plus utiles à la ville que si on les abattait. » Bezanson demanda de plus « congé de sortir hors de la ville avec 800 hommes qui ne consentaient point à cette démolition. » 11 déclara même, qu'au lieu de 800 personnes, il en nommerait 1290 qui désiraient savoir ce que tout cela signifiait, et qui du reste étaient prêtes à s'expatrier 7.
Les protestataires avaient compté sur l'appui de Berne. Or, les deux ambassadeurs bernois, revenant de Lyon, d'où ils ramenaient Baudichon de la Maison Neuve, appuyèrent le Conseil, se joignirent à ses commissaires (18 sept.) pour
1. Flournois, Extraits (Froment). — 2. Chroniques, liv. I, ch. I, éd. Fick, I, p. 30. — 3. Distiques latins écrits par Bonivard (et traduits par Abel Poupin), pour être mis au bas d'une « pourtraicture » de Genève, qui n'a jamais existé, ou bien a été perdue. Chroniques, liv. I, ch. II, éd. Fick, I, p. 36. - 4. « Les rues des dits faux bourgs desrochez contenoient 6200 pas » : c'est le seul chiffre précis que l'on ait. (Roset, Chroniques, III, 34, p. 196.) Il est bien possible que de 6200 pas on ait fait 6200 âmes. Voir Galiffe, p. 104, et n. 1. — S. Goulard écrit : « Avant... la dicte ville estoit beaucoup plus grande, et spacieuse qu'elle n'est à présent, selon que certaines vieilles masures et murailhes ruynées, et semblables vestiges restans encore en apparence aux environs d'icelle ville en font foy... ce qu'ils ont esté constraints ruyner en se renfermans plus estroictement, et faisants faire leurs murailhes, bastions et remparts sur tels lieux de plaisance.... Tellement qu'on trouvera, le tout estant deuement considéré, qu'on a ruiné presque autant de maisons et autres bastimens, comme il y en a de présent au dict enclos de la ville. » M. D. G. XXII, p. 261, 263. — S. Flournois, Extraits (Froment). — 6. Galiffe, p. 106. — 7. 14 sept. 1534. Cettç dernière phrase n'est pas reproduite par Flournois,
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