TROISIÈME PARTIE
Les Rues-Basses jusqu'au Molard.
E la place de la Fusterie à la place du Molard, la rue de Dessus est coupée en deux par le passage et l'arcade du Terraillet. Le passage fut ainsi couvert seulement en 1484. Le 8 février de cette année-là, le Conseil autorisa, moyennant 5o florins d'or, les deux propriétaires à élever entre leurs maisons des arcades et à bâtir dessus comme ils le jugeraient bon1. C'est un exemple de ces constructions qui, après la Réformation, allaient devenir la règle, et transformer la ville, en recouvrant les allées et les ruelles.
Dans la rue de Dessous, ou du Marché, habitait, en i5Ô2, Jean Corne2. Etait-ce la maison de cette famille bien connue ? Nous nous contenterons de visiter la maison des Favre, N° 17, en face le Terraillet.
Enfonçons-nous dans l'allée (voir le plan, Page 202), faisons les détours voulus, et finalement nous arriverons dans une cour étroite. Là est un des plus rares spécimens de l'architecture du seizième siècle, plus beau que la maison Tavel et plus important pour nous : i5i3, nous dit l'écusson commercial sculpté sur la porte du marchand Jean Favre, premier occupant de l'édifice. C'était tout neuf au moment de la Réformation et nous pouvons considérer cet hôtel comme un des rendez-vous de l'opposition libertine. Il n'y a guère à Genève d'édifice plus historique : et c'est le mieux conservé. Jusques à quand ?
Sous le linteau blasonné3 s'ouvre la porte {Page 2o3) donnant sur l'escalier en viret, en colimaçon. Cet escalier occupe toute la tourelle, dans laquelle on s'élève pour pénétrer à droite, par des galeries {Page 204), clans les étages du bâtiment. Tout cela est un type classique, avec ses fenêtres en accolade, qui se reproduit
1. M. D. G., VIII, p. 294, n. 2. — -2. De la Fusterie au Molard, dit le Registre du Conseil, en tête du procès-verbal. — lî. La Suisse, 9-10 décembre 1900.
LA VILLE
Rues Basses.
deux ou trois maisons après, et plus loin dans le palais de révêque de Nice : une tour et un corps de logis reliés par des galeries.
Il est facile, sans aucun effort d'imagination, d'écarter les galandages {Page 2o5), les appendices vermoulus, et toute cette grosse poussière, cette végétation moisie du temps, ainsi que le quatrième étage surmonté de vastes combles avec un gigantesque avant-toit, qui presse et lézarde l'édifice. Et alors quelles jolies galeries, élégantes, longues de cinq mètres, larges ou plutôt étroites d'un mètre, avec leurs balustrades ogivales, leurs voûtes ogivales, et leurs clefs, où viennent se croiser les robustes nervures, et les frises (Page 206) économiques, de plâtre sur tuf, mais de même dessin que les clefs de voûte, et exécutées dans les plus harmonieuses proportions !
Le troisième étage, recouvert d'une toiture, dont les solides poutraisons sont noircies par le temps, conserve son ouverture à l'air libre.
Jean Favre, qui avait été reçu bourgeois de Genève en 1507, et était mort en 1 525, avait eu plusieurs enfants, dont François fut le plus célèbre. Ce dernier fut le beau-père de Perrin et l'un des représentants les plus en vue de la faction libertine. Il habitait la maison de son père. C'est en tout cas dans cette maison que fut rédigé le contrat de mariage de sa fille avec Ami Perrin.
Ce contrat est du 21 mars 1 535 : Contrat de mariage entre Amédée Perrin, cn et md de Genève, et Frse, fille de François Fabre, c" et md de Genève (le mariage deja accompli). Dot : 270 ecus or soleil et 3o pour les « accoustements » nuptiaux, compris 200 ecus or soleil, légués à la dite par son aieul paternel, Jean Favre. Fait à Genève, rue dessous de la Rivière, maison dudit Favre 1 —
Le plan ci-contre indique comment était située la maison de Gaspard Favre-, par rapport à celle de son grand-père Jean, ou de son père François. — Gaspard Favre était fiancé quand il fit bâtir sa maison, qu'il orna de son portrait à lui, noble Gaspard Favre, conseiller, et de celui de sa femme future, Louise Mestrezat. [Page 206.) Le double bas-relief, abrité par une petite corniche saillante, n'a point
zr
Rue du Rhône.
Plans des maisons de Jean Favre (B) et de Gaspard Favre (A), dessinés par Mayor. (Bulletin de la Société d'histoire île Genève, I, p. 510.)
1. Minutes du notaire Compois, t. IX, p. 106, Archives. Le même jour nous trouvons la quittance et cession de biens patls et matls par la dite épouse Françoise Favre, à son dit père François, moy1 la dite dot. ■ — 2. La maison de Gaspard Favre a été démolie en 1894. La photographie de la façade (au rez-dechaussée, porte à accolade et passage en voûte surbaissée; au premier et au second étage, deux couples de baies géminées et à accolades) se trouve dans le Bulletin de la Soc. d'/iist. et d'arch., I, p. 507.
LA VILLE BASSE
trop souffert des intempéries, malgré la nature friable de la molasse clans laquelle il est taillé. Il était placé au milieu, au-dessous des fenêtres du second étage. « Ce ne sont pas des figures de fantaisie que celles de notre bas-relief, ce sont des portraits.... A ce titre ce sont de précieux monuments de la sculpture genevoise au seizième siècle, et bien qu'on ne puisse dire, faute de termes de comparaison, si ce sont des portraits ressemblants, il n'est pas téméraire de le supposer. Le sculpteur était un artiste habile; son ouvrage, fait pour être vu à distance, et par cela même traité largement, dénote une grande assurance ; le buste féminin, supérieur à l'autre, n'est pas dépourvu de charme1. »
Comme Gaspard Favre ne mourut qu'en 1 5 56, un an après la défaite des Libertins, on est sûr que ceux-ci durent se réunir souvent chez lui, comme chez son père et son beau-frère, qui semblent avoir habité ensemble, quand ils n'étaient pas clans leurs maisons de campagne, l'un à Ruth et l'autre à Pregny (voir aux Appendices).
Autrefois, tout était clair ici.
Des cours, des courettes et des allées, enfoncées dans l'air noir et humide ? Non certes : quand y venaient les Favre et les Perrin, il y avait les jardins, le lac et le ciel2.
Maison Favre. La porte d'entrée (d'après une photographie de M. Boissonnas). (p. 201.)
1. « Deux bustes affrontés en forment le motif principal ; à gauche, celui d'un homme d'âge mûr, aux traits accentués, à la barbe épaisse et à la moustache bien fournie, portant, sur une cotte de mailles, une armure très ornée (on n'en voit à la vérité que le haut du plastron et les épaulières) et un casque assez bizarre en forme de petite salade, avec visière relevée; à droite, celui d'une femme, dont la coiffure — les cheveux ramenés en deux mèches sur le front et un chaperon d'étoffe plissée avec bouffettes sur les oreilles — doit faire symétrie avec celle du premier personnage. Un motif singulier sépare les deux figures ; il se compose d'une croix latine à très longue hampe fichée dans un cœur, ce cœur étant circonscrit par un ornement circulaire qui n'est autre qu'un fer de cheval stylisé, si l'on peut s'exprimer ainsi.... Sur une courte banderole horizontale, placée derrière la croix, entre les bustes et l'ornement précité, on lit la date 1551, qui est celle de la construction de la maison. — Le fer à cheval était la pièce principale des armoiries des Favre ; et le cœur, surmonté d'une croix à double traverse, était leur marque commerciale. Elle se retrouve sur la porte de la maison de Jean Favre. » Jacques Mayor : « Fragments d'archéologie genevoise. » Bulletin, I, p. 506 et ss. — i. J. Mayor, dans ces mêmes Fragments » (Bulletin, I, p. 77, 78), parle des découvertes faites, rue du Marché, N° 13, (donc un peu plus loin que la maison des Favre, et un peu plus
204 LA VILLE
Et nous voici à la place du Molard. Qu'aurait été Rome sans son forum ? Qu'aurait été Genève sans son Molard ? {Page 207.)
On y vendait, dans la journée ; on s'y promenait, le soir. Quand on voulait
s'amuser, on venait ici tirer de l'arquebuse, ou même du canon. On y dressait les tréteaux, les échafauds pour les histoires, mystères et soties. Quand ils avaient envie de se quereller, les partis s'y donnaient rendez-vous, avec bâtons et épées. Que de fois, protestants et catholiques s'y mesurèrent du regard , les femmes avec leurs hachettes sous leurs robes ! N'est-ce pas ici que le chanoine Werly reçut le coup d'épée qui mit fin à ses jours, et, tranchant le lien qui attachait Genève à Fribourg et au catholicisme, rapprocha Genève de Berne et de la Réforme? Ici étaient les halles, le cœur de la foire. Ici logea Servet. Ici débuta la prédication publique de la Réforme.... Et que sais-je encore 1 ? — N'oublions pas surtout cette date que Pictet de Sergy appelle celle du Grùtli genevois et qu'il place comme importance à côté des deux principales dates de la Réformation religieuse, 25 juin 1 532 («jour
Maison Favre. Intérieur d'une galerie OU Goulaz afficha à Saint-Pierre Ces lignes qui
(d'après une photographie de M. Boissonnas.) contenaient la Réforme dans toute sa pureté :
Repentez-vous et vous repentissez, ann que vous héritiez du royaume des cieux »), et 27 août 1 535 (édit législatif de la Réformation 2). « A peine aussi décisives, dit Pictet, parce qu'elles furent moins nationales et spontanées ». Il dit : « Le jour où se tint au Molard l'assemblée des amis des libertés de Genève (le véritable Grùtli genevois), qui décida d'envoyer et envoya deux députés à Fribourg, pour demander la combourgeoisie d'une de
près de la place du Molard), au moment des démolitions. Il y avait « deux corps de logis, placés à la suite l'un de l'autre, et desservis par un seul escalier extérieur, élevé dans une cour centrale. L'allée traversait entièrement, et dans le sens de la longueur, les deux bâtiments, pour aboutir à une seconde cour, d'où elle se prolongeait jusqu'à la rue du Rhône. On a démoli l'allée et on a trouvé un local long et étroit, composé de trois travées ogivales... sans doute une des nombreuses halles, élevées aux alentours du Molard, dans le courant du 15e siècle. C'était la seule construction de ce genre et de cette époque qui nous restât. »
1. Au Molard eut lieu l'exécution de Spifame, ancien évêque de Nevers, l'amende honorable de Pierre Ameaux, etc. H. Mallet, p. 93, dit que de son temps (1807) avaient lieu au Molard les exécutions qui n'emportaient que des peines correctionnelles. En 1660, on avait établi une cage pour ceux qui étaient trouvés pris de vin. — t. Introduction à l'Histoire de Genève. — Les placards sur le grand pardon général de Jésus-Christ furent affichés le 9 juin 1532, et le 10 août 1535 la messe fut abolie.
LA VILLE BASSE
ces cités des Ligues suisses, à cette époque si redoutées... ce jour-là ne peut pas s'écarter beaucoup du 5 octobre 1 5 1 8 1 ». Promenons-nous et méditons.
Un beau matin, les Genevois découvrent au Molard une affiche 2. C'était le commencement des affiches, qui
jouèrent un grand rôle à la Réforme.... Elles s'appelaient alors des placards. Le placard était bizarre. Un maître d'école offrait d'enseigner « à lire et escripre en françoys dans ung mois. » C'était l'affiche de Froment, que Farel envoyait à sa place et qui était arrivé le 3 novembre i5323.
Il avait loué « la grande salle de chez Boytet, auprès de la grande place du Mollard. » 11 affichait partout ses placards (il les appelle des «billets» ou des « escripteaux ») 4. »
La foule accourt (ier janvier 1 533) et tellement que la chambre de la maison, les degrés, la rue, tout est plein. On crie : au Molard ! au iMolard ! Froment y arrive, on le hisse sur « ung banc de peysonnière. » Il prêche.
En vain, le sautier lui intime l'ordre de cesser. Il continue.
Cependant, Claude Bernard, un des principaux évangéliques, se hâte de le faire descendre. Il passe « secrètement par une petite allée, dans la mayson » de
Maison Favre. — La cour. Les galeries et leurs galandages (d'après une photographie de M. Boissonnas). (p. 202.)
1. Pictet de Sergy, Genève, I, p. 166, n. 1. — Plus loin Pictet de Sergy dit que cette réunion compta plus de 200 citoyens, qu'elle « paraît avoir été tenue sur la place du Molard, » et enfin pour la date : « C'est le 3 que les Registres déclarent que les têtes de Navis et de Blanchet furent apportées.... et c'est le 8 que ces mêmes Registres disent qu'on écrit à l'évêque au sujet de ce qui a été attaché au devant de l'église de Notre-Dame-de-Grâce, et en lui envoyant une lettre qu'on avait reçue de Fribourg. » Ibid., II, p. 323. — 2. Herminjard, II, p. 461, n. 14. — 3. « C'est au seizième siècle que les placards ou affiches commencèrent à devenir communs. » Le Roy, Promenade historique, archéologique et artistique dans la ville de Genève, p. 102. — Les affiches de Froment n'étaient pas tout à fait les premières. Jeanne de Jussie, dans son Levain du calvinisme, nous parle d'affiches antérieures, qui n'avaient pas fait moins de sensation. On peut dire que les placards de novembre étaient la suite et la conséquence des placards de juin. « Celle même année au mois de juin, un dimanche matin [9 juin] certain nombre de mauvais garçons plantèrent grands placards en impression par toutes les portes des églises de Genève, esquels estoient contenus tous les principaux poincts de la secte perverse luthérienne.» — Et le 24 juin 1532, le Conseil délibère sur les lettres reçues de Fribourg, dans lesquelles le Conseil de la ville catholique expose « qu'il est venu à ses
LA VILLE
Jean Chautemps. De là on le mène chez Ami Perrin, qui le déclara son serviteur et lui fit faire des rubans. Enfin, après un nouvel arrêt chez l'apothicaire Levret à Saint-Gervais, il fut conduit la nuit hors de la ville1.
Au moment de la Réformation, le bout de la place était occupé par un port,
où venaient les marchandises et dont les quais formaient un vaste dock.
Il avait été creusé au printemps de 1429 et garni d'un mur qui formait quai du côté des halles Le lac pénétrait par l'arcade du Molard et passait sous un pont 3, assez élevé pour ne pas gêner les bateaux. Les quais étaient plantés de tilleuls, dont l'ombre
Peu à peu le port fut relégué hors de la place, hors de la porte, mais encore très près. En 1869, bien des personnes se rappelaient avoir navigué là où se trouve la Place du Lac. Quelquesunes mêmes se souvenaient d'avoir pu arriver en liquette, par les hautes eaux, jusqu'à la fontaine de la place du Molard, près des Rues- Basses.
« Un des « tils » ou tilleuls des anciens quais était encore debout en 1 546 4. » Le soir, les promeneurs venaient prendre le frais.
La déposition d'un témoin de l'affaire Werly, en r 533 , d'un homme du peuple, d'un boutiquier, le limonadier (aigueardentier) Pierre Rosetaz, nous apprend que, après son Bas-relief de la maison Gaspard Favre. (p. 202.) souper, il est allé en bateau avec sa
sœur, puis il a regardé les danses qui avaient lieu au Bourg-de-Four devant la maison Blécheret; puis il est retourné sur l'eau, et enfin il est venu se promener
aureilles que quelques Genevois ont apposé certains placards (ccrtas cedulas) excitant à la loi nouvelle (iuductorias ad novam hgeiii). Voir J. de Jussie, éd. Grive!, p. 242. — Il s'agissait « des placards impriméz d'un grand pardon général de Jésus-Christ, sur l'arrachement desquels s'esmeut débat entre les prebstres et les Luthériens. » Rosct, II, i; 66. — Voir Herminjard, II, p. 422, n. 2. — 4. Froment, p. 13.
i. Froment, p. 22-44. — 2. Bord, p. 83, 84. — Des deux autres ports qui s'ouvraient au lac, celui de Longemale était plus ancien que celui du Molard, on en parle déjà en 1414. Il était pour les arrivages
Maison Favre. — Fragment de frise des galeries (d'après une photographie de M. Boissonnas). (p. 202.)
abritait, le jour, les industriels et les commerçants.
LA VILLE BASSE
au Molard, où il se trouvait depuis une demi-heure, lorsque, peu après huit heures, la bagarre a commencé1.
Toute la place du Molard est garnie de dômes. — En 145 1, une fontaine est construite en pierres de taille devant la maison de Pesme 2. — En 1487, la place est pavée 3.
Allons au fond de la place. Sur le quai de gauche, touchant à la porte, est la halle, « le premier bâtiment » construit sur la place4, en vertu d'une sentence arbitrale, adoptée dans l'Eglise de Saint-Gervais, et qui termina le conflit entre les citoyens genevois et leur évèque Aimon du Quart, le 28 février 1309. - - Le neuvième article de cette sentence décidait que, à titre d'indemnité pour les injures et dommages, que les citoyens avaient commis vis-à-vis du prélat depuis l'attaque de la ville, ils feraient bâtir à leurs frais, sur une place appartenant à l'évêque, près du rivage du lac, une halle (unam aulam bonam) suffisante pour recevoir toutes les marchandises. L'évêque y aurait son poids public, où toutes les grosses marchandises (grossum pondus), sans exception, devraient être pesées. Auprès des halles seraient des barques achetées par l'évêque et par les citoyens, dans la proportion de leurs parts dans les produits de la halle ; ces barques
de blé; celui de la Fusterie, nous l'avons vu, était pour les bois. Ibid. — 3. « L'ancien pont dit des Epuisoirs, qui a longtemps servi à nos embarquements d'apparat, avait été construit exprès pour les besoins industriels des chapeliers. » (Registre dit Conseil, 2 novembre 1509.) Galiffe, p. 345, n. 2. - \. Galiffe, p. 9, 10.
1. Galiffe, p. 28S, n. 2. — 2. Ibid., p. 186. — .'!. Ibid., p. 182. — 4. Ibid., p. 122.
LA VILLE
auraient le monopole du trafic de toutes les marchandises partant de la ville par le lac. Enfin les deux tiers des produits des halles et des barques appartiendraient à révèque et un tiers aux citoyens, lesquels rappliqueraient, avec l'autorisation de l'évêque, à l'entretien de la ville l. ■ — ■ Cette construction de la halle,
qui est une grande date commerciale, est une aussi grande date politique, civile.
Malgré tout, l'organisation syndicale subsistait ; désormais les citoyens formaient corps, avaient des revenus et réglaient certaines dépenses.
Ce bâtiment, qui n'arrivait pas jusqu'au rivage, n'avait qu'une seule façade sur la place.
Cent ans plus tard , il était devenu trop étroit2. C'était sous l'épiscopat de Jean de Bertrandis. Sur son ordre (141 5) une halle nouvelle fut élevée entre les bâtiments de i3io, dits halles de Fribourg, et le lac. Les marchands drapiers de France s'y établirent et ce fut la halle de France, allant de l'ancienne halle jusqu'au lac 3.
Ces constructions n'étaient pas de simples hangars, mais des bâtiments en pierre, avec rez-de-chaussée et premier étage. Elles étaient assez vastes pour être divisées en plusieurs salles. Le plafond du rez-de-chaussée était probablement supporté par de gros piliers en maçonnerie ; le long des murs et des piliers se trouvaient des bancs pour les marchandises. — L'étage supérieur était disposé à peu près de même, sauf les piliers qui étaient remplacés par de grandes poutres de bois. La halle de 141 5, appelée aussi Halle Neuve, était divisée en loges \
Tour et arcade du Molard (vues de la place; gravure de Renner un peu agrandie). L'arcade a été démolie en 1871-1872.
A l'extrémité de la place du Molard se trouvaient la porte, l'arcade, la tour et le clocher avec son horloge, un des ensembles les plus pittoresques de Genève. Il reste encore la tour, la porte et le clocher.
Pendant longtemps, ce clocher, réparé en 171 7 et en 1773 5, se termina par un fer de hallebarde, croisé par un second fer dont une extrémité avait la forme d'un croissant, et l'autre était une pointe perforée; une clef y était suspendue, non par son anneau, mais par une petite boucle. (Page 20g.) La tradition disait que la clef
1. M. D. G., IX, p. 169, 170 et 266, 267. — 2. En 1429, il était si ruineux qu'il était « cottidiannement in péril de férir en ruyna. » Le conseil de Fribourg défendit à ses ressortissants d'y mettre leurs marchandises. On le répara en 1433. Borel, p. 77 et n. 1, — Accord au sujet de cette halle entre l'évêque e1 les citoyens, en 1418. Voir Borel, Pièces justificatives, p. 5. — 4. Ibid., p. 78. — S, Mayor, Bulletw, II, P. 81.
LA VILLE BASSE
était la clef même de la porte sous le clocher1, ou bien la clef de la maison du traître Philibert Blondel, et qu'on l'avait placée là-haut en souvenir de l'Escalade de 1602, avec la hallebarde d'un Savoyard tué sur les remparts. Cette curieuse décoration a été supprimée en 1892, lors de la réfection du clocheton. Sur la tige de fer qui servait de hampe à la hallebarde se trouvait une inscription 2, terminée par un mot abrégé en un seul P. Ce mot doit être lu : Poids. « Cette pièce rapprochée de l'inscription précitée, semble prouver que le singulier épi de la tour du Molard date bien de 1773, » et que les traditions, rapportées plus haut, ne sont que des légendes 3.
C'est en i5Ô2 que fut construite l'horloge du Molard4, une horloge à cadran, que les comptes payés aux constructeurs (cordier, fondeur, maçons, serruriers) appellent tour à tour monstre, mostra{, mostrad, mostre, montre et moire5.
Cette horloge était, paraît-il, remarquable par le globe, dont les mouvements annonçaient toutes les phases lunaires. D'abord établie sur la tour de la grande maison de Rolle, ou Brandis (à l'angle du Molard et des Rues -Basses de la Poissonnerie), elle fut transportée à la place actuelle en i5gi, par le syndic Jean du Villard, propriétaire de l'ancienne maison Brandis à ce moment. Mais le syndic continua à s'intéresser à l'horloge dont il s'était séparé et fit faire pour elle en 1607 une cloche. Cette cloche fut transférée au temple de la Fusterie, en 1763. Les cloches actuelles de l'horloge du Molard appartiennent au quinzième et au seizième siècle 6.
Couronnement de la tour de l'horloge du Molard.
(M. D. G., XI, pl. avant-dernière), (p. 208.
1. Blavignac : « Amortissement du clocher de la place du Molard. » M. D. G., XI, p. 125, 126. - 2. Bulletin, I, p. 388. — 3. Ibid., II, p. 79, n.2. — 4. Toutefois, nous trouvons à la date du 23 décembre 1561 la mention suivante: « Horologe du Molard. Nicolas Bissac a présenté la clefz du reloge du Molard, que... luy avoit remis; et que maintenant il va fort bien. » Registres du Conseil, Vol. 56, f. 282. — Et le 22 janvier 1562, le Conseil délibère : « L'on a rapporté que la monstre ne vault rien, tellement que c'est une grande honte. A cause de quoy arresté que les Sg« la facent accoustrer. » Ibid., f. 297. — L'horloge aurait donc été non pas construite, mais tout au plus reconstruite en 1562. — 5. « Guillamez de la Firu, courdier pour les courdez, qui la [qu'il a] delyver pour la monstre du Molard la somme de 1 ri. - Claude Pilaut pour avoier fondu le contre poys de la mostraz du Mollard, la somme de 4 s. — Loys Pichard, pour 2 jours '/2 acovier la mostrad du Mollaz, à 8 sols par jour, moncte 1 fi., 8 s. — Claude Pillot,
JEAN CALVIN III 2j
LA VILLE
Passons sous la petite porte du Molard ; c'est le moment de jeter les yeux sur le lac. Saunier nous le décrit comme suit en 1 538 :
« Quant au lac, il est difficile d'estimer duquel il sert le plus à la ville ou de profit ou de parement et de beaulté. Car il est fort plaisant à regarder : pour ce qu'il est tourné partie vers septentrion, partie devers orient et s'estend quinze lieues en longueur : mais en largeur (la quelle touttefoys en quelque lieu que ce soit n'est point trop estroicte), il n'est pas également proportionné. Aussi n'est-il point limoneux ne trouble, dont il puisse estre fascheux à regarder : mais, jusque au fin fons, il est clair comme beau verre, tellement qu'on prend ung merveilleux plaisir à le veoir. Et cette pureté de auë si nette et sans aucun limon, non seulement se peult prouver, d'autant qu'on y voit jusques au profond, mais aussi par cela qu'il n'y peult vivre aucune anguille. Et pourtant, comme le peuple superstitieux a de coustume prendre occasion de forger des fables sur choses qui n'adviennent pas souvent, et qui semblent estre miraculeuses, pareillement aussi, sur ce mesme propos, il a controuvé une baverie que les anguilles n'osent habiter léans, à cause qu'elles en furent chassées par l'excommunication d'un évesque. D'avantage il en revient grand proufit et en plusieurs sortes. Car il est plein de fort bons poissons et en grosse quantité, et, d'autant qu'il a plusieurs pors, il apporte grand abondance de toutes manières de prouvisions l, »
C'est ici peut-être que Genève a le plus changé. Pour retrouver notre Genève du seizième siècle, même de la fin, époque à laquelle, nous l'avons déjà vu, fut construite la rue du Rhône, il nous faut supprimer le jardin du Lac, les ponts du Mont-Blanc et des Bergues. Il nous faut supprimer les quais et laisser revenir le lac jusqu'aux ports de la Fusterie, du Molard et de Longemale. Seulement, il n'est pas nécessaire, pour opérer toutes ces suppressions, de remonter très haut dans la suite des années. Les grandes modifications à la rive du lac datent en réalité du dix-neuvième siècle. Tandis que, en 1839 encore, un touriste ne trouvait au bas de la côte de Cologny qu'un « chemin dégradé et désert" », voici ce que l'on voyait en mars 1829 : « Rien n'était plus hideux et plus repoussant que l'arrivée à Genève par le lac. Des arrière-faces de maisons, qui semblaient ne pas s'attendre à être jamais contemplées par des yeux étrangers, s'étaient laissé aller à un négligé inexprimable. Des fortifications informes, de vieux râteaux de clôture, de vieilles chaînes suspendues à des pieux noirs et moisis, des chantiers de bois à brûler et leurs détails peu élégants, de grandes boucheries et leurs détails pires encore, et au-dessus de tout, les déversoirs des
pour 2 ruer de loton qui laz faict pour mestre à la mostre du Mollard, coste 3 H. — Deux chèvres pour le montre du Mollard, pesant 24 livres, vaillant 2 s. 6 d. livre, monte 5 fl. — Deux potenses et deux angons et ung crochet, et une vy pour la porte de la motre du Mollard vaillant 5 sols. » Blavignac, La cloche, p. 96. Ibid., p. 75. — 6. Mayor, Bulletin, II, p. 81, n. 2. Voir £ùi<i., I, p. 68.
1. BOtant, Notice sur le collège de Rive. — 2. Pictet de Sergy, Genève ancienne et nouvelle, p. 32.
LA VILLE BASSE
fossés impossibles à décrire, tel était l'aspect dont jouissaient les rares promeneurs qui naviguaient sur ce rivage. » C'est en 1829 (14 mars) que fut adopté le projet de loi ayant pour objet : i° d'établir un quai sur le lac et le Rhône, de la place de la petite Fusterie au port de bois de Longemale, que l'on combla à cette occasion ; 20 un pont à voiture sur le Rhône, le pont des Bergues, livré à la circulation le g mai 1834 d.
L'île Rousseau n'était qu'un banc de sable, lequel était devenu un chantier pour la construction des barques. De là son nom : île des barques. En 1 585, on agrandit l'îlot pour en faire un boulevard2,... transformé en jardin en 1834 et baptisé de son nom actuel 3.
En réalité, au seizième siècle, outre le pont du Rhône, on ne voyait rien sur les eaux du lac et du fleuve, rien sinon les pierres à Niton, les deux énormes blocs de granit erratique, qui, émergeant au-dessus de l'eau, avec leurs mystérieuses écuelles 4, ont vu passer dans leur énigmatique impassibilité toutes les civilisations genevoises, depuis celle des habitations lacustres jusqu'à celle des bateaux à vapeur.
En rentrant sur la place du Molard, contentons-nous d'abord de jeter un coup d'oeil sur le pittoresque ensemble des arcades, de la tour, du clocher, dont nous avons vu tout à l'heure la face sud et qui nous présente à présent sa face de bise (Page 212); et faisons quelques pas, à gauche et à droite, dans la rue du Rhône.
Tout à fait à égale distance du Molard et de Longemale (la neuvième maison sur seize, d'après l'inventaire de 1475) était la maison de banque Asinari et Médicis. Les Asinari étaient une noble et puissante maison d'Asti, partiellement établie à Genève au quatorzième siècle 5. Leur maison, dont la véritable entrée était naturellement clans les Rues-Basses, arrivait comme les autres maisons de cette époque jusqu'au lac et se terminait par une tour carrée, traversée par une
1. Pictet de Sergy, Genève ancienne et nouvelle, p. 29, 30. — Le grand quai du Rhône, commencé en 1829, fut achevé en 1833 — Le Pont des Bergues fut construit de 183 1 à 1833. — Le quai des Bergues fut terminé en 1835, le quai du Seujet de 1833 à 1838, le quai des Etuves en 1840. — L'île des barques fut arrangée en promenade en 1834. M. D.G., VI, Rigaud, p. 439, n. 1, 2, 3. — 2. Galiffe, p. 144. — 3. Magnin, p. 61. — 4. Les trous des deux blocs datent évidemment d'une époque beaucoup plus récente que les écuelles qui ont donné leur nom à certaines pierres des temps préhistoriques. Cependant, une véritable écuelle se trouve sur le bloc le plus voisin du rivage, à 60 cm. du bord ouest, un peu en contre-bas. La forme en est absolument ronde; elle mesure 8 cm. de diamètre et 1 cm. et demi de profondeur.... Une autre écuelle plus petite se trouve dans la direction nord, à 45 cm. environ du trou quadrangulaire. Ce fait nous permet à présent de classer d'une façon positive les pierres à Niton parmi les monuments préhistoriques. — La provenance et la destination des écuelles, ces antiques témoins de la présence de l'homme, sont encore une énigme. M. D. G., XXIII, p. 291. B. Reber : « Recherches archéologiques sur le territoire de l'ancien évêché de Genève. »— Voir M. D. G., Blavignac, V, p. 503, — Galiffe. Genève (Supplément), p. 10. — o. No. Aymonet Asinari et P'rançois de Médicis, lombards, c'est-à-dire banquiers, reconnurent à l'évêché, 1538, pour une maison située dans la ville, près du lac. Galiffe, p. 139, n. 1.
LA VILLE
ruelle, qui se trouvait être en même temps une tour et une porte de l'enceinte Marcossey. Cette partie postérieure de l'immeuble Asinari devint la maison Auzias, et la tour fut appelée tantôt tour Asinaire, tantôt tour Auzias1. {Page 21 3.)
Tour et arcade du Molard, vue du lac (d'après la gravure de L.\Dériaz). (p. 211.)
vin
A droite de l'arcade du Molard, la rue du Rhône, qui n'existait pas du tout à gauche, en 1475, commençait à cette même époque à se former. De la place du Pont jusqu'à la place de la Fusterie, elle était composée de huit granges et s'appelait « derrière les Meyrins. » C'est seulement cent ans plus tard environ, que « la seigneurie abergea le terrain sur lequel sont bâties les maisons qu'on voit au bord du lac, depuis le bassin de Longemale jusqu'à l'endroit qui est vis-à-vis l'hôtel des Balances 2. »
La rue du Rhône fut vite une rue d'hôtels : hôtel des Trois-Rois, hôtel des Balances, hôtel du Lion-d'Or, pour ne parler que de ceux que nous connaissons déjà. Et entre la place de la Fusterie et la place du Molard, un peu plus tard, la rue du Rhône nous offre deux autres hôtelleries, qui nous intéressent. Si nous avons sous les yeux le plan Billon (Page 214), nous rencontrons, marquée par le
1. Lors de la démolition, on sauva les poutrelles d'un plafond, aujourd'hui déposées au Musée. Galiffe, Notices, II, p. 32, 33. — 2, Senebier, p. 9.
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N° 32 (quatrième maison en venant de la Fusterie), la maison « où pan pour enseigne les Trois-Mores. » Ici logea ce Jacob Bernouilli, dont nous avons cité les notes de voyage, aussi intéressantes que peu aimables, et qui passa sept semestres à Genève, à partir du 27 août 1676, jour où il y était arrivé. « Vis-à-vis mon logis, qui est « Aux 3 Mores, écrit-il, dernier le Rhône, » se trouve, dans le Rhône même, qui sort du lac, une maison, où les galères des Bernois sont gardées. »
Et c'est encore « Aux Trois- Mores » qu'était descendu le président du sénat de Chambéry, Rochette, le Ier décembre 1602 1. Il y resta quatre jours, cherchant par ses protestations mensongères à endormir la vigilance des Genevois, et à préparer ainsi les scènes de Y Escalade.
Un peu plus loin, indiquée par le N° 46, est la maison « où pan pour enseigne l'Ecu de France. » Et cette hôtellerie excite notre intérêt encore plus que la précédente, par les scènes dont elle fut le théâtre à la fin du seizième siècle et à l'époque de YEscalade même. Car on peut dire que c'est ici que renaquit secrètement le catholicisme à Genève, avant sa renaissance officielle dans l'hôtel du résident de France.
A l'Ecu de France, en 1589, se trouvait comme servante Anne -Jacqueline Coste (née en i56o dans les montagnes de Savoie) 2. Et pourquoi cette savoyarde pieuse, et ardente catholique, était-elle entrée à l'Ecu de France ? Parce qu'il y avait quelquefois des prêtres et des religieux qui venaient à Genève pour diverses affaires et qui logeaient dans cette auberge. Le 3 juillet 1 597, saint François de Sales lui-même descendit à VEcuK II arrivait, envoyé par le pape, pour avoir
1. Reg. dit Conseil, Vol. 97, f. 185V, — 2. Le chanoine Charles d'Aulnois, Notice abrégée sur la vie d' Anne- Jacqueline Coste, première iouricrc de la Visitation d'Annecy, 1867. (Exemp. de !a bibliothèque de la Société fionmontane d'Annecy.) — 3. En 1596 aurait eu lieu au Molard une conférence publique et contradictoire entre saint François de Sales et le ministre de La Faye. — Ce fait a été attesté, affirme-t-on, « par des témoins irréprochables, dont les paroles sont consignées dans le second procès de canonisation de saint François. *
Tour Asinaire (démolie vers 1872-1873) dans la rue du Rhône entre le Molard et Longemale. (p. 213,)
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certains entretiens avec Th. de Bèze, dont le Saint-Siège espérait la conversion. A cette occasion on voit comment la piété des quelques catholiques secrets et rares était entretenue : « L'homme de Dieu dit à Jac. Coste qu'ayant quelques personnes à communier dans Genève, il avait apporté secrètement dans une boîte d'argent suspendue à son cou quelques hosties consacrées. Il ouvrit la boîte, et lui ayant montré une hostie qu'il lui fit adorer, il lui dit de se préparer
à la communion Il en
fuOrne, (Jlwe vlnrrre <te tffrione partagea une [il y en
— n — — y r — ^Motan) avait cinq] et dit à Jac-
queline : « Ma fille, je suis obligé de vous donner seulement cette par- Rue du Rhône, de la Fusterie au Molard (plan Billon). (p. 212.) ticule »
Au moment de l'Escalade, Jacqueline recueillit et cacha plusieurs Savoyards, de ceux qui, après avoir escaladé les murs de Genève, n'avaient pu s'enfuir, et cependant n'avaient pas été pris. Elle les garda quelques jours dans une vieille cave, les y nourrit secrètement jusqu'à ce qu'elle pût leur procurer des habits de toile à la mode du pays et les faire évader sans trop de péril2.
Entre temps, elle faisait du prosélytisme auprès de la maîtresse de l'hôtel, qui était malade. Elle l'amena à prononcer secrètement son abjuration entre les mains d'un prêtre qui passa. D'autres étant venus, les deux femmes se confes-
Françoise de la Pesse, religieuse de la Visitation, dit: « Je sais qu'il [saint François de Sales] eut le courage d'aller attaquer le ministre au milieu de Genève, dans la grande place du Molard, ce que j'ai appris de Georges Rolland (qui était alors son domestique). » — La mère de Changy, supérieure de la Visitation d'Annecy, dit : " Le serviteur de Dieu alla attaquer le ministre de la Faye en pleine place du Molard, dans la ville de Genève, et, après plus de trois heures de dispute, il le confondit; ce que nous avons appris de notre sœur Anne-Jacqueline Coste, qui était alors à Genève, et qui fut présente à cette dispute. » Enfin, dans les mémoires de sainte Chantai, on lit: « Elle [Jacq. Coste] fut l'une des premières qui accoururent au bruit de cette dispute.... A mesure que la dispute était poussée avec plus de chaleur, elle élevait le cœur, les yeux et les mains au ciel, conjurant l'éternelle bonté de donner victoire à son serviteur.... » Charles d'Aulnois, p. 22, n. 1, p. 23, 26. Cette dispute est singulièrement invraisemblable. Comment le Conseil l'aurait-il permise ? S'il l'avait permise, comment Bèze aurait-il été absent? Et surtout comment les Registres n'en diraient-ils rien ni avant ni après ? Non seulement ils n'en disent rien, mais ils indiquent qu'il n'y a pas eu de dispute. Ils nous fournissent, de plus, les éléments qui, transformés on ne sait comment, sont devenus la légende dont nous venons de parler. — Dès 1596 (7 octobre. Registres de la vénérable Compagnie, B2, p. 203), Bèze rendit compte que, d'après des lettres reçues « de tous costés », les jésuites avaient « escrit et presché sa mort et sa révolte au papisme, et non seulement de luy, mais aussi de toute l'Eglise de Genève. » Il prépara une réponse en latin et en français. La Compagnie chargea M. de la Faye de répondre au nom de la Compagnie elle-même. L'année suivante, les jésuites multiplièrent leurs efforts. Bèze (Ibid., 19 mars 1597, B"2, p. 205) instruit la Compagnie que les jésuites sollicitent « plusieurs des citoyens, soit par lettres, soit par conférences, » et « davantage qu'il y en avoit eu en la compagnie ausquels ils avoyent parlé de bouche et escrit» ; que c'était « chose dangereuse »; qu'il était nécessaire « que tous parlassent par une bouche ». En conséquence, Messieurs du Conseil devaient être priés « de ne permettre aux dits jésuites aucune conférence particulière en la ville sans leur sceu et permission » et que « si les pasteurs estoyent tirés en dispute ou par lettre ou autrement, nul ne respondroit par escrit, ni n'entreprendroit dispute sinon par l'advics de toute la compagnie. » — Voir Choisy, L'état chrétien, p. 316. i. Charles d'Aulnois, p. 29. — 2. Ibid., p. 32, 33.
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sèrent1. Enfin, trois jours avant la mort de la dite dame, Pompone de Bellièvre, ambassadeur de France auprès des cantons suisses, descendit à son tour à YEcu. Il avait toute sa suite, et naturellement son aumônier. Jacqueline fit vite part à celui-ci du désir qu'elle aurait de faire communier sa maîtresse. L'aumônier répondit qu'il ne portait pas sur lui le saint-sacrement, mais qu'il avait clans sa valise un calice et les autres objets de la chapelle de l'ambassadeur, et que s'il était possible de trouver un lieu suffisamment secret, pour y dresser un autel, il célébrerait la messe et consacrerait une hostie. Jacqueline connaissait un lieu secret: la cave où elle avait caché les Savoyards de l'Escalade. Alors, dans la nuit, l'aumônier entra secrètement dans la chambre de la malade, la confessa, lui fit renouveler son abjuration, puis étant descendu dans la cave avec un officier de l'ambassadeur comme clerc, il célébra la messe et remonta faire communier la maîtresse de Jacqueline. Cela se passait sans doute en i6o3, car en 1604 Jacqueline alla à Annecy 2.
Ce serait donc ici, dans une scène pittoresque, représentée par le pinceau de Deschwanden, que3, depuis la suppression officielle de la messe, fut célébrée peut-être la première messe secrète, en attendant les messes publiques de l'Hôtel du résident de France.
Revenu sur la place du Molard, nous trouvons, à gauche, séparée de la porte même par une seule maison, l'auberge de la Rose-d'Or, où logea Servet {Page 216).
Elle était tenue par Revilliod, anciennement Rivilliod {Rii'illiodi). Le fondateur de la famille genevoise fut Michel Revilliod, du Chablais, mort avant 1540, et père d'Antoine Rivilliod. Celui-ci, reçu bourgeois de Genève le 3o janvier 1540, fréquemment désigné dans les Registres sous le nom de Solfier4, possédait une maison au Perron, et, à son hôtellerie de la Rose, joignit celle du Croissant, qui lui était contiguë, et, quelques années après, celle de la Couronne.
Le 20 avril 1543, on vint révéler au Conseil que, « par le bon volloyer de Dieu, la peste avoit recommencé aut logis de la Rose, aut Mollard3. »
Mais plus ému, certainement, fut Calvin, quand il apprit que, de ce même logis, une peste, plus dangereuse à ses yeux, menaçait de gagner Genève, la peste servétiste. Servet était là! Voici les célèbres déclarations de Servet lui-même :
« Sur le vingt-huit respond qu'il n'estoit venu pour passer de là les montz et non point pour demorer icy, et s'en aller au royaulme de Naples, là où sont les Espagnolz et vivre avec eulx de son art de médicine. Et que expressément
1. Charles d'Aulnois, p. 37. — 2. Ibid., p. 38, 39, 47. — 3. «C'est lui [l'abbé d'Aulnois] qui a commandé à notre peintre suisse Deschwanden le charmant tableau placé sur l'autel, qui représente le saint évêque [saint François de Sales] donnant la communion dans la cave d'une hôtellerie de Genève à Jacqueline Coste, cette pieuse domestique qui devint plus tard la première tourière de la Visitation d'Annecy. » M. l'abbé d'Aulnois, notice sur sa vie et ses oeuvres, par M***. Genève, Duraford, imprimeur-libraire, place Notre-Dame, 1869, p. 28. — 4. « ....Inclus le florin fault poyer à Sollier pour quelque chose du dict affaire. » M. D. G., III, p. 133. — 5. Registres du Conseil, Vol. 37, f. 66v.
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pour ce fair il s'estoit venu loger à la Rose, et qu'il en avoit ja parlé à l'hoste et à l'hostesse pour trouver une barque, pour aller tant hault par le lac, qu'il pourroit, pour trouver le chemin de Zurich. Et qu'il se tenoit caché en ceste ville, tant qu'il pouvoit, affin s'en pouvoir aller sans estre cogneu *. »
Sans instituer ici aucune discussion, nous nous bornons à noter que Rilliet ne peut accepter le témoignage de Servet comme tout à fait exact : « Malgré son dire, il est probable que dans le logement où il conservait son incognito, il n'était pas resté sans communication avec les gens du dehors. Toujours est-il qu'en dépit
des précautions qu'il avait prises, ou plutôt parce qu'il n'était pas resté aussi complètement reclus qu'il le prétend, sa présence dans Genève fut découverte, l'éveil donné et lui-même reconnu. S'il faut en croire une relation contemporaine, il aurait pris fantaisie d'assister à l'une des prédications qui se faisaient dans les temples de Genève et c'est là que, même avant le début du prêche, il aurait été aperçu et dénoncé2. »
C'était Antoine Revilliod qui tenait l'hôtellerie de la Rose lorsque Servet y descendit. Son fils Jean (né le 4 avril i55o et mort le 8 février 1622) embrassa, avec son frère aîné Claude-François, la carrière des armes, au service de l'Autriche. Il s'y distingua fort et reçut de l'empereur Rodolphe II des lettres de noblesse en récompense « de ses connaissances militaires et du courage
intrépide montré par lui dans l'expédition de Hongrie, 1 566 » Après quoi le
brillant guerrier redevint hôtelier à Genève et succéda à son père à la Rosed'Or, qu'il rebâtit entièrement en 1587. — Son fils Jean compléta l'immeuble, en abergeant de la seigneurie, en 1648, le bâtiment situé entre sa maison et l'horloge, bâtiment qui tombait en ruine et qu'il reconstruisit avec l'arcade 3. Sans que nous puissions bien préciser leur emplacement, pas loin de l'arcade,
L'auberge de la Rose d'Or.
(Place du Molard, Archives, Anciens plans), (p. 215.)
1. Cinquième interrogatoire de Servet, du 23 août 1553. Opéra, VIII, p. 770. — 2. M. D. G., III, p. 20. — .'t. Galiffe, Notices généalogiques, Vol. IV. — Un peu plus tard, en 1726, Jean Michel Billon donne les explications suivantes, pour les Nos 9' et 9- de ses plans 29 et 30 : « Maison où il y a pour enseigne la rose. Il y a, à cette maison, trois corps de logis : savoir celuy où il y a l'arcade de la place du Molard joignant les halles du couchant pour le premier ; — et ensuite, une cave, tout le premier étage du premier et second corps de logis et un galetas et [est] au sieur Etienne Bonet, et tout le surplus du second corps de logis et [est] à Monsieur Jean Revillod et tout le surplus du second corps de logis et [est] au sieur Bouvier ; au troisième corps de logis, la boutique et [est] à Monsieur Jean Revillod, une cave, le premier étage et un galetas [est] à la demoiselle veuve Revillod, une cave, le second étage et un galetas et [est] à Monsieur Albert Revillod, » p. 43. Quel enchevêtrement! — Nous regrettons d'avoir commis la même
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deux maisons méritent encore d'être notées : i° la maison de Cartelier, un condamné politique, dont nous verrons plus loin l'histoire : « Sa maison et la tour derrier » étaient « assizes en la rivière devers l'Aile », dit le syndic Balard dans son journal1. On la lui prit et elle fut vendue à Clébergue, «grand riche» (magnus dives), dit le Registre, sauf la tour2; — et 20 l'hôtellerie de l'Ange3, « au bord du lac, près de l'arcade du Molard, fréquentée par les Suisses s'occupant des affaires de combourgeoisie ». Cette hôtellerie fut sans doute fermée ; en tout cas le Conseil ne permit pas, beaucoup plus tard, qu'on relevât une enseigne analogue '\
erreur que Jean Michel Billon et d'avoir une fois oublié dans notre second volume l'i de Revilliod (p. 101, n. 3, et à l'index alphabétique). Cet i différencie les Revilliod genevois de quelques familles savoyardes et catholiques, Revillod, qui ont peut-être la même origine. Cet i a occasionné au siècle dernier et permis à l'avocat des Revilliod un double calembour : « Les Revilliod, dit-il, sont comme le canard, qui a son nid près de l'eau (son i près de l'o) et ses ailes (1) mouillées. »
1. M. U. G., X, p. 103. — 2. 7 juin 1527. Flournois, Extraits (Grenus). — 3. Blavignac , Enseignes, p. 92. — Borel, p. 95. — C'est peut-être là que dîna Jean Philippe avant sa malheureuse échauffourée. Voir Jean Calvin, II, p. 688. — 4. « Honorable Pierre Vignier, dict Aubigné, ayant présenté (le 3 février 1647) requeste, pour avoir permission de tenir logis au bas du Perron, de faire peindre l'ange pour enseigne. Arresté qu'on luy octroyé la dte permission en payant quatre cens florins. » {Registres du Conseil, Vol. 196, f. 17.) Mais le Consistoire réclama, déclarant que c'était « non accoustumé en ceste ville et scandaleux », et à la date du 17 juillet 1647 le Petit Conseil prit la décision suivante : « Lecture a esté faite d'un renvoy du vénéble consist. portan que Aubigné... [gendre de la vefve de Chapuis] a dressé un logis au bas du perron, où il a fait mettre un ange pour enseigne, dont plusieurs ont esté scandalizés. Arresté qu'il soit mandé au d' d'Aubigny de mettre une autre enseigne en son logis. » lbid-, f. io6v.
JhAN CALVIN III