QUATRIÈME PARTIR
Les Rues-Basses jusqu'à Longemale1.
OUS allons de la place du Molard à la place de Longemale, et ce qui nous intéresse le plus ce n'est pas la rue de Dessus, ou rue des Orfèvres, qui commence près de l'arcade ou passage du Fort-de-l'Ecluse , et va jusqu'à la rue d'Enfer et la porte d'Yvoire 2.
Beaucoup plus importante pour nous est la rue de Dessous, appelée d'abord rue de la Poissonnerie 3, et puis, comme on n'y vendait plus de poissons, rue de la Croix-d'Or, d'après l'enseigne d'une de ses principales maisons4. (Voir les plans, Pages 219 et 224.)
A l'angle de la place du Molard et de la rue de la Croix-d'Or se trouvait une des maisons les plus « historiques » de la vieille Genève, longtemps connue sous le nom de maison Brandis 5.
Mentionnée pour la première fois en 1429, à propos du creusement du port du Molard devant les halles, ce fut d'abord la maison de la famille de Rolle. Elle devait être achevée depuis peu, car son architecture datait des premières années du quinzième siècle. Plus tard, 1 453 , les mêmes Registres des comptes de la communauté genevoise nous disent que l'ouverture du marché hebdomadaire du samedi était annoncée par l'érection d'une bannière de fer, sur la colonne de l'avant-toit de noble Jacques de Rolle 6.
En 1475, cette maison, qui appartint jadis à noble Jacques de Rolle, était estimée 58oo florins. Deux maisons seulement étaient estimées plus cher, l'une, aux héritiers de noble Jean d'Orsière, à 6000 florins, sise à l'angle de la grande rue de Rive et de la place de la Fusterie, et l'autre, à 7000 florins, au drapier Janin de la Mare, à l'angle de la même rue de Rive et de la rue tendant vers
1. L'orthographe moderne est Longemalle; mais les anciens auteurs écrivent Longemale. — 2. H. Mallet, p. 93,94- — 3. En avril 1428 peut-être, quand fut créée une poissonnerie joignant le port, près la halle nouvelle, au Molard. Flournois, Extraits (Grenus). Galiffe, p. 163, n. 2. — 4. lbid. — » Dont on voit encore [1879] l'enseigne », écrit Blavignac, Enseignes, p. 86. — 5. Nous allons suivre et reproduire la notice de M. Mayor : « Fragment d'archéologie genevoise », dans le Bulletin de la Société d'histoire et d'archéologie, I (1892-1897), p. 65 et ss. — 6. Borel, p. 279, n. 1.
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Saint- Pierre (actuellement place du Fort -de- l'Ecluse). Cette seconde maison était donc en face de celle de Rolle, et l'autre n'en était pas fort éloignée.
Bâtie, sans doute, par noble Jacques de Rolle, dont la famille alla s'établir à Soleure vers la fin du quin- (
Cj)raf7î)
Maison de Rolle, ou Brandis, ou Chautemps, l'angle du Molard et de la rue de la Croix-d'Or. {Archives, Anciens plans.) (p. 21 s-)
zième siècle, la maison était divisée entre trois propriétaires *, d'après l'inventaire de 1475 : un groupe de Bernois, marchands, qui abritaient là eux et leurs marchandises 2 ; une Dna Aymoneta; et un Jo.
du Peyrat.
La fille de ce dernier épousa, vers 1478, noble Pierre de Pesmes 3, chevalier, plus tard seigneur de Brandis ; et cette famille paraît avoir possédé un moment toute la maison. Mais cette possession ne fut pas de longue durée, car les Brandis, restés catholiques, durent quitter Genève peu après le triomphe de la Réforme. Toutefois leur nom resta à la chapelle qui occupait le rez-de-chaussée de la tour carrée en saillie sur la place du Molard.
En i539, l'ancienne maison Brandis fut acquise par la famille du Villard, l'une des principales de Genève. Le 12 février 1 585 , les frères du Villard demandent au Conseil, et obtiennent l'autorisation, de faire peindre leurs armes à la place de celles des Brandis « mesmes en la petite tour sur la chapelle de l'orloge ». Quelques années après, 1 5 g 1 , le syndic Jean du Villard, auteur de la curieuse carte du lac Léman, fit transférer l'horloge, de sa maison à l'autre bout de la place dans la tour d'enceinte où elle se trouve encore.
Malgré de nombreuses mutilations, l'antique demeure avait conservé son caractère général, son aspect monumental, et, en partie, sa décoration sculptée.
C'était un gros bâtiment rectangulaire, flanqué d'une tour carrée sur la face principale (tour visible sur notre dessin {Page 220), bien qu'elle soit flanquée à gauche d'un corps de bâtiment moderne, abrité avec la tour par un toit commun), avec une seconde construction, isolée de la première par une cour, et à laquelle on arrivait par des galeries. — Naturellement, dans la suite des
1. « Domos que fuerunt N. Jac. de Rotulot. » M. D. G., VIII, p. 311. — 2. Borel, p. 98. — 3. Les de Pesmes possédaient plusieurs maisons, en particulier celle, N° 30, rue des Allemands, dont nous avons déjà parlé et dont nous avons reproduit la façade, en partie. (Voir p. 195). Cette façade avait fini par former le côté sud de la cour, avec deux jolies portes ogivales ornées de moulures en forme de câbles, surmontées de fenêtres carrées, décorées d'une façon semblable et par une sorte de niche à accolade. - Le millésime de 1561 est bien postérieur à l'architecture de cette façade qui est des premières années du quinzième siècle.
LA VILLE
temps, on avait ajouté ici (un étage au corps principal), là on avait démoli (les étages du corps accessoire). Les échoppes et les masures s'étaient de tous côtés accrochées aux flancs de la maison.
La véritable porte d'entrée s'ouvrait, non pas sur la place, mais, dans l'allée,
à plusieurs mètres en arrière.
C'était une belle arcade ogivale, qui donnait accès dans la cour, laquelle à droite, dans l'angle, possédait la tourelle de l'escalier.
A l'intérieur, les pièces très vastes avaient été subdivisées, au dix-septième siècle, en plusieurs chambres. On avait ouvert de nouvelles fenêtres et fermé les anciennes. Ce qui restait de plus remarquable, c'était un plafond magnifique, celui de la grande salle du troisième étage, la pièce principale de la maison, éclairée Angle du Molard et de la rue de la Croix-d'Or (avant Par sept grandes fenêtres, s'ou- 1a démolion de 1889). (p. 219.) vrant sur la rue de la Croix-d'Or,
la place du Molard et la cour de la maison. Cinq de ces baies étaient géminées et à croisillons. Cinq puissants sommiers de chêne, richement moulurés, et dont les amortissements étaient ornés de petits écussons, soutenaient le plafond, qui ressemblait beaucoup à celui de la maison Auzias, rue du Rhône
Au rez-de-chaussée de la tour, et absolument indépendante du reste de l'édifice, était la petite chapelle de Sainte-Catherine {Page 221), avec son entrée sur la face sud de la tour, sur la rue de Rive. Un escalier de trois ou quatre marches aboutissait à une terrasse étroite, tenant tout le côté sud de la tour. Sur cette terrasse, une petite porte donnait accès dans la maison et une porte en face donnait accès dans la chapelle. Cette dernière porte, intacte sous des boiseries modernes, formait une jolie baie ogivale, bien moulurée. A l'extérieur, la fenêtre de la chapelle était abritée, comme la porte, par un auvent pyramidal, et c'est probablement à l'un des piliers de cet auvent qu'était hissée la bannière de fer, dont nous avons parlé, en signe d'ouverture du marché chaque samedi. — C'est en 1889 que cette chapelle montra ses ruines. Elles furent alors détruites, et pour toujours.
Entre l'époque où la maison Brandis fut habitée par le noble catholique et celle où elle fut habitée par la famille du Villard, elle abrita Jean Chautemps2,
1. Aujourd'hui dans la Salle des Armures. — 3. « Chautemps logeait dans la maison des héritiers de M. de Brandis, à l'angle sud-est de la place du Molard. » Herminjard, IX, p. 450, n. 11.
LA VILLE BASSE
surnomme Pytiod (né en 1490), marchand fustier, qui joua un rôle important au début de la Réformation. Pendant plusieurs années, il exerça les fonctions de maître des halles, de procureur de l'hôpital, fabriqua des chandelles, fabriqua surtout du papier avec son moulin à battoirs, sur le Rhône, près de Saint-Jean, moulin qui troublait le guet. Il fut du petit Conseil en 1 5 4 1 , syndic en 1.556, et mourut en i562.
Des quatre fils de Jean Chautemps (qui étaient censés avoir eu pour précepteur Olivétan), Otto, Jean1, François, Stéphane, l'aîné, Otto, était hôtelier, et ne fit pas honneur à sa famille : « il battait sa femme, tolérait chez lui les jeux et les chansons deshonnêtes "» .
— En i558, il fut condamné au fouet et au bannissement pour larcins, violences, blasphèmes.... Finalement ses blasphèmes continuels le conduisirent à Téchafaud, 4 avril 3.
Le plus jeune, Stéphane, ne valut pas mieux que l'aîné. Il fut emprisonné en 1545, une première fois, pour désobéissance aux ordres de son père. Celui-ci, en i55o, après un vol domestique, demanda au Conseil que ce fils incorrigible fût « mys en prison à ses despens et chastié gratiosement. » Il fut en conséquence enfermé « en ung crotton, attaché à une pierre, à une chenue de fert 4 ». — Ft c'est sans cloute encore pour ce garnement « de maulvais régimens et clésobeyssans » que Chautemps, syndic en 1 5 56, demanda au Conseil de lui prêter la prison 5.
Jean Chautemps a fait une sorte d'histoire de sa maison. C'était pendant les années de disette 1 543- 1 545 . Les gens qui n'étaient pas riches se trouvèrent dans une très grande gêne. Chautemps fut obligé de s'endetter, et alors il écrivit
1. Voir Galiffe, Notices, II (nouvelle édition), et Alf. Cartier, Arrêts dit Conseil de Genève, sur le fait de l'imprimerie et de la librairie, de 1 54 1 à 1550, p. 72. — 2. Registres du Conseil, Vol. 45, f. 160, 276. 5 janvier et 18 mai 155 1. — 3. Alf. Cartier, p. 73 et n. 4. — Deux mois après l'exécution de son mari, sa femme Jannaz Rachel, épousa (28 mai 1559) Jean de Lery, le futur auteur de l'Histoire d'un voyage fait en terre du Brésil, et de f Histoire de Sancerre. De son métier Jean de Lery était cordonnier, et le Conseil lui répondit de le rester, quand il demanda l'autorisation (2 août 1560) de relever « l'enseigne du boucestaing qui leur a esté donnée par N. Jehan Chautemps, » son beau-frère. Au moment de son départ pour l'Amérique, il n'était, ni pasteur, ni étudiant, il était artisan. Cartier, lbid., p. 74 n. Voir Histoire ecclésiastique. «Jean de Lery, tesmoin oculaire [du voyage] et depuis appellé au ministère de l'évangile». I, p. 187 et III, p. 506 et n. 3. Voir surtout France protestante, ire édit. — 4. Registres du Conseil, Vol. 45, f. 10, i4v, i7vj 22. — 5. 4 juin 1556. Vol. 51, f. 170. Cartier, lbid., p. 75.
LA VILLE
à la seigneurie une lettre ( 1 544 ou 1 5^5) qui se trouve être pour nous un précieux document archéologique *.
« Il s'aparoistra que j'ay nourry, soubstenu et alymenté par longtemps maistre Guillaume Farel [pendant son second séjour; car pendant le premier, de fin septembre au 4 octobre 1 532, nous avons vu Farel loger à la Tour Perce] 2, maistre Claude Bigottery [recteur des écoles à Genève, de 1 53 1 à 1 53 2] 3, Me Guérin [Guérin Muète, le bonnetier de profession, qui présidait les assemblées des évangéliques] Me Anthoine Froment [qui trouva un asile chez Chautemps, quand il fut poursuivi pour avoir prêché au Molard] 5, Me Alexandre [Canus]6, et plusieurs passans du dit temps, secrètement 7 ».
C'est donc toute la série des hardis pionniers, des courageux initiateurs de ' l'Evangile, qui ont trouvé ici un abri, comme dans l'auberge des évangéliques.
Chautemps donne quelques détails de plus sur le second séjour de Farel, dans sa maison. Il était avec Viret.
« Item plus, demande quand Dieu permist que sa parolle se commença à prescher par les maisons, encores en secret chez Baudichon, chez Claude Bernard, chez Dada, chez Claude Paste [Claude Salomon, surnommé Paste8]. chez moi 9, en Téveschée [Tune des maisons voisines de celle du prince évêquej, et en plusieurs aultres lieux, chacun sait la poyne et les travaux que j'ay prinse pour trouver le moyen de norry Me Guillaume Farel et Me Pierre Vyret 10 de leurs vivres, quant ilz entrèrent en ceste cité avec Messieurs de Berne [c'est donc momentanément seulement que Farel et Viret logèrent avec les ambassadeurs à la Tète-Noire, ce qui est naturel : on n'habite pas d'habitude dans un hôtel], tellement que, de ce temps, ne se trouvera que la Seigneurie en aye rien poyé, jusques au temps que Amy Perrin fust faict thrésorier [en i53j] u. »
Et ce n'est pas tout : non seulement Chautemps a dépensé beaucoup d'argent pour nourrir les prêcheurs, mais, à cause du rôle que sa maison a joué dans l'affaire Werly, il a dû subir des pertes considérables.
Après la maison Brandis était une ruelle, qui allait clans la direction du nord, jusqu'au lac. En 1869, cette ruelle communiquait encore par une porte basse avec la cour de Brandis. C'est par cette ruelle et par cette porte que le malheureux Werly, blessé au Molard, avait pénétré, pour chercher un refuge au fond de la cour (4 mai 1 533). — Andréa, la veuve Ginod, qui demeurait de l'autre côté de la ruelle, entendit de chez elle le chanoine qui, entrant dans la cour de Chautemps, disait : Je suis mort! je suis mort! Bientôt après, Georgia, la femme de
I. I Ierminjard, IX, p. 452, n. 19. — 2. Ibid., IX, p. 450, n. 2, et II, p. 460, n. 5. — 3. Ibid., IX, p. 450, n. 3. Le 29 et le 30 juin 1532, il fut défendu au recteur des écoles de lire l'Evangile en classe. Découragé, sans doute, Bigottery se retira. (Ibid., II, p. 425, n. 2.) Il revint plus tard au catholicisme. (Ibid., p. 489.)
- h. Ibid., IX, p. 450, n. 4. Voir la lettre de Farel à Guérin Muète, du 18 novembre 1532. Ibid., II, p. 459 et ss., et III, p. 50, 51. — 5. Ibid., IX, p. 449, n. 1. — 6. Ibid., IX, p. 450, n. 6; III, p. 33, 100, 121, 122° 162, 176. — 7. Ibid., IX, p. 449, 450. — 8. Voir Jean Calvin, II, p. 140. — 9. Dans la maison à l'angle du Molard. — 10. « Farel rentra à Genève le 20 décembre 1533 et Viret le 4 janvier 1534, avec les ambassadeurs de Berne, > venus pour l'affaire Furbity. «Sauf de courtes absences,... Farel resta jusqu'au 23 avril 1538, Viret jusqu'à l'automne de 1535. » Herminjard, IX, p. 451, n. 13. — M. Ibid., IX, p. 450, 451, n. 9-14.
LA VILLE BASSE
Chautemps, allant ouvrir à une voisine la porte du nord, trouva le seigneur Werly gisant et mourant. Elle revint prendre une chandelle et retourna près du cadavre, lui mit sur la bouche des poudres fines, du sel1, etc. C'était trop tard.
Chautemps était parfaitement innocent. 11 jugea prudent néanmoins, vu les circonstances et sa réputation de meneur évangélique, de s'éloigner la nuit même de l'incident, du 4 au 5 mai 1 533, et il resta « fugitif par grand temps », dit Froment2. — Sa femme, Georgette (Georgia), avait cru pouvoir ne pas l'imiter. On l'interrogea le 5 mai. « Elle fut emprisonnée au commencement de juillet et ne recouvra sa liberté que le 6 août. Tandis que huit de ceux qui étaient accusés pour la même affaire occupaient le rez-de-chaussée de la prison, et que M. de Thorens logeait « in sala superiori », l'honnête femme se trouva enfermée « in crota », dans le cachot 3 ». — « Si je n'étoys comme contrainct, je me vouldroys taire », ajoute Chautemps 4, « mais nécessité me contrainct de vous remonstrer quantes pertes j'ay souffert d'avoir esté fugitifz, ma femme en prison— »
Quittons les Chautemps et leur maison sur ces souvenirs, pénibles sans doute, mais honorables, et renvoyons à plus tard pour parler des relations coupables qui paraissent s'être établies entre le fils Chautemps et la femme d'Antoine Calvin, Anne Le Fer, dont les parents habitèrent précisément un peu plus loin. La veuve de Nicolas Le Fer possédait en effet « en la rue de Rive » une maison que ses héritiers vendirent le 3i juillet i58o5.
La rue de la Croix-d'Or contenait quatre autres maisons historiques. (Voir le plan, page 224.) D'abord, l'auberge qui avait donné son nom à la rue et où était descendu Froment, par conséquent où eurent lieu les premières réunions évangéliques ; 20 la maison de banque Asinari et Médicis (la neuvième sur seize, en 1475), dont nous avons déjà parlé, à cause de la tour Asinaire, qui la terminait du côté du lacG; 3° la maison de Claude Bernard et 40 l'hôtellerie de la Tête- Noire.
Cette hôtellerie était « la meilleure et plus honneste que pour l'hors on
1. Herminjard, IX, p. 491 et ss. — 2. Froment, p. 62. — 3. Herminjard, IX, p, 452, n. 20. Registres du Conseil. 12 juillet 1533. — 4. Herminjard, IX, p. 452. — S. Voici un extrait de l'acte de vente passé devant Me Pierre de la Rive {Archives, Minutes de P. de la Rive, Vol. XII, p. 10 et iov): Les héritiers « de Euchernie Carbonelle, femme quand elle vivoit de feu Nycollas le Fer le vieux vendent une maison « avecque ie jardin derrier icelle.... size en ceste dicte cité de Genève, en la rue dite de Rive, jouxte la dite Rue à laquelle elle affronte devers le vent, la maison de noble Jehan Maillard, une ruelle appelé doge entre deux, devers le soleil levant, les murailles de la ville, une ruelle entre deux, devers la bize, et la maison et jardin des hoirs de Jehan Begun,... devers le soleil couchant. » — 0. Lors de la démolition, on sauva les poutrelles d'un plafond [aujourd'hui à la Salle des Armures]. Galiffe, Notices, II, p. 32, 33. — C'est « en la pessonerie dessous » qu'habitait, en 1562, Pierre d'Arlod. Registres du Conseil, en tête du procèsverbal. — C'est aussi en la rue de la Poissonnerie que s'établit comme marchand Etienne de la Maison Neuve, frère du célèbre Baudichon et ancien moine du couvent de Rive. (Note de M. Albert Choisy.)
LA VILLE
extimoit à Genève », selon Froment *. C'est là que logeaient d'habitude les ambassadeurs bernois. Nous les y trouvons, avec les ambassadeurs fribourgeois, le Ier mars i52q2; nous les y trouvons, avec les ambassadeurs de Zurich, de
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La rue de la Croix-d'Or. (Archives. Anciens plans.) (p. 223.)
Bâle, de SchafFhouse, le 21 décembre 1 534. La seigneurie paye « à F. Rosset, hôte de la Tête-Noire, leurs dépens montant à qo florins 3 ».
Un moment les prédicateurs évangéliques logèrent avec les ambassadeurs. Et la servante de l'hôtellerie fit courir le bruit que ces prédicateurs, quand ils allaient se coucher, donnaient à manger à des diables : ces diables ressemblaient à des chats noirs et se cachaient sous la table. P^lle les avait vus « par ung psrtuys de la porte ». C'était du reste le moment où l'on disait aussi dans la ville que Farel n'avait point de blanc dans les yeux, qu'à côté de chacun des cheveux de sa barbe se tenait un diable, qu'il avait des cornes sur la tête, des pieds comme un bœuf, et qu'il était fils d'un Juif de Carpentras \
En partant, les ambassadeurs bernois « remirent les prescheurs aux ridelles, les leur recommandant, » et les fidèles les « lougèrent en la mayson de Claude Bernard 5 ».
Ici eut lieu la célèbre tentative d'empoisonnement 6, par Antoina Vax, la servante de Claude Bernard, laquelle servit à Farel, à Viret et à Froment « ung mesme poutaige ». Farel ni Froment n'en mangèrent. Seul Viret le prit, et contracta une maladie dont les suites se firent sentir sa vie durant.
i. Froment, p. 81. — 2. Journal du syndic Balard, M. D. G., X, p. 208. — 3. Flournois, Extraits. — C'est d'ici que Jean de Beaulieu écrivit à Farel sa lettre du 3 octobre 1561 : « Estans arrivez en ceste saincte cité, en joy et en santé, le pénultiesme de septembre, fusmes fort humainement receuz de noz amys, ce qui donna grande joye et contentement à ma compagnie, la quelle entendit mesme de bouche le rapport que honnorablement firent de nous noz seigneurs et frères de Lyon, qui expressément s'assemblèrent pour cela, en ceste maison de la teste noyre. » Opéra, XIX, p. 10. — 4. Froment, p. 86. — 5. lbid. , p. 91. — 6. lbid., p. 94. C'est à propos de cette tentative d'empoisonnement, que Blavignac en est arrivé à écrire, dans le pire esprit jésuitique : « C'est dans cette hôtellerie qu'un prédicant, M. Pierre Viret, fit connaissance de la belle Antoina, qui le lui fit payer un peu cher, car, disent poliment les pièces contemporaines, elle lui servit un potage empoisonné, dont le ministre ne put jamais guérir. » Blavignac, Enseignes, notice sur la Tête-Noire,
LA VILLE BASSE
La rue de la Croix-cTOr aboutit à la porte d'Yvoire, abattue en 171 2 : porta aquaria, c'est-à-dire porte par où Ton passait pour aller à l'eau ou au lac et aussi, ensuite, à Yvoire1. Elle tenait à gauche à une maison « qui porte encore aujourd'hui [1807] pour enseigne une escarcelle 2 ». — Pendant longtemps, semble-t-il, les habitants vinrent y déposer leur fumier. C'est ce que dit, au moins, un texte de 14173.
C'est par ici, nous l'avons vu, que le 6 juin 1307 pénétrèrent dans la ville, avec une grande troupe de gens de pied et de cheval, le comte de Genevois et le sire de Faucigny '\
Entrons plus paisiblement et avec des intentions moins dévastatrices, et, tournant à gauche, arrivons sur la place de Longemale. (Longimala, c'est-à-dire ala [aula] longa 3.)
Nous savons que c'est à Longemale que s'étendit d'abord la ville basse de Genève : ce fut son premier beau quartier, bientôt le plus riche, avec le voisinage des grands marchands et de tout le commerce autour et au bas de la Madeleine.
Longemale était déjà peuplée quand l'évêque Henri de Bottis, le 22 février 1260, vint s'y loger. C'était un ancien prieur de Saint-Alban de Bâle, donc un moine et un étranger, que ses qualités morales avaient peut-être recommandé, mais qui ne pouvait soutenir sa nouvelle dignité par aucune influence locale ou personnelle0. Il se décida à ne pas habiter l'évêché, le palais haut et fort près de la cathédrale, et il loua tout simplement pour deux ans, moyennant 60 sols par an, une propriété particulière, celle du couvent de Bonmont 7. Elle était sur les bords du lacK.
Cette situation plut aux évêques, car, le 4 février 127S, nous voyons Robert de Genève acheter de Simon, évêque d'Aoste, une autre maison, voisine sans doute de la précédente, avec le verger et tous les bâtiments attenants, pour son usage et celui de ses successeurs. En effet, de cette maison épiscopale furent datées un grand nombre de chartes. E!lle était voisine d'une propriété des Tavel et fut payée par Robert 3oo livres genevoises, que fournit une contribution levée sur les cures du diocèse 9.
Les Tavel, les Versonnex, l'évêque d'Aoste, les évêques de Genève, tous à Longemale : c'était bien le beau et riche quartier.
i. Galift'e, p. 127. — 2. H. Mallet, p. 96. — .'!. En septembre 14 1 7, Guillaume Mermet, habitant de Genève, est chargé d'enlever le fumier de la porte d'Yvoire. Registres du Conseil, I, p. 90. — 4. M. D. G., IX, p. 152. — 5. Galiffe, p. 12. — 0. M. U. G., VII, p. 23S, n. 112, et p. 239. — 7. Ibid., p. 241. — H. « Oue sita est ad ripam laci, juxta domum Aymonis de Versonay, per biennum... pro 60 sol. gebenn. quolibet anno, exceptis caméra et stabulo que sunt in posteriori parte dicte domus, » dit le bail, passé le 22 février 1262. Ibid., p. 317. — 9. Ibid., p. 281. « ... Domum que vocatur Longimala, sitam in civitate Gebenn., inferius ex parte Iacus, et superius ex parte domus liberorum Pétri Tavelli, cum viridario et aliis domibus pertinentibus ad dictam domum ante et rétro et circumquaque. > Ibid., p. 339.
LA VILLE
Ici se passèrent les violentes scènes entre l'évêque Guillaume de Conflans et le comte de Savoie. Le 8 novembre 1288, c'est seulement le bailli, représentant du comte, qui se présente pour notifier à l'évêque en personne l'appel de son seigneur contre les monitions formulées le même jour par le prélat, dans l'église de la Madeleine, devant les citoyens convoqués à cet effet !. — Mais, le 7 mars 1294, l'évêque énumère des faits plus graves. Les gens du comte ont assailli en grand nombre et en armes la maison épiscopale, à Longemale. L'évêque leur en a fait ouvrir les portes. Ils se sont précipités avec fureur, ont injurié le prélat gravement ; ils ont enlevé, à ses côtés, et emmené plusieurs personnes de sa suite, même l'ont menacé de mort, le contraignant à chercher un refuge dans son église 2.
Nous voyons cependant Aimon du Quart (consacré le 5 octobre i3o4) 3, et d'autres évêques résider dans cette même maison, ni plus sûre ni moins exposée du reste que l'évêché lui-même.
Suivant De La Corbière, cette maison épiscopale se trouvait « au lieu où est [en 1753] la maison du sieur Colladon; » celui-ci l'avait acquise du sieur Reymond, et ce dernier l'avait fait bâtir sur l'emplacement d'un grenier public, qui appartenait à la Seigneurie 4. L'emplacement lui avait été abergé, le 8 août 1725, pour 33 5oo florins et la censé perpétuelle d'un sol. Ce n'était qu'un vieil édifice, bon pour être démoli. La maison de Bernard Reymond porta, sur l'entrée, le millésime de 1726 et les initiales du propriétaire, B. R. En 1849, c'était le N° 146 5 (en dernier lieu N° i3, démoli en septembre 1904).
Naturellement cette place se transforma, surtout les abords du côté du lac. C'est là que l'on creusa l'ancien bassin du Port-au-Bois, comblé en 1 835 , et le dernier « port du commerce 6 ». — C'est près de Longemale qu'était le jeu de paume, nommé le tripot; celui qui le tenait était le tripotier1 . — C'est du milieu du quinzième siècle que date la fontaine. Le 3o décembre 1442, le seigneur Guillaume Bolomier demanda aux syndics, de la part du duc de Savoie, d'enlever la fontaine qui se trouvait à la porte d'Yvoire. Le Conseil général décida d'obtempérer à ce désir et de transporter la fontaine autre part, par exemple sur la place de Longemale, où elle serait plus utile au bien public 8. Mais le projet fut
1. M. D. G., VIII, p. 146. L'évêque s'était posé en « seul et unique prince de la ville de Genève »; il avait déclaré que « aucun autre prince, baron, comte ou autre personne n'y avait aucune juridiction ou seigneurie », et « de la part de Dieu, de la glorieuse Vierge Marie, de saint Pierre et de tous les saints » il avait interdit au comte de Savoie et au comte de Genevois « d'occuper, de s'emparer, ou d'usurper, à quelque titre que ce soit, sans sa permission » le vidomnat de Genève. Or c'était ce que venaient de faire l'un après l'autre le comte de Genevois, puis le comte de Savoie. Ibid., p. 143-144. — 2. Ibid., p. 194- — Cette monition-ci fut remise, écrite, par l'évêque au comte de Savoie en personne, dans le jardin du couvent des Dominicains de Plainpalais. Ibid., p. 192. — 3. Ibid. Plusieurs actes , faits par Aimon du Quart, portent in doino de Longemala Gebcnn, ou in domo maie longa in caméra ipsins D. Episcopi. R. G., Nos 1543, 1546, 1527. — 4. Les reconnaissances féodales de l'évêché, de 1692, désignent cet emplacement comme suit : « La Seigneurie possède en la place de Longemale un édifice et place, le tout construit en un grenier à blé. » Grosse 2, par P. Deharsu, f" 6iov. — 5. M. D. G., VII, p. 340. — Du temps de H. Mallet, 1807, la maison appartenait au sieur Patri (p. 97). — 6. Galiffe, p. 142. — 7. Ibid., p. 288, n. 1. — 8. Registres du Conseil, I, p. 154, 155.
LA VILLE BASSE
exécuté lentement, car, quatre ans plus tard (ig mai 1446), l'entrepreneur ne savait pas encore s'il devait faire en grès ou en bois le conduit de la fontaine de Longemale et de la porte d'Yvoire. Il fut décidé que le conduit serait en grès *. — • Au seizième siècle, nous y aurions trouvé une auberge : A l'Ours, tenue par quelque zélé partisan des Bernois. Est-ce qu'un moment on n'avait pas creusé une fosse aux ours (hors de Saint-Gervais), tout comme à Berne 2 ? Il fallut abattre ces animaux symboliques et indociles, en 1527 3.
Mais surtout, en et en i552, nous y aurions trouvé des mandragores,
autrement dit diables familiers. Un gager (fripier) de Longemale, Azy ou Anzy, fut cité le 3 décembre \ devant le Consistoire, qui lui demanda si vraiment il avait acheté un « dyable familier. » Il le nia. Il montra cependant une pièce de verre « où est dedens une figure que se dict de dyable noyr. » Mais il prétendit l'avoir reçue comme simple dépôt d'un mercier de Lausanne. Le syndic Des Arts retint la pièce du délit pour la montrer le lendemain à « Mess,s nous supperieurs4. » — Même aventure arrive (8 sept. i552) à la femme de Jean, le maréchal de Longemale. On lui reproche de ne pas aller aux sermons et d'avoir « certaines mandragores. » Elle reconnaît que son frère lui en a apporté une d'Allemagne, mais sans lui dire ce que c'était, « et qu'elle n'y pense pas de superstition 5. » — Le Conseil ne donna pas suite à ces deux plaintes, transmises par le Consistoire: preuve, à noter, de tolérance. Evidemment le Conseil ne croyait pas beaucoup aux mandragores,
1. Registres du Conseil, I, p. 158. — 2. Galiffe prétend que le gouvernement calviniste aurait plusieurs fois fait abattre cette enseigne. Galiffe, p. 258. — 3. 27 octobre 1527 et 8 mai 1528. Galiffe, p. 258, n. 1. — 4. Registres du Consistoire, 1545- 1546, f. 15. Cramer, p. 18. — 5. Jbid., 1552- 1553, Cramer, p. 66. — M. D. G., XXIII, p. 237-281. DrPaul Ladame: « Les mandragores ou diables familiers à Genève au seizième et au dix-septième siècle. »