‹ Jean Calvin (volume 3)Chapitre 30 sur 94 · PS · texte numérisé non relu

PS

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Place de Saint-Pierre. (Archives. Anciens plans.

cette clôture. Alors aurait été faite « la porte au-dessus du Perron, comme l'on veoit encores maintenant [vers 1546] 2. »

(Nous donnons plus loin, en culde-lampe, le dessin de Diodati.)

Faisons le tour par la droite, en suivant nos plans. Nous ne trouvons, entre les maisons continues, que deux passages, le premier un peu plus large, le second un peu plus étroit, l'un avant la halle, montant au bout de la rue du Soleil-Levant, l'autre après la halle, montant à

i. Galiffe, p. 176. — "2. Chroniques, Liv. I, ch. m, éd. Fick , I, p/42. — Cette arcade a été démolie en 1707 ou 170S. M. D. G., Blavignac, VI, p. 190, et n. 6. •

LA VILLE

la Taconnerie. Sauf ces escaliers, pas d'autre ouverture jusque derrière l'abside, où les degrés de Poule {Page 269) ont été établis en i554 4, et plus loin encore, du côté nord, jusqu'au passage raide fermé par une arcade, dit des Barrières.

Nulle part des arbres : les six premiers ont été plantés en i566 2.

Et non seulement la place est fermée, mais elle est pleine, presque encombrée d'échoppes (banchœ) louées par le Chapitre et destinées surtout à la vente des objets religieux, chapelets, madones, comme à Einsiedeln, à Lourdes. Même sur le côté méridional de l'église, le seul qui fût dégagé, il y avait des trous 3, qui servaient, les jours de foire, à planter des perches et à construire des boutiques volantes '\ — Mais, à côté des bancs de marchands, il y avait, dit Bonivard, « certaines logetes de bois qui servoient de banches pour les greffiers, procureurs et gens de plume. » Il faut se rappeler, en effet, que, si le cloître avait servi aux chanoines « tandis qu'ilz demenoient vie monastique, » il avait été abandonné par eux, quand ils s'installèrent plus commodément aux environs, surtout rue des Chanoines, de telle sorte que le dit cloître ne servait plus que « pour tenir les causes de l'official et assembler le Conseil général 5. » L'official, c'était le tribunal : autour se groupait tout ce qui vivait de procès, tous les hommes d'affaires....

1. « D'ung passaige devant l'hospital contre S. Pierre. — Icy est esté parlé que ung temps fust que par les chosaulx [petites maisons, ou terrain sur lequel elles sont], que l'on a acquys du Sgr de Couldrée, avoit un passaige pour aller contre S. Pierre, et que bon seroit le y faire. Arresté que l'on le y face faire. » 25 septembre 1554. Registres du Conseil, Vol. 48, f. 124. — 2. Galiffe, p. 177. — 3. « Il me reste à dire un mot des trous qu'on aperçoit sur tous les contreforts de la cathédrale; ils sont placés à la hauteur d'environ trois pieds, dans les pierres de roche qui revêtent le parement de la muraille. Cette uniformité annonce un but particulier, et l'histoire nous fait connaître ce but : ces trous étaient faits pour former les boutiques qu'on y dressait pendant les foires et les séparer de la rue. Le Chapitre louait alors ces places à un prix fort haut. » Senebier. — 4. Les échoppes de marchands furent supprimées en novembre 1536. Galiffe, p. 177. — S. Bonivard, Liv. I, ch. m. — Bonivard dit que ces bancs aussi furent « desrochés. » On en éleva cependant plus tard quelques autres, mais pour des libraires, car c'était devenu le quartier des études, comme nous verrons. Le 23 janvier 1 5 5 1 , Nycod Du Chesne requiert le Conseil « luy bailler à Ioage ung bas de mayson, là où l'on soloit tenir la banche du procureur fiscal vers S' Pierre. » Et six mois plus tard, il requiert encore le Conseil de lui louer l'emplacement nécessaire pour dresser une «échoppe* de vingt pieds de longueur, sans doute devant son logis. (30 juin 1551. Voir Cartier, Arrêts du Conseil de Genève, p. 95, n. 7 et p. 96, n. 1). Ce Du Chesne, qui fit un peu de tout, libraire, relieur, garde du clocher et du « reloge » de Saint-Pierre, et finalement traître, fut exécuté à Champel, le 15 août 1557. (Gautier, IV, p. 84, et ss.)

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au dtJ'. c/icrro Place de Saint-Pierre. {Archives. Anciens plans.)

LA VILLE HAUTE

La foire et la basoche, voilà ce qui entourait, symbole deux fois éloquent, le sanctuaire.

Ne comprenons-nous pas toujours mieux les colères, les violences de nos premiers Réformateurs ? Cette foire et cette basoche, tout ce passé — alors encore présent — de corruption, de superstition, de spoliation, n'expliquet-il pas la genèse des sentiments qui firent quelquefois des hommes les plus pieux de terribles iconoclastes, précisément parce qu'ils étaient pieux, et, l'on serait tenté de dire, dans la mesure même où ils étaient pieux ?

C'est en face de l'église que nous trouverons bientôt, succédant au Chantre, au Prévôt (le Chantre prenait rang immédiatement après le Prévôt, lequel venait immédiatement après l'évêque) *, et autres dignitaires ou fonctionnaires épiscopaux, les amisde Calvin, Laurent de Normandie, le marquis de Vico, le musicien Louis Bourgeois, Guillaume de Trie, le ministre de la nation italienne2, et bien d'autres.

Pour le moment, approchons-nous de la cathédrale

Les degrés de Poule (d'après croquis), (p. 268.)

dont la vieille façade nous a été conservée par deux gravures, celle de Diodati, en 1675 {Page 270), et celle de Gardelle, en i735 {Page 277). — En avant de l'escalier est une colonne, surmontée d'une croix, et cette croix disparut sans doute avec toutes les autres à la suite de l'orage qui s'abattit sur la cathédrale, le 10 août 1 556. A cette occasion, les Registres nous offrent un de leurs plus curieux procès-verbaux.

1. Gahffe, p. 243. — 2. 16 août 1557; « Monsgr le marquis [de Vico], au nom de la nation ytallienne, » demande qu'on laisse « à leur moderne ministre [il a plu à Dieu de rappeler le précédent] la dite mayson assise en la place Saint-Pierre. » Le Conseil y consent, « jusques à nostre bon vouloir, dit-il, et nostre bon playsir sera ». Registres du Conseil, Vol. 53, f. 286. Annales, p. 673.

LA VILLE

Le Conseil délibérait. Tout à coup, le guet Baptista « a hurté à la porte, annonçant que le feu estoit en la pointe du clocher S. Pierre : par quoy promptement chascun s'est levé pour aller au secours. » Le secrétaire se précipite avec les autres conseillers, et puis il revient raconter, coucher sur la page de son

La cathédrale de Saint-Pierre en 1670.

Veue du Frontispice du Temple de Sainct-Pierre, et le circuit de la place, où est représenté un convoy de nopces. (F. Diodati fecit en 1670.) Gravure de 1675. (p. 269.)

procès-verbal, ce qu'il a vu « occulairement », ce qu'il a lui-même « visité. » Il écrit : « Estans faitz grandz tonerres , la foudre a frappé sur le pomeau de cuyvre doré d'or, estant dessoulz la croix du clochier pointu de S. Pierre; lequel pomeau, elle a percé de part en part, faisant ung pertuys rond de la grosseur de deux doigs, et de là est entré dedans le clochier ; an [en] après avoir quelque temps fumé, la flamme en est sortie, et a bruslé depuis la pointe jusques à la cloche du Reloge, tellement que la dicte croix est tumbée sur le toit de la crotte de S. Pierre et a percé le dit toit sans touteffois percer la crotte. » Pendant ce temps une douzaine de compagnons étaient dans le clocher, menacés d'être brûlés vifs, « tellement que Dieu est à remercier qu'un tel dangier ne se soit estendu plus loing. » N'y avait-il pas même de la poudre dans la chapelle du cardinal de Brogny ? Mais elle « a esté subitement transporté en la maison de ville. » Quant au feu, « on a employé grande quantité de vin pour l'esteindre ; l'eau n'y a pas fally, grâces à Dieu, veu mesmes que pendant le dit [orage] il n'a pas cessé de plouvir fort. » Et l'honorable secrétaire, tout ému, se laisse aller à ses réflexions. « De sorte qu'en tout tel accident nous povons recueillir une grande bonté de Dieu, de nous avoir si gratieusemant visités, veu que c'estoit honte que telle croix, comme marque ou enseigne de la diablerie papale, fut là laissée. » Enfin, le procès-verbal se termine par un vrai cantique, par un vrai psaume. Il s'agit de s'humilier, de reconnaître la main forte du Seigneur, de détourner son ire, afin que Dieu nous reçoive « à sa miséricorde, et préserve par

LA VILLE HaUTE

sa bénignité, à son honneur et gloire, à avancement de son église et de ceste pauvre cité et république, et à la confusion de ses ennemys meschant, envieux, et qui de ses verges se moqueront ou en auront réjouissance l. »

La croix enlevée, il restait la colonne (que l'on voit encore sur le dessin de Diodati). Le 7 octobre 1687, le seigneur syndic fit observer que cette colonne ne servait « à rien » ; et qu'en faisant « réparer les degrés et perron de la grande porte du temple, » il serait à propos « de [la] faire oster. » Le Conseil dit de la laisser « subsister quant à présent2. » Mais, une quinzaine de jours plus tard, la colonne fut de nouveau déclarée « inutile » et gênante : « elle empesche qu'on ne puisse passer la place3. » Et, enfin, le 3i octobre, le Conseil, « rentré après les feries [vacances] des vendanges, » et, après avoir encore délibéré, décide de « faire oster » le vieux monument '*.

La cathédrale elle-même se trouve flanquée, à gauche et à droite, de deux bâtiments très différents d'aspect, mais fort célèbres l'un et l'autre.

A gauche, c'est le cloître, qui n'a rien de spécialement artistique 5. Sa porte cochère, sur la cour (on l'aperçoit sur la gravure de Diodati), est fort simple. En dedans, il y a une grande salle pour les séances des chanoines, un cloître proprement dit pour leurs promenades, une chapelle, des appartements et un cimetière. On voit encore, sur la façade latérale nord de la cathédrale, les restes d'une porte, à laquelle on arrivait par quelques marches, et qui permettait aux chanoines de communiquer directement avec l'église. {Page 272.)

Peu à peu, ici comme partout, la règle se relâcha. Les chanoines abandonnèrent le cloître pour avoir des demeures plus spacieuses et plus confortables. Le cloître ne fut plus qu'un lieu de réunion : réunions ecclésiastiques et réunions politiques. C'était ici que le peuple s'assemblait en Conseil général. A l'ouverture de chaque séance d'automne, tous les assistants, syndics en tête, se jetaient à genoux et récitaient un Pater Noster, et un Ave Maria pour le salut d'un bourgeois, qui avait fait un legs à la ville, Jaquemet Dupont. Cette cérémonie, soigneusement mentionnée dans les procès-verbaux d'automne, fut accomplie pour la dernière fois le i5 novembre 1 534. Dès l'année suivante, on y substitua l'oraison dominicale en langue vulgaire 6.

Au cloître aussi se réunit le Conseil ordinaire, jusqu'à ce que, pour celui-ci, fut construite la Maison de ville. (Voir plus loin.) C'est donc dans ce cloître que se sont passés plusieurs des événements les plus décisifs de l'histoire de Genève: le 29 février 1420, refus de céder à Amédée VIII la suzeraineté de la

L Registres du Conseil, Vol. 52, f. 255V, 256. — Roset, Chroniques, p. 387, 388. — 2. 7 octobre 1687. Registres du Conseil, Vol. 187, f. 197. — 3. 26 octobre 1687. Ibid., f. 2o6v. — 4. Ibid., f. 2o8v. — 5. Il a été reconstruit après l'incendie de 1334, et date par conséquent du quatorzième siècle. — 6. 15 novembre I534- — 14 novembre 1535. Flournois, Extraits.

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ville; — 10 décembre 1 525 \ en présence du duc Charles III et des hallebardes de ses soldats, en présence du tyran qui faisait régner la terreur, qui avait fait assassiner Navis, Blanchet, Philibert Berthelier, Ami Lévrier, réunion du Conseil des Hallebardes, où les mamelus reconnurent le protectorat de la

Savoie. Et le duc part (12 décembre 2), croyant qu'enfin son rêve obstiné est réalisé, qu'il est maître de la ville : aucun duc de Savoie ne devait plus y mettre les pieds! — 25 février i526, ratification du traité de combourgeoisie avec Berne et Fribourg, apporté par Bezanson Hugues; — 21 mai 1 536 , acceptation de la Réformation : le premier syndic, Cl. Savoye, demande à haute voix s'il y a quelqu'un qui sache et veuille dire quelque chose contre la parole et la doctrine prêchée dans cette ville, si tous ne veulent pas vivre selon l'Evangile et la parole de Dieu ? Sur quoi « sans point d'aultre voix qu'une mesme, est esté généralement arresté, et par élévation des mains en l'air, conclue! et à Dieu promys et juré que très tous, unanimement, a l'aide de Dieu, volons vivre en ceste saincte lox évangellicque et parolle de Dieu 4. »

Puis, le 4 février 1 53y, le Conseil général se transporta « dedans l'esglise S. Pierre, les sindicques et Conseil assys à la porte du cœur, où soloit [avait coutume d'] estre les chapelles Se Croix et Se Catherine. » Cependant l'innovation ne réussit pas immédiatement. Le dimanche 3 février 1 538, « le Conseil général a esté tenu en la cloistre S. Pierre, ainsy changé de l'esglise en la cloistre pour ce que l'on ne oyt [entend] pas bien dedans S. Pierre ; » mais on revint bientôt à Saint-Pierre, et le Conseil général ne cessa plus de s'y tenir jusqu'en 1798 5. »

C'est dans le cloître que se réunirent le fameux Consistoire et la Compagnie des pasteurs. — En 1549 nov.), le Consistoire trouva son local « tant froyt » qu'il fit demander la permission de se réunir « aux poylle de la mayson de la ville. » En effet, on lui prêta « la place du petit ou grand poyellies de la mayson de la ville, » et pendant ce temps MMrs firent « acoustrer le dl lieu du d1 consistoyre pour le faire plus chaud et commode affin que l'on il [y] puisse demeurer0. » Et pour longtemps le Consistoire revint à côté du temple, le Consistoire, où l'on veillait sur la morale, à côté du temple, où l'on prêchait la foi.

Mais, en 171 1, une partie de la voûte de Saint-Pierre menaça ruine, risquant

Face extérieure des basses voûtes de Saint- Pierre du côté du sud3, (p. 271.)

1. Journal du syndic Balard, M. D. G., X, p. 28. — 2. ïbid., p. 30. — 3. Dessin pris dans un volume qui porte ce titre: « Plans des places des temples de Saint-Germain et de l'Auditoire avec divers plans de l'intérieur et de l'extérieur du temple de Saint-Pierre, n. 5. » Conseil administratif. — 4. Jean Calvin, II, p. 147. — S. Album de la Suisse romane, IV, 1846, p. 49, 50. « Le temple de Saint-Pierre, » par Ed. Mallet. - 6. Registres du Conseil, Vol. 44, f. 273.

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d'écraser la salle du cloître, où se réunissait le Consistoire. Celui-ci pria le Conseil de ne pas trouver mauvais s'il « s'assembloit dans l'auditoire de philosophie, » alors installé à la chapelle des Macchabées. Le Conseil crut l'occasion bonne de se moquer un peu du vénérable Consistoire. 11 déclara qu'il allait faire examiner l'état des voûtes. En attendant, il faisait savoir « à la d. compagnie qu'il n'y a pas le danger qu'elle croit, » et la rassurait « contre la peur qu'elle se donne, et qu'elle causerait à tout le peuple, en abandonnant sa chambre ordinaire ; que cependant si on ne peut rassurer les d. spectables pasteurs, qu'on n'empêche qu'ils s'assemblent dans l'auditoire de philosophie1. » — Mais les membres laïques du Consistoire n'étaient pas moins inquiets que les membres ecclésiastiques. Les avis se multipliaient. Le 22 août 171 1, deux anciens déclarèrent que « le vénérable consistoire se faisoit beaucoup de peine de s'assembler dans ce lieu, et qu'il prioit le Conseil de lui en assigner un autre. » Le Conseil, toujours un peu goguenard, répète qu'il fera faire une enquête, mais que « si les d. spectables pasteurs sont toujours dans l'apréhension, la vener. compagnie et le ven. consistoire pourront s'assembler dans une des chambres de l'hôpital2. » - Les membres du Consistoire vont visiter la chambre, mais ils ne la trouvent pas « propre, parce qu'on pouvoit être ouï dès le dehors. » Le Conseil, au lieu d'indiquer une autre chambre, décide de « voir quelle précaution on peut prendre pour empêcher qu'on ne soit ouï dès le dehors 3. » Et le Consistoire dut y rester jusqu'en 17 1 4. Cette année-là, le 11 avril, il envoie une députation au Conseil. Décidément, la salle de l'hôpital est sujette à trop d'inconvénients et d'incommodités : « On ne s'y entend pas opiner ; elle n'est point secrète ; le plancher en est mal assuré et il n'y a d'autre antichambre qu'un réfectoire, ce qui est fort contraire à la bienséance \ » Les pasteurs demandent qu'on les installe « sur la petite haie de la Tacconnerie. » Mais le Conseil ne se presse pas. La halle de la Taconnerie ne lui convient pas; il faut réfléchir. On pourrait réparer le temple de Saint-Pierre5. — • La Chambre des comptes étudie la question, 7 août 17 14°. Elle se transporte à l'arsenal, et finalement elle trouve que ce qu'il y a de mieux, c'est encore le projet du Consistoire lui-même, et son installation à la « haie de la Tacconnerie7. » Et le 19 mars 1713, les ordres sont donnés. Le bâtiment doit être livré « prest à couvrir, au premier septembre prochain pour le plus tard8. » Et c'est dans ce local que le Consistoire est resté jusqu'à sa dernière installation au-dessus du temple de l'Auditoire, en 1874.

C'est en 1721 que le cloître fut vendu à Gédéon Mallet. Le 17 septembre, le Conseil décide qu'il ne sera bâti qu'une seule maison avec celle du cloître vendue à Gédéon Mallet et les maisons voisines qui sont petites et assez caduques. Le seigneur Mallet consent à ce plan, et le Conseil prend les mesures pour la réalisation de « cet embellissement très avantageux9. »

1. Registres du Conseil, Vol. 210, p. 350, 351. — 2. Ibid., Vol. 210, p. 361. — 3. Ibid., p. 364. — 4. Ibid., Vol. 213, p. 129 et 203. — 5. 24 avril et 18 juin. Ibid., Vol. 213, p. 143 et 210. — (>. Registres de la Chambre des comptes, Vol. 12, p. 60. — 7. 22 décembre 17 14. Ibid., p. 76. — H. Ibid., p. 81. — 9. 9 août, 11 septembre 172 1. Registres du Conseil, Vol. 220, p. 363, 436.

Th. de Bèze avait été inhumé dans le cloître. Après lui, pendant le dix-septième siècle, furent aussi inhumés là les syndics, les membres du Petit Conseil, les ministres, Michel Roset, Agrippa d'Aubigné. — Le monument de celui-ci a été transporté dans le temple 1.

De l'autre côté de la cathédrale, au midi, et sur l'alignement de la façade de l'église, se trouve la chapelle des Macchabées, aussi riche, architecturalement, que le cloître est simple ; au-dessous de la fenêtre, qui donne sur la cour Saint-Pierre, se trouvait l'étalon de fer de l'aune de Genève, scellé dans le mur: les marchands venaient y vérifier leurs mesures 2. - La chapelle avait été construite, en 1406, sous le vocable de la vierge Marie, et on ne sait trop pourquoi elle prit le nom des Macchabées. Elle était somptueusement dotée : un archiprêtre et douze prêtres la desservaient. Son fondateur était le célèbre Jean de Brogny, cardinal d'Ostie 3, sur les origines duquel on a tant discuté.

Commença-t-il par être porcher dans son enfance ? Blavignac dit : « Suivant les indications de M. le curé Besson {Mémoires, etc.), j'ai retrouvé dans le temple de Jussy des fragments des stalles qui, selon la tradition, provenaient des Macchabées, et sur l'un desquels on voit, sous un chêne, un jeune homme gardant des pourceaux4. {Page 2^5.) Cet humble souvenir de ses premières années fut reproduit par Jean de Brogny dans plusieurs parties de la chapelle5; dans l'encoignure de l'angle occidental, le même sujet se retrouve; cette sculpture, que, vu son importance historique, j'ai étudiée avec le plus grand soin, offre, quoique fruste et à moitié mutilée, la silhouette du porcher, quelques branches d'arbre et trois ou quatre petits cochons6. »

1. M. D. G., XVII, p. 198. — « La rue [actuelle] du cloître représenterait à peu près l'une des galeries latérales, et la galerie postérieure de l'ancien cloître; la seconde galerie latérale serait figurée par la partie de la rue de l'Evêché, comprise entre la rue des Barrières et la cour de Saint-Pierre; l'emplacement de la galerie antérieure, enfin, serait pris sur la façade de la maison de Stoutz, cet immeuble représentant la cour intérieure du cloître. » Bulletin de la Société d'histoire et d'archéologie, I, p. 351. Jaques Mayor : « Fragments d'archéologie genevoise. » — 2. «On voit à présent [il y est encore] au-dessous de la fenêtre de la Chapelle des Macchabées, à côté du grand portail, l'étalon en fer de l'aune de Genève, qui est scellé dans le mur. C'était sans doute l'aune qui devait servir à vérifier celle des marchands qui vendaient pendant les foires. On sait de même qu'en 1390 la mesure du bled était attachée au devant de la cathédrale. » Senebier. — 3. En tête de l'ouvrage de l'abbé Crozet-Mouchet, Jean Alarmet de Brogny, 1847, se trouve un portrait du cardinal. Mais quelle est la garantie de sa ressemblance ? Voir M. D. G., Blavignac, VIII, p. 17. - Ed. Mallet (Album de la Suisse romande, l\, 1844, le cardinal de Brogny et la chapelle des Macchabées, p. 177 et ss.) dit que le seul portrait authentique du cardinal se trouve sur l'un des quatre tableaux du retable dont nous avons parlé. « Brogni est en costume de prélat, la mitre en tête, l'anneau pastoral au doigt, le chapeau de cardinal derrière lui. » — 4. Cette dernière, la seule qui existe, « sera moulée et déposée au musée des antiquités. » M. D. G., VIII, p. 17. C'est le dessin pris par Blavignac que nous reproduisons. — 5. « Brogni, au milieu de la gloire et des richesses, n'oublia point son ancien état; il fit graver sur les sièges de la chapelle des Macchabées un jeune homme qui conduisait un cochon ; on les voyait encore dans la chapelle en 1670. Ce monument subsiste toujours dans notre bibliothèque, où il honorera l'humilité et la vertu du cardinal, qui avait fait graver les mêmes figures sur la maison qu'il a habitée à Genève, en 14 18. » Senebier. — 0. M. D. G-, IV, p. 103, n. 1.

LA VILLE HAUTE 2y5

N'est-ce pas tout simplement limage de l'enfant prodigue ? demande Galiffe, qui rejette cette tradition *. — D'après une autre, arrivé à Genève, le futur cardinal n'aurait pas eu de souliers, et un cordonnier lui en aurait donné une paire, en lui disant : « Vous me les payerez quand vous serez évêque. » — En conséquence, Jean de Brogny aurait fait sculpter des sabots à la grande fenêtre de sa chapelle. Mais, vérification faite, les prétendus sabots se sont trouvés de belles feuilles repliées et parfaitement reconnaissables 2.

De l'ancienne ornementation de la chapelle , il reste au moins deux souvenirs authentiques : i° les portes du retable d'autel 3, sur chacune des faces duquel sont deux tableaux, précieux, l'un du moins, pour ses renseignements relatifs aux bords du lac, du côté de Rive, car c'est là que se passe la scène miraculeuse, peinte par l'artiste4 {Page 181); et 2° la porte, servant actuellement à la sacristie de la cathédrale, et qui servait autrefois à l'escalier de la salle capitulaire. « C'est un magnifique spécimen de l'art du forgeron au XVmc siècle 3. » (Page 276.)

Ce qui est certain, c'est que le cardinal d'Ostie incarna admirablement tous les abus de l'Eglise romaine, et symbolisa à merveille l'impuissance dans laquelle cette Eglise se trouvait de se réformer ellemême, et sa volonté bien arrêtée de ne pas se laisser réformer par qui que ce soit6. Le cardinal d'Ostie cumulait plus de quarante bénéfices '. On peut deviner ce qu'une telle monstruosité supposait de corruption, d'irrégularités, d'amour de l'argent et de dédain du pastorat et de la vie religieuse. Le cardinal d'Ostie présida le fameux concile de Constance, celui où s'accusa définitivement l'échec des grands conciles dits réformateurs. Et même c'est le cardinal d'Ostie qui, en sa qualité de président du concile, porte, officiellement dirons-nous, la responsabilité des supplices de Jean Huss et de Jérôme de Prague 8. — En vérité, on

1. Galiffe, p. 231. — -2. Blavignac, M. D. G., VIII, p. 18. — .'i. Il se trouve au Musée archéologique. - 4. M. D. G., Rigaud, IV, p. 42. — 5. Bulletin de la Société d'histoire et d'archéologie. J. May or, I, p. 97. « Découverte pendant les fouilles pratiquées en 1850 (M. D. G., Blavignac, VIII, p. 16), elle fut restaurée et attribuée, en un moment où l'on ne songeait point à restaurer immédiatement les Macchabées, à la sacristie de Saint-Pierre. » — 6. Donnons cependant cet autre renseignement : « Etant évéque, Jean de Brogny voulait fonder une académie d'hommes doctes pour l'instruction des bonnes sciences, de quoi désirait avoir le consentement des citoyens ; ils s'y opposèrent, parce que, comme ignorants, ils avaient plus d'affection au trafic qu'aux lettres, et craignans qu'à l'exemple des autres lieux, où étaient instituées des académies, ils n'eussent à souffrir beaucoup d'insolences de leurs écoles. » De La Corbière (copie Bourrit) — Pictet de Sergy {Genève, II, p. 20) donne de cette opposition un motif plus noble et plus vraisemblable: « Le cardinal de Brogny voulut y fonder une Université, soit Grand Collège. L'instinct d'indépendance des Genevois leur fit repousser une création qui les inquiétait, comme ils l'avaient déjà refusée de la part du comte Amédée VI de Savoie et de l'empereur Charles IV, comme ils la refuseront encore, un siècle plus tard, du duc Charles III. » — 7. Galiffe, p. 230. — 8. Bonivard dit cependant qu'il passait pour « n'avoir pas en abomination Jehan Husz, ne sa doctrine, qui fust bruslé à Constance. » (Liv. I, ch. m.) Et Pictet de

Bas-relief Brogny.

Bas-relief des stalles de Jussy.

(M. D. G., VIII, pl. 4.) (p- 274.)

LA VILLE

Porte de l'ancienne chapelle des Macchabées et de la sacristie actuelle de Saint-Pierre, (p. 275.)

a bien fait de restaurer la chapelle des Macchabées; c'est le plus éloquent témoin à charge contre l'Eglise du moyen âge, et le plus éloquent témoin à décharge en faveur de l'Eglise calviniste

Revenons à la colonne et à la croix de la place Saint-Pierre.

Devant nous est la façade de la cathédrale, le long de laquelle règne une terrasse entourée d'une balustrade et avançant d'environ douze pieds sur la place. On y accède par un escalier semi-circulaire de douze marches, aboutissant au portail. (Page 277.)

Ce portail est en marbre blanc, sobre, avec une triple voussure ogivale, comprise dans un immense fronton très aigu. Le tympan triangulaire du fronton contient trois figures, dont celle du milieu représente le Christ. Au-dessus du fronton, une fenêtre trilobée correspond au corridor ou triforium, qui fait intérieurement le tour de l'église. Un peu plus haut, une grande fenêtre, donnant sur la voûte, a remplacé la belle rose détruite dans l'incendie de 1430.

Plus haut encore est le pignon, avec la statue de l'empereur Conrad le Sa-

lique, et un grand écusson où se voit l'aigle impériale à double tête, les ailes éployées2. Le tout est enfin couronné par un clocheton qui contient l'horloge.

Sergy (Genève, II, p. 19, 24) ajoute: « Dans ce concile de Constance, où ses vertus brillèrent avec celles de quelques hommes de bien, au milieu des vices et des passions d'un clergé avili, Brogny se montra presque seul compatissant envers l'infortuné Jean Huss. Jean de Genève, dit le malheureux martyr dans les lettres qui nous sont parvenues de lui, cherchait à vaincre sa fermeté par tous les moyens que la charité chrétienne pouvait suggérer à mie âme noble et sensible.... Un panégyriste a dit: « On peut dire que, par le respect qu'il inspirait, il retarda de cent ans la Réformation. » (!)

1. En 1542 (27 octobre), on autorise le ministre italien « de prescher à S1 Pierre, en la chappelle du cardinal, pour ung peult de temps, et d'empuys pourra estre mys à S1 Gervais. » (Registres du Conseil, Vol. 36, f. 15 iv.) — En 1545 (13 juillet), il y a des « munitions ». Calvin demande la permission pour les ministres d'y tenir leurs congrégations. « Arresté de visité à cause de la monition, et, en après, si le lieu est comode leurs soyt bailler. » (Ibid., Vol. 40, f. 178.) — En 1547, on en fait un grenier à blé, et le 24 jan

LA VILLE HAUTE

— Cette partie de la façade s'élève entre deux éperons ou contreforts, larges de plus d'un mètre et saillants d'un demi-mètre. Ils se terminent chacun par une tourelle, et dessinent à l'extérieur la grande nef intérieure. A droite et à gauche

La cathédrale de Saint-Pierre, en 1735 (gravure de Robert Gardelle). (p. 276.)

sont les deux parties beaucoup plus basses de la façade, avec une porte et un ceil-de-bceuf, qui correspondent aux bas côtés

vier on décide d'y faire quatre tralaisons, soit planchers. — En 1556, on y installe un magasin de poudre (10 août). — En 1637, nous y rencontrons un dépôt de salpêtre. — En 1670, c'est l'auditoire de philosophie qui s'y trouve : on perça la porte méridionale. Dix ans après, le perron postérieur fut construit. — Quelques classes du collège y furent transportées à la fin du dix-huitième siècle, etc., etc. Blavignac, M. D. G., VI, p. m. — En 1830, on proposait la démolition « de ce vieux monument à peu près insignifiant.» (Galiffe, p. 229, n. 1.) — Nous-mêmes, nous avons suivi les cours de théologie dans la salle supérieure, au-dessous des voûtes : c'est de là que l'auditoire de théologie a été transporté en 1S72 dans les bâtiments actuels de l'Université. — 2. Senebier, p. 34, 35.

1. En 1643, la façade penche ; en 1670, « il est à craindre que ce grand bâtiment, à la longue, amène une grande ruine. » A partir du 2 février 1749, (la décision est du 1e1' février: « Dès demain, ») il est fermé au culte, et les projets de réparation les plus baroques se succèdent. Alors la cathédrale courut le plus grand péril. Le rapporteur de la commission fit le procès du style gothique : « Il ne faut pas croire que les Goths aient connu des règles; tous les ouvrages de ce temps-là,... tout, annonce un manque de goût, un défaut

Saint-Pierre. Intérieur avant 1750. (Revers de l'ancienne façade. Dessin d'Alfieri (?), n. 8 du volume déjà cité, au Conseil administratif), (p. 279.)

de proportion, une ignorance ou un mépris des règles.... » Finalement, on se contenta de la réparation qui mit l'église en l'état où elle est, avec sa façade corinthienne. Et, en pensant au désastre qui aurait pu tout détruire, on peut s'estimer heureux. L'église fut réouverte le 5 décembre 1756. Le carillon fut voté le 17 janvier 1750.

Saint-Pierre. Intérieur en 1836 (d'après la gravure et travail de concours pour la place de professeur de dessin de Durelli).

C'est le moment de pénétrer dans l'intérieur du sanctuaire {Page 278), sous la grande nef, environ six mètres plus longue qu'aujourd'hui et soutenue par douze piliers.

LA VILLE

Un rapide regard suffit pour nous faire voir que deux arts ont contribué à sa construction : l'art roman a fait « les bas côtés, les piliers de la nef, avec leurs resplendissants chapiteaux, et la partie inférieure de l'abside ; » l'art gothique a

Saint-Pierre, intérieur: les chapiteaux.

fait (( l'abside, les transepts, la partie supérieure de la nef, et les voûtes des bas côtés (sans compter les deux grosses tours et l'aiguille centrale). » Mais les deux arts se sont fondus dans une harmonie merveilleuse et une impression de grandeur et d'austérité ne tarde pas à saisir le visiteur *. {Pages 279, 280 et 281.)

Faut-il croire, avec Blavignac, qu'avant la Réforme l'impression était tout autre, et que l'église resplendissait de tous côtés des couleurs les plus riches et les plus vives ? qu'en particulier les bases des piliers étaient peintes en blanc, que le rouge formait, à peu d'exception près, le fond du reste de la décoration2, et que toutes les parties intérieures, les chapiteaux, les colonnes, les murs et les voûtes étaient peints3 ? Une étude plus récente et plus exacte a prouvé qu'on ne voit aujourd'hui dans tout l'édifice, les voûtes exceptées, aucune trace de badigeon ; qu'on ne retrouve dans les documents écrits aucun passage pouvant se rapporter à un lessivage général , ni au brossage et au raclage qu'il aurait nécessités ; que s'il est difficile d'examiner les chapiteaux des colonnes de la nef, il est facile d'examiner ceux du triforium et de l'étage supérieur ; or, ceux-là ne portent aucune trace pouvant faire présumer l'existence antérieure d'une peinture quelconque ou badigeon. Les angles délicats de ces chapiteaux en gris sont absolument nets, et tels que le ciseau du sculpteur les a laissés. En conséquence,

I. Louis Viollier, architecte : « Communication sur les travaux, 9 mars 1889. » — 2. M. D. G., VIII, p. 13. — .'S. Ibid., IV, p. 114.

Saint-Pierre. Intérieur, (p. 280.)

LA VILLE

Fragment des stalles de Saint-Pierre, (p. 283.

M. D. Art conclut : « Avant la Réforme, les voûtes de Téglise étaient peintes; quelques chapiteaux, dans la partie rapprochée du chœur et dans certaines chapelles, dont les colonnes ont sans doute été drapées de tapisseries précieuses, étaient peints aussi ; mais, quant au reste de l'édifice, jusqu'à preuve plus concluante, nous croyons devoir rester sur cette question dans un doute prudent1. » — Ce qui doit être vrai, c'est ce que dit Bonivard : « L'église estoit bien parée d'habitz d'église, calices, reliquaires, chandelliers, parements d'autelz, images, tableaulx et semblables, que l'Evangile a tout soufflé bas 2. »

Ajoutons encore l'éclat des verrières, exécutées dès 141 9 par les ordres du Chapitre ou données en

1467, en 149D, par divers chanoines

Rendons-nous tout de suite au chœur, qui occupait non seulement l'abside, mais le tiers de la nef. Devant est le maître-autel ; en arrière, dans l'abside, le trône de l'évêque. Dans la nef, à droite, adossée au quatrième pilier 4, s'élève la chaire.

Ce chœur, du quinzième siècle, était fermé et orné splendidement à droite et à gauche par les fameuses stalles, commandées à Jean Prindal par le Chapitre, le Ier juillet 1414. L'artiste se char-

1. Saint-Pierre, Fascicule II, p. 47-49. — i. Chroniques, Liv. I, ch. ni. — 3. 1480, 1498, dit Blavignac. M. D. G., IV, p. 40. — Il n'y a plus aucun vitrail ancien à Saint-Pierre de nos jours. Ceux des fenêtres inférieures de l'abside sont au Musée archéologique; ils ont été remplacés par des fac-similé. — 4. Le pre-

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geait de les exécuter en deux ans pour 700 écus d'or, sur le modèle de celles des Frères Mineurs de Romans en Dauphiné. Ces stalles ont été un gros sujet de discussion, car leurs sculptures devaient représenter la vie de saint Pierre : or l'apôtre en est absent. Mais nous ne possédons pas toutes les stalles, et peutêtre le sujet fut-il changé entre la décision et l'exécution l. — Dans les stalles qui nous restent2, la partie supérieure représente alternativement un prophète et un apôtre, et parmi ces personnages se remarque la sibylle d'Erythrée. {Page 282.)

En avant du chœur était le maître-autel. Ici furent sacrés évêques : Jean de Bertrandis, Jean de Courtecuisse, Antoine Champion, Pierre de la Baume. Ici célébrèrent la messe les papes Grégoire X et Martin V.... Outre ce maître-autel, Saint-Pierre contenait beaucoup d'autels et quatorze chapelles. Les familles nobles, celles de la riche bourgeoisie, aimaient à avoir leurs chapellenies de famille, qu'elles dotaient plus ou moins richement, et dont le rectorat se perpétuait parmi les ecclésiastiques de la maison3, ce qui donnait le droit d'être enterré à l'endroit où l'on avait souvent prié. Saint-Pierre comptait, d'après Besson, plus de cent de ces chapellenies. — Des quatorze chapelles, plusieurs ont été le théâtre d'événements politico-religieux importants. — C'est sur l'autel de la chapelle Sainte-Catherine que les évêques et leurs employés devaient, à leur entrée en fonctions, jurer de respecter les Franchises. Le 11 avril i523, le dernier évêque, Pierre de la Baume, prêta le dernier serment. — C'est la chapelle de Saint-Michel qui était la chapelle des comtes de Genève 4, et aussi la chapelle de la ville. Les syndics, les conseillers allaient le mardi et le vendredi, jours du Conseil, devant son autel, assister à une messe officielle. En i3ji, on mit devant cet autel les premières archives, « les lettres et secrets de la ville, » enfermées dans « une arche de noyer, ferrée avec trois serrures et leurs clefs, attachée au mur avec des chaînes de fer, pour qu'on ne puisse pas l'emporter » 5.

Malheureusement, nous ne connaissons plus l'emplacement exact que de deux ou trois chapelles. Dans la chapelle de Notre-Dame, au sud du chœur, Guillaume

mier pilier du chœur, dit Blavignac. Ce chœur existait encore en 1537. Ce fut sans doute en août 1543, quand on changea la chaire de place, que ce chœur fut démoli. On voit dans les avant-derniers piliers de la nef des traces de la clôture du chœur, qui, moins grand, aurait été insuffisant pour contenir tous les membres du clergé. M. D. G., Blavignac, IV, p. 117, et n. 2. Voir Ibid., VI, p. 103.

i. M. D. G., Rigaud, IV, p. 54 et n. 1. — « Il est en tout cas certain qu'il se passa bien longtemps entre la décision et l'exécution. Par leur style, les stalles datent non pas de la première moitié du XVe siècle, mais de la seconde. » Note de M. Camille Martin. — 2. Des hautes stalles qui, dans la moitié du dix-septième se trouvaient à Saint-Pierre au nombre de vingt-deux, onze furent mutilées en 1675, à l'occasion de l'établissement des tribunes. Restaurées en 1847, elles se trouvent actuellement le long du mur, en face de la chaire. Les onze autres furent détruites au milieu du dix-huitième siècle, et on n'en conserva qu'une partie pour confectionner le dais actuel ou abat-voix de la chaire. M. D. G., Blavignac, VI, p. 143, 144. — Vingt et une stalles, appartenant au même groupe que celles de Saint-Pierre, se sont trouvées établies dans l'église de Saint-Gervais. Il n'en reste plus que seize, une rangée toute entière ayant été détruite. Elles ont été mutilées et ont servi aussi pour le dais de la chaire. Ibid., p. 148, 149. Galiffe, p. 203. — D'après une autre manière de voir, que nous communique obligeamment M. l'archéologue Fréd. Th. Dubois, les stalles de Saint-Pierre comme celles de Saint-Gervais proviendraient de l'église des Frères Mineurs (franciscains) de Rive, dans laquelle on sait que la Confrérie des marchands florentins de Genève avait fondé une chapelle dans la seconde moitié du XVe siècle. La présence de l'image de saint François et celle d'une

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de Marcossey fut enseveli en 1377.

Son caveau fut recouvert d'une grande pierre tombale. Au dixseptième siècle, la dalle fut simplement retournée et servit pour le duc de Rohan, et Y ancienne chapelle Notre-Dame devint la chapelle Rohan actuelle *. — De l'autre côté du chœur était la sacristie, qui donnait au dehors par une porte (elle existe encore), en face des Degrés-de-Poule. — Enfin, à côté de la sacristie, au fond du transept septentrional,, se trouvait la chapelle de Sainte -Croix (qui donnait le nom à l'église, en tant qu'elle était paroissiale; car elle était cathédrale sous le nom de Saint-Pierre et paroissiale sous le nom de Sainte-Croix)2, où l'on conservait des parcelles de la vraie croix. En 1629, Emilie de Nassau, duchesse de Portugal, y fut ensevelie. Une de ses filles vint reposer à ses côtés en 1647. De ^ le nom de chapelle de Portugal.

De tous les anciens meubles et ornements de l'église, que restet-il ? Les tapis ont disparu ; le trésor a disparu ; les vitraux ont été presque tous brisés; les stalles ont été mutilées. Que reste-t-il intact? la vieille Bible et son lutrin 3, la vieille Bible du onzième siècle, écrite sur vélin, et placée sur un lutrin de fer doré''. Verbum Dei manebit in œternum! Ce n'est pas la Réforme qui a donné un démenti à la parole divine. Les iconoclastes ont respecté le vrai trésor. {Page 285.)

fleur de lys florencée sur les stalles en question se trouveraient ainsi expliquées. — 3. Galiffe, p. 177, 236.

- 4. Saint-Pierre, Fascicule II, p. 38 et n. 1. — 5. Galiffe, Matériaux, I, p. 871, et Galiffe, p. 236, n. 2.

1. Le duc de Rohan mourut le 13 avril 1638. On amena son corps à Genève et il fut enseveli dans la chapelle qui porte son nom, le 18 juin. — En 1885, la pierre tombale fut retirée de sa place. Elle est placée au Musée épigraphique. Saint-Pierre, Fascicule II, p. 44, 92, 121. — 2. Flournois, Remarques, p. 107.

- La paroisse de Sainte-Croix était une des sept paroisses de la ville. — 3. « On conserve dans la bibliothèque publique une Bible latine, manuscrite, sur vélin, dont on se servait vraisemblablement au chœur, et qui était placée sur un grand lutrin de fer doré, qu'on garde avec elle. Cette Bible précieuse doit avoir été écrite au plus tard dans le dixième siècle, comme il paraît par l'écriture, qui est très belle.... Konivard parle de cette Bible dans ses Chroniques. » Senebier. — 4. L'un et l'autre sont dans la Salle Lullin.

La pierre tombale de l'évêque G. de Marcossey. (Dessin de M. J. Mayor. Bulletin de la Société d'histoire de Genève, I, p. 118).

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Le dimanche 8 août i535, Farel monta dans la chaire de Saint-Pierre1, et deux jours après, 10 août, le Conseil vota que la célébration de la messe serait suspendue.

Les citoyens émancipés du joug catholique n'avaient pas attendu si longtemps, c'est-àdire deux jours, pour réaliser leurs désirs. L'après-midi même de la prédication de Farel, les

Armes du chapitre, détail sur les cinq « clous » de la vieille Bible.

statues de la cathédrale étaient brisées.

Nous avons déjà reproduit le récit pittoresque de Froment 2.

Gomme suite, voici le récit sobre et singulièrement modéré du

l. D'après Jeanne de Jussie, il y serait déjà monté en 1530. «Les luthériens se firent ouvrir l'église,... ils menoient leur maudit prédicant nommé maistre Guillaume Foret, lequel se mit en chaire et preschoit en langue allemande. » Et sœur de Jussie dépeint les luthériens sautant par dessus les autels « comme chèvres. » {Le levain du calvinisme (1626), p. 19.) Il est certain que Farel ne prêcha pas en allemand : il ne connaissait pas cette langue, et n'était pas à Genève. Il s'agit sans doute de l'aumônier des troupes bernoises. - 2. Voir Jean Calvin, II, p. 136.

Bible et lutrin, d'après photographie et croquis, (p. 284

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chanoine Grillet : « Les syndics firent abattre les deux grands autels du chœur de la cathédrale, de même que les dix-sept chapelles qui décoraient les bassesnefs et le cloître de l'église. On en détruisit toutes les images, à l'exception des vitraux du sanctuaire, que Ton y voit encore aujourd'hui [1807], et d'une belle peinture à fresque représentant la sainte Vierge, dans la chapelle au-dessous du clocher, du côté du midi, qui fut seulement effacée en l'an 1643 *. »

Cependant, tout ne fut pas accompli en un jour. Les images avaient été brisées par une révolution populaire. Le 29 août 1 541 , le Conseil arrête, afin que le temple soit plus « commode » pour la prédication, « que le grand jubilé [jubé] du cueur [chœur] soyt mis bas, et soyt fayct une belle chère [chaire] propice, et les formes [stalles] soyent mises aut lieu plus commode 2. »

Les orgues disparurent un peu plus tard, i562. Elles furent fondues et servirent à couler les semaises dans lesquelles on mit le vin de la communion 3.

La cathédrale revêtait ainsi peu à peu son costume sévère. La couche de détrempe, passée aux voûtes, avait-elle été incomplète ou trop légère? En 1643, les spectables pasteurs représentent, « au subjet de la blanchisseure du temple, qu'il est à propos de faire effacer les peintures qui s'y trouvent encore, et celles qui sont en la voûte, au-dessouls, au droit de la porte, par où on va au Consistoire, attendu que des capucins et autres papistes y sont venus exercer leur superstition. » — Et le Conseil décida 0 de faire oster les dtes peintures, et passer du blanc dessus en sorte qu'elles ne paraissent plus 4. »

Ce n'était pas fini, car, si tout fut enlevé, rien ne fut remplacé. En 1577, des portes et des fenêtres manquaient encore. Les oiseaux, trouvant dans les vastes chapiteaux des emplacements favorables pour leurs nids, avaient pris possession de l'église5 : « A esté proposé que les arondelles commençent à entrer dans S4 Pierre, où, oultre le grand bruit qu'elles y font, elles gastent aussy les accoustrements aux hommes et femmes. A esté arresté qu'on face fermer les portes à volet, qu'on apele, ou qu'on mette des filetz, ou fils d'archaux, aux fenêtres. » Des fils de fer, mais pas de vitres !

Et, cependant, dans sa nudité austère et froide, la vieille cathédrale attirait, dès cinq heures du matin en été, dès six heures du matin en hiver, des foules nombreuses et recueillies, qu'elle n'avait jamais vues du temps de sa richesse parée et séduisante.

1. Dictionnaire historique, etc., des départements du Mont-Blanc et du Léman, 1S07. II, p. 302. — 2. Registres du Conseil, Vol. 35, f. 301. — 3. Au milieu du seizième siècle, « les vases, que recommandaient la pureté de leur forme et leur élégante simplicité, ont presque tous été détruits. La Société d'histoire et d'archéologie en possède un, dont la conservation est due au zèle de M. F. Soret, qui l'a heureusement retiré des mains du fondeur. » M. D. G., Blavignac, IV, p. 110, n. 2 et n. a. — On lit, en effet, au compte rendu de la séance du 30 octobre 1845 de la Société d'histoire : « Ancien vase de communion en étain, fabriqué avec les tuyaux des orgues de Saint-Pierre, présenté et donné à la Société par M. Frédéric Soret. » Mémorial, p. 65. — Ce vase est de nouveau perdu. — 4. 25 août 1543. Registres du Conseil, Vol. 142, f. 3i6r « v. — Quelques jours auparavant (4 juillet), un syndic et un conseiller rapportèrent qu'à l'issue du prêche ils avaient visité l'église et reconnu qu'en un endroit « la muraille se desmène d'un costé et d'autre. » On décide de faire faire une enquête. (Vol. 142, f. 226v.) Les avis des maçons sont rassurants. — 5. 29 mars 1577. Ibid., Vol. 72, f. 45.

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Saint-Pierre devient trop étroit! En 1540, on multiplie les cultes; on décide qu'on y prêchera, outre le dimanche, les lundi, mardi et vendredi, et que tous les conseillers devront s'y rendre sous peine de privation de leurs gages. — Afin de faciliter l'acoustique, le 29 août i543, le Conseil « ordonne que la chère sera bien commode de la fère aut premier pilier, prest du cueur du temple de S1 Pierre, du costé de la grosse cloche *, » place qu'elle occupe encore aujourd'hui.

En 1 568, on établit des troncs pour les pauvres, aux portes de l'église : une innovation protestante. — En 1660, on place des bancs : encore une innovation protestante, car les protestants vont au temple pour écouter la lecture de la Bible, le sermon. Les églises catholiques avaient au moyen âge un peu de paille, l'hiver : elles ont très rarement des bancs fixes. — Enfin, les places, manquant de plus en plus, «de 1660 à 1695, on établit clans les transepts et dans une partie des bas côtés des tribunes assez vastes, qui avancèrent jusque sous les arceaux de la nef (leurs dimensions furent réduites en 1756). En 1675, on établit une de ces galeries dans la chapelle de Rohan, et quelques années plus tard, en 1697, cette galerie fut prolongée du côté du midi, au-dessous des trois fenêtres qui accompagnent la grande rose "2. »

Voilà le Saint-Pierre de Farel, de Viret, le Saint-Pierre de Calvin. C'est Calvin qui monte en chaire. {Page 288.)

Comme chaque dimanche, « les sgrs scindicques et conseil avecques le soultier et quattorze guex, » traversent processionnellement l'église pour venir prendre leurs places. Derrière les syndics est assis « tout le conseil estroyct, et les dtz soultier et guex, et de l'aultre costez est assys le Sgr lieutenant, les quattres assistans secretayre », et derrière lui « ses officiers. » Pendant ce temps, chaque dimanche, « l'un des sgrs scindicques et deux guex, et aussi deux assistans du droyct » tiennent « l'assistance aux sermons à S* Gervex. » Tout le gouvernement, toute la magistrature, chaque dimanche 3.

1. Registres du Conseil, Vol. 37, f. 207. — A ce que nous avons dit plus haut (p. 282) ajoutons: « On ignore, dit Rigaud, quelle était sa place avant la Réformation. » M. D. G., IV, p. 54. — Archinard, p. 236 : « Elle fut, paraît-il, une fois placée contre la seconde colonne à partir du croisillon méridional, et c'est là que, le 8 août 1535, Farel fit, pour la première fois, entendre sa tonnante voix. Mais tous les prédicateurs ne l'avaient pas forte comme lui. On se plaignit donc de ne pouvoir pas bien les entendre. > — Blavignac : « La chaire était placée contre le premier pilier du chœur, du côté de l'épître : de nombreuses pièces, assez mal rapportées à ce pilier, ne laissent aucun doute à cet égard. » M. D. G., IV, p. 117. - - 2. Ces tribunes se voient très bien dans la gravure de Durelli. Les galeries étaient devenues à peu près inutiles depuis la construction du Temple-Neuf ou de la Fusterie. Elles furent enlevées en 1847. C'est alors qu'on transporta dans la nef les bancs disposés en amphithéâtre dans l'abside (voir encore la gravure Durelli) et qu'on restaura les stalles hautes. Saint-Pierre, Fascicule II, p. 116, 117. - Voici une petite scène dont ces galeries furent le théâtre. 19 septembre 1720: «On a rapporté que le sieur Jordan, de Berlin, étudiant en théologie, étant le mardi avant le Jeûne dans la galerie des proposants, à S1 Pierre, eut de violentes difficultés avec le sieur Armand, étudiant en philosophie, jusque-là que le dit Jordan donna un grand soufflet au dit Armand, et lui jetta sa perruque en bas la galerie. » M. D. G., IX, p. 49, n., 20. - 3. La décision est du 25 mars 1545. Registres du Conseil, Vol. 40, f. 62,

LA VILLE

Calvin parle. Du haut de cette chaire il dirige l'âme et la conscience des proscrits accourus en foule pour fonder la Genève calviniste, et ses sermons, recueillis avec soin par des secrétaires bénévoles ou attitrés, publiés en partie,

vont ensuite nourrir de leur sève doctrinale? morale, en même temps que religieuse, le cœur des calvinistes, dispersés dans le reste du monde.

Du haut de cette chaire, il fit retentir la fameuse prédication du 3 septembre i553, qui glaça d effroi des libertins muets et les força à sortir du temple, sans avoir osé s'avancer

vers la table sainte Du haut de cette chaire,

le 5 juin 1 55g, en présence des quatre syndics, du Conseil, des ministres, des nouveaux professeurs et régents, d'environ six cents écoliers, fut proclamée Y Ordonnance sur les écoles, instituant le Collège et l'Académie également célèbres : l'école sortant de l'église, la science sortant de la foi, dont elle devait être un si ferme soutien! — «Calvin, qui relevait alors d'une fâcheuse maladie... lorsque l'assemblée fut formée, prit la parole pour en dire le sujet, ce qu'il fit en français, afin d'être entendu de tout le monde, et pour inviter chacun à faire la prière. Ensuite, Michel Roset, secrétaire d'Etat, suivant l'ordre que les syndics lui en donnèrent, se mit à lire les nouvelles ordonnances de l'Académie, ce qui fut fait aussi en français. Il fit de même la lecture de la formule de la confession de foi, laquelle tous les écoliers devaient jurer, et des serments que devaient prêter le recteur, les professeurs et les régents. Après quoi le premier syndic ayant invité Théodore de Bèze, recteur de l'Académie, à parler, celui-ci fit un fort beau discours en latin sur l'utilité des Académies, et en particulier pour recommander les ordonnances qui venaient d'être publiées — Après... Calvin prit la parole, et, après avoir fait sentir en peu de mots les grands avantages qu'on retirerait de l'établissement qui venait d'être fait, remercié le Conseil de ce qu'il y avait concouru et de ce qu'il l'avait approuvé, et exhorté tous les membres de l'Académie et du Collège à faire leur devoir, il congédia l'assemblée, et dès le lendemain chacun commença à entrer dans l'exercice de ses fonctions, soit dans la haute, soit dans la basse école1. »

La chaise de Calvin (?) dans la chaire de Saint-Pierre, (p. 287.)

L Gautier, Histoire de Genève, IV, p. 251, 252. Cette solennité s'est perpétuée d'année en année sous le nom de Promotions, parce qu'elle a lieu au moment où les élèves passent, ou sont promus, de la classe où ils étaient dans une classe plus avancée.

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Et, de la Réformation jusqu'à nos jours, quel événement décisif pour la vie sociale de Genève n'a pas été célébré ici, commémoré avec joie ou avec tristesse? Les promotions annuelles, le massacre de la Saint-Barthélemy, la merveilleuse délivrance de l'Escalade, les jeûnes pour les épidémies, les Te Deum pour les victoires Certes, c'est avec raison que le poète l'a dit :

Non, tu n'es pas pour nous un temple comme un autre, Edifice muet, cadavre de granit, Mais un être vivant, une âme qu'à la nôtre Un lien invisible unit -.

Il ne nous reste plus qu'à aller, là-haut, parler avec cette âme de Saint- Pierre : écouter ses voix, celles de ses cloches. Je fais l'ascension par la tour du nord. A peine ai-je gravi quelques marches, je me trouve devant une petite porte; sur le chambranle sont gravées les lettres ..RCER, et, comme il est facile de rétablir les deux premières lettres disparues, CA, je lis CARGER, prison.

En effet, la tour commence par deux prisons, destinées aux prêtres. L'une est au-dessus de l'autre. C'est la porte de la prison (formant le rez-de-chaussée et le premier étage de la tour) qui porte le mot CARCER, accompagné des clefs en sautoir, armes du Chapitre 3.

La porte était fermée, mais la clef se trouvait - - changement des temps — dans la serrure. J'entre dans l'ancien cachot des prêtres : deux pas de long sur trois pas de large, une petite fenêtre donnant du jour, une petite ouverture grillée communiquant avec l'église et permettant de suivre l'office, une voûte pas très élevée, mais convenable, bref, une habitation de prisonnier assez confortable pour le moyen âge. Mais enfin un cachot. A cette époque, il y avait des cachots partout : des cachots au château de l'île, un cachot à la Maison de ville, des cachots à l'évêché, des cachots à la cathédrale : tout reposait sur des cachots, l'Eglise aussi, l'Eglise surtout.

Des huit cloches, l'une ne date que de 1609, la Collavine, et trois ne sont plus que des refontes des cloches antiques. U Eveil a succédé en 1845 à la Retraite. Celle-ci avait été donnée le 11 février 028 par l'évêque Pierre de la Baume, afin de faire rentrer chez eux les gens, le soir 4. — U Accord a succédé au Rebat, qui datait de 1481 ; fendu en 1660, puis vers 1763, il a été refondu

1. «En 1537, on commença (?) à tenir dans l'église les assemblées politiques, qui ont continué à s'y réunir presque sans interruption jusqu'à nos jours. » M. D. G., Blavignac, VI, p. 10S. Voir plus loin l'assemblée qui s'y tint le 16 janvier 1460.... (Registres du Conseil, I, p. 382.) — -2. Saint- Pierre, Fascicule IV, p. 1 1 . — 3. M. D. G., Blavignac, IV, p. 108 et n. 4. — 4. Flournois, Extraits. — M. D. G., VI, p. 123. Le 22 février 1536, il est dit: « Afin que les gens se puissent mieux conduire en leurs affaires pour aller et venir.... » Et Plournois, Remarques, p. 96, dit: «Cette retraite, c'est ce qu'on appelle aujourd'hui les coups de neuf heures. Cela se pratiquait d'ancienneté. »

LA VILLE

pour la seconde fois en 1845. — L'ancienne Clémence avait été fondue le 25 octobre 1407 et devait son nom à l' anti-pape Clément VII, qui avait légué l'argent nécessaire à sa création. Clément VII s'intéressait beaucoup à Genève et à sa cathédrale. L'évêque Adhémar fut son confesseur. Son chapelain devint son successeur, l'évêque Guillaume de Lornay. Avec l'accident du 14 septembre 1866, jour où la Clémence se fêla, Genève perdit sa cloche la plus grande, « un objet archéologique remontant à la confirmation de ses franchises, qui furent le code de nos libertés, dit le Dr H. Gosse ; et bien des cœurs genevois ont été serrés en apprenant qu'ils n'entendraient plus sonner la Clémence 1 . »

Des anciennes cloches quatre subsistent encore :

Le Réveille-matin, appelé aujourd'hui le Rappel, avait été donné, selon une tradition, par l'évêque Marcossey, et ce serait alors la cloche la plus ancienne ; tandis que, d'après Senebier, il serait postérieur à la Réformation, le clocher où il était suspendu ayant été brûlé en 1 556 2. Mais comment expliquer, dans ce cas, sur une cloche postérieure à la Réformation, la devise : « Ave : Ihs : Maria Sps sanctus », avec la figure de l'Annonciation, répétée deux fois ?

Le Réveille-matin était la cloche de quatre heures du matin, annonçant l'heure légale du commencement de la journée de travail, servant aussi de signal aux ouvriers bruyants, serruriers, maréchaux, qui ne pouvaient se mettre à battre du marteau avant sa sonnerie. — Le Réveille-malin sonnait, en branle, à quatre heures du matin, pour le réveil, et, par tintement, le soir à neuf heures pour le couvre-feu3.

Le timbre du Réveille-malin, comme bien d'autres, n'est pas fort agréable. Il est fâcheux, cependant, qu'on ne l'entende plus : c'est lui qui réveilla les

Ph. Berthelier, les Roset, les Calvin Il rappelle aussi l'ancienne façade

disparue de Saint-Pierre, car il était autrefois dans le petit clocher qui la surmontait \

La Cloche des heures, autrefois l'horloge, est la plus belle, tant pour sa forme que par sa décoration; elle fut fondue entre 1433 et 1470.

Le Beffroi, ou cloche d'argent (auj. tocsin), porte X Ave Maria sept fois répété, et la date de 1509.

Reste la Bellerive, de son vrai nom : Colette. « M'appelle en mon non | Colette a beau reson | Thomas Mirar | qui ma fet | se nomet 5. » Je monte sur une échelle pour examiner d'aussi près que possible. « Tout rappelle l'ordre

1. M. D. G., « Note sur la Clémence, » XVI, p. 428-433. — Voir Saint- Pierre, Fascicule IV, p. 34-44- — 2. Incendie du 10 août 1556. — Voir plus haut, p. 270. — Saint-Pierre, Fascicule IV, p. 54, 55. — 4. Ibid., p. 8. — 5. Blavignac, La cloche, 1877, p. 40. « Le seul fait que le monument campanaire dont nous nous occupons porte le nom de Sainte-Colette de Corbie, la réformatrice de l'ordre des Clarisses, prouverait, s'il était encore besoin de le prouver, que cette cloche est bien celle des Franciscains de Genève.... C'est une des plus fortes cloches coulées à l'usage des ordres mendiants. Il est à remarquer que la cloche des Frères mineurs de Lausanne, datée de 1508, et qui est toujours dans le clocher de Saint-François, a exactement le même diamètre et probablement le même poids que Colette de Genève. »

LA VILLE HAUTE

séraphique. Six fois (sur chaque anse) la figure de Saint-François d'Assise y est répétée. Marie (chère aux franciscains) y est représentée dans l'état de glorification. Dans le bas de la ville on appelait ordinairement cette cloche la Belle, et, comme la maison des religieux se trouvait située dans le quartier nommé Rive, ces mots réunis prévalurent sur le véritable nom conservé par l'inscription.... Le reste de l'inscription nous apprend qu'elle datait de 1459, que, fracturée en 1472, elle fut refondue en 1473, aux frais d'un bourgeois de Genève, nommé Nicolas Guerri1. »

Et voilà la cloche de l'ancien couvent de Rive, où, en 1 535, débuta la Réformation 2. Dans ce couvent, Farel prêcha pendant que Baudichon de la Maison- Neuve, comme un concierge un peu à poigne, faisait tenir les gens tranquilles. Et c'est cette cloche qui la première a sonné le sermon protestant à Genève.

C'est vénérable et émouvant.

Là-haut, dans le clocher, tout seul, je fais sonner la cloche, pour moi. En faisant un effort je donne à la cloche un petit coup de l'énorme bourdon, et le son, le môme qui vola sur la ville il y a presque cinq cents ans, qui résonna aux oreilles de Jeanne de Jussie, la nonne de Saint-Claire, de Farel, de Baudichon, des syndics effrayés, des évangéliques enthousiasmés, tinte à mes oreilles et jusqu'au fond de mon âme. Car ce son est resté le même, bien plus immuable que toutes les vieilles pierres dures, que tous les vieux monuments énormes 3....

Je monte plus haut encore, et de là-haut, dans l'air, je plonge mon regard sur le passé.

1. Blavignac, La cloche, p. 40. N. Guerri testa en 1482 en faveur du couvent de Rive et de son fils Jean Guerri, qui y était moine. (Note fournie par M. Choisy.) - 2. M. D. G., VI, p. 122. — 3. j. Mayor {Bulletin de la Société, etc., II, p. 67) signale l'existence i° de onze cloches du quinzième siècle, à savoir trois à Saint-Pierre, cloche de l'horloge (1460), Bellcrive (1473), Réveil-matin (pas de date); trois à la Madeleine (1420, 1470, 1 ,86), deux à Saint-Gervais (1493, et sans date), une aux Pâquis (sans date), qui se trouvait auparavant dans le clocheton de l'ancien hôpital, une au Molard (sans date), une à Genthod (1471)! 2" cinq du seizième siècle, à savoir le tocsin de Saint-Pierre (1509), une au Molard ( 1 5 1 8) , une à Jussy (1519), une à l'école de Genthod (1532), une à Corsier (1501); 30 une du seizième siècle, la troisième cloche du Molard, datée de ijçj et qui fut enlevée par les Genevois au fort Sainte-Catherine. La Collavine et la grosse cloche de Saint-Pierre sont de 1609 et 1607. — La cloche des Pâquis et la troisième du Molard offrent un intérêt presque égal à la Bellerive, car elles sont les derniers restes de deux bâtiments qui ont joué un bien grand rôle dans l'histoire intérieure et extérieure de Genève.

La Bellerive, d'après photographie et croquis.

LA VILLE

Ce passé est là au-dessous de moi.

D'abord le lac, dont la blancheur brillante attire mon premier regard, et c'est un spectacle curieux. D'habitude c'est l'eau qui ronge la terre, la creuse, l'excave et s'avance, s'avance. Ici c'est la terre qui a rongé l'eau, et l'a creusée, excavée, et s'est avancée. Tous les quais ont ainsi rongé le lac.

Ensuite la ville se distingue très nettement en deux, la vieille et la nouvelle, celle-ci enserrant celle-là. La vieille ville a tous les toits en tuiles rougeâtres, noirâtres, avec des couleurs vieilles, vieillies, mais chaudes. — La nouvelle ville, ce sont les toits en ardoise, noire, plate, froide et monotone. Et l'on voit bien que la nouvelle ville dévore l'ancienne. Déjà Saint-Gervais a presque entièrement disparu, il ne reste plus qu'une ligne de vieux toits au bord des toits nouveaux. — L'ardoise a fait son apparition dans la ville proprement dite, la tache noire grandit, envahissante.

Mon regard embrasse facilement cette ville, l'enveloppe. C'est là-dessous, à mes pieds, que dis-je, aux pieds profonds de la tour que se passa l'histoire, le drame religieux. C'est là-dessous que Calvin concentra l'esprit qui, s'échappant, transforma le monde. Qui m'empêche de penser que sous ces vieux toits sont encore Th. de Bèze, Laurent de Normandie, Guillaume de Trie, et là, à côté de la tour du Molard, à l'auberge de la Rose, attendant le bateau, Michel Servet ?

La prison a été ouverte Ce qui reste, le plus identique à soi-même, c'est

le son que toute cette Réformation libératrice a fait vibrer dans le monde. Et même quand la Bellerive sera fêlée, brisée, rendue au moule qui la refondra, il restera éternellement ce qui s'adresse aux âmes, éternellement les mêmes, éternelles, la voix qui monte à Dieu des maisons basses et des tours hautes, la voix qui descend de Dieu sur les tours hautes et sur les maisons basses jusqu'au plus profond de cet abîme, qui s'appelle le cerveau et le cœur de l'homme, la voix qui sonna la Réforme, la voix qui sonne l'Evangile....

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