‹ Jean Calvin (volume 3)Chapitre 31 sur 94 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

L'évêché.

OUT à côté de la cathédrale, selon la coutume, derrière l'abside, se trouve l'évêché : c'est un groupe de bâtiments enchevêtrés, compris entre les Degrés-de-Poule, à droite, et la descente couverte des Barrières, à grauche. Partant de ce passage, le couloir du Muret contourne les hautes murailles de Gondebaud jusqu'à la rue du Boule : ici, et sur le Bourgde-Four, au sommet d'une pente assez abrupte, l'évêché s'élève dominateur et prolonge sa vue sur une grande partie de la ville et sur le lac.

En réalité, il ne reste plus de l'ancien évêché que ses limites. Au dedans tout a été démoli, lors de la construction de la prison actuelle, en 18401 ; et de 1 535 à 1840, l'évêché avait été transformé tout entier en prison. Notre visite à l'ancienne demeure des princes évêques est donc en même temps une visite à l'ancienne demeure des prisonniers, malfaiteurs ou autres, du seizième siècle, et cette double visite, dont les détails se mêlent et s'entremêlent inextricablement, doit être faite,... d'après les plans. Heureusement, ils sont exacts et complets.

Entrons par la vraie porte (voir le « plan du premier étage », Page 294), au centre du bâtiment, dans la rue de l' Evêché {Page 295 ). Elle conduit, par un corridor direct, au grand escalier de la cour du centre, sur le côté gauche de cette cour.

Dans cette cour nous trouvons d'abord, au sud-est, un petit bâtiment : c'est une annexe de l'hôpital, bâtie seulement en 1767.

Puis vient un autre bâtiment carré, à deux étages, offrant, au premier, une seule chambre, assez vaste : ce fut momentanément la chapelle, puis définitivement l'infirmerie de la prison. A l'angle Nord-Ouest, ce bâtiment est flanqué d'un escalier en colimaçon, aboutissant en bas à une porte pratiquée dans le mur de la prison. Cette porte basse et étroite, murée depuis longtemps, avait pu

i. La démolition des bâtiments antérieurs fut décidée le n mai 1840. — Voir les deux rapports faits à cette occasion par Paul Lullin. M. D. G., I, p. 1-14 : « Premier rapport sur l'évêché; » et Ibid., p. 204-222: « Second rapport sur l'évêché ; découvertes faites lors de sa démolition. »

LA VILLE

servir de sortie particulière aux évêques pour se rendre à la cathédrale ou au cloître. La tour, renfermant l'escalier, dominait certainement le bâtiment, à la mode de l'époque, et lançait dans l'air son cône effilé et sa girouette.

Ce bâtiment, d'une construction plus récente que les autres, semble dater du

L'évêché. Plan du premier étage. (M. D. G., I, planche), (p. 293.)

quinzième siècle. Et en effet, dans la face sur la rue de l'évêché, dans l'angle rentrant qu'elle formait vis-à-vis de la sacristie de Saint-Pierre, se trouvait incrustée une pierre en grès rouge, portant des armes, qui étaient celles de l'évêque Jean de Pierre-Scize (23 sept. 1418-12 juin 1422) *. Sans doute l'incendie du 21 avril 1430 endommagea beaucoup l'évêché. Il fallut reconstruire la partie Sud. On éleva ce corps de logis, et Jean de Pierre-Scize, devenu évêque de Paris, mais toujours attaché à ses anciens fidèles, y contribua par sa générosité. — Et c'est, sans doute, de cette chambre du Conseil que parle le Règlement des léproseries de Chêne et Carouge en 1446, quand il dit : « Dans le palais épiscopal, dans la grande salle du palais neuf (in sala magna dicti palacii novi) 2. » Cette salle aurait été construite entre 1430 et 1436.

Nous arrivons ainsi au corps de logis central et principal, d'une forme assez bizarre, entre les trois cours, celle du centre, celle de l'Est et celle des femmes.

1. M. D. G., VII, p. 51. — 2. « Sub anno a nativitate Domini millesimo quatercentesimo quadragesimo sexto, indicione nona, die vero veneris nona mensis septembris. > M. D. G., I, p. 109, n. 1. Septo pour sexto, p. 207.

L'intérieur et l'extérieur n'avaient en somme subi, au seizième siècle, que des changements peu importants : ici était l'antique demeure des évêques de Genève.

Voici, avec de larges marches, tournant en colimaçon dans une cage carrée, l'escalier central, l'escalier d'honneur. En haut, la cage se termine par une nouvelle tour, plus haute sans doute que celle dont nous avons déjà parlé.

Au rez-de-chaussée {Page 296) se trouve la cuisine de l'évêque, avec de petites fenêtres à l'antique et un four contigu.

Au premier palier de l'escalier, une porte donne accès dans l'angle Sud -Est d'une très grande chambre, à peu près carrée, d'environ trente-cinq pieds de chaque côté, appelée anciennement salle du Conseil (Page 297), au-dessus de la cuisine. Elle est ornée d'un très beau plafond, composé d'abord de grands sommiers sculptés posés sur leur tranche, faisant une saillie de trois pieds et demi, et se croisant à angle droit, puis de poutres plus petites, de poutrelles d'une moindre saillie formant des petits caissons carrés, en retrait, et à l'intérieur des grands carrés dessinés par les sommiers. La salle si richement plafonnée était éclairée à l'Est par une grande fenêtre, avec sa croisée en pierre, et ses deux bancs, en pierre aussi, pratiqués dans le mur de chaque côté de l'embrasure. Ajoutons les vitraux, les fresques1, les tentures, les dorures, et nous avons la salle digne de recevoir tous les nobles personnages qui y ont passé.

Selon toutes les probabilités, attenant à la tourelle qui renfermait l'escalier d'honneur et formant console et saillie au-dessus des jardins du château de Coudrée, était une petite chapelle pour le service particulier de l'évêque. On en retrouva en 1840 une clef de voûte, un cul-de-lampe et un imposte, ces deux derniers fragments encore incrustés dans la face Est de la cage de l'escalier central. Et comme la clef de voûte porte les mêmes armes que celles de Notre- Da me-la-Neuve, « si celle-ci est due à Bernard Chabert, comme le pensent quelques chroniqueurs, notre chapelle de l'Evêché remonterait à l'an 1200 environ 2. »

1. En 1840, plusieurs fresques du quinzième siècle existaient encore sous les badigeonnages : et un moment revinrent à la lumière les scènes religieuses, les costumes monastiques, les écussons. On vit un prêtre agenouillé devant un autre, tenant un calice. Même dans une chambre les fresques purent être dessinées . elles comprenaient trois tableaux, placés l'un à côté de l'autre contre un des murs de la chambre, peints en rouge de brique sur fond blanc et encadrés par des bandes noires. Sur tous les murs de la même chambre était du rouge, du jaune et du blanc. — 2. M. D. G., I, p. 217. — Voir plus loin ce que nous disons de Notre-Dame-la-Neuve ou Auditoire.

LA VILLE

Au midi de cette grande salle sont quelques petites pièces arrangées en appartements pour les geôliers (au-dessus du corridor d'entrée), et puis une chambre, entre la rue et la cour centrale, grande, convertie en cuisine de la prison, mais qui, du temps de l'évêque, devait avoir fort belle apparence. Son

plafond et sa fenêtre ressemblent au plafond et à la fenêtre de la salle du Conseil *.

— Au Sud- Est de la chambre, nous retrouvons le premier escalier tournant dont nous avons parlé.

Revenons dans la salle du Conseil. Nous passons, à l'Est, dans une nouvelle grande chambre, toujours avec plafond à caissons et fenêtre à croisée. C'était l'ancienne salle des ordinations, plus tard le réfectoire de la prison. Venait ensuite une autre chambre à cheminée antique, à fenêtre cintrée dans sa partie supérieure, qui servit de prison au syndic Blondel 2, pendant son procès de 1606.

Ici, à l'angle Nord-Ouest, nous pouvons descendre dans la cour des femmes {Page 298), c'est-à-dire dans l'ancien jardin de l'évêque, par un nouvel escalier en colimaçon (le troisième). Il est contenu dans une cage carrée 3, s'exhaussant elle aussi en tourelle, surmontée d'un toit en cône effilé, et d'une girouette armoriée. Cet escalier et sa porte en bois étaient la porte et l'escalier des appartements privés de l'évêque. Du premier palier, en montant, à droite, à travers une galerie abritée par un toit très incliné, on pouvait aller à la grande salle du Conseil. A gauche, après la salle des ordinations, en continuant toujours vers le Nord, on arrivait à la chambre de l'évêque, avec des fresques, deux fenêtres à croisées. Au bout, Un petit cabinet triangulaire, attenant à la chambre, s'appelait le cabinet de l'évêque, et jouissait de la position la plus avancée, la plus élevée : c'est de là que la vue était la plus étendue.

i. Au-dessous de cette chambre, la pièce dite la Copponnctte avait reçu son nom du long séjour d'un prisonnier de marque, le seigneur de Copponex, condamné en 1777 à la prison perpétuelle pour homicide volontaire, et mort dans la prison le 22 février 1791. — 2. Elle reçut le nom de Blondette. Le syndic Blondel, coupable au moins de négligence, au moment de l'Escalade, finit par être condamné comme traître. - 3. La cage de cette galerie fut détruite, et on construisit un escalier droit entre deux murs isolés, lesquels formaient un pan coupé entre la rue de l'Evêché et la cour des femmes. Cette porte et cet escalier devinrent l'entrée ordinaire de la prison.

L'évêché. Plan des souterrains. (M. D. G., I.) (p. 295.)

LA VILLE HAUTE

La salle du Conseil, l'ancienne salle des ordinations et la chambre de l'évêque comme son cabinet, bref, tous les appartements épiscopaux particuliers donnaient sur la cour dite de l'Est, et avaient commencé par surplomber directement les maisons basses de la ville. Ils avaient été soutenus par trois murs d'enceinte successifs. Le premier, en partant de l'extérieur, ne datait que de 1752. L'incendie du 3 septembre 1749 ayant consumé une partie des écuries et les anciens bâtiments vis-à-vis de l'hôpital, pour réédifier les murs extérieurs de la prison, on avait simplement juxtaposé un mur nouveau devant l'ancien. — Celui-ci, d'après les matériaux qui le composaient, avait dû être construit à peu près en même temps que le corps de logis de Jean de Pierre-Scize, au milieu du quinzième siècle. — Et enfin derrière ce second mur s'en trouvait, à son tour, un troisième, le plus ancien, beaucoup plus large, celui dit de Gondebaud. C'est à l'aplomb de ce dernier mur que la face Est de l'évêché avait été construite. La cour de l'Est avait donc été ultérieure.

Au rez-de-chaussée de l'évêché, outre les cuisines dont nous avons parlé, et qui étaient sous la grande chambre du Conseil, se trouvait, sous la chambre de l'évêque, la chambre de la question, reconnaissable encore en 1840 par la disposition des peintures à fresque, bandes rouges, noires et blanches. Le long du plafond, peint de même, une espèce de frise courrait, chargée de sentences devenues illisibles, mais d'où émergeaient encore ces mots : «... peut faire justice.... Dieu soul sans péchés et sans vices.... » Au milieu de l'un des murs de la chambre de la question, bandes colorées, frise et inscriptions, tout s'interrompait et laissait un espace vide, occupé sans doute par le siège, surmonté d'un dais, où se tenait le magistrat surveillant la torture.

Du temps de l'évêque, l'horrible procédure était confiée, en présence du vidomne, des syndics et des citoyens assistants, aux soins d'agents ou familiers du vidomne. (Exemple du 17 février 1372 : affaire de vol1.) — On commençait par la question ordinaire, dite V estrapade . Le patient, les mains liées derrière le dos, était suspendu à une corde qu'on faisait passer sous ses aisselles et sur une poutre fixée au plafond. Le bourreau élevait le patient jusqu'à une certaine hauteur et, à un moment donné, lâchait brusquement la corde. Le corps tombait

Page 1