SEPTIÈME PARTIE
Le collège.
côté du château de Coudrée se trouvait la rue Verdaine, dont le nom indiquait, d'après H. Mallet, la position champêtre, près des hutins de Bolomier *. — Descendons cette rue.
A l'angle qu'elle forme avec celle du Vieux-Collège, se dressait un petit château, dont une tourelle octogone était encore visible il y a quelques années 2. Ce pittoresque édifice appartint originairement aux Bolomier, puis à la maison de Savoie 3. {Page 3y3.)
Au seizième siècle, ce fut la maison d'un médecin de Calvin, Sarrazin.
No. et spect. Philibert Sarrazin 4 était né au commencement du seizième siècle, en France, à Saint-Aubin près Charolle. Envoyé à Paris par son père, qui le destinait à l'Eglise, il fut converti aux doctrines nouvelles par la lecture d'une Bible grecque. Il se rendit ensuite dans le Midi, étudia à Perpignan, où il reçut le grade de docteur en médecine. Après avoir pratiqué quelque temps à Lyon, il se retira à Genève, où il fut reçu à l'habitation le 24 août i55i, et à la bourgeoisie le 29 octobre 1 555. — Il mourut le 5 mai i5j3.
Son sixième enfant, sur onze, fut Louise, née à Lyon le 29 janvier i55i, phénomène célèbre de précocité littéraire, sachant, à huit ans, au dire de ses biographes, le latin, le grec et l'hébreu 5.
Agrippa d'Aubigné (né en i55i 6) ayant été envoyé à Genève en 1564, donc à l'âge de treize ans, l'année même de la mort de Calvin, fut mis en pension dans la famille Sarrazin. Il était du même âge que la petite Louise. Et lui-même a décrit leurs relations et l'influence de la jeune savante sur lui. « Ayant passé par tous les degrez de science, [elle] s'est veue capable, si le sexe luy eust permis, de faire des leçons publiques, principalement aux langues, ayant la grecque et
1. H. Mallet, p. 106. — 2. Galiffe [1869], p. 265, 266. — .'}. « Domus ducalis Sabaudie, olim Guillermi Bolomerii,... in carreria Verdana », dit l'inventaire de 1475. M. D. G., VIII, p. 331. — 4. On écrit aujourd'hui : Sarasin. — .">. Galiffe, Notices généalogiques, II, p. 482, 483. M. D. G., XVII, p. 158. — 6. Ou 1552. M. D. G. XVII, p. 155.
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l'hébrayque en main comme la françoise. J'estois entièrement destourné de la grecque sans elle. Mais elle, ayant recogneu en moy quelque aiguillon d'amour en son endroit, se servit de ceste puissance pour me forcer par reproches, par doctes injures, ausquelles je prenois plaisir, par la prison qu'elle me donnoit dans son cabinet comme à un enfant de douze à treze ans, à faire les thèmes et les vers grecs qu'elle me donnoit. J'estois nourry
et logé en cette maison qui foisonnoit d'un père et
de quatre enfans et d'une sœur qui tous ont esté excellents en diverses professions, et ont produict une race pleine d'honneur. Mais la fille, à cause de son sexe, était la merveille de la maison *. » ~
Agrippa d'Aubigné partit. Louise se maria en 1 57 1 (elle devait se remarier en 1 58 1 , et encore une troisième fois en 1602 avec le docteur Offredi). Elle mourut en 1623. — Son frère, Jean-Antoine, eut pour fils Jean Sarrazin, né en 1574, syndic en i6o5, et premier syndic en 1626. Ce fut le célèbre magistrat qui, avec Jacques Lect, écrivit le Citadin, le petit ouvrage fameux dont nous avons parlé 2. — Entre temps, Agrippa d'Aubigné résolut « de venir prendre le chevet de sa vieillesse et de sa mort dans Genève. » Il y arriva le Ie' septembre 1620, et « le logis de M. Sarrasin luy fut loué 3. » C'est lui qui le raconte. Il lui fut sans doute particulièrement agréable de revoir les appartements où il avait passé une heureuse enfance. La maison appartenait alors à la veuve du fils de Philibert Sarrazin, Jean-Antoine, à Mme Sarrazin-Bithod.
Ce n'était pas le dernier hôte célèbre que ces murs devaient abriter. Agrippa d'Aubigné, nous l'avons vu, alla bientôt habiter près de la porte du Bourg-de- Four, chez sa femme, la veuve de Burlamachi. Le 14 août 1626, Anne Bithod vendit sa maison à la princesse de Portugal, Emilie de Nassau : et nous avons déjà parlé de cette princesse et de ses filles \
Avant de retrouver, au bas de la rue Verdaine, le couvent de Rive, nous passons devant « la rue, soit Cul-de-Sac, faite en 1569, entre la Charpenterie et la maison Gallatin 3. » C'était la rue du Vieux-Collège, et il nous faut parler du collège lui-même, peut-être le plus important monument de la Genève du seizième siècle.
Rue Verdaine et rue du Vieux-Collège.
[Archives. Anciens plans.
1. M. D. G., XVII, p. 161. — Z.Ibid., XVII, p. 158, n. t, p. 30S. — 3. Ibid., p. 173, 308. — 4. Ibid., XVI, p. 426. — S. De La Corbière (copie Bourrit).
LA VILLE
Le collège de Calvin, cle 1 55g, pas plus que l'hôpital général (dont le Réformateur avait tracé le programme en 1 541 ), ne naquit spontanément. Il est le produit d'une évolution longue, plus que séculaire.
Le 28 février 1428 est sa vraie date de naissance, la grande date scolaire dont les anniversaires devraient être régulièrement fêtés par Genève. C'est ce jour-là, en effet, que le Conseil général décida de « donner un lieu sur la place, au-dessous du monastère des Frères Mineurs, pour édifier la maison où devront se tenir les écoles1. » Et ainsi s'éleva la première « école publique municipale, dont l'administration devait être absolument indépendante de l'Eglise 2, » l'école qui, après avoir été l'école de Versonnex et le collège de Rive, devint le collège de Calvin, le collège.
Le généreux François de Versonnex (le grand philanthrope de cette époque) se chargea d'exécuter à ses frais la décision du Conseil général, et l'acte de donation est daté du 3o janvier 1429. Versonnex s'y exprime ainsi : « Considérant que cette insigne cité de Genève a jusqu'ici souffert un grand dommage par le manque de cette discipline [la discipline scolastique, c'est-à-dire l'instruction], principalement parce qu'il n'y a pas eu de local ou maison appropriée à cet état et exercice, cle sorte qu'il a fallu que les recteurs des écoles louassent à leurs propres frais des maisons étrangères, qui, le plus souvent, étaient mal situées et disposées, tant sous le rapport de la capacité [du nombre] des écoliers que sous celui de la trop grande proximité et familiarité des laïques et du trop grand éloignement de l'auberge où les écoliers vont prendre leur repas,... le dit François... a nouvellement construit et édifié une maison ou édifice — Le dit édifice a 94 pieds de long sur 34 de large, sis à Genève, près de l'église des Frères Mineurs, devant leur tour, à côté des murailles de la place commune, d'un côté et, la place commune, sous le curtil d'Etienne de Veygier, C. G., de l'autre, affrontant par devant la rue publique, qui conduit de la susdite église au pré de N.-S. l'évêque et prince de Genève, et par derrière l'eau du lac 3. » — L'enseignement devait être absolument gratuit.
1. Il faut donner le texte officiel d'une pareille décision : « Ultima die februarii 1428. Fuit ordinatum dari locum in platea subtus monasterium Fratrum Minorum pro domifficando ad scolas ibidem tenendas. » Registres dit Conseil, I, p. 94. — 2. Ch. Borgeaud, Histoire de l' Université de Genève, I. 1900, p. 13. — Voir Galiffe, Matériaux, I, p. 139-148; Vuy : « Notes historiques sur le collège de Versonnex, » Mémoires de l' Institut genevois, Vol. XII. — .'i. Une tour s'élevait entre la porte de Rive et l'ancienne école : on l'appelait quelquefois la « tour de l'école.» Galiffe, p. 130 et n. 2. — C'est dans le jardin du collège que les arbalétriers se réunissaient pour leur tir; et ils eurent souvent contestation avec le recteur. — « Le bâtiment de l'école et son jardin paraissent avoir été en dehors, bien qu'à côté, des murailles de la ville, entre le couvent et la porte de Rive |d'un côté] et la Tour Maîtresse [de l'autre]. » Galiffe, p. 252, n. 4. — Flournois, dans ses Remarques, p. 36, dit: « L'école qu'on avait rebâtie depuis peu était près de Rive, vis-à-vis du couvent des Cordeliers ; à peu près là où est la maison de M. Raby. Il y avait une place près du lac qu'on appelait la place de derrière l'école. C'était là où était le jeu de l'arbalète. Il y avait une tour qu'on appelait la tour de l'école, que je crois [à tort] être celle qu'on appelle aujourd'hui la Tour Maîtresse. »
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« Cette institution a duré un siècle, et vraiment on peut dire qu'elle a jeté les bases de la culture genevoise. C'est aller trop loin cependant que d'y voir non seulement un collège, mais aussi, comme on l'a voulu, une académie d'études supérieures. » Elle suivit « à peu près ce que nous appellerions, de nos jours, un programme d'enseignement primaire et secondaire1. »
En 1439, nous entendons parler de réparations à l'école2, et l'année suivante on cherche un recteur3. Mais ce fut au commencement du seizième siècle que des réparations très importantes furent opérées dans les bâtiments de Versonnex, et, à cette occasion, le Conseil élabora les statuts du collège (8 avril i5o2) 4.
Pendant les troubles qui précédèrent l'introduction de la Réforme, l'école eut beaucoup à souffrir. Le désordre s'y introduisit. La peste y apporta ses frayeurs. En i53i (3 janv.), le Conseil prit la décision de fermer l'école : « ordonné de la fermer jusqu'à ce qu'on ait trouvé un bon régent, parce que les enfants la détruisent5. » — Quelques mois après (18 avril), l'établissement est rouvert0, et, en 1 532, Guillaume Messiez, le notaire dont nous avons un fragment de journal, y fait ses études : « Mon père, dit-il, me mist en la grand escolle de Genève, » qui avait pour directeur « Révérend et spectable maystre Jehan Chrestien Croyte [Jean Christin] 7. »
La grande commotion de 1 534-1 535 ne fut naturellement pas favorable à l'école, dont la ruine matérielle et disciplinaire se précipita. Il semble toutefois que l'on ait exagéré la rupture, l'hiauis entre le collège de Versonnex et le collège de Rive, comme si le collège de Versonnex avait été fermé plus ou moins longtemps, et comme si le collège de Rive, après cette interruption, avait été ouvert par les premiers Réformateurs, Farel, Viret et Saunier.
Un nouveau recteur du collège de Versonnex, Jean Martel, fut élu en effet en juillet i534 s. Il se plaignit au Conseil, 27 août i535'-', que la maison était malsaine et impropre aux leçons, à cause du bruit qui se faisait dans le voisinage. De plus, très irrégulièrement payé par ses élèves, il n'avait pas de quoi vivre et demandait son congé. — On a bien le sentiment d'une fin, la fin du collège de Versonnex. Saluons-le respectueusement, car c'est dans ce collège que grandit la génération des Berthelier, des Lévrier, des Bezanson Hugues, des Porral, toute la génération des patriotes.
1. Borgeaud, p. 14, 15, appuyé par H. Fazy, Instruction primaire de Genève, 1896, p. 3, contre J. Vuy, Notes historiques, p. 6, Galiffe, p. 305, et Thévenaz, Histoire du collège de Genève, 1896, p. 5. La « grande eschole, » c'était l'école publique, l'école officielle par opposition aux petites classes particulières. - 2. 11 septembre 1459. Registres du Conseil, I, p. 330. — :S. 9 décembre 1460. Ibid., I, p. 475. — 4. Borgeaud, p. 15. — i<=r janvier 1510 : «Ecole étant somptueusement bâtie et ornée de plusieurs chambres pour la résidence des enfants, on ordonne qu'on se pourvoira de quelque bon régent. » Flournois, Extraits (Grenus). — 5. Ibid. — (i. Galiffe, p. 307. — 7. M. D. G., IX, p. 23. — 8. Herminjard, III, p. 188, n. 6. — Ibid., IV, p. 48, n. 4.
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Plus d'un mois après1 (10 sept.2), le Conseil ordonna de transférer tout le collège dans le couvent des Cordeliers 3, approprié à sa nouvelle destination. Il accordait au recteur deux écus d'or pour sa peine, et autant pour le bois et la lumière. Néanmoins, deux mois plus tard (26 nov.), le recteur se plaint encore du froid 4. On n'a pas précisément le sentiment qu'on assiste à un commencement.
Mais voici la révolution religieuse accomplie. Le 19 mai 1 536, les ministres Farel, de la Mare et Saunier se présentèrent devant le Conseil, et. après une grande exhortation à vivre conformément à l'Evangile, ils recommandèrent de mettre ordre aux écoles. — ■ Le 21 mai, le Conseil général approuve; Antoine Saunier est nommé premier recteur (i3 juin 1 536), et voilà dans quel sens nous pouvons dire avec M. Borgeaud : « Au lendemain de l'établissement du nouvel ordre de choses, le collège de Versonnex fut remplacé par le collège de Rive, qui dura, organisme de transition, jusqu'à la fondation de 1 5 5g 5. » Mais le nouveau local ne valait pas beaucoup mieux que l'ancien : il était délabré, incommode et malsain. Le Conseil fit les réparations et alloua deux écus d'or pour chauffer le poêle en hiver.
Nous avons vu (dans notre second volume, page 662) comment les chefs des Articulants chassèrent les deux bacheliers de Saunier (qui les remplaça par Mathurin Cordier), et puis exilèrent Saunier lui-même et Cordier.
Pour le collège, comme pour l'hôpital, c'est au retour de Calvin que s'ouvre la période des progrès continus, décisifs.
Sébastien Castellion fut recteur du 5 avril 10426 au 11 juillet 1344. — Puis l'école marcha mal, jusqu'à ce que Calvin y fit appeler Louis Enoch ( 1 55o- 1 55y), de la ville d'Issoudun, en remplacement de maître Erasme, « trespassé »7. Enoch, fut élu, le 16 mai, « pour maistre d'eschole, à sçavoir pour recteur principal8. »
Le nouveau régent eut besoin de toute son énergie pour rétablir l'ordre. Les difficultés étaient grosses. Le Conseil admoneste tout le monde. Le 16 septembre
1. D'après Galiffe (p. 253, n. 5), le recteur aurait été transféré à Rive le 27 août 1535. — L'école Versonnex aurait ainsi duré 106 ans (1429-1535). Celle de Rive devait en durer 24 (1535-1559)- — 2. Flournois, Extraits. — 3. Où se trouvaient, dit Froment, « plusieurs chambres vuydes et une grande salle. » — 4. Herminjard, IV, p. 48. — 5. Borgeaud, p. 16. — Herminjard (IV, p. 455 et ss.) a publié, d'après le placard original, faisant partie de sa collection, et qui n'avait été encore signalé par aucun bibliophile, ce programme du collège de Genève (ordo et ratio docendi Genève in Gymnasio (12 janv. 1538). La traduction française se trouve dans l'opuscule publié chez Jean Gérard (12 janv. 1538) et qui a été réimprimé par Bétant, à la suite de sa Notice sur le collège de Rive. — 6. « Maystre Bastian de Chascillon de S1 Martin du Fresne... a prys et juré de régenter noz escoles, jouxte les edyct et arrest. » 5 avril 1542. Registres du Conseil, Vol. 35, f- 55°- — 7. 12 mai 1550. « Monsr Calvin a exposé qui [qu'il] est bien nécessaire de mectre ordre sus Testât du maistre de l'escolle, lequel demande que l'on luy doibge poyer aultant comme l'on faissoit az maistre Herasmes trespassé. » Ibid., Vol. 45, f. i\ — 8. Ibid., Vol. 45, f. 4V. — Voir A. Roget : «Louis Enoch, ou un régent du seizième siècle », dans les Etrenms genevoises, 1878, p. 33 et ss,
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i55o, il « deffend aud. recteur de se mesler de chastiement, de batterie, et débat entre les pédagogues, car cela vat à la Justice et qu'il leur suffize chastier les enfans pour leurs lectzons »
Mais Enoch n'était pas homme à se laisser arrêter : il continue à faire sa police lui-même. Le 7 avril i55i, il se passe, au collège, une scène que nous ne trouvons malheureusement racontée que par Galiffe, et sans indication de source, mais qui laisse apercevoir jusqu'où pouvait aller l'énergie au seizième siècle. Les enfants Du Villard avaient pour précepteur un ministre : c'étaient donc les enfants d'un riche citoyen. Ils se permettent d'arriver trop tard à la leçon de chant. Le recteur les fait fouetter. Leur précepteur croit pouvoir protester et dire que ce n'est pas de leur faute. Enoch lui répond qu'il le fouettera lui-même. Sur ce, le précepteur met la main à son poignard. Fâcheuse menace! Le recteur le saisit, le renverse, lui fait couper ses aiguillettes, et mettre bas les hauts-dechausse par sa femme et ses enfants. Après quoi, il lui administre une fouettée exemplaire, frappant des verges avec une main, et, de l'autre, tenant la barbe du précepteur et maintenant celui-ci immobile 2.
Cette façon d'agir d'Enoch n'est pas invraisemblable. Voici en effet ce que nous lisons dans les Registres mêmes, à la date du 17 avril 1 5 5 g : « M. Loys Enoch. Icy a esté parlé d'un excès fait ès persones de troys Suysses, passans icy et venans de S1 Jacques [c'est-à-dire de trois pèlerins papistes, venant de Saint- Jacques de Compostelle, sans doute], ès quilz il osta, d'œuvre de fait, leurs chapeaux, rompant les cursilles [cursilles, pour croisilles, c'est-à-dire : petites croix] qui y estoient, et mesme entreprit de le faire par ung officier de Messieurs, auquel il en fit commandement, dont est grand bruit par tout le pays des Suysses. Arresté que on y advise 3. »
Tel est l'homme, prompt à l'œuvre de fait. — Du reste instruit. En 1 55 1 (ier sept.), il «présente et donne» au Conseil un livre sur la grammaire. Le Conseil déclare « qu'est chose bien belle, » et fait payer à l'auteur « ung part d'escus pour récompense \ »
En même temps que la science grammaticale, Enoch cultivait l'art dramatique. 29 août 1 552 : «Maître Enoch propose qu'il seroit en désir de faire par ses escolliers réciter une histoire à mercredi prochain après la cène, et pourtant a requys... luy oultroyer que le seigneur contrôleur lui dresse un petit [e]chaffaulx, affin que la chose puysse estre myeulx entendue 5. » Et même, quand il eut été investi des graves fonctions de prédicateur, Enoch ne renonça pas au théâtre, si l'on peut s'exprimer ainsi. En 1 5 58, on attendait une ambassade bernoise
1. Registres du Conseil, Vol. 45, f. 92. — 2. Galiffe, Notices généalogiques, IV, p. 169, n. 1. — Enoch est une des bêtes noires de Galiffe. — 3. Registres du Conseil, Vol. 55, f. 33. — i. Ibid., Vol. 46, f. 50V. — Le texte du procès-verbal est très difficile à lire, ce qui a induit A. Roget à une erreur un peu bizarre. « Que va faire la seigneurie pour reconnaître ce cadeau ? « Est arresté qu'on luy donne ung par-dessus pour récompense. » — « Certes, le Conseil n'avait pas fait preuve d'une prodigalité excessive en octroyant un par-dessus à l'auteur d'une si belle élucubration. » (Etrennes religieuses, 1S7S, p. 35, 36.) C'est A. Roget qui souligne les deux fois. — 0. Ibid., Vol. 46, f. 263.
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chargée de renouveler le serment de combourgeoisie. 6 janvier 1 5 58 : « M. Enoch a proposé icy une poésie, et allusion d'une fable de Jupiter qui aymoit Europe, par luy composée, qu'il désireroit estre pronuncée devant les seigneurs de Berne, d'autant que c'est à l'honneur de ceste alliance, et mesmes qu'il prend son argument des armoiries de ceste cité ; semblablement une tragédie des cinq escoliers de Berne exécutés à Lyon, qu'il voudroit aussi estre jouée, comme il en a des enfans tous instruicts, requérant luy donner licence. » Le Conseil ne dit pas non ; il use cependant de prudence, et arrête et qu'on la voye et qu'on en communique avec Mons1 Calvin, qu'il luy en semble !. »
Malheureusement, l'énergique et capable recteur n'avait à sa disposition qu'un local de plus en plus défectueux. A différentes reprises, Calvin avertit le Conseil des dangers que couraient les enfants dans cet édifice menaçant ruine. En 1544, le Conseil ordonna que les cellules et l'église du couvent fussent démolies, le reste restauré, pour servir au collège, et la place, laissée vide, abergée à des particuliers pour y bâtir des maisons. Mais les réparations furent faites avec une grande parcimonie. Le bâtiment était inhabitable l'hiver, faute de moyens de chauffage. Le Conseil ordonna finalement de faire un « fornet » à l'école, et d'y transporter celui qui était à l'ancienne, « afin que les enfants puissent étudier chaudement. » Malheureusement, l'insalubrité de l'immeuble était telle que plusieurs élèves, au dire d'Enoch et des médecins, y contractèrent des maladies mortelles. Le recteur lui-même ne put y demeurer plus longtemps et alla habiter dans une maison particulière 2. On fut même obligé de transférer l'école dans la maison de la Chantrerie, sur la place de Saint-Pierre. Toutefois elle revint à Rive 3.
En 1 5 5 2 (g août), la seigneurie acquit de noble S1 Lambert la maison dite de Bolomier 4, sise rue Verdaine, au-dessus du couvent. Elle servit de grenier à blé. Puis une partie fut annexée à l'école, « afin de l'élargir, » et finalement il ne resta plus qu'à bâtir un édifice nouveau.
Quant à Emoch, reçu bourgeois le 21 janvier 1 556, il fut élu ministre à la ville le 4 mai suivant, et quitta l'école s. Il devait plus tard succéder à Th. de Bèze comme recteur 6.
1. Registres du Conseil, Vol. 54, f. 3SV. — Roget, Etreintes religieuses, 1878, p. 41, et n. 1, dit: « On voit que les collègues de Çalvin, qui sont souvent représentés comme condamnant systématiquement tous les amusements chers à la population, savaient prendre dans certaines circonstances l'initiative des divertissements publics. Enoch n'est pas le seul pasteur genevois qui ait mis en train des représentations scéniques. Abel Poupin se mit aussi en avant, à deux reprises, dans un cas pareil. » — 2. Bétant, p. 22, 23. — 3. Ibid., p. 11, 12. 30 avril 1544. Registres du Conseil, Vol. 38, f. i8iv. — 4. Ibid., Vol. 46, f. 252V. — De La Corbière (copie Bourrit) : « ...La maison, hutins, etc., procédée de Bolomier, où demeurent à présent Mr Prévost et Marignac régens.... > — 6. Bétant, p 19. — 6. En 1568, Enoch est absent de Genève; la peste éclate. Les Registres du Conseil nous rapportent une délibération qui trouve ici sa place, et qui complète ce que nous avons dit quand nous avons parlé de la conduite des pasteurs — et de leurs chefs, Calvin et Bèze — pendant le terrible lléau : « Lois Enoch. Les ministres ont icy envoyé Monsr de Bèze, lequel a proposé qu'estans après pour jetter le sort entre eux affin de prouvoir d'un ministre pour les pestiférés, ils ont trouvé que leur nombre n'estoyt pas complet pour l'absence dud< Enoch. Et combien qu'ils n'ayent esté ny ne soyent encore d'advis de l'absoudre de son serment, si est-ce qu'ilz ne tiennent pas raisonnable que
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C'est à Rive que nous pouvons chercher (i55g) Mathurin Cordier, quand il revint à Genève. Il y avait sans doute déjà logé lors de son premier séjour ( 1 536- 1 538 '). — En 1541, lorsque Calvin s'efforça de le placer à la tête du collège reconstitué, c'est encore là qu'il voulait le mettre : « Maystre Mathurin Corderius, lequelt est bien proprice pour régenter az nous escoles, dont pour toutes choses az esté résoluz que illy soyt baillié laz moyson de Rive et quattre cent florin pour toutes choses [il avait à payer des sous-maîtres] oultre l'argent qu'il pourroyt recovrer des enfants2. » — Le projet échoua. Calvin le reprit en 1545 (20 mars) : « Maystre Corderius. Mstre Calvin, ministre, a exposé comment il a escript à maystre Corderius pour venyr demoré à Genève, à l'escole, non pas pour régenter, mès seulement pour estre superintendant, et ce doné [se donner] garde des d' escoles. » Et le Conseil décide de « parlementer » avec Calvin pour trouver le meilleur moyen possible afin de « retiré le d' homme. » C'est alors que Calvin fait observer au Conseil que Cordier ne peut venir « pour 400 fl. par an, pour ce qu'il tient deux bacheliers, et done à ung chascun d'icieulx six vingt florins. » Il ne lui en restait plus que 160 pour lui, et sans doute l'écolage. Le Conseil « causant [à cause de] la chierté du temps, ordonne que luy soyt augmenté son gage 3. » Cependant le projet échoua encore. — Mais, le i3 octobre i559, nous voyons M. Cordier présenter supplication au Conseil, « narrant comme l'on luy a fait la grâce de le faire venir vivre et morir icy en l'église de Dieu, supliant luy assigner quelque logis à Rive pour y demorer4. » Le Conseil lui accorda sa demande. Toutefois, Cordier ne resta là que quatre mois, et, comme nous l'avons vu, en iDôcr', il est logé à Saint-Apre. C'est pendant qu'il était là que « aucuns » voulurent faire une collecte pour lui, parce qu'il était « pauvre des biens de ce monde. » Le Conseil le permit, et Messieurs donnèrent 10 florins6. — Mais on dirait que Cordier était attiré par les lieux où il avait pour la pre-
la place demeure dépourveue, et pourtant trouveroient bon que le dict Gilles Chausse [le sort tomba précisément sur ce Gilles Chausse. E. Choisy, L'état chrétien calviniste à Genève au temps de Théodore de Bèze, 1902, p. 16] que Dieu a renvoyé icy, auquel on n'avoye pas encores donné congé, soyt retenu en la place d iceluy Enoch, lequel revenu on advisera à quoy il pourra estre employé. Au demeurant d'autant que à l'autrsfois il y heust quelque mescontentement contre Mons1' Le Gagneur lequel on prétendoye debvoir aprosché aux lictz des malades; ils désirent qu'on se résolve jusques où et comment ilz seront tenus; estant leur advis que tant qu'il se pourra faire entendre des malades, il ne sera pas expédient qu'il se mette en plus grand dangier. A quoy on pourroyt bien aydé quand on ne logeroye pas les paouvres malades ainsi par monceaux, mais qu'on leur feiste à chascung particulièrement des cabanes. Au reste pour ce qu'il sera aussi besoin de prouvoir en la ville, d'autant que tous les malades ne peuvent sortir, ilz attendront ce qu'il plaira à Messrs d'en ordonner affin de ne défallir en rien à leur debvoir. Après cecy les autres ministres ont icy envoyé Monsr Colladon au desceu [à l'insu] de Monsr de Bèze, pour remonstrer que procédant à leur élection d'un ministre pour les pestiférés, le dict s1' de Bèze insista grandement à estre comprins au sort avec les autres. Ce que touttefois ilz trouvèrent pas bon, non pas pour i'espargner, mais pour ce qu'il est bon de le réserver autant qu'il plaira à Dieu et prient Messrs de l'aprouvé. Comme il a esté fait. » — 7 juin 1568. Vol. 63, f. 6ov et 61.
1. Herminjard, V, p. 98, 99, n. 8; p. 116, et n. 14; p. 205, n. 9 et p. 221. — 2. 14 novembre 1541. Registres du Conseil, Vol. 35, f. 397v. — Annales, p. 286. — 3. Registres du Conseil, Vol. 40, f. 59. — Le 13 avril 1545, le Conseil alloue à Cordier « 50 fl. de plus que à maystre Bastian Çhatellion. » Ibid., f. 81. - 4. Ibid., Vol. 55, f. i26v. — o. Voir plus haut, p. 257. — 6. 18 novembre 1560. Ibid., Vol. 56, f. 102.
LA VILLE
mière fois enseigné, à son arrivée à Genève, et, le 11 novembre i56i, nous lisons dans les procès-verbaux : « Pour ce qu'il y a quelques chambres vacantes au collège, et que le dict Mathurin Cordier désire y estre logé, a esté arresté qu'ainsi soit *. » — C'était une modeste demeure, pour le grand pédagogue. Il s'y trouvait en compagnie de quelques écoliers pauvres. « Collège vieux, lisonsnous encore, à la date du 18 juin i5Ô2. A esté proposé qu'il y a plusieurs paouvres escoliers seroient bien aises d'avoir logis au vieux collège, et que par ce moyen il seroyt mieux entretenu que s'il estoye destitué d'habitans2. » — On peut penser que là, dans son loisir matinal, Cordier rédigea la belle préface de ses Colloques, 1 563, et que là il mourut, le 28 septembre 1564.
Dès 1 54 1 , nous voyons Calvin se préoccuper de son collège. «Il faudra dresser collège,... disent les Ordonnances, assigner lieu propre,... avoir homme docte et expert,... et de ce espérons pourvoybre en briefz à l'aide du Seigneur3. » Les circonstances empêchèrent, au grand regret du Réformateur, la réalisation de ces plans. « Je vois, d'après tes lettres, lui écrit Baduel, le 10 juin i55o, que votre magistrat met peu d'empressement à fonder dans votre ville un collège pour les études littéraires, et que cette négligence te cause un chagrin extrême 4. » Enfin, i555, les Libertins sont vaincus, et, le 27 mars 1 5 56, Calvin demande au Conseil « de prendre des mesures pour élargir l'école de Rive. »
De l'hôpital, restauré en 1443 par G. Bolomier, dépendaient de grands jardins plantés de vignes, au haut de la colline, dont la pente assez raide descendait de Saint-Antoine à Rive. On les appelait les hutins Bolomier, d'après le genre de culture de la vigne, dressée sur des échalas très hauts désignés dans le pays sous le nom de hutins.
Ce furent ces jardins que Calvin choisit pour emplacement de son collège. Deux ans encore, les événements politiques retardèrent les premiers travaux. Mais, au début de 1 5 5 8 , une commission fut chargée de visiter « pour dresser un collège ce que sera le meilleur, et comme cela se pourra faire,... et aussi qu'on face ung pourtrait de ce que sera advisé de faire, affin qu'on le voye et revoye bien devant que le conclure5. »
Le 25 mars, pour mettre « main à l'instauration d'ung collège, » il est décidé que « les syndics, avec les maçons, les charpentiers, avec Mons. Calvin, Sarrazin et autres gens d'esprit pour bien comprendre l'édifice, » iront « visiter le lieu vers Rive,... après dîner0. » Cette commission fait son rapport le 28 mars.
i. Registres du Conseil, Vol. 56, f. 261. — 2. Ibid., Vol. 57, f- 73- — 3; Opéra, X\ p. 21, ss. — 4. Ibid., XIII, p. 589. — 5. 17 janvier 1558. Registres du Conseil, Vol. 54, f. 48. — La place du collège communique à la rue Verdaine par une descénte appelée la Vallée du collège. Avallée en vieux langage était synonyme de descente. H. Mallet, p. 106. — « L'inscription qui se trouvait au bas de la Vallée du collège, portant le millésime de 1558, est maintenant encastrée au-dessous de l'horloge de la cour du collège. » Rigaud, M. D. G., V, p. 10, n. 1. — 0. 25 mars 1558. Vol. 54, f. 133.
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On a considéré que le lieu était propre à entretenir les élèves « en grand santé par le moyen de l'air tant de l'Orient que de Bize et Midy, quand l'édifice sera élevé et tel qu'il puisse avoir le regard du lac. » L'on approuve donc l'emplacement, « commençant depuis l'édifice auprès de la tour de Bolomier, ou plus arrière s'il est possible, et d'un fil et ligne jusques aux murailles de. la ville; mais que l'on laisse place du côté de la Bize pour soy promener *. »
Et le même jour, le Conseil, spécifiant que Calvin était avec les syndics, accepte les propositions de la commission, « d'autant que ce lieu est au beauregard, et bien aéré pour estre alègre et salubre aux estudians.... Et qu'on y mette la main de plus tost qu'il sera possible 2. »
Le lecteur a-t-il remarqué cette préoccupation de la vue et du grand air ? En sortant de tous ces hôpitaux et de toutes ces écoles claustrales et moyenâgeuses, c'est le grand air de la vie moderne qui va souffler: il souffle des hutins de Bolomier.
Il avait été décidé de construire deux grands corps de bâtiments, se coupant à angle droit. Les classes devaient être bâties « devers le costé d'occident et le vent, à mode de potence, comme plus commodément se pourra fère. » Dans l'angle, sur le grand espace « aplani,... égalé, » devait se trouver la cour pour les collégiens 3.
Dès la fin de Tannée, on put commencer à enseigner dans les nouveaux bâtiments. Mais il y eut des contrariétés. Tantôt ce sont les pierres qui manquent, tantôt les tuiles, tantôt l'argent. On y employa le produit des amendes ; on provoqua des dons et des legs. Les délibérations se succèdent, qui hâtent les ouvriers. Le retard « redonde au deshonneur de la seigneurie 4. » Le 4 mars i56o, le Conseil décide encore de « diligenter à achever le cours [corps de bâtiment] des classes et bastiments du costé de Bolomier5; » le i5 octobre i56o, on décide de ne faire en pierres de tailles que les fenêtres et leurs croisées du corps de logis regardant contre le lac6; on se préoccupe d'achever le collège, afin qu'il ne demeure découvert pendant l'hiver, ce qui serait sa ruine 7. Et enfin tout est terminé en 1062. Plus tard, le collège fut entouré d'un mur. En 1569, la cour fut plantée d'ormes et de tilleuls, et en même temps « des privés » furent établis pour les collégiens. Enfin, en 1606, une fontaine fut érigée, « tant pour l'embellissement que pour la commodité. »
Le 5 juin i55g eut lieu l'inauguration, par la cérémonie à Saint-Pierre, — le 5 juin, qui devint « la seule fête périodique instituée par Calvin, la fête de la Schola gevenensis toute entière » ; le 5 juin qui a été déclaré par une décision du Sénat universitaire, en date du 27 mai 1904, dies academicus et qui sera célébré désormais tous les deux ans 8 ; le 5 juin enfin, c'est-à-dire « le jour où (selon le compte rendu rédigé par Théodore de Bèze lui-même) Dieu a accordé à la
i. Borgeaud, p. 34, n. 2. — 2. 28 mars 1558. Registres du Conseil, Vol. 54, f. 134V, 135. — Annales, p. 687. — :!. 15 avril 1558. Registres du Conseil, Vol. 54, f. 153^'. — 4. Ibid., Vol. 56, f. 73V. — :;. Ibid., f. 15V. — 6. Ibid., f. 87V. — 7. Thévenaz, p. 27. — 8. Le premier Dies academicus de l'Université de Genève, 1904, p. 3-
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cité de Genève ce très grand privilège, dont très peu ont joui avant elle, d'avoir une seule et même ville pour mère de son savoir et de sa foi »
Ni remplacement, ni même la silhouette générale du fameux collège, n'ont changé depuis Calvin. « A l'endroit même, où les anonymes maçons et chapuis de l'an i55o, le bâtirent, le collège est encore. A l'endroit même où le zèle d'un peuple entier, où l'argent d'un peuple entier, depuis les 3i2 fl. de l'imprimeur Robert Estienne jusqu'aux pauvres 5 sols de Genon la Boulangère2, le voulut, il est encore : là haut, sur les hutins Bolommier, dans le lieu « beau au regard, » dans le lieu « exposé à l'air de bise, » dans le lieu « bien aéré » et « alègre » et « salubre 3. »
« Sous la Citadelle en saillie, au centre et pour ainsi parler au cœur de l'édifice, un petit porche déploie la grâce de son arcade : » quatre piliers, massifs, inégaux de grandeur, supportant quatre arceaux romands, les deux derniers surbaissés. [Page 383.) « Amical et modeste, il sourit. Le granit de ses colonnes est halé par les années, le fût de ses colonnes est usé à hauteur d'enfants par les générations innombrables; et les deux arcs surbaissés qui le terminent se souviennent, dirait-on, de la suprême élégance d'Italie. » A la voûte de ce porche, à l'entrecroisement des arêtes, sur les clefs de voûte, on lit encore, avec plus ou moins de peine, les trois inscriptions. {Page 385.) L'une, en hébreu, cite les Proverbes : « La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse ; » l'autre, en grec, cite i Cor. I : « Christ est devenu pour nous sagesse, par la volonté du père;» la
1. Le premier Dies academicus de l Université de Genève, 1904, p. 23. — â. M. Ch. Borgeaud a terminé ainsi le discours qu'il a prononcé dans la cérémonie du premier Dies academicus de l'Université de Genève: « Au i6me siècle, la fondation d'une haute Ecole était un privilège de pape, d'empereur ou de roi. Aucun peuple n'avait encore osé se l'arroger de la sorte. Ne vaut-il pas la peine de rappeler au peuple de Genève le jour où il a frayé cette voie royale aux nations de l'avenir, et comment les cinq sous d'une boulangère genevoise ont leur rang, dans l'histoire, à côté des doublons espagnols du roi Philippe II [qui créa l'Université de Douai, dans le but déclaré de donner, dans la Flandre wallonne, une rivale à l'école de Genève]. C'est aussi en l'honneur de Génon, la boulangère, messieurs les étudiants, que vos flambeaux de résine s'allumeront ce soir, selon la vieille coutume des « escholiers » d'autrefois. C'est un hommage dont elle eût été fière, j'en suis sûr, la boulangère de 1559, et lorsque la population de Genève la connaîtra, comme elle connaît la mère Royaume de 1602 et sa marmite vengeresse,... nous n'aurons pas à craindre que notre Dies academicus, à cause de son nom latin, devienne jamais impopulaire.... » Le premier Dies academicus, p. 28, 29. — 3. Philippe Monnier, Le livre de Biaise, 1904. Voir tout le premier chapitre intitulé le Collège, p. 1-10. Nos lecteurs nous sauront gré de reproduire en grande partie cette si intéressante description : « S'il a changé de physionomie, il n'a pas changé de domicile. Au sommet des rampes, entre les murs des courtines et les murs des jardins, sa haute silhouette se dessine. Il est vénérable et paisible. Il encadre une enceinte défendue de vérité et de recueillement. 11 évoque un moment lointain d'unité, de patience et de labeur, où les besognes étaient longues sous la lampe, où les volontés étaient enchaînées à la conscience, où les efforts prolongés étaient pareils à eux-mêmes. Au seuil de sa clôture, les bruits tombent. Les préoccupations du siècle hésitent. Les heures s'écoulent, se succèdent et se ressemblent. Et sur ses pignons, dans le paysage citadin, les tours de la cathédrale s'enlèvent, comme à cette époque; dans le royaume de l'idée, au-dessus de l'école, pour abriter l'école, l'église se dressait. — Son architecture est charmante. Il semble que sa rude ossature et ses arêtes précises aient retenu quelque chose de l'ascète maigre qui le conçut. Svelte et solide à la fois, il se tasse comme un dogme immuable et il s'élance comme une proposition nouvelle. Il est trapu comme un rempart et il est fin comme un insecte. »
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troisième, en latin, cite saint Jacques : « Pour la sagesse qui vient d'en haut, elle est pure, paisible et pleine de miséricorde. » — Tout en haut, l'édifice porte toujours, sur son front, l'écu de la République. Et le Genevois qui sait et qui sent a le droit de s'écrier : « Les paroles du Livre enseignées, étudiées à même, le verbe de Dieu inscrit à la clef de voûte du monument civil, l'image supérieure, 1 image toujours présente du pays à défendre, à servir et à aimer, n'est-ce point tout le sommaire de notre histoire? » — Oui, celle que Calvin fit pour l'honneur et le bonheur de la cité. « Là, dans la douce pénombre, où s'estompent les moulures des chambranles, est l'autel. Là, sur le petit perré du parvis, réside le génie du lieu l. »
C'était le collège trilingue de Calvin, émule du collège trilingue de François Ier, le Collège de Genève, émule, cligne émule en un sens, du Collège de France.
Le second corps de bâtiment est, lui aussi, digne d'attention. Au centre, il a son escalier extérieur, qui menait aux appartements du principal et des trois professeurs : il est orné d'une balustrade en fer forgé et léger. — Au-dessous est un passage qui, anciennement, était une des sorties du collège. « La voûte porte des voussures et des pendentifs sculptés, lesquels, au dire des connaisseurs, ne sont pas sans mérite 2. » — Et, en haut, sur le fronton, se trouve le morceau d'architecture le plus remarquable : un bas-relief, en marbre jaune (im6o sur i m.). (Page 384.)
« L'ancienne cour; les essences si françaises de l'orme et du tilleul ; les deux ailes du logis construites « à mode de potence » ; les toits élevant en larges pentes de tuile brune leurs masses sombres jusqu'au ciel; les fenêtres géminées courant à l'ombre de la corniche; les poinçons subtils; les mansardes aiguës; tout cela forme un ensemble très vieux de douce intimité scolastique ; et partout, à l'épi des flèches, à l'appui des arcades, à l'ove des chapiteaux, un goût sobre a jeté les petites finesses inutiles, les petits ornements superflus, des figurines3, des rosaces, des volutes, des mascarons, des corbeaux. Cependant, à la cime du perron où monte une balustrade de fer léger, dans le noble tympan qui surmonte la porte du Principal, un mâle bas-relief flanque la Clef et l'Aigle d'une couple de lions et des deux figures de la Science et de la Guerre 4. »
i. Philippe Monnier, p. 4 et 5. — 2. Thévenaz, p. 28. — 3. Voir une tête de lion en cul-de-lampe du chapitre VIII. — 4. Philippe Monnier, p. 3.
Le^collège de Calvin. Le grand Perron, (p. 382.)
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Ce morceau est d'un travail si soigné, qu'on l'a attribué au célèbre sculpteur français Jean Goujon : « Il était réformé, et comme on sait quïl passa par
Le collège de Calvin. Le bas-relief, (p. 383.)
Genève vers i56ô, il n'y aurait rien d'absolument impossible à ce qu'il y eut collaboré, ou tout au moins qu'il eût donné quelques conseils à son sujet i. »
1. Thévenaz, p. 29, 30. — On lira avec intérêt la description exacte donnée par Pictet de Sergy de cette importante sculpture : <« Au-dessus de la porte qui, de la cour du collège pénètre dans les appartements du Principal et du Bibliothécaire, et, au sommet d'un escalier extérieur, se trouve enchâssé dans la molasse brune et friable, qui forme la façade, un bas-relief en marbre d'environ cinq pieds de long sur trois de hauteur.... Au milieu est l'écusson bien connu de la République de Genève, l'aigle et la clef, miparti Empire et Chapitre de Saint-Pierre. Cet écusson a été gratté intentionnellement sous la domination étrangère ; tout ce qui était en saillie sur le champ a disparu, mais la couleur plus claire des parties grattées a suffi pour que les formes de l'aigle et de la clef restassent très-dessinées et très-visibles, comme si elles voulaient protester contre la prétention de supprimer l'emblème de cette ville, alors opprimée.... A droite et à gauche de l'écusson sont placées deux statues en demi-relief très-saillant, représentant deux femmes ailées, sculptées en pied et assises. L'une de ces statues tient un livre dans sa main et est entourée de tous les attributs de l'étude : un compas, une clepsydre, des règles, des livres divers, des rouleaux d'écriture. L'autre statue tient une épée et est entourée de tous les attributs de la guerre : la cuirasse, le casque, le bouclier, la lance [cette lance est une épée que la femme tient à la main, mais relevée et sans la brandir], le javelot, la hache d'armes, le court poignard : toutes ces armes suivant les formes qu'elles revêtent dans les monuments de l'antiquité classique. Chacune des deux statues tient, en outre, dans sa main gauche une grande palme. Placées dans la position de supports ou de tenants de l'écusson, mais d'une dimension supérieure à celle qu'on donne ordinairement à ces accessoires et travaillées avec un soin spécial, au lieu d'être la partie secondaire de l'ouvrage, les deux femmes en sont la partie essentielle et principale. C'est le génie de l'étude et le génie de la guerre [de la guerre ? en tout cas sans rien de belliqueux, de provoquant; de la guerre qui consiste à bâtir des remparts et à les défendre] protégeant Genève, c'est Genève s'appuyant à la fois sur la science de ses enfants et sur leur patriotique courage. Les palmes sont destinées à récompenser ces deux genres de mérite.... Au-dessous de l'écusson,
et dans un cartouche, se trouve la devise de la République : Post tenebras lux, et le millésime 1 56 1
Au-dessus de la couronne s'étale le soleil, cimier des armes de Genève, avec le monogramme sacré IHS.... Ce monument a des titres à l'intérêt des amis de l'histoire dans notre pays. // est le seul de cette nature, de cette dimension et de cette époque que possède Genève. 11 est l'emblème complexe et presque con-
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C'est ici le monument de Calvin!
— Il est curieux et significatif que le seul monument de Genève, où l'art joue vraiment un rôle tout spécial, soit celui qui est d'une façon absolument particulière l'œuvre de notre Réformateur. — A sa manière, pleine de l'humour d'un Tôpffer et de la science d'un Borgeaud, Philippe Monnier a exprimé ce fait, si suggestif : « L'écrivain Charles Borgeaud parlait aux cochers : « O cochers, » leur disait-il, lorsqu'un étranger » vous demande à visiter la maison )) de Calvin, ne le menez point à » la rue des Chanoines;... menez-le » au petit porche que Calvin a cons- » truit, dont il a si souvent franchi le )) seuil, où la tradition veut qu'il se » soit assis le jour de l'inauguration » des fabriques ; montrez-lui l'écus- » son de Genève; montrez-lui les » trois inscriptions proclamant la » triple discipline hébraïque, hellé- » nique, latine, de l'école qu'il con- » eut, et dites-lui : Ces armes, ces o versets, ce vieux motif d'architec- » ture, ce vestige de notre histoire, » auquel les années n'ont rien changé, o voici la maison de Calvin l. »
A l'intérieur du collège, dans le
temporain de la fondation du collège.... Comme œuvre d'art, il n'est point sans mérite. Il est impossible, en le voyant, de ne pas y trouver quelque analogie avec les œuvres de Jean Goujon qui vivait à cette époque, était protestant et chef d'une école nombreuse. Nous ne voulons point affirmer que le fameux sculpteur ait luimême c;selé notre bas-relief, mais il se pourrait fort bien que l'auteur inconnu fût de son école. » Pictet de Sergy : « Le bas-relief du collège à Genève. » M. D. G., série in-40, I, 1872, p. 3-6.
L Philippe Monnier, p. 5. — Allusion à une conférence de M. le professeur Borgeaud.
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bâtiment principal, se trouvait au premier étage (sur les cinq classes du rez-dechaussée, dans lesquelles on entrait de la cour directement) la salle où tous les jours les élèves se réunissaient1. Et là se dressaient les « curieuses colonnes en bois sculpté, » dont nous donnons un échantillon. {Page 386 2.) - - Quant aux classes, vastes, mais sombres, avec deux planches, Tune pour siège, l'autre pour bureau, elles n'étaient éclairées que par de petites fenêtres, sans vitres. Nous avons vu que les élèves se plaignaient du froid, des courants d'air, et que, le g novembre 1 564, Ie Conseil leur fît dire de confectionner « des vitres de papier. » Quelques années plus tard, le Conseil se décida à faire poser des vitres en verre. — Du reste pas d'appareils de chauffage. Les régents, se faisant donner une rétribution de chaque élève, entretenaient des bassines pleines de braise.
C'est en 1 5 5 8 que Th. de Bèze quitta Lausanne, à la fin d'août. « Au lendemain de son arrivée, il ouvrit un cours public consacré à l'interprétation des harangues de Démosthène et de certains livres d'Aristote, y ajoutant des « lectures en la saincte Escripture. » Le i5 octobre, il fut agréé par la Compagnie des frères, « pour servir en après au ministère de l'Evangile3. » Et tout en devenant le successeur du ministre Claude du Pont 4, il fut présenté par Calvin au Conseil comme lecteur en grec. On sait que le 5 juin i55g, à Saint-Pierre, clans la grande fête inaugurale du collège, Th. de Bèze parut comme recteur5. — Il avait naturellement demandé d'être logé. 17 février 1 55g : « Théodore de Bèze. Sur ce qu'il a icy requys luy prouvoir de logis.... Qu'on advise luy prouveoir de logis 6. »
Et on pense loger Th. de Bèze à Saint-Apre. Mais on change d'idée, on met à Saint-Apre Viret, et, g mars, on laisse Th. de Bèze encore pour trois mois, là
1. « Cette salle, qui comprenait tout l'espace du premier étage, fut supprimée en 1703, lorsque la Bibliothèque publioue fut transportée au collège. » (Thévenaz, p. 30.) — 2. Puis, quand la Bibliothèque publique fut transportée aux Bastions, les colonnes furent non seulement déplacées, mais mutilées (Bulletin de la Société a" histoire et d' archéologie, (I, p. 82-86, Mayor) ; il n'en reste plus qu'une au Musée archéologique, celle que nous reproduisons. — Nous donnons ici quelques renseignements et quelques jugements de M. Mayor sur les dernières transformations des bâtiments du collège : « Dans la première moitié du dix-neuvième siècle, on a ajouté la petite aile du nord, vulgaire bâtisse,... et transformé les fenêtres du rez-de-chaussée des ailes anciennes, qui furent remplacées par de larges arcades en roche- Le plan de restauration, en 1885, mis à exécution [a amené la] transformation des jours ; le double perron [a été] surchargé d'un pesant clocheton dans lequel l'horloge a été transportée.... Les fenêtres du premier étage [ont été] remplacées par une galerie vitrée. — En 1888, l'aile sud [a été] prolongée jusqu'au front du mur de la prison.... Le bâtiment ainsi allongé est terminé par une façade à pignon.... Les toits mêmes si pittoresques ont été remaniés, l'inclinaison a été changée.... Seuls, de la construction du seizième siècle, les deux perrons ont été conservés. » En 1900, et dans les années suivantes, on a restauré avec soin les colonnes et la voûte du grand perron. — 3. Borgeaud, p. 40. — 4. France protestante, 2e édit. — 0. Ibid.: « C'est à ses soins assidus que cette école dut l'importance et la célébrité qu'elle acquit. » — 0. Registres du Conseil, Vol. 55, f. 8V. Annales, p. 711.
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où il est1. — Décision confirmée le 14 mars : Pierre Viret à Saint-Apre, et, « quand aud1 de Bèze, on le logera autrepart 2. »
Depuis son arrivée à Genève, Bèze était « à louage de maison. » Le Registre dit « jusques icy. » On décide de s'informer du prix auquel s'élève la location « et qu'on face mandement de poyer ce qu'il montera 3 » (6 avril).
Les « trois mois » devinrent-ils environ dix-huit mois ? En tout cas, que ce soit dans la même maison ou dans une autre, le 1 1 novembre i56o, Th. de Bèze est à Saint-Gervais. Ce jour-là, Calvin « propose que le dl Enoc désire de s'aller tenir à S1 Gervais, là où M. de Bèze se tient, lequel Bèze se doibt venir tenir là où se tenoit Monsr de Saul [des Gallards] s'il plaît à Messieurs. » Le Conseil, sur ce point et sur un autre, indiqué par Calvin, arrête « qu'il en soit faict en ceste sorte entièrement 4. »
Cette maison de des Gallards paraît avoir été près du collège, emplacement qui convenait bien à de Bèze. En ce moment, des Gallards était pasteur en Angleterre, mais sa femme, qui, semble-t-il, avait (voir plus loin) le caractère un peu susceptible, était restée avec ses enfants. Et, en novembre i56o, Calvin écrit à des Gallards : « Nous craignons que l'affaire de la maison ne nous occasionne de nouveaux murmures. Mais, dans ta sagesse, tu comprends que ce qui nous est désagréable est nécessaire5. » Il paraît que la maison était en fort mauvais état, « mal accoutrée, dit Bèze au Conseil, le 18 novembre i56o; et a grand besoin d'estre reparée pour la garder de plus grand détriment. » Le Conseil décide que « Monsr le contrôleur face faire » les réparations nécessaires °.
On ne faisait du reste pour Bèze que ce qui se faisait pour les régents et les « lecteurs » ou professeurs, tous logés dans le collège ou autour du collège, aux frais de la Seigneurie. Le 28 mars 1 558, elle fit « raccoustrer Bolomier et l'autre cour pour loger les régens7. » — En i56o (12 nov.), on acheta la maison voisine
1. 9 mars 1559: « Me Pierre Viret. Icy est arresté que on le loge à Saint Abre, où on avoit ordonné logis pour Me Théodor de Bèze, lequel debvra demorer encor troys moys là où il est, chez le Sr de Arca, lequel on a prié, et qui s'y est offert. » Registres du Conseil, Vol. 55, f. 17. Annales, p. 711. — 2. Ibid., Vol. 55, f. 19. Annales, p. 712. — 3. Ibid., Vol. 55, f. 27". Annales, p. 713. — 4. Ibid., Vol. 56, f. 99. Annales, p. 738. — 5. Opéra, XVIII, p. 243. — 6. Registres dit Conseil, Vol. 56, f. ioiv. Annales, p. 738. — Il paraît que Nicolas des Gallards avait fait aussi des réparations antérieurement. Car, le 14 janvier 1561, on décide de les lui payer. {Ibid., Vol. 56, f. 1 3 t v.) — Le 27 décembre 1560, Bèze donne au Conseil «un billet de certaines réparations faites par luy en la maison où il habitoit [celle où il était avant de venir dans la maison de Des Gallards] que monte à 19 fl. 3 s. Arresté qu'il soit payé. » Ibid.,Vo\. 56, f. 123. — 7. Ibid., Vol. 54, f. u8v. — Voir Thévenaz, p. 34, 36. Une des ressources, sur lesquelles les régents comptaient, était la pension de jeunes gens venant habiter chez eux. — M. Gardy vient de publier les aventures de l'un de ces pensionnaires : il y a là un tableau de mœurs instructif. Goldast (c'était son nom) était logé, avec un ami, chez Samuel Brun, régent de la septième classe du Collège. Il n'y resta pas longtemps. Voici les motifs qu'il donne de son brusque départ, dans une lettre de décembre 1599 : « Le premier est la ruse coupable.... Notre hôte affirmait mensongèremer.t avoir loué,... au prix de cinq écus par mois, plus deux écus promis à sa femme à titre d'arrhes.... J'appris par d'autres qu'il en était autrement et que X. payait un loyer de quatre écus. » — « Le deuxième motif est l'incommodité du logis. On pouvait en effet pénétrer de tous les côtés dans notre chambre à coucher : elle servait à la fois d'entrée et de sortie, et le passage par là était accordé non seulement aux domestiques, mais encore aux étrangers
d'un vinaigrier, comme « bonne et propice pour le collège1. » Puis (10 déc), « pour achever le bastiment des derniers membres du collège, » on prit une place du jardin de l'hôpital 2. Il y a des difficultés et des réclamations trop légitimes, semble-t-il. On se plaint de l'humidité ; on se plaint de l'étroitesse des locaux. 16 février i5Ô2 : « A esté proposé que le professeur grec se trouve grandement pressé dans le logis qui lui a été baillé, pour ce qu'il est chargé de plusieurs enfants, demandant estre quelque peu relargi. Attendu quoy a esté arresté qu'on lui octroyé toutes les chambres qui sont au-dessus de son habitation, hormis la librairie3. » — Enfin, on en arrive aux étiquettes. 11 septembre 1 562 : « Qu'il seroyt bon de demander Monsr Calvin et le recteur, et establir les logis à chascun professeur et régent, selon son art, pour règle à l'advenir. Arresté qu'il se face, et qu'on défende aux voisins d'y entrer, ni mesme aux privés 4. » Et voici la décision du 29 septembre i5Ô2 : « A esté rapporté par Mess, les sindiques qu'ilz furent hier, avec Monsr Calvin, visiter le collège, pour voir comment ilz pourroient mieux accomoder de logis les trois professeurs, assavoir l'hébreu , le grec, et en philosophie ; et qu'ilz trouvèrent le dernier corps du collège dernièrement édifié [celui qui regarde vers le lac] estre suffisant et propre pour ung chascun des dicts professeurs.... Et afin qu'ils soient mieux révoqués et qu'on ne soyt en peine, comme on a été cy devant en chascun des trois logis, sera apposé un escripteau en grosses lettres, affin que chascun des dicts professeurs présents et futurs sache quel logis et habitation il aura. Arresté qu'ainsi soyt faict, et qu'il soit doresnavant observé en ceste sorte. Mays d'aultant que celui [logis] qui est pour le professeur grec n'est encor assés desséché, tellement que cest hyver il pourroit prendre quelque maladie , arresté qu'on lui donne 20 florins pour le loger cest hyver3. »
En 1648, le Conseil eut l'idée de déposséder les régents de leurs logements et de vendre les maisons. La Compagnie des pasteurs empêcha le Conseil de réaliser ce projet. Mais, au commencement du siècle passé, ces vieux immeubles étaient tout délabrés. Ils furent vendus, et sur leur emplacement on bâtit les
et aux locataires du Collège. Le lit en occupait toute la longueur. A l'issue de ce passage, il y avait, devant les fenêtres en papier de mon cabinet de travail, une galerie, dans laquelle les enfants batailleurs troublaient toute la journée nos méditations par leurs cris et leurs jeux. Au-dessous de nous, il y avait la cuisine : or, pour ne pas parler des puanteurs qui montaient jusqu'à nous, il faut savoir quel charivari faisaient ceux qui étaient assis autour du foyer (car il n'y en a point dans la salle à manger). » Frédéric Gardy, Histoire de la supervenne inopinée des Savoyards en la ville de Genève, en la nuict du dimanche 12e jour de décembre 1602, par Melchior Goldast, réimprimée d'après l'édition de 1603 et précédée d'une introduction sur le séjour de Goldast à Genève (1599-1603), M. D. G., XXVIII (1903). — Je laisse de côté les autres motifs : la rusticité du langage des hôtes, absolument fruste et grossier, vrai patois savoyard ; l'insuffisance de la nourriture et de la boisson et leur mauvaise qualité ; l'insupportable et sordide avarice de l'hôte, à laquelle s'ajoutaient la méchanceté, l'astuce de serpent de sa femme et sa saleté repoussante. Et je distingue entre ce qui était personnel au régent et ce qui caractérisait son logement. En 1599, des vitres de papier, le foyer commun à la cuisine, et le reste... cela donne une idée du confort de ces logements, une quarantaine d'années auparavant.
1. Registres du Conseil, Vol. 56, f. 99V. — 2. Ibid., f. 114. — 3. Vol. 57, f. 8. — 4, Ibid-, f. 118^'. - 0. Ibid., p. 128,
LA VILLE
grandes maisons de la rue Verdaine, à droite en descendant *. — Les jardins des régents, où ils pouvaient cultiver des légumes, furent occupés, depuis 1725, par un immeuble Jean Gallatin « actuellement [1896], N° 7 2. »
i. M. Albert Odier, ingénieur de la ville, qui, en 1895, avait adressé à M. le professeur Vulliéty quelques extraits de plans du Collège et de ses abords [ces extraits sont déposés à la Société d'histoire], a bien voulu faire rédiger à notre intention une note sur le « quartier du Collège. » Nous remercions vivement M. l'ingénieur Albert Odier pour le réel service qu'il nous a ainsi rendu, et nous sommes heureux de reproduire sa note. Nos lecteurs y trouveront plus d'un détail instructif : « Dans la seconde moitié du seizième siècle, la Seigneurie était propriétaire de la plupart des maisons de la rue Verdaine situées derrière le Collège, dans l'espace compris entre la ruelle dite « la Vallée » et le Palais de Justice. Dès cette époque et jusqu'à la fin du dix-septième siècle, ces maisons servirent d'habitation aux régents du Collège. En effet, durant cette longue période, ceux de ces derniers dont nous avons recherché les noms dans les registres des décès sont dits décédés « en la rue Verdaine. » — Dès 162 1, la seigneurie possédait le mas entier des maisons sus-désignées et le registre des reconnaissances de l'Evêché (cadastre de 1692) mentionne les noms des régents et du chantre du temple de Saint-Pierre qui les habitent. Ces constructions figurent sous les Nos 19 à 27 sur le schéma des anciens plans [que nous reproduisons en partie, p. 373]. Le N° 19 est habité par Lejeune, ministre du saint Evangile et régent de la première classe; le N° 20, par Badolet, ministre et régent de la deuxième classe ; le N° 20, par Cuchet, régent de la troisième classe; le N° 22, par Durand, ministre et régent de la quatrième classe ; le N° 25, par Michel, régent de la cinquième classe; le N° 27, par Cardouin, régent de la sixième classe; le N° 23, par Fabry, régent de la septième classe; le N° 26, par Bourdillon, régent de la huitième classe; le N° 21, par David, régent de la neuvième classe ; le N° 24, par Colondre, chantre du temple de Saint-Pierre. — En cas d'alarme et de feu, les régents devaient « aller au quartier le mousquet sur l'épaule. » En 1677, ils adressent au Conseil une requête aux fins d'en être exemptés. « Arresté, dit le Registre, qu'aux cas susdits le Conseil se contente qu'ils se tien- » nent armés et en bon estât à la grande porte du Collège, pour y attendre les ordres qui leur seront » donnés par le capitaine du quartier ou par les officiers ausquels ils devront obeïr sans reluctance, et » aller aux lieux où ils seront commandés si la nécessité le requeroit. » (Registres du Conseil, 4déc 1677.) — En jetant un coup d'ceil sur le plan, on voit qu'au midi les maisons des régents — c'est le nom qui leur fut donné — étaient confinées par l'hôpital (l'ancien couvent des religieuses de Sainte-Claire) ; au Nord- Est, et de l'autre côté du passage dit « la Vallée », s'étendait un jardin, à l'entrée duquel se trouvait la maison du portier du Collège. Ce terrain fut abergé en 1725 à No. Jaques Gallatin. — Entre le dit jardin et la rue du Vieux -Collège s'élevaient la maison et le château de No. Minutoly, professeur d'éloquence et de grec à l'Académie. Au delà de la place et de la rue du Vieux-Collège, le plan indique le bâtiment de la Charpenterie, jadis couvent des Cordeliers, le grenier à blé. — Lors de la réunion de Genève à la France, les six maisons des régents relevèrent de la Société économique au même titre que les autres biens communaux. Au début du dix-neuvième siècle, servirent-elles d'habitation aux maîtres du Collège ? Nous ne saurions le dire. Trois de ceux-ci, dont l'année de la mort nous est connue (1807, 1810, 1829), ne sont point décédés à la rue Verdaine. Vers 1840, la Société économique avait formé le projet de reconstruire, en lieu et place de ces maisons, des immeubles locatifs à quatre étages et de disposer en jardin le surplus du terrain situé entre ces derniers et les bât>ments du Collège. Dans ce but, elle céda en 1842 à la direction de l'hôpital une parcelle contiguë à celui-ci et elle construisit elle-même, en 1843 et 1844, les immeubles portant actuellement les Nos 9 et 11. — A l'occasion de ces reconstructions, la Société économique s'était engagée à conserver au haut de la rue un passage de la largeur de celui qui formait l'allée dite Roman et qui donnait accès au Collège et à la Bibliothèque publique depuis la rue Verdaine. Il fut également procédé à l'élargissement de la rue. (En 1821, la Société économique construisit dans la partie Nord- Est de la cour du Collège une école d'enseignement mutuel « à la Lancaster ». Elle reçut dans ce but une allocation importante du Conseil municipal. Ce bâtiment, remis à la ville de Genève en vertu des articles 143 et suivants de la Constitution genevoise du 24 mai 1847, subsista jusqu'en 1891, époque à laquelle il fut reconstruit. Il contint jusqu'en 1902 dix classes primaires et six classes pour le Collège et sert maintenant d'annexé à ce dernier.) Çjuant au Collège lui-même, il abrita dès sa fondation, dans une chambre haute, les quelques livres qui furent l'embryon de la Bibliothèque publique. Le principal, selon Gaullieur, avait la charge de cette collection naissante. En raison de son développement ininterrompu, la Bibliothèque fut
LA VILLE HAUTE
Quand la tradition, appuyée du reste sur des textes suffisamment explicites, nous raconte que Calvin allait travailler aux remparts, nous croyons cette tradition. — Mais, sans texte aucun, la tradition nous suffit pour croire que plus d'une fois Calvin, au sortir de ses sermons, de ses leçons ou de ses congrégations, alla visiter les travaux de son collège, pousser les ouvriers, les hâter, et que « le jour de l'inauguration des fabriques, il s'est assis 1 » là, sur le porche, créateur satisfait de son œuvre.
M. Borgeaud, parlant des remparts, a dit éloquemment : « L'œuvre à laquelle Calvin conduit, étrange contremaître, est l'image frappante de celle de sa vie. La tranchée que creusent ses disciples, venus de France et d'Allemagne, d'Italie et des Flandres, d'Angleterre et d'Ecosse, et naturalisés par le péril de la foi réformée, le boulevard qu'ils élèvent, rivalisant d'ardeur avec les fils de la cité, c'est Genève même. La bourgade allobroge, émancipée de son prince évêque, a pu seule de son espèce maintenir son indépendance, malgré sa petitesse, grâce au courage et à l'énergie, jamais lassée, de ses concitoyens, mais aussi, on doit le dire, grâce à l'appui constant qu'elle a trouvé au dehors, dans le monde de la grande idée, dont elle était devenue la métropole 2. »
Oui, certes. Mais ce qui est vrai des boulevards, à combien plus forte raison est-ce vrai du collège, de ce collège dont l'enseignement pétrit et façonna, l'une après l'autre, les générations genevoises ?
Et ce n'est même pas tout : le collège est inséparable de l'académie.
En effet, lorsqu'il eut bâti son collège, Calvin y installa son académie. Et cette académie, plus encore que le collège, c'était lui, et lui presque seul. Les cours supérieurs furent donnés, nous l'avons dit, dans la salle de la première classe. Mais, au bout de deux ou trois ans, la place devint insuffisante, et ces cours montèrent là-haut, près de Saint-Pierre 3, dans Y Auditoire. C'est là que résida la vraie académie, sans installation. Pictet de Sergy a eu ici une belle intuition : « Cette académie, dit-il, était à peine installée, et, par un phénomène probablement sans exemple, elle ne l'a jamais été matériellement. Elle n'a guère été qu'un symbole de science, un corps incorporel.... Durant trois siècles, l'académie de Genève n'a cessé d'avoir des professeurs éminents, d'attirer à elle des flots d'étrangers de distinction,... sans pour cela avoir jamais un che\ elle, sans qu'aucun bâtiment spécial lui ait jamais été consacré. De même qu'à l'étranger,
transférée en 1703 dans un local plus vaste situé au-dessous, c'est-à-dire au premier étage du bâtiment de l'Horloge, où elle resta jusqu'en 1872. Le logement des bibliothécaires fut aménagé dans l'autre aile, près de celui du principal. (Le Bulletin de l'Institut national genevois, mai 1859, N° 18, contient le tableau chronologique des principaux et des régents du Collège depuis sa fondation jusqu'à la fin de l'ancienne République, par A. Bétant). » — 2. Voir Thévenaz, p. 38, 39.
1. Philippe Monnier, p. 6. — 2. Borgeaud, p. 83. — 3. Où avaient été donnés les cours de théologie. Voir plus haut, p. 343 et n. 2.
LA VILLE
qui demandait à Genève le monument de Calvin, on a pu répondre longtemps : « A quoi bon, Genève tout entière n'est-elle pas son monument? » De même, on pourrait dire que l'académie à Genève est dans l'air, dans les rues, dans toutes les maisons. Ville-école1 »
Et rien ne fut plus beau que le beau collège, si ce n'est cette Académie idéale. — Rien ne fut plus calviniste que ce solide monument, si ce n'est ce monument qui n'existait même pas. L'un forma les citoyens, l'autre forma les étrangers, peuplant toutes les nations de calvinistes genevois.
Grandeur prodigieuse parce que c'est une grandeur immatérielle. S'il y eut tant de bras et tant de bourses, inlassables et inépuisables, à Genève, en Hollande, en Angleterre, pour faire, refaire, et défendre les murs de la petite cité, petite et invincible, c'est qu'il y eut tant de cerveaux qui pensaient et tant de cœurs qui aimaient le calvinisme, les Coligny, les Guillaume le Taciturne, les Cromwell
Alors je m'explique bien l'orgueil, légitime et triomphateur, de Th. de Bèze, lorsque, voyant le nombre total des écoliers, monté de i5oo, en i5Ô4, à 2000, en 1 566, il s'écria : « Nous serions sûrs de vivre quand même il nous faudrait mourir. Car nous avons maintenant la certitude que si cette cité doit tomber, sa chute retentira dans les pays voisins et sera un désastre, même pour ceux qui n'en ont pas la moindre idée. Ce serait la ruine de la liberté2. »
1. Pictet de Sergy, Genève ancienne et nouvelle. Etude d'histoire nationale, 1864, p. 42. — 2. Bèze à Bullinger. 6 juin 1566. Lettre manuscrite citée par Borgeaud, p. 63, et n. 1.
Le sermon à Saint-Pierre après l'Escalade.
(Médaillon de la gravure de Diodati.)