CHAPITRE HUITIÈME
La maison genevoise1.
I. Dans les rues. — II. Les principaux Genevois et leurs quartiers. — III. La façade de la maison genevoise. — IV. L'intérieur. — V. La vie matérielle et les lois somptuaires. — VI. Les règlements de la vie morale. — VII. La vie religieuse et le Consistoire.
OUS connaissons Genève. Pour pouvoir profiter de ses ressources, de sa Réformation, des sermons de M. Calvin, ou de l'Académie pour nos enfants, il est temps de quitter l'hôtellerie et de nous installer dans une maison particulière. Obtenons congé de la Seigneurie c< d'habiter et tenir domicile en ville », et prenons logement.
Quelques renseignements généraux nous seront d'abord utiles. Le climat est bon : « L'air de Genève est fort sain, principalement à cause du vent de bize, qui est véhément du costé du lac, et rend la ville plus sujete au froid, mais en récompense purge l'air et emporte toutes ses infections 2. » — « L'hyver n'y est si fascheux qu'en Allemagne, ny l'esté si importun qu'en plusieurs lieux de Dauphiné 3. »
1. Le lecteur est prié, pour compléter la documentation iconographique de ce chapitre, de vouloir bien revoir les dessins que nous avons déjà donnés : Portes, p. 26, 195, 203 ; Maisons, p. 30, 31, 197, 198, 213, 230, 288; Tours, p. 257, 260; Chaise, p. 288; Costume, p. 131. — 2. P. Davity (1637), p. 22. — Pierre Davity, La République de Genève en 161 j et iôjj, avec une introduction et des notes, par Eugène Ritter, 1897. Ces deux descriptions sont extraites de la grande géographie de Davity. Il faut bien distinguer l'une de l'autre. « L'esquisse que Davity avait tracée de Genève [dans la première édition de 1 6 1 3] et de ses habitants n'était pas faite... pour les contenter. Quand notre auteur donna plus d'étendue à son ouvrage, en préparant l'édition de 1637, il remplaça le court chapitre, la République de Genève, de la première édition, par un autre tout différent et beaucoup plus développé : c'est sans doute un Genevois qui le lui a fourni, et Davity n'a fait que retoucher çà et là son manuscrit » (p. 11). — 3. P. Davity (1613), p. 14.
LA VILLE
Telle est la nature. I es hommes ne l'ont-ils pas gâtée et infectée? — Il est, à priori, probable que oui, comme dans les autres villes du temps.
Le prospectus du principal du collège de Genève, en 1 538, dit : « Il n'y a aucune des portes qui rende le moins qu'on puisse dire de mauvaise odeur, combien que toutes soyent quasi continuellement hantées, tant d'aller que de venir, de gens, de chevaux et charettes ; mais tout incontinent à la sortie de chacune d'icelles, il se montre ung beau plain païs et descouvert, qui n'est aucunement infect de boue ou d'autre ordure *. » — Ceci est plus à l'honneur encore du pays que de l'édilité.
En 1637, Davity (ou du moins le Genevois qui lui a fourni ses corrections) écrit : « Les eaux rendent aussi la ville fort nette, outre le soin qu'on a d'oster l'ordure des rues. Ils ont aussi de fort bonnes eaux pour se rafraîchir2. »
Mais, quelques années après, Bernouilli soutient juste le contraire : « Les Français sont partout des cochons : ils tiennent la ville très salement.... Us manquent beaucoup de bonne eau. Ils n'ont que trois fontaines qui coulent, une au Bourg-de-Four, une près de l'hôtel de ville, l'autre près du collège : mais c'est de la mauvaise eau. Ils se servent à cause de cela du Rhône. »
Il est vrai que notre Bâlois nous est, à juste titre, suspect par son chauvinisme anti-français. — Ce n'est pas le fanatisme anti-calviniste de Galiffe qui nous inspirera beaucoup plus de confiance. D'après cet auteur, sur ce point comme sur tous les autres, c'était l'idéal, la perfection, avant Calvin et sa réforme; après, ce fut l'abomination de la désolation. Quelles sont ses preuves? Les anciens règlements. Lisons-les.
Les Franchises de 1387 ordonnent à ceux qui « mettront ou feront mettre » du fumier, dans la rue, devant leur porte, « de l'oster dedens trois jours, de la fête de Pâques à la Toussaint, » c'est à dire en été. Mais, si le fumier est déposé de la Toussaint à Pâques, c'est-à-dire en hiver, « que le dit fumier y puisse demourer par l'espace de huit jours et non plus 3. » Voilà ce que Galiffe indique (sans le citer naturellement) comme « une ordonnance sévère 4. »
Il insiste surtout, il est vrai, sur le mandement du Chapitre, en date de 1458. La propreté des maisons et de la ville est pour les chanoines affaire de religion. Ils veulent qu'au moyen de la propreté personnelle l'apparence et la santé des habitants puisse se fortifier, avec l'aide de Dieu, qui ordinairement confère la pureté intérieure par l'extérieure, à ceux qui la désirent (per monditiam exteriorem interiorem desideraniibus conferre solet).
Ne nous arrêtons pas trop à observer combien cette phraséologie canoniale est curieuse. Par l'extérieur à l'intérieur, c'est l'hygiène et la salubrité selon la plus orthodoxe doctrine du sacrement opérant ex opère operato. Où la théologie va-t-elle se nicher ? Mais, ici, peu importe.
Les chanoines tonnent contre les citoyens qui « jettent et répandent, ou font
1, Bétant, Notice sur le collège de Rive (1866). — 2. Davity (1637), p. 22, — 3. M. D. G., II, p. 339. - 4. Galiffe, p. 272.
LA VILLE HAUTE
jeter et répandre, tant de jour que de nuit, des choses immondes, putrides et fétides dans les chemins, rues et ruelles, devant les maisons, et y conservent aussi des fumiers ; d'autres fondent du suif et se graissent les jambes avec de mauvaises odeurs ; d'autres encore brûlent des cornes d'animaux ; d'autres tiennent des porcs dans des boitons et les laissent courir par la ville, ce qui donne lieu à des horreurs et à différentes maladies contagieuses l. »
Qu'est-ce que tout cela prouve, sinon qu'il y avait beaucoup d'usages fort répugnants, à ce moment? Ces ordonnances les ont-elles supprimés? D'après les analogies, on pensera que non. On n'avait pas observé les Franchises ; on n'observa pas le Mandement. Et la preuve c'est que ces mêmes ordonnances durent être renouvelées tout de suite et longtemps après, continuellement, presque dans les mêmes termes.
Dès le 8 avril 1460, on fait des cries pour ordonner à tous les habitants d'ôter le fumier qui est dans la rue (fimos existentes in carreriis) 2. Quelques jours après (22 avril), nouvelles cries : « que nul ne soit si osé pour laisser aller les poules (?), pulcos, dans les rues, à peine de perdre les dits volatiles 3. »
Presque exactement un siècle après, on en est au même point. Les cries de i56o4 ordonnent « de tenir les rues et places publiques nettes à l'endroit de soy, et ne y souffrir aucunes infametez ; » que chacun enlève « tous fumiers et immondicitez. » \ 52. — Elles interdisent de faire conduits « d'eau mal nette, lavoirs, ny esgouts sur les rues publiques ; » ceux qui existent doivent être couverts, « cancelez », et les rues nettoyées « de l'inlameté, qui en peut estre procédée. »
5 1 . — Et elles excluent de la cité et limite d'icelle, « chièvres, pourceaux et oyes. » $ 58.
Evidemment, l'hygiène n'était ni une science, ni un goût du seizième siècle. La Genève de Calvin ne présente, à ce point de vue, aucun recul, comparée à la Genève du moyen âge. Il semble toutefois que le dix-septième siècle, dans ce domaine comme dans plusieurs autres, ne progressa pas au delà du seizième : au contraire.
Peut-être rien ne nous renseignera-t-il plus exactement sur l'édilité et la salubrité de Genève au seizième siècle que ce qu'on pourrait appeler l'histoire de la question des eaux à cette époque. A la quantité d'eau dont une ville a besoin, qu'elle réclame, dont elle se sert, on peut en effet mesurer, sans se tromper beaucoup, l'état et les progrès de l'hygiène publique et privée. Or, nous avons la chance de posséder sur ce sujet un mémoire précieux, et inédit, de l'ancien archiviste, Th. Heyer \ Profitons-en.
1. Galiffe, Matériaux, I, p. 191 et ss. — C'est dans ce mandement de 1458, que nous lisons aussi cette règle relative à l'aumône : « Il faut distinguer les personnes dans la dispensation des aumônes. Il faut moins regarder à la pauvreté qu'à la foi et à la vraie religion dans les pauvres. » — 2. Registres du Conseil, I, p. 409. — 3. Ibid., p. 411. — 4. Les criées faites en la citée de Genève, l'an mil cinq cent soixante, réimpression textuelle conforme à l'édition originale, accompagnée d'une notice, par Raoul de Cazenove, 1879. — 5. Notes sur les fontaines de la ville de Genève, avant l'établissement d'une machine hydraulique en 1708, par Th. Heyer. — Nous sommes heureux de pouvoir reproduire ici, à peu près mot à mot, une
LA VILLE
La position de Genève sur les bords d'un grand lac et sur les deux rives d'un fleuve limpide était faite pour lui assurer une eau pure et abondante ; seulement il aurait fallu des engins qu'on ne possédait pas autrefois. Dès lors, ne pouvant se servir de l'eau qui était près, les Genevois songèrent à faire venir l'eau qui était loin. Les projets se succédèrent, rarement ou médiocrement réalisés. Pendant des siècles, Genève n'eut qu'une eau insuffisante.
Le premier projet, mentionné dans les Registres, remonte à l'année 1446. Le Conseil général adopta une proposition qui lui fut faite de prendre l'eau d'une source existant au pied du mont Salève, lieu dit le Coin, près de Bossey, et de l'amener jusqu'à Genève pour établir des fontaines dans le haut de la ville. Il fallait obtenir le consentement du duc de Savoie. Ce prince (Louis, fils d'Amédée VIII) l'accorda gracieusement, en 1447, sous la seule condition qu'on lui réserverait un pouce de cette eau pour la faire couler devant la maison dans laquelle il avait coutume de loger lorsqu'il venait à Genève, et qui était auprès du couvent des Cordeliers de Rive. Mais un acte de l'année 1448 montre qu'on ne se prévalut pas de cette concession, soit à cause de la dépense, soit pour tout autre motif.
Ce fait ne nous montre pas moins que, vers le milieu du quinzième siècle, on éprouvait le besoin de se procurer de l'eau dans la ville, et que, ne sachant pas utiliser celle du lac ou du Rhône, on ne reculait pas devant l'idée d'en faire venir même du Salève.
De 1446 à 1708 (époque de l'établissement de la première machine hydraulique), les mêmes besoins font sinon réussir, du moins renouveler les mêmes tentatives. Tantôt il s'agit de projets plus ou moins vastes, sur lesquels on ne donne guère de renseignements précis et qui ne sont pas exécutés, tantôt on s'en tient à des procédés plus simples, dont on s'efforce de tirer le meilleur parti.
Dès iq5 1, on trouve la mention d'une fontaine qui dut être construite en pierres de taille devant la maison des héritiers de Jacques de Pesmes, près de la place des Halles. Les syndics (7 sept. 145 1) confient cet ouvrage (dant, tradunt et concedunt in tachum) à Ant. Tillet, maître maçon, pour le prix de 24 florins, la communauté fournissant les briques pour les canaux1. — En 1460, maître Gabriel, juif d'Avignon, conducteur d'eau, offrit au Conseil de faire des fontaines en douze endroits de la ville ; outre diverses choses qui devaient lui être fournies, il demandait 800 écus pour sa peine. Mais on trouva ses prétentions excessives et on se contenta de lui en offrir 25o 2. — En 1494, le curé d'Oste, au diocèse de Genève, promettait de faire venir des fontaines au haut de la ville. On consulte le Conseil général, qui approuve l'idée et décide que les syndics s'informeront d'abord auprès de l'évêque et du Chapitre pour combien ils contribueraient, puis ils réuniront à leur Conseil deux hommes de chaque dizaine, aviseront aux moyens de trouver de l'argent et rapporteront au Conseil général.
communication faite par l'archiviste Th. Heyer à la Société d'histoire (12 nov. 1868), communication dont s'est servi Galiffe, et très obligeamment mise à notre disposition par le fils de l'auteur, M. H. Heyer. 1. Archives, P. H., N° 598. — 2. 17 juin 1460. Flournois, Extraits.
LA VILLE HAUTE
Quelques jours plus tard, ayant entendu des experts qui annoncent que le travail dont il s'agit coûtera iooo florins, on donne au Conseil des Cinquante le pouvoir de chercher de l'argent et l'on ordonne de commencer, sans attendre la réponse de l'évêque1. — En i5i2, 26 octobre, un Allemand, expert en «géographie», promet de faire des fontaines à la place de Saint-Pierre ou au Bourg-de-Four. Ordonné qu'on en parle à Messrs du Chapitre et en attendant qu'on le défraye. Et, le 18 août 1 5 1 7 , les magistrats allèrent visiter les sources des fontaines (bornellorum) qui devaient venir en la place du Bourg-de-Four, devant Saint-Pierre et devant la Maison de ville 2. — On peut penser que cette fois-ci l'entreprise réussit et que c'est la fontaine, élevée alors devant la Maison de ville, qui, en 1 523, lors de la fameuse réception de la duchesse de Savoie, Béatrix, « ... en signe de joye, à tasse pleine, à tous passans, par grant fraternité, donnoit boyre du vin — »
Depuis l'établissement de la Réformation, les magistrats genevois, à qui les occupations de toutes sortes ne manquaient guère, ne négligèrent point la question de l'eau. 11 suffit, pour s'en convaincre, de prendre presque au hasard quelques articles des Registres. En i55q, un individu prétendait pouvoir amener l'eau du lac dans des fontaines jusqu'au haut de la ville. Mais le Petit Conseil, qui était alors préoccupé soit de discussions avec Berne, soit de la construction et de l'organisation du collège, répondit : « On n'y peult entendre maintenant, veu qu'on a tant d'affaires3. » Il en eut bien d'autres sur les bras, lorsque, peu de temps après, Philibert-Emmanuel étant rentré en possession de ses Etats, on dut craindre ses entreprises contre Genève. En i56i, il paraît qu'on cherchait à économiser l'eau des sources ou du moins à prendre des précautions contre les particuliers qui l'employaient pour leurs jardins 4. — La même année, une proposition importante fut faite par Roset, relative probablement à la même source dont il avait été question cent quinze ans plus tôt. Voici une partie de l'article qui la mentionne : « Fontaine de Bossey. A esté proposé par le s' Roset, le grand bien, commodité et profit que pourroit advenir si on faisoit venir l'eau de ceste fontaine çà hault pour la faire aller et distribuer icy vers la Maison de la Ville, vers S4 Pierre, en la place Nostre-Dame la Nove, au Bourg-de-Four et notamment au Collège, tant pour le soulagement des habitants, pour les escoliers, pour esteindre le feu qui pourroit advenir, de quoy Dieu nous préserve, comme aussi pour nettoier les rues de tant d îmmondicités qui pourroient engendrer quelque peste, et que pourtant y seroit bien requis y aviser, et si cela estoit trouvé bon qu'on face contribuer les particuliers, lesquels on estime qui consentiront bien volontiers »
Roset fut chargé de parler au bailli de Ternier pour lui demander la permission de conduire l'eau dans Genève ; en même temps on décida de charger des ingénieurs d'examiner les moyens d'exécution et le coût5. — Puis, comme clans beaucoup d'autres cas, aucun résultat n'est indiqué.
\. 26 octobre. — 25 novembre 1494. Flournois, Extraits. — 2. Ibid. — 3. 27 mars 1559. Registres dit Conseil, Vol. 55, f. 23. — 4. 23 mai 1 561. Ibid., Vol. 56, f. 194. — 5. ie'' juillet 1 561 . Ibid., f. 2ir.
LA VILLE
L'année suivante, on s'occupa de protéger la fontaine de Coutance contre les prétentions du Maître des Etuves l. — En 1 566, un fontenier, nommé Pierre Guenet, offrit de faire venir de l'eau en quelque lieu qu'il plairait à Messieurs et il déclarait vouloir se soumettre à toute punition en cas de non réussite2. On nomma des commissaires. Ils rapportèrent avoir trouvé au Petit-Saconnex une grande quantité d'eau, qui est d'égale hauteur au clocher neuf de Saint-Pierre, qu'on en pourrait faire une fort belle fontaine devant la maison de la ville et encore au collège, mais à cause des bruits qui courent et de ce qu'on a des affaires plus pressées, on renvoie le tout à de meilleurs temps3. Néanmoins, le mois suivant, on s'occupait encore de ces deux fontaines 4. — Nous avons dépassé la mort de Calvin, et toujours Genève n'a pas l'eau dont elle a besoin5. Car, en 1569, on parle d'un nouveau projet qui, pour 3 ou 4000 écus, au plus, pourrait « accommoder ceste ville partout de fontaines, et le bas de la ville de ruisseaux. « Il est question d'une collecte volontaire 6.
L'éclairage de ces rues, plus ou moins propres, était rudimentaire. Et cependant il aurait dû être singulièrement perfectionné pour permettre de marcher, sans accident, entre tous ces bancs, hauts-bancs et trappons ". On comprend qu'il fût interdit à tout habitant de sortir sans porter une lumière, le soir, après la retraite, après le coup de neuf heures 8. En i52Ô (2 déc), on dota les carrefours de la ville de certains instruments de fer pour éclairer la nuit en cas de néces-
i. 30 juin 1562. Registres du Conseil, Vol. 57, f. 78. — 2. 17 mai 1566. Ibid.,Vo\. 61, f. 41. — 3. 23 mai 1566. Ibid., f. 43. — 4. 13 juin 1566. Ibid., f. 51. — 0. Le Dr Léon Gautier écrit : « Les fontaines étaient rares; les égouts n'existaient que dans quelques rues et s'écoulaient à ciel ouvert dans les rues en pente. La proportion des maisons pourvues de latrines était très faible ; on y suppléait par des « privez publics, » sur les mauvaises conditions desquels le Registre du Conseil revient fréquemment. Il n'y avait pas de service de voirie: chaque propriétaire nettoyait, ou du moins devait nettoyer, la rue «en droict soy » et porter les immondices à certaines places situées au milieu de la ville; le produit de ces places était affermé à des entrepreneurs, qui n'enlevaient les débris qu'à de longs intervalles. Quand l'incurie allait par trop loin, l'hôpital envoyait, sur arrêt du Conseil, quelques « barrots » recueillir et confisquer ce qui était le plus apparent ; mais la fréquence des injonctions du Conseil à cet égard montre qu'elles avaient peu d'effet. Le dédale des cours et des allées restait continuellement encombré de dépôts aussi choquants pour l'odorat que pour la vue. Les deux abattoirs de Longemale et de Saint-Gervais se trouvaient au milieu de quartiers populeux, et les odeurs qu'ils répandaient donnaient lieu à des plaintes fréquentes. Les soins personnels devaient être aussi fort négligés, comme partout du reste à cette époque. Je ne sais pas s'il existait alors à Genève des établissements de bains chauds. Les étuves y avaient cependant été nombreuses et fréquentées aux siècles précédents. » M. D. G., XXIII , p. 10. — « Le célèbre John Evelyn (l'auteur du poème de Sylva), écrivain anglais, né en 1620, et dont les voyages en Europe rirent grand bruit, raconte, que de son temps, trois villes se distinguaient entre toutes les autres par la saleté de leurs rues: Edimbourg, Lisbonne et Genève. » Pictet de Sergy, Genève, II, p. 149- — 6. 14 juillet 1569. Ibid., Vol. 64, f. 107. — Le Registre de 1584 parle de faire une « roue au Rosne » pour donner de l'eau aux places de la ville. Ce projet lui aussi n'aboutit pas, ou aboutit, si l'on veut, en 1708, quand fut établie la machine hydraulique. — 7. Galiffe (p. 185) parle aussi de carpières, petits étangs ou mares, que les propriétaires auraient obtenu la permission d'établir devant leur porte. Mais il paraît, d'après une note que veut bien me fournir M. Rivoire, que Galiffe a mal lu les Registres et qu'il a pris pour des stagna (carpières) les scagna ou scanna (c'est-à-dire les hauts-bancs). — 8. De La Corbière (copie Bourrit).
LA VILLE HAUTE
site1. — C'est sans doute un de ces instruments, le dernier2, que Ton voit encore à l'angle de la rue des Chanoines et de la rue du Perron; on mettait dedans un « fallot public », celui qui de temps en temps, en cas de nécessité, éclaira Calvin et ses intimes 3.
Plus importante à connaître pour le nouvel habitant est ce qu'on peut appeler la réglemention du temps. La cloche sonne « pour réveiller les gens » à quatre heures. C'est le commencement de la journée légale. Les serruriers peuvent frapper du marteau; les moulins peuvent battre l'eau et troubler quiconque dort. Puis, « afin que les gens puissent mieux savoir se conduire à aller et venir en leurs affaires tant dehors que dedans la ville, est esté arresté que les portes de la ville se serrent tous les jours, de jour, un peu devant la nuit, duquel serrement, pour en avertir ceulx qui seront dehors et près de la ville, se doivent sonner une des petites cloches de S' Pierre, par demi -heure, tantôt après le soleil musse [caché]. » Et enfin « toutes les nuits, à neuf heures, sera sonnée la retraite de la cloche accoutumée autrefois 4, » pour que chacun rentre dans son domicile. — La règle est strictement observée. Davity (en 1637) dit : « On sonne la cloche de S1 Pierre à neuf heures, et depuis il n'est permis à personne d'aller sans lumière; si bien que ceux qu'on trouve autrement sont menez en prison, quand ce seroient mesme des enfans de leurs seigneurs ; et les estrangers n'osent marcher la nuit par la ville, après la retraite, sans un habitant5. »
Un dernier renseignement préalable : la ville proprement dite se divise comme en trois quartiers. — Dans la ville basse se tiennent surtout les marchands, drapiers, orfèvres, qui ne craignent ni l'agitation ni le bruit du commerce. — Entre la ville basse et la ville haute, dans ces rues étroites, grimpantes, « où Ton voit presque partout comme une espèce de degrez, pour soulager ceux qui montent ou descendent, » sont surtout logés les ouvriers, maçons, charpentiers, veloutiers, passementiers « et semblables gens ». — La ville haute « est habitée par des gens de lettres, de justice, et estrangers, et par les libraires 6 » — . C'est notre affaire.
Toutefois, notre dernier renseignement est singulièrement vague Ce qui
serait aussi utile, ce semble, qu'intéressant pour nous, étranger en quête d'un domicile, ce serait de savoir un peu exactement par qui, personnellement, nom-
1. Flournois, Extraits (Grenus). — Rendons justice aux devanciers qui avaient fait une première tentative. Le 10 juin 1460, il est ordonné de mettre {affigafur et ponatitr) dans chaque carrefour [in quolibet quadro cujitslibet carrerie) et dans les lieux « nécessaires »... nuits farot. » Registres du Conseil, I, p. 428. — 2. Galiffe parle d'un autre de ces engins qui existait encore, de son temps, contre la maison de l'ancienne Bourse française, derrière la cathédrale. Galiffe, p. 190. — .'î. Nous donnons le dessin de ce falot en cul-de-lampe dans le Livre II, chapitre I. — 4. 22 février 1536. Archives. Nouveau recueil de règlements. — 5. Davity (1637), p. 29. — 6. Ibid., p. 18.
mément, les rues sont habitées. Car, au moment d'élire un domicile, il n'est pas du tout indifférent de savoir qui on aura pour voisin. — Autre chose surtout est de savoir que dans les rues il y a des maisons, ou que dans telle maison il y a seigneur un tel, syndic, ou spectable, ou ministre un tel. Alors, seulement, au lieu de pierres, on voit des hommes, et la ville entière devient vivante.
Il ne serait pas impossible d'arriver à des résultats à peu près complets. 11 faudrait dépouiller les minutes des notaires de l'époque — conservées en très grande partie aux Archives — et, à force d'analyser des actes d'achat et de vente, indiquant comment et par qui l'immeuble en question est « confiné » de bize et de vent, à l'occident et au levant, on ferait pour toutes les rues de la ville ce que l'archiviste Th. Heyer a fait pour la rue des Chanoines (voir plus loin). On saurait qui habitait chacune des maisons de chaque rue. — Mais ce travail serait énorme, et en vérité il suffit de l'essayer pour y renoncer.
Heureusement que nous avons certains renseignements, insuffisants sans doute pour contenter toute notre curiosité, mais capables cependant de lui donner un peu de satisfaction. Le principal de ces documents est la « Description généralle de toutes les maisons de la ville de Genève, faicte 1 537 *• ^ Toutefois, ce document fort précieux nous laisse aux prises avec une série de difficultés que nous ne pourrons guère résoudre. Il ne fait pas une description minutieuse comme celle de 1473, que nous avons si souvent citée, en spécifiant le nom et le côté de la rue. Il procède par dizaine. Et même chaque dizaine ne porte pas un nom de quartier ; souvent elle porte seulement le nom du dizainier. Tout cela produit pas mal d'incertitude2. D'autant plus que les Genevois riches possédaient plusieurs maisons, et nous ne savons pas toujours laquelle ils habitaient, lesquelles ils louaient.
Nous allons donc nous contenter de préciser de notre mieux (ce n'est pas beaucoup dire), sinon toujours la rue, au moins la dizaine, où habitaient les Genevois que nous avons déjà appris ou que nous apprendrons encore à connaître. Nous suivrons le document de 1 5 3 7 ; mais, quand nous le pourrons, nous compléterons ce renseignement principal, soit par l'inventaire de 1473, soit par un autre document beaucoup plus abrégé et intitulé : « Rôle des Conseils des CC. i53i. Le rolle du Conseilz des deux cent estably et ordonné de l'an 1 53 1 3. » Et enfin nous consulterons les Registres des décès \ — Naturellement, nous ne nous interdirons pas d'ajouter à ces indications celles que nous avons déjà recueillies, chemin faisant, et il y aura quelques redites. Mais ce sera moins, à notre avis, une répétition qu'une vérification et une confirmation.
1 . C'est le titre sur la couverture en vélin du volume des Archives, M. H, N° 81 bis. Et, en tête de la première page, nous lisons : « Généralle description de toutes les maisons et granges estantz à Genève, dans les murailles, tant des estrangiers, que aultres bourgoys, citoyens et habitants, faicte et commencée le vingt et deux du moy de may, l'an nostre Seigneur 1537. » — Elle ne fut achevée qu'en 1538. — 2. Il semble en général que la dizaine est formée par une seule rue, et même par un seul côté de la rue. Pas toujours toutefois. Le document dit tantôt: fin de la dizaine, et tantôt: fin de la rue. Alors quelques autres maisons sont indiquées. Est ce l'autre côté de la rue ou un retour de rue? — 3. Archives : Rôle des dizaines. - 4, Aux Archives,
LA MAISON GENEVOISE
A Saint-Gervais, nous rencontrons des noms connus, surtout dans la dizaine en amont du Rhône.
En remontant, à partir du pont, voici la maison de François Chamois, la tour et les jardins de Jean-Ami Curtet, une maison de Jean de Prelles, la maison de No. Jean-Ami Curtet, la maison de No. Jean Clébergue, Allemand, une maison et grange de Jean Favre, marchand, une grange de Baudichon de la Maison Neuve, la tour et les jardins de Jean Portier, l'ancien secrétaire de l'évêque, acquis par Clébergue, des étuves, la maison et les moulins des héritiers de feu Bezanson Hugues, marchand. Avant la fin de la rue, il n'y a plus qu'une autre maison.
De l'autre côté du Pont, en aval du Rhône, je note d'autres moulins de Baudichon de la Maison Neuve, des maisons et moulins, des moulins, une maison de Claude Bernard, etc.
Et, enfin, entre ces deux dizaines, évidemment autour de la tête du Pont et au bas de Coutance : la maison des héritiers de feu Jean d'Ayguyellet, Allemand, hôte de la Croix-Blanche, c'est-à-dire la Croix-Blanche elle-même ; une maison et grange aux héritiers de feu Aymé Levet, apothicaire, venant des biens de Michel Nergaz (dont le nom nous est connu par l'Oratoire de Plainpalais) ; une autre maison et grange, encore de M. Nergaz, vendue à Michel Sept ; la maison des héritiers de feu Aymé Levet, apothicaire.
Dans la dizaine « dessus le pont du Rhône », les noms des habitants nous sont inconnus, mais leurs professions sont toujours celles que nous avons notées. C'est une dizaine surtout industrielle : des épingliers, des fondeurs, des boursiers, des couteliers, des gainiers, des escoffiers [cordonniers], des peintres. Nous remarquons des boutiques, des moulins; nous rencontrons un notaire. Deux des maisons appartiennent à Claude Savoye1.
Le pont franchi, il y a, à droite, la « dizaine de la Corraterie » : un maréchal, un boucher, un pâtissier, un boucher, un pâtissier, deux granges, un drapier, etc.; la maison des héritiers de feu No. Philibert Berihelier ; et il y a des maisons et des granges jusque sous les crêts de la Maison de Ville.
L'indication du document de 1 5 37, plaçant la maison de Philibert Berthelier dans la « dizaine de la Corraterie », semble précisée par l'indication des Registres du Conseil de 1 5 49 2 , qui disent que, « en la rue sous la place de Notre-Dame du Pont », habitaient Christophe Berthelier et François-Daniel Berthelier. — Le martyr de la liberté Philibert Berthelier, qui eut la tête tranchée en 1 5 19, avait laissé deux fils : Philibert Berthelier, le grand adversaire de Calvin, et François- Daniel Berthelier. Les Registres des décès mentionnent que la femme de Philibert, nommée Louise 3, et son enfant, moururent « sur la Monoye », l'une le 8 août 1 552, l'autre le 26 octobre i553.
I. Le document de 1531 dit : dizaine vers N. D. D. P.: Claude Savoye. — 2. En tète de certains Registres, quand la composition du Conseil est donnée, il y a quelques indications relatives à la demeure des conseillers. — Vol. 44, f. 8. — Ce Christophe n'est pas mentionné par Galiffe, dans ses Notices généalogiques. — 3. Voir Galiffe, Notices généalogiques, I, p. ir.
LA VILLK
Passons sous la porte de la Monnaie, « près» de laquelle habite, en 1 56g, Antoine Calvin (nous le trouverons, dans les années précédentes, chez son frère et à côté de son frère, rue des Chanoines). C'est « prez la porte de la Monoye1 » qu'il signa l'acte d'acquisition d'une terre, le 16 mars 1 56g ; et c'est là qu'il fit son testament, le 28 mars de la même année. Peut-être y mourut-il, en i5j3. — Engageons-nous dans les Rues-Basses, nous allons trouver nombreuses connaissances.
Dizaine des Allemands. Nous pouvons en compter toutes les maisons 2 : 1 et 2, maisons de Marin Versonnex 3, l'une vendue par Messieurs, l'autre appartenant à présent à Messieurs ; 3, une maison Brandis; 4, maison au syndic Goullaz;
5, François Lullin (maison qui était à Benoit Jenod), c'est la Tour Perse;
6, Baudichon de la Maison Neuve; 7, No. Etienne de Chapeaurouge ; 8, héritiers de feu Jean Taccon, vendue à Monsr de Thorens ; 9, une maison; 10, une maison Brandis; 11, une maison; 12, maison indivise entre le sgr Jean Lullin, pelletier, Jean Lect, marchand, et autres; i3, ancienne maison de Pierre Taccon, vendue par MM,S à un Allemand ; 14, maison de « sire Henry, l'Allemand », vendue au « seign. Jehan Lebergue [Clébergue ?], Allemand.» — Et, enfin, trois autres maisons.
Dans la dizaine de la Fusterie, ou dans le retour de la rue des Allemands, sur la place de la Fusterie, nous trouvons « la maison que tient de prest Loys du Four 4, » le conseiller qui alla chercher Calvin à Strasbourg. Le 21 juin i56i, dit le Registre des décès, il est mort, en la rivière de dessus (sic), de vieillesse, âgé de cent ans; la maison du seigneur Michel Balthasar dit Sept5; et la maison du sire Jean Philippe, le chef de la faction des Artichauts.
Dizaine de « la rivière dessous,» ou du Marché : cinq maisons; Jean Lect; les héritiers de Bezanson Hugues: No. Aimé de Chapeaurouge; et puis, se suivant sans intervalle, No. François Chamoys ; maison de feu François Cartelier, vendue à François Favre, pour 1100 écus; hoirs de feu Jean Favre et, derrière, sire François Favre ; Jean et FYançois Favre ; Ami Perrin ; héritier de feu Etienne Dadaz ; et encore une maison. — Le Registre du Conseil de i5Ô2 nous indique, « de la Fusterie au Molard, » Jean Corne et Jean de la Maison Neuve. — Un
1. Archives : Minutes du notaire Ragueau, XI, p. 197-200 et p. 238. — 2. Naturellement sans tenir compte de la numérotation actuelle. — 3. En 1475, ' inventaire commence par une maison de « N. Aymon de Versonay, dite des Trois rois ». — 4. Loys du Four, mis dans une dizaine distincte par le document de 1537-1538, est placé par le document de 1531 dans la rue des Allemands. Cependant, le document de 1531 indique une dizaine de la Fusterie. On peut donc penser que Loys du Four habitait à peu près à l'angle, au bout de la dizaine des Allemands et au commencement de la dizaine de la Fusterie. — 5. En 1549 (Registres du Conseil), Balthasar Sept est dit habiter, d'une façon vague, « en la rue de Dessuzs. » - Nous avons vu qu'il était à sa fenêtre lors de la grande échauffourée des Artichauts. — La veuve de No. Michel Sept, apothicaire, meurt le 6 décembre 1550 « en la rivière dessus » — le 15 août 1 5 5 1 , Antoina Sept, femme de No. Pierre Bonne, seigneur du Conseil, meurt « en la rivière dessus. » — Et le 4 mars 1554, « en la rivière dessus, oultre la Fusterie, ■ meurt un fils de No. Balthazar Sept, seigneur assistant de M. le Lieutenant.
LA MAISON GENEVOISE
Claude Vandel, marchand, habitant au Molard, y perd le 12 novembre 1 5 58 un fils, Pierre, et le 6 avril 1 56 1 un fils, André, mort immédiatement après son baptême. — Enfin, d'après le Registre des décès, Louis Bandière, marchand, habitait en la rivière dessus le Molard (4 mai i555) et Jean Bandière, marchand, demeurait en la rue (sic) de la Fusterie.
Dizaine de la Poissonnerie. Elle contenait, semble-t-il, les maisons du Molard, du côté de la maison de Rolle, selon l'habitude de faire tourner la rue autour du pâté de maisons. Mais nous commençons à la maison du coin, ancienne maison de Rolle, et nous comptons vingt-deux maisons, dont plusieurs nous sont déjà connues. Cette maison du coin est « la maison qui souloit estre de l'esglisse, balliet au sire Loys Bernard par Messieurs, vendue d'empuy à maistre Anthoine Bernard » (nous le savons) ; une maison restée à No. Monsgr de Brandis, puis neuf maisons, et puis la maison des héritiers de Pierre Trolley, hôte de la Croixd'Or, où descendit Froment ; puis une maison ; puis la maison de Claude Bernard ; puis trois maisons ; puis la maison de No. François Rosset, hôte de la Tète-Noire, l'hôtellerie des ambassadeurs bernois, de Farel, etc. ; puis deux maisons; puis une maison des biens de Marin Versonnex. En i5b2, les Registres du Conseil indiquent Pierre d'Arlod, « en la pessonerie dessous. » — François Chautemps perd un fils, 4 juin 1 562, un autre fils, septembre 1 565, « à la rue de la Pessonnerie. »
Enfin la dizaine de la rue de Rive, qui elle aussi sans doute prend sur la place de Longemale : deux maisons, puis une maison de la ville et mézel jusques au Rhône; une maison; puis le four et maison d'Yvoire ; six maisons; puis la maison de honnête Jean Bâtard ; maison des biens d'Antoine Versonnex ; une maison ; puis la maison de Nice ; trois maisons 1 ; puis l'hôpital des Vergogneux; trois maisons, et enfin l'école.
C'est en la « rue de Rive » que meurt, le 20 août i553, Jacqueline, la femme de Nicolas le Fert. — Et en juin i58o, un fils de Nicolas le Fert, meurt « en la rivière dessous, vers le Moulart. »
On sait que, vers la fin de la première moitié du seizième siècle, Rive devint le quartier des imprimeurs et des libraires, de ces éditeurs illustres qui envoyaient dans toute l'Europe les écrits et les pensées de Calvin : à Rive, Robert Estienne ; à Rive, Badius son beau-frère ; à Rive, Jean Gérard ; à Rive, Jean Michel; à Rive, Michel du Bois; à Rive, Robert Estienne; à Rive, Jean Crespin, qui perd un fils le 6 août i55o, un fils le 3 août i55i, un fils en juin 1 552, un fils en novembre 1 552, une fille en mars 1 5 5 3 .
Sur les pentes de la colline, entre les Rues-Basses et la Ville haute, nous savons déjà que, dans la rue Verdaine, habitaient les régents, les professeurs, à
1. En 1475. celle qui précède l'hôpital (pauperum verecundorum) appartient à « Aymon de Versonay. »
LA VILLE
un certain moment Des Gallards, puis Théodore de Bèze, et Sarrazin, le médecin de Calvin, avec sa fille Louise Sarrazin, l'enfant prodige, et Agrippa d'Aubigné, pensionnaire chez les Sarrazin. — Froment vint mourir dans la rue du Boule. — Ensuite dans les rues étroites occupées par l'industrie et le commerce, rues du Perron, de la Pélisserie, il n'y a pas beaucoup de personnages importants. Quelques-uns y possèdent des maisons, où évidemment ils ne résident pas. Cependant, dans la rue de la Madeleine, immédiatement après l'hôpital du Saint-Esprit, vient une maison de Dominique d'Arlod, qu'il loue, et ensuite la maison qu'il habite. — En i53i, à côté de Dominique d'Arlod, nous trouvons Claude Salomon, le dévoué hospitalier, ami de Farel
Les maisons entre la Madeleine, la rue des Allemands-Dessus ou des Drapiers, la rue de la Cité et la Grand'Rue, semblent avoir formé en i53y-i538 trois dizaines : la dizaine de la Pélisserie, où nous trouvons une maison de No. François Favre et une maison d'Antoine Lect ; — la dizaine de la Rôtisserie, qui semble avoir compris la rue des Drapiers 2, car nous y trouvons plusieurs honorables citoyens exerçant cette profession : la maison de François Favre, drapier, la maison « du seigneur Claude Bonnaz dict Pertemps, cytoyen et marchant de Genève, » Sgr Amblard Corne, Ami Bandière, Mathieu Canal, le père de Jean Canal, tué à l'Escalade, apothicaire, une maison de Jean Philippe, une maison du « sire Claude Bonna » qu'il a acquise « naguère », une maison des héritiers de feu Jean Vandel, drapier ; et puis dans la même dizaine, mais pas dans la même suite, une maison de « Monsr le syndicque Pertemps 3, » et une maison des héritiers de feu Bezanson Hugues. Or nous savons qu'en 1 539, le fils du grand citoyen, Denys Hugues, devenu un assez pauvre garçon, se voyait obligé de tenir une hôtellerie, le Bouchet, du nom de l'hôte précédent, au bas de la Pélisserie4. — Enfin, dans la troisième dizaine, qui semble avoir été limitrophe de la Grand'Rue, et de la dizaine autour de Saint-Germain, nous rencontrons une maison Brandis, une maison vendue au Sgr Ami Bandière, une maison indivise de feu Philibert Berthelier et Jean Lévrier.
Or le document de 1 53 1 réunit dans une seule dizaine des personnages de ces trois dizaines de i53j : Antoine Lect, de la première, Amblard Corne, Claude Pertemps (il ajoute Pierre Chapeaurouge), de la seconde, et ami Bandière, de la troisième. On peut donc supposer qu'ils étaient tous particulièrement rapprochés les uns des autres.
En remontant dans la ville haute, dans la « dizaine de la Cité, » nous trouvons la maison de Claude Richardet5, de Monsr Paul des Patron, médecin, de Thomas Vandel6 (indivise avec les Deplan), de « Mons' le maistre Savoye » (c'est
1. En 1475, une maison du notaire Jean Lévrier est indiquée dans la rue de la Madeleine, allant de la Madeleine vers le Perron. C'est la seconde après l'hôpital. — 2. En 1475, parmi les noms des drapiers, nous trouvons celui de Pécolat. — 3. Il semble bien évident que Claude Bonna, dit Pertemps, Claude Bonna, le syndique Pertemps (du document de 1537) et Claude Pertemps (du document de 1 53 1 ) sont une seule et même personne. C'est une curieuse variété de désignations, jusque dans le même document. — 4. M. D. G., Galiff'e, Bezanson Hugues, XI, p. 465. — o. Le document de 1531 dit: Hilaire Richardet. — - 6. En 1475, dans la rue de la Cité (côté du nord et de l'occident), maison de maître Pierre Vandel. — Il
LA MAISON GENEVOISE
ici sans doute qu'il demeurait, à la Monnaie même, dont il était le « maître »), une maison de Roland Taccon « appartenant à Messieurs, » une étable de sire Michel Sept, apothicaire, la maison d'Ami de Chapeaurouge une maison d'Etienne de Chapeaurouge, une maison de sire Jean Guynet ", dit Taccon3, la maison de Pierre Guex, trésorier de l'évêque, une maison de Pesmes \
En outre de ces citoyens, le document de 1 5 3 1 nous fait connaître le nom de Pierre Ameaux, cartier, celui qui alla ensuite habiter Saint-Gervais, et dont nous avons raconté l'histoire.
N'oublions pas, dans cette rue de la Cité, à gauche en montant, près de la ruelle de Bémont, qui la confinait au nord, la maison où le célèbre Kœln avait ses presses et sa boutique de libraire et où il imprima la Confession de foi5. — Au haut de la rue, à droite, nous passons devant la maison que nous savons avoir été habitée par l'imprimeur Loys, fils de Guerbin Cruse. Et nous voilà dans la dizaine de la Juiverie, où nous trouvons la maison de messire Thomas Vandel, et la maison du syndic Curtet. — Nous savons que Bonivard y vécut quelque temps, et y mourut.
Et puis vient la dizaine où se trouve la maison Saint-Apre, et qui sans doute va de Saint-Apre à la Maison de ville et à la Grand'Rue, autour de Saint-Germain. C'est le quartier habité par des hommes politiques importants ; maison que tiennent les Vandel, les trois maisons du secrétaire Roset, la maison du
sr Ami de Chapeaurouge — Le document de 1 5 3 1 indique Ami Porral, Claude
Roset, Pierre d'Orsière: Ami Porral, que vint visiter Idelette, Claude Roset et son fils Michel Roset qui furent, comme secrétaires, comme ambassadeurs, comme syndics, parmi les personnages les plus influents et les plus actifs de la République. Ils étaient logés tout près de la Maison de ville où ils siégeaient si souvent.
Nous savons que de l'autre côté de la Grand'Rue logea Colladon, l'ami et le légiste de Calvin. La maison Colladon était-elle celle — ou à côté de celle — que nous avons reproduite en partie6? {Page 260.)
Dans le Registre des décès, nous trouvons que Léon Colladon, docteur, était « à S4 Abre », le 3i août 1 552 ; que, après la mort de son père, son fils Léon
y a aussi du même côté une maison de maître Durodus de Planis. — En 1531, la dizaine de la Cité a pour dizainier Jacques Vandel, et Pierre Vandel est spécifié comme habitant. — Jacques Vandel, en 1532, est, indiqué comme habitant la dizaine limitrophe de la Juiverie. ■ — Enfin, d'après les Registres des décès on trouve des Vandel en la Cité : Jean Vandel, chaussetier (6 août 1550); Pierre Vandel, notaire (dont la femme meurt le 8 octobre 1550); un fils de Claude Vandel, assistant (7 juin 1 5 5 1 ) ; Claude Vandel meurt lui-même en la place de la Juiverie, à l'âge de 46 ans.
1. Nous rappelons qu'une reconnaissance, du 17 décembre 1538, à l'honorable Amédée de Chapeaurouge, parle d'une maison dans la rue de la Cité, occupant l'emplacement de la chapelle de l'hôpital, et qui, convertie en grange, est en ce moment possédée par Michel Sept, apothicaire. M. D. G., III, p. 200, n. 1. — Voir plus haut, p. 64, n. 2. — 2. En 1475, dans la rue de la Cité (côté du vent et de l'orient), maison de Humbertus Guyneti. — 3. En 1475, nous trouvons, dans la rue de la Cité (côté de l'occident et du vent), les Lib[eri] Pétri Taconis. — 4. En 1475, 'a maison de N. Claude de Peymes est mise dans la rue qui va de la Porte du Marché jusqu'à la porte du Ghetto des Juifs. — 5. Le premier catéchisme français de Calvin. Th. Dufour, p. clxxiii, n. 5. — G. Voir plus loin le plan cadastral de la rue des Chanoines.
LA VILLE
mourut dans une maison « vers S* Germain, » le 18 septembre 1 566 ; que Germain Colladon, avocat, perd un fils en i56i, dans sa maison de « la rue de la Boulangerie, » et que la femme de Colladon, avocat, meurt le 18 juin 1 57 1 , également dans la rue de la Boulangerie
Nous laissons de côté tout le quartier de la rue des Chanoines et de la place Saint-Pierre, que nous allons précisément étudier avec un soin particulier dans les deux livres suivants, et nous prenons la rue de l'Hôtel de Ville, qui forme une dizaine commençant à la Maison de ville et finissant « aulx seaulx ».
Ici on nous permettra une petite halte, pour savourer, au milieu de toute cette aride nomenclature, tout le pittoresque du moyen âge. A côté de la maison du Sceau était, d'après l'inventaire de 1475, une maison Grossi. Il est vrai que le nom de Grossi était assez commun; toutefois, à cause de la situation, on peut supposer que le Grossi, qui habitait à côté de ces maisons de la basoche épiscopale, était précisément Messire Grossi, juge des trois châteaux de l'évêque. Et nous laissons Bonivard nous conter une de ses bonnes histoires. C'était en 1 5 1 7 .
« Si que ung enfant de ville, de la noble maison de Malvenda, originaire d'Espaigne... nommé Andrien... assez desbauché... avoit quelque question avec ung certain docteur, nommé Messire Grossi, juge des trois chasteaux de l'évesque, non se sachant aultrement venger de luy, fit ung acte assez sentant son ineptitude plus que juvénile, car il couppa les jarets à une sienne mule, et non content de cela va assembler ung tas de gens non guères plus saiges que luy, lesquels la nuict, après avoir bien bu, menèrent ung fol, qui estoit à l'abbé de Beaumont, esleu de Genève, nommé Petit Jehan au petit pied, parmi la ville criant tels mots : « Oyez! Oyez! qui vouldra achepter la peau d'une beste, de la plus grosse beste de Genève, s'advance, et on la luy vendra à marché comptant. » — Et que fut le pis, Berthelier se trouva en la dicte compaignie.... Si fut de ce, le dict Grossi, grandement irrité, et principalement contre Berthelier2. »
Il nous sera toujours difficile d'animer ces vieilles rues de leur vie débordante, et de toutes leurs vieilles scènes si hautes en couleur. Puisqu'il s'agit de basoche et de mule, on nous permettra de rappeler un âne, qui, dans les fastes de la
l. En 1680 les Registres du Conseil mentionnent pour la première fois un Colladon parmi les apothicaires de Genève. Il était établi aux Nos 7 et 9 de la Grand' rue actuelle, dans une maison aménagée à cet effet, et où la pharmacie resta plus de deux siècles, de 1680 à 1892. La vieille façade, très typique avec une petite terrasse et deux bancs en pierre s'avançant dans la rue, n'a été démolie qu'en 1879. On prétend que Voltaire, quand il habitait à Châtelaine et à Fernex, se servait toujours à la pharmacie Colladon et qu'il s'asseyait souvent sur les bancs de l'officine, en attendant le remède demandé. En tout cas, pendant la seule année 1761, sur les registres du pharmacien Th. Colladon, le compte de Voltaire s'élevait à 3000 livres de France. Voir une « Notice historique sur l'ancienne pharmacie Colladon, 1680-1899, » avec deux photographies intéressantes, dans une brochure intitulée : Notice sur la pharmacie dit Musée, ancienne pharmacie Colladon et Morin, 1900. — A Genève, on ne dérogeait pas en étant apothicaire, et le Dr Léon Gautier, dans son volume (sous presse) s'exprime ainsi: « la richesse et la haute position sociale des apothicaires genevois se maintient pour quelque temps au moins après la réformation. — Tout en exécutant les prescriptions médicales ils faisaient le commerce de droguerie, d'épicerie, vendaient même de la papeterie et des articles de bureau. » — 2. Bonivard, Chroniques, Liv. III, ch. x.
LA MAISON GENEVOISE
basoche, jouait un rôle officiel. Il ne s'agit plus d'une farce des enfants de Génère; il s'agit d'une prescription du Code. Et celle-ci n'est pas moins grotesque que celle-là. Quand un débiteur ne pouvait plus payer, il cédait ses biens à ses créanciers, et voici quelle était la procédure votée le Ier juin i 5 5 7 :
« Arresté que les solennités (pour faire cession de biens) sont telles, assavoir qu'il aile à cheval sus ung asne, à recullon, luy tenant la queue ès mains, et soit mené par les officiers avec la trompette le tour de la ville, et puys que les officiers reviennent devant saint Pierre, et le prennent et baillent de son derrier troys coups contre le pilier de pierre, et de là qu'il aile ordinairement ceint par dessus sa robbe, autrement que son créditeur cami allie (quand il aille?) la luy pourra oster, s'il est ceint par dessoubs, et ne porte point de baston, et si, à l'avenir, Dieu luy faisoit grâce d'avoir des biens, qu'il satisface son créditeur; et cependant si son dict créditeur trouvoit de ses biens qu'il en puisse saisir toujours en déduction du debte, et que cecy soit délivré au sieur lieutenant pour en user »
Quelle liesse, quand le cortège carnavalesque passait! Quels gros rires! quels beaux cris !
Mais il est temps d'achever notre dénombrement.
De la maison du Sceau part une autre rue, qui semble aller à la rue des Chaudronniers, et par conséquent doit être le Bourg-de-Four lui-même. Nous y trouvons une maison acquise par Michel Sept, citoyen de Genève, et la maison vendue par Messrs à Robert Vandel.
C'est « au Bourg de Four » que l'imprimeur et libraire Jean Gérard habite en 1D44, et qu'il revient après être resté « vers Rive », de 1346 à i55i. Cette fois-ci la maison, d'après un acte de 1569, était « en la rue dicte de S4 Christofle, prez le Bourg de Four2. » — Dans la rue Saint-Christophe débouchaient les mauvaises ruelles. — Enfin dans la rue actuelle des Chaudronniers, et à droite en venant du Bourg-de-Four, nous trouvons la maison de noble Pernet des Fosses, « à présent sindicque. »
Pourquoi faut-il qu'ici il ne nous soit pas possible de donner des portraits, les vrais portraits, de ces hommes que nous venons de nommer? Mais à part les pasteurs, Calvin, Farel, Viret,... où sont les portraits authentiques? en particulier où sont les vraies figures des Porral, des Favre (sauf les deux médaillons que nous avons reproduits), des Perrin, des Berthelier? Même où sont les figures des marquis de Vico, des de Trie?... Du moins nous espérons pouvoir reproduire le portrait de Laurent de Normandie.
Les maisons de Genève avaient commencé — comme ailleurs — par être construites d'une façon fort simple. Les Franchises de 1387 interdisent l'usage
1. Archives. Nouveau recueil de règlements, N° i8a, p. i94v. — -'. Le premier catéchisme français de Calvin, Th. Dufour, p. CLXXI, n. 5.
« de paille, de feuilles, ne de boys » : ce qui prouve qu'on s'était servi jusque-là et que Ton dut se servir encore un certain temps de pareils matériaux. Les interdictions légales de cette nature visent les mœurs, et les mœurs ne disparaissent que peu à peu. Il est vrai que l'évêque Adhémar faisait appel à une sanction expéditive. S'il y avait contravention, disait-il, « que les citoyens et bourgoys, de leur auctorité propre, le dict maisonnement puissent dirruir ou desrocher l. » — Et c'était assez sage ; car ce système de construction favorisait les plus épouvantables incendies. Les preuves n'étaient que trop nombreuses.
L'inventaire de 1475 nous indique la valeur de toutes les maisons et nous donne une idée exacte de ce qu'était Genève à la fin du quinzième et au commencement du seizième siècle. — Il y avait, dans la ville et tous les faubourgs, environ 2o33 maisons, y compris quelques granges et jardins. De ce nombre, la moitié (environ 1014) était évaluée de 5 à 100 florins (618 à moins et 3gô à plus de 5o fl.) ; un quart (environ 5 1 3) était évalué de 100 à 200 florins, et le dernier quart était composé de maisons valant de 200 à 7000 florins. Voici pour ces dernières des indications plus précises : 200 maisons à 200 florins, 90 à 3oo, 47 à 400, 22 à 5oo, 29 à 600, 6 à 700, 19 à 800, 1 à 900, 22 à 1000, 22 à 1200, 1 à 1400, 10 à i5oo, 17 à 1600, 3 à 1800, 11 à 2000, 1 à 2200, 1 à 25oo, 1 à 2600, 1 à 38oo, 1 à 6000 et 1 à 7000. — Comme Genève possède encore une de ces maisons, portant le même nom, et fort bien conservée, nous avons un précieux terme de comparaison. La maison Tavel était estimée 5oo florins. Or elle nous paraît extrêmement jolie. Que devaient être les 147 maisons plus belles, valant le double, le triple, valant jusqu'à 6000 et 7000 florins ? — Et comme ces dernières maisons étaient rapprochées les unes des autres, surtout dans les Rues- Basses, dans la paroisse de la Madeleine, on peut penser que certains quartiers avaient vraiment grand air. La maison de 7000 florins appartenait au drapier Janin de Mara, « au coin de la Rue-Basse des Orfèvres, du côté de la rue appelée maintenant le Fort-de-l'Ecluse. » 2 Néanmoins cet honnête drapier était bien moins riche que les Versonnex 3.
Une inspection, même pas très attentive, nous suggère une première observation : la maison genevoise présente un type précis, fixe. Sa façade est étroite, très étroite : juste la place d'une petite porte domestique et d'une grande porte
i. M. D. G., II, p. 343. — 2. Ibid., VIII, 1892, p. 291. — 3. Au seizième siècle, les maisons n'ont pas de numéros, et on désigne les habitations par le nom du propriétaire, ou bien par ces qualificatifs : la maison longue, la maison haute, la maison noire, la maison d'or, la maison peinte.... La numérotation des maisons de Genève ne date que de 1782. 17 septembre 1782 : « Monsieur le sindic de la Garde a dit que monsieur de la Venne et monsieur du Béril lui avoient exprimé le désir qu'auroit S. E. monsieur le marquis de Jaucourt que les maisons de la ville fussent numérotées, afin que l'on put plus aisément pourvoir au maintien de la police. Sur quoi opiné, l'avis a été d'autoriser le seig1' sindic de la Garde à faire numéroter les maisons, s'en rapportant à lui sur la manière dont ce travail devra être exécuté. > Registres du Conseil, Vol. 283, p. 368. (C'était pendant les deux ou trois mois de l'occupation provisoire par la France, l'Italie et les Ligues.) — A Paris, un premier essai de numérotation, avec des numéros en or et azur, avait bien eu lieu en 1512, sur le Pont Notre-Dame; mais la véritable numérotation ne date que du 4 février 1805. Blavignac, Enseignes, p. 28.
LA MAISON GENEVOISE 40g
ou arceau de boutique *. Une petite porte et une grande porte, une petite porte et une grande porte : il y a encore des centaines de ces façades. On en rencontre six, huit, dix, de suite, dans une môme rue. (Voir Pages 410, 41 1 , 412, 413, 414.)
L'uniformité de type s'accuse même dans certains autres détails. « Les restes de l'architecture civile du moyen âge, a écrit un architecte étranger en séjour à Genève, 1895 2, ne pèchent pas par la diversité des motifs. Les façades offrent des groupes de deux fenêtres rectangulaires, closes par des châssis à coulisses, séparées par un meneau d'environ 20 centimètres d'épaisseur. Elles sont toutes exactement de la même dimension, ce qui porterait à croire qu'il y avait quelque part des fabriques de boiseries de fenêtres, faites à l'avance, pour lesquelles on préparait les ouvertures en bâtissant — » Le même voyageur ajoute : « Parfois les groupes de deux fenêtres sont si rapprochés des groupes d'autres fenêtres semblables qu'elles paraissent former de véritables vitrages continus. » Le fait peut encore être constaté dans certaines maisons des Rues-Basses, et peut s'expliquer par l'existence des dômes, qui devaient, en partie, arrêter la lumière et assombrir les appartements.
La maison genevoise très étroite est en même temps haute, très haute. Seulement, ici il y a lieu à un examen plus attentif. Arrêtons-nous, par exemple, devant une maison de la rue Croix-d'Or, dont nous donnons le dessin. {Page 410.)
Nous trouvons d'abord le rez-de-chaussée, puis le premier et le second étage. Chacun d'eux a deux doubles fenêtres, surmontées de l'arc en accolade3, ornement gothique si fréquent à Genève, et qui trahit sans doute le quinzième siècle. Mais au troisième étage, la double fenêtre est unique, placée juste au milieu de la façade, et les étages au-dessus indiquent une tout autre architecture. La conclusion à tirer est fort simple. La maison du quinzième siècle ne comptait que deux étages, et un pignon dans lequel était la fenêtre unique : le pignon a disparu pour que la maison pût être élevée. On arrive à la même conclusion en considérant l'appareil avec lequel la façade est construite : au-dessus de la fenêtre unique l'appareil change. — Tout ce que nous avons dit de la maison de la rue de la Croix-d'Or est vrai de la maison de la rue du Temple. Nous sommes bien en face non d'un fait particulier mais d'un fait général. {Page 41 1.)
Nous pouvons ainsi reconstituer la maison du quinzième siècle et du premier tiers du seizième, étroite, mais pas très haute, deux ou trois étages, avec pignon. Galiffe a fait dessiner une de ces maisons qui avaient conservé leur physionomie première, et qui ont, semble-t-il, toutes disparu aujourd'hui. (Page 412.)
Dès lors, il est logique de conclure que Genève, au début de la Réformation, et même pendant une bonne partie du seizième siècle, présentait un aspect assez
I. Lorsque l'évêque François de Mies abergea la pente de Saint-Gervais, il découpa des emplacements de 15 toises et demi de long, sur 3 et demi de large, c'est-à-dire environ cinq fois plus profonds que larges. Galiffe, p. 75. — â. La construction moderne, 6 juillet 1895. — 3. « Accolade, » à cause de sa ressemblance avec le trait de plume de ce nom,... arc généralement aplati, mais très apointi à son centre. Ce style, qui appartient à l'époque de transition entre le gothique et la Renaissance, était particulier à Genève et à ses environs. » Galiffe, p. 262,
41 O LA VILLE
Maison, rue de la Croix-d'Or, N° 6. (p. 409.)
différent de celui que nous lui prêtons d'ordinaire. En particulier, nous avons tort, pour reconstruire cette Genève dans notre imagination, de parcourir les vieilles allées, de nous arrêter dans les culs-de-sac, et de nous pénétrer des couleurs et des odeurs des quartiers les plus sombres et les plus délabrés. Que de fois, par exemple, les auteurs, les voyageurs ont cité et décrit la ruelle de la Tour-Maîtresse près de Rive 1 ? Or justement, elle n'existait pas autrefois: à sa place, il y avait des jardins, et le quartier était des plus beaux. Il suffit de parcourir l'inventaire de 1475, pour s'assurer qu'on trouvait des jardins, des curtils, des granges, des petites maisons, là où maintenant s'étalent et se dressent les bâtiments les plus grands " et les plus populeux. Avec justesse donc M. Mayor a écrit: « Tout ce qui dans nos anciens quartiers était particulièrement sordide est de date récente, remonte au plus à la fin du dix-septième siècle. On ne peut s'en prendre aux ancêtres plus lointains, qui avaient construit une ville agréable"2, aux jardins abondants, encore qu'elle fût enserrée de larges remparts. » 3
Le commencement de la transformation de Genève date de 1 534, époque où l'on démolit les faubourgs et où une population nombreuse
1. « Cette ruelle que l'on vient de détruire était bien l'un des coins les plus curieux et les plus singuliers de notre ville. Il convient d'en garder un souvenir, car il est fort difficile d'imaginer entassement plus romantique et plus capricieux de bicoques s'étayant les unes les autres. Il y avait là de véritables trésors de coloration, de murailles gangrenées, de charpentes noircies et des habitants fort pittoresques, eux aussi. Mais rien de tout cela n'était très ancien. La ruelle était ouverte jadis et de meilleure fréquentation. » Mayor, La Patrie suisse, N° 154, 16 août 1899, « Vieilles maisons, nouvelles rues. » — 2. « Quant aux bastiments, elle n'a point Faulte de beaulté, ne de commodité, » dit, en 1538, Saunier; et Scaliger : « La ville a de magnifiques palais (Urbs magnifica palatia liabet). » Galiffe, p. 262. — Rapprochons toutefois de ces jugements celui du syndic Rigaud: « Il n'y avait non plus aucun bâtiment civi dans la Genève du moyen âge, qui dénotât quelque goût pour l'architecture. » M. D. G., IV, p. 58. - 3, La Patrie suisse, Lbid.
LA MAISON GENEVOISE
dut trouver place dans la ville. Toutefois l'enceinte des nouveaux remparts, dits des Réformateurs, vint donner un peu plus d'espace à la ville. Mais bientôt le Refuge commença et il fallut loger les arrivants de plus en plus nombreux. Pour cela, on fit deux choses. D'abord, on bâtit dans les jardins, dans les vergers, on bâtit sur les allées, sur les ruelles qui allaient d'une rue à l'autre, tout particulièrement des Rues-Basses à la rue du Rhône. Déjà anciennement quelquesunes de ces « couvertures 1 » avaient été opérées, ainsi en 1484, celle du Terraillet. Mais l'exception devient la règle, et les grands pâtés de maisons s'agglomèrent, s'épaississent, chassant de leur sein profond l'air et la lumière. On peut encore vérifier. — Et ensuite, quand il n'y eut plus de place sur la terre, on en prit dans le ciel; on exhaussa, on exhaussa encore les maisons. C'est ainsi que notre maison de la rue de la Croix-if Or indique au moins deux exhaussements successifs; — et c'est ainsi que l'on arriva à produire ces rues étroites , sombres , ces pâtés de maisons aux appartements tristes, étouffés, humides, où le soleil, on peut presque dire la lumière, ne pénètre jamais. C'est ici le lieu de le répéter 2 : les fameuses courrettes de Lille, célèbres dans les fastes des maisons ouvrières et malsaines, sont moins effrayantes que telle allée des Rues-Basses, ou telle cour de la rue Verdaine. Je parle d'après une comparaison qu'il m'a été donné de faire de visu, ou plutôt de olfactu, à deux ou trois jours de distance.
Une visite à quelques maisons de la rue de la Tour-de-Boël va achever de préciser nos idées sur ce résultat architectonique des Refuges. Les Nos 3o et 28, qui appartiennent à deux propriétaires, ont un seul escalier. Au N° 3q un seul escalier dessert deux maisons qui ne sont pas au même propriétaire. Pour la maison de droite, les
1. M. D. G., VIII, p. 294. n. 2. — 2. Bcrnouilli a garde de ne Maison, rue du Temple, N° 15. (p. 409.) pas insister : « Les Français sont partout des cochons et ils
tiennent la ville très salement. Quand quelqu'un traverse les allées, il doit se boucher le nez, et, la nuit, il lui faut craindre d'être arrosé d'en haut. »
LA VILLE
escaliers ne montent qu'au troisième étage. C'est l'escalier de la maison N° 32 qui dessert le quatrième de la maison N° 34 l.
Tel est l'enchevêtrement auquel aboutit la surpopulation et la surconstruction. On arriva à être propriétaire (non pas locataire) d'un étage, d'une pièce. « L'escalier, écrit Bernouilli en 1676, sert pour douze ou quinze ménages, dont trois et même quatre habitent au même étage. »
Seulement, il ne faut pas oublier de le noter : cet enlaidissement de Genève a fait sa gloire. Pourquoi devint -elle étroite et sombre? par charité. Ecoutons Michelet 2 :
« L'exemple que la petite Genève donna alors est le plus grand, je crois, qu'on puisse trouver dans l'histoire de la fraternité humaine. Cette ville de 16000 âmes, pendant près de dix ans reçut, logea, nourrit quatre mille fugitifs. Enorme effort, excessive dépense, et soutenue avec une persévérance admirable.... Ajoutez que, de ce côté, venait la partie la plus pauvre de l'émigration. Nos braves paysans du Jura, avec des dangers incroyables, en plein hiver, par les sentiers des chèvres, les faisaient passer un à un, mais dénués et sans bagages. Comme des naufragés ou comme l'enfant qui vient de naître, ils abordaient nus à Genève, n'apportant que leur corps mal vêtu, affamé, souvent martyrisé. Toujours de nouveaux arrivants. Ils s'écoulaient, d'autres venaient, c'était un torrent de fantômes; on eût dit la marche des morts vers la vallée de Josaphat.
» Les maisons de Genève ne sont pas grandes. La famille d'alors était serrée et close, d'une certaine raideur pour l'étranger, et d'un aparté puritain. Tout cela disparut. La pitié et la charité changèrent violemment ces choses de forme. Les portes s'ouvrirent grandes. On mit des lits
Vieille maison du Pont-bâti sur l'Ile.
Galiffe, p. 268 3. (p. 409.)
i. Le N° 32 appartenait il y a quelques années à cinq propriétaires différents. La Tour-de-Boël appartenait à trois ou quatre propriétaires qui possédaient l'un le premier, l'autre la moitié du rez-de-chaussée et une partie d'un autre étage.... Voici du reste ce que nous lisons dans le livre relatif aux plans de la ville, par quartiers, fait par Jean Billon, 1726 (Archives) : « ... une chambre à plein pied et [est] aux hoirs de feu Pierre Antoine Dunand, une cave, le premier et le second étage et une chambre au troisième et [est] au sieur Lattenotte, et le surplus du troisième étage et [est] au sieur André. » — Il y a des centaines de notices pareilles. — 2. Il parle, il est vrai, de la seconde invasion de Genève par les réfugiés, ceux de la Révocation : mais ce n'était que le dernier épisode d'une invasion et d'un refuge qui duraient depuis longtemps — 3. « Cette maisonnette est la plus modeste que nous pouvions choisir.... Elle est, à notre avis, le dernier échantillon des maisons de pierre de l'ancien Pont-bâti et de la rue en l'Ile et nous avons craint qu'elle fût démolie à la suite de l'incendie du 4 déc. 1867 qui a fait tomber les voisines. » Galiffe, p. 267, n. 2.
LA MAISON GENEVOISE
partout, cinq ou six dans chaque chambre. Telle maison en eut quarante-cinq ! Toutes les habitudes changées : complet bouleversement. La dame genevoise, concentrée jusque-là, un peu prude et méticuleuse, prend chez elle, avec elle, au saint des saints de la famille, ces pauvres inconnus. Elle coupe ses robes à leur taille, se dépouille pour couvrir des enfants presque nus. Grande table et petite chère. Pour nourrir tout ce monde, elle accepte, elle impose aux siens une sobriété rigoureuse. Elle vide les greniers et les caves. Elle prend l'eau pour elle et réserve le vin pour ces malheureux épuisés.
» Nos Français du Midi, sous la bise de Genève, au
souffle du Mont Blanc, dans ces grands courants froids que le Rhône, que l'Arve, ces furieux torrents, amènent de toutes parts, supportaient avec peine le cruel hiver de 1686. Leurs hôtes, non contents de manger avec eux tout ce qu'ils avaient, s'endettèrent généreusement.
De leur crédit chez les marchands ils enlevèrent du drap, du linge, des chaussures, habillèrent tout ce peuple. Nos Français, discrètement, pour ménager le bois de la maison et soulager leurs hôtes, les laisser respirer un moment, allaient presque toujours chercher un peu de soleil sur la pente abritée que, depuis, on appela le Petit-Languedoc. Cette rampe domine le beau jardin des plantes que Rousseau, Candolle et Saussure rendent tellement illustre. Mais ce grand souvenir de la charité genevoise glorifie plus encore ce beau lieu et le rend sacré »
En écoutant l'éloquence de Michelet , écho de l'éloquence de ces vieilles pierres, il me semble que ces étroites maisons sont moins noires, que ces petites allées sont moins sordides. Et quand sous la pioche des démolisseurs tout s'écroule, jetant vers le ciel un dernier nuage de poussière, je reste pensif. Ainsi le veut l'hygiène : je le sais. Mais ainsi le veut surtout la spéculation financière, plus destructive que
1. Michelet, La Révocation, p. 358-360. — 2. C'est par la petite porte que passe l'allée conduisant à la ruelle de Bémont.
Fenêtre, rue Saint-Germain, N° 15 (p. 409.)
Maison, rue de la Cité, N° 17 -. (p. 409.)
LA VILLE
les iconoclastes de tous les siècles ensemble. Et j'envoie un salut attristé à ces façades que personne ne verra plus. Celles qui les remplaceront parleront de bien-être, de plaisir et d'argent. Celles-là parlaient, à qui savait les entendre, d'héroïsme, héroïsme de la liberté, héroïsme de la charité.
De l'extérieur, passons à l'intérieur.
L'intérieur de la boutique se voit, en général, de la rue même.
Le travail avait toujours été en honneur à Genève. Dans un procès, jugé en 1488, on parle de cries faites au nom de l'évêque, du vidomne et des syndics, ordonnant à tous les oisifs, à tous ceux qui ne vivaient pas de leur industrie, de sortir promptement de la ville, sous peine de trois coups de corde *.
Les hommes de la fondation de la liberté étaient des marchands, des industriels. Baudichon de la Maison-Neuve était un marchand suivant les foires de Francfort et de Lyon. Le syndic Balard était marchand de fer — Quand les réfugiés vinrent, sans ressources en général, ils travaillèrent. Antoine Calvin imprimait. Laurent de Normandie imprimait, faisait le commerce des livres.... Il n'y a donc pas lieu d'être étonné si le type de la maison genevoise contient ce grand arceau de boutique. {Page 41 5.) — ■ Au devant, pour descendre à la cave, s'incline le trappon, que des mesures de police ont aplati contre le sol, mais qui était autrefois à moitié dressé. Il n'en reste plus, intacts, que trois ou quatre exemplaires oubliés. (Page 41 5 . ) ■ — Au-dessus du trappon , la moitié de la fermeture de la boutique s'abat horizontalement et se fixe comme un banc, qui avance clans la rue. Sur ce banc on pose les marchandises, et la pratique, sans entrer, peut acheter à sa convenance.
Mais, nous-mêmes, entrons par la petite porte domestique; par exemple, par la porte de la rue de Cornavin (reproduite plus haut, p. 26), avec sa petite grille au milieu, pour voir qui frappe. La menuiserie genevoise montre déjà cette habileté qui fait aujourd'hui encore sa réputation.
Le long du couloir, à droite ou à gauche, sont le magasin et l'arrière-boutique, laquelle sert d'atelier.
Dans le couloir, d'ordinaire, se trouve l'escalier. Quelquefois, celui-ci se voit de la rue, quand la porte est ouverte (Pages 416