‹ Jean Calvin (volume 3)Chapitre 54 sur 94 · PARTIE · texte numérisé non relu

PARTIE

Attrait.

A maison de Calvin avait deux façades : Tune au Nord, à la bise, au vent froid et rude, l'autre au Midi, aux doux rayons du soleil. Et il en est de toutes les choses du monde comme des maisons. Tout a deux faces : ombre et lumière.

Or c'est en ceci précisément que consiste Terreur — inconsciente ou volontaire, en tout cas perpétuelle — des adversaires du Réformateur; ils ne considèrent jamais qu'un côté de sa maison, de sa vie, de son œuvre, le côté sombre, qu'ils ont encore le soin de noircir de leur mieux. Audiatur et altéra pars! Que l'on regarde aussi l'autre côté! — Après avoir indiqué ce que la vie domestique, à la rue des Chanoines, pouvait avoir d'austère, essayons de voir ce qu'elle pouvait avoir de séduisant.

De la maison de Calvin il ne reste, avons-nous dit, que l'emplacement (sauf une partie des caves et une porte du XVe siècle par laquelle on se rend au jardin). Cette maison, toutefois, avait un jardin, et des fenêtres, d'où l'on apercevait un panorama particulier.

Le jardin a été un peu réduit, sans doute, par le bâtiment nouveau qui a dépassé les limites de l'ancien; et, au bout du jardin, au parapet supporté par l'énorme muraille Burgonde, on a adossé de bien vilaines baraques en bois. Malgré tout, il est là, le jardin dans lequel Calvin put se promener avec Farel, avec Viret, avec ses amis genevois, de Trie, de Normandie, Cop, son frère, le jardin où Idelette alla, sans doute plus d'une fois, chercher quelques légumes. Et la vue qui s'étend devant les fenêtres? Elle aussi a bien été un peu enlaidie par des constructions plus hautes, rétrécie par des quais, qui ont repoussé les eaux. Cependant c'est bien la même vue : à gauche, le Jura et ses prolongements; à droite, les Voirons et les Alpes; au milieu, le lac qui brille et étincelle au soleil. {Page 492.)

Seulement la question est celle-ci . Calvin s'est-il jamais servi de son jardin ? Savait-il seulement qu'il en avait un ? Et, quant à la vue, tout le monde n'est-il pas tenté de dire comme cet historien de Calvin auquel je parlais du beau spec-

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tacle que l'on découvre des fenêtres de la rue des Chanoines : « Calvin ne doit pas l'avoir souvent regardé » ?

Consultons les textes. Nous en avons un précisément fait comme à souhait.

Un ami du Réformateur, Jacques de Bourgogne, sieur de Falais, l'avait prié de lui chercher un logement. Le 25 février 1547, Calvin lui écrit : « Pour vostre personne, suivant la charge que vouz m'aviez donnée [lors de leur récente entrevue à Bâle], j'ay regardé, depuis mon retour, où il y auroit logis commode. Quant à celluy de Cleberge1, vous seriez trop loing des voisins que vous cherchez.... Auprès de nous 2 je n'en ay peu trouver ayant jardin, qui vous fust plus propre que une que je vous ay louée. Non pas que le logis me contente : mais il me l'a fallu faire par faulte d'aultre. Vous aurez au devant moien jardin et court assez spacieuse. Derrière aultre jardin encore. Une grant salle d'aussi belle veue que vous en scaurie\ souhaitter pour l'esté. Les chambres n'ont pas si plaisant regard, que je vouldroye bien. Mais quant vous serez arrivé, possible qu'on trouvera moien d'y donner ordre. Excepté la salle, on pouvoit trouver maisons de meilleure estoffe et mieulx bâties pour la commodité. Mais le jardin n'y eust pas esté, et je voy que c'est un membre que vous désirez principallement. Quoy qu'il en soit,

elle est louée à douze escus Je me suis hasté d'en faire marché à cause du

jardin seulement. Si le temps vous targoit [tardoit] par de là, il me semble que la saison vous sera aussi propre d'icy à un mois que plus tard, moyennant que l'air fust gracieux selon que la saison le doit porter.... Et je croy qu'il vous souvient que mon advis seroit que vous fissiez une partie du chemin 3 par eaue pour vous rafraischir. En attendant que vous me mandiez vostre pleine résolution, nous sèmerons sans faire bruict, et ferons tailler les treilles 4. »

Il serait difficile de trouver plus de renseignements sur le sujet qui nous occupe. On dirait que Calvin parle de sa propre maison, ou de l'une de celles qui l'avoisinent (elle est « auprès de nous, » dit-il) et qui lui ressemblent. En tout cas, Calvin a des yeux qui voient fort bien. Il voit la « belle vue pour l'été et les chambres moins plaisantes, mais qu'on pourra arranger. » Il voit que la maison n'est pas de la « meilleure estoffe ni des mieux bâties pour la commodité. » Il voit le jardin, et veut s'occuper des semences et de la taille des treilles. Il conseille de voyager, en partie par eau, de façon à avoir l'air plus frais, plus « gracieux. » Comment ce Calvin qui voit si bien pour les autres n'aurait-il rien regardé, rien aperçu chez lui, pour lui, ni la vue, ni le jardin ?

1. Celui-là même, comme nous l'avons noté (voir plus haut, p. 42, n. 5), dont Calvin avait eu envie pour lui-même, « affin, ajoutait-il, de m'y dérober quant je cherche d'avoir loysir. » — 2. Les Opéra ayant accepté de J. Bonnet la tradition erronée d'après laquelle Calvin logeait alors (y avait-il logé lors de son premier séjour?) au Bourg-de-Four, à l'angle formé par la rue des Chaudronniers et les bâtiments voisins de l'hôpital, pensent que la maison louée par Calvin devait être aux environs de l'ancienne porte de Saint-Antoine. Opéra, XII, p. 490, n. 4, 5. — 3. De Bâle à Genève. — Calvin conseillait ici aux autres ce qu'il avait le regret de ne pouvoir faire lui-même : « J'ai une fois éprouvé que la navigation ne m'était pas favorable (mihi incommodant). » Avait-il le mal de mer sur le lac? Opéra, XII, p. 390. A Farel, 2 octobre 1540. — 4. 25 février 1547. Ibid., p. 490, 491.

Du reste, nous n'en sommes pas réduits à un texte, même à deux, ni à ces déductions même si plausibles. Nous avons des déclarations nombreuses et expresses de notre Réformateur, et l'on peut s'étonner que l'on n'ait pas encore consenti à en tenir compte.

Ah! sans doute, Calvin ne fit partie d'aucun club alpin. C'eût été difficile, car une des plus grandes différences, peut-être, entre le Genevois actuel et le Genevois du seizième siècle, était précisément le peu de goût de ce dernier pour la montagne. En 1623, Jacques Goulart raconte « qu'à une lieue de Genève est un mont, le Salève, dont quelques personnes font l'ascension, non sans frémir, au moyen de degrés taillés dans le roc par un art plus qu'humain, roides et presque innombrables. Il en est qui, arrivés à la dernière marche, sont tellement saisis par la vue de l'horrible précipice qu'ils s'en retournent aussitôt » En fait de nature, on se contentait des jardins qui disparaissaient de plus en plus, des

petites places, des bastions Calvin ne considéra même pas la nature avec les

yeux de Jean-Jacques Rousseau. Toutefois, non content de la voir2, il l'observa et très bien, soit pour l'admirer, soit pour en jouir.

Pour l'admirer d'abord. En effet, Calvin voit dans la nature Dieu lui-même; la nature lui est un « miroir » de Dieu, dans lequel le plus ignorant peut reconnaître le créateur. Dieu, dit-il à ce propos, « nous masche les morceaux et nous appatelle comme des petis enfans3. »

« Quand nous voyons les vignes, et les arbres, et la terre qui fructifie, et bien, c'est Dieu qui nous monstre qu'il a le soin de ceste vie, combien qu'elle soit mortelle et caduque : mais c'est comme s'il nous prenoit par la main pour nous eslever là-haut au ciel à soy.... Et si nous ne le faisons, nostre ingratitude est trop vilaine et n'aura nulle excuse. Car les vignes ne nous devroyent-elles pas crever les yeux? et les rivières et les champs, et toutes choses semblables, où Dieu se déclare, et se présente à nous4? ».... « Exemple : je verray la terre fructifier : voilà, je suis adverti de la bonté et vertu de nostre Dieu. Quand nous voyons au printemps que la terre ouvre ses entrailles, qu'elle desploye ses richesses : voilà Dieu qui se monstre, il passe. Et puis, il y aura maintenant un beau soleil, maintenant pluye : voilà Dieu qui marche d'un costé et d'autre. Il fait des tours çà et là, selon la variété qui se monstre; c'est autant comme si Dieu alloit d'un lieu à l'autre, afin qu'on le comprenne tant mieux 5. » Zwingle,

i. On trouve ce passage dans la Description chorographiqiie du lac Léman et des lieux adjacents, par Jacques Goulart. Et la description se trouve, en latin, dans Y Atlas de Mercator (Amsterdam, éd. de 1623). Elle a été traduite par M. Louis Dufour, dans Y Almanach de la Suisse romande, de 1883. — 2. Rappelons que Calvin lors de son voyage à Ratisbonne avait très bien vu aussi la campagne autour de Tubingue. Bien des années plus tard, lorsque Charles Du Moulin se fixe dans cette ville, Calvin le félicite et lui dit qu'à son passage le pays lui avait paru assez agréable (sa/is amœna regio). 18 janvier 1555. Opéra, XV, p. 382. — :t. Sermon CXLin. Job, ch. xxxvi. lbid., XXXV, p. 311. — h. Sermon lxvii. Job, ch. xvm. Ibid-, XXXIV, p. 69, 70. — o. Sermon xxxiv. Job, ch. IX. Ibid., XXXIII, p. 426.

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avec tout son panthéisme chrétien, n'a pas écrit sur les paysages suisses des paroles plus remarquables.

Et encore, n'est-on pas obligé de reconnaître que Calvin a su observer la terre et ses brins d'herbes, ou les cieux et leur « beau compassement, » celui qui a écrit les lignes que voici : « Aux plus petits anglets de la terre... mesmes jusques aux plus petits brins d'herbe (in minimis plantulis) » il n'y a rien de si commun, de si contemptible qui ne manifeste « quelque marque de la vertu et sagesse » de Dieu. A plus forte raison « la clairté et splendeur » des cieux. « Il est impossible que le beau compassement de la diversité merveilleuse qui apparoist là, semblablement l'ornement et la splendeur d'iceux ne nous rende un tesmoignage évident » de la providence divine. Et « incontinent que nous recognoissons Dieu estre le souverain ouvrier qui a fait ce beau bastiment du monde universel, il faut nécessairement que nos esprits soyent ravis en admiration de sa bonté, sagesse et puissance infinie1. »

Et encore, n'est-on pas obligé de reconnaître qu'il a dû, plus d'une fois, par une splendide nuit, se mettre à la fenêtre de la rue des Chanoines, celui qui a écrit les lignes suivantes : « La gloire de Dieu se déclare par tout.... les cieux la racontent. Ce bel ordre que nous voyons entre le jour et la nuict, les estoilles que nous voyons au ciel, et tout le reste, cela nous est comme une peinture vive de la majesté de Dieu. Et de fait, combien que les estoilles ne parlent point, si est-ce qu'en se taisant elles crient si haut qu'il ne faudra point d'autres tesmoins contre nous au dernier jour ; d'autant que nous n'aurons point entendu ce qui nous estoit là monstré 2. »

C'est ainsi que devant le brin d'herbe incliné par le vent, et devant l'étoile qui scintille dans la profondeur des cieux, l'admiration du Réformateur se transformait en méditation et en adoration.

Mais l'admiration est le fait de la connaissance ; c'est un phénomène surtout intellectuel. Calvin n'était pas l'intellectuel qu'on a dit. Il a joui de la nature au moins autant qu'il l'a admirée. Et non seulement il en a joui, mais il a déclaré que c'était un devoir d'en jouir.

C'est dans son Institution elle-même. Il veut enseigner à ses lecteurs « comment il faut user de la vie présente et de ses aides. » Nous le retrouvons tout entier avec son tempérament si éloigné des extrêmes ou, comme il dit lui-même, des « extrémités, » avec son tempérament juste-milieu par excellence. A côté de la « nécessité, » nous devons dans la vie faire place au « plaisir » et à la « délectation » (oblectatio , oblectamentum). Quelle délectation? La délectation « des

1. Psaume xix, i. — Commentaires de M. Jean Calvin sur le livre des Pseaumes. Conrad Badius. 1561, p. 112. « Ceste traduction est tellement reveue et si fidèlement conférée sur le latin qu'on la peut juger estre nouvelle. » Opéra, XXXI, p. 194, 195. — 2. Sermon XLVI, Job, chap. XII. /bit/., XXXIII, p. 570.

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biens terriens » et tout particulièrement de la nature. C'est un vrai devoir : « nous ne nous pouvons abstenir (non fugere ea posswmis) des choses qui semblent plus servir à plaisir qu'à nécessité. »

« Il nous faut tenir cela, que l'usage des dons de Dieu n'est point desreiglé, quand il est réduit à la fin à laquelle Dieu nous les a créez et destinez : veu qu'il les a créez pour nostre bien, et non pas pour nostre dommage. Parquoy nul ne tiendra plus droite voye, que celuy qui regardera diligemment ceste fin. Or si nous réputons à quelle fin Dieu a créé les viandes, nous trouverons qu'il n'a pas seulement voulu pourvoir à nostre nécessité, mais aussi à nostre plaisir et récréation (oblectamenio ac hilaritati). Ainsi aux vestemens, outre la nécessité, il a regardé ce qui estoit honneste et décent. Aux herbes, arbres et fruits, outre les diverses utilitez qu'il nous en donne, il a voulu resjouir la peue par leur beauté, et nous donner encore un autre plaisir en leur odeur (aspecius gratia et jucunditas odoris). Car si cela n'estoit vray, le Prophète ne raconteroit point, entre les bénéfices de Dieu, que le vin resjouist le cœur de l'homme, et l'huyle fait reluire sa face. L'Escriture ne feroit point mention çà et là, pour recommander la bénignité de Dieu, qu'il a fait tous ces biens à l'homme. Et mesmes les bonnes qualitez de toutes choses de nature, nous monstrent comment nous en devons jouir, et à quelle fin, et jusques à quel poinct. Pensons-nous que nostre Seigneur eust donné une telle beauté (pulchritudinem) aux fleurs, laquelle se représentast à l'œil (quœ ultro in oculos incurreret) qu'il ne fust licite d'estre touché de quelque plaisir en la voyant? Pensons-nous qu'il leur eust donné si bonne odeur (tantam odoris suavitatem), qu'il ne vousist bien que l'homme se delectast à flairer (odoris gratia affici) ? D'avantage, n'a-t-il pas tellement distingué les couleurs, que les unes ont plus de grâce que les autres {ut alios aliis faceret gratiores)! N'a-t-il pas donné quelque grâce à l'or, à l'argent, à l'yvoirre et au marbre, pour les rendre plus prétieux et nobles que les autres métaux et pierres? Finalement, ne nous a-il pas donné beaucoup de choses, lesquelles nous devons avoir en estime sans ce qu'elles nous soyent nécessaires ?

» Laissons là donc ceste philosophie inhumaine (inhumana illa philosophia), laquelle ne concédant à l'homme nul usage des créatures de Dieu, sinon pour sa nécessité, non seulement nous prive sans raison (maligne) du fruict licite de la bénéficence divine, mais aussi ne peut avoir lieu, sinon qu'ayant despouillé l'homme de tout sentiment, elle le rende semblable à un tronc de bois. Mais aussi de l'autre costé, il ne faut pas moins diligemment aller au-devant de la concupiscence de nostre chair, laquelle se desborde sans mesure, si elle n'est tenue sous bride '. »

Tout ce que nous avons à noter, c'est ceci : cette philosophie que Calvin a repoussée avec tant d'énergie comme « inhumaine », cette philosophie qu'il a flétrie en disant qu'elle transformerait les hommes « en troncs », en « bûches de bois, » c'est la philosophie que la légende a baptisée du titre de calviniste !

1, Institution chrétienne, III, ch. x, § i, 2, 3.

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Maintenant, nous ne serons plus étonnés d'apprendre qu'un des délassements et des plaisirs de Calvin était d'aller passer quelques jours à la campagne, en villégiature comme nous disons, à « rustiquer », comme il le disait lui-même dans son langage plus pittoresque, — et pas seulement pendant la peste *.

Ici une parenthèse est à sa place. — Est-il permis de sortir d'un lieu pour éviter la peste qui y sévit? Cette question précise a été posée à notre Réformateur. Naturellement, il repousse toute idée d'avoir quelque indulgence pour la timidité, la lâcheté de ceux qui, par peur du danger, abandonnent leurs charges, par exemple pour le pasteur qui laisse son église. Mais, pourvu qu'on ne néglige pas son devoir, il n'est pas moins permis de chercher à éviter la peste que l'épée ou le feu. Et Calvin s'exprime ainsi : « Cette question vient de la stupidité de ceux qui sont complètement dépourvus de toute humanité {gustu aliquo humanitatis). Ils déclarent que pour fuir la peste, on ne peut changer de lieu. Il ne sera donc pas permis de choisir un air salubre (salubrem aerem)\ Il ne sera donc pas permis, dans les logements, de préférer une vue salubre (prospection quoque salubrem). Il ne sera donc pas permis d'éviter une odeur fétide! Il ne faudra donc craindre aucune contagion!... Paradoxes, dont la fin est de nous dépouiller de tous nos sens2. »

Cette humanité, qui consiste à respecter l'intégrité de tous les sens, à fuir tout faux ascétisme, alliée au sentiment si vif du devoir strict, au dédain de tout danger, en un mot, cet équilibre des pensées, des sentiments, est, nous ne cessons de le répéter, ce qui caractérise généralement Calvin.

Nous ne voulons pas rappeler l'exemple que nous avons signalé du calme, — aussi éloigné de l'hésitation que de l'enthousiasme, — avec lequel Calvin se préparait à devenir aumônier de l'hôpital des pestiférés3. Mais qu'il nous soit permis de noter ici la façon dont il répond à la calomnie de ceux qui l'accusent non plus d'avoir fui la peste, mais d'avoir renié sa foi pour sauver sa vie : « Jamais nostre Seigneur ne m'a admené jusques-là, qu'on m'ayt demandé confession de ma foy. Quand il luy eust pieu m'esprouver en cest endroict, je ne me vante pas de ce que j'eusse faict, mais je ne doubte pas, que plus qu'il m'a donné ceste constance d'exposer ma vie en danger pour autruy, au regard seullement de sa parolle, qu'il ne m'eust adsisté par sa vertu, quand il eust este

question de glorifier son nom Mais je loue le Seigneur qui n'a pas tant

permis sur moy à Sathan, et mesme a supporté mon infirmité en ce qu'il ne m'a jamais esprouvé par examen ne par prison 4. » — Pas de phrase, pas de jactance ! Jouir de la vie, sous le regard de Dieu, tant que Dieu le veut. Si Dieu appelle à

i. Opéra, XII, p. 8, n. 31 : « Possible qu'il n'a pas daté ceste lettre à Genève, à cause que la peste y estoit pour [lors] comme il est indiqué dans la lettre au post [scriptum] à cause qu'ils estoient en quelque lieu proche de Genève. » — 2. A un inconnu. 9 juin 1560. Opéra, XVIII, p. 105. — 3. Voir plus haut, p. 149. — 4. 28 avril 1545. Opéra, XII, p. 67, 68.

la souffrance, à la mort, accepter, avec l'aide de Dieu, la souffrance et la mort. Tout mépriser pour sauver son âme, si Dieu le demande. Jouir de tout avec tous ses sens, si Dieu le permet. — Fermons notre parenthèse, et voyons comment Calvin « rustique. »

Le voici arrangeant avec Viret une partie de campagne (23 juillet i55o) : « Je ne sais plus qui m'avait dit naguère que tu allais venir ici ; j'ai saisi cette nouvelle, comme si je te tenais enchaîné par un pacte formel. Si tu comptes venir, je t'en prie instamment arrive chez nous samedi. Il n'y a pas dans toute l'année une occasion plus favorable. Dimanche (27 juillet) tu prêcheras en ville, moi j'irai à Jussy [petit village à une ou deux heures de Genève]. Après le dîner, tu me rejoindras. De là nous irons tous deux chez le seigneur de Falais [à Veigy, entre Jussy et Hermance]. De chez lui nous passerons du côté opposé *, et nous rustiquerons chez De Lisle (Insulanus) et Pommier, jusqu'à jeudi. Si tu veux, vendredi, faire une excursion jusqu'à Tornet ou à Belle-Rive, je t'accompagnerai aussi.... Fais en sorte de ne pas manquer2. »

Une lettre, postérieure de huit ans (16 mars i558), nous apprend que Calvin a continué, par ordre des médecins, ces parties de campagne. « J'ai reçu ta lettre, écrit-il encore à Viret, en dehors des portes de la ville au moment où je quittais la métairie (tugurium) de mon frère, pour aller dans un autre village, car les médecins m'ordonnent de faire des courses (cursitare).... Je ne reviendrai pas à Genève avant demain 3. Les amis qui rustiquent avec moi te saluent bien, Normandie, Varenne, mon frère et notre hôte du Saconnex 4. »

On verra dans notre Appendice sur la métairie d'Antoine Calvin (rusticum tugurium) les documents que nous avons pu recueillir pour en déterminer la situation exacte.

C'est ici (in rustico tugurio) qu'il vint cacher dans la « solitude », pendant quelques jours, sa tristesse et la honte que lui causa l'adultère de sa belle-sœur 5.

C'est ici que se passèrent les événements, moins lugubres, qui nous sont ainsi racontés : « Dimanche, commence Calvin, j'avais résolu de me retirer à la campagne, pour laisser tout autre travail et consacrer les trois jours suivants à

1. Voir Opéra, XIII, p. 603, n. 3. Les indications de Calvin ont donné lieu à divers malentendus. Voici, semble-t-il, comment on peut comprendre la chose. De chez M. de Falais, Calvin et Viret iront chez M. De Lisle, près du lac : peut-être aux environs de Cologny. (Ceci justifierait la tradition affirmant que Calvin allait à Cologny. On y montre encore la maison, presque entièrement remaniée, où il aurait eu l'habitude de loger. Cette tradition a été recueillie par Fontaine-Borgel, Histoire des communes genevoises de Vandœuvres, Collonge, Bellerive, Cologny et des Eaux-Vives, 1890, p. 190; elle nous a été attestée par les propriétaires: mais nous n'en avons trouvé aucune preuve directe.) De chez De Lisle et Pommier, Calvin propose à Viret de rentrer à Genève, le jeudi soir, et de faire, le vendredi, une excursion soit à Tornet (Tournay près de Pregny), rive droite, soit à Belle-Rive, rive gauche. — 2. Opéra, XIII, p. 603. — 3. La veille il datait une lettre à Macard : de la ferme de mon frère, dans laquelle notre hôte lui-même, Villamongius, Normandie, et Varenne ont dîné. Opéra, XVII, p. 97. Il disait aussi : « L'ennui du repos me forcera, quoi qu'il arrive, à rentrer pour reprendre ma charge avant cinq jours. » Le lendemain, il ne peut plus attendre qu'un jour. « Je n'ai pas amené mon secrétaire parce que les médecins m'ordonnent de prendre des vacances complètes (prorsits fcriari). » lbid., p. 95, 97. — 4. Le Petit et le Grand Saconnex sont deux paroisses en allant de Genève à Ferney. lbid., p. 92, 93. — 5. Mars 1562. lbid., XIX, p. 327.

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accommoder Caroli (ornando Carolo). Déjà tout était prêt pour la route et pour le séjour : tout à coup un accident a renversé tous mes projets. Je ne trouve pas les commentaires envoyés par Farel *, et qui devaient m'instruire de tout. Comme j'ai cru (et je le crois encore) qu'on me les a frauduleusement soustraits, cela m'a causé une indignation telle que le lendemain matin j'ai dû rester au lit. La perte m'était d'autant plus désagréable que j'avais remis jusqu'ici la lecture de ces commentaires. Cependant, après m'être calmé, je n'ai pas voulu abandonner le travail que je t'ai promis. Le soir avec la lune nous partons. Mais àTournay2 les puces nous ont tellement tourmentés toute la nuit, que nous n'avons pu dormir une demi-heure. Avant trois heures nous nous levons pour gagner Saconnex. La pluie nous arrête, serrée et continue. Vers cinq heures elle cesse et nous nous réfugions dans cet asile pour nous refaire du moins par deux heures de sommeil 3. »

Le 14 juillet, Viret répond de Lausanne : « Je m'étonne vraiment qu'effrayé par tant de prodiges, qui se sont produits au moment où tu allais prendre la plume, tu n'aies pas été détourné du travail que tu méditais contre Caroli. Mais tu n'es pas troublé, je le vois, par la superstition des prodiges et des signes. Et cependant tant d'événements pouvaient à bon droit être tenus pour des prodiges : les commentaires perdus, la maladie, le combat nocturne contre les puces, la pluie continuelle, — choses qui ne t'ont laissé aucun repos, ni la nuit ni le jour. Pense! si tu as été forcé de céder aux puces, quel courageux soldat tu ferais contre les punaises. Car, en descendant dans l'arène contre Caroli, tu entreprends bien le combat contre une de ces punaises, qui attaquent leurs ennemis non seulement par leurs morsures, mais par leur odeur. Je craindrais qu'il ne t'arrivât ce que Luther répondit un jour à Eck, dans un vers magistral et élégant : « Je le sais bien ; si je lutte avec un excrément, vainqueur ou vaincu, je suis toujours sali. » A moins que Caroli ne soit de cette espèce d'ennemis, qui ne peuvent salir et souiller qu'eux-mêmes »

Cela continue et finit ainsi : « Cet ennemi, quel qu'il soit, n'est cependant pas absolument méprisable : les morsures des puces qui avaient envahi ton lit ont dû te le prouver assez. Car, quoique la puce soit un ennemi vil et méprisable, il n'en est pas moins à la fin très désagréable. Courage donc! Continue à chasser ces puces et ces punaises, qui sont incapables de te nuire, mais peuvent tourmenter ceux qui les connaissent moins et ne savent pas aussi bien l'art de les détruire4. »

Et Calvin de répliquer : « Si le courage m'avait manqué pour repousser les morsures de Caroli, tu m'aurais complètement enflammé par ta comparaison élégante et plaisante des puces et des punaises 5. »

Ainsi, tout en rustiquant, riaient parfois, dans leurs grandes barbes pointues, nos vénérables Réformateurs, un peu haut, un peu fort, Calvin comme les autres.

1. Farel, d'après sa lettre du 14 juin 1545, lui avait envoyé des livres écrits par Caroli et des notes qu'il aurait voulu faire recopier, mais le temps lui avait manqué. Opéra, XII, p. 93. — 2. Voir au même Appendice. — 3. 3 juillet 1545. Ibid., p. 100, et 101, n. 2. — 4. Ibid., p. 102, 103. — 5, Ibid., p. 107.

CALVIN CHEZ LUI

Lorsque Calvin écrivait ou recevait ces lettres « plaisantes, » il n'était plus à la campagne, il était rentré dans sa maison de la rue des Chanoines. Rendonsnous y une fois de plus et écoutons notre Réformateur... continuer à rire. Et comme nous allons heurter les préjugés les plus enracinés, les erreurs passées à l'état d'axiomes aussi incontestés qu'incontestâbles, procédons textes en mains.

Calvin définit la joie : « Le fruit de l'esprit est... joie... une façon de faire joyeuse, ou une alaigreté (hilaritas) que nous démonstrons envers nos prochains, laquelle est contraire à chagrin (morosiias). » — Cette joie est un devoir1.

« Cela est naturel, si un homme est povre qu'il soit contristé, et si un homme est riche, qu'il s'esjouisse ; et ceste joye-là de soy n'est point mauvaise. Car il est dit : Tu t'esjouiras devant le Seigneur ton Dieu beuvant et mangeant. Si donc nostre Seigneur nous eslargit des biens, et que nous ayons de quoy nous substanter, c'est pour nous resjouir; et tant s'en faut que cette esjouissance-là desplaise à Dieu, ne qu'elle soit condamnée de soy, que c'est plustost un signe de foy, et de la crainte que nous avons à luy, veu que nous apprenons de louer sa bonté, et de luy rendre grâces selon les biens qu'il nous distribue2. » — Et encore: « Comment? Dieu veut-il que nous soyons tousjours en mélancolie? Dieu est-il fasché et offensé quand nous avons quelque resjouissance? Et où sont les passages où il est dit, que Dieu ne demande sinon que les hommes se resjouissent, et qu'il leur donne de quoy pour ce faire ? Car il ne se contente pas seulement de les nourrir et substanter, mais il leur donne de superabondant pour les resjouir 3. »

Et par plaisirs, réjouissances, joies, Calvin n'entend pas seulement les plaisirs mystiques, les joies éthérées, les réjouissances spirituelles. Cet ascète, qui n'a certes pas abusé du corps et de la terre, ne dédaigne ni l'un ni l'autre. Il est très permis, il est voulu de Dieu que nous nous réjouissions des biens de ce monde, du boire et du manger :

« Nostre Seigneur nous donne matière et occasion de nous resjouir, quand nous avons du pain à manger, et le vin pour boire, et les autres biens propres pour ceste vie 4. » Certainement, il est permis de manger et de boire; il est même permis de se réjouir et de s'égayer (licet etiam lœtari et exhilarari). Il faut seulement en toutes ces choses tenir la mesure 5.

Et sa théorie, Calvin la met en pratique. C'est à son ami Falais, qu'au milieu de douleurs si fortes qu'il peut à peine écrire, il envoie ces jolies lignes, écrites par Baudoin sous sa dictée : « Il me faict mal que je ne puys là estre avecque vous du moings ung demy jour, pour rire avecque vous, en attendant que l'on face rire le petit enfant en payne d'endurer ce pendant qu'il crye et pleure. Car c'est la première note pour entonner au commencement de ceste vie, pour rire à bon escient quand nous en serons sortys 6. »

1. Galates v, 22. Opéra, L, p. 255. — 2. Sermon cxv, Job, ch. xxxi. Ibid., XXXIV, p. 679, 6S1. - 3. Sermon xcix, Job, ch. XXVH. Ibid. p. 476 et ss. — 4, Ibid., p. 478. — 5. Homélie C1V sur le Ier livre de Samuel, ch. xxx. Ibid., XXX, p. 699. — 6. 16 août 1547. Ibid., XII, p. 578.

LA MAISON DE CALVIN

A Farel (comme maintes autres fois dans sa correspondance) il écrit qu'il a parlé par manière de plaisanterie : « Je voulais plaisanter avec toi plutôt que me plaindre sérieusement (jocari quant serio conqueri) *. »

De ses plaisanteries, Calvin n'exclut pas les calembours. M. de Bure est le comte de Beurre; la cour de Malines est la cour de Malignes2. Et si l'on veut voir comment Calvin entendait la plaisanterie littéraire , il n'y a qu'à lire son traité sur les Reliques. (On en trouvera des fragments dans notre premier volume, p. 44, 45.) — Du reste rien de tout cela n'est contredit par les premiers adversaires et calomniateurs de notre Réformateur, d'après lesquels il était porté « à l'ironie socratique » (Papire Masson) ; il avait « l'esprit vert, prompt aux reparties, et jetant tout à coup des saillies et des boutades d'un bel esprit » (Florimond de Raymond) ; il avait l'esprit « gaillard » (Carduino).

Mais la question s'élargit et devient plus curieuse et plus importante. Calvin a-t-il goûté, en matière de littérature, le genre plaisant?

Ses deux amis, Th. de Bèze etViret, cultivaient beaucoup ce genre. Que l'on veuille bien se rappeler les plaisanteries, les bouffonneries de l'Epître de Bèze sur le nez du président Liset3, et de sa complainte. Or Calvin en rit de tout son cœur. Il envoie un exemplaire à Blaurer en lui disant : « J'ai ajouté l'épître facétieuse de notre Bèze, sous le nom de Passavant; j'espère qu'elle te fera bien rire (quœ multos tibi risus, ut spero, eliciet)'1. » — Quatre ans plus tard, en juin 1 5 57, Bèze confie à Calvin son projet de faire de nouveau parler son Passavant : et Calvin ne l'en dissuade pas du tout 5.

Un adversaire de Calvin va souligner, en le lui reprochant, ce goût de Calvin pour la plaisanterie. Et quel adversaire? Castellion. C'est lui, Castellion, qui se pose, en défenseur de la littérature sérieuse, en matière religieuse, vis-à-vis de Calvin qui goûte trop la littérature plaisante. « Je n'ai jamais plaisanté, écrit Castellion, des choses saintes. Mes jeux d'esprit n'ont porté que sur des sujets profanes. Bien loin d'aimer la raillerie en matière de religion, il m'est souvent arrivé de reprendre ceux qui s'y plaisaient : j'en puis citer comme exemple deux de tes amis intimes ; l'un, je l'ai fait avertir (n'ayant pu le rencontrer moi-même chez lui) au sujet d'un petit écrit bouffon, intitulé Zoographie. Il s'est si peu corrigé qu'il en a écrit dans la suite un autre, intitulé Passavant, et depuis lors, il m'a voué une haine capitale, et il m'a prodigué les outrages dans ses discours et dans ses écrits. — L'autre est un homme qui m'a rendu des services (il m'a, lui, vraiment et non pas comme toi, nourri dans sa maison, et j'ai pu ainsi recon-

1. 11 novembre 1 541 . Opéra, XI, p, 321. — 2. « Jamais nous n'avons entendu qu'estoit devenu cest écervelé le conte de Beurre. » (A M. de Falais, 19 octobre 1546. Ibid., XII, p. 402). — « Ayant bonne espérance que la raige qu'a jecté sur vous la court de Malignes s'en ira tost en fumée. » Ibid. — A propos de ces Lettres de Calvin à Jaque de Bourgogne, Seigneur de Falais, etc., Amsterdam, 1744, l'éditeur dit dans son Avertissement : « On y verra partout un grand homme de beaucoup d'esprit... soit qu'il négocie des mariages, des achats de maisons et de terres, etc., en un mot, on y verra un homme qui auroit excellé en tout, quelque genre de vie qu'il eût embrassé. » P. iv. — 3. Voir Jean Calvin, I, p. 260, etc. — 4. C'est l'Epistola magistri Benedicti Passavantii, de 1553. — 3 février 1554. Opéra, XV, p. 25 et n. 11. — S. Bernus, Théodore de, Bèze, p. 58, 59.

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naître sa piété) ; je lui ai écrit au sujet de certains ouvrages légers pour l'avertir de ne pas traiter les choses saintes avec légèreté. Il s'est montré plus accessible que l'autre à mes exhortations. — Ton équité laisse donc à désirer, puisque tu te montres si peu rigoureux envers ces deux hommes, l'un que tu appelles ton frère, l'autre à qui tu as fait l'honneur d'une préface, précisément à un ouvrage de ce genre; et moi, tu me traites avec la dernière rigueur1. »

Précisons un peu tous ces reproches. Le premier auteur et ami de Calvin dont Castellion parle c'est Bèze. Nous n'avons rien à ajouter. Mais l'autre auteur et ami, c'est Viret : et le cas est extrêmement intéressant pour nous.

Viret a fait beaucoup de polémique, et de polémique plaisante. Et il faut, par quelques exemples, bien nous rendre compte de son genre. Dans son traité des Disputations chrétiennes, il montre, comme suit, que la religion catholique est une religion d'argent 2 :

« Hz ne se contentent point des dismes, prébendes, bénéfices, censés et revenuz qu'ilz ont continuellement, mais faut que tousjours nous leur contions argent frais, depuis que sommes conceuz au ventre de nostre mère, jusques à cinq cens ans après nostre mort, et encore d'aventage. Si la mère, qui nous porte, prend quelque mal, à cause de son enfant, elle fera incontinant un vœu à quelque sainct, et fera chanter quelque messe, et portera argent au prestre, et obligera son enfant à rendre le vœu et faire le semblable, quand il aura l'eage. Ne sommesnous donc pas desja arranconnéz au ventre de nostre mère? Ne commençonsnous pas à payer tribut avant que nous soyons nés? — Et après, l'enfant est-il né, il n'aura pas de bapstème et ne pourra estre chrétien si tu ne désbourses. Voylà le bonheur que nous avons tantost à l'entrée de l'Eglise! Faut-il enchresmer et confirmer l'enfant ? Il faut conter : car on ne luy impose pas seulement les mains, et n'aurait pas le sainct cresme qu'il n'y ayt argent content. Se veutil confesser? Il faut conter. Veut-il faire chanter des messes et dire des oraisons? Il faut conter. Veut-il recevoir la Cène ? il iuy faut acheter Jésus-Christ à beaux deniers contens.... Se veut-il marier? Il ne se pourra espouser qu'il ne faille conter. Se veut-il faire prestre ? Dieu sait combien de fois il faut mettre la main à la bourse, avant qu'il ayt passé par tous leurs ordres. Mais aussi les se fera-il bien rembourser aux povres gens par après. — Tombe il malade, le faut-il enhuiller et luy bailler son dernier sacrement! Il faut conter! Je ne say comment nous ne sommes tous bons arithméticiens, quand nous n'aurions jamais veu ne arithmétique ne jettons. Car nous ne practiquons toute nostre vie autre science avec eux 3. »

Le fidèle meurt : il s'agit de l'enterrer. La plaisanterie fait place à l'amertume : « Les payens avoyent pour le moins des cimitieres et sépulchres communs

1. Seb. Castellion, Defensio, p. 358, éd. de Gouda, 1613, citée par F. Buisson, Sébastien Castellion, II, p. 125, 126. Voir aussi Ibid., p. 125, n. 1 ; 131, n. 3; 252 et n. 2. — 2. Voir Jean Calvin, II, p. 185, 186. - 3. Disputations chrétiennes en matière de deviz, divisées par dialogues, dont l'ordre s'en suit en la page suyvante par Pierre Viret, avec une Epistre de Jehan Calvin. (Exemplaire de la Bibliothèque de Genève; Bc. 850 bis.) Opéra, IX, Prolog, lxvi. Premier dialogue, p. 149, 150.

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pour le povre menu peuple, qui ne leur coustoyent rien. Mais entre les chrestiens, en plusieurs lieux, il n'est pas seulement loisible qu'un povre mort soit couvert de terre, si premièrement tu n'as acheté la place et l'espace de terre, en laquelle tu voudras estre ensevely. Et selon le pris que tu bailleras, le lieu sera estroict ou large, et plus ample et magnifique. Si tu débourses beaucop, il te sera loysible de pourrir auprès du grand autel. Si tu débourses peu, tu seras en la pluye avec le populaire1. »

Enfin le fidèle se rend au purgatoire. La plaisanterie reparaît et même le calembour. Car il faut encore payer pour en sortir, et l'interlocuteur deViret de s'écrier : « Purgatoire est donc en noz bourses ? Nous l'avons assez expérimenté. Car ilz les nous ont si bien purgées, que tu diroys qu'elles sont de peau dp diable.... Il le faudra donc appeler dorénavant Pagatoire ou Purge-bourse2. »

Toutefois Viret donne une raison pour ne payer les messes que le moins possible : « Celle qui est plustost dépeschée est la meilleure.... Pour ce disent ilz, comme je pense: lté missa est. Allez vous en, c'est faict, et croy que alors les âmes ont congé, pour sortir du purgatoire. Mais à ce conte, les messes des chasseurs seroyent les meilleures, et les povres auroyent plus grand adventage que les riches. Car on leur dépêche leurs messes vistement, avec un petit Requiem, que les prestres mangent encore la moitié, à la grande haste qu'ilz ont. Il semble parfaictement qu'ilz les veulent envoyer en paradis en poste 3. »

Eh bien, voilà le genre que Calvin a déclaré légitime, qu'il a couvert, au grand scandale de Castellion, de son approbation, de son autorité, dans une préface vraiment curieuse : « Il y en a plusieurs, et quasi la plus-part, qui seront beaucoup plus aises qu'on les enseigne avec une façon joyeuse et plaisante

qu'autrement Ceux qui ont la grâce de tellement enseigner, qu'ilz délectent

quant et quant, et induisent les lecteurs à profiter par le plaisir qu'ilz leur donnent, sont doublement à louer. » — Profiter par le plaisir (omne tulit punctum qui miscuit utile du Ici) : voilà Calvin avec un sourire d'Horace.

Et il fait la théorie de la facétie : « Un homme qui veut user de facéties se doit donner garde de deux vices. L'un est qu'il n'y ait rien de contraint, ou tiré de trop loing; comme il y en a aucuns qui ont des froides risées, lesquelles il semble advis qu'on leur ayt arraché du gosier par force. L'autre est de ne point décliner à une jaserie dissolue, laquelle en latin se nomme scurrilité, en nostre langage plaisanterie. » — Calvin est donc opposé à la plaisanterie, mais pas à la facétie. On voit quel malentendu peut créer le changement de sens de ces mots à travers les siècles.

Il faut « tenir le moyen, » c'est-à-dire « savoir bien à propos, et avec grâce et par mesure, parler joyeusement, pour récréer tellement [de telle sorte] qu'il n'y ait rien d'inepte, ou jetté à la volée, ou desbordé. »

C'est ce milieu qu'a précisément tenu Viret, dont les dialogues nous apportent « instruction bonne et solide, » mais tout en nous « donnant occasion de

1. Opéra, p. 156. — 2. Sixième dialogue, p. 217. — 3. Second dialogue, p. 219, 220.

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rire. » C'est là ce qu'approuve l'austère, le morose Calvin. « Viret, ajoute-t-il, a prétendu à la doctrine, comme à son droit but, meslant cependant avec icelle les facéties, comme un accessoire — Car la matière de soy est joyeuse, et est déduicte avec telle grâce, qu'il ne se peut faire qu'on ne prenne grand plaisir à la lecture. » — Tout à l'heure, Calvin parlait comme Horace : le voilà qui parle comme Rabelais.

Cependant, ces facéties et ces propos joyeux et ces rires sont-ils ici de mise, et « les matières de la chrestienté ne se doyvent-elles pas traicter avec une gravité correspondante à leur dignité et hautesse ? » — Oui et non, réplique Calvin. Il est certain que pour parler de Dieu « nulle facétie ne doit entrer en nos propoz; mais devons, en tout ce que nous disons, démonstrer quelle révérence nous portons à sa majesté, ne prononceant un seul mot que en crainte et humilité. » Mais il n'est pas moins certain que... « en racontant des resveries si sottes et des badinages tant ineptes, » nous pouvons user « de moqueries telles qu'ilz méritent ; » car « en descifrant les superstitions et folies dont le povre monde a esté embrouillé par cy devant, il ne se peut faire qu'en parlant de matières si ridicules on ne s'en rie à pleine bouche. »

C'est sans doute ce qu'a fait Calvin à la lecture des pages de Viret. Il n'hésite pas à le conseiller aux autres et à conclure : « Je ne crains pas d'avoir aucune reproche entre gens de bon esprit et sain jugement, d'avoir recommandé la lecture de ce livre, comme d'un livre auquel le temps sera bien employé1. »

Et voilà comment Calvin qui, dans des pages magnifiques que nous avons citées 2, a réclamé le droit aux larmes, dans les pages que nous venons d'analyser a réclamé le droit au rire. Je ne sais lequel de ces deux faits, capitaux, est le plus inconnu et le plus contraire à la légende. — Certainement, dans la maison de la rue des Chanoines, avec ses amis, avec Bèze, avec Viret, Calvin a plaisanté, Calvin a ri et, à la mode des hommes du seizième siècle, il a ri « à pleine bouche. »

Est-ce tout ? Non, et peut-être nous faut-il aller plus loin encore et reconnaître que non seulement Calvin a ri, mais qu'il a souri, avec le sourire de l'indulgence pour les folies humaines. Pendant son séjour à Strasbourg, au moment d'une sorte de révolte des étudiants, sans vouloir sacrifier les droits de la discipline, il dit : « Certes, je le vois, il faut avoir quelque indulgence pour la folie humaine {aliquid indulgendum), et il ne faut pas pousser la rigueur au point de ne pas leur accorder ici et là le droit de faire des inepties [inepiire liceat) 3. » — Dirat-on, il parlait ainsi en i539? Nous voici en 1546. Il s'agit du théâtre et de représentations auxquelles certains pasteurs s'opposent violemment. Les esprits sont très surexcités. Calvin, personnellement, serait plutôt pour la tolérance (voir plus loin). Mais il ne se sépare pas de ses collègues, et demande qu'il ne

1. Préface des Disputations chrétiennes de P. Viret. Opéra, IX, p. 863-866. — 2. Voir Jean Calvin, p. 215 et ss. : « Ne pas pouvoir pleurer, c'est un vice (unde et illacrymabilis, nomen est vitii apud autores). > — 3. A Farel. 31 décembre 1539. Opéra, Xb, p. 441.

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soit pas question d'une approbation des pasteurs. Toutefois il n'est pas opposé à ce que le Conseil use d'indulgence (jndulgeri): « car, dit-il, on ne peut refuser au peuple tout divertissement {non posse negari omnia oblectamenta) i. »

La maison de Calvin n'était pas une maison morose. Pour apprendre à la mieux connaître, indiquons ce qu'on pourrait appeler les « enseignes » qu'on aurait eu le droit d'y pendre.

Auberge de l'Amitié. — Il ne semble pas que notre Réformateur ait eu à Genève des pensionnaires, comme il en avait à Strasbourg. Cependant, nous le voyons recommander un jour, à son médecin Textor, le père « d'un jeune homme qui vit chez lui 2. » — Mais il y avait les « passants » dont parlent les procès-verbaux du Conseil, et que Calvin invitait libéralement.

Au moment où il rentre d'un sermon, vers neuf heures, un messager vient lui demander si ses lettres sont prêtes. Il le prie de dîner avec sa femme, Idelette, car lui-même est invité ailleurs 3. — Un Polonais lui apporte des lettres de Lasco, et lui laisse en séjour deux amis, Checus et Morisinus, qui restent jusqu'à ce qu'ils partent pour l'Italie 4.

Mais, naturellement, les personnes qu'il reçoit le plus volontiers et le plus souvent, ce sont ses deux amis, Farel et Viret : « Me G. Farel et Me P. Viret ont esté icy huict jours à ma grande consolation,» écrit-il en 1 546 5. — Et l'année suivante : « Me G. Farel et Me P. Viret ont icy esté sept jours : il n'eust plus fallu que vous [c'est à M. de Falais qu'il parle] pour faire pleine feste 6. »

Alors quels entretiens ! quelles conversations interminables ! Nous avons un écho de ces conversations dans la correspondance. Mais souvent Calvin a soin d'ajouter : « Si nous étions ensemble, j'en raconterais davantage 7; » ou : « Davantage, quand tu seras là, dès que tu pourras venir8. » D'autant plus que c'était en général dans les moments difficiles, critiques, que le Réformateur appelait à son aide l'influence et le secours de ses fidèles collaborateurs.

Logeaient-ils toujours chez lui ? On pourrait le penser. Nous le voyons cependant écrire une fois à Farel, tout fâché. « Je ne savais pas, quand je t'ai quitté, que, à l'auberge, tu avais payé ce que j'avais pris. A quoi m'a-t-il servi de me vanter auprès de toi de mes richesses ? Mais je me vengerai bientôt, de quelque façon, de cette injure 9. »

En revanche, nous trouvons Farel et Viret installés chez Calvin au moment où celui-ci est en Allemagne, à Francfort : « Nous régnons chez toi, lui écriventils, et nous y commandons à notre gré 10. »

1. 3 juin 1546. Opéra, XII, p. 348. — 2. Ibid., XI, p. 419. — .'!. 13 février 1546. Ibid., XII, p. 282. — 4. 1554. Ibid., XV, p. 142. — S. 16 avril 1546. Ibid., XII, p. 333. — 6. 29 septembre 1547. Ibid., p. 594. — 7. 4 janvier 1551. Ibid., XIV, p. 8. — 8. 27 août 1558. Ibid., XVII, p. 309. — 9. Mars 1551. Ibid., XIV, p. 65. - 10. i« sept. 1556. Ibid., XVI, p. 277.

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C'est chez Calvin que Viret vient se faire soigner quand il est malade *. — Et lorsque Viret est dans le deuil, avec quelle délicatesse Calvin l'invite : « Viens, non seulement pour soulager le chagrin de ton âme, mais pour te reposer de tout ennui. Ne crains pas que je t'impose quelque travail. Il ne tiendra pas à moi que tu ne te reposes à ton gré. Si quelqu'un t'est importun, je m'interposerai 2. »

Bureau de poste. — Et voici déjà toute une nouvelle catégorie de visiteurs, qui vont nous faire donner un nouveau nom à la maison de la rue des Chanoines : ce sont les messagers, les porteurs de lettres, hommes de toutes professions et de tous caractères, comme ils sont de tous pays, de toutes langues et de tous costumes, depuis les professionnels plus ou moins sûrs jusqu'aux personnages plus ou moins importants, qui ont bien voulu se charger du précieux paquet.

N'oublions pas que les lettres au seizième siècle n'étaient pas ce qu'elles sont aujourd'hui, une petite feuille de papier, unique. Elles arrivaient avec le porteur lui-même, qui avait vu l'envoyeur, ses amis, sa famille, et qui, au moins dans les circonstances importantes, était un homme de confiance. Il apportait donc avec lui une foule de renseignements, de visu, de auditu. On le questionnait : et les conversations plus ou moins fréquentes, plus ou moins longues, se succédaient.

Or la maison de la rue des Chanoines était non seulement le lieu de Genève et de la Suisse, mais un des lieux de l'Europe où arrivaient le plus de lettres et de gens, racontant ce qui se passait dans le protestantisme européen.

Ce sont des messagers et des nouvelles de Lausanne , de Neuchâtel , de Berne, de Zurich, de Baie et de France. Des Gallars, Morel envoient des comptes rendus détaillés. Bèze , P. Martyr renseignent presque jour par jour sur le colloque de Poissy, sur la guerre.... A cette époque, où il n'y avait pas de journaux, où les lettres devaient en tenir lieu, avec quel empressement les amis, les pasteurs, les syndics et beaucoup de membres du Conseil, devaient-ils, à certains moments, venir voir ce qu'il y avait de nouveau, où en était la conjuration d'Amboise ?... Et les messagers et les lettres continuaient à arriver de l'Alsace, de l'Angleterre, de la Pologne, de la Russie 3, et c'était un incomparable bureau de renseignements. C'est trop peu dire, puisque un historien fort compétent, M. Borgeaud, à propos de la correspondance de Calvin et de Bèze (toute partie de la rue des Chanoines), a cru pouvoir s'exprimer ainsi : « Du vivant des Réformateurs, celui qui parlait, qui écrivait surtout aux souverains protestants, fut le ministre permanent des affaires étrangères de la république. »

Mais, naturellement, les nouvelles politico-religieuses n'étaient pas les seules.

i. Voir plus haut, p. 474. — 2. 8 mars 1546. Opéra, XII, p. 305. — 3. Le 27 octobre 1560, un espagnol, en ce moment à Bordeaux, demande des conseils. Ibtd., XVIII, p. 226.

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Chaque année deviennent plus nombreuses les lettres des Eglises demandant des pasteurs. Le 21 juin i56o, c'est un Russe qui prie Calvin d'envoyer dans sa lointaine patrie des pasteurs et des professeurs *. Calvin s'était spécialement chargé de toute cette correspondance ecclésiastique2. Mais quelles incessantes occasions pour des entretiens avec ses collègues, avec ses amis ! Comment, en effet, le Réformateur aurait-il répondu à toutes les demandes, sans une foule de renseignements sur les personnes, sur les lieux, sur les voyages ? Et c'était une véritable commission du corps pastoral qui se trouvait souvent réunie rue des Chanoines.

Bureau de placement. — Calvin propose à Farel une domestique3 ; il envoie à Viret un serviteur-secrétaire {minister et amanuensis)'* \ il envoie à Zerkentes un secrétaire, dont celui-ci du reste n'est pas du tout content5; il place des ouvriers. A un correspondant il répond qu'il y a à Genève seulement deux cordiers (duos tantum restiarios), qui gagnent avec peine une vie misérable (tenuem ac sordidum victum) 6. A un oncle, il fait répondre qu'il mettra son neveu chez un teinturier : « Deux sont loués pour leur probité. Si l'on veut, je leur parlerai : seulement que quelqu'un autre règle le contrat (paciscatur), car ce me serait une besogne pénible et incommode (grave et incommodum) 1 . »

Naturellement, il ne s'occupe pas moins des enfants de familles aisées, des jeunes gens qui veulent aller apprendre l'allemand à Zurich ou aillleurs, et des enfants que l'on envoie à Genève pour leur instruction et leur éducation. Il en vient de partout, de fort loin, même de Pologne. Un correspondant lui recommande un adolescent de Cracovie : « Je te prie de le confier à un inspecteur fidèle et pieux 8. » — Il en place un autre chez un médecin, où il aura « une nourriture choisie et abondante (victus nitidus ac liberalis).... Tout le reste, je m'en charge. Car s'il désire être aidé ou soutenu en quoi que ce soit, l'accès auprès de moi lui sera ouvert, facile, et je m'efforcerai de subvenir aussitôt à toutes ses difficultés 9. » — C'est avec une affection touchante qu'il s'occupe du fils de son médecin, Textor. En le recommandant en Angleterre, il ajoute : « Tout ce qui pourra être fait en sa faveur, me sera aussi agréable que si c'était fait pour mon fils 10. » — Et pour les enfants d'un autre ami, de Trie, qu'il recommande à Bèze : « Je dois, dit-il, à la mémoire de cet ami particulier [leur père décédé] d'embrasser ses enfants comme s'ils étaient miens H. »

Cette paternelle bienveillance n'était pas ignorée des jeunes gens eux-mêmes,

I. Opéra, XVIII, p. 117. — 2. Les demandes étaient si nombreuses qu'on finit par rédiger un « commun formulaire de lettres pour envoyer de ministres, en termes couvertz à cause de la persécution. » C'est l'inscription que porte la lettre de Calvin du 15 janvier 1560. Ibid. , XVIII, p. 7. — 3. Voir plus haut, p. 506. — 4. 24 août 1546. Opéra, XII, p. 373. — 5. 26 mai 1553. Ibid., XIV, p. 536. — 6. 10 octobre 1550. Ibid., XIII, p. 642. — 7. 24 octobre 1555. Ibid., XV, p. 842. — 8. 15 avril 1558. Ibid., XVII, p. 140. — 9. 12 mai 1561. Ibid., XVIII, p. 445. — 10. Mars 1 56 1 . Ibid., p. 412. — H. 11 février 1562. Ibid., XIX, p. 285.

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qui témoignent au grand Réformateur une confiance bien significative. Le fils de Textor s'adresse à lui, et le prie d'intervenir auprès de son père, à propos de ses études1. De même le fils de Daniel d'Orléans lui fait ses confidences. Calvin s'occupe de lui, lui prête de l'argent, et toute une correspondance s'engage 2.

Et encore une fois, toute cette activité en faveur de ces enfants ne pouvait s'exercer dans le secret, dans l'isolement. Elle ne pouvait pas ne pas être le sujet de conversations familières, soit avec sa femme, soit avec ses amis. Elle ne pouvait pas ne pas occasionner une foule de démarches.

Agence matrimoniale. Toutes les maisons pastorales en sont là, surtout dans les pays de disséminés. Or à ce moment le protestantisme était disséminé, et parmi les nouveaux convertis les mariages mixtes étaient tout particulièrement dangereux. C'était donc une grosse question religieuse qui se posait.

Inutile de revenir sur toute la peine que Calvin se donna pour le second mariage de Viret. Citons seulement quelques lignes de ses lettres à M. de Falais : « Vous scavez que nostre frère Viret est à marier. J'en suis en aussy grand soing que luy. » Ni à Genève, ni à Lausanne, ni à Orbe, Calvin ne trouve une personne « de laquelle, dit-il, je me contentasse du tout. » Il a pensé à la sœur même de M. de Falais, et discrètement il s'informe. « J'en congnois pour le moins quelqu'une ; mais je n'oseroye sonner mot, devant qu'en avoir vostre jugement, lequel vous pourrez mander en ung mot, car je tiendray vostre silence pour un non placet. » Il ajoute : « Je scay bien que de vostre costé, scachant combien le mariage d'un tel homme importe pour l'Eglise de Dieu, vous n'y vouldriez pas estre épargné 3. »

M. de Falais ne paraît pas avoir dit non. Mais Viret estime qu'il faudrait « avant toutes choses avoir communiqué avec la partie. » C'était l'avis de Calvin. Seulement, en ce moment le voyage n'était pas possible, et Calvin n'était pas pour les longues fiançailles : « Je trouve cela fascheux qu'un affaire incertain soit si longtemps en suspend.... Le mal est en la longue attente4. »

L'affaire en resta là. Mais un autre projet de mariage avec la même (ou avec une autre) parente de M. de Falais va nous montrer dans quels détails Calvin pouvait entrer. Le jeune homme était un sieur de Parey. Calvin avertit M. de Falais « de ses folies de jeunesse5. » Les pourparlers continuaient. Calvin raconte : « Le sr de Parey arriva hier au soir, et me vint saluer environ neuf heures. Pour ce que c'estoit bien tard, nous n'eusmes loysir de guères parler

i. 27 janvier 1558. Opéra, XVII, p. 25. — 2. 15 juillet 1559. Ibid., p. 585. — 3. 4 juillet 1546. Ibid-, XII, P- 354, 355. — 4-4 octobre 1546. Ibid., p. 392, 393. — 5. « Je craindrois que par ses follies de jeusnesse il n'eust eu quelque maladie, telle qu'ont aujourdhuy beaucoup de gens.... Les conjectures que j'en ay sont venues depuis.... Je scay pource que c'est un mal si commun et vulgaire, que beaucoup n'en font guères de difficultés. Mais je me doubte que vous y seriez scrupuleux comme moy. » Ibid., XII, p. 491. et n. 7.

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ensemble, tellement que je ne scay encore comme il va de ses affaires. Après avoir parlé au sieur Maldonald, je seroye d'advis que seulement vous advertissiez la fille de la nature, sans luy déclairer nul inconvénient qui luy soit advenu : car tout cela se rediroit puis après. Seulement doncq, je luy tiendroye ce propos : « Il dort peu, il y a quelque legiereté, ainsi tel dangier seroit à craindre selon qu'on voit sa complexion. Regardez si vous seriez patiente, quant Dieu vous auroit visitez jusque-là. Cela, à mon opinion, suffiroit, et selon que la verriez disposée, vous en feriez quant à ce poinct *. »

Mais, au fond, Calvin est contre : « Du mariage, si c'estoit à moy, je n'en serois nullement d'advis. Vous voiez en quelle privaulté je vous en respons. La maison est fort affamée. La noblesse de Savoye est bien différente de celle de vostre pays; l'homme bon de soy, mais il n'est pas si ferme qu'il ne se laisse mal mener, subject à maladies, principalement pour abondance de gros sang. Vous craignez une reproche : j'en crains une aultre diverse qu'on ne dict que pour estre despeché, etc., vous l'auriez logé à la volée. Pardonnez moy si je m'advance tant. J'en aymerois mieulx prendre Taultre que je congnois, si c'estoit à moy à faire 2. » — Et quel était cet autre ? Un de ses anciens amis d'enfance. Il s'explique un autre jour : « Quant au party dont vous demandez, je crains que vous ne pensiez que je ne bastisse des mariages en l'air, bien à la volée. Mais quoy ? Si me semble il que j'ay quelque fondement de raison et bon espoir. Depuis huictz mois en ça, le filz de M. de Mommort, avec lequel j'ay esté nourry en mon enfance, m'a mandé qu'il désiroit surtout se retirer par de ça et continue en ce propos. Car ce n'est pas pour une seule fois qu'il m'a escrit. C'est un jeusne homme, au moins de l'eage de trentequatre ans, de bonne nature, fort humain et docile. Mais il s'est desbauché en follies de jeusnesse par cy-devant. A ceste heure que Dieu luy a donné sa congnoissance, j'espère qu'il seroit bien à vostre gré. Je me suis enquis diligemment de Nicolas Lefer, et de Nicolas Picot, son gendre, qui ont parlé à luy, assavoir s'il n'avoit nulle tasche de maladie, telle que l'acquièrent les jeusnes gens en leurs dissolutions. Hz m'ont répondu que non. Sur cela j'ay basty par souhet 3. »

Voilà un exemple. Calvin noue continuellement ces délicates négociations avec le même soin.

Il veut marier un ami, Merlin, et lui procurer une épouse très choisie {electissimam). Il regarde tout autour de lui (circumspicio), mais il ne trouve personne. Qu'il vienne lui-même, qu'il « dépose dans son sein avec sécurité et familiarité ses pensées; ils chercheront ensemble4. »

Il fait le mariage de son collègue et voisin, Cop : « Tu sais, je pense, que nous lui avons donné la veuve de Gurin 5. » — Elle se mariait pour la quatrième fois : et ses mariages successifs ne l'avaient pas enrichie, car elle n'avait rien 6.

Plus qu'un trait. C'est à Calvin que Farel s'adresse pour marier ceux aux-

i. 26 mai 1547. Opéra, XII, p. 530. — 2. 16 août 1547. Ibid., p. 577. — 3. 10 septembre 1547- Ibid., p. 586, 587. — 4. 1" septembre 1548. Ibid., XIII, p. 42. — 5. 13 octobre 1545. Ibid., XII, p. 188 et n. 5. — (5. Ibid., p. 192.

quels il s'intéresse 1 , en particulier un jeune homme. Calvin répond par la curieuse lettre que voici : « J'aurais pu nommer quelques jeunes filles, nées de parents honnêtes, et élevées sous une chaste discipline. Mais comme elles étaient pauvres (pauperculœ), je n'ai pas osé les offrir. Il ne m'en vient aucune à l'esprit qui soit jolie (formosa), probe et en même temps dotée.... Mais vous en avez deux, qui sont vos voisines, de forme élégante et d'éducation libérale — Elles n'apporteraient pas une dot considérable; cependant elles ne sont pas sans ressources 2. »

Tout cela n'est-il pas remarquable? Lui, Calvin, s'était refusé à épouser une jeune fille riche ; il avait déclaré que pour sa femme la pureté et la vertu étaient une dot suffisante. Mais il ne veut pas imposer son désintéressement aux autres. Et surtout comment reconnaître ici l'auteur de Y Institution, des Commentaires, le défenseur des mystères de la prédestination, du dogme horrible (horrendum), le scrutateur effrayant des décrets éternels?... Il connaît les jeunes filles de la ville, de la contrée, même de Neuchâtel; il connaît leur dot; il sait comment elles sont élevées, si elles sont jolies, élégantes, lui l'incomparable travailleur, le malade héroïque.

Récapitulons : auberge de l'amitié, bureau de renseignements politiques et ministère des affaires étrangères, commission du corps pastoral, bureau de placement de domestiques et de jeunes gens, agence matrimoniale.... Nous commençons à comprendre pourquoi la maison de la rue des Chanoines attirait une foule de visiteurs aussi divers que nombreux. Son aspect devait être aussi animé qu'aujourd'hui il est tranquille.

Dans ce cadre nouveau, inattendu, la figure de Calvin se détache avec un tout autre aspect que celle de ses portraits ordinaires, et deux traits nous frappent tout de suite, particulièrement, — ceux dont la légende a peut-être le plus violemment affirmé l'absence, — la familiarité et la séduction.

La familiarité d'abord, par où j'entends la faculté de s'intéresser aux plus petits détails de la vie ordinaire, et en particulier de la vie des autres. Calvin a possédé, à un rare degré, ce don de Napoléon, et des grands conducteurs des affaires humaines, ce don de ne mépriser et de ne négliger aucun détail. Pour eux il n'y a pas de détail. De là l'intensité de leur action.

Tous ses amis, tous ses correspondants savent que tout intéresse Calvin, qu'on ne pourra jamais le lasser en lui donnant trop de renseignements. Hotman lui parle de la paresse de l'un de ses garçons 3. — Un pasteur lui écrit : « Nous avons donc, Dieu aidant, pris la muselière maritale (maritale capistrum induimus). J'ai voulu t'en avertir pour que tu n'ignores pas la plus petite minutie de

1. Un mariage a lieu à Neuchâtel. Farel n'a pas été mis dans le secret. Il n'en pense pas moins que ce mariage a été préparé par Calvin. 12 juillet 1556. Opéra, XVI, p. 225. — 2. ier juillet 1558. Ibid., XVII, p. 227, 228. — 3. « Tua puto interesse nosse talia. » 4 mai 1556. Ibid., XVI, p. 134.

LA MAISON DE CALVIN

mon existence {levissimus quidem apex mearum actionwri) *. » — Hotman lui décrit une invention « admirable, » relative aux fourneaux, et lui envoie un croquis 2. — Un autre correspondant lui communique une invention relative aux cheminées 3.

De son côté, Calvin parle domestiques. Il écrit à propos de vin à son ami, le pasteur Fabri de Thonon. — Il achète du vin pour un autre ami, M. de Falais, celui pour lequel il veut aussi faire semer le jardin et tailler les treilles: « J'avoye achepté, dit-il, un bon tonneau de vin, tel qu'il seroit difficile à recouvrer. Mais je m'en suis deffaict sans difficulté, et mesme à requeste 4. » Et un peu plus tard il lui écrit qu'il aurait voulu lui envoyer un « flascon » de vin. Mais on le lui a déconseillé 5.

Nous avons vu que dans sa conversation le Réformateur n'évitait pas ce qu'il appelait les histoires plaisantes (jocosœ). Et les séances du consistoire lui fournissaient à lui et à ses collègues des thèmes inépuisables. Là, en effet, on apprenait, par le menu, les actes et les paroles des citoyens et des citoyennes. C'était une perpétuelle revue des mœurs les plus intimes. La vie privée n'avait point de murailles. L'un a dit qu'on lui avait dit, qu'un tel avait dit... et les propos allaient leur train. A la maison, à l'un de ces dîners que Calvin donnait à ses amis, ou qu'il recevait d'eux 6, les langues ne devaient pas être rouillées. Nous avons dans les correspondances un écho de ces conversations familières, comme des autres. C'est à propos du mariage du vieux prieur Bonivard que l'on jase : « Tu sais, écrit Calvin à Viret, que le mariage de l'abbé de S1 Victor avec la mère de Corne nous a donné une abondante matière à plaisanterie (prolixam jocandi materiam) 7. »

Une autre fois c'est la femme de Froment, femme de plume et de langue, à propos de laquelle Calvin plaisante. Elle s'était mise à déclamer « dans toutes les tavernes, dans tous les carrefours, contre les longues robes. » Calvin est averti. Elle déclare avoir soutenu en riant ce dilemme : « ou bien les pasteurs sont costumés avec indécence au grand scandale de l'Eglise, ou bien ils ont faussement enseigné en disant qu'on pouvait reconnaître les faux prophètes à leurs longues robes, selon le passage biblique : « Ils viendront en longues robes. » — Mais les cornes d'un pareil dilemme (putidam calomniant) n'étaient pas pour effrayer notre Réformateur, et immédiatement il réplique à la doctoresse qu'elle

1. 29 octobre 1560. Opéra, XVIII, p. 228. — Du même genre est la confidence d'Olevianus, l'un des deux auteurs du fameux catéchisme d'Heidelberg : « Les mois derniers, comme je sentais mon esprit distrait par de mauvaises pensées (pravis cogitationibus), et que j'abandonnais mes études, je me suis résolu à me marier.... Je t'écris cela pour que tu m'aides de tes prières. » 22 septembre 1560. Ibid., p. 196.

- 2. 28 mai 1557. Ibid., XVI, p. 498. — 3. 31 mars 1557. Ibid., p. 436. — 4. 3 avril 1548. Ibid., XII, p. 682.

- 5. « Je désire bien qu'il plaise à Dieu de vous amener pour boire du vin sur le lieu, et bien tost. Si le porteur fust party plus matin vous en eussiez eu un flascon. S'il y avoit un moyen de vous en départir la moictié, il ne seroit poinct espargné, mais quant j'en ay prins conseil, j'ay trouvé que non. » 17 juillet 1548. Ibid., XIII, p. 8, 9. — 6. 8 juin 1554, il salue Farel, au nom du marquis (de Vico), de Budé, de Varenne, de Normandie, de son frère et « du gendre, chez le quel aujourd'hui je dîne avec tous les collègues. » Ibid., XV, p. 149. — « Tous nos frères te saluent: car ils dînaient chez moi quand on m'a apporté tes lettres. » 30 août 1548. Ibid., XIII, p. 39. — 7. 11 février 1544. Ibid., XI, p. 674, et n. 6.

CALVIN CHEZ LUI

môle à tort deux passages Luc XX, 46 et Mat. VII, ]5. Et celle-ci, embarrassée, se plaint d'une tyrannie « qui ne permet pas à tout le monde de bavarder (quidvis garrire) à sa fantaisie *. »

Calvin n'était pas contre le bavardage, auquel il savait s'abandonner au besoin lui-même, mais il ne voulait pas d'excès. Et Bèze ajoute un dernier trait qui complète les autres : Calvin ne reculait pas devant la familiarité du jeu. Sans doute, après ses repas, le plus souvent il se promenait un quart d'heure, une demiheure au plus, dans la chambre, causant avec qui lui tenait compagnie, puis il se retirait dans son cabinet pour étudier. Mais quand ses « familiers amis » l'incitaient, quand « cela venoit à propos et en compagnie familière, » il se récréait en jouant « au palet, à la clef, ou autre tel jeu licite par les loix et non défendu en ceste république2. » Pour le palet, il fallait sans doute descendre au jardin ou même peut-être aller à la taverne. N'avons-nous pas vu Calvin très fâché de ce que Farel avait un jour payé sa « consommation » ? Le jeu des clefs était, paraîtil, un jeu de chambre, il consistait à savoir pousser les clefs le plus près qu'il était possible du bord d'une longue table. Sans doute, chacun à son tour poussait la clef, jusqu'à ce qu'elle finît par tomber sous un léger et dernier attouchement, aux éclats de rire de l'assemblée3. Et Bèze conclut : « Pour ses mœurs, quoique la nature l'eût porté à la gravité, cependant dans les rapports ordinaires personne ne fut plus agréable (suavior) 4. »

Après la familiarité, la séduction. — C'est surtout ici que les préjugés habituels sur Calvin vont crier au paradoxe. Et cependant qu'on veuille bien y réfléchir calmement. Comment la prodigieuse influence personnelle de Calvin — influence qui s'est exercée sur les hommes de tant d'églises et de tant de pays, et qui a tellement contribué à propager le calvinisme — comment cette prodigieuse influence a-t-elle été possible.'' Nos visites à la rue des Chanoines nous ont permis de constater le fait. Où en est l'explication ?

Sans doute, le génie, le travail, l'activité, la doctrine, l'éloquence, expliquent beaucoup de choses. Mais tout? Non. Dans l'influence particulière qu'exerce un grand homme il y a toujours une part — souvent la principale — qui est due au caractère. Quelquefois même le caractère suffit, à défaut presque d'autres dons. Mais tous les autres dons sont insuffisants sans le caractère. On ne séduit pas,

1. Ier septembre 1546. Opéra, XII, p. 378. — 2. Ibid., XXI, p. 113. — 3. « Quand nous ne sceaurions pas par le témoignage de plusieurs qu'il estoit d'une conversation agréable, et d'une familiarité si douce; que nous avons mesme appris de quelques personnages dignes de foy, qu'il ne faisoit point de difficulté de divertir quelques fois son esprit au jeu avec nos Seigneurs les magistrats, mais à ce jeu innocent qu'on appelle de la Clef, et qui consiste à sceavoir adroitement pousser des clefs le plus près qu'il est possible du bord d'une table. » « Alexandri Mori Calvinus. Oratio Genevae habita pro more Academia; ac rectoris munere , in qua vir amplissimus H. Grotius refellitur... 1648. [Genève, 1648], 40, p. 41. » Traduction: Harangue pour Calvin. Genève 1648, 40, p. 63. Voir Borgeaud, Académie de Genève, p. 356. — 4. Ibid., p. 170.

LA MAISON DE CALVIN

on ne prend pas les hommes, les peuples (pas plus que les mouches) rien qu'avec du vinaigre et du fiel : il y faut du miel.

Eh bien ! nous constatons cette chose simple, naturelle, nécessaire, à savoir que Calvin a eu le caractère exigé par sa situation exceptionnelle.

Certes, pas plus ici qu'ailleurs, nous ne contestons les défauts de Calvin, ni ce côté, cette face de son caractère, qui est l'austérité, la sévérité. Même nous reconnaissons qu'il était nerveux, irritable, très irritable, et que cette irritabilité naturelle était sans cesse augmentée par l'énervement de la maladie, et par l'énervement plus agaçant encore d'une opposition souvent méchante. Nous ne contestons pas davantage qu'un homme de cette énergie, de cette volonté, de cette clarté de conception, de cette confiance en la vérité, telle qu'il la concevait, n'ait eu un penchant très naturel à exercer la domination dont il était capable, qui lui était offerte par les circonstances, et qui était indispensable au succès de sa mission et de son œuvre. — Mais toutes ces restrictions faites, il n'en reste pas moins que ce qui est incontestable dans le caractère de Calvin, c'est la séduction, l'attrait.

Nous avons vu cet attrait se manifester en France partout où le Réformateur séjourne, depuis Noyon où il naît, jusqu'à Poitiers d'où il abandonne définitivement le royaume. Nous avons vu cet attrait se manifester pendant les quelques semaines de son séjour en Italie. Mais c'est à Genève que cet attrait s'exerce avec le plus de force. Il y a, à la rue des Chanoines, un aimant qui attire, non seulement les âmes mais les cœurs. — Est-ce un fait ? Laissons parler les documents.

« Je te suis reconnaissant (dit un correspondant de 1 545, Belenyes), mon seigneur Calvin, de ce que, quand j'étais là-bas, tu m'a reçu avec une extrême humanité1. » — Farel dit: « Je sais que personne n'est médiocrement {vulgarité)^) reçu par toi, à moins que tu ne connaisses sa parfaite improbité {extrême tmprobum*). » — Et la même année nous trouvons un exemple de cette hospitalité. Un inconnu lui écrit : « Ton hospitalité, au nom de Christ, n'est ignorée de personne 3 en Europe. » Il l'a exercée envers un jeune homme « largement et ardemment » {largiter et cupide) ; il l'a reçu chez lui {hospitio) avec autant d'humanité et de bonté {humaniter ac comiter) que s'il s'était agi d'un fils, d'un frère, de telle sorte que le jeune homme lui doit autant de reconnaissance qu'à ses parents — Un Brunswickois lui écrit d'Italie pour lui recommander quelques voyageurs et le prier « selon son humanité accoutumée, de les admettre à sa conversation {in colloquium). » Il demande pour lui-même à Dieu la grâce de revoir Calvin « de nouveau {aliquando rursus)5. »

Aussi trouvons- nous une foule de lettres dont les auteurs se plaisent à

I. 26 mars. Opéra, XII, p. 52. — 2. 9 novembre 1547. Ibid., p. 612. — 3. « Je ne doute pas, lui écrit un nouveau correspondant, très honoré Calvin, que tu ne sois un peu étonné que moi, homme obscur et sans science, je vienne t'importuner. Mais comme j'ai tant entendu parler de ton humanité, j'ai pensé que tu prendrais en bonne part cette petite lettre. » Il y a longtemps qu'il a commencé à l'aimer, et ne pouvant encore « le voir, » il lui demande son amitié. 15 avril 1560. Ibid., XVIII, p. 52, 53. — 4. ier novembre 1 547- Ibid. , XII, p. 610. — 5. Ibid., XIII, p. 654.

CALVIN CHEZ LUI

évoquer les doux souvenirs que leur rencontre avec Calvin leur a laissés. Rappelons la déclaration du correspondant inconnu de Ferrare : « Ici nous nous délectons de ton souvenir et surtout de tes lettres, » et l'épisode du médecin Goclefroi Lopin : après avoir causé un moment avec Calvin, il est si ravi que, « dans la France immense, il ne voit plus que lui *. » Empêché par la maladie de le suivre immédiatement, il écrit un an plus tard qu'il acceptera quelque condition que ce soit, pourvu qu'il puisse aller à Genève suivre les cours2. — Franchissons les années. C'est Matthieu Budé qui le remercie « de la bienveillance dont il lui a donné un si magnifique (luculentissimum) témoignage, quand il l'a accueilli si obligeamment dans le Seigneur, qu'il l'a pris comme compagnon de voyage. » Et Budé ajoute que c'est là cette charité dont Calvin a l'habitude d'user vis-à-vis de tous ceux qui professent et aiment le Christ 3. — Ce sont deux Anglais, dont nous avons parlé, qui écrivent à Calvin pour le remercier « de la suavité de son caractère, » de la « douceur de sa conversation, » et l'un d'eux rédige une lettre spéciale pour dire combien il aurait voulu passer au moins un an avec Calvin, tellement les rapports avec lui avaient été agréables et fructueux4. — Un correspondant parle de leurs rapports, il y a treize ans, à Ratisbonne : « Depuis je t'ai toujours aimé 5. » Un autre parle de leurs rapports il y a seize ans0. Un autre, le fils de Juste Jonas, parle de leur ancienne familiarité et ajoute : « Notre Calvin m'est plus cher que moi à moi-même 1 . » Un autre le remercie pour cette humanité singulière, avec laquelle il le reçut si affectueusement (amanîissime), quand il lui apporta des lettres de Charles du Moulin8. Un autre, après avoir rappelé toutes les marques de bienveillance que Calvin lui a données pendant son séjour à Genève, ajoute : « Je me suis convaincu que tu recherches l'intérêt de ceux desquels tu ne peux rien espérer, et tes attentions pour eux dépassent tout ce qu'ils ont pu désirer, même en rêvant 9. »

Cette réputation inspire à tous le désir d'aller à Genève, de se rendre à la rue des Chanoines, comme pour un pèlerinage spécial : « Je n'ai pas d'autre pensée : je soupire après vous ialiud nihil cogito quam vos, vos suspiro), » écrit le jurisconsulte, le futur auteur et imprimeur du martyrologe, Jean Crespin 10. L'humaniste et professeur Baduel parle du même désir qu'il ne peut supporter plus longtemps11. — Weter, de Saint-Gall, a beaucoup entendu parler de son humanité: «J'ai commencé à t'aimer... et souvent j'ai désiré te voir face à face (prœsens prœsentem) 12. » — Ruger, de Schaffhouse, ne le connaissait pas (ignotus ad ignotum). Il lui adresse cependant un marchand qui se rend à la foire de Lyon, qui a eu occasion d'éprouver l'humanité de Calvin, et qui se réjouit de venir avec un autre marchand d'Ulm, très désireux (anxie) de voir Calvin: « ce que moi aussi je désire, et j'espère que ce me sera un jour accordé 12. »

i. Opera,"'Xl, p. 461, 462. Jean Calvin, II, p. 67. — 2. Herminjard, IV, p. 259-261. Jean Calvin, II, p. 174. — 3. 26 avril 1546. Opéra, XII, p. 340. — 4. Mars 1538. Herminjard, IV, p. 376 et ss. Opéra, XX, p. 364, 365, 366. — o. ier novembre 1554. lbid., XV, p. 299. — 6. 25 septembre 1555. Ibid., p. 794. — 7. Mai 1556. lbid., XVI, p. 138. — 8. 29 novembre 1557. lbid., p. 715. — \>. 30 juillet 1547 (?). lbid., XX, p. 383. - 10. 12 juillet 1546. lbid., XII, p. 358. — 11. 18 janvier 1551. lbid., XIV, p. j6, — 12. 15 avril 1560. lbid., P- 52, 55. — 12. 8 avril 1560. lbid-, XVIII, p. 418.

LA MAISON DE CALVIN

Et la procession, partie de Noyon, d'Orléans, de Bourges, se renforce d'hommes, de femmes, de jeunes gens venus de partout. Ce sont de respectables Nîmoises qui se mettent en route. « Elles partent, dit Baduel, pour venir te trouver, pour voir votre église, pour recevoir quelque consolation *. » — « Si je ne puis être en Pologne, je ne serais nulle part plus volontiers qu'avec toi, » lui écrit de l'extrême Nord quelqu'un qui signe : ton « famulus 2. » — Ou bien c'est un tout jeune homme (adolescens) qui brûle du même désir : voir Calvin. « Comme ce jeune homme, porteur de la recommandation qui lui est donnée, est pris d'un grand désir de te voir, je lui ai conseillé d'aller à Genève, afin que celui qu'il admirait plus que tous dans ses écrits, il le voie, parlant de vive voix, et contemple cette intégrité de mœurs, qui l'ont rendu illustre par toute la terre 3. »

Le moment est venu de lire la lettre de Jean de l'Espine (Joannes a Spina), un moine augustin, célèbre, qui avait embrassé la Réforme, et fut, après Bèze, un des principaux orateurs protestants du colloque de Poissy.

Il écrit en 1546 à Calvin : « Depuis longtemps, frère bien aimé (amantissime /rater), j'avais le désir de lier amitié avec toi (ut aliquam tecum familiaritatem inirem), et tout en cherchant avec le plus grand soin comment je pourrais satisfaire avec commodité l'attente de mon long désir (diuturni desiderii mei expectatio), j'en ai interrogé beaucoup. Et, avec le plus grand accord, en célébrant tes louanges et en attestant leur grande bienveillance à ton égard, ils m'ont rappelé les dons remarquables que le Seigneur t'a si libéralement accordés, et que tu consacres avec une telle sollicitude à l'ornement de l'église. Personne ne l'emporte sur toi par l'intelligence, par la science, par la sagesse. Surtout tu es ouvert, tu es accessible à tous ceux que tu connais être animés de quelque amour pour la religion chrétienne (obvium et exposition omnibus quos ullo christianœ religionis amore teneri perspexisses). Ces récits, écoutés avec autant de bonheur qu'ils étaient faits, me confirmaient dans mon espoir, qu'il me serait facile d'être reçu dans ton amitié. Il manquait seulement l'occasion. Longtemps et ardemment je l'ai demandée à Dieu par mes prières. Dans ses vues mystérieuses, il a fait attendre mon espoir pendant de longues années. Mais je n'ai pas cessé de prier: enfin, vaincu par sa bonté même, qu'il ne peut refuser à personne, par mes prières, il m'a exaucé et m'a mêlé à des affaires qui m'ont appelé en Italie. Sans délibérer longtemps, j'ai préparé mon départ. Je brûlais du désir de voir cette région qui a dominé autrefois le monde, et le concile auquel je pensais que vous assisteriez tous, et dont la liberté permettrait à chacun de professer son opinion. Je m'étais beaucoup trompé. Aussi, ayant activé nos affaires, trouvant que rien ne devait nous retenir et nous retarder plus longtemps en Italie, nous pensâmes au retour. Alors j'ouvris mon cœur à mes compagnons. J'étais absolument décidé à vous voir, et je ne pouvais plus supporter le désir qui me brûlait de te voir, toi. Nous arrangeâmes notre voyage en conséquence, et comme je le

1. 51 octobre 1550. Opéra, XIII, p. 647, 648. — 2, 18 mai 1549. Ibid., p. 275. — 3. 21 novembre 1559, Ibid., XVII, p. 678.

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désirais depuis longtemps, ton visage fixa et retint mes regards [yultus tui spectaculo oculos meos temieris) aussi longtemps que purent le supporter mes compagnons, dont la société me devint très dure et très pénible. Mais il s'en fallut de beaucoup que je fusse rassasié (multum autem abfuit ut eos satiares). Au contraire, par ta conversation, quoique trop courte, tu as accru, de façon à ce qu'il ne puisse plus s'accroître encore, mon amour pour toi : il y a je ne sais quelle force cachée, que j'ai cru découvrir dans tes discours, dans tes paroles! (occulta quadam vi, quant in sermone et verbis tuis mihi perspicere videbar). Il y a des heures où le désir de te voir [desiderium tui) m'angoisse : et ce désir a commencé du moment où tu m'as dit adieu. Et je n'espère pas que mon cœur s'apaise, avant que Dieu m'ait uni à toi d'une amitié perpétuelle. Puisse cela arriver bientôt.... Tuus ad omnia l. »

Est-ce la lettre d'un fiancé à sa fiancée? Non, c'est la lettre d'un docteur en théologie à l'auteur de Y Institution chrétienne. — Tel était la familiarité et l'attrait de Calvin. — Et le 4 mai i555, Seidemann, d'Erfurt, écrit: « J'ai baisé tes lettres (literas tuas exosculatus sum) pleines non seulement d'humanité, mais encore d'une érudition excellente... Et je considère comme une part de mon bonheur l'occasion qui m'est donnée d'entrer en amitié avec Calvin2. » Et le i5 juillet 1 556, Béraud, de Lausanne, écrit: «Rien ne peut m'arriver de plus désirable que ton amitié (quain si me complectaris), et je ne sais si je ne préférerais pas mourir plutôt que de perdre cette amitié (a me alieneris) par mon tort ou ma faute3. » — Et le 1 5 janvier 1 5 57, Perrucel, écrivant à l'Eglise d'Emden, se défend contre le reproche qu'on lui fait d'avoir consulté Calvin, et dit : « Ne souffrez que cet envoy à M. Calvin soit mis au rang des faictz idolatriques, comme ont osé dire aucuns, venus de vous, que je faisoie de Calvin un pape. » Pas un pape, mais un père : « je luy ouvrois mon cœur, comme l'enfant au père, me submettant toutesfois à sa correction4.» — Et le 28 octobre 1 56 1 , Nicolas Wendrogowski, de Vilna, de la « Lituanie septentrionale, » écrit: « Que je sois, je t'en prie, pour toi, mon père, au nombre de ceux que tu regardes comme de vrais fils engendrés par toi au moyen de l'Evangile5. »... Que l'on fasse aussi grande que l'on voudra la part du style latin, des expressions exagérées que les humanistes aimaient à employer: ce qui restera suffira, et au delà, pour prouver le rare attrait que Calvin exerçait.

M'accusera-t-on de me répéter et de revenir quelquefois sur les mêmes sujets? Je ne repousse pas le reproche. Il me semble qu'il doit être permis à un artiste (de talent rare ou médiocre) de procéder par des retouches, fussent-elles continuelles. Je cherche à tracer un portrait de Calvin. Pourquoi me serait-il interdit de faire assister le lecteur à mon effort même, et d'ajouter dans le cours de mon étude un trait ici, un trait là, insistant, affaiblissant, rectifiant, de façon à ce que deux choses soient atteintes : la vérité et le sentiment, la sensation, que cette vérité est... vraie?

i. Opéra, XII, p. 455-458 et n. 13. — 2. Ibid., XV, p. 591, 592. - 3. lbid. , XVI, p. 277. — \. Ibid., XVI, p. 388, 389. — S. Ibid., XIX, p. 81.

LA MAISON DE CALVIN

« On s'est habitué, écrit quelqu'un qui ne fut pas un calviniste enthousiaste, A. Sayous, à représenter Calvin comme un esprit morose ou, selon l'expression de Bossuet, comme un « génie triste. » Il joue un rôle si frappant sur la scène du monde, que, par une préoccupation assez naturelle, on le réduit tout entier à son personnage historique. Cependant c'est tronquer cette grande figure, c'est surtout retrancher des annales de l'homme une des plus fortes leçons qu'elles nous présentent....

» Il est difficile d'être vrai sur Calvin si on ne le juge que par son œuvre ; si l'on déduit abstraitement de ses actes publics les éléments probables de son caractère. Tout au contraire, l'on ne comprend sa vie historique qu'en pénétrant dans son âme et dans toute son existence intérieure.

» L'amitié et la reconnaissance ont peut-être exagéré cet attrait du grand homme, mais il est certain que Calvin exerçait sur ceux qui l'approchaient un ascendant irrésistible, et qu'une étroite et confiante amitié l'unit à ses supérieurs en âge, à des hommes qui avaient droit d'être difficiles et exigeants : toutes choses impossibles si Calvin eût été aussi dépourvu de sensibilité qu'on le suppose *. »

l. A. Sayous, Etudes littéraires sur les écrivains français de la Réformation, 1841, I. p. 102, 103, 104, 106, 107.

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