GUILLAUME DE TRIE
En changeant de maison, — toujours place Saint-Pierre, — nous ne changeons pas de « doctrine », et comme était morte la première femme de Laurent de Normandie, ainsi mourut Guillaume de Trie 2.
i. Guillaume de Trie n'est guère connu que par le rôle qu'il joua dans le procès de Servet. Il était de Lyon, et avait conservé des relations avec sa famille catholique, en particulier avec un cousin, Antoine Arneys 3. Celui-ci l'accusait de se complaire à Genève, où il n'y avait « nulle discipline ecclésiastique ny ordre, » où les ministres avaient introduit « une licence pour mestre confusion par tout. » Piqué au vif par cette accusation, de Trie répondit, le 26 février 1 553, que de son côté il s'étonnait que chez son cousin on martyrisât les vrais croyants, alors qu'on tolérait les pires hérétiques : « Quelle honte est-ce que l'on face mourir ceulx qui diront... [ceux qui professent les vérités évangéliques] voire et qu'on ne se contente poinct de faire mourir telles gens d'une simple mort, mais qu'on les brusle cruellement. Cependant voilà qui nommera Jésus-Christ idole, qui destruira tous les fondemens de la foy... et celluy là aura la vogue entre vous et
le supportera-on comme s'il n'avoit poinct failly L'homme dont je vous parle...
est souffert entre vous, voire jusques à y faire imprimer ses livres qui sont si pleins de blasphèmes.... C'est un espagnol portugallois, nommé Michael Servetus Et afin que vous ne pensiez que j'en parle à crédit, je vous envoyé la
1. « Ce pénultiesme d'apvril 1549. » Opéra, XIII, p. 244-248. — 2. De Trie : « Illustre maison, issue de la maison historique de Vermandois, par un porte-oriflamme de France, sous Philippe Ier. — Les de Trie ou Trie de Lyon portaient le titre de seigneurs de Varennes et s'appelaient même indifféremment de Trie ou de Varennes. » Galiffe, Notices, IV, p. 371, 378. — 3. Opéra, VIII, p. 836, 837.
LA PLACE DE SAINT-PIERRE
première feuille pour enseigne » Il s'agissait de la première feuille de la
Restilutio christianismi. Naturellement, Antoine Arneys fut sensible à ce coup droit. Vexé à son tour de cette accusation, il s'adressa aussitôt à l'inquisiteur Ory. On commença les informations. Mais « l'enseigne » envoyée ne fut pas trouvée suffisante, et l'inquisition fit demander à de Trie le volume entier. Celui-ci expédia un cahier de la Reslituiio avec des notes marginales de la main même de Servet et plus de vingt lettres que celui-ci avait adressées à Calvin1.
Nous aurons à faire la critique impartiale de ces actes. Mais quels qu'ils soient, et en attendant, à côté de ceux-là il faut au moins connaître les autres.
Guillaume de Trie, seigneur de Varennes, était venu à Genève en 1549, et tout de suite il avait acheté la maison de la Chantrerie, place Saint-Pierre. Le Registre porte, 29 juillet 049 : « la moyson appellé la Chantrerie situé devant S1 Pierre... résoluz qu'elle soyt vendue aut marchant de Lyon qu'est icy novellement arryvé, nommé Guillaume Trye, pour la somme de 270 escus soley -. » C'est à la porte de cette maison qu'en i55i vint frapper Philibert Sarrasin, le médecin, avec un fardeau curieux et précieux : « Après son départ [de Philibert Sarrasin pour Genève, raconte son petit-fils, J. Sarrasin, l'auteur du Citadin], ma grand-mère deslogea avec ses trois enfants [J. -Antoine, Théophile et Louise, qui devait avoir quelques mois], dont Loyse, extraordinairement petite pour son aage, fut mise dans une boîte, sur du coton, et furent portées sur dos d'un cheval, dans un bât, et vindrent descendre à la porte de la maison de monsieur de Try 3. » — Dès i55o, il avait épousé Marguerite Budé, la fille du célèbre helléniste Guillaume Budé, venue à Genève avec sa mère et ses frères presque en même temps que lui. Il fut reçu habitant le 9 septembre i55o, bourgeois le 16 avril 1 5 5 5 4, et devint membre du Conseil des Deux-Cents en 1 5 5q 5.
Comment entra-t-il en relations avec Calvin? nous l'ignorons. Il avait été sans doute, comme les autres, attiré par ses écrits, par sa réputation. Nous le voyons tout de suite dans le cercle des plus intimes. En 1 554, Ie Réformateur est inquiet de sa santé : « Notre Varenne », dit-il, a la fièvre, et elle nous cause du souci «à cause des fréquentes syncopes6. » — Il fut question, en 1 558, du mariage de sa fille. Viret s'en occupait, et Calvin écrit à son ami de Lausanne : « Quant au mariage, autant que j'en juge d'après sa conversation, il [de Varennes] a une telle confiance en toi, qu'il est assuré que tu as autant souci que luimême du salut de sa fille. Je ne doute donc pas qu'il ne suive en tout ton conseil 7. »
C'est presque tout ce que nous savons de sa vie, sauf la façon dont il la termina. Et c'est ici le document qui va nous permettre de le juger, en même temps qu'il nous donnera une nouvelle preuve de la profonde sensibilité de notre Réformateur.
1. Opéra, VIII, p. S42. — 2. Registres du Conseil, Vol. 44, f. 171. — M. D. G., XVII, p. 15S, n. 2. Voir plus haut, p. 372. — 4. Opéra, XVIII, p. 649, n. 1. Anna/es, p. 602. — o. Galiffe, Notices, IV, p. 3S0. — 6. 23 juin 1554- Opéra, XV, p. 176. — 7. 9 juillet 1558. Ibid. , XVII, p. 245.
LA RUE DP; CALVIN
2. Calvin écrit, le 27 août i56i, à Bèze : « Je suis obligé de dicter pour toi ces lignes de mon lit, accablé par la plus grande douleur. Me voilà privé de mon Varenne, qui m'avait jusqu'ici soutenu et me faisait supporter la vie avec moins d'ennui. Du moins pour adoucir ma douleur, j'ai une grande consolation : rien n'a été plus tranquille que sa mort. Les bras ouverts, il l'invitait à venir avec non moins de joie (non minus hilariter) qu'il ne l'aurait fait pour les plus agréables délices (quant suavissimas quasque delicias). Dès le début, la maladie fut mortelle. Mais avant-hier, sur le soir, nous commençâmes à désespérer. Tout de suite il régla ses affaires, et si expéditivement, qu'en une demi -heure il avait fini, et sans rien oublier. Dès lors, comme il avait dit adieu au monde, et avait renoncé à cette vie terrestre, il ne s'est préoccupé et n'a parlé de rien autre que de la béatitude éternelle. Il causait comme s'il était bien portant. Sa vie s'est prolongée jusqu'au commencement de la nuit dernière. Pendant une heure seulement il fut privé de l'usage de la langue; mais jusqu'à sa fin il montra, par des signes, qu'il avait toute son intelligence, et il expira si tranquillement qu'aucun de nous ne s'aperçut du changement entre sa vie et sa mort. Il est heureux, et moi je suis malheureux (ergo Me beatus, ego miser) K »
Et Bèze répond : « Pour notre Varenne, je ne sais quel triste pressentiment me saisit l'âme, quand je le quittai. Mais puisqu'il est parti bienheureux, je me rejouis d'avoir été mauvais prophète. Il ne lui est rien arrivé de mal, si ce n'est peut-être ceci : en mourant, il a causé une très vive douleur à tant d'amis qu'il n'avait jamais affligés pendant sa vie. Il nous a devancés seulement ; puissionsnous bientôt le suivre 2. »
Quelques mois plus tard, l'impression faite sur Calvin par la belle mort de son ami ne s'était pas affaiblie, et, écrivant à Bèze pour lui recommander les enfants de de Trie, en discussion avec leur oncle (un Catherin de Trie, conseiller de Lyon, que Calvin traite de perfide, de cruel et de vaurien) : « Tu sais, lui disait-il, que de tous les services particuliers aucun ne me sera plus agréable. Je dois à la mémoire de cet ami singulier Tunique] de m'occuper de ses enfants comme des miens {non secus ac meos). Il l'a mérité par son affection incroyable envers moi, par la piété dont il m'a entouré et dont il m'a fait preuve constamment jusqu'à sa mort. Et rien ne serait plus criminel que de tromper la confiance qu'il avait mise en moi. Toujours clans mon esprit seront gravées ses dernières paroles, qu'il m'adressa en présence de sa femme et de ses enfants. » [Et Calvin les reproduit en français, pour les conserver plus exactement] : « Notre père, nous voici voz enfans. Mais quant à moy, puis que Dieu me retire, je vous prie, selon ce que je vous ay esté fils obéissant, de ne point mescognoistre ceux qui vous demeurent. Car je les désavoue s'ils ne vous portent plus d'honeur et obéissance qu'à moy. Car tout ce qu'ils me devoyent, je vous le résigne, et aussi de ce que je vous devoye, il fault qu'ils s'en aquittent 3. »
1. Opéra, XVIII, p. 649, 650. — 2. 12 septembre 1 56 1 . Ibid., p. 685. — 3. 1 1 février 1562. Ibid., XIX,
LA PLACE DE SAINT-PIERRE