‹ Jean Calvin (volume 3)Chapitre 68 sur 94 · LE MARQUIS DE VICO · texte numérisé non relu

LE MARQUIS DE VICO

Rendons-nous enfin, quelques portes plus loin, chez le marquis de Vico1. « Le nom de Caraccioli, qui a son article dans tout dictionnaire historique, est le plus illustre, non seulement de la colonie italienne de Genève, mais du Refuge protestant genevois tout entier : comme valeur morale, on en pourrait presque dire autant de celui qui représente cette famille dans notre pays, de 1 55 1 à 1 586. Calvin lui-même, qui le traitait de « Mon Seigneur, » lui a décerné des éloges dont il n'était guère prodigue.... L'historien Gregorio Leti lui-même, si agressif à l'endroit des principaux réfugiés de sa nation, dit à propos de la biographie de G. Caraccioli par le ministre Balbani : « vraiment on y voit un exemple rare 2. »

i. Galéas Caracciolo, marquis de Vico, était né à Naples, au mois de janvier 1 5 1 7 3- — Son père Nicolas-Antoine, d'une ancienne et noble famille, reçut pour ses qualités et pour ses services, de l'empereur Charles-Quint, le titre de marquis et la charge de l'un des six assesseurs du vice-roi de Naples. Il mourut en février i562. — La mère de Galéas était de la noble famille des CarafFa, et sœur de Pierre Caraffa, le pape qui, sous le nom de Paul IV, fut le terrible et digne précurseur de Pie V. « Une maison, dit GalifTe, qui, entre ses deux principales branches, a possédé douze principautés, vingt- sept duchés, vingt-six marquisats, cinquante-deux comtés 4. »

p. 285. « La veuve de de Trie, Marguerite, fille de G. Budé, mourut à quatre-vingt-huit ans, le 27 février 1618, dans sa maison devant le temple de Saint-Pierre. Elle tenait des pensionnaires. De 1571 à 1572, elle en avait trois de Lyon, les frères Gabiano, avec leur instituteur. » Galiffe, Notices, IV, p. 381. — Nous avons vu que sa fille Marie avait épousé le fils de Laurent de Normandie.

1. La vie de Galéas Caracciol, marquis de Vico, et l'histoire de la fin tragique de François Spiere mises en françois par le sieur de Lestan, 1682. (Exemplaire de la Société du Protestantisme, dont nous nous sommes servi. Il existe aussi à la Bibliothèque de la Société une édition de 1681.) Th. Heyer, Note sur Galeace Caracciolo. M. D. G., IX, p. 68-80. — 2. J. Bonnet, Nouveaux récits du seizième siècle, 1870: « Le marquis de Vico », p. 171-240. — Un mois avant le décès de sa femme (f 28 avril 1587), la seigneurie de Genève avait accordé au ministre Nicolas Balbani la permission d'imprimer La vie de feu M. le marquis Carracciolo qu'il a mise en italien, M. Hottoman en latin, et M. Goulard en français. (J. Bonnet, II, p. 208.) — i° La vie, en italien, de Balbani, porte ce titre : « Storia délia vita di Galeasso Caraccioli, chiamato il signor Marchese, nella quale si contiene un raro e singolare esempio de costanza e di perseveranza nella pietà e nella vera religione. Stampata in Geneva, 1587, avec une dédicace de l'auteur, Nicolas Balbani, au lecteur. In-12. (Exemplaire rarissime de feu M. le professeur Gaullieur.) J. Bonnet, II, p. 173, n. 1.) — Elle a été rééditée à Florence, en 1875, par le professeur Emilio Comba : Nicolao Balbani, Storia délia vita di Galeazzo Caracciolo, repubblicata con prefazione e note. — 2° Pour la traduction latine, Jules Bonnet indique une édition de 1596, reproduite dans le Muséum hclveticum de Zurich, II, p. 519. — 30 Enfin pour la traduction française, la bibliothèque de Genève possède : La vie du marquis Galeace Caracciolo, traduite de l'italien [par Minutoli], Genève 168 1, in-12, et une nouvelle édition de Genève 1854. « Cette vie de Galeace Caracciolo ayant esté premièrement éçrite en italien, fut ensuite traduite en latin; mais comme

LA RUE DE CALVIN

Agé de vingt ans, Galéas épousa donna Vittoria, la fille du duc de Nocera, un des plus riches seigneurs du royaume. Il en eut neuf enfants. Charles-Quint le nomma son chambellan ; et tout promettait à ce cavalier accompli par ses vertus, sa politesse, son jugement, un avenir incomparablement brillant, quand, dit son biographe, « il fut appellé d'une manière miraculeuse à des richesses plus asseurées, et à de plus considérables dignitéz1. »

A ce moment, l'espagnol Jean Valdez faisait connaître à Naples la doctrine de la justification par la foi et exerçait son influence, son attrait évangélique sur le groupe d'esprits d'élite, dont faisait partie la veuve du marquis de Pescaire, Vittoria Colonna, célèbre par son talent poétique et par son amitié enthousiaste pour Michel-Ange. — A la même époque, Bernard Ochino, supérieur général des Capucins, prêchait la nouvelle doctrine avec son éloquence enflammée, tandis que Pierre Martyr Vermigli l'enseignait dans des leçons dont le succès était extraordinaire. C'est à une de ces leçons, qu'entraîné par son cousin, François de Caserte, Galéas se rendit un jour. Il reçut tout d'un coup une impression ineffaçable, et sa conversion complète ne fut plus qu'une affaire de temps. C'était en 1541. Galéas avait vingt-quatre ans.

Bientôt sa situation devint difficile. Valdez mourut en 1540, Ochino et P. Martyr, suspects, furent obligés de partir. En 1542, le Saint-Office fut intronisé en Italie. François de Caserte subit le martyre. On se dispersa, on se cacha.

Galéas conçut l'idée, surtout après un voyage en Allemagne, où il avait revu P. Martyr, alors à Strasbourg, de tout quitter pour conserver sa foi. Et les épreuves les plus cruelles commencèrent pour lui : « Toutes les fois qu'il regardoit son père, ce qu'il faisoit presques à toutes les heures du jour, et qu'il consideroit avec combien de tendresse il en estoit aimé, combien de respect il avoit pour luy, il ne pouvoit penser à l'abandonner sans estre pénétré d'une douleur incroyable, se disant continuellement à luy-même : Quoy ! quiteray-je ainsi mon père? O père malheureux et infortuné !... le rendray-je le plus misérable de tous les hommes?... Ce bon vieillard pourra-t-il résister à un déplaisir si accablant? Je seray donc la cause de la mort de celuy qui m'a donné la vie et qui auroit volontiers acheté mon séjour auprès de luy par sa propre mort 2 ? »

Et quand il pensait à sa femme, quelle angoisse ! « Pourray-je me résoudre à m'éloygner. .. pour toujours, d'une compagne qui m'est si chère, et qui faisoit tous mes plaisirs, d'une femme si aimable.... Que deviendra-t-elle, la malheureuse 3 ? »

Galéas était obligé de dissimuler toutes ces pensées, de ne pas « verser un ruisseau de larmes, » lorsque sa femme lui présentait le plus petit de ses fils.... Beaucoup moins angoissante était la perspective de quitter « sa douce patrie, » ses honneurs, ses plaisirs, surtout, nous est-il dit, « ce grand et magnifique

l'on n'a pu trouver aucun exemplaire de l'original, on a esté obligé de faire cette version sur la latine, qui est tombée heureusement entre les mains du traducteur. >• Avertissement. — 3. Th. Heyer, p. 69. Par erreur J. Bonnet, p. 173, dit: au mois de juillet. — 4. Galiffe, Notices généalogiques, V, p. 132, 133. 1. La vie, etc., p. 6. — 2. lbid., p. 34, 35. — :i. Ibid., p. 35.

LA PLACE DE SAINT-PIERRE

jardin 1 de son père, rempli de toutes sortes de plantes domestiques et étrangères, qui estoit sans cesse visité par une foule de personnes qui s'y rendaient des endroits les plus éloignés. » Il allait échanger tous ces biens pour l'exil, le déshonneur, la pauvreté! — Mais Galéas estima « toutes ces misères heureuses, puisqu'elles l'arrachaient de la corruption de ce monde, pour le faire jouir de la félicité du Paradis 2. » Et rien ne put ébranler sa secrète résolution.

Il ramassa 2000 écus d'or des biens de sa mère, et partit de Naples le 21 mars i55i (il avait trente-quatre ans) pour aller rejoindre l'empereur Charles- Quint, à Augsbourg. De là il se rendit à Genève, et y arriva le 8 juin.

Tout d'abord ce ne fut pas de l'admiration que le marquis de Vico suscita. Son héroïsme était trop extraordinaire. On fut étonné : il y eut des soupçons. N'était-il pas tout simplement un espion? Ces hésitations se trahissent jusque dans les Registres du Conseil, qui, au lieu de la simple mention ordinaire, disent : « Icy est venu ung qui se nomme le seigneur Galleache Caracolog, de Napples, marquis comme l'on dict,... qui désire vivre soubs la crainte de Dieu et de l'Evangille. » On le reçoit « comme les aultres », à la condition qu'il vive « en toute subjection comme les aultres, aussi que il soit veillé qui faietz3. »

Tout de suite Galéas voulut « s'instruire sous Jean Calvin. » Celui-ci l'apprécia immédiatement à sa rare valeur, et bientôt ils furent unis par les liens de l'amitié la plus intime. Calvin, lui dédiant son Commentaire sur la première épître aux Corinthiens, écrivit ces lignes : « Comme je connais par ma propre expérience combien son exemple est propre à confirmer ma foi et ma piété, et que tous les enfants de Dieu qui demeurent en cette ville confessent avec moi qu'il leur a été extrêmement utile, j'ai cru que je ne saurais mieux faire, que de l'exposer aux yeux du public, pour que son utilité se répande beaucoup plus loin 4. »

Aussi quand, le 11 novembre i555, Galéas demanda à être reçu bourgeois, cela lui fut accordé, et même gratuitement : attendu « qu'il est homme honorable et renommé, et prince, et excellent en Italie, qui est venu ici pour l'Evangille 5. »

Son départ inopiné de Naples avait jeté la stupéfaction, la consternation dans la ville et dans sa famille. Son père lui délégua aussitôt un de ses cousins, qu'il avait toujours aimé comme un frère. Celui-ci trouva Galéas installé « dans une chétive maison qu'il avoit achetée, n'ayant que deux valets pour le servir 6. » Avec beaucoup de larmes et des prières très ardentes, il lui mit devant les yeux la ruine de sa maison, l'extrême douleur de son père, le désespoir de sa chère femme, la tristesse de ses proches et de ses amis. Certes Galéas ne fut pas

1. « Commodam non minus quam voluptuosam habitationem, » dit Calvin. Opéra, XVI, p. 12. Dédicace de la seconde édition du Commentaire sur la première épître aux Corinthiens. — 2. La vie, etc., p. 42. — :i. 15 juin 1 55 1 . Registres du Conseil, Vol. 45, f. 307. Voir Gautier, Histoire de Genève, III , p. 422, n. 2, et Roset, Les Chroniques, V, § 35, p. 33g : « Devant sa venue quelques malveillans avoient faict advertissement pour faire soubsonner mal de luy, comme s'il estoit envoyé pour pratiquer.... » — i. 24 janvier 1556. Opéra, XVI, p. 13. — 5. Registres du Conseil, Vol. 50, f. 32. — Annales, p. 619. — 6. La vie, etc., p. 59.

LA RUE DE CALVIN

insensible : il mêla ses larmes à celles de son cousin ; mais il resta inébranlable dans sa résolution de « quitter sa patrie, les siens, et le monde même avec ses dignitez, afin de pouvoir vivre en liberté de conscience, sans pécher contre le Seigneur »

Pendant ce temps on s'apprêtait à confisquer les biens de Galéas. Le malheureux père se hâta de se rendre auprès de l1 empereur pour remédier à cette calamité, et il lui vint à l'idée de mander son fils, en vertu de son autorité paternelle, pour qu'il se trouvât à Vérone, le jour où lui-même y passerait. En fils respectueux, Galéas obéit, 19 avril i553. Il revoit son père. Celui-ci lui parle avec beaucoup de douceur et d'humanité. Mais Galéas le conjure de ne pas le « contraindre de faire plus de cas des honneurs et des avantages de la famille, que de la gloire de Dieu. »

De retour à Genève, il fit avec Calvin un voyage à Bâle, et là décida un membre de l'illustre famille des comtes de Martinengue, devenu protestant, à l'accompagner à Genève, « où il vivroit en liberté de conscience, et où il jouiroit de la compagnie de plusieurs italiens, et surtout de celle de Calvin. » Martinengue accepta, devint le pasteur de la communauté italienne, et, avec Calvin et Galéas, y introduisit la discipline ecclésiastique. Galéas fut ancien et « il est certain que la gloire d'une si sainte institution qui a esté pratiquée avec beaucoup de fruit en plusieurs autres églises, luy est principalement due : surtout à cause que par son autorité, par sa vigilance et par sa diligence, tant qu'il a vécu, il a esté comme la colomne et l'appuy de ce salutaire établissement 2. »

L'oncle de Galéas était devenu pape : son père espéra alors ( 1 555) qu'il pourrait au moins forcer son fils à habiter une autre ville que Genève. Il le manda donc auprès de lui à Mantoue. Galéas s'y rend. Son père l'accueille avec « plus de caresses et plus de marques de bienveillance que jamais. » Il lui dit comment il a obtenu du pape, pour lui Galéas, « la permission de demeurer en tel endroit de la seigneurie de Venise qu'il voudroit choisir, avec cette asseurance qu'il y vivroit en liberté de conscience et qu'il n'y seroit ni recherché ni inquiété pour sa religion 3. »

La proposition paraissait « si juste à Galéas, qu'on ne pouvoit raisonnablement y contredire. » A cette condition acceptable ne devait-il pas retrouver l'affection de son père, la compagnie de sa femme, la satisfaction d'avoir auprès de lui ses enfants, « qui estoient les choses du monde qu'il souhaitoit avec le plus d'ardeur, » une pension et une vie conforme à sa noblesse et à sa dignité ?

Galéas était « extrêmement perplexe. » Cependant il finit par se convaincre qu'il ne devait point « implorer la faveur de ceux qui ont déclaré la guerre à la véritable Eglise de Jésus-Christ, » et que son départ de Genève, pour aller vivre au milieu des catholiques, « seroit nommé une espèce d'abjuration de la foy. » Il scandaliserait les âmes pieuses ; il s'exposerait à voir sa piété « se fondre et s'évanouir » au milieu des honneurs, dignités, délices, amitiés et avantages de la terre....

L La vie, etc., p. 60. — 2. Ibid., p. 69, 70. — 3. Ibid., p. 71.

LA PLACE DE SAINT-PI ERRK

Galéas pria donc son père de ne pas insister. Il l'accompagna un certain temps, alla à Ferrare, où Renée lui fit « mille honnetetez, » causa avec lui « de Calvin, de l'Eglise de Genève, » puis le fit conduire clans son propre carosse jusqu'au fleuve; il prit le bateau et, par Venise et les Grisons, revint à Genève, le 14 octobre.

Alors sa femme, « qui l'aimoit plus qu'on ne sauroit le représenter, » le supplia de lui accorder une entrevue en Italie. Galéas y consentit. Elle espérait gagner son mari, lui espérait convaincre sa femme. Mais on ne sait pour quelle cause donna Vittoria manqua au rendez-vous et Galéas revint à Genève, n'ayant vu que deux de ses enfants. A peine rentré, il reçut des lettres de sa femme, le suppliant de revenir. Galéas repartit de Genève le 7 mars 1 558.

Le rendez-vous était fixé à Lésina, en Dalmatie. C'est dans ce voyage qu'il reçut une lettre de Calvin, du 19 juillet 1 558. Après s'être excusé de ne lui avoir envoyé qu'une seule lettre [auj. perdue], le Réformateur lui confie son anxiété et son espérance : « C'est bien l'un de mes plus grans désirs pour le jourd'huy de sçavoir quelle est son affection. Toutefois j'espère, encore qu'elle ne se voulust renger, que ce voiage servira d'un bon préparatif. Dieu par sa bonté infinie veuille tout conduire tellement que nous aions dequoy bénir son nom. Je suis persuadé que de vostre part vous prendrez ce qu'il luy plaira vous envoier d'un cœur paisible, sachant qu'il n'y a rien meilleur que de nous conformer à luy; car vous este desjà de longtemps accoustumé à préférer sa volunté à voz affections, quelques bonnes qu'elles soient. » — Et, montrant quelle confiance il met en lui, il souhaite qu'il soit « bien tost de retour, » qu'il soit « en dévotion de retorner bien tost » pour pacifier la communauté italienne, agitée par les hérésies et « pour aultres maladies secrètes de l'Eglise *. »

Galéas arrivé le premier au rendez-vous ne peut attendre : il traverse l'Adriatique, et, malgré le danger, se rend à Vico, où toute sa famille était rassemblée. Il paraît qu'après avoir eu cette idée une première fois, il y avait renoncé. Et Calvin, toujours dans la même lettre, lui disait affectueusement : « J'ay esté délivré par voz dernières lettres de grande perplexité, aiant sceu que le voiage qu'aviez entrepris à Vico estoit rompu. Car vous nous aviez mis tous en grand'peine et sollicitude auparavant. Et de faict, si j'eusse esté près de vous, je n'eusse pas espargné de rompre vostre robbe, pour m'efforcer à vous retenir, si j'eusse peu. Mais Dieu s'est monstré prochain en vous destornant d'un tel conseil. » Galéas, cependant, changeant d'idée, s'était courageusement rendu à Vico, malgré ses appréhensions diverses.

Plus tard il racontait à ses amis qu'il avait beaucoup craint qu'on ne l'enfermât dans une affreuse prison, où il aurait été obligé de passer le reste de ses jours. Alors les scènes déchirantes se multiplièrent.

« Galéas parla en particulier à sa femme, et tâcha de luy persuader qu'elle devoit le suivre.... Elle répondit qu'elle n'iroit jamais en un endroit où fleurit une religion contraire à la romaine.... Galéas voyant qu'il passoit tristement ses

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