Opéra, XVII, p
LA RUE DE CALVIN
jours sans aucun fruit,... résolut de s'en retourner. Le jour de son départ estant arrivé, il alla dire adieu au marquis, dont la colère s'estoit1 changée en une si grande fureur que, semblable à un désespéré, il luy dit les choses du monde les plus aigres et les plus injurieuses, et enfin le renvoya chargé de mille malédictions — Estant sorti de la chambre de son père, il trouva clans la cour sa femme, ses enfans, son cousin,... ses domestiques, tous remplis de tristesse et de deuil. Sa femme l'embrassa avec beaucoup de tendresse et le conjura de vouloir avoir pitié d'elle et de toute sa famille. Ses enfans s'estant mis à genoux devant luy, fondoient en larmes, et luy tendant les mains le prioient qu'il ne les abandonnât point.... Dans le nombre de ses enfans, il y avoit une petite fille de l'âge de douze ans qui, pleurant et criant, de temps en temps serroit les jambes de son père d'une telle manière, qu'il ne pouvoit s'arracher d'entre ses bras. Enfin son cœur fut alors percé d'une douleur si vive qu'il crut, comme il l'a souvent raconté, mourir d'affliction dans ce moment 2. »
Il sortit cependant de la maison de son père « qui estoit toute pleine de lamentations et de clameurs; » il se rendit au port, monta sur le navire qui l'attendait et rentra à Genève le 4 octobre 1 558.
2. Pour passer de ces scènes à l'épisode qu'il nous faut maintenant raconter, nous emprunterons le langage de Jules Bonnet : « La nature frémit et le cœur hésite devant un acte d'immolation qui passe l'héroïsme ordinaire et ne semble pas commandé par l'absolu devoir. A l'abandon de ses croyances les plus chères, Galéas avait préféré le martyre de l'exil. Il eut le tort de ne pas l'accepter tout entier, et de faiblir sous le fardeau surhumain qu'il s'était imposé 3. »
Au bout de quelques mois, en effet, Galéas fit une étrange ouverture à Calvin. Il avait formé le projet de divorcer avec sa femme ; il demandait si ce dessein était « juste et légitime; » il lui communiquait ses raisons et « surtout la nécessité qui l'obligeoit à cela. » Calvin prévit les critiques dont cet acte serait l'objet, d'autant plus, dit le biographe, « que peu de personnes entendoient la doctrine du divorce. » Touché d'autre part par les raisons de Galéas, Calvin lui conseilla de consulter Pierre Martyr et les principaux théologiens suisses et des Grisons, « promettant de se soumettre à leur décision. » Tous les ministres déclarèrent qu'il y avait lieu d'appliquer le texte de saint Paul (1 Cor. VII, 1 2-1 5) : « Si quelqu'un des frères a une femme qui ne soit pas du nombre des fidèles,
qu'il ne la quitte point, si elle veut demeurer avec lui Si l'infidèle veut se
séparer qu'il se sépare : en ce cas-là soit le frère soit la sœur deviennent libres. » C'était, ajoutaient-ils, l'opinion de saint Ambroise et d'Innocent III et de tous les canonistes catholiques 4. En conséquence, sa femme, en ne voulant pas le suivre, avait rompu le mariage existant, et Galéas pouvait en contracter un nouveau.
i. C'est évidemment par une faute d'impression que notre édition de 1682 a remplacé s'estoii de l'édition de 1681 par s'estant. — 2. La vie, etc., p. 85-87. — .'t. J. Bonnet, Nouveaux récits, p. 200. — 4, La vie, etc. Avertissement,
LA PLACE DE SAINT-PIERRE
Calvin, toujours plus sage, plus modéré que ses amis, trouva bon qu'on écrivît encore une fois à la femme de Galéas « pour éviter tous inconvénients et scandales, aussi médisances1. » Le Conseil décida que la rédaction de la lettre serait laissée « à la discrétion de M. Calvin2. »
Celui-ci (ier mai 1 5 5 9) , au nom des syndics et du Consistoire, accorda un délai de deux mois et offrit un compromis : « Votre refus aurait quelque chose de spécieux si, avec un danger mortel et manifeste, il voulait vous forcer à suivre sa religion ; de même, maintenant qu'il est prêt à se retirer clans un lieu libre et neutre {liberum et médium) où chacun de vous vivrait à sa manière et selon sa conscience (suo more et pro conscientia sua), vous ne pouvez, sous aucun prétexte, refuser cette proposition 3. »
Evidemment Calvin avait fini par trouver la vraie solution, qui ressemblait, en apparence, à celle que Galéas avait refusée, mais qui s'en distinguait en réalité par des conditions essentielles. Il ne s'agissait pas de demander une grâce à un ennemi détesté : il n'y avait qu'à user d'un droit. La grâce n'était qu'une garantie plus que suspecte, le droit était parfaitement incontesté et sans danger. Enfin, en allant dans un pays neutre, donna Vittoria n'avait pas l'air (comme l'aurait eu Galéas, et c'est ce qui l'avait arrêté) de renier ses coreligionnaires et n'était pas condamnée à un isolement religieux presque insupportable. — Mais c'était trop tard : la « noble et généreuse dame, » comme l'appelle Calvin, était entre les mains de ses confesseurs, ils ne la lâchèrent pas. Le 17 novembre, le Conseil arrêta que le marquis était « dorénavant en pleine liberté de se remarier 4. »
3. Galéas profitant de l'autorisation, et ne recherchant « ni la beauté, ni les richesses, ni la noblesse, » épousa le i5 janvier i56o une veuve, Anne Framery, de Rouen, âgée d'environ trente-sept ans (il en avait lui-même quarante-trois), et qui était récemment venue à Genève pour cause de religion. Michel Cop bénit le mariage à Saint-Pierre, au sermon de cinq heures du matin 5.
Galéas régla aussitôt son ménage selon son revenu, qui était modeste. Il
1. 13 avril 1559. Registres du Consistoire. Voir Th. Heyer, p. 71. — 2. Registres des affaires criminelles et consistoriales , 1559-1561, f. 20. Ibid. — 3. « Senatus genevensis Victoria; Caraffae. » Opéra, XVII, p. 510 et n. 1. — Heyer, p. 73. Il s'agit des Grisons, dit le procès-verbal du Conseil (14 août) : « lieu neutre, où elle puisse vivre en papiste et luy en évangéliste. » Heyer, p. 72. — 4. Registre des affaires criminelles et consistoriales, Heyer, p. 72. Heyer dit (p. 74) : « La procédure suivie dans cette affaire fut autant que possible régulière; mais il est à remarquer que le cas n'était prévu dans aucun des articles de l'Ordonnance sur les mariages.... Il me paraît donc difficile de ne pas admettre que le Consistoire et le Conseil se rendirent coupables d'un acte de complaisance condamnable, en permettant à Galeace Caracciolo de se remarier. » — Il était impossible que la meute des pamphlétaires, à la mode de Bolsec, laissât échapper une aussi belle occasion d'aboyer. Voici: « Des maris, qui ne pouvaient briser des liens indissolubles, se réfugiaient en Suisse pour embrasser ce qu'on nommait alors la liberté de la chair. C'est ainsi que le marquis de Vico... [suivent d'autres noms] vinrent à Genève, cachant, sous le motif apparent d'un changement de religion, un besoin d'émancipation conjugale qu'il leur était impossible de satisfaire dans leur patrie. » Magnin, Histoire de V établissement de la Réforme à Genève. Se vend à l'imprimerie catholique du Petit- Montrouge, près Paris, 1844, p. 290. — S. Heyer, p. 74.
la rue de Calvin
remplaça ses deux valets par deux servantes et vécut « avec beaucoup d'épargne et de sobriété — Ses habits étoient simples, mais propres, et cet homme qui dans son païs avoit esté maître de tant de domestiques... n'avoit pas honte d'acheter les choses dont il avoit besoin, quelquefois mesme des fruicts et des herbes l. »
Il n'en était pas moins respecté et honoré. Il avait une place réservée à Saint-Pierre, et on l'invitait aux repas officiels. « Il estoit continuellement visité dans sa chétive maison par plusieurs personnes, non pas comme un particulier, mais comme un prince habitant dans un palais, » et bien qu'il refusât le titre de marquis, il ne put obtenir qu'on le traitât autrement. Tout le peuple de Genève ne le désignait que sous le nom de Monsieur le marquis 2.
« Il était doux et civil envers les pauvres et les misérables, et il les traitoit comme s'ils eussent esté ses égaux et ses proches. Quoy qu'il ne fut pas riche, il ne laissoit pas d'estre libéral.... Il visitoit soigneusement les malades, les
secouroit et les consoloit Sa principale occupation estoit d'assister tous les
jours aux exercices publics de piété. A cela il ajoutoit la lecture des livres sacrez. Mais surtout il s'attachoit avec beaucoup de zèle et d'assiduité à sa charge d'ancien, s'informant de la vie et des mœurs de ceux qui estoient commis à sa conduite, de peur qu'il n'arrivât des scandales dans l'Eglise 3. »
Un moment, en 1572, pour motif d'économie, « ruiné, dit GalifFe, par ses charités et ses dépenses, pour la cause de la réforme, il vendit la petite maison qu'il avait acquise à la cour de S1 Pierre4, » espérant vivre à meilleur compte hors de Genève. Malgré tous les efforts du Conseil, de quelques amis qui lui offraient comme demeure leurs propres campagnes, malgré les démarches des pasteurs, il se retira à Nyon, puis à Lausanne. Mais au bout de quelques années, il revint, racheta sa maison et reprit sa vie pieuse, paisible et charitable. « Il n'en continua pas moins, dit Galiffe, à dépenser son avoir en charités, dans des proportions auxquelles on a peine à croire. Gautier, dans son Histoire de Genève, dit que, l'année même de sa mort, Caraccioli assista près de mille personnes dans la ville et cent quatre-vingts dans sa maison; qu'il dépensa 2680 coupes de blé et plus d'un tiers au delà de ses revenus 5. » — Puis il mourut.
Le registre des décès dit : « Galéas Caracciole Carafe, gentilhomme, bourgeois, marquis de Vico, est mort d'une fièvre intérieure, avec défluxion de cerveau, âgé d'environ 70 ans, ce 7 may 1 586, en la place de Saint-Pierre 6. » — Le 28 août de l'année suivante sa femme le rejoignit.
1. La vie, etc., p. 95. — 2. Ibid., p. 96, 97. — 3. Ibid., p. 98-100. — 4. Galiffe, Notices, V, p. 135. — 5. Ibid., p. 136 et n. 2. — Gautier, Histoire de Genève, V, p. 431. — 6. Registres mortuaires.
LA PLACE DE SAINT-PIERRE
Telle fut la ville où vécut Calvin, et tel fut le Calvin, qui vécut dans cette ville.
Peut-être, au début de ce volume, le lecteur a pensé que nous entamions une double digression, plus ou moins inutile. Nous espérons qu'il aura un peu changé d'avis.
Ces rues, ces maisons, pavées et bâties avec des pierres sans doute, mais encore plus avec les coutumes, les usages, les mœurs, les actes, les idées des Genevois qui presque tous précédèrent Calvin, comment aurions-nous pu ne pas les étudier? N'était-il pas impossible de savoir, par un autre procédé, ce que Genève était avant Calvin ? Et, ignorant ce qu'était Genève avant Calvin, comment pourrions-nous nous rendre compte de ce que Calvin en fit?
M. Foster l'a très bien dit à sa manière : « Un examen de l'état de Genève avant l'arrivée de Calvin... est l'introduction logique à une étude comparative de l'idéal, du développement des us et coutumes de l'Etat puritain à Genève et
dans la nouvelle et vieille Angleterre Qu'a apporté de bien ou de mal l'Etat
puritain ? Pour cette étude comparative, les préliminaires nécessaires sont l'étude de l'histoire de Genève avant qu'elle fût placée sous l'influence de Calvin »
C'est parce qu'on a négligé ces préliminaires que l'on a porté sur l'œuvre du Réformateur des jugements si faux, et, en particulier, qu'on lui a fait un crime spécial des lois et des règlements qui, depuis des années, depuis des siècles étaient des lois, des règlements nationaux.
Il est vrai que nous aurions pu analyser, philosopher, résumer abstraitement la vie politique, sociale, morale de Genève. Nous avons préféré montrer, ou plutôt, nous avons préféré essayer de vivre cette vie, avec nos lecteurs. Nous sommes entré dans les maisons ; nous avons escaladé les virets ; nous nous sommes assis aux tables familiales; nous avons acheté les aliments au marché.... Du moins ceux qui ne nous ont pas faussé compagnie ont en eux quelque chose de l'esprit genevois. Ils ne savent pas seulement : ils ont senti.
Dans cette vie vivante et vécue, nous avons rencontré Calvin, Calvin en chair et en os, Calvin travaillant, dînant, rustiquant à Pregny, à cheval, malade, avec
ses médecins et sa pharmacie, jouant à la clef Voilà le corps, le cerveau, le
cœur qui étaient Calvin. Autour de lui sont venus se grouper ses amis intimes, familiers, ceux de tous les jours de la vie, de toutes les heures de la mort : petit clan, dont la plupart des membres étaient unis par les liens de la parenté, Laurent de Normandie, mari de la fille, de la nièce des Colladon ; de Trie, beaufrère des Budé; Budé, beau-frère de Jonvilliers, et tous amis d'enfance aimés comme des frères, disciples aimés comme des fils. Ils se visitent à toute heure, entrent les uns chez les autres comme chez eux; ils se consultent; ils se communiquent leurs lettres et leurs pensées; ils dînent ensemble; ils vivent ensemble2.
1. Foster, p. 217. — 2. Calvin à Farel, 8 juin 1554: « Les amis qui sont ici te saluent bien et ceux surtout que tu avais fait saluer, le Seigneur Marquis, Budé, de Varennes, de Normandie, mon frère, le gendre aussi, chez lequel je dîne aujourd'hui avec tous les collègues. » Opéra, XV, p. 149.
LA RUE DE CALVIN
Si nous appliquons le proverbe: « Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es, » que devons-nous penser de Calvin lui-même? Voilà dans quelle atmosphère il aimait à vivre : ordre strict et héroïsme merveilleux, souffrances exceptionnelles, supportées avec un enthousiasme renouvelé des martyrs des premiers siècles, morts d'une sainteté aussi paisible que triomphante, foi vivante, débordante, enfantant des œuvres dignes d'elles. Certes, ils étaient des hommes, des hommes de chair et de sang. Leurs mariages, leurs divorces le prouvent assez ; seulement rien n'égale l'intensité réaliste de leur vie, si ce n'est l'idéalisme du détachement, du dépouillement dans lequel ils trouvent les plus âpres douceurs.
Or, non seulement les de Normandie, les de Trie, les Vico, étaient des amis, mais ils étaient des disciples de Calvin, des fils spirituels, les fidèles de sa « doctrine. » Ils étaient la vraie famille du Réformateur ; ils étaient les caractères que produisaient les doctrines, les sermons, les leçons de l'hôte de la rue des Chanoines, et surtout les leçons de sa vie domestique et quotidienne. — Devant ces fruits, que deviennent les calomnies répugnantes, et plus idiotes encore, sur l'arbre pourri et sur la sève empoisonnée? Vous les reconnaîtrez à leurs fruits.
Ce sont ces pensées suggestives qui m'envahissent l'âme tandis qu'à pas comptés je parcours cette place de Saint-Pierre, d'ordinaire si tranquille et même si déserte. J'ai beau vouloir rompre le charme; comme malgré moi, mes courses m'y ramènent toujours de nouveau. 11 me semble de plus en plus qu'ici je revis ces heures incomparables de la réforme calviniste, heures où se livraient les combats de géant. Pour les soutenir, il fallait ces héros à la taille surhumaine, légendaire, dit volontiers notre médiocrité actuelle, dans le cœur desquels toute la nature violente et tout l'évangile saint se mêlaient en contrastes, en passions troublantes.
Peu à peu la cathédrale a retrouvé sa façade authentique. A côté est le cloître déjà menaçant ruine. Toutes les portes de la place sont relevées, et dans cette espace clos, voilà les vieilles, les vraies maisons. C'est « Monsieur le marquis » qui traverse, allant chez Calvin pour lui parler de son projet de divorce. C'est Laurent de Normandie qui rentre chez lui après avoir donné ordre à Badius d'envoyer en France plusieurs tonneaux des livres de son ami le Réformateur. C'est Calvin lui-même, avec son bonnet, sa pelisse, don du Conseil, Calvin qui, de son pas si souvent ralenti et gêné par quelque maladie, tout préoccupé, va voir de Trie mourant. — C'est notre seizième siècle, le seizième siècle intime, ceux qui l'ont pensé, senti, vécu, créé, les héros du seizième siècle mais ces héros en deshabillé. Or, contrairement au proverbe et à la coutume, ils sont plus respectables ainsi que dans leurs costumes officiels. Et précisément, dans cette vie ordinaire, je découvre le secret de leur vie exceptionnelle: la tension continuelle, l'effort continuel, l'énergie continuelle de leur foi et de leur piété. On a le sentiment de quelque chose d'absolu. Tels autrefois les Polyeucte et leur grandeur cornélienne : dépassement troublant de la nature humaine
LA PLACE DE SAINT-PIERRE
dans certains actes de la vie, réalisation de l'idéal chrétien dans les affres, il vaut mieux dire dans la sérénité de la mort.
Et ces pierres, les pierres de cette place, les pierres de ces demeures me parlent, me parlent encore.
Dans les quartiers neufs et bas de la ville, la foule cosmopolite va et se bouscule. C'est le tourbillon des tramways électriques, des passants désoeuvrés ou affairés, devant les magasins dits modernes, avec leur quincaillerie clinquante et vaguement parisienne. C'est la fade et fatigante banalité des actions, des ennuis, des distractions vulgaires. — ïci, au coeur de la ville haute, au milieu de la solitude, non point d'un cimetière, mais des rues où le passé revit, vit avec une intensité d'une originalité si puissante, mon imagination s'exalte. Y a-t-il un lieu au monde qui puisse être aussi vénérable pour un huguenot ? Je sens ce que nos pères sentaient et exprimaient quand, réfugiés, proscrits, ils pensaient à leur Jérusalem, quand ils tendaient vers elle, avec une émotion poignante, leurs regards et leurs espérances. Voir la cité de Calvin ! vivre dans la cité de Calvin !
Le centre, le cœur et comme le sanctuaire de la réforme calviniste, c'était la cité de Calvin. Et le centre, le cœur, et comme le sanctuaire de la cité de Calvin, c'était la rue des Chanoines et la place de Saint-Pierre.
Maison de Longemale côté Est de la place, entre deux fenêtres.
APPENDICES
Appendice N° I.
UN IMPRIMEUR DE CALVIN
Conrad Badius.
i. Sa famille. — 2. Principales dates de sa vie. — 3. Ses marques d'imprimeur. — 4. Ses préfaces.
Nos lecteurs ont déjà pu admirer l'élégance des lettres majuscules que nous avons empruntées à cet imprimeur et les bandeaux aux ornements gracieux qui sont en tête des chapitres et des parties de notre volume. Pour parler de lui, il va nous suffire de résumer l'étude, si pleine de détails exacts, que lui a consacrée la France protestante (2e éd.) en profitant des pages de M. Alfred Cartier, ainsi que des Prolégomènes et des textes des Opéra.
1. Conrad Badius était le fils de Josse Bade, Jocodns Badins. Celui-ci doit être rangé parmi ces savants, dont nous avons déjà parlé, qui illustraient au seizième siècle la profession d'imprimeur, ou même de correcteur. Né à Asschen près de Bruxelles, en 1462, il visita les écoles d'Italie, puis vint enseigner le grec et le latin à Lyon. Il ne dédaignait pas, en même temps, d'être correcteur chez l'imprimeur Jean Trechsel, qui en fit son associé et son gendre. En 1499, il alla s'établir à Paris, où son imprimerie devint bientôt célèbre par le nombre et la beauté de ses publications. Arrivé ainsi à la gloire, il n'oublia pas son village et prit pour marque la presse a" Asschen ■' Prelum Ascensianum. C'est une sorte de vue d'un atelier, de son atelier. Il mourut vers 1535.
Son fils Conrad, né à Paris en 15 10, lui succéda et le surpassa encore, comme savant et comme imprimeur. Ami de jeunesse de Bèze 2, il devint beau-frère de Robert Estienne, qui avait épousé sa sœur Perrette, et tous deux se retirèrent à Genève, à peu près en même temps, en 1549.
Conrad Badius fut reçu comme habitant le 17 juin 1550, et comme bourgeois le 17 octobre 1555. On lui fit payer la bourgeoisie 15 écus d'or, somme très supérieure à celle qui était généralement réclamée en pareilles circonstances 3. Il avait donc encore des ressources.
Il ne parait pas s'être associé, comme on l'avait cru, ni avec Robert Estienne, ni avec Crespin. Si l'on trouve sur la Bible de 1555 cette indication « Excudebat Rob. Stephano Conradus Badius, » cela prouve simplement que l'un des beaux-frères avait eu recours, pour un moment, aux presses
1. A laquelle nous renvoyons une fois pour toutes — 2 Ant. de la Faye, De Vita et obitu Th. Bcsa; 1606, p. 45. — Histoire ecclésiastique, II, p. 193, n. 5. — 3. A. Cartier, p. 163.
APPENDICE I
de l'autre; et si l'on trouve sur deux ou trois ouvrages de 1550 cette indication: « Apud Johannem Crispinum Conradi Badii opéra, » cela prouve simplement que « Crespin, n'ayant pas encore dressé lui-même d'imprimerie, avait dû recourir aux presses de Badius pour les livres qu'il éditait.
Dès l'année suivante, il s'était procuré le matériel nécessaire Badius a toujours possédé un
matériel et un atelier entièrement distincts de ceux de Crespin et des Etienne1. »
Il fit tout de suite partie de ce cercle d'intimes que les correspondants de Calvin ne manquaient pas de faire saluer. Le 19 septembre 1552, Wolmar écrit à Calvin et à Badius : pour abréger il partage entre eux ce qu'il a à dire; Badius communiquera sa lettre à Calvin2. — En 1557 (19 juillet) Bullinger prie Calvin de saluer ses collègues et ses amis; il nomme « Budé, Jonvilliers, Badius, Laurent de Normandie et les autres qu'il connaît 3. » L'énumération est à peu près la même dans une lettre du 8 mai 1558 : « les collègues et les frères... Jonvilliers, Budé, Badius, de Normandie, etc., de même Crespin et Robert4. » — De même, le 29 mai 1561 5.
2. Notons trois ou quatre dates importantes, caractéristiques, de sa carrière.
En 1554, une femme noble de naissance, Marguerite de Vernon, qui avait épousé un gentilhomme « noble Régné de Bienassis, » donne son fils Jean Bienassis en apprentissage à Badius « pour apprendre les artz et mestiers de composition et correction, jusques à la fin de trois ans ... à partir du premier d'octobre (1554)... aussi le nourir de bouche et entretenir de couche, honnestement, comme il apartient, durant led. temps, et aussi payer et délivrer aud. Jehan Bienassis, tous les ans durant led. temps, deux escus d'or au soleil » 6. — - C'est là un type de ces contracts qui caractérisaient les mœurs de cette époque, et dont nous avons déjà eu occasion de parler.
Le 9 juillet 1559 un double mariage, célébré par Viret dans la cathédrale de Saint-Pierre, mettait en émoi le monde des imprimeurs : deux sœurs, filles et sœurs d'imprimeurs, épousaient deux frères, imprimeurs eux-mêmes; c'étaient les filles de Robert Estienne. Badius et Henri Estienne assistaient, en qualité d'oncle et de frère, à la cérémonie et au contrat, signé la veille : Contrat de mariage de « honestes Jehan et Estiene Anastaize, frères, enfans d'honorable Jehan Anastaize et de feu honeste Marie Dellayre, leurs père et mère, iceulx enfans natifz de la ville de Maringues, en Aulvergne, à présent bourgeoys de Genève, d'une part, et honestes Jehanne et Catherine Estiene, sœurs, natifves de Paris et filles d'honorable Robert Estiene, bourgeoys et maistre imprimeur de ceste cité de Genève et de feu honeste dame Perrette Bade, d'autre part 7. »
En 1560, c'est à toute autre chose qu'une fête que nous voyons assister l'illustre imprimeur. Le vendredi (5 janvier) il supplie le Conseil de lui permettre l'impression d'un livre intitulé Satyres chrestiennes de la cuisine papale*. Sa demande lui est accordée. Mais « pour ce qu'on a entendu que ledict Badius avoit desja imprimé ledict livre des satires, ce que mesme il a confessé, s'excusant que spectable Laurens de Normandie luy dit qu'il le povoit faire, espérant bien que Messrs luy permettroient, d'autant que ses presses estoient oysives, arresté que, puys qu'il y a en cecy du mesprys et désobéissance, que le dict Conrad Badius soit mys en prison jusques à lundy 9. » — Trois jours de prison à l'ami de Laurent de Normandie et de Calvin ! Messieurs étaient aussi raides qu'impartiaux. — Il est vrai que nous savons jusqu'à quel point la prison était alors vraiment faite pour tous.
1. A. Cartier, p 164, 165. — 2. Opéra, XIV, p. 360. — .'i. Tbid., XVI, p. 542. — 4. Ibid., XVII, p. 161. — 5. Ibid., XVIII, p. 480. — fi. A. Cartier, p. 109, n. 2. — René de Bienassis, natif de Poitiers, avait été reçu habitant de Genève le 24 juin 1550. Il s'occupa d'imprimerie de 1548 à 1556 environ, époque où il habite Thonon. — L'acte d'apprentissage notarié ne fut dressé que le 19 mai 1556. — Ibid., p. 107, 108 et n. 2. — 7. M nutes de J. Ragueau, notaire, Vol. III, P- ïSS'^Ç- (Archives de Genève.) — 8. C'est dans ces Satires que l'on trouve, par exemple, un dialogue entre Friquandouille, frère Thibaud, et Messire Nicaise. — Les Satyres chrestiennes ont été réimprimées par Gustave Revilliod (Fick)« 1857. — 9. Registres du Conseil, Vol. 55, f. 170'.
L'N IMPRIMEUR DE CALVIN
En 1 5 6 1 , Badius est de nouveau plus gai. De la prison, il passe au théâtre : tels étaient les contrastes de ce pittoresque seizième siècle ! — Il compose la Comédie du pape malade et tirant à sa fin (attribuée à tort à Th. de Bèze par Brunet et les frères Haag). Le 5 août le Conseil arreste « qu'on luy accorde de la jouer demain à 3 heures en la sale du Collège; » et, le 22 septembre, on lui en permet l'impression. La France prolestante s'approprie le jugement suivant : « Cette satyre, outrée et indécente, est en même temps bien écrite et remplie de traits saillants et véritablement comiques. » Et, après une citation, elle ajoute : « Il est à regretter que toute la pièce n'offre pas le même caractère de dignité, de convenance, et qu'on y rencontre des détails où le comique rappelé celui d'Aristophane, avec ses obscénités. » — Ce qui prouverait que le régime calviniste n'était pas opposé aux représentations théâtrales et à leur gaieté, autant qu'on le dit. Même il ne l'aurait pas encore été assez.
Enfin voici une dernière date, la plus lugubre. L'édit de janvier 1562 avait paru. Les protestants crurent à la bonne foi du roi et de la reine. Badius, comme beaucoup d'autres, se hâta de rentrer en France. Il alla, en qualité de pasteur (savant, correcteur, imprimeur, auteur théâtral, pasteur, et digne d'admiration dans chacune de ces fonctions, ... ces hommes du seizième siècle étaient capables de tout!), s'établir à Orléans. On lit dans les Registres du Conseil, 23 mars 1562 : « Conrad Badius, bourgeois, a requis luy octroyer congé pour se retirer à Orléans, où il est apellé pour servir au ministère de la parolle de Dieu, et le retenir tousjours au nombre des bourgeois et serviteurs de Messieurs. A esté arresté qu'on luy permet de se retirer, comme aux autres. » — Il semble en effet que Badius n'ait pas songé à une séparation définitive. Mais Dieu en avait décidé autrement. Quelques mois plus tard, le 27 décembre 1562, Bèze écrit, d'Orléans, à Calvin: « Badius est mort de la peste au mois d'octobre1. » Deux autres pasteurs d'Orléans furent emportés, comme lui, par le terrible fléau. Et dans Y Histoire ecclésiastique on lit : « Dieu frappa la ville d'Orléans d'une peste aspre et longue, y estans morts en peu de mois plus de dix mille personnes.... Comme aussi moururent trois ministres, à savoir : Le Plessis, Badius, avec toute sa famille, sans en excepter un seul, et Cosson 2. »
3. Dans la première édition de la France protestante, les frères Haag avaient mis en doute la parole de Bèze et le séjour de Badius à Orléans. Mais la seconde édition, grâce aux documents fournis par M. Th. Dufour, a pu abandonner ces doutes, montrant une fois de plus avec quelle prudence il faut accuser d'erreur les témoins oculaires, surtout quand un de ces témoins est un homme comme Bèze.
La typographie vient-elle en aide aux archives?
Conrad Badius avait conservé « en la transformant, au point de vue du dessin et de l'exécution, la célèbre marque de son père, le Prelum Asccnsiantim 3. » — On en connaît quatre variantes *.
Le caractère protestant de l'imprimeur y est attesté, en général, par l'exergue qui reproduit le passage de la Bible : En la sueur de \ ton visage tu \ mangeras le pain; ou: In sudore vultus vesceris pane tuo.
Or, M. Cartier fait remarquer qu'une des marques du Prelum Ascensianum se retrouve sur le
i. Opéra, XIX, p. 605. — 2. Histoire ecclésiastique, II, p. 193. — La France protestante (2"" édit. , I, p. 680, n. 3), à propos des mots : « sans en excepter un seul, » remarque : « C'est trop dire. » 11 est vrai qu'une fille de Badius, Elisabeth, baptisée à Genève le 12 juillet 1561, est indiquée comme morte à Genève le 30 août 1566. Mais on comprend qu'au moment de partir, redoutant les difficultés du voyage et de l'établissement, Conrad Badius ait laissé à Genève une enfant de neuf mois. Tous les Badius, alors à Orléans, moururent, sans en excepter un seul. — .1. Pour des raisons particulières, nous ne donnerons toutes les marques de Badius que comme culs de lampes des chapitres de notre quatrième volume. — i. A. Cartier, p. 164.
APPENDICE I
titre de volumes publiés par Eloi Gibier, imprimeur à Orléans, dans la seconde moitié du seizième siècle. Il voit là une preuve que Badius avait emporté son matériel en France *.
Enfin, il nous faut noter que Badius ne se contenta pas des quatre variantes de la marque primitive de son père. Une fois établi à Genève, il en inventa une autre toute différente, à son usage personnel, se servant du reste concurremment des deux types. Celle-ci représente le Temps aidant la vérité à sortir de son puits. Le plus souvent elle est accompagnée de cet exergue : Des creux manoirs et pleins d'obscurité j Dieu par le temps retire vérité. — Cette marque de la Vérité se retrouve à la fin du seizième siècle à La Rochelle, chez Jérôme Haultin. Y est-elle venue d'Orléans, et ferait- elle partie de l'outillage de Badius, partagé et dispersé après son décès2?
4. Il ne nous reste plus à signaler que les Dédicaces ou Préfaces de Badius, dont E.-H. Gaullieur a pu dire à juste titre : « Les livres qu'il imprimait sont enrichis des préfaces de sa façon, dont plusieurs sont citées comme des modèles de précision et d'érudition 3. »
Celle qu'il mit à sa traduction en vers français de YEpinicion a mérité les éloges des éditeurs des Opéra : « très agréable à lire, lectu juçundissima, » disent-ils. Elle nous fournit deux intéressants détails biographiques. « Il me souvient qu'estant jeune escholier à Basle, sous la discipline de M. Simon Gryneus... je fu par luy mené à Wormes, à la diète qui se tenoit là, et qu'en faveur de luy je fu receu au logis où les Docteurs protestans, envoyez par messieurs de Strasbourg, estoyent logez, et entre autres M. Jehan Calvin. » C'est sans doute là qu'il fit la connaissance de celui-ci.
- Et nous apprenons que Badius eut pour maître dans l'art de la poésie Th. de Bèze (auquel la préface est adressée) : « Ainsi, d'autant que je tien en partie de vous ce peu d'industrie que Dieu m'a donné à composer des vers françois, je seroye ingrat (ce me semble) si je ne vous en faisoye quelque recognoissance. Pourquoy j'ay bien voulu que ce mien petit apprentissage sortist en lumière sous vostre nom. » Il ajoute enfin sur sa traduction, comparée avec le texte même : « J'ay marché comme à clochepied, tant pour ce que nostre langue ne fait que seconder la latine
1. Si l'on en croyait le volume : « Orléans. L'Université et la typographie. Exposition organisée par la Société archéologique et historique de l'Orléanais, mai-juin 1884. Orléans, Herluison, 1885, » p. 45, Eloi Gibier se serait servi de la marque de Badius (la presse, la main dextre sortant du nuage, et l'exergue : In sudore, etc.) déjà en 1536, dans l'ouvrage : « Oraison ou sermon de l'ascension de N. S. Jésus-Christ, écrite premièrement en latin par Gentien Hervet puis par lui-même mise en français, Orléans, Eloi Gibier, 1536, in-8°. » — Seulement, vérification faite, 1536 est une erreur typographique : il faut lire 1556. M. le bibliothécaire de la ville d'Orléans a bien voulu nous fournir le renseignement suivant: «Eloi Gibier n'exerça à Orléans que de 1551 à 1585. — Le titre de l'ouvrage, que ne possède pas notre bibliothèque, varie suivant les auteurs. Le P. Nicéron : « Mémoires,... etc., avec un catalogue raisonné de leurs ouvrages, » t. XVII, p. 192, dit : « Oraison ou sermon de l'ascension de notre Seigneur J. C, montant au ciel, écrite premièrement en latin par Gentien Hervet, puis, par lui-même mise en françois. Orléans, 1556, in-8°. » Dom Gerou, manuscrit 633, t. I", f. 35270, dit : « Discours ou sermon sur l'ascension de nostre Seigneur, escrit premièrement en latin par Gentien Hervet, puis par luy mis en françois. Orléans, Eloy Gibier, 1556 in-12 et 1588 in-8°. » — Ce sont ces deux indications qui semblent avoir été fautivement combinées dans « Orléans, L'Université et la typographie. » — Le volume de 1556 porte-t-il une marque et quelle? Nous ne le savons, et nous nous bornons à reproduire les observations que nous a communiquées M. Th. Dufour : « Il est certain qu'Eloi Gibier s'est servi de la marque de Conrad Badius. Comparez dans Silvestre (Marques typographiques) la marque 964 de Eloi Gibier, et la marque 867 de Badius. Vous verrez que c'est exactement le même bois, avec la même croix à deux branches, comme signature. Aucun doute n'est possible à cet égard. Gibier s'est borné à faire disparaître au bas le mot ascensianum. Il n'a pu se servir de cette marque qu'à partir de 1562. Auparavant il n'a dû employer que le N° 544 de Silvestre, qui n'a aucun rapport avec la marque que Conrad Badius a employée en 1550 sur le De prœdestinatione et providentia Dei libellus, lo. Calvino authore 1550, sauf que c'est le même motif de la presse. La composition et le dessin sont tout à fait autres. La gravure, très médiocre chez Gibier, est excellente chez Badius. Il est évident que Gibier, ayant eu sous les yeux un exemplaire du De prœdestinatione de 1550, s'est emparé du motif de la presse et l'a fait copier avec de nombreux changements par un mauvais graveur. » — 2. A. Cartier, p. 164. — 3. E.-H. Gaullieur, Etudes sur la Typographie genevoise du XV" au XIX" siècle (dans le Bulletin de l'Institut national genevois, tome II, 1855, p. 174).
UN IMPRIMEUR DE CALVIN
[c. à d. est la seconde, vient après au lieu d'être supérieure ou même égale] en propriété et grâce de bien dire, que pour ce qu'il [Calvin] me surpasse en doctrine et éloquence d'une distance par trop longue l. »
Et l'on serait fort tenté, au point de vue de la poésie, de préférer cette jolie prose, si pittoresque, aux vers qui la suivent. — Où l'on ne résiste pas à la tentation, c'est quand on lit les deux poésies que Badius a mises après l'épître dédicatoire à Laurent de Normandie de la traduction du traité des Scandales de Calvin.