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CHAPITRE SECOND Le protestantisme fabrisien

I. Le Fèvre humaniste et son Psautier quintuple. — II. Le Commentaire de 15 12 ou le premier livre protestant. — III. Le premier disciple de Le Fèvre : Farel. — IV. Progrès du protestantisme. — V. Quercu et Béda. — VI. Le Fèvre, et le biblicisme protestant. — VIL Béda, et l'anti-biblicisme catholique. — VIII. Timidité de l'évêque et héroïsme des martyrs.

"APRES Théodore de Bèze, c'est à Paris que Calvin aurait été « averti » de la vraie religion , aurait « gousté quelque chose de la pure religion. » Ces expressions du XVIe siècle, traduites en français du XIXe, signifient que Calvin aurait été initié, pendant son séjour à Paris, au protestantisme.

Le fait est contesté, et toutes les objections se ramènent à celle-ci : ce n'est pas vraisemblable.

Nous sommes conduits à examiner cette question: à ce moment-là, à Paris, le protestantisme existait-il? Et nous répondons : il y avait en ce moment, à Paris, un protestantisme, un protestantisme très authentique, quoique d'une nature particulière, le protestantisme fabrisien, que nous appelons ainsi pour le distinguer des protestantismes ultérieurs, protestantisme luthérien et protestantisme calviniste.

Le protestantisme « fabrisien1 » avait pour fondateur Jaques Le Fèvre (Fabri)2. {Page 79.) Né vers 1435 3 à Etaples *, en Picardie, de petite maison5, il vint à Paris, conquit ses grades, voyagea en France et hors de France6, fut professeur de mathématiques et de philosophie au collège du cardinal Le Moine.

1. Ce mot de fabrisien n'est pas de nous. Nous l'empruntons au XVIe siècle lui-même, au grand adversaire de Le Fèvre, à Béda. « Si, disait-il, la secte des malheureux luthériens eût pris comme il convenait, le nom de son

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Bientôt ses nombreuses et savantes publications mirent cet homme, un des plus petits de son époque par sa taille1, au rang des plus grands par l'influence, à côté de Reuchlin et d'Erasme.

Ce fut lui qui, en France, eut la gloire de vaincre la scolastique et la Sorbonne.

Bèze l'atteste en ces termes, qui ont l'élan d'un chant de triomphe et l'exactitude d'une chronique historique :

« Vrayement la providence de Dieu est admirable ! Car qui eust estimé qu'un seul homme de peu d'apparence eust peu chasser la barbarie hors de la plus fameuse université du monde, en la quelle, par l'espace de beaucoup d'années elle reposoit seurement ? Si est-ce que Jacques Lefèvre, personnage de petite maison et d'un lieu peu renommé (assavoir

Lefèvre d'Etaples (d'après les Icônes de Bèze). (p. y£

premier chef, je ne sais si on l'eût appelée luthérienne, dr nom de Luther, ou fabrisienne du nom de Faber. Annotationes in Fabium et Erasmum (1526), cité par Douen, Bulletin, XLI, 1892, p. 72. — 2. C'était une forme très usitée : Ruffi, Caroli, etc. — 3. Voir Appendice IV. A quel âge mourut Le Fèvre? — 4. Etaples est environ à cinq heures de Boulogne. Voir: Essais sur la vie et les écrits de Jacques Le Fèvre d'Etaples par Graf, 1842 ; Jacobus Faber Stapulensis dans la Zeitschrift, f. d. historische Theol., par Graf, 1852. Encyclopédie des sciences religieuses, VIII, article de Lutteroth, p. 69-77. — o. Bèze est exact. Fl. de Rnemond est, selon son habitude, malveillant quand il dit de Le Fèvre : « Pauvre enfant sans berceau et sans aveu. » Le Fèvre avait un petit bien (quantulum id cunque erat) qu'il abandonna à ses frères et à ses neveux, pour être délivré de tout souci matériel et se livrer entièrement à l'étude. Graf, Faber Stapulensis, p. 5. — C. En 1488- 1489 (d'après Clerval, De J. Clichtovei Vita et Operibus, p. 4) et non en 1492, il est en Italie, visite Pic de la Mirandole, Hermolaus Barbarus, patricien de Venise. Dans cette ville il voit les célèbres imprimeurs, rivaux des Estienne, les Aide. II fait connaissance de Marsile Ficin, d'Angelus Politianus. Il va à Florence, à Rome. En 1503, il est à Orléans, dans le couvent de Saint-Amans. En 1509 il visite l'Allemagne, traverse Mayence, Cologne. En 1506 il est avec la cour à Bourges. (Graf, Faber Stapulensis, p. 9, 17, 18, 19.)

1. Tous les contemporains insistent sur sa très petite taille. Ils l'appellent homunculus (petit homme), « très modeste (perhumilis) d'apparence et de taille. » Sa taille, disent-ils encore, était au-dessous de la moyenne (supra

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d'Etaples, port de mer non fréquenté en Picardie) mais au demeurant l'un des plus nobles hommes de la terre, si l'on considère son érudition, sa piété, sa générosité et, ce qui est le plus esmerveillable, ayant esté eslevé au milieu de la barbarie mesme : icelui, dis-je, est venu about d'une si haute entreprise et a fait desloger l'ignorance. Car c'est lui qui, de vive voix, et par très doctes escrits, a remis sus en l'Université de Paris la vraye logique d'Aristote et les Mathématiques, au lieu de la Sophisterie qui y régnoit auparavant »

« Tu es le plus philosophe des philosophes (tu philosophissime Faber), » lui écrivait Reuchlin2 (3i août i5i3); et Erasme déclarait qu'un homme « si pieux, si bon, si savant, ayant rendu de si grands services aux études et à tous les lettrés mériterait de ne jamais vieillir. » (i5 février 1 5 1 7.) Le vœu d'Erasme s'accomplit dans la mesure du possible. Le Fèvre vieillit, mais il vieillit longtemps, puisqu'il devint centenaire.

Du reste une gloire plus grande était réservée au restaurateur de l'humanisme, et, dès 1509 (l'année où naquit Calvin), on voit un changement s'opérer en lui. Briçonnet, abbé de Saint-Germain des Prés, en i5oy, se hâta d'y appeler Le Fèvre.

Comment ces deux hommes s'étaient-ils connus ? Briçonnet avait étudié au collège de Navarre. Nommé ensuite évêque de Lodève, selon la coutume du temps, il ne résida pas, et se fit instruire dans la philosophie et la théologie par Clichtove, l'ami de Le Fèvre. Peut-être firent-ils ainsi connaissance. Peut-être Briçonnet avait-il déjà reçu les leçons de Le Fèvre lui-même. En tout cas l'amitié de ces deux hommes est un fait historique de grande importance; elle décida de la carrière de l'évêque et de la carrière du réformateur. Par Briçonnet Le Fèvre entra en relation avec la famille royale et s'acquit les protections qui, à plusieurs reprises, devaient lui sauver la vie.

De \5oj à i52o, Le Fèvre eut sa principale résidence à Saint-Germain des Prés, et c'est de là que sortit non une réforme monachale, mais la Réformation elle-même, la Réforme fabrisienne 3.

Cela commença imperceptiblement et lentement. Le Fèvre paraissait plongé au plus profond de la superstition romaine. Farel nous le raconte : « Jamais je n'avois vu chanteur de messe qui en plus grande révérence la chantast, combien que par toutes les parts je les aye cerchez jusques au plus profond des chartreux et autres moines... Cestuy... faisoit les plus grandes révérences

modum humilis). C'était un petit bout d'homme (homuncio), de corps petit et méprisable (humili contemtoque corpore). Les textes sont rassemblés par Graf, Faber Slapukusis, p. 12.

i. Les vrais pourtraits des hommes illustres, de Bèze, p. 153. — 2. Herminjard, I, p. 12. — 3. C'est de Saint- Germain des Prés que sont signés quelques-uns des plus célèbres ouvrages de Le Fèvre, son Psautier quintuple (absolutum in cœnobio S. Germani prope muros Parisienses anno 1508); son commentaire de 15 12 (absolutum in cœnobio divi Germani de Pratis, juxta Parisios). Un premier essai de réforme ayant échoué, Briçonnet fit venir d'un couvent de Bourges 30 moines qui rétablirent la discipline. La plupart des anciens moines refusèrent de s'y soumettre et quittèrent le couvent. Ce fut double agrément pour Le Fèvre, qui attira dans les cellules laissées vides quelques jeunes disciples, comme Vatable, Gérard Roussel, etc. Graf, Faber StapuUnsis, p. 19.

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aux images qu'autre personnage que j'aye cogneu et demeurant longuement à genoux il prioit et disoit ses heures devant icelles *. »

Et cependant la préface du volume qu'il publia alors, en i5oo,, Psautier quintuple, contenait cette déclaration : « Pendant longtemps je me suis attaché aux études humaines, et j'ai à peine goûté du bord des lèvres les études divines: car elles sont augustes et ne doivent pas être approchées témérairement. Mais déjà dans le lointain une lumière si brillante a frappé mes regards, que les doctrines humaines m'ont semblé des ténèbres en comparaison des études divines, tandis que celles-ci m'ont paru exhaler un parfum dont rien sur la terre n'égale la douceur 2. »

Saluons avec respect cette lumière divine qui se lève dans la nuit universelle ; c'est l'aurore de la Réformation.

Trois ans après (i 5 1 2) paraissait le Commentaire latin sur les Epîtres de saint Paul {Page 82). En un sens, ce livre peut être appelé : le premier livre protestant.

Voici d'abord le principe qu'on appellera plus tard le principe formel : l'autorité souveraine de la Parole de Dieu.

« C'est là que se trouve la doctrine de Christ..., et ceux qui l'étudieront puiseront avec joie de l'eau à la source du Sauveur 3. » « Célébrons le Christ notre roi en l'étudiant dans les saints oracles {ex studio sacrorum eloquiorum 4). Ne suivons pas les préceptes et les dogmes des hommes, qui n'ont pas de fondement dans la lumière qui a brillé d'En Haut 5. »

Aujourd'hui on fait le contraire de ce que faisaient ces hommes inspirés de Dieu : « Il y a des hommes, dans ce temps, qui apprennent au peuple une folle piété au lieu de la doctrine de Christ. A quoi me sert de jeûner de nouveaux carêmes et de payer la légitime ? pourquoi me fier à des formules de prières {oratiunculis) dont l'auteur est inconnu, et laisser de côté les prescriptions apostoliques ? Pourquoi mourir dans le froc quand on a vécu toute sa vie dans l'habit séculier ? Rien de semblable n'est ordonné par la doctrine de Christ.... Le reste est peut-être plus superstitieux que religieux.... Attachons-nous donc au seul Christ et à la doctrine apostolique. Car et elle suffit {nain illa et sufficit), et elle est la première et la principale pour le salut 6. »

Et, immédiatement, du principe formel, formulé aussi nettement, aussi

1. Du vray usage de la Croix (éd. Fick). Epistre à tous seigneurs, p. 170. — 2. Quincuplex Psalterium, gallicum, romanum, hebraicum, vêtus et conciliation. A la fin du volume on lit: absolutum... in cœnobio S. Germani propc muros Parisienses... 1508, et in clarissimo Parisiorum Gymnasio ex chalchotypa Henr. Stephani officina... emissum a. 1509... — 3. Epître (préface) à Briçonnet. — 4. 1 Tim. VI, fol. 213 a. — 5. Col, III, fol. 185 b. — 6. Rom. XVI, fol. 104 b.

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agressivement, sort le second principe, le principe matériel : la justification par la foi.

Le Fèvre est ici d'une clarté admirable.

« Il est presque profane de parler du mérite des œuvres (ferme prophanum esse loqui de merito operumj, surtout vis-à-vis de Dieu. Car un mérite semble ne pas demander une grâce, mais exiger ce qui est dû : attribuer un mérite aux œuvres, c'est presque avoir l'opinion de ceux qui croient que nous pouvons être justifiés par les œuvres, erreur pour laquelle les Juifs sont surtout condamnés *. Ainsi ne parlons pas (taceamus) du mérite de nos œuvres, qui est bien petit ou plutôt nul (quod vel perexiguum est aut potius nullum), et célébrons la grâce de Dieu qui est tout (quae totum est). On ne peut attribuer réellement de mérite qu'à Christ, qui a tout mérité pour nous (qui nobis omnia est meritus)\ mais, pour nous , confessons que nous n'avons aucun mérite devant Dieu {nihil erga Deum meritos), et espérons en sa grâce2. »

Et, après le côté négatif, le côté positif de la grande doctrine protestante : « Mais, tu diras, quelqu'un a-t-il jamais été justifié sans les œuvres de la loi, ou écrite ou naturelle? Il y en a eu, et même d'innombrables. (Si etiam înnumeros

Commentaire de Le Fèvre sur les Epîtres de saint Paul, en 151: (Grandeur de l'original, 20 cm. X 31 cm.) (p. 81).

\. Meritum tribuere operibus, prope modum cum eis est sentire, qui credunt nos ex operibus justificari posse, de quo errore damnantur Judaei plurimum. — 2. 1 Cor. VIII, fol. 118 b.

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dixero : non forte mentiar.) Et qui ignore que le brigand a été justifié par la foi seule (sola fide justificatum) ? »

Cela ne veut pas dire que les œuvres soient vaines. Le Fèvre s'efforce de concilier saint Paul et saint Jacques. En ne faisant pas de bonnes œuvres, quand cela nous est possible, nous perdons la grâce de la justification. Du reste, est-il possible au croyant de ne pas faire de bonnes œuvres? « Les œuvres, qui suivent la foi, sont le signe de la foi vivante, comme le souffle et l'haleine sont le signe de notre vie — La foi est vivante ; et, vivante, elle a comme signe les œuvres vivantes l. »

En réalité, la justification ne consiste ni dans la foi ni dans les œuvres. Car les démons aussi croient. « Dieu seul justifie » (imus est Deus qui justifient ex fide). Et ceci demeure : « Par les œuvres, sans la foi, il est impossible d'être justifié ; au contraire, par la foi, sans les œuvres, c'est possible2. »

Et il s'est trouvé un auteur pour écrire : « Nous n'avons trouvé rien de pareil [à l'autorité absolue et exclusive de la Bible et à la justification par la foi seule] dans le Commentaire de i5i2. - — On ne peut soutenir que Le Fèvre ait enseigné la foi protestante ni qu'il ait cessé d'être catholique 3. »

Alors même que le Commentaire de i5i2 contiendrait seulement les lignes citées, nous aurions le droit de l'appeler le premier livre protestant.

Or, le Commentaire de i5i2 contient trois choses de plus :

i° Non content de poser les deux bases du protestantisme, il ébranle les deux bases du catholicisme.

Selon lui, les sacrements n'ont pas de vertu magique : « L'ablution dans l'eau matérielle du baptême ne justifie pas, mais elle est le signe de la justification par la foi en Christ ; car les symboles sensibles sont les signes des choses et des infusions divines 4. »

Donc, pas cVopus operatum, et pas davantage de sacrifice dans la messe. Expliquant, d'après l'Ep. aux Hébreux, comment le Christ a satisfait pour tous les péchés du monde par un seul sacrifice (pro totius mundi peccatis una oblatione), il dit: «Ce qui s'accomplit chaque jour par le ministère de son prêtre, ce ne sont pas tant des sacrifices réitérés, que la mémoire et le souvenir d'une seule et même victime, qui n'a été offerte qu'une fois5. Toutes les fois que vous ferez cela, est-il dit, faites-le en mémoire de moi, car il a satisfait une fois pour tous (semel pro omnibus). Et il n'y a pas d'autre mystère, si ce n'est dans la présence [ex praesentia) de son corps et de son sang ; la mémoire de l'oblation et de la satisfaction divine est pour tous salutaire, mémoire qui est plus agréable {aceeptior) à Dieu que tout sacrifice et toute oblation jusqu'à la fin du monde 6. »

l. Rom. IV, 77 a. — 2. « Ex operibus sine fide, manquant quis justifientur. At contra ex fide, sine operibus, justifkatur quis. » Rom. III, fol. 7 5 a. — 3. De Sabatier Plantier, Rôle de Jacques Lefèvre d'Etaples à l'origine de la réfortnation française, 1870, p. 28, 22. — i. Ablutio circa nos materialis aquae in baptismate non justificat : sed signum est justificationis ex fide Christi. Sensibilia enim symbola, spiritualium rerum et divinarum intusionum sunt signa. Rom. IV, fol. 77 a — o. Non tam sunt iteratae oblationes quam unius ejusdem, et quae semel tantum oblata est, victimae memoria et recordatio. — 0. Heb. VII, fol. 243 a.

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2° Non content de renverser les deux principes du catholicisme, Le Fèvre en renverse les principales conséquences : « Le Fèvre, dit Graf, attaquait dans leur base la doctrine et les pratiques de l'Eglise catholique 4. »

Il attaque le célibat des prêtres. Tout en déclarant la virginité supérieure au mariage, il blâme les Eglises qui n'ont pas imité l'Eglise grecque, et ont imposé à leurs prêtres le célibat. « Tombant, dit-il, dans une incontinence pire, ils sont tombés dans les pièges du diable » {in pedicas diaboli%).

Il attaque les jeûnes. Tout en disant que, si une loi l'ordonne, il faut lui obéir, car l'obéissance aux lois est juste, il proclame la liberté : « Usons de tous les mets salutaires et nécessaires 3. »

Il attaque la liturgie latine. « La plupart des hommes {maxima pars hominum) quand ils prient maintenant (je ne sais s'ils prient avec l'esprit) ne prient pas au moins avec l'entendement, car ils prient dans une langue qu'ils n'entendent pas 4. »

3° Objectera-t-on enfin : Le Fèvre n'a pas eu peut-être conscience de son œuvre réformatrice ? L'objection serait étrange. Un homme n'a pas, au même moment, tant et si peu d'intelligence. Du reste, M. Herminjard, qui voit dans le Commentaire de i5i2 seulement « le prélude bien imparfait de la manifestation de l'Evangile5, » a écrit ceci : « Il ne serait pas légitime de prétendre qu'à l'origine Le Fèvre n'a point compris la portée de ses doctrines, ni prévu l'imminence d'une révolution religieuse. C'est, en effet, vers l'année i5i2 qu'il disait déjà à Guillaume Farel, son élève : « Mon fils, Dieu renouvellera le » monde et tu en seras le témoin. » Parole prophétique, à laquelle le passage suivant, tiré de son ouvrage sur saint Paul, peut servir de commentaire : « L'Eglise suit malheureusement l'exemple de ceux qui la gouvernent, et elle » est bien loin de ce qu'elle devrait être. Cependant, les signes du temps » annoncent qu'un renouvellement est prochain, et, pendant que Dieu ouvre » de nouvelles voies à la prédication de l'Evangile par les découvertes et les » conquêtes des Portugais et des Espagnols dans toutes les parties du monde, » il faut espérer qu'il visitera aussi son Eglise et qu'il la relèvera de l'abaisse- » ment dans lequel elle est tombée 6. »

Le doute n'est pas permis. Le Commentaire de i5i2 est bien le livre qui, le premier, contient l'exposition et la proclamation du protestantisme.

Nous nous hâtons d'ajouter : du protestantisme fabrisien 1 .

Toutes les discussions nous paraissent provenir, en effet, d'une fausse définition. Qu'est-ce que le protestantisme ? Pour la plupart des historiens, le protestantisme, c'est le protestantisme tel que l'ont fait Luther, Zwingle et Calvin. Un auteur, qui a toute la franche naïveté de la jeunesse, l'a dit dans une thèse de

1. Graf, o. c, p. 71. — 2. 1 Tim. III, p. 205 a. — 3. Rom. XIV, fol. 101 a. — 4. 1 Cor. XIV, 128 a. — S. Herminjard, I, p. 239. — 6. Herminjard, I, p. 5. — 7. Cette originalité de Le Fèvre est caractérisée par Graf (Faber Stapuknsis, p. 215) en ces mots: « Comme Le Fèvre appartient moitié au quinzième et moitié au seizième siècle, il se tient aussi, pour ainsi dire, entre les réformateurs avant la Réformation, et les réformateurs eux-mêmes : une figure originale, qui ne peut être confondue ni avec ceux-là, ni avec ceux-ci. »

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baccalauréat en théologie. Réformation est, — dans l'esprit des écrivains que nous combattons, — « synonyme de révolution religieuse ; » le réformateur est celui qui va à l'extrême opposé des principes qu'il attaque, et il doit en exprimer « l'antithèse » bien nette 1 !

Nous ne contestons pas que cette idée ne soit l'idée banale sur la Réformation et sur le Réformateur protestant. Nous ne contestons pas davantage que cette définition ne s'applique pas du tout à Le Fèvre. Non. Le Fèvre n'a pas brûlé la bulle du pape. Le Fèvre n'a pas écrit X Institution chrétienne.

Son caractère était doux2, méditatif, comme devait l'être, à soixante dix-sept ans, celui d'un humaniste mystique. Et son protestantisme a été ce qu'il était luimême, et ce qu'il devait être à cette époque, modéré, conciliant, avec des hésitations et des contradictions dont la double raison étaient l'âge et le mysticisme.

Sans doute, il expose une conception du péché originel qui ne sera pas la conception des réformateurs postérieurs 3. Il admet la présence réelle (qu'il ne faut pas confondre avec la transsubstantiation), et l'ubiquité du corps de Christ, repoussée par Calvin, acceptée par Luther; il conserve encore l'invocation des saints, le purgatoire, le carême, et s'abstient d'attaquer la constitution de l'Eglise catholique, etc.

Mais cela empêche-t-il qu'il ait nié Yopus operatwn, le sacrifice de la messe, le célibat des prêtres, les jeûnes, l'usage de la langue latine, et nettement posé les deux principes fondamentaux du protestantisme : l'autorité souveraine de la Bible, et la justification par la foi?

Donc Le Fèvre a des progrès à faire ; il n'a pas achevé du premier coup le grand œuvre, mais il l'a commencé 4 ; et nous pouvons répéter avec Merle d'Aubigné : « La Réformation n'a point été en France une importation étrangère. Elle est née sur le sol français; elle a germé dans Paris; elle a eu ses premières racines dans l'Université même, cette seconde puissance de la chrétienté romaine. Dieu plaçait les principes de cette œuvre dans le cœur honnête d'hommes de la Picardie et du Dauphiné, avant qu'elle eût commencé dans aucun autre pays de la terre.... Si l'on ne regarde qu'aux dates, il faut donc le reconnaître : ce n'est ni à la Suisse, ni à l'Allemagne qu'appartient la gloire d'avoir commencé cette œuvre, bien que seules jusqu'à présent ces deux contrées se la soient disputée. Cette gloire revient à la France. C'est une vérité de fait que nous tenons à établir, parce qu'elle a été peut-être jusqu'à présent méconnue. Sans nous arrêter à l'influence que Le Fèvre exerça directement ou indirectement sur plusieurs hommes et en particulier peut-être sur Calvin lui-même, réfléchissons à celle qu'il eut sur un seul de ses disciples, sur Farel, et à l'énergique activité que ce serviteur de Dieu déploya dès lors. Pouvons-nous, après cela, nous refuser à la conviction que, quand même Zwingli et Luther n'auraient

1. De Sabatier Plantier, p. 28. — 2. « Doux, très doux » (nalura mitis ac bJandus), dit Erasme. — « Extrêmement doux » (mitissimus), écrit Deodatus à Agrippa. — 3. Graf, Faber Stapulensis, p. 13. — 4. Voir Appendice V. Le Fèvre, réformateur français.

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