CEPISTOL A BEATISSIMI P AV LI APOSTOLI AD ROMANOS
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Commentaire de Le Fèvre, 1512. (p. 87)
jamais paru, il y aurait eu pourtant en France un mouvement de réforme ? Il est impossible sans cloute de calculer quelle en eût été rétendue : il faut même reconnaître que le retentissement de ce qui se passait au delà du Rhin et du Jura anima et précipita plus tard la marche des réformateurs français. Mais c'est eux que la trompette qui retentit du ciel au XVIe siècle, éveilla les premiers; et ils furent, avant tous, sur le champ de bataille, debout et armés '. »
Au témoignage du célèbre historien suisse, ajoutons le témoignage d'un historien allemand. Sa nationalité garantit ici son impartialité.
« Déjà, avant 1312, dans un temps où Luther s'en allait à Rome pour une affaire de moines, à une époque où Zwingli n'avait pas même commencé à s'appliquer avec zèle aux saintes lettres, et passait les Alpes avec les Confédérés afin de combattre pour le pape, Dieu suscita un « petit homme » modeste de naissance, d'apparence, et alluma dans l'isolement de son cabinet une lumière évangélique2. »
Cette lumière, c'est celle qui s'échappe encore des feuillets du Commentaire de 1 5 1 2. Qui ne désirerait voir ce volume, le tenir dans ses mains, et se pencher sur ses pages, avec un respect pieux, mêlé d'un peu d'orgueil huguenot et patriotique? Qu'il nous soit donc permis d'en donner ici, avec une courte description, quelques fac-similés.
L'exemplaire de la Bibliothèque du protestantisme français est un splendide in-folio, solidement relié en parchemin sur bois, orné de deux fermoirs, presque élégant.
1. Merle d'Aubigné. Histoire de la Réformation du seizième siècle. 1841. III, p. 494. — 2. Geschichte des fran^ôsischen Calvinismus, von Polenz, I, p. 199.
LE PROTESTANTISME FABRISIEN
G ÏNTELLIGENTIA IX GRAECO . CEPISTO LA BEATISSIMI PAVLJ APO STOLI AD HEBRAEOS.
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CVVLGATA AEDITIO: dCEPD STOLA BEATISSIMr PAVLl APOSTOLÎ AD HEBRAEOS.
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Commentaire de Le Fèvre, 1512. (p. 87)
Quand on l'ouvre, on est ébloui par la blancheur du papier, sur lequel se détachent les noirs caractères.
Le livre a 386 ans d'âge, et on dirait qu'il vient de sortir de presse, tout brillant de ses illustrations, honneur de la Renaissance. En particulier, comment ne pas admirer ces grandes lettres (Pages 86 et 87), sur fond criblé, avec leurs arabesques fines et fortes, pleines de fantaisie, parsemées de feuilles, de fleurs, quelquefois animées de personnages : sans oublier la première page, où se dressent en pied saint Pierre et saint Paul. (Page 82.)
Le chef de la grande famille des Estienne, Henri Ier, a compris qu'il imprimait un livre unique; et pensant à la postérité, il a voulu que la première œuvre de la pensée protestante fût en même temps un chef-d'œuvre de l'art typographique.
Déjà Le Fèvre avait fait plus qu'écrire un livre, le premier livre protestant ; il avait gagné un premier disciple, le premier réformateur au sens le plus moderne, le futur et impétueux ami de Calvin, Guillaume Farel.
« Les Farel, nous dit le plus récent et le plus sagace historien de la ville de Gap, appartenaient à cette bourgeoisie aisée confinant à la noblesse, dont il y avait tant d'exemples dans nos contrées ; ils se qualifiaient de nobles et étaient notaires de père en fils, depuis le quatorzième siècle, c'est-à-dire depuis une époque où le notariat, loin d'être une cause de dérogeance, anoblissait au
années d'études
contraire. Ils avaient des propriétés importantes à Pelleport, hameau de la paroisse de Laye, dont le nom a disparu ; il se nomme aujourd'hui les Fareaux (les Farels); la famille Farel lui a imposé son nom *. »
C'est sans doute ce fait qui a donné lieu à la supposition de quelques auteurs postérieurs, d'après lesquels Farel serait né aux Fareaux. Si le hameau s'appelait Fareaux ou Farels, n'était-ce point parce que Farel y avait vu le jour ? Mais évidemment toutes les probabilités (il n'y aura jamais de certitude absolue) sont pour que Farel soit né, non dans une petite ferme appartenant à sa famille, mais dans la maison même où se trouvaient l'étude et l'habitation paternelles2, sur la place Saint-Estienne, entre la rue Peyroliere (c'est-à-dire des Chaudronniers, qui partait de la place et aboutissait, par la rue de Porte Lignolle, à la porte de ce nom : aujourd'hui rue de France) et la rue Escoffière (qui partait de la place et aboutissait à un ruisseau sale 3, aujourd'hui rue du Centre) 4. Sur le plan, page 89, une croix marque l'emplacement de la maison de Farel.
L'église Saint-Etienne, qui se dressait devant l'étude, était l'église municipale. La plupart des réunions du Conseil général de la commune s'étaient tenues là pendant tout le moyen âge. Elle disparut entre i5i6 et 1544, laissant la place municipale bien agrandie, et fort commode pour les marchés. A un angle s'élevait un petit édicule circulaire, à jour, exhaussé sur un massif de maçonnerie. C'était le ban de la pille ou pilori, dans lequel on exposait les voleurs et les débiteurs insolvables 5.
« Noble Antoine Farel notaire6, » était comme toute sa famille très catholique.
1. J. Roman, Histoire de la ville de Gap. 1892, p. 118. — 2. Citons seulement la vie manuscrite de Farel, conservée à la bibliothèque de Genève. « Pour commencer par son extraction il conste qu'il estoit natif de Gap en Dauphiné, gentilhomme de condition, doué de bons moyens, lesquels il perdit pour la religion ; » et constatons que, lors de la réception à la bourgeoisie de Genève, Guillaume Farel, et ses frères Claude et Jean-Jacques (14 février 1537), sont dits formellement « de Gap. » — La question, souvent débattue cependant, a été traitée en particulier par trois historiens du pays, dans leurs ouvrages sur Gap : Th. Gautier, Précis d'histoire de la ville de Gap. 1844; Charronnet, Les guerres de religion et la société protestante dans les Hantes-Alpes. 1 86 1 , et Roman, Histoire de la ville de Gap. 1892. Il ressort des discussions que tout le monde fait naître Farel à Gap, jusqu'au livre des Annales des Capucins, composé à partir de 1614; les Annales font naître Farel aux Fareaux, d'un « mesnager. » Mais pour les événements qui précèdent 16 14, cet ouvrage est précisément sans valeur, et M. Charonnet a eu tort de le suivre. Ce dernier auteur commet du reste plusieurs erreurs à ce même propos. Nous croyons donc que M. Roman a élucidé la question autant que faire se peut. C'est l'avis d'érudits spéciaux comme M. le pasteur Fr. Schell, et le vieux paléographe Gapençais, M. Rappellin. Que M. Schell veuille bien recevoir nos remerciements pour les renseignements et les documents qu'il nous a fournis. — 3. Il traversait la ville du nord au sud. Il fut canalisé au dix-huitième siècle, et roule actuellement sous terre, faisant office d'égout collecteur. Il passait à environ 250 mètres de la maison de Farel. — 4. Roman, o. c, p. 283, 291, 301. — 5. Ibid. p. 305. Il est inutile de joindre au plan ancien (Page 89) un plan nouveau : car les deux sont presque identiques. Un incendie, qui éclata en 1692, a sans doute contribué à modifier le tracé de certaines rues, mais cette modification n'a pas touché à l'emplacement de la maison de Farel, tel que le donnent les anciens cadastres. Sa façade est aujourd'hui toute moderne et rien ne la distingue des maisons voisines à droite et à gauche. — L'église Saint-Etienne, derrière laquelle se trouvait cette maison, tombait déjà en ruines vers 151 S: le terrain de l'église, et le cimetière qui l'entourait, ont formé une place : voilà toute la transformation du quartier. En face de la maison de Farel, au milieu de la place, se dresse une fontaine surmontée du buste d'un sculpteur gapençais : Jean Marrellin. Quant à Farel, dans sa ville natale il est inconnu ou méconnu. (Ces détails nous ont été fournis par M. Schell.) — 6. Voici une courte généalogie de la famille, d'après Roman, p. 119. Il y a déjà un Guillaume Farel, notaire à Gap, en 1367. Un de ses descendants
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« Mon père et ma mère croyoient tout 1 » dira leur fils 2, qu'ils destinaient à la carrière des armes. Mais ses goûts l'entraînaient vers l'étude.
« La famille, qui, outre la maison de la place Saint-Etienne, possédait d'autres immeubles en ville, était assez riche pour pouvoir faire élever Guillaume
à Paris. Il obtint la permission de s'y rendre 3. »
Il traversa Lyon, « où jour et nuit cloches sonnoient. Seulement en passant par la ville, et n'y arrestant iruères, encore que je fusse du tout )apiste, j'estoy ravy que Dieu du tout n'abysmoit une telle ville 4. »
Il arriva à Paris, vers~i5oc), et se mit au travail avec acharnement. En même temps, il était '22 très préoccupé de son salut. « Pour vray, dit Farel, la papauté n'estoit et n'est tant papale que mon cœur l'a esté... Satan avoit logé le pape, la papauté, tout ce qui est de luy en mon cœur °. »
Mais cette superstition ne le satisfait pas. Au contraire. De fou, elle le insensé (ex stulto insanum faciebat °).
Il se tourne du côté des docteurs : de malheureux, ceux-ci le rendent très malheureux (miserum exeeptum reddebant miserimum). Alors, il essaye de prendre pour guide Aristote. Tout est vain.
Il en arrive à la Bible : la Bible lui est inutile. « Satan me baille toute crainte et doute, me faisant entendre que je ne prenoye et n'entendoye point bien comme telles choses sont commandements, et que ce n'estoit le sens et qu'il ne les falloit prendre ainsy.... et que je me gardasse
et successeurs, Antoine Farel, épousa Anastasie d'Orsières, dont il eut sept enfants : i° Guillaume, le réformateur ; 20 Jean-Gabriel, prêtre, mort avant 1546; 30 une fille dont le nom n'est pas connu et qui compta parmi ses descendants Mirabeau ; 40 Daniel, réfugié en Suisse; 50 Jean- Jacques, apothicaire, réfugié en Suisse; 6° Claude, réfugié en Suisse ; 70 Gautier, greffier épiscopal, réfugié en Suisse. — Les Farel avaient des armoiries : d'argent au lion de gueules, et non, comme on l'a dit, une épée au milieu des flammes. On a confondu avec les armoiries des Farel le simple fleuron, ingénieux symbole que G. Farel mettait à la première page de ses livres; nous l'avons reproduit, page 46.
1 . Farel, Du vray usage de la Croix de Jésus-Christ, suivi de divers écrits du même auteur, réédition Fick, 1865, p. 149.
— 2. Il nous a raconté le premier pèlerinage auquel ses parents le conduisirent : « La première notable idolâtrie de laquelle il me souvienne, et le premier pélérinage au quel j'ay esté, a esté à la saincte croix, qui est en une montagne auprès de Tallard, au diocèse de Gap, la quelle (comme on dit) sert à recouvrer la veue... et, dit-on, qu'elle est du propre bois de la croix, en laquelle Jésus-Christ a esté crucifié... » (Du vray usage, etc., p. 146-151.)
— 3. Heyer, G. Farel. 1872 (Thèse de licence, à Genève), p. 3. — 4. Herminjard, I, p. 179. — 0. Farel, Epistre à tous seigneurs, p. 164, 167. — ■ 6. Farel au docteur Noël Galéot, à Lausanne, d'Aigle, 7 septembre 1527. Herminjard, II, p. 43. — ". Cette moitié du plan de Gap est empruntée à l'ouvrage de M. Roman; nous sommes heureux d'avoir pu la reproduire.
de Gap au XVIe siècle 7 p. 88. n. 5
années d'études
bien de suivre mon advis et jugement, mais que je teinsse à l'ordonnance et intelligence de l'Eglise, voire papale, car je ne connoissoye point d'autre *. »
C'est alors que P'arel fut conduit par Dieu à Le Fèvre. « Sur cecy, Dieu de sa grâce en grand patience, voyant un tant espouvantable pécheur et infâme idolâtre, fait que je trouve un qui passoit tous les autres.... Cestuy, afin que je le nomme, s'appeloit maistre Jaques Faber, qui faisoit les plus grandes révérences aux images qu'autre personnage que j'aye cogneu, et demeurant longuement à genoux, il prioit et disoit ses heures devant icelles, à quoi souvent je luy ay tenu compagnie 2. »
Les contraires s'attiraient. Le jeune homme passionné avait été séduit par le doux vieillard. Alors les fidèles qui entraient à Saint-Germain-des-Prés pouvaient les voir l'un et l'autre, pieusement agenouillés au pied de quelque image, surtout au pied de la statue de la Vierge. Ils étaient plongés dans l'adoration la plus profonde ; puis ils couvraient de fleurs l'objet de leurs dévotions 3.
Et cependant, c'est ce même Faber qui annonce à Farel le renouvellement du monde, le retire « de la fausse opinion du mérite, » et lui enseigne que tout vient de grâce. « Ce que je creu sitost qu'il me fust dit 4. »
Nous racontons et discutons autre part 5 les phases de la conversion de Farel. Ici, il nous suffit d'indiquer très sommairement les deux ou trois événements principaux de sa vie jusqu'à sa sortie de France.
Arrivé au terme de ses études universitaires, il se fit inscrire, en janvier 1 5 1 7, sur le rôle des gradués qui avaient droit à un bénéfice ecclésiastique, et il choisit pour collateur Jules de Médicis, ancien évêque d'Embrun, alors archevêque de Narbonne, qui devait occuper le siège pontifical sous le nom de Clément VII. Bientôt après, et sur le conseil de Le Fèvre, il usa du privilège de chaque nouveau maître ès arts, et obtint une place de régent6 au collège du Cardinal Le Moine, alors le foyer de la renaissance scientifique et théologique, sous l'influence de Le Fèvre.
Pendant ce temps, Farel « estoit grandement chéri et honoré par deux siens maîtres et précepteurs [Le Fèvre et Roussel]. Non seulement eux, mais plusieurs autres dévots personnages l'avoyent en telle estime de piété qu'ils luy confîoyent, estans à Paris, diverses sommes d'argent destinées à l'instruction des pauvres escholiers, dont il faisoit la dispensation nécessaire selon les cas, et de ceste distribution le mesnagement fidèle en est spécifié au dit livre 1 . »
1. Farel, Epistre à tous seigneurs, p 168, 169. — 2. Ibid., p. 170. — 3. Lettre de Farel à Pellican, 1556. Herminjard, I, p. 481. — 4. Farel, Epistre, p. 171. Il faut bien noter jusqu'à quel point ce fait choque nos idées actuelles, mais confirme notre appréciation du Commentaire de Le Fèvre. — 5. Voir Appendice VI. Date de la conversion de Farel. — G. Du Boulay dit qu'il « régenta » longtemps (diu rexit) dans ce collège et l'appelle un clerc gapençais (clericus vapincensis). VI, p. 938. Ce titre de clericus, dit M. Herminjard, permet peut-être de penser que Farel étudia dans la Faculté de théologie, après avoir reçu la maîtrise ès arts. Mais on ne peut admettre qu'il ait professé à l'Université comme théologien. Herminjard, 1, p. 179. — 7. Ces lignes sont extraites d'une chronique manuscrite, conservée à la Bibliothèque de Genève (M. h. G. 147), et le livre dont cette chronique parle est un livre de raison de Farel lui-même, que l'auteur avait sous les yeux. Le pasteur David Ancillon, écrivant vers 1680, avait encore entre les mains ce livre de raison, égaré en Prusse. (France protestante, 2™ édit., article Farel, p. 390.) Malheureusement, il est aujourd'hui perdu.
LE PROTESTANTISME FABRISIEN
En i52i, Farel a suivi Le Fèvre à M eaux : il l'aide avec Roussel et les autres disciples. Mais Farel et Roussel étaient deux tempéraments opposés. Ils se séparent. Roussel reste, continuant et presque affaiblissant Le Fèvre. Farel, poussé par une impulsion irrésistible, s'en va. Il passe par Paris, et probablement c'est lui qui y fonde une Eglise secrète en 1 523.
Nous avons très peu de détails sur cette Eglise. Une lettre de J. Canaye à Farel du i3 juillet 1524, nous dit que Farel, pas très longtemps auparavant, avait prêché l'Evangile (tua imprimis opéra), mais que tout avait bien changé depuis son absence. « La Parole de Dieu gît, misérable ; avec quelle crainte les hommes pieux la prêchent! » Mais il ne pouvait guère en être autrement après son départ précipité (quum nos tam cito dereliqueris). « Et, ajoute Canaye, Gérard, en qui nous espérions beaucoup, s'occupe seulement de ceux de Meaux, non sans fruit. Depuis ton départ, c'est à peine si une ou deux fois il nous a visités, et encore ne nous a-t-il donné aucune prédication1. »
Bèze, de son côté, dit : « Il subsista à Paris tant qu'il put. » Sans doute les menaces de persécution le chassèrent.
i523! Et tandis que Farel allant à Gap, en Guyenne et finalement à Bâle, laissait à Paris la première Eglise protestante, Calvin arrivait dans cette ville pour y faire ses études.
Le Fèvre était protestant ; il n'était plus le seul ; et il y avait déjà beaucoup de protestants.
Au moment où Calvin arrivait à Paris, le protestantisme préoccupait, agitait tous les esprits, dans la capitale et ailleurs. La question protestante était posée, de façon à ce qu'aucun homme sérieux ne pouvait s'empêcher de l'examiner.
Le Commentaire de 1 5 1 2 n'avait pas passé inaperçu, bien qu'on ne se fut pas tout de suite rendu compte de sa véritable importance. Et, pour faire condamner Le Fèvre comme hérétique, on s'attaqua non au livre lui-même, mais à la préface, où Le Fèvre essayait de prouver que la Vulgate n'était pas l'œuvre de saint Jérôme. Ses protecteurs le mirent à l'abri du danger.
L'émotion grandit quand on vit Le Fèvre publier, en même temps qu'une seconde édition de son Commentaire sur saint Paul (i5i6), sa dissertation sur Marie-Madeleine2. Contrairement à la liturgie de l'Eglise, il prouvait que Marie-Madeleine, Marie sœur de Lazare, et Marie la pécheresse, étaient, non une seule et même personne, mais trois Marie. « Les Sorbonistes jetèrent les hauts cris. » Sans être intimidé, Le Fèvre réédite son attaque; il en ajoute une seconde3. Contrairement encore à l'opinion de l'Eglise, il prouve que sainte
1. Herminjard, I, p. 242. — 2. De Maria Magdaleua et triduo Christi iisceptatio, 1517. ( 1 5 1 S, N. S.) — 3. De Maria Magdaleua, triduo Christi, et una ex tribus Maria disceptatio, 15 18.
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Anne, mère de la sainte Vierge a eu, non pas trois maris et trois filles, mais « un seul mari et une seule fille. »
C'est un « soulèvement général1. » Les prédicateurs franciscains, carmes, dominicains, vomissent des insultes contre l'auteur, l'appelant sot, impie, ignorant. De Paris le tumulte gagne la province. A Metz trois moines se relayant l'un l'autre célèbrent, pendant des demi-journées entières, les vertus de sainte Anne, et dénoncent les vices de ses détracteurs devant un auditoire composé de paysans, de vieilles femmes et d'enfants.
Pendant ce temps une polémique, d'une incroyable richesse de répliques et de dupliques, occupe le monde théologique. Le Fèvre y participe par des rééditions rapides de ses dissertations. Il est soutenu par Clichtove et Agrippa de Nettesheim. L'évêque de Paris fait appel contre lui à l'évêque de Rochester2, et Béda naturellement intervient3. Bientôt même il crut pouvoir frapper un grand coup. Le 9 novembre i52i, la Faculté de théologie rendit un arrêt interdisant de révoquer en doute l'unité de Madeleine, et Le Fèvre fut traduit, comme hérétique, devant le Parlement. Mais encore une fois François Ier arrêta l'affaire. Le Fèvre, fatigué de ces attaques, appelé par Briçonnet, avait quitté Paris : il se trouvait à Meaux clans les premiers mois de 1 5 2 1 4.
Alors à la littérature fabrisienne vint se joindre toute la littérature luthérienne. Le ruisseau se transformait en fleuve.
Dès le 14 avril 1 5 1 9 Luther lui-même constate, dans une de ses lettres, que ses traités « plaisent là [à Paris] à beaucoup et sont lus par les sorbonniens, c'està-dire par les théologiens5. » — Le mois suivant c'est de Paris même que Tschudi donne ce renseignement à son ami Beatus Rhenanus (17 mai 1 5 1 9) : « Les écrits de Luther sont reçus à bras ouverts (obviis ulnis) par toute la cohorte des savants, même par ceux qui goûtent le moins ce qui est louable0. »
La Dispute de Leipsig a lieu du 4 au 14 juillet 1 5 19. Immédiatement le récit en est envoyé à Paris, et les exemplaires sont enlevés. Nous savons que le Receveur de la Nation française à l'Université de Paris en acheta vingt, le 20 janvier i52o, parce que la Faculté allait juger l'ouvrage. En attendant « aucuns livres ne sont achetés avec plus d'avidité7. »
1. Herminjard, I, p. 49. — 2. Jean Fisher, qui publie deux traités contre Le Fèvre et un contre Clichtove. Ceux-ci répondent. Fisher réplique par deux nouveaux traités, l'un contre le maître, l'autre contre le disciple. Il y a encore à signaler une attaque et une réplique de Grandvillier, moine de Saint-Victor. J. Al. Clerval, De Jodoci Clichtovei Vita et Operibus. 1894, p. 26-30. — 3. Un précieux volume de la bibliothèque de Genève contient presque toute cette controverse: i° De Maria Magdalena, triduo Christi et una ex tribus Maria disceptatio. Tertia emissio, Parisiis ex officina Henrici Stephani 1519. 2° De tribus et uuica Magdalena Disceptatio secunda. Parisiis ex officina Henrici Stephani 15 19. 30 Disceptationis de Magdalena Defensio, apologiœ Marci Grandivallis illam improbare nitentis, ex adverso respondens, Parisiis ex officina Henrici Stephani 15 19. Le traité est de Jodocus Clichtoveus; il est dédié : D. Stephano Poncherio archiepiscopo senonensi. 40 Scholastica declaratio sententiae et ritus ecclesiae de unica Magdalena, per Natalem Bedam studii Parrhisiensis, artium et theologiae magistrum : contra magistrorum Jacobi Fabri et Jodoci Clichtovei contheologi scripta, per additionis modum ad ea, quae prius per alios contra eosdem fuere deprompta, anno Domini 15 19, mensis novemb 25, venundatur in officina Jodoci, Badii Ascensii. — 4. Cette date est tirée d'une préface du mathématicien Joannes Angélus, mise en tête des Hieroglyphica d'Orus Apollo. (Herminjard, I, p. 71, n. 10, et France protestante, 2™e éd. III, p. 128.) — 5. Ibid., I, p. 48. — 6. Ibid., I, p. 47. — 7. Ibid., I, p. 63.
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L'électeur de Saxe avait demandé l'opinion de la Sorbonne sur la doctrine de Luther. Béda fait un rapport le 2 mars i52i, et, le i5 avril, est votée une condamnation1, pleine des colères les plus extravagantes. Luther est pire que Mahomet! Le fer et le feu sont les seuls arguments avec lesquels on doive le réfuter! Et un édit du 3 août fait savoir à tous ceux qui possèdent un livre de Luther qu'ils aient à l'apporter, dans les huit jours, sous peine de 100 livres d'amende et de la prison.
Mélanchton répond : « Contre le furibond décret des Théologastres parisiens. » Le parlement réplique en interdisant la publication de tout livre non examiné (i3 juin i52i). L'interdiction accroit le succès de la réponse de Mélanchton. On la crie impunément (impnne proclamitari), 3 octobre 1 5 2 1 , dans les rues.
A ce moment on dirait que toutes les forces de l'opposition ont opéré leur jonction, et l'on ne distingue plus entre Le Fèvre, Luther et Erasme2. Devant le roi, un Carme s'écrie que l'Antéchrist est proche. Il a déjà quatre précurseurs. Quelques mois plus tard la même dénonciation retentit dans la chaire d'Annecy. Mais ce ne sont plus seulement quatre précurseurs de l'Antéchrist, ce sont quatre Antechrists en personne: Erasme, Luther, Reuchlin et Le Fèvre3. Vaines colères ! Le protestantisme fabrisien poursuit son triomphe. La cour elle-même, la cour de France se décide pour lui. C'est ce que nous révèle la si curieuse correspondance de Briçonnet avec Marguerite.
« Soyez, dit l'évêque, la bonne saincte Cécile qui gaigna mary, frères, et plusieurs aultres » (11 novembre i5'2i)*. « Le Roy, répond Marguerite, et Madame ont bien deslibéré de donner à connoistre que la vérité de Dieu n'est point hérésie » (22 novembre i52i); et encore: « Le Roy et Madame sont affectionnés plus que jamais à la réformacion de l'Eglise5 » (décembre i52i). Lorsque Marguerite lit au roi et à sa mère une lettre de Briçonnet (i522), « reconnoissant la vérité reluire en leur nichilité, ils ont eu les larmes aux yeulx 6. »
Bien plus encore! Louise de Savoie ne veut plus se séparer de Michel d'Arande. Marguerite écrit, de Saint-Germain-en-Laye (où se trouve la cour) : « Michel ne peut aller à Meaux... par le commandement de Madame, à qui il a commencé lyrre quelque chose de la saincte escripture qu'elle désire qu'il parface » (fin septembre ou commencement d'octobre i52i). C'est alors que Louise de Savoie inscrit dans son journal cette étrange note: « L'an i522, en décembre, mon fils et moi, par la grâce du Saint-Esprit, commençasmes à cognoistre les hypocrites, blancs, noirs, gris, enfumés et de toutes couleurs, desquels Dieu par sa clémence et bonté infinie, nous veuille préserver et
1. La censure avait été rédigée par Clichtove qui avait changé de camp. Graf, Faber Stapulensis, p. 165. Herminjard, I, p. 70. — 2. En juillet 15 19, Erasme publie la seconde édition de son Testament grec, qui est aussitôt entre toutes les mains. C'est seulement après 1525 que les traités de Luther commencèrent à être traduits en français. M. N. Weiss en a découvert trois, publiés avant 1534. Voir ses savantes et heureuses recherches: « Les traités de Luther traduits en français et imprimés en France entre 1525 et 1534. » Bulletin, XXXVI, 1887, p. 664, XXXVII, p. 155. 432. 503. — 3. Herminjard, I, p. 64, 72. — 4. Ibid., I, p. 478. — 5. Ibid., I, p. 84. — 6. Ibid., I, p. 85.
années d'études
deffendre; car si Jésus Christ n'est menteur, il n'est point de plus dangereuse génération en toute nature humaine1. »
FYançois Ier (Page 96), Louise de Savoie'2 vont-ils donc définitivement céder à l'influence de Marguerite 3, cédant elle-même à l'influence de Briçonnet, qui les excite tous les trois ? « Confortez le bon et sainct voulloir et désir que Dieu a donné au Roy et ne soiez tous trois ingrats de grâces spirituelles, qui sont, sans doubte, plus grandes que les temporelles 4. »
Du milieu de ce tumulte et de ces espérances que va-t-il sortir? une France fabrisienne? on peut le croire. Quelques-uns le croient. « La France presque entière est en mouvement, » écrit, le 20 janvier i523, Lambert d'Avignon à l'Electeur de Saxe5.
Au mois de septembre de la même année, Calvin arrive à Paris, y trouvant l'Eglise secrète, fondée sans doute, comme nous l'avons dit, par G. Farel6.
1. Herminjard, I, p. 105. — 2. L'histoire a fait à Louise de Savoie la plus triste des réputations. H. Martin, par exemple, représente la mère de François Ier, associée à du Prat encore plus détesté et plus méprisé qu'elle, comme le mauvais génie de la France, corrompant les mœurs de son fils et de la nation (Histoire de France, VII, p. 479; VIII, p. 92), sacrifiant les intérêts de l'Etat à ses passions, entassant dans ses coffres-forts l'argent destiné à nos armées mourantes de misère. (Ibid., VIII, p. 118.) Le récit que Marguerite fait de la mort de sa mère, dans « les Prisons » (Lefranc, Les dernières poésies de Marguerite), semble évoquer devant nous un autre personnage. Elle aurait inspiré la vertu par sa vertu (p. 272) :
Viduité eut tant recommandée Qu'en la gardant vesquit si chastement Qu'en son parler, regard et vestement De chasteté à tous l'exemple estoit.
Sa fin fut d'une piété touchante, admirable. Elle ne désirait plus que quitter cette terre (p. 273):
Disant : « Seigneur, lasl pourquoi tardez-vous? J'ai fait ça bas tout ce que j'ay peu faire Je ne suis plus au monde nécessaire :
Plaise vous donc pour vostre m'advouer, En me tirant à vous pour vous louer.
Elle confesse sa foi (p. 275) :
Je scay, Seigneur, que celluy qui a creu
Entièrement par foy vous a receu :
Je vous croy mien, vous me l'avez promis.
Elle se fait lire l'évangile, prend la croix entre ses mains, la baise (p. 279) :
Et tost après jecta un regard doulx Devers le ciel, là où son Tout en tous En soubzriant sembloit veoir clairement.
Et sur ce poinct fist son trespassement Si doulcement que sa fille sans plus S'en apperceut.
Evidemment cette fille n'a pas voulu mentir; ne raconte-t-elle pas ce qu'elle a vu, et ne doit-on tenir aucun compte de son témoignage? — 3. G. Schmidt, Gérard Roussel, 1845, p. 17. — Herminjard, I, p. 106. — 4. 26 février 1521 (N. S. 1522). Mais déjà, dans la réponse de Marguerite, une phrase indique que la réalité n'est pas tout à fait conforme à l'apparence. L'inquiétude perce : « Vous me pourriez dire que, au grand chemin et large où nous ici sommes, le feu en nous se meurt... Je le vous confesse. Car sans doubte, je vois bien que, en lieu de bonté, nous n'avons que amortisseurs! » Bulletin, XXXVII, p. 192. 194. — 5. Herminjard, I, p. 113. — 6. « Il subsista à Paris
LE PROTESTANTISME FABRISIEN
A ce moment, les idées protestantes n'attirent plus seulement l'attention par leur développement régulier : une violente et bruyante persécution se charge de faire autour d'elles la plus tragique des réclames.
Marquons les deux phases du fanatisme catholique. Lorsque le protestantisme sera descendu dans le peuple, il y aura l'explosion du fanatisme populaire : la Ligue. — En attendant, le protestantisme étant encore presque confiné dans l'Humanisme, il y a explosion du fanatisme sorbonnique : la Ligue des Ecoles, avant la Ligue des rues ! Même aveuglement, même passion, même soif de violences et de sang. Une première fois avec les théologastres, une seconde fois avec la populace, c'est-à-dire deux fois avec les plus mauvaises haines de l'ignorantisme, Paris sauva le catholicisme.
A la tête de ces théologastres *, de ces matéologues, étaient deux docteurs, Quercus2 et Béda : « deux grosses bestes, dit l' Histoire ecclésiastique, qui estoient lors les chefs de cette Faculté 3. » On faisait couramment de Quercus : stercus, fiente, et de Béda : Behta, brute 4. Erasme appelait Quercus un Normand, un petit vieux rageur (seniculus virulentus), et Béda, une bûche plutôt qu'un homme (truncus verius qnam homo)5. En réalité Quercus suivait Béda.
Natalis Béda6 était né au Mont St. -Michel 7. Avec un instinct admirablement sûr, le fameux Standouth, l'appela, avant i5o2, à lui succéder comme principal du collège de Montaigu. Il était alors bachelier en théologie8.
C'était le type de « ces resveurs matéologiens9 du temps jadis, » dont parle si souvent Rabelais, de ces « maraulx sophistes sorbillans, sorbonagres, sorbonigènes, sorbonicoles, sorboniformes, sorbonisecques, sorbonisants. » Nul plus que lui n'était au service de dame Quintessence, filleule d'Aristote, vieille fille de
tant qu'il put, » dit Y Histoire ecclésiastique (éd. Baum), I, p. 13. Mais ce ne fut pas longtemps. La fondation de cette Eglise de Paris doit dater de 1522 ou commencement de 1523. Farel passa une bonne partie, peut-être la majeure partie, de l'année 1523, à Gap, en Guyenne, et en voyage pour se rendre en Suisse. C'est ce qu'il dit lui-même, le 6 juillet 1525 : « E penitissima Gallia illectus fui, ut unam supra omnes praedicatam inviserem Basileam. » Herminjard, I, p. 359, 241, 242. — Le 20 avril 1524, Le Fèvre envoie de Paris à Farel les salutations « des hommes et des femmes qui aiment le nom du Christ. » Herminjard, I, p. 209. Et, le 13 juillet 1524, J. Canaye écrit à Farel cette lettre, que nous avons déjà citée, et dans laquelle il est dit que Roussel est très occupé à Meaux, qu'il a pu visiter l'Eglise de Paris seulement une ou deux fois, qu'il n'y a pas prêché. Herminjard, I, p. 242.
1 . « Le nom même de théologastres, autrement dit « ventres théologiques, » ou « théologiens ventrus, » paraît avoir été inventé par Berquin. On voit en effet figurer, au mois de mai 1523, parmi les livres saisis chez Berquin un petit traité (codicillus) intitulé Spéculum theologastrorum. » Bulletin, XXXVI, p. 232. — 2. Quercus, le père Du Chesne, était curé de Saint-Jean-en-Grève, à Paris. — 3. Histoire ecclésiastique, I, p. 3. — 4. A Stercus et à Belua, Glarian (Herminjard, I, p. 70) associe un Christotome. Ce sont là les trois « monstres. » Or M. Clerval estime que ce Christotome, c'est Clithove. — 3. Lettres d'Erasme (Erasmus Roterodamus, Opéra omnia édit. Io. Le Clerc, Leyde. 1703-1706), III, p. 1698. B. — 6. Noël Bédier. Il se faisait appeler Béda, en souvenir de Béde le Vénérable, et ses adversaires disaient : « Béde, pas le vénérable. » — 7. Herminjard, I, p. 70. D'autres le font naître quelques kilomètres plus loin, à Avranches. — 8. Du Boulay, VI, p. 964. — 9. Chercheurs, diseurs de riens.
années d'études
dix-huit cents ans, et habitant le « punais lac de Sorbonne; » et nul ne se complaisait plus obstinément dans les « barbouil lamenta Scoti1. »
Aussi, d'où que vînt la lumière, il reculait avec colère, et ses rapports avec Erasme ne sont pas moins instructifs que ses rapports avec Le Fèvre.
Erasme et Béda commencent par une belle amitié. Le 2 mai 1499, Erasme raconte, clans une lettre de Paris, qu'il a eu chez lui Béda2 : et longtemps après (le i5 juin 1 525), il lui écrit à lui-même, que rien ne peut l'amener à dire que Béda
François i", d'après les Icônes de Bèze. (p. 94) n'est pas Un bon
théologien et un bon
homme3; bien que, déjà en 1 5 2 1 , il se fût permis de l'appeler « un tronc de bois, » comme nous venons de le voir.
Malheureusement Béda finit par critiquer Erasme. Alors le ton change. Le 14 juin 1 526, Erasme dénonce « au sénat de Paris » « la vanité et les calomnies manifestes 4, » de Béda. 11 s'adresse directement à lui et lui déclare que « tout le monde voit toutes ses insignes calomnies, tous ses mensonges évidents, tous ses blasphèmes impudents. Il souhaiterait posséder le pouvoir d'exorcisme pour exorciser cet esprit détestable qui est en lui5. » Les démêlés n'en restent pas là.
« François Ier fit arrêter Béda prisonnier à la cour, où le syndic étoit allé pour quelque affaire, qui regardoit son corps. Il est vrai que Béda ne fut arrêté qu'un
i. Bayle appelle Béda : « le plus grand clabaudeur, et l'esprit le plus mutin, et le plus factieux de son temps. » (Dictionnaire.) On prétend que Béda était aussi gourmand que fanatique, et que, pour le caractériser, Rabelais, dans son fameux inventaire de la « librairie de St-Victor, » a signalé un volume intitulé: « Beda, de optimitate tripparum. » Rabelais, Oeuvres, II, vu. — 2. Lettres d'Erasme, III, p. 48. B. — 3. Ibid., III, p. 861. D. — 4. Ibid., III, p. 942. F. Erasme note 181 mensonges, 310 calomnies, et 347 blasphèmes. — 5. Ibid., III, p. 1038. D. et 1039 A. (De Bâle, le 16 nov. 1527.)
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jour, mais ce fut à la condition qu'il se représenteroit toutes les fois qu'on le lui ordonneroit. Le roi envoya au parlement de Paris une lettre de cachet dattée d'Amboise le neuvième d'avril i52Ô, pour lui ordonner d'empêcher qu'on ne vendit les livres du syndic contre Erasme. Ce prince fit voir par cette lettre qu'il regardent les théologiens comme des gens prévenus contre Erasme. » — « Et parce que nous sommes convaincus, ajoute-t-il, que la dite Faculté et leurs suppôts écrivent contre un chacun indifféremment en dénigrant leur honneur,
état et renommée 1 »
Puis lui, qui avait cité tant d'adversaires à la barre des commissions, y fut cité à son tour. François Ier, mécontent d'un de ses livres, demanda, le g juillet 1527, qu'il fût examiné.
Finalement il fut exilé, en 1 534, et revint mourir au lieu où il était né, au Mont-Saint-Michel, le 8 janvier i536 2.
Béda contre Le Fèvre, Le Fèvre contre Béda !
Alors Le Fèvre n'est pas seulement le premier Réformateur, c'est le Réformateur le plus exclusivement bibliciste.
En i5i2, nous l'avons vu poser le principe. Il y revient dans sa controverse sur les Marie, controverse dont le titre fait presque sourire : « d'une Marie trois, et de trois Marie une, » mais dont le sujet n'est pas autre chose que l'autorité même de la Bible. C'est ce que n'ont pas, ce semble, suffisamment signalé les critiques qui contestent à Le Fèvre son titre, ses sentiments de Réformateur. Pourquoi aucun d'eux, sauf erreur, ne cite-t-il les déclarations suivantes, écrites avant l'époque où ils placent 1 influence de Luther sur Le Fèvre ?
a Nous déclarerons tout d'abord, dit Le Fèvre, que nous ne mettons aucune histoire au-dessus du sacro-saint Evangile, et du témoignage des Evangiles 3. » — « Je reconnais que Béde m'est très vénérable, mais après Tévangeliste *. »
« Je ne méprise pas les docteurs, ou les écrivains qui ont pensé ou pensent autrement, ou qui s'adressent au peuple, incapable cependant de suivre cette discussion. Je leur préfère seulement les Evangiles, qui l'emportent autant sur les autres écrivains que les paroles de Dieu et du Saint Esprit l'emportent sur les paroles des hommes, sur les paroles de l'esprit des hommes. Et cela ne m'effraye pas, que Ton trouve difficile d'accepter ce qui est nouveau, ce qui est publié contre l'opinion vulgaire. La vérité, conforme aux oracles sacrés, est la plus forte : elle triomphe de tout. La victoire qui en résulte est heureuse, et rend heureux les vaincus 5. » — « Forts, je l'avoue, sont les auteurs, et la foule
1. Histoire ecclésiastique pour servir de continuation à celle de Monsieur l'abbé Fleury. 1729. XXVI, p. 450. — 2. Du Boulay, VI, p. 964. — 3. De Maria Magdalena (volume de la bibliothèque de Genève, o. c.) I, p. 34. — 4. Ibid., II, p. 47. — 5. Ibid., Disceptatio secunda, p. 3.
années d'études
des auteurs est nombreuse. Mais l'Evangile est plus fort que les auteurs innombrables. Forte également est la coutume longue, même si elle est erronée : et elle revendique souvent pour elle, quoique à tort, l'autorité de l'Eglise. » Qu'importe ? la superstition n'avait-elle pas duré 3ooo ans, et ne s'est-elle pas évanouie devant l'Evangile ? « Si donc la lumière évangélique éclaire l'effort que nous avons tenté, que pourront et le long usage, et la coutume et la tolérance invétérées, même s'ils datent de milliers et de milliers d'années, que pourront-ils contre la vérité ? Car la vérité est éternelle, et contre elle il n'y a jamais prescription l. » — Quel Réformateur a jamais prononcé des paroles plus réformatrices ?
Défendant son maître, Clichtove reproche à Grandvillier d'avoir accusé Le Fèvre d'être un hérésiarque dangereux, même le plus dangereux de tous ; et pourquoi? parce que Le Fèvre a posé en principe qu'il fallait « chercher la vérité chez les écrivains sacrés, plutôt que chez les autres auteurs2. »
La conséquence logique de ce biblicisme était que Le Fèvre devînt le traducteur de la Bible, le premier traducteur de la Bible vraiment française. Il le fut.
Voici son œuvre de i5oo, à 1 534 : un commentaire et une traduction latine des Psaumes (i5og et 1524); un commentaire latin sur le Nouveau Testament, paru en trois fois; la traduction française du Nouveau Testament ( 1 523), des Psaumes (i524 et 1 528), de l'Ancien Testament en i528; des rééditions de toute la Bible française en i53o, et en 1 534, celle-ci avec des corrections marginales critiques 3. Puis il mourut.
Le Fèvre était à Meaux, logé clans le palais de l'évêque 4. Il se met à l'œuvre, sans cloute dès 1 52 1 ; il travaille toute l'année i522. Et, par fragments successifs, 8 juin, 17 octobre, 3i octobre, 6 novembre 1 523, il publie la traduction du Nouveau Testament5.
Sa première épître « à tous chrétiens et chrétiennes » disait : « Si aucuns vouloyent dire ou empescher que le peuple de Jésuchrist ne leust en sa langue l'évangile, qui est la vraye doctrine de Dieu, ils sachent que Jésuchrist parle contre telz, disant par Saint Luc : « Maleur sur vous, docteurs de la loy, qui avez osté la clef de la science 6. »
La dernière préface demandait : « Qui est doncques celluy qui n'estimera estre chose deube [due] et convenant à salut, d'avoir ce Nouveau Testament en langue vulgaire? » Et elle répondait : « De tant, par plus forte raison, les
i. Disceptatio secunda, p. 40 b. — 2. Jbid., p. 50. — 3. Lefèvre d'Etapks et la traduction française de la Bible, par A. Laune, p. 72. — Revue de l'Histoire des Religions, 1895, juillet-août. — 4. L'avocat des franciscains appelle Le Fèvre « domestique et commensal de l'évêque de Meaux. » Le 21 août 1 52 1, Briçonnet lui donna l'administration de la léproserie (de Meaux): et le Ier mai 1523, il le nomma son vicaire-général (Graf, Faber Stapulensis , p. 62), ce qui peut prouver que, dans sa jeunesse, Le Fèvre avait reçu la prêtrise. — o. Edition princeps, 'Bibliothèque nationale. Simon de Colines avait installé une presse à Meaux. Le premier volume qui en sortit, fut le Commentaire sur les Evangiles, de Le Fèvre, destiné à l'instruction du clergé. Ce volume est un véritable chef-d'œuvre de typographie. Voir 'Bulletin, XLVI, 1897, p. 637 et 632, où se trouve un fac-similé du titre de ce Commentaire. — 6. Herminjard, If P- i 3 5, 1 37-
LE PROTESTANTISME FABRISIEN
simples de la religion chrestienne, seule nécessaire (car il n'en peult estre que une nécessaire) cloibvent avoir leur reigle qui est la parolle de Dieu1. »
Voilà pourquoi au lieu des in-folio, ou des in-quarto des anciennes traductions, Le Fèvre publiait des in-octavo ; au lieu d'un tout compact, des fragments portatifs ; au lieu d'un ouvrage cher, difficile à manier, un livre à bon marché, populaire, usuel.
Avant la traduction de Le Fèvre, il n'y avait guère2 que la traduction (vers 1478) de Jean de Rely, docteur en théologie, chanoine de Notre-Dame de Paris, évêque d'Angers, en 1491. Le texte était celui des Bibles historiales, et dépendait des versions du Moyen Age, avec leurs deux défauts : des additions, gloses plus ou moins insipides, et des diminutions, résumés de certaines parties.
Rely était l'ami de Le Fèvre, qui lui avait dédié son édition de l'Ethique d'Aristote. Le Fèvre eut donc sous les yeux, pour son travail, cette version de Rely « grand annonciateur de la parolle de Dieu », la seule presque qui existait alors, et s'en servit. Du reste lui-même donne son travail non comme une version nouvelle, mais comme une revision. Après avoir parlé de la Bible de Rely, il ajoute : « Et présentement il a plu à la bonté divine, inciter les nobles cueurs... de rechief faire imprimer le N. Testament,., et leur a pieu qu'il ait esté reveu et conféré à la langue latine 3. » C'est donc sur la Vulgate que Le Fèvre traduit. Cependant il corrige le texte plusieurs fois d'après celui d'Erasme4.
Sa constante préoccupation est d'être exact, littéral, sans rien ajouter, sans rien retrancher, au risque quelquefois d'être moins français que son prédécesseur, Rely. « Le premier, dit M. Quiévreux, Le Fèvre nous a donné une vraie traduction (manquant parfois d'élégance, mais toujours simple et claire) contenant le texte. A ce titre il a droit à toute notre reconnaissance, et on peut le placer au premier rang parmi les Pères de la Réforme en France 5. »
En octobre i525°, la situation était devenue intenable à Meaux. Le Fèvre s'enfuit à Strasbourg ; et le voilà qui se met à la traduction de l'Ancien Testament. Déjà du reste les Psaumes avaient paru, 16 février i523 (N. S. 1524).
1. Herminjard, I, p. 167. — 2. Ibid., I, p. 160, n. 2. -- Voici, d'après le savant Prosper Marchand {Dictionnaire historique ou mémoires critiques et littéraires, 1758), l'état de la littérature biblique avant la traduction de Le Fèvre « la première et peut-être même réellement, et de fait, la seule que nous ayons jusqu'à ce jour. Car je ne pense pas qu'aucune personne judicieuse et sensée voulut regarder comme telle la Paraphrase, plutôt que traduction, faite autrefois par Guiars des Moulins, de ce mélange bizarre et indigeste de Pierre Comestor, ou le Mangeur, publié sous le titre d'Historia scholastica en latin, et sous celui à'Histcires escholastrcs en françois ; non plus que les diverses corrections et les abrégés, qui en ont été faits en différens temps, soit par Raoul de Praelles pour Charles V, soit par Guillaume le Ménaud, et imprimez à Lyon en 1482, i486 et 1488, soit par Jean de Rely pour Charles VIII, imprimée à Paris, chez A. Verard, sans date, mais vers 1487, in-folio. » I, P- 254. — La traduction ou paraphrase du Nouveau Testament, revue par les Frères Julien Macho, et Pierre Farget, religieux augustins, fut imprimée à Lyon en 1472, et non en 1477, d'après Christie (Etienne Doîet. Sa vie et sa mort; traduction Stryienski, 1886, p. 164). Ce volume sortit de la presse que Barthélémy Buyer, riche et notable bourgeois, avait fait établir dans sa maison, par l'habile imprimeur Guillaume Régis, ou Le Roi. Ainsi Lyon aurait le grand honneur d'avoir imprimé le premier livre français, et ce premier livre serait le Nouveau Testament. — 3. Herminjard, I, P- 160. — 4. Paul Quiévreux. La traduction du Nouveau Testament de Lefevre d'Etaples. 1894, p. 30, 12, et passim. — 5. Ibid., p. 54. — G. Cette même année 1525, Simon du Bois imprima la dernière édition du Nouveau Testament de Le Fèvre qui soit sortie des presses parisiennes. L'exemplaire unique de cette édition se trouve à Genève.
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Après un effort curieux tenté par ses amis1, et dont il profita peut-être, il continue seul son travail à Paris, i52ô, à Blois, 1 527, et l'Ancien Testament paraît à Anvers, i528.
Comme le Nouveau, Le Fèvre traduit l'Ancien d'après la Vulgate, bien que, dans ses éditions ultérieures, il se soit beaucoup plus rapproché de l'hébreu. Ici encore, il emprunte des mots, des expressions à Jean de Rely. Voici du reste comment M. Laune résume le résultat de ses recherches relatives à cette traduction : « Le grand mérite de Le Fèvre est d'avoir, dès 1 528, débarrassé la Bible des gloses innombrables qui l'encombraient et qui coupaient à chaque instant le texte des traductions, comme celle de Jean de Rely.... C'était un progrès énorme, après les Bibles françaises historiées, qui contenaient autant, sinon plus, d'histoires profanes que de récits bibliques, qui n'étaient jamais revisées sur le latin, d'en revenir au texte pur de saint Jérôme, et de le traduire en langue vulgaire2.... A l'aide de l'édition latine de 1 5 3 2 , Le Fèvre nous donne en 1 534 une édition critique en français3. Robert Estienne avait fait son édition pour aider les savants dans leurs recherches et dans l'intelligence de la Bible. Le Fèvre par sa traduction met ces résultats, réservés aux seuls savants, à la portée de tous ceux qui savent lire. Qu'importe que Le Fèvre sût ou ne sût pas l'hébreu? l'essentiel c'était de donner une traduction française des corrections que la science de Pagninus avait opérées dans le texte fautif, mais immuable, de la Vulgate. Le Fèvre ne fut pas un hébraïsant. Mais il fut un vulgarisateur de la traduction relativement correcte de la Bible en langue vulgaire. C'est ce qui fait son titre de gloire 4. »
Voilà donc dès le premier jour la traduction protestante de la Bible, la traduction pour le peuple, avec ses qualités et ses défauts.
La sincérité est absolue : elle donne le texte intégral ; elle le reproduit avec
1. C'est ce que nous apprend un curieux passage de la lettre de Roussel, alors à Strasbourg, à Nicolas le Sueur à Meaux (décembre 1525). « Nous sommes ici quelques uns qui nous occupons à traduire toute la Bible en français, non d'après la Vulgate, mais d'après les textes hébreux, et grecs, et les traductions allemandes déjà existantes : œuvre d'un grand labeur, qui, je l'espère, sera aussi de grande édification. » Cette entreprise paraît n'avoir pas eu de suite, car il n'existe aucune traduction de la Bible dont on puisse citer pour auteurs Roussel, Michel d'Arande, et les autres réfugiés français, Farel et Védaste, qui étaient comme eux les hôtes de Capiton. Mais il est possible que Le Fèvre ait utilisé les travaux de Roussel pour sa version de la Bible, publiée à Anvers. Roussel continue : « Coracinus [c'était un des pseudonymes de Le Fèvre] s'obstine à vouloir faire pour l'Ancien Testament ce qu'il a fait pour le Nouveau, et nous ne pouvons l'en détourner... ni les difficultés, ni son ignorance des langues ne l'arrêtent. D'autant plus qu'il y a ici des hommes qui pourraient accomplir mieux cette œuvre. » Hcrminjard, I, p. 41 5 et n. 20. — 2. « Le Fèvre d'Etaples débarrassa la Bible de tout ce fatras, en donnant une traduction pure et simple, progrès énorme, auquel la Sorbonne, qui voulait perpétuer le moyen âge et empêcher l'éclosion du monde moderne, s'opposa instinctivement. Tandis qu'elle permit d'imprimer la Bible de Rely jusqu'au milieu du seizième siècle, elle proscrivit celle de Le Fèvre qui ne put paraître qu'à l'étranger. » La 'Bible française avant Le Fèvre d'Etaples. O. Douen, ^Bulletin, XL, p. 5 50. - 3. Prosper Marchand (Dictionnaire') ramène à trois les éditions de la Bible publiées par Le Fèvre : i° La première édition est composée « de divers volumes, imprimés en différents temps, en différents lieux, par différentes personnes et qui réunis ensemble forment à peu près un corps complet de la Bible en français; » in-octavo de 1523 à 1532. 20 l'édition de 1530 in-folio chez Martin Lempereur. 30 l'édition de 1534. Tandis que les deux premières sont « translatées selon la traduction de Saint Jérôme, » celle-ci est « conformée avec les langues hebraicque, grecque, et chaldaique. » T. I, article Fèvre. — 4. Alf. Laune. La traduction de l'Ancien Testament de Le Fèvre d'Etaples. 1895, p. 43, 44.
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l'exactitude la plus scrupuleuse; elle tient compte de tous les résultats acquis par la critique du moment.
Sa langue, à force de vouloir être fidèle, néglige l'élégance. « Le Fèvre est le père de notre terminologie protestante. Olivétan a corrigé plusieurs de ses expressions, mais en a gardé le plus grand nombre1 ».
Enfin, elle reste traditionnelle. Le Fèvre avait voulu réviser les versions antérieures. Olivétan revisa Le Fèvre (pour le Nouveau Testament) et publia trois revisions de son propre travail, 1 536, 1 538, i53g2. Calvin revisa Olivétan. Puis vinrent les pasteurs de Genève, et puis les Dioclati, les Desmarets, les Ostervald, les Martin, tous des reviseurs ; et nous avons encore entre les mains la version de Le Fèvre, véritable anneau entre le moyen âge, et les temps modernes3.
En France, quelle œuvre, quelle institution peut donc se présenter avec un tel caractère? N'est-ce pas étrange que nous protestants, nous ayons conservé cette tradition nationale, la plus inattendue et pas la moins importante? Et même plus nationale qu'on ne le croit. Car sur le conseil de qui Le Fèvre publia-t-il son Nouveau Testament? Sur le conseil, sur le commandement de la cour de France, de Marguerite, de Louise de Savoie, de François Ier. Il le dit lui-même: « Toutes les fois que vous lirés ce Nouveau Testament, vous ne debvrés oublier en vos prières les très nobles cueurs qui vous ont procuré ce bien4. » Et le secrétaire de Briçonnet, J. Lermite ajoute : « On feit imprimer par commandement du roy, les Evangiles et Epistres de Sainct Pol en françois 5. » C'est l'aveu que la Réforme française a été nationale et biblique.
Et naturellement, au moment où le protestantisme arbore comme drapeau le biblicisme °, le catholicisme arbore comme drapeau l'antibiblicisme : l'antibiblicisme de Béda suit pas à pas le biblicisme de Le Fèvre.
Fait bien curieux : on s'est étonné que Le Fèvre n'ait pas été plus vivement attaqué au sujet des hérésies contenues dans son Commentaire de i5i2 et qu'on
1. Quiévreux, o. c. p. 54. — 2. O. Douen. « Coup d'oeil sur l'histoire du texte de la Bible d'Olivétan, 1535- 1560, » deux articles extrêmement documentés dans la Revue de théologie et de philosophie. 1889, p. 288. — 3. Les catholiques aussi se sont bornés à reviser Le Fèvre. En 1550 parut la première revision catholique, par ordre des docteurs de Louvain : celle de Nicolas de Leuse. Cette revision fut suivie de plusieurs autres, parmi lesquelles Prosper Marchand croit pouvoir placer celle d'Isaac le Maître de Sacy, ou de Messieurs de Port Royal « auxquels Richard Simon et divers autres ont très souvent reproché de n'avoir que trop suivi et copié les Bibles de Genève, qui ne sont que des revisions et corrections de celle de Le Fèvre. Ainsi, tant chez les Réformés que chez les Catholiques, l'on n'a jusqu'à ce jour (1758) que la seule et unique traduction de la Bible de ce célèbre et respectable écrivain. » Prosper Marchand, Dictionnaire, I, p. 257. ■ — 4. Herminjard, I, p. 161. 6 novembre 1523. — 5. Quiévreux, p. 3. — 6. Dans sa Naissance de l'hérésie, Fl. de Raemond nous donne les plus curieux détails sur le commencement de la propagande biblique en France. A travers les calomnies ridicules ou douteuses le lecteur saura tout seul reconnaître l'éloge involontaire et deux fois précieux : « Comme Luther à sa venue mit l'Escriture sainte entre les mains du
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s'en soit pris seulement à la préface. Le volume en effet avait surpris le fanatisme obscurantiste de la Sorbonne. Et cependant, avec un instinct prodigieusement sûr, elle comprit que la préface du Commentaire, discutant l'autorité de la Vulgate, refusant d'attribuer celle-ci à saint Jérôme, et permettant à Le Fèvre de substituer à une traduction fautive une traduction plus correcte, elle comprit que cette préface présageait une révolution biblique. Elle frémit et voulut faire exiler l'auteur de ces pages en apparence si modestes, en réalité terrifiantes pour la superstition1.
Et de nouveau, en 1 5 1 9, lorsque Béda, dans sa dissertation, répond aux dissertations de Le Fèvre et de Clichtove, c'est l'antibiblicisme, qui répond au biblicisme. L'apparence du travail de Béda est digne de son contenu : même typographiquement, il fait œuvre de réaction. Les pages sont imprimées en lettres gothiques, avec des abréviations innombrables, comme dans les vieux manuscrits; la lecture est fatigante, difficile ; c'est un parfait spécimen de la scolastique, et de la plus mauvaise. On essaye de troubler le vieil usage de l'Eglise (fol. II). Et Béda énumère les conditions auxquelles on peut se servir de la Bible. Il vaudrait presque la peine de traduire exactement ce morceau (si la lecture ne devait pas
peuple, d'où l'on vit naître tant d'hérésies du soir au matin, de mesme firent ceux, qui vindrent semer, à son exemple le schisme en la France. Car avec un merveilleux soin, sans aucune espargne, ils firent imprimer en divers lieux les Bibles françaises, traduites à leurs fantaisies.... Plusieurs compagnons des Imprimeurs de la France et d'Alemagne, au bruit du profit qu'on leur présentoit y accouraient, les quels après s'escartoient par tout, pour débiter ces Bibles, Catéchismes, Boucliers, Marmites, Anatomies, et autres tels livres : surtout les Psalmes, quand ils furent rimez, dorez, lavez et réglez. Leur seule joliveté convioit les Dames à la lecture, et comme les avares marchands au seul flairer du gain, ne craignent de sillonner les mers, et prendre le hasard de mille et mille fortunes et tempestes, en cette mesme sorte ces compagnons d'imprimeries, à l'apétit du gain [!!], qui leur avoit donné le premier goust, et pour avoir plus facile accez ès villes, et sur les champs, dans les maisons de la noblesse, aucuns d'entr'eux se faisoient contreporteurs de petits affiquez pour les Dames, cachans au fonds de leurs balles ces petits livrets, dont ils faisoient présent aux filles ; mais c'estoit à la desrobée, comme d'une chose qu'ils tenoient bien rare, pour en donner le goust meilleur. Ces postillons et courratiers de si mauvaise marchandise deviennent bien souvent la proie et la part des flammes, ausquels on les jettoit, surprins sur le fait et débit de ce que, par les loix, leur estoit
défendu Par l'entremise de telles gens, en peu de temps la France fut peuplée de Nouveaux Testaments à la
frauçoise, misérablement traduits, et la sainte parole prostituée à toute sorte de gens, à la mercy et jugement des femmes, enfans, et autres personnes incapables des divins mystères, qui sont contenus et cachés sous l'écorce de la terre. C'estoit mettre le couteau entre les mains d'un furieux, qui souvent s'en égorge luy-mesme.... Notre sage mère l'Eglise a tousjours jugé cela dangereux, de laisser sans discrétion manier au peuple les saintes lettres.... A quoy serviront les apostres, les prestres, les docteurs de l'Eglise, ordonnez de Dieu, dit l'Escriture, pour régir, si la dispensation et interprétation des saintes lettres, ou le maniement des livres sacrez, appartenoit aux artisans et aux femmes aussi bien qu'eux?... Cette facilité que le langage vulgaire apporte par apparence en l'Escriture, enveloppée néantmoins de nuages et obscuritez.... cause mille doutes en l'ame, et apporte infinis troubles ès consciences foibles; car, comme nous avons veu en nostre siècle, le marchand, assis sur son contoir, la mesurait à son aulne, le maçon la régloit à son esquerre, le régent la rengeoit sous les loix de sa grammaire, et le médecin de sa philosophie naturelle ; il n'y avoit pas jusques aux simples famelettes, qui n'en voulussent juger, comme de leur filet et de leur esguille, chose infâme et honteuse, de veoir la saincte Bible trotter si indignement sur les tables d'un cabaret, comme les verres, et ces vases sacrez, maniez avec des mains sales et immondes. » Fl. de Raemond, Naissance de l'hérésie, p. 874-877.
1 . En 1 5 3 1 , le légat Aléandre dira : « C'était alors chose inouïe que de changer la moindre syllabe et même de corriger un texte altéré par la faute des copistes dans l'ancienne version dont se sert l'Eglise. » Herminjard, II, p. 387.
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en être trop fastidieuse), pour donner au lecteur une idée d'un aussi étrange état d'esprit. Bornons-nous à noter les divers sens que l'Ecriture peut avoir: sens grammatical, sens littéral ou historique, sens mystique ou tropique, lequel se subdivise en sens allégorique, sens tropologique et sens anagogique. Puis vient la distinction entre le sens grammatical et le sens figuré, ce qui a lieu par le « trope » et ses différentes espèces: synecdoche, allégorie, métonymie, hyperbole. Et puis vient encore une explication sur le sens mystique, « en prenant ce vocable dans son acception large, » où il ne faut pas se servir de la terminologie grammaticale ou mathématique, mais de la terminologie logique, morale, qui est appelée rhétorique.... Et il est question de transumption, de schèmes, de paradigmes, de métonymie (fol XI, verso).
En lisant ce galimatias, on comprend jusqu'à quel point la Bible pouvait paraître incompréhensible à de pareils théologiens. Dès lors comment un simple fidèle eût-il pu se reconnaître au milieu de toutes ces obscures subtilités? La Bible était un tissu d'énigmes, dont seule une corporation de devins pouvait arriver à avoir une intelligence plus ou moins claire.
Signalons encore un curieux écrit de Pierre Sutor (Le Couturier) paru un peu plus tard, mais résumant l'idée des obscurantistes de la Sorbonne sur les discussions de 1 5 1 9. Le docteur en théologie donne à son travail le vrai titre : « De la traduction de la Bible et de la condamnation des interprétations nouvelles1. » C'était bien de cela qu'il s'agissait. L'ouvrage est dirigé contre Le Fèvre et contre Erasme, et se termine ainsi : « Nous concluons que pour comprendre la sainte Ecriture, la connaissance des langues étrangères n'est pas nécessaire, et qu'en conséquence il est vain et inutile de les étudier. Nous concluons qu'il est encore moins nécessaire d'apprendre ces langues pour composer une nouvelle traduction de l'Ecriture sainte, puisque la traduction ordinaire est tout à fait suffisante. Nous concluons enfin qu'il est tout à fait dépourvu de sens, que cela seul sent l'hérésie, de prétendre qu'il faut apprendre les langues étrangères pour composer des traductions. Celui qui parle ainsi pense d'une façon impie de la Bible latine, et il sent l'hérésie ; et celui qui s'adonne à une telle folie est un hérétique impie. »
Pendant ce temps la traduction de la Bible de Le Fèvre avait commencé à paraître. La Sorbonne se hâta de censurer les propositions malsonnantes de TEpître aux lecteurs. Elle les résumait ainsi : « Tous les chrétiens, et principalement les clercs, doivent être induits à l'étude de l'Ecriture sainte a, parce que
1. De tralatione Hibliae et novarum reprobatione interpretationum. 1525. Voir Graf, Faber StapuJensis, p. 193. - 2. On nous permettra d'illustrer toutes ces bizarres théories par un fait non moins bizarre. Th. Platter nous parle de l'un de ses cousins, messire Anthoni Platter, « qui dans toute la contrée avait le renom d'un bon bibliacus, car il lisait beaucoup la Bible. » Mais, ajoute Platter, « il la comprenait fort peu, se contentant de marquer en rouge les initiales et les sommaires. » La suite du récit de Platter montre que l'ignorance de la Bible avait des conséquences caractéristiques. Apprenant le mariage de Platter, qu'il espérait voir se destiner au sacerdoce, le bibliacus va le trouver : « Le bruit court que tu es revenu avec une femme légitime? — C'est la vérité. — Que le diable t'emporte: j'aurais préféré te voir avec une femme de mauvaise vie. » Vie de Thomas Platter, 2e édit., par Auguste Bernus, p. 127.
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les autres sciences sont humaines et peu utiles. » C'était une hérésie renouvelée, disait la Faculté de théologie, de l'erreur des Pauvres de Lyon. Et le 26 août 1 523, elle déclara : qu'il serait très pernicieux, vu les circonstances du temps, de laisser répandre parmi le peuple des versions complètes ou partielles de la Bible, et que celles qui avaient déjà paru devaient être plutôt supprimées que tolérées. En vertu de cette déclaration le Parlement fut sollicité d'interdire par un édit la vente de la traduction française des Evangiles l.
L'inspirateur de la Sorbonne c'était Béda. Il formule ses principes antibiblicistes (21 mai 1 525), dans une lettre à Erasme : « Tu t'es complètement trompé en estimant, sous prétexte de piété, qu'il était très utile à l'Eglise de traduire en langue vulgaire les saintes Ecritures, et le Cantique des Cantiques, et Ezéchiel. Tu n'as pas remarqué combien de périls pour les âmes, combien d'ennuis et de troubles l'Eglise a eu à supporter à cause de ces traductions : c'est pour cela que, plus d'une fois (non semel), elles les a interdites 2. »
Les douloureux événements qui se déroulaient en Italie, défaite de Pavie, captivité du roi (24 février 1 5 25), en frappant les imaginations excitaient le fanatisme, et, en écartant François Ier du gouvernement, donnaient libre carrière aux sectaires de la Sorbonne. Ils en profitèrent. Le 20 mars un arrêt du Parlement ordonne à Tévêque de Paris de constituer une commission, composée de deux parlementaires et de deux théologiens 3, pour juger ceux « qui sont entachés de la doctrine luthérienne. » La régente, Louise de Savoie, écrit au pape, et lui demande la confirmation de cette commission. Le 17 mai, une bulle papale donna donc aux quatre commissaires le droit de procéder contre les hérétiques, sans bruit, sans faire de procès (sine strepitu et figura judicii) , sans appel. L'inquisition était établie à Paris 4.
Un de ses premiers actes fut de condamner au feu la traduction de la Bible. Elle disait : « Considérant qu'il n'est pas expédient ni utile à la chose publique qu'aucunes translations de la Bible fussent permises estre imprimées.... A ces causes la dicte cour a ordonné et ordonne qu'il sera enjoinct, de par le Roy, à tous ceux qui ont en possession les livres... contenus en la saincte Bible, qui ont esté de nouveau translatéz de latin en françoys et impriméz..., les mettent et apportent dedans huict jours après la publication du présent arrest 5. »
1. Herminjard, I, p. 220, 221. — 2. lbid., I, p. 352. — 3. Les deux théologiens furent Leclerc et Du Chesne. — 4. Graf, Faber Stapulmsis, p. 172. — 5. Prosper Marchand, Dictionnaire. I, p. 254. Arrêt du Parlement du 28 août 1525. — L'Inquisition existait en France depuis longtemps, presque depuis saint Dominique. Elle eut son siège à Toulouse du XIIe au XVIIIe siècle (jusqu'en 1772). « L'inquisiteur de tout le royaume de France, nommé spécialement par le Saint-Siège apostolique et par l'autorité du roi » (tel était son titre), tenait sa cour à Toulouse, et jouissait, uniquement là, d'une puissance incontestée. Malgré ses efforts, l'Inquisition ne put étendre son autorité au delà du Languedoc et des pays adjacents. Elle ne fut reconnue ni par le Parlement de Paris, ni par les Parlements de Dijon, de Bordeaux. Cependant, l'Inquisiteur tint parfois sa cour dans la juridiction de ces Parlements. Il agissait alors, pour ainsi dire, comme l'officiel de l'évêque. — En 1540, le pouvoir et l'autorité de l'Inquisition furent expressément confirmés par un édit de François 1er; et, en 1557, Henri II demanda à Paul IV, et naturellement obtint de lui, une bulle établissant l'Inquisition dans toute la France, et lui donnant exactement les mêmes droits qu'elle avait en Espagne et à Rome. Un édit du roi ordonna l'enregistrement de la bulle, et nous verrons les scènes dramatiques auxquelles donna lieu cet enregistrement. Christie, Etienne Dolet, p. 51 et 391.
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Enfin le document le plus curieux de cet antibiblicisme fanatique est peutêtre le discours de Pierre Liset, prononcé l'après-midi du rer septembre 1 525, dans le célèbre procès de Meaux. Pierre Liset qui devait être premier président en 1529, et s'immortaliser par sa haine cruelle, sanguinaire, contre les protestants, requiert d'abord contre la Bible. C'est admirablement logique.
« Quant au second point, de la translacion d'un livre de la Saincte Escripture, dit qu'il est de périlleuse conséquence, et est une chose que l'on ne doit tollérer ne permettre en ce Royaume très chrestien. »
Comme le roi a décidé de faire examiner ce sujet, il ne veut pas « contrevenir aucunement au bon vouloir dudict Seigneur. Mais, pour autant que l'on a veu par expérience, et en appert par informacion que, à occasion des translacions en vulgaire divulgacion et contrevencion d'icelle escripte au peuple, sont venuez plusieurs erreurs et scandalles et croissent de jour en jour... en attendant son retour... requiert pour le Roy, par manière de provision, et jusques à ce que autrement par le dict seigneur en soit ordonné, tous les dictz livres en françois estre mis en une chambre à part fermant à double clef, dont l'évesque de Meaulx en aura une et l'autre sera portée en la cour de céans, et que la court ordonne commandement estre faict à tous ceulx du diocèse de Meaulx et autre qu'il appartiendra, sur telles peines que la dicte court advisera, de apporter les dictz livres au lieu que sera advisé par ladicte court, et enjoindre audit évesque de Meaulx de admonester tous ses subgectz de son diocèse de ce faire sub poena excommunicationis i. »
Jamais, dans aucun pays, les deux partis en présence n'avaient proclamé avec plus de netteté leurs devises contraires 2.
Vive la Bible ! crient les évangéliques, les Le Fèvre, les Farel, les Robert Estienne, qui sera bientôt à lui tout seul la plus active des sociétés bibliques. — La Bible en prison! crie le Parlement. La Bible au feu! crie la Sorbonne'.
Tel est le duel.
I. Samuel Berger, Le procès de Guillaume Uriçonnel au Parlement de Paris en 152^, dans le 'Bulletin, 15 janvier 1895, p. 14, 15. — Citons encore quelques lignes d'un arrêt du Parlement de Toulouse (21 avril 1540) : « La cour... a prohibé et deffendu par manière de provision, et jusques à ce qu'aultrement en soit ordonné, à tous maîtres d'écoles et aultres lire et interpréter publiquement les dictes Espistres de sainct Paul et aultres livres de la saincte Escriture et foy catholique, sous peine de prison et aultre arbitraire. » 'Bulletin, I, p. 354. — 2. Ecoutons la chanson, de 1530 environ, 'Bulletin, XII, 1863, p. 130 :
La Sorbonne la bigotte,
La Sorbonne se taira.
Son grand hoste PAristote De la bande s'ostera....
La Saincte Escriture toute Purement se preschera, Et toute doctrine sotte Des hommes on oubliera.
La Sorbonne la bigotte,
La Sorbonne se taira.
— 3. On sait jusqu'où en arriva la Sorbonne. Poussée par son aveugle fureur contre la Bible, elle voulait supprimer l'imprimerie elle-même ! On ne le croirait pas, si les documents les plus incontestables n'étaient pas là pour l'attester.
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Duel à mort ! — Des livres en effet on passe aux hommes ; à Meaux tout d'abord, comme c'était naturel.
Briçonnet {Page 107) avait excité le zèle de Marguerite et de la cour, avec une énergie presque croissante, jusqu'en 1524. Le 10 janvier de cette année, il envoie « au Roy, à Madame et à vous [Marguerite] les epistres de S. Pol translatées1. » Le 3i du même mois, il supplie Marguerite d'user de son influence dans la nomination des évêques, « sy tost ne vouliez encourir l'ire et l'indignation de Dieu2; » enfin le 12 février il va jusqu'à écrire : « Si le Roy, Madame et vous contempnez Dieu, aprestez vous hardiment pour recevoir des verges 3. »
Mais dès la fin de i524, le changement de la situation politique amène un changement de la situation religieuse en France. François Ier fait la guerre à Charles-Quint ; et bientôt on apprend, à Paris, le désastre de Pavie et la captivité du roi (24 février i525). La crainte saisit les cœurs, et on assiste à une explosion de fanatisme.
Les registres du Parlement nous ont gardé le souvenir d'une conversation entre magistrats 4, où précisément le frère de Briçonnet attire l'attention de l'Assemblée sur les deux péchés qui régnent et pullulent : le premier, c'est l'hérésie.
Une première tentative fut faite le 7 juin 1533 : elle échoua, grâce à Budé et à Jean de Bellay, évêque de Paris. Mais après les fameux Placards (1534), èt pendant que la persécution faisait rage, la Sorbonne renouvela sa tentative, cette fois-ci avec succès. Le 13 janvier 1534 (N. S. 1535), des lettres patentes de François Ier défendirent à tout imprimeur « d'imprimer aucune chose sur peine de la hart. » En même temps toutes les boutiques de libraires devaient être fermées. Cependant cet ordre insensé n'obtint point du Parlement la sanction, alors et presque toujours si facile, de l'enregistrement. Les remontrances de ce corps amenèrent, le 24 février suivant, de nouvelles lettres patentes qui, mettant celles du 13 janvier «en suspens et surséance, » nommaient des commissaires, désignaient les imprimeurs qui pourraient imprimer les livres nécessaires et approuvés, « sans aulcune composition nouvelle. » Les Lettres continuaient : « Et jusqu'à ce qu'il ait esté satisfait à ce que dessuz.... Nous avons de rechef prohibé et défendu, prohibons et défendons, à tous imprimeurs généralement, de quelque qualité ou condition qu'ilz soient, qu'ilz n'ayent à imprimer aulcune chose sur peine de la hart. » Cet ordre, non moins rigoureux que le précédent, malgré les modifications qu'il semble promettre, ne fut pas davantage enregistré. Renouard, Annales de l'imprimerie des Estienne. 1843, 2e éd., p. 293. C'est à ce propos que Dolet a écrit : « Je ne peux passer sous silence la méchanceté de ces misérables qui, méditant la destruction de la littérature et des hommes de lettres, ont voulu dans notre temps supprimer et anéantir l'exercice de l'art typographique. Ils ont voulu ! dis-je, mais ils ont fait plus ; ils ont usé de toute leur influence auprès du roi de France, François de Valois lui-même, le gardien, le protecteur, le plus cher défenseur de la littérature et des hommes de lettres, pour obtenir de lui un décret qui supprimât l'imprimerie. Ils ont pris pour prétexte que la littérature servait à propager l'hérésie luthérienne, et que la typographie soutenait aussi cette cause. Race insensée d'imbéciles ! » Tel fut « le complot abominable et méchant, ajoutait Dolet, des sophistes et des ivrognes de la Sorbonne. » Le biographe de Dolet ajoute : « Comme tous les autres écrivains, il ignorait que l'édit avait été promulgué par « le gardien, le protecteur, le plus cher défenseur de la littérature, » édit qui permet de donner en toute justice à François Ier, comme le fait remarquer M. Crapelet, le nom de proscripteur plutôt que celui de promoteur de la littérature. » R. Copley Christie, Etienne Dolet, traduit par Stryenski, 1886, p. 222-223.
1. Herminjard, I, p. 182. — 2. Ibid., p. 187. — 3. Ibid., p. 190. — 4. 20 mars 1524 (N. S. 1525). bulletin, 1854, III, p. 29.
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Effrayé du courant qui emportait l'opinion publique, Briçonnet n'essaie pas de résister. Dès le mois de décembre 1524, il sévit, en excommuniant les téméraires qui ont lacéré une bulle de Clément VII, affichée dans la cathédrale, et prescrivant des prières en faveur de la paix. Et à partir de ce moment, à mesure que la captivité du roi « gonfle la crête » des adversaires de l'Evangile, Briçonnet se rétracte de plus en plus. Le gardien des Cordeliers de Meaux avait le droit de s'écrier en pleine chaire : « Et tu veulx te révocquer, disant : Je ne l'ai pas dict ! on devrait coupper la langue à telles gens. »
Plus intéressant encore est le gardien quand il indique la cause de tout le mal, à savoir la lecture de la Bible en langue vulgaire. « Et descend, nous est-il raconté, aux livres en françoys, qui estoient tout erreur et hérésie, qui les mèneraient en damnacion, et ne dévoient savoir les décrets de l'Evangille. Et erumpens ignis ultra se, non continens dict :
« Les beleStrienS de Meaulx, de Meatllx, dictZ-je, Briçonnet, évêque de Meaux1. (p. 106)
» les bibliens, » saepius repetendo et yronice cum
cachynno'2, dont le peuple fut fort scandalisé, et qui (qu'il) vauldroit autant bailler à ung de ses frères une quenouille pour filler que à eux des livres en francoys3. » Toujours le biblicisme et l'antibiblicisme !
Mais les ouailles refusèrent de se contredire avec autant d'aisance que leur pasteur, et le malheureux Briçonnet fut obligé d'en arriver de la rétractation à la persécution. « Jean Le Clerc raconte Crespin, fut condamné à être fustigé par trois divers jours, et le troisième jour estre flétri au front. La mère qui estoit femme chrestienne, en voyant fustiger son fils, lui donna courage, et après l'avoir veu flétrir s'escria en ceste voix : Vive Jésus et ses enseignes 3. »
Si l'exécution avait eu lieu à Meaux, la condamnation avait eu lieu à Paris. Toutefois le premier martyr dans la capitale avait été un ermite normand, de Pressy, près Falaise, dont M. Weiss a retrouvé le nom, Jean Vallières. Il avait été brûlé, le 8 août 1 523, au marché aux pourceaux, hors la porte Saint-Honoré °.
Après le supplice de Le Clerc la persécution redouble et se propage.
Jaques Pauvan ou Pavanes qui avait une première fois sauvé sa vie en se rétractant ", reprit courage, fut « rempoigné » et brûlé vif en Place-de-Grève
1. D'après le titre du volume de Gui Bretonneau : Histoire généalogique de h maison des Briçonnet, 1626. - 2. « Avec un grand éclat de rire. » — 3. 'Bulletin, XLIV, 1895, p. 12. — Dans le chapitre de Meaux, le lundi 6 février 1524 (N. S. ) 525), le promoteur porta plainte contre Roussel et ses amis. Et voici le premier motif de cette plainte : Après le sermon de M. G. Roussel « plusieurs peigneurs, cardeurs et autres gens de même trempe, non lettrés, avaient des livres des Epitres de saint Paul, des Evangiles, des Psaumes, en langues maternelles, qu'ils portaient avec eux.... » Bulletin, X, 1861, p. 220. — 4. Frère aîné de Pierre Le Clerc; celui-ci fut le premier pasteur de l'Eglise de Meaux ; il fut brûlé avec les Quatorze. — 5. Histoire des martyrs, éd. de Toulouse, I, p. 244. L'Histoire ecclésiastique et V Histoire des martyrs « placent l'arrestation de Le Clerc en 1523; il est évident qu'elle eut lieu deux ans plus tard. » Henninjard, I, p. 321, n. 1. — 6. Bulletin, XLIII, 1894, p. 254. M. Weiss a bien voulu nous communiquer ce nom, digne de mémoire. — 7. Histoire des martyrs, I, p. 265, 264.
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(i52Ô), « au grand honneur de la doctrine de l'évangile. » Du haut de son bûcher il parla à la foule, et l'un des théologiens de Paris, Pierre Cornu, disait : « Qu'il voudroit avoir coûté à l'Eglise un million d'or, et qu'on n'eut jamais laissé parler Jaques Pavant devant le peuple *. » — Or ce Pavant, « jeune homme mais lettré et de grand mérite, » était un compatriote de Calvin, un Picard.
Peu après, on donnait « grand bransle » à la « grosse cloche » de Notre- Dame « pour esmouvoir tout le peuple de la ville. » 11 y avait « grande cérémonie » au parvis de la cathédrale. On y brûlait vif un autre protestant, « l'Hermite de Livry, » Jean Guybert, dont le procès avait été commencé dès le 26 novembre i5232.
A Metz, déjà le 25 décembre i523, le duc Antoine de Lorraine avait fait publier un édit sanguinaire contre les luthériens, qui avaient de nombreux partisans parmi les bourgeois et jusque dans les rangs du clergé même. Jean Chastellain, natif de Tournay, fut brûlé le 12 janvier 1 525. Après lui c'est le tour de Jean Le Clerc, venu à iMetz3 après sa première condamnation ; il est brûlé le 22 juillet4. François Lambert nous raconte ainsi son horrible supplice : « On l'a fait asseoir sur des chevilles fixées au poteau ; puis on l'a attaché avec des chaînes et des cordes. » A la foule qui lui crie de demander un Ave Maria, il répond : « Si quelqu'un veut le réciter, qu'il le fasse ; mais pour moi je ne le demande point, non que je méprise la bienheureuse Vierge, mais parce que je m'en tiens au Seigneur Jésus-Christ, qui est mort pour moi. » — « Bientôt le bourreau s'approcha armé de tenailles brûlantes avec lesquelles il lui arracha le nez ; puis, avec les mêmes tenailles il tordit circulairement la tête du saint de Dieu, qui souffrait tout avec le même ravissement que Laurent sur son gril et
i. Herminjard, I, p. 294. — Histoire ecclésiastique des Eglises réformées, I, p. 14. — 2. 'Bulletin, XLIII, p. 254. — 3. Il était arrivé en avril, et avait trouvé tout de suite un assez grand nombre d'évangéliques, un libraire Jacques, et un des patriciens les plus distingués de la cité, Nicole d'Esch. Celui-ci avait été converti au retour d'un pèlerinage à Jérusalem, par Farel, qu'il avait rencontré à Montbéliard. Appelé par Nicole d'Esch, Farel lui-même vint à Metz, avec Pierre Toussaint. Dès qu'il fut averti de leur arrivée, Le Clerc alla les visiter chez le libraire Jacques et dîna avec eux. Bientôt après il fit collation chez Farel avec Nicole d'Esch. Enfin tous les trois, un autre jour, dînèrent chez Nicole d'Esch. Mais Farel, n'ayant pu obtenir la permission de prêcher, se retira avec Pierre Toussaint, et « chevauchèrent toute la nuit de peur d'être happés. » Othon Cuvier, Trois martyrs de la Réforme, brûlés en 152$ a Vie, Met\ et Nancy, 1889, p. 31, 32. — i. François Lambert dit : « le samedi 22 juillet de l'an 1525. » M. Othon Cuvier, dans son récit très précis, dit : « le samedi 29 juillet. » Le 23 juillet, après avoir dîné dans une hôtellerie avec Jacques le libraire, Le Clerc, rejoignant un autre ami alla se promener, et entra dans le cimetière Saint-Louis. Là, emporté par son zèle, il ramassa un fémur qui gisait sur le sol et cassa le nez et la couronne d'une sainte vierge. Puis, dans la chapelle du cimetière, sans se laisser arrêter par les observations de ses deux compagnons, il saisit un vieux Saint-Fiacre de bois et fit voler en éclat la tête d'un Jésus enfant, qui était sur l'autel. — Comme on le savait « merveilleusement enlangaigié, bon clerc et instruit dans les écritures » au moment du supplice on l'empêcha autant que possible de parler. Lorsque, armé de sa << triquenoise ardente » l'exécuteur voulut lui arracher le nez en punition du sacrilège qu'il avait commis sur le nez de la sainte vierge, Le Clerc, qui regardait ailleurs, sentit la chaleur du fer rouge, et instinctivement recula la tête. Dans ce mouvement il eut les lèvres emportées jusqu'aux dents. Mais comprenant de quoi il s'agissait il présenta son visage et se laissa faire sans crier : aïe. Il ne poussa pas non plus un gémissement quand l'exécuteur traça deux ou trois cercles sur sa tête, toujours avec son fer rouge, pour lui faire expier le bris de la couronne de Marie. On a pu dire : « Et ainsi fut-il le plus ferme et constant martyr que jamais on vit. » Cuvier, p. 42.
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Vincent sur son chevalet. Après cela le bourreau lui arracha la main droite, puis il finit par mettre le feu au bûcher. Alors l'invincible athlète de Christ fit entendre au milieu des flammes, jusqu'au moment de rendre l'esprit, ce beau psaume, principalement dirigé contre le culte des idoles : « Quand Israël sortit d'Egypte, etc l. »
Enfin à Paris, Berquin et un autre protestant de distinction, du nom de Macrinus, sont jetés en prison; tandis que, comme pour enlever aux évangéliques leur dernier espoir, Marguerite quitte la France, au mois d'août, et va donner ses soins à son frère captif et malade 2.
La terreur règne. Alors Briçonnet vient faire « révérence à la cour, » et la supplie très humblement « de commettre trois ou quatre conseillers de la dicte cour pour informer s'il y a aucuns abus clans son diocèse de Meaux, tant sur le fait de la foy que sur certains autres faits3. » (19 août i523.)
Les conseillers se rendent à Meaux. Ce qui les irrita le plus ce fut la découverte qu'ils firent « des Epistres et évangiles des cinquante et deux dimanches de l'an, à l'usage du diocèse de Meaux '\ » Dans ce livre, en effet, Le Fèvre « offrait au peuple la nourriture simple, vraie, fortifiante de l'Evangile ; il cherchait à enflammer clans les cœurs un ardent amour pour Christ et sa parole 3. » Et le succès avait été immédiat et grand. On s'en servait pour le culte domestique. Les quatre inquisiteurs remirent le livre à la Faculté de théologie, et Béda en tira 48 propositions hérétiques. Notons les deux que voici : « 2. Si quelqu'un prêche autre chose que la parole de Dieu et de Christ, ce n'est pas un fidèle dispensateur des mystères divins, mais un séducteur. 7. Nous devons croire simplement la parole de Dieu d'après l'intelligence du Saint-Esprit et non d'après la nôtre, et ne pas y mêler nos folles opinions. »
Le 6 novembre, ces propositions et d'autres non moins évangéliques sur la foi, sur Christ, furent déclarées « inventions diaboliques, mensonges hérétiques » (diabolica inventa et hereticorum figmentd). Il fut décidé que le livre méritait d'être brûlé avec ceux qui l'avaient écrit, lu, ou prêché0. Quelques jours avant, renseigné par ses commissaires, le Parlement (3i octobre) avait mandé à Paris Briçonnet pour l'interroger : il avait décidé « de faire et parfaire le procès de Pierre Caroli et M. Mazurier, docteur en théologie, Girard, thrésorier de l'Eglise de Meaux, Nie. Mangin, curé de Saint Sainctin, J. Prévost, cordelier, et M. Jacques Fabri 7. » Avertis à temps, ceux-ci avaient pu s'enfuir et se réfugier à Strasbourg.
C'est alors que, le i5 octobre 1 5 25 , Briçonnet, mettant le sceau à sa rétractation, lança son décret synodal contre le luthéranisme. « Nul ne s'est montré aussi
1. Herminjard, I, p. 372, 373. — 2. Schmidt, o. c, p. 43, 44. — 3. Herminjard, I, p. 390. — 4. La première édition est de 1525 et semble avoir disparu. Un exemplaire de 1542, imprimé par Dolet, se trouve à la Bibliothèque nationale. Béda dit : « Libri illius auctores, ut dicitur, ftierunt Jac. Faber et ejus discipuli. » Graf pense au contraire que le livre est dû uniquement à Le Fèvre. Mais dans la préface de son ouvrage: Démégories sur toutes les dimanches de l'an, Jean le Comte, disciple de Le Fèvre, montre que Béda avait raison. — 5. Graf, Faber Stapulensis, p. 86. — 6. Ibid., p. 175. — 7. France protestante, III, p. 142.