II
(admonitus). IV commence à lire les Ecritures, à se séparer, à fuir les superstitions, à ne plus participer aux cérémonies. C'est un commencement, et rien qu'un commencement. Or, si le tableau que nous avons esquissé du milieu « protestant » où vivait Calvin n'est pas absolument inexact, cette initiation aux idées évangéliques, en ces circonstances, n'est pas seulement vraisemblable, elle était inévitable l.
Donc Pierre Robert, Olivétan2, l'initiateur de Calvin aux convictions évangéliques ! On a eu bien raison de dire, que justice n'avait pas été rendue à celui qui, selon toutes les probabilités historiques, a joué un tel rôle, et exercé une telle influence. Il ne nous faut pas renouveler cette injustice.
Peut-être que cependant la faute n'en est pas tout à fait aux historiens : les documents leur ont manqué, et l'attention s'est peu à peu détournée de cette figure presque mystérieuse, comme recouverte d'un voile que rien ne peut déchirer.
Le premier texte que nous rencontrons, se trouve dans une lettre de Bucer à Farel, du Ier mai i528. Il y est parlé d'un « jeune Noyonnais » qui étudiait les lettres à Orléans, et que la persécution en a chassé. Il est venu se réfugier à Strasbourg, où il a résolu d'apprendre les langues, surtout le grec et l'hébreu, qu'il ne connaît pas encore parfaitement (in quitus nondum plane eruditus est). Bucer avait même écrit d'abord : « qu'il ignore complètement » (prorsus rudis est)z.
1. Nous aurons à étudier, lorsqu'il s'agira de fixer la date de la conversion de Calvin, le travail, très savant, de M. le pasteur Lang, Die Bekehrung ]. Calviiis, 1897. Naturellement cette date dépend des événements antérieurs, de la façon dont l'historien les comprend. Il nous faut donc noter au passage, au moins par quelques mots, les appréciations de M. Lang sur les faits qui peuvent servir à préciser l'origine des convictions évangéliques de notre Réformateur. — Ici, à propos de l'influence d'Olivétan, M. Lang se borne à dire qu'on est « sur un terrain très incertain » (p. 18). Oui, si on conteste purement et simplement l'affirmation de Bèze, et si on ne voit pas dans la lettre à Bucer ce qui y est, la preuve des sentiments évangéliques de celui qui l'a écrite. Mais qui ne sent que c'est là une formelle pétition de principe? — 2. « Olivétan (alias Olivetain, Oliveteau, D'olivet), n'est qu'un de ces noms de fantaisie si nombreux alors, ou un sobriquet dérivé d'« olivete, » abondance d'huile, et pouvant signifier grand brûleur d'huile, c'est-à-dire grand travailleur. » Douen, Encyclopédie des sciences religieuses, IX, p. 786. — 3. Herminjard, II, p. 132. — Quand il a publié le premier cette lettre de Bucer, M. Herminjard a déclaré qu'il ne saurait dire de qui il était question (II, p. 131). Mais la découverte d'une lettre de Fortunat Andronicus à Bucer, datée d'Orbe, 29 avril 1533, l'a éclairé. Cette lettre, dit-il, serait « très difficile » à expliquer, si l'on n'admettait pas des relations personnelles antérieures entre Bucer et Olivétan. En conséquence, dit M. Herminjard, « Olivétan serait, dans notre opinion, le jeune homme de Noyon qui vint se réfugier à Strasbourg au mois d'août 1528, pour y étudier les langues et particulièrement le grec et l'hébreu. » (Herminjard, II, p. 451 et III, p. 44.) M. Lefranc a confirmé ce résultat : « Il n'est pas douteux pour bien des raisons que le Noviodunensis juvenis de la lettre de 1528 soit Olivétan. Cela ressort de tous les rapprochements. » (Lefranc, p. 29.) — Kampschulte (p. 181), au contraire, estime que le jeune Noyonnais, c'est Calvin lui-même ; et, tout en restant indécis, les éditeurs des Opéra ouvrent par la lettre de Bucer la collection des lettres se rapportant à Calvin. Nous verrons que cette opinion est absolument insoutenable, Bucer déclarant, en 1536, qu'il n'avait pas encore fait la connaissance personnelle de Calvin. Opéra Xb. p. 68. (Lettre de Bucer à Calvin, du Ier décembre 1536.)
années d'études
Ces quelques lignes s'appliquent très bien à Olivétan, jeune Noyonnais, et qui allait en effet avoir besoin de connaître le grec et l'hébreu pour sa grande traduction de la Bible. Admettons l'opinion de MM. Herminjard et Lefranc.
C'est admettre qu'Olivétan était à Orléans au commencement de i528. Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il y ait précédé son cousin. Mais si, en i528, il se réfugie chez le Réformateur strasbourgeois, il fallait bien que, déjà avant, il connût la Réformation, ses principes et ses hommes. Non seulement il avait pu en parler à Calvin, mais ce qui serait invraisemblable, c'est qu'il ne l'eût pas fait. L'affirmation de Bèze est encore une fois confirmée.
M. Lefranc ajoute qu'à partir de leur rencontre à Paris, Calvin et Olivétan restèrent « en correspondance continue. » Mais le texte sur lequel il s'appuie paraît bien contestable l.
Puis « une obscurité presque impénétrable » enveloppe l'existence d'Olivétan dans les Vallées vaudoises, d'octobre 1 532 à mars, ou bien août 1 5 35 2.
C'est dans cette obscurité que se cache son héroïsme. En i532, avant son départ pour les Vallées, Olivétan était à Genève, précepteur chez Chautemps. « Advint, aussi, raconte Roset, que un moyne preschoit au couvent de Palais, criant fort contre les luthériens. Là estoit Olivet (Olivétan) qui estoit maistre des enfans d'un des citoyens de la ville, lequel reprint le moyne ouvertement, dont s'esmeut grand trouble, et fut le dit Olivet tiré du danger par aucuns des évangélistes et puys, banny par la seigneurie, se retira de Genève 3. »
Cette hardiesse est bien dans le caractère de celui qui fut l'héroïque missionnaire des Alpes vaudoises 4.
Plus discret encore est ce qu'on peut appeler le roman d'Olivétan. Pendant qu'il était à Neuchâtel, il avait fait la connaissance d'un pasteur, François Martoret du Rivier. Ce pasteur avait une sœur, Jeanne. Elle aima Olivétan, qui l'aima aussi, mais sans vouloir, ou pouvoir, se décider à contracter une union qui aurait gêné son héroïque et périlleuse carrière de missionnaire. Lui, « ne prit jamais aucun engagement, » raconte Farel 5. — Elle, « attendit fidèlement, soutenue par un vain espoir, » raconte Fabri 6. Avant de partir pour les Vallées, Olivétan fit son testament, et laissa à Jeanne la moitié de ses biens. Et
1. Lefranc, p. 98. — Les Opcra Xb (p. 15) voient dans « Roberti fratris, » non pas « mon frère Olivétan, » mais un frère de Daniel. M. Herminjard, III, p. 290, ne dit rien, évidemment n'ayant rien à dire. En effet, les autres détails ne sont pas plus clairs. — 2. Herminjard, III, p. 290. — 3. Roset, Les chroniques de Genève, éd. Fazy. 1894, p. 169. Froment dit que le moine « qui débacquoit à son playsir contre les luthériens », fut repris par Olivétan après son prêche (Froment, Les actes et gestes merveilleux de la cité de Genève, éd. Fick, p. 49). D'après Gautier, Olivétan serait monté sur le banc et aurait commencé la discussion (Gautier, Histoire de Genève, II, p. 364) Il semble que le fait soit suffisamment attesté par ces trois récits dont les légères différences prouvent l'indépendance et l'autorité. Toutefois notons que M. Herminjard écrit: « Sa présence à Genève pendant l'été de 1532 est au moins douteuse, car elle n'est attestée par aucun témoignage sérieux. » Herminjard, II, p. 451. Voici ce que notre auteur entend par ces mots. Le Registre du Conseil ne disant rien de la protestation d'Olivétan, on peut penser que Roset et Gautier ont emprunté à Froment le fond de leur récit. Ils en auraient seulement varié la forme. Quant à Froment lui-même, il a rédigé sa Chronique une dizaine d'années après les événements. Pour les détails, il est sujet à caution. — 4. Herminjard, III, p. 290. — 5. Opéra, X, p. 373, Farel à Libertet. Christophorus Faber Libertinus était appelé, en français, tantôt Christophe Fabri et tantôt Libertet. — 0. Ibii., \h, p. 343, Libettet à Farel.
DÉVELOPPEMENT RELIGIEUX DE CALVIN