Apologie du translateur. - — 2. Ibid
DÉVELOPPEMENT RELIGIEUX DE CALVIN
Aussi a-t-il fait tous ses efforts pour ne pas entreprendre une œuvre pareille : « Vous, ayans quelque estime de moy, autre que ne pensoye, m'avez tant prié, sollicité, importuné, quasi adjuré qu'ai été contreinct à entreprendre cette si grande charge... veu la grande difficulté de la besongne et la débilité et faiblesse de moy, laquelle ayant bien congneue, avoye jà par plusieurs foys, faict refus de me adventurer à tel hasard l. »
Mais enfin il a donné ce qu'il avait. Le Seigneur a-t-il repoussé la pite de la veuve ? « Je n'ay point honte, comme la veusve évangelique d'avoir apporté devant vos yeuls mes deux petites quadrines en valeur d'une maille, qui est toute ma substance.... Aucuns viendront après qui pourront mieulx2 »
Et déjà, dans cette modestie même, d'une sincérité si touchante, la Bible de 1 535 nous révèle cet humour naïf, qui a fait d'Olivétan un des fondateurs de la langue française, entre Rabelais et Calvin, plus près de Rabelais pour le style, plus près de Calvin pour la pensée3. M. Reuss avait parfaitement vu ce trait caractéristique, quand il parlait « de cette espèce d'humour qui sait trouver aux choses les plus sérieuses un côté qui se prête à l'élégance dégagée du style, à l'emploi d'une gracieuse allégorie, aux tournures spirituelles et même à l'épigramme 4. » Voici une page qui devrait être, dans les anthologies de notre vieux français, à une place d'honneur.
Olivétan se demande à qui il va dédier sa traduction. Il parle des auteurs « escrivans et translateurs, » que l'on voit « courir et trotter » pour offrir leur livre « l'ung à son Mecenas liberalissime, l'autre à son Patron colendissime, l'autre à son je ne scay quel Reverendissime. » Mais la Bible est « bien d'autres estoffes. » Il ne songe pas à s'adresser à « quelque glorieux Thraso, à quelque Très illustre, Très excellent, Très haut, Très puissant, Très magnifique, Très redouté, Très victorieux, Très sacré Béatissime, Sanctissime, nom. » « Après lesquelles bestes je ne chasse point : car je me passe bien de tel gibbier, la grâce à Dieu qui me fournit de contentement et suffisance. » Il offre donc son œuvre à la pauvre Eglise de Jésus-Christ, à « toy, ô paoure petite Eglise, » — «... à toy, paourette petite Eglise,... » Ici il faut citer exactement :
« Or avant donc, Paoure petite Eglise, qui es encore en estât de chambrière et servante, soubz les furieuses trongnes et magistrales menaces de tant de Maistres refrongnez et rebarbaratifs : va descroter tes haillons tout pouldreux et terreux, d'avoir couru, viré et tracassé par le marché fangeux de vaines traditions.... N'est il pas temps que tu entende à ton espoux Christ ?... viens hardiment avec tous les plus braves et mignons de ta court, tous faictz exécration pour Christ, non pour leurs meffaictz, desquelz les titres sont ceulx cy : asçavoir Injuriez, Blasmez, Chassez, Descriez, Desavouez, Abandonnez, Excommuniez,
1. Apologie du translateur. — 2. ïbià, — 3. Dans sa bibliothèque, figuraient les œuvres de Rabelais, d'Alain Chartier, d'Homère, d'Hésiode, de Chrysostome, de Prudence, etc. C'était une bibliothèque de lettré. Opéra, Xt>, p. 365-368. — 4. Revue de théologie, troisième série, vol. III, p. 234. La "Bible d'Olivétan, par Reuss; vol. III (i^ article, p. 217-252); vol. IV (2<= article, p. 1-48, et 3e article, p. 281-322).
JEAN CALVIN I l6
années d'études
Anathematisez, Confisquez, Emprisonnez, Gehennez, Bannis, Eschellez, Mitrez, Descrachez, Chaffaudez, Essourillez \ Tenaillez, Flettris, Tirez, Trainez, Grillez, Rostis, Lapidez, Bruslez, Noyez, Décapitez, Démembrez, et autres semblables tiltres glorieux et magnifiques du Royaume des cieulx. Tous lesquelz il n'a point à desdaing, luy qui est tout au contraire des autres Princes et Roys, lesquels ne veulent personne à leur court et service s'il n'est noble, bien accoustré, gorgias2, miste3, sain et en bon point. Mais il les veult telz comme luy mesme a esté en ce monde \ »
Et ces pages émues, d'une éloquence si douce, si affectueuse, si pénétrante, telles qu'aurait pu seul les écrire un Rabelais évangélique, se terminent par cette signature et ce post-scriptum : « Des Alpes, ce xij de Febvrier i535. » Et au-dessous : « Je te eusse escrit plus amplement, mais tu voys ici le destroit où je suis et de papier et d'autres choses. »
Enfin la Bible de 1 535 nous révèle la science d'Olivétan. Et ici nous n'avons rien de mieux à faire que de résumer l'étude minutieuse et définitive que Reuss lui a consacrée. Olivétan s'est montré un hébraïsant de premier ordre pour l'époque : il connaissait les Rabbins, les grands commentateurs juifs du douzième et du treizième siècle. Il cite fréquemment la Chaldée, c'est-à-dire les Targoums. Ses études sont vraiment « hors ligne »; son érudition « prodigieuse. »
Il est vrai que toute l'œuvre n'a pas la même valeur.
Pour les apocryphes : « Olivétan n'a pas traduit ces livres, mais il s'est borné à reproduire, sauf à la corriger (d'après le texte de la Vulgate) très légèrement et très superficiellement, la traduction imprimée à Anvers, quelques années auparavant » : celle de Le Fèvre.
Pour le Nouveau Testament, Olivétan n'a point rédigé une « traduction foncièrement nouvelle ». Au fond c'est encore la traduction de Le Fèvre avec des changements plus ou moins nombreux, qui relèvent le plus souvent de la traduction latine d'Erasme 5.
Ce qui fait le mérite de l'œuvre d'Olivétan, c'est la traduction de l'Ancien Testament. « L'Ancien Testament est non seulement une œuvre d'érudition et de mérite, mais un véritable chef-d'œuvre, bien entendu quand on a égard aux ressources littéraires et philologiques dont l'exégèse disposait à cette époque, et surtout quand on compare cette traduction à ce qui existait antérieurement clans ce genre. »
Si l'on tient compte, de plus, des remarques relatives à la critique du texte,
1. A qui on a coupé les oreilles. — 2. Magnifique. — 3. Gai. — 4. Signalons encore une ou deux expressions d'une saveur si naturelle, tour à tour spirituelles et poétiques : les calomniateurs sont pour lui des « repreneurs et corrigears,... philosophans sur la poincte d'ung omicron. » Et lui que veut-il faire ? « arroser et recréer les fleurettes de nostre espérance, lesquelles sont tout altérées, flaitries, bruslées à cause du grand hasle de malheureuse ignorance. » (Apologie.) — 5. « C'est Olivétan qui a donné aux calvinistes français et anglais le premier exemple de cet emploi d'un caractère spécial pour les mots étrangers à l'original, mais indispensables au traducteur. » Reuss, Revue de théologie, IV, p. 20.
Ignace de Loyola, (p. 125)
années d'études
ou aux variantes, on sera de l'avis de Reuss, qu'un pareil travail ne pouvait être fait en une année, au milieu des montagnes du Piémont.
Evidemment il était commencé quand les amis d'Olivétan le prièrent de s'en charger. C'est ce qu'Olivétan donne à entendre quand il dit : « Ayant ja longuement trainé ce joug tout seul. » Et c'est justement parce qu'on était au courant de ses longues études, qu'on le pria de les terminer. En quelques semaines, Olivétan put préparer les apocryphes, et, en peu de mois, le Nouveau Testament. Puis il revisa une dernière fois la traduction de l'Ancien Testament, choisit les notes, et c'est là ce qui fut l'œuvre d'une année. Du reste, il sentit lui-même que la seconde partie de son œuvre ne valait pas la première, et il se hâta de la remettre en des mains plus habiles, celles de Calvin1.
En attendant, Calvin mettait à la Bible d'Olivétan une préface latine, qui remplace avantageusement le portrait de l'auteur dont les vieux livres sont souvent ornés. Personne n'a, depuis, mieux dessiné la physionomie de l'homme, ni porté un jugement plus vrai sur son œuvre.
« Du translateur, je ne veux dire que peu de chose, de peur qu'on attribue ce que je dirai à la parenté qui nous lie, ou à notre vieille amitié. Je dirai cependant (et cela je crois pouvoir l'affirmer sans crainte d'être démenti) qu'il est doué d'un esprit vif et pénétrant, qu'il ne manque pas de science et qu'il n'a épargné ni travail, ni recherches, ni soins ; c'est un homme en un mot très versé dans les devoirs du translateur. Toutefois, il est, je m'en doute bien, des endroits qui (soit par suite de la grande diversité des goûts, soit parce que dans un ouvrage de si longue haleine, il est difficile de ne pas faiblir quelques fois) ne plairont pas à tout le monde. Mais si le lecteur rencontre de ces endroits, je l'invite à ne pas attaquer et à ne pas incriminer un savant qui a bien mérité des études sacrées, mais bien plutôt à le reprendre de ses fautes avec modération. Cette modération ne sied pas moins au vrai savoir qu'à la piété chrétienne. Ce sera d'ailleurs justice envers notre excellent Robert Olivétan, qui, entre autres qualités éminentes qui le distinguent, est remarquable par la modestie, si je dois appeler modestie ce qui est vraiment chez lui une humilité, portée jusqu'à l'excès, puisqu'elle a failli l'empêcher d'entreprendre le saint travail de cette translation, et que ce n'est qu'à force de sollicitations et de supplications que ces deux
i. Il s'agit d'une seconde édition. La première était sortie de presse le 4 juin 1535. « Avant son départ de Neuchâtel, écrit Calvin, le 11 septembre 1535, à Fabri, Olivétan m'a écrit qu'il remettait à un autre temps la publication du Nouveau Testament; je ne me suis donc pas occupé de la révision que je lui avais promise. D'ailleurs un cahier manquait au volume qu'on m'a envoyé à cet effet, il y a trois mois, et le travail du relieur n'est pas même terminé. Mais je me propose de consacrer une heure par jour à cette révision et de te confier mes notes jusqu'au retour d'Olivétan. » Plus tard seulement, Calvin donna suite à ce projet. Herminjard, III, p. 349. Opéra, Xb, p. 51.
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vénérables frères et intrépides témoins de la parole de Dieu, Cusemeth et Chlorotes1, ont enfin obtenu qu'il l'accomplît. Quant à ceux dont aucune considération ne saurait contenir la langue, je les prie de se souvenir qu'il est très facile de faire assaut de médisances, et que les commères pratiquent cet art de médire dans les carrefours encore mieux que les rhéteurs dans les écoles. Ils n'ont d'ailleurs pas de représailles à attendre, je les en préviens. Ils auront affaire à un homme qu'ils peuvent provoquer impunément, du moins pour tout ce qui est attaque en paroles. Mais je les avertis aussi de ne pas se promettre une grande gloire de leurs frais d'éloquence agressive ; car il est d'une grande vérité, ce proverbe qui dit : qu'il est facile de critiquer mais non de pratiquer2. »
Telle est la Bible de i535, ce présent d'inestimable valeur, que les Vaudois ont fait à l'Eglise réformée. C'est à leur initiative, on le sait, qu'est due la traduction; c'est à leur générosité (i5oo écus d'or) qu'est due l'impression.
Et surtout n'oublions pas que c'est cette revision d'Olivétan qui a été la Bible de nos confesseurs. C'est elle qui a été lue, en cachette, dans les familles. C'est elle qui a été lue dans les prisons, dans les grottons. C'est elle qui a été brûlée dans les bûchers et dans les autodafés.
Voilà pourquoi sans doute les exemplaires en sont si rares. Comment les feuilleter sans émotion ? Ils incarnent dans leurs feuilles jaunies toute la piété et tout l'héroïsme de nos pères. Evidemment si les protestants avaient des reliques, celles-là seraient les plus précieuses.
En tout cas, voilà ce que fut et ce que fit Pierre Robert, dit Olivétan, l'initiateur de Calvin au pur Evangile.
Cependant le jeune Calvin avait achevé ses études de collège. Il y était entré en août i523. « Or le cours de philosophie durait alors trois ans et demi, et l'on n'était admis à le suivre qu'après avoir subi un examen sur la grammaire et la rhétorique. Il fallait donc quatre ans au moins (ordinairement cinq) pour devenir licencié ès arts, » c'est-à-dire avant d'achever « les cours qui lui étaient nécessaires pour qu'il pût aborder ensuite avec fruit la science des lois. Calvin dut fréquenter l'Université jusque vers la fin de Tannée 15273. »
Au moment où il quittait le collège de Montaigu et Paris, un étranger, un Espagnol, venait le remplacer à Paris et à Montaigu. C'était Loyola. {Page 123.)
Ignace de Loyola suivit les cours de grammaire à Montaigu, fut reçu licencié, à un mauvais rang, le trentième (i3 mars 1 53 1), étudia encore quelque temps au collège de Sainte-Barbe et, le i5 août i53q, avec six amis, dans l'Eglise de Montmartre, il jura l'alliance fameuse qui est considérée comme la fondation même de l'ordre des Jésuites.
1. Pseudonymes de Farel et Viret. — 2. Opéra, IX, p. 790. — ■ Voir Bulletin, I, p. 77. « La première édition protestante de la Bible française et la première société biblique. » — 3. Herminjard, II, p. 279, n. 2.
années d'études
Calvin partit en 1 528, Loyola arriva en 1 5s8.
Peut-être qu'ils se croisèrent dans quelque rue de la montagne Sainte- Geneviève: le jeune français de 18 ans, monté sur un cheval, selon son habitude, et l'Espagnol de 36 ans, à pied, la bourse garnie de quelques pièces d'or, qu'il devait à la charité, poussant devant lui un âne chargé de ses livres, et portant dans sa poche un manuscrit : les Exercitia spirilualia.
C'étaient les représentants des deux mondes contraires qui se séparaient. Chacun de son côté allait se préparer à cette lutte formidable, qui devait agiter la chrétienté jusque dans ses dernières profondeurs: Calvin, la Réformation; Loyola, la contre-Réformation : Calvin, le Père des huguenots; Loyola, le Père des Jésuites i.
\ Voir Bulletin, XVII, 1868, p. 555. Article de M. Jules Bonnet.
A CAEN, CHEZ ? 1 EK 7t. E *? H l L I ? ? E. M. D. LXII.