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CHAPITRE QUATRIÈME Orléans

I. L'Université d'Orléans. — II. Calvin étudiant. — III. Calvin et ses amis. — IV. Une amitié de trente ans.

A nouvelle période de la vie de Calvin dans laquelle nous entrons, offre un intérêt particulier, car elle aboutit à sa conversion. Malheureusement la difficulté croît avec l'intérêt ; cette période est une énigme chronologique. Les documents sont trop rares pour nous permettre de la déchiffrer aisément et surtout sûrement. La plupart des lettres qui nous auraient renseignés ont disparu, détruites par la police ou par leurs propres détenteurs. Celles, peu nombreuses, qui nous restent, copies ou originaux, sont, pour comble de malheur, de date incertaine. Le millésime manquait; il a été ajouté postérieurement, d'une manière souvent inexacte, et ces quelques erreurs semblent autoriser tous les doutes1.

Comment s'étonner si, dans cette obscurité, chaque historien se fraye sa route, c'est-à-dire se compose un système chronologique particulier? Du moins seronsnous prudent dans nos affirmations, et modeste dans nos hypothèses2.

1. Nous faisons allusion à ce qui nous reste de la correspondance entre Calvin et Daniel, correspondance qui se trouve a Berne, et dont une partie est copiée par Pierre Daniel, fils de François Daniel. (Voir Hagen, Etude littéraire et historique sur Tierre Daniel, d'Orléans, traduit de l'allemand par Paul de Félice, avec une introduction et un appendice, 1876.) — 2. Remercions ici, et beaucoup, M. Paul de Félice qui, avec une obligeance rare, a bien voulu mettre à notre disposition une étude manuscrite sur le séjour de Calvin à Orléans. C'est le chapitre d'une histoire plus développée sur l'Eglise d'Orléans. Nous souhaitons de la voir achevée par son savant auteur.

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Calvin, en quittant Paris, alla à Orléans1, comme le disent ses premiers biographes, et en voici deux preuves.

i° Dans la dédicace à Wolmar de son Commentaire sur la IIe Epître aux Corinthiens, Calvin dit expressément : « Estant envoyé par mon père pour apprendre le Droict civil, je conjoigni, vous ayant pour conducteur et maistre, avec l'estude des loix les lettres grecques, lesquelles vous enseigniez avec grande louange2. » Si Calvin a joint, dès le début, à l'étude des lois celle du grec enseigné par Wolmar, il a dû débuter par Orléans, car Wolmar y professa jusque vers la fin de i53o3.

2° Calvin, nous le savons formellement, fut attiré à Bourges par la réputation d'Alciat, et Alciat ne commença à enseigner à Bourges que le iq avril i52o,4.

Arrivé à Orléans au commencement de 1 528, Calvin y séjourna au moins jusqu'en mai i52q5.

Après l'Université de Paris, l'Université d'Orléans. Le changement était grand. Il ne faut pas en effet s'en laisser imposer par l'autorité de la plus vieille et de la plus célèbre école de France et d'Europe. La Sorbonne fut le grand adversaire de la Réforme ; mais la Réforme n'en compta pas moins la Science au nombre de ses premiers et plus fermes appuis.

La Renaissance et la Réforme confondent leurs origines; elles n'ont pas eu la même cause, mais elles sont nées en même temps. Les grands humanistes furent les précurseurs des grands Réformateurs6. Reuchlin, Erasme, Le Fèvre préparèrent Luther, Zwingle, Calvin ; et, en un sens, Le Fèvre fut à la fois le dernier humaniste et le premier Réformateur.

Or où l'Humanisme pouvait-il avoir son foyer, si ce n'est dans les universités ? Voilà pourquoi, au moment où Paris combattait la Réforme, Orléans, Bourges, Toulouse la propageaient. C'est cet accord primitif que constate, on pourrait presque dire célèbre, en un langage digne du sujet, le début de l'Histoire ecclésiastique. « Estant arrivé le temps que Dieu avoit ordonné, pour retirer ses esleus hors des superstitions survenues peu à peu en l'Eglise romaine... il suscita...» Reuchlin, Erasme, Le Fèvre. Ces princes de l'Humanisme « remettent sus » la connaissance des langues, Hébraïque et grecque. Mais « ces choses n'estoient que préparatoires de la grande bonté et miséricorde de Dieu, pour une grande œuvre, comme il apparut tantost ».

l.Voir M. Doinel (Bulletin, XXVI, 1877, p. 175) et M. Dardier (Encyclopédie des sciences religieuses, Calvin. II, p. 529). — 2. Opéra, XII, p. 365. — 3. Notons de plus qu'Orléans avait le privilège d'enseigner le Droit civil. C'est par cet enseignement que la Faculté était célèbre. — 4. Vie de Calvin, 2me édition. Opéra, XXI, p. 55. C'est en 1529 que Cathcrinot, Le calvinisme de Bcrry, place l'arrivée de Calvin à Bourges. — o. En 1876, dans sa plaquette « Liste des étudiants de l'Université d'Orléans, en 1529 », M. J. Doinel avait émis l'idée que, si Calvin avait réellement pris sa jurande en 1529, il était un des neuf anonymes de la liste de cette année, Liste, C. Rectorie de Pierre l'Estoile, « et peut-être celui qui était désigné par ces mots : ung homme d'église ». Il avait en effet la cure de Pont-PEvêque. — 6. Voir un article très documenté de M. Hauser : « De l'Humanisme et de la Réforme en France, « 1512-1552, dans la Revue historique, 1897 : « Le fait est que si tous les réformés de quelque importance ont passé par l'école des humanistes, presque tous les humanistes ont favorisé une révolution religieuse, dont tout le monde, en France, était complice à quelque degré », p. 208.

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Les « études libérales » aboutissent aux études religieuses. La science conduit à l'Evangile, et les universités, foyers de la science, deviennent les foyers de l'Evangile. « En ceste mesrae saison Dieu commença à faire retentir sa voix à Orléans, Bourges et Tholoze, trois villes aïant université, et des principales de France : de sorte que ce furent trois fontaines dont les eaux regorgèrent par tout le royaume1. »

L'Université d'Orléans venait, comme ancienneté, au troisième rang, après Paris et Toulouse. Elle avait reçu ses privilèges en i3o6 du pape Clément V2 : et Philippe le Bel les avait confirmés en 1 3 1 2. Orléans n'eut pas la permission d'avoir des professeurs de théologie, pour ne pas « déroger aux privilèges concédés à l'Université de Paris ». En revanche, elle eut le privilège de professer le Droit civil3. Sa réputation s'accrut rapidement. Erasme y enseigna la langue latine, Aléandre la langue grecque, Reuchlin la langue hébraïque Les étudiants comme les maîtres accouraient, non seulement de France, mais de tous les royaumes voisins.

C'était un vrai peuple, parmi lequel on comptait des fils de princes, de ducs, de comtes, avec leurs domestiques : un peuple tumultueux. On le divisa, telle était la diversité « en mœurs et en langues », en dix nations. Chacune avait son receveur, son assesseur, son bibliothécaire, et un bedeau portant « la Robbe et la Masse. » Cette division existait encore au moment où arriva Calvin, car c'est seulement en 1 538 que les dix nations furent réduites à quatre, comme à Paris5.

Pour le reste, Calvin trouvait l'école telle que l'avait organisée l'arrêt du Ier février 1 5 1 2, lequel avait mis fin à de longs et vifs différends entre les habitants et les échevins d'un côté, les Docteurs-régents et les écoliers de l'autre. Cet arrêt avait décidé qu'il y aurait huit docteurs, cinq pour enseigner le droit civil, et trois pour le droit canon; ainsi fut fait jusqu'en 1 5 54 G.

En même temps qu'une université très savante, Orléans était une université très joyeuse. Un honnête historien a voulu protester contre le nom de danseurs qui fut donné aux étudiants d'Orléans. « On devroit dire, écrit-il, les danseurs de Poitiers : car chacun scait que ce sont flusteux qui ayment la Danse, joyeuse, trépignante et sautelante, dont sont venus les Bransles de Poitou. »

La vérité exacte, selon lui, c'est que les écoliers d'Orléans étaient des « joueurs de Paume », « y ayant à Orléans, plus de quarante jeux ». Et tout le monde y jouait; le prince d'Orléans (Louis XII) avec les bourgeois, et les Docteurs-régents avec leurs écoliers, entre les cours7. Il pourrait bien se faire qu'on eût dansé et joué à la paume à Orléans, s'il y avait beaucoup d'étudiants menant la vie de Pantagruel, d'après Rabelais :

« Pantagruel, nous raconte son véridique historien, vint à Orléans, et là trouva force rustres d'escholiers, qui luy firent grand chère à sa venue; et en peu de

i. Histoire ecclésiastique, I, p. i, 4, 9, 17. — 2. Bulle du 27 janvier 1 306. Marcel Fournier, Universités françaises, 1890, I, p. 11. — 3. François Le Maire, conseiller au présidial d'Orléans, Histoire et antiquités de la ville et du duché d'Orléans, 1646. II, p. 48, 49. — 4. Ibid., p. 70. — o. Ibid., p. 80. — 6. Ibid., p. 17. — 7. Ibid., p. 84.

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temps aprint avecque eux à jouer à la paulme, si bien qu'il en estoit maistre. Car les estudians du dict lieu en font bel exercice, et le menoyent aulcunes fois es isles pour s'esbattre au jeu du poussavant. Et, au regard de 1 se rompre fort la teste à estudier, il ne le faisoit mie2, de peur que la veue ne luy diminuast3. » Inutile de dire que Calvin entendait autrement la vie d'étudiant.

Depuis 1 5 1 2, un des professeurs de droit civil était Pierre de l'Estoile, « estimé le plus aigu jurisconsulte de tous les docteurs de France4 ». On disait de lui : « Reuchlin, Aléandre, Erasme ont professé dans cette ville, mais l'Estoile éclipse tous les soleils5. » Calvin vantera la pénétration de son esprit, son habileté, son expérience du droit, « dont il reste à notre époque, sans comparaison avec qui que ce soit, le prince6. »

Il perdit sa femme. Tout en restant professeur, il entra dans l'Eglise, devint chanoine, et vicaire général. En cette qualité il assista, en février i528, au concile de Sens, et y poussa aux mesures rigoureuses contre les hérétiques. Il fut ensuite nommé par François Ier conseiller au Parlement de Paris et président aux enquêtes7. « Sous Pierre de l'Estoile, dit Bèze, Calvin profita tellement en peu de temps, qu'on ne le tenoit pour escolier, mais comme l'un des docteurs ordinaires ; comme aussi il estoit plus souvent enseigneur qu'auditeur8. » Les succès du jeune étudiant étaient du reste proportionnés à ses efforts, restés légendaires. « Il y a encore gens dignes de foy qui font cognu familièrement, [familiares et contubernales\ à Orléans, qui disent que dès lors bien souvent il estudioit jusques à la minuict, et pour ce faire, mangeoit bien peu au souper. Puis le matin estant resveillé, il se tenoit encore quelque temps au lict, en remémorant et ruminant [veluti concoquere] tout ce qu'il avoit estudié le soir. Il n'y a point de doute que telles veilles ne lui ayent bien offensé sa santé [et qu'il n'ait ainsi contracté cette maladie d'estomac ventriculi imbecillitatem qui, après lui avoir occasionné

1. « Au regard de » = quant à. — 2. « Mie » = pas du tout. — 3. Oeuvres de Rabelais, Livre II, chap. V. — 4. Histoire ecclésiastique, I, p. 17. — « Jurisconsultorum Gallorum facile princeps ». Bèze, Vie de Calvin, 3e éd. Opéra, XXI, p. 122. — o. Dans ses Poèmes, Th. de Bèze lui consacre la curieuse épitaphe dont voici la traduction : « Pour que le monde continuât à jouir de la lumière accoutumée, et que cependant le soleil pût vivre délivré de sa charge, Lucifer reçut l'ordre d'abandonner le ciel, de venir sur la terre, et de prendre la figure d'un homme. Mais après le départ de l'Estoile les demeures brillantes des Dieux commencèrent à être enveloppées d'une nuit continuelle. Jupiter se repentit de sa décision, rappela l'estoile et ordonna au soleil de reprendre ses antiques fonctions ». Theod. Hczae Vc^clii poemata. Epitapbia. D. T. Stellae, L. L. doctoris celeberrimi. — 6. Tnefalio in N. Chemini Antapologiam. Opéra, IX, p. 785. — 7. Histoire ecclésiastique, I, p. 17. Son petit-fils fut Pierre de l'Estoile, si célèbre par la rédaction véridique et spirituelle de ses deux journaux des règnes des rois Henri III et Henri IV. Tout en appartenant à l'Eglise romaine, ce P. de l'Estoile ne cessa d'être l'ami du « prêche. » Il était du nombre de ces esprits conciliants qui pensaient pouvoir faire la religion « catholique bien réformée et la Réformée catholique». On a de lui un fragment de journal où, indiquant les livres qu'il emporte à la campagne, il dit : a Une Bible in-40 de Lyon, qui est le livre des livres et qu'il faut toujours faire marcher le premier. » 'Bulletin, II, p. 427. — 8. Vie de Calvin, 2<-' édit. Opéra, XXI, p. 54.

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diverses maladies, amena enfin sa mort prématurée intempestivam.] Mais il prenoit ces heures-là pour ses principales estudes, afin d'y pouvoir continuer plus librement et sans estre interpelé. Et je croy que ces estudes-là ont esté le fondement du grand savoir qu'il avoit des sainctes lettres, et une aide de la singulière mémoire qu'on a peu après veûe en lui1. »

Notre Réformateur conserva jusqu'à la fin de la vie cette mémoire « incroyable » , et qui n'oubliait rien"2. Voici comment s'exprime Bèze : « Je toucheray seulement de sa mémoire qui estoit excellente à merveille... S'il estoit donc question des choses qu'il avoit veues autres fois tant en France qu'en Italie et Allemagne, quand cela venoit à propos il en savoit parler, nommant les lieux et personnes, et en faire son profit. Quant aux affaires de ceste Eglise et mesme de la République, en tant que sa vocation le pouvoit porter, il savoit cela sur le doigt, jusqu'à des particularitez bien petites. En Consistoire mesme, il s'est trouvé des personnes qu'on y a fait venir pour quelque nouvelle faute, lesquelles il conveinquoit d'y avoir esté appellées autrefois, leur baillant les enseignes et remémorant les causes : et combien que ce fussent choses passées, il y avoit sept, et dix et douze ans, néant moins en regardant les registres du Consistoire, on trouvoit qu'il estoit ainsi comme il le récitoit. En matière de doctrine ou d'histoire, en somme de ce qu'il avoit leu autre-fois, c'estoit le pareil... En faisant ses leçons jamais n'avoit que le simple texte de l'Escriture,... mesme quand il leut Daniel, quelques années avant sa mort, combien qu'il y eust en certains endroits beaucoup d'histoires à amener, comme on voit qu'il l'a fait, jamais n'a eu aucun papier devant luy pour aide de sa mémoire... Si, lorsqu'il dictoit, quelqu'un fust survenu pour parler à luy, ou demi heure ou une heure, le plus souvent il luy souvenoit de l'endroit où il estoit demeuré, et continuoit fort bien le propos sans regarder le précédent, soit qu'il dictast quelque lettre ou commentaire ou autre chose3. » On peut deviner les résultats qu'obtenait, avec de pareils instruments, un laborieux de cette force.

Sur ce dernier point, il y a unanimité, et les ennemis parlent comme les amis. El. de Raemond dit : « Calvin eut les mœurs mieux reiglées et composées que Luther, et fit monstre dès l'entrée de sa jeunesse, qu'il ne se laissoit enyvrer aux plaisirs de la chair et du ventre, comme Luther. Celuy-cy estoit homme de chère, qui disoit le mot, et qui sous un corps chargé de graisse, en son âge avancé, eust un peu l'âme pesante4. Celui-là sous un corps sec et atténué, eut tousiours un esprit vert et vigoureux, prompt aux reparts, hardi aux attaques, grand jeusneur, mesme en son jeune âge, soit qu'il le fit pour sa santé, et arrester les fumées de la migraine qui l'affligeoit continuellement, soit pour avoir l'esprit plus à délivre, à fin d'escrire, estudier, et améliorer sa mémoire''. »

Et cependant M. Lefranc a cru pouvoir tracer de ce studieux étudiant, le brillant portrait que voici : « Grand amateur de joutes savantes, il montrait dans

I. Vie de Calvin, 2e édit. Opéra, XXI, p. 55, complétée, entre crochets, par la Vie latine, 3me édit., p. 122. — 2. lbid., 3e édit., p. 169. — 3. Ibid., 2? édit., p. 108, 109. — i. Fl. de Raemond, p. 884. — 5. Ibid., p. 883.

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l'argumentation une souplesse d'esprit et une fécondité de ressources qui excitaient l'admiration de tous ses maîtres ; on remarquait surtout sa facilité à lancer le sarcasme et la plaisanterie. Ce personnage, d'ordinaire si grave et si mesuré, devenait dans la controverse un orateur éblouissant de fantaisie, usant tour à tour du badinage et de l'éloquence la plus élevée. Sa diction sobre et élégante achevait de lui concilier les sympathies de l'auditoire1. »

Or, chose curieuse ! les traits les plus inattendus de ce portrait ont été fournis au dessinateur non par les amis, mais par les ennemis de Calvin. C'est P. Masson2 qui dit : « Il était porté à l'ironie socratique, comme ses livres et ses discussions le montrent ». Et c'est Fl. de Raemond lui-même qui parle de son esprit «vert, » « hardi aux attaques, » c< prompt aux reparts, » et encore de sa « merveilleuse facilité et beauté de langage, » qui faisait « paraître à tout coup plusieurs saillies et boutades d'un bel esprit3! »

C'est alors qu'on lui offrit « de le passer docteur pour rien; » il refusa et alla à Bourges4.

Calvin cependant ne passait pas tout son temps à étudier, dans les écoles ou dans sa chambre. A Orléans, nous retrouvons le jeune homme éminemment sociable que nous avons entrevu à Paris. Ce caractère de notre futur Réformateur se révèle même, ici, d'une manière non seulement incontestable, mais singulièrement affectueuse.

Naturellement, nous retrouvons aussi la légende. Voici ce que raconte le violent catholique Fl. de Raemond : « Calvin avec une maigre et triste mine, qui monstroit tenir de la fierté, avoit tousiours le visage différent à ses passions, et les paroles à ses pensées.... Calvin parloit peu, ce n'estoit que propos sérieux, et qui portoient coup, jamais parmi les compagnies, tousjours retiré. Aussi estoit-il de son naturel mélancholique et songe-creux, se communiquant à peu de personnes, ne se plaisant en aucune autre compagnie que de ses pensées, amy de la solitude, lors moins seul (disoit-il) quand il estoit plus seul. Ce mot estoit à tous coups en sa bouche : « J'estois, dit-il , d'un naturel un peu » sauvage et honteux, aimant le recoy et tranquillité. C'est pourquoy je » cherchois quelque cachette et moyen de me retirer des gens ; mais (voyez la » braverie de ce chasse-lumière) tant s'en faut que je vinsse à bout de mon » désir, qu'au contraire toutes retraites et lieux à l'escart m'estoient comme » escoles publiques. » Petit trait de gloire.... Il estoit semblable à ces chauvesouris, et oiseaux, qui ne se lèvent que lorsque le soleil se couche, qui ne sortent de leurs cachots que pour se fourrer dans les Eglises, afin de boire Thuile, dessécher les lampes, et faire esteindre la lumière de l'Eglise b. »

1. Lefranc, p. 79.— 2. P. Masson, o. c, p. 428. — Fl. de Raemond, p. 885, 882. —4. Vie de Calvin, 3? édit., Opéra, XXI, p. 29. — S. Fl. de Raemond, p. 885.

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Fl. de Racmond, en citant la parole de Calvin 1 d'après laquelle il avait cherché « cachette et moyen de se retirer des gens, » oublie un petit mot : tune, que Calvin lui-même a traduit ainsi : « Je commencay à chercher quelque cachette. » « Je commencay, tune. » Il s'agit d'un certain moment, et d'un changement de conduite qui se produisit à ce moment : « Je commencay, » « tune. » Ce moment c'est celui du commencement de sa conversion. Calvin ne voulait pas se poser en docteur public, en maître officiel ; se voyant trop recherché, il essaya de se « retirer. »

Calvin en effet était timide (chose très étonnante et très vraie), siibrusticus, dit-il lui-même, c'est-à-dire peu porté à l'action publique. Mais les natures timides sont-elles les moins affectueuses ? et parce qu'on n'a pas naturellement les goûts de l'homme public, est-il nécessaire, est-il logique qu'on soit dépourvu des goûts de l'homme privé? Evidemment, c'est le contraire qui est vrai.

Quoi qu'il en soit, la déclaration, non pas tronquée, mais complète de Calvin, prouve précisément que, avant le moment susdit, il ne vivait ni en « cachette, » ni « retiré. »

Mais, en vérité, comment s'étonner ainsi d'une affirmation, d'un mot de la légende catholique, quand nous voyons cette légende exagérée, si possible, par des protestants mêmes? Fl. de Raemond et Audin sont dépassés par M. Franklin, dans l'étrange préface mise par lui en tête de son édition de la Vie de Calvin :

« Calvin a l'orgueil involontaire et instinctif de l'homme dont l'esprit étroit

n'est point accessible au doute Nulle défaillance, nul besoin d'appui ; il a des

collaborateurs, mais peu d'amis, Viret, Bèze, Farel surtout, aussi implacables que lui, et de ceux-là même, il ne tolère pas la contradiction.... Son regard est dur et impérieux... sa parole âpre, brève, acerbe. De son temps déjà on disait qu'il vaudrait mieux être en enfer avec Mélanchthon, qu'en paradis avec lui....

» Austère, sans enthousiasme, cœur sec et froid, rien ne l'émeut. A-t-il jamais ri, jamais pleuré ? Il ne comprend ni la poésie ni la musique : il dédaigne le luxe et les arts. Toute frivolité à ses yeux est un péché, tout sentiment doux tendre le trouve insensible. Ce grand fantôme noir, à figure glaciale, qui, sombre, sec, pressé, en proie à une idée exclusive, traverse si rapidement le monde et y laisse une trace si profonde, attire irrésistiblement les regards, sans inspirer de sympathie 2. »

A cette caricature grimaçante, dessinée par des catholiques et des protestants également aveuglés, opposons le portrait dessiné par l'Histoire.

Nous rencontrons Calvin à Orléans, au milieu d'un groupe d'amis, parmi lesquels trois méritent une mention particulière, Duchemin, Connan et Daniel.

Nicolas Duchemin était d'origine orléanaise, et plus âgé que Calvin de quelques années. Il tenait une sorte de pension d'étudiants. Calvin logea plus d'une fois chez lui. Plus tard Bèze succéda à Calvin.

1. « Natura subrusticus umbram et otium semper amavi.... » « Estant d'un naturel un peu sauvage et honteux, j'ay tousjours aimé requoy et tranquillité. » Préface des Psaumes. Opcra, XXXI, p. 21-22. — 2. Alfred Franklin. Vie de ]. Calvin, par Th. de Bè^e, nouvelle édition, publiée et annotée, 1859, p. XXXVII, XXXVIII, XXXIX.

En 1 53 1 , étant à Paris, Calvin fut chargé par son ami de surveiller l'impression d'un traité écrit pour la défense de l'Estoile contre Alciat. Calvin nous le raconte dans la lettre-préface qu'il plaça au commencement de l'opuscule : « Il m'a demandé, dit-il, au nom cle l'amitié et de la familiarité qu'il y a entre nous, d'entreprendre cette tâche, afin que des fautes ne se glissent pas dans l'impression. » A ce propos Calvin fait l'éloge de l'auteur, « notre Duchemin, homme très patient dans ses recherches, d'un esprit perspicace, et, ce qui est surtout remarquable, d'un jugement très exact ; quoique extrêmement versé (ad unguem expolitus) dans une meilleure littérature, il est plongé maintenant, et a été depuis longtemps plongé, dans les études juridiques l. »

Entre les deux amis la familiarité est si grande que, pressé par la nécessité, Calvin n'hésite pas à lui emprunter deux couronnes : « Comme il me semble que je puis familièrement te confier ma situation (in sinum tuum explicdfé), selon la conviction que j'ai de ta bienveillance, je m'abandonne tout entier à toi » (me totum in te rejicio) 2.

11 y a même un trait plus significatif. Calvin se révèle à nous comme un correspondant infatigable. Mis en retard par des circonstances indépendantes de sa volonté, il n'hésite pas à en appeler à l'expérience antérieure de Duchemin. « Tu as assez connu, lui dit-il, jusqu'ici, un homme plus que suffisamment empressé (plus satis officiosunï), pour ne pas dire importun, à te poursuivre de ses lettres (in literis missitandis) . » Et après avoir de nouveau fait appel à l'idée, « qu'une longue solitude, qu'un usage journalier » a dû lui donner de son caractère, Calvin signe affectueusement: « Adieu, mon Duchemin, mon ami, qui m'es plus cher que la vie » (mea vita charior) 3.

La plus grande partie de la correspondance entre Calvin et Duchemin est perdue. La correspondance entre Calvin et François de Connan, le fils d'un maître de la Chambre des comptes de Paris, a eu un sort plus malheureux encore. De ces lettres nombreuses, dit Calvin lui-même (tais multis literis persœpe), il n'en reste plus aucune, sauf la lettre-préface pour le traité de Duchemin, dont nous venons cle parler. Calvin y loue les connaissances juridiques de son ami : « Connane eruditissime, » lui dit-il. Il ne fait pas partie de la foule, mais il s'en sépare par le mérite d'une science profonde (interioris doctrinœ merito).

Connan était grand partisan d'Alciat. Il avait coutume de s'en déclarer le reconnaissant disciple. Calvin était plutôt partisan de l'Estoile. De là sa lettre à Connan. Il espère que l'opuscule cle Duchemin ne déplaira ni à Alciat ni à Connan

C'est de ce Connan que Calvin a fait l'éloge peut-être le plus complet. Dans sa préface au traité cle Sénèque, il dit, parlant de sa décision de le publier : c'est surtout l'autorité cle mon [ami] Connan qui m'a poussé, le plus sage et le plus

1. Opéra, IX, p. 786. — 2. Ibid., X\ p. 17. — :!. 14 mai 1531. Ibid., X'\ p. 8, 9. — 4. lbid.,W, p. 786.

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discret des hommes ; il suffit de son avis pour que je persiste dans mes projets ou que je les abandonne (cui uni stant et cadunt mea consilia) l.

Nous avons beaucoup plus de renseignements sur l'amitié qui unissait Calvin et François Daniel, un autre Orléanais.

Dans une lettre datée de Meillant, petit bourg près de Saint-Amand (Cher), à une dizaine de lieues de Bourges, Calvin exprime de la façon la plus vive sa reconnaissance à Daniel. Il lui parle « du calendrier où il n'y a aucune page qui ne le déclare débiteur » de son ami. Ce qui est à moi, ajoute-t-il, c'est ce qui est à toi — « Tu ne places pas tes bienfaits à intérêt ; tu distribues gratuitement tes largesses. » En revanche Calvin s'occupe d'acheter du vin pour Daniel ; et il lui renvoie le manteau qu'il lui a prêté pour le voyage. Impossible d'imaginer une plus cordiale familiarité 2.

Daniel n'est pas moins expansif. Il écrit à Duchemin et le prie de lui servir de lettre auprès de Calvin. « Recommande-nous à lui, je te prie, et persuade-le que je l'aime non moins ardemment qu'à l'époque où il m'entourait d'une affection fraternelle, et où j'avais pour lui une admiration et un amour sans bornes :i. »

Dans la vivacité de cette affection, Daniel s'est permis d'ouvrir une lettre de Calvin à Duchemin : « A cette lecture , s'écrie-t-il, Dieux bons ! combien me fut agréable cette audacieuse décision, puisqu'elle me fit connaître qu'il serait bientôt ici. » A tel point est vif l'amour que Calvin a su inspirer !

En attendant c'est un échange de bons procédés et de termes affectueux. Daniel charge Calvin d'une mission de confiance auprès de sa sœur qui va prendre le voile 4. Calvin recommande à Daniel un médecin qui l'a soigné, et le prie, au nom de leur amitié, de lui tendre la main et de l'aider autant qu'il lui sera possible5. Daniel appelle Calvin : « amice integerrime6 ». Calvin appelle Daniel : « amice incomparabilis, frater et amice integerrime" . »

Et que serait-ce si, au lieu d'une dizaine de lettres nous avions toute la volumineuse correspondance de ces amis de jeunesse ? que serait-ce si dans ce cercle intime des Duchemin, des Connan, des Daniel, nous pouvions faire entrer ces autres amis, dont nous ne connaissons guère que le nom, d'après les salutations que Calvin leur fait parvenir ? Bornons-nous à citer l'un d'entre eux, Framberge, un autre Orléanais. Calvin charge Daniel de saluer ses amis non vulgariter, « excepté, ajoute-t-il, Framberge, que j'ai décidé d'amollir par mon silence, après avoir vainement essayé de l'exciter par mes caresses (blanditiis elicere), ou de faire parler par mes reproches (conviciis expromere)8. »

Tout cela trahit-il assez de sensibilité vraie et délicate ? Et voilà l'homme « jamais parmy les compagnies, toujours retiré, mélancholique, songe-creux,

1. Opcra,V, p. 5. — H. Xb, p. 3. — 3. Ibid., p. 13.— 4. Ibid.,$.<). — 3. Ibid., p. 17. — S.Ibid., p. 22. — 7. Ibid., p. 6, 26. — 8. Ibid., p. 26. Cette nonchalance était tout à fait, paraît-il, dans le caractère de Framberge. En 1539, c^ans sa lettre à G. du Costé (dont nous allons parler), Calvin dit: « Si Framberge ne se réveille pas, je croirai qu'il est tombé en léthargie. » Opéra, XI, p. 58.

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qui a des collaborateurs mais peu d'amis, dont il ne tolère pas la contradiction ; dur, impérieux, âpre, cœur sec et froid, insensible à tout sentiment doux ou tendre, qui a traversé le monde sans inspirer de sympathie!... »

Soyons donc reconnaissant à Kampschulte du curieux effort qu'il fait pour reconnaître une vérité si évidente : « Plus d'un fait, dit-il, nous montre que Calvin commença (?) à cette époque à se débarrasser (?) de son caractère craintif, timide, de sa sombre gravité. Il devint plus abordable, plus sociable.... Pour une fois (?) un doux rayon tomba sur cette vie sérieuse, sombre, toute vouée au travail et à l'étude1. »

En face de l'intimité qui unit ce groupe d'amis, M. Lefranc, lui aussi, reste étonné. Seulement ce qui lui paraît surprenant ce n'est pas que Calvin ait inspiré une telle amitié : c'est que cette amitié n'ait pas été encore plus forte. Calvin qui, partout où il passa, exerça sur son entourage une si puissante séduction, ne trouva chez eux aucun appui. On peut dire que ce fait est dans la vie du Réformateur presque une exception, puisque ses anciens maîtres, la plupart de ses camarades de jeunesse, tels que du Tillet, Montmor, Cop, pour n'en citer que quelques-uns, et surtout ses compatriotes, adhérèrent successivement à ses doctrines2. )> Duchemin devient chanoine et même officiai, au Mans3. Connan, après avoir étudié à Orléans et à Bourges, va à Paris, où il parcourt une carrière brillante de magistrat et de savant. Daniel reste à Orléans, devient bailli, administrateur de Saint-Benoît, près Orléans.

1. Kampschulte, I, p. 227, 228. Nous ne devons pas oublier complètement Guillaume du Costé (Lateramts), chanoine de Bon-Repos, dans le diocèse de Quimper, en 1537, doyen et archidiacre à la cathédrale d'Orléans depuis 1547. Peut-être était-il cousin de François Daniel. Dans la lettre que Calvin lui adresse (septembre 1539), à Orléans, il le félicite de ce qu'il n'est pas de ces chanoines oisifs, qui passent leur vie à manger, à boire, à jouer, à dormir, et s'adonnent aux plaisirs les plus honteux. Cela ne l'étonné pas du reste, ajoute le Réformateur, parce qu'il se rappelle que son ami, à l'époque où Dieu ne l'avait pas encore éclairé, avait déjà horreur de ce genre de vie, grâce à la bonté exceptionnelle de sa nature (singulari quadam naturae bonitate). Mais Calvin lui fait remarquer que cela ne suffit pas. A quoi bon être et passer pour savant ? Les vraies études doivent aboutir à un double résultat : bien former notre vie, et nous permettre d'aider les autres. Pour cela il faut consacrer une bonne partie de son temps à la lecture des saints livres. Ces exhortations ne portèrent pas tout de suite leurs fruits. Le 26 novembre 1559 Calvin écrit à François Daniel : « Que dirais-je du Père de Bon-Repos, qui reste trop en sécurité au milieu de sa boue? (in foecibus suis.) » Cependant la bonne semence tombée dans un bon terrain finit par lever. Au début des guerres de religion, G. du Costé se décida complètement pour la Réforme. En novembre 1562, il n'était plus abbé de Bon-Repos. Trois mois plus tard, 13 février 1563, il figurait sur une liste de 142 Orléanais, condamnés à être pendus, comme huguenots, par le Parlement de Paris. Nous savons qu'il mourut en 1565. (Herminjard, VI, p. 7-12.) — -2. Lefranc, p. 76. — 3. Après avoir accepté ces fonctions, Duchemin consulta Calvin sur la conduite qu'il avait à tenir au milieu des superstitions qui l'entouraient. Calvin, alors en Italie, lui répondit par une vive remontrance, que nous possédons sous ce titre : « Comment il faut éviter et fuir les cérémonies et superstitions papales, et de la pure observation de la religion chrestienne. » C'est la première des Epistolae duac, imprimées à Bâle, en mars 1537. La seconde était adressée à G. Roussel, qui venait d'être nommé évêque. (Opéra, V, p. 233. Opuscules, p. 57.) L'adresse est : «Jean Calvin à N., fort homme de bien, son singulier ami, salut. » Nous y lisons ceci : « Or à présent, mon très doux ami, je retourne à vous, combien certes que vous entendez à présent de vous-

ORLÉANS

Mais ni la séparation ni le temps ne modifient les sentiments de Calvin, qui demeure, dirait-on, Orléanais de cœur. En 1 53g, deux jeunes gens, sans prévenir leurs parents, quittent Orléans, et s'en vont à Strasbourg, où réside Calvin. On voit qu'il est toujours celui vers lequel tendent les pensées. Des lettres arrivent aussitôt Calvin est chargé d'arranger l'affaire. Il entre, selon son habitude, dans les moindres détails, et envoie au chanoine de Bon-Secours, avec ses explications sa Réponse au Cardinal de Sadolet. Le chanoine, après l'avoir lue, la communiquera à Framberge et à François Daniel. Calvin se reconnaît le débiteur de ces deux amis, et déclare, en plaisantant, leur adresser ce petit acompte, pour leur faire prendre patience.

Nous savons qu'il était resté en correspondance suivie avec François Daniel, témoin la lettre du i3 octobre 1 536, signée du pseudonyme Martianus Lucanius. Calvin s'y excuse de ne pas avoir écrit depuis trois mois, et cherche à prévenir les longs et bruyants reproches {longam clamosamque accusationem) que, selon sa vieille habitude (pro veteri tua consuetudine), Daniel ne va pas manquer de lui adresser. Mais que d'événements dans ces trois mois : voyage, arrivée à Genève, changement de projets, maladie, dispute de Lausanne.... C'est de Lausanne qu'il écrit. Il écrira bientôt de nouveau ; et il fait saluer la mère de Daniel, sa sœur, sa femme, son cousin et tous les autres 2.

Puis, de longues années après, la correspondance reprend plus active et plus amicale que jamais. François Daniel, second fils de François Daniel, et en qui s'incarnent les meilleures idées religieuses du père, montre un goût irrésistible pour la théologie. Il s'enfuit d'Orléans, comme les deux jeunes gens dont nous avons parlé plus haut, et va trouver Calvin à Genève. Le Réformateur le prend sous sa protection et écrit au père. Il « n'a pas esté poulsé ny induict de légiéreté, mais la crainte de Dieu l'a contrainct de se retirer des superstitions aux quelles Dieu estoit offensé. Vous ne debvez estre marry que l'authorité de Dieu soit préférée à vostre contentement. »

Du reste, pour justifier cette conduite, Calvin n'hésite pas à en appeler à celui-là même qu'elle a affligé. Ce que le fils a fait, le père ne sent-il pas qu'il aurait dû le faire lui-môme il y a longtemps ?

mesmes, quel conseil il vous reste... Afin toutesfois que je ne vous faille en aucune partie, en vos tant grandes angoisses, je vous exposeray brièvement la forme et la reigle de vostre office, comme vous requérez en vos lettres que je la vous envoyé par escrit.... Pensez donc, tout premièrement, cela vous estre totalement défendu, que nul ne vous voye communiquer au sacrilège de la messe.... » (Opuscules, p. 92.) Cette remontrance ne produisit pas grand effet. Dans sa lettre du commencement de septembre 1539, au chanoine G. du Costé, à Orléans, Calvin range Duchemin avec Framberge parmi ceux qui, au début, donnèrent un magnifique espoir, mais se laissèrent ensuite aller au repos, à la paresse ; et tout s'évanouit en fumée. Il paraîtrait que Duchemin aurait cédé à l'influence de sa mère C'est du moins ce que Calvin semble avoir expliqué. Mais le copiste, auquel nous devons d'avoir conservé la lettre, Pierre Daniel, a supprimé le passage, se bornant à cette note marginale : « Ici manque un passage relatif à Framberge et à N. D. qui devrait abandonner sa mère si elle veut forcer son fils à une adoration superstitieuse » (ad superstitionem colendam). Herminjard, VI, p. 9. Opéra, XI, p. 57.

1. Ici, nous trouvons encore un autre Orléanais en relation avec Calvin : Jean Truchon, docteur régent à la Faculté de droit, et que Calvin avait sans doute connu à Paris, où il avait quelque temps enseigné au collège de La Marche. Herminjard, VI, p. 10, note 9. — 2. Herminjard, IV, p. 86.

JEAN CALVIN I l8

années d'études

« Je ne doubte pas que n'ayés esté fasché de son partement, estant frustré de vostre esprit et intention quant au train que vous luy vouliez faire tenir. Mais je vous prie de ne pas tellement lascher la bride à vos passions que vous ne jugiez en équité pour trouver bon ce qu'il a faict, s'il est de Dieu. Si vous eussiez eu tel courage, qu'il estoit bien requis, de vous acquicter de vostre debvoir, il y a longtemps que luy eussiez monstré le chemin. Mais si vous estes froid, et tardif à sortir de l'abysme où vous estes plongé, pour le moins ne portés pas envie à vos enfans, si Dieu les en délivre. Mais prenez occasion de leur exemple à vous inciter à faire tous efforts pour en sortir !. »

Voilà qui prouve indubitablement que François Daniel appartenait, déjà autrefois, à ce groupe d'humanistes qui restèrent Fabrisiens, même quand Le Fèvre ne l'était plus, et qui, cessant d'être catholiques, n'eurent pas le courage de devenir protestants.

Mais la longue attente et la déception du Réformateur n'ont pas altéré la fidélité de son affection. Après des années, elle se retrouve aussi prête qu'au premier jour à se manifester par des services effectifs. C'est en père qu'il a reçu le fils de son ami : « Il n'a encore eu nul secours de moy : combien qu'il n'ait pas tenu à luy offrir de bon cœur, et seray tous jours prest, pour l'amour de vous, l'aider selon que ma petite faculté le portera. Mais sur tout je désire que vous soyez appaisé envers luy. Ce n'est pas comme s'il vous eust quicté à la façon des garsons desbauschés : mais puis qu'il a eu zèle de suivre Dieu, vous avez bien à vous en contenter : de quoy je vous prie bien affectueusement 2. »

La lettre se termine ainsi : « Votre humble frère et entier amy Charles d'Espeville. — « A Monsieur et frère, Monsieur le balif de chapistre. »

Et en marge, mais correspondant par un renvoi au mot bailli, Calvin ajoute : xcct' ëlojrtv 'K Ainsi son amitié plaisante affectueusement

François Daniel fut touché, comme il le devait, de ces lignes. Une nouvelle lettre de Calvin (27 décembre 1 55g), nous l'apprend. Il se réjouit de ce que le père cède à ses prières, pardonne au fils, et rappelle ainsi le doux souvenir (suavem memoriam) de leur vieille amitié. Aussi avec quel soin consciencieux et touchant il continue à veiller sur le jeune Daniel. Celui-ci, malgré les désirs paternels, n'avait aucun goût pour le droit. Calvin l'avertit de son devoir : il lui montre qu'une plus longue résistance mériterait le reproche d'ingratitude. Le fils se laisse convaincre. Il obéira à tout ce que Calvin lui ordonnera au nom de son père.

Mais après avoir ainsi fait triompher l'autorité paternelle, Calvin, avec délicatesse et sollicitude prend la défense du jeune homme. Il a été vaincu, dit-il, mais malgré lui {invitus). « Je ne puis te le dissimuler.... Et tu sais combien il est difficile de forcer le naturel ! » Enfin, il veillera, autant que ses occupations

1. 15 juillet 1559. Opéra, XVII, p. 585. — 2. Ibid., p. 586. — 3. Par excellence. — 4. Voir: Etude littéraire cl historique sur 'Pierre Daniel d'Orléans, par le professeur Hagen, de Berne, traduit de l'allemand par Paul de Félice, pasteur, avec une introduction et un appendice. 1876, p. 41.

ORLÉANS

le lui permettront, et si les progrès sont trop lents, on prendra conseil de l'occasion. L'important, et quelle que soit la carrière à laquelle il se destine, c'est que le jeune homme s'exerce honnêtement à la piété {probe in pietate). En attendant, Calvin lui donnera chaque mois l'argent indiqué ; et comme on lui a volé à Lyon l'habit qu'il portait à la maison, il lui en a fait accepter un d'un prix modique, qui le protégera contre le froid de l'hiver.

Est-ce assez paternel ? est-ce assez pratique ? Calvin songe-t-il assez aux plus petits détails? Et que dut penser Daniel, quand, au nom même de toute cette affectueuse sollicitude, lui rappelant les temps passés, Calvin lui' cria : « Plaise à Dieu, que toi aussi tu t'échappes un jour des liens qui te tiennent encore enlacé ! »

On dirait que toute sa jeunesse remonte au cœur du lutteur usé et cependant infatigable. Il se met à penser à tous ses anciens amis, comme s'il venait de quitter Orléans. « Pour notre Framberge, continue-t-il, puisqu'il m'est impossible de l'aider autrement dans son salut éternel, je prie et demande pour lui un esprit plus sage, afin qu'il ne reste pas toujours plongé dans ses souillures. » Il s'agit des pratiques romaines, et il termine : « Dieu vous gouverne tous par son esprit, vous garde, vous soutienne de sa force, vous enrichisse de ses dons célestes, et t'accompagne de plus en plus toi et ta famille de sa bénédiction. Adieu encore et encore, homme excellent, et ami toujours cher 1 » (mi ht colende). — Ainsi la salutation s'étend, comme si Calvin ne pouvait s'arrêter.

Quelques mois après, le fils de Daniel rentra en France, sur le désir de son père, avec un de ses cousins germains. Calvin l'accompagna d'une lettre pleine de conseils pour ses futures études, et qui révèle un pédagogue aussi clairvoyant qu'affectueux. Il importe, dit-il au père, de veiller à ce que l'esprit du jeune homme, n'aille ici et là, ne se disperse pas (ne sua agilitate hue et Mue feratur). Il faut qu'il s'attache à un seul genre d'études ; qu'il y recherche une solide érudition, au lieu de courir ambitieusement de sujet en sujet, et de goûter du bout des lèvres un peu de toutes les connaissances (ex singulis artibus aliquid /éviter gustando). Du reste Calvin a bon espoir. Le jeune homme est très intelligent (pollet acuminê) ; en même temps il est modeste, et a acquis de la maturité dans les quelques mois qu'il a passés à Genève.

Enfin Calvin rend compte de l'argent qu'il a géré. Il a reçu ce qui lui était dû, et il s'excuse de l'avoir reçu. S'il avait été un peu plus riche (paulo locupletior), il n'aurait pas accepté un as. « Sois assuré que je suis à toi, et que le peu que je possède (quantulumque habeo) sera toujours à ta disposition et à celle des tiens. » Il profite du moins de l'occasion pour réaliser un dessein qu'il a souvent formé, et il envoie un petit cadeau (singulos Heiiricos) aux deux filles de Daniel, « pour que, du moins à elles, arrive ce faible gage de ma reconnaissance. Vale eximie vir et integerrime frater. Salue bien les amis 2. »

Daniel répond (3i mai i56o). Il informe Calvin que son fils, grâce à ses exhortations (tuo maxime hortatu) , s'est mis avec ardeur à l'étude du droit. «Sois bien

i. 27 décembre 1559. Opéra, XVII, p. 681. — 2. 12 février 1560. Opéra, XVIII, p. 16, 17.

années d'études

persuadé, ajoute-t-il, que tu n'as aucun ami qui garde avec plus de fidélité et de vigilance l'amitié que nous avons commencée dès notre jeunesse. »

Il y a encore deux lettres, mais du fils même de Daniel. Elles montrent, avec effusion, tout l'attachement de la famille entière pour Calvin. Celui-ci reste malgré tout le conseiller bien-aimé. C'est à lui que le père adresse son fils pour demander un avis décisif [sœpius instigatus a pâtre). Daniel père, en effet, ne veut pas entendre parler de l'étude de la théologie, et Daniel fils ne veut guère plus entendre parler de l'étude du droit. Le jeune homme expose naïvement à son protecteur ses désirs, son embarras. Il le prie de venir à son secours, d'écrire à son père, et en même temps de lui envoyer deux exemplaires de Y Institution chrétienne, un pour son père, un pour lui. Il compte beaucoup sur cette intervention. Il ajoute : « Mon père brûle d'un tel désir de te voir qu'il est près de céder à mes prières et à mes conseils, et de partir pour se rendre chez vous.... Peut-être le verras-tu dans trois mois,... déjà blanc certes, se portant cependant bien mieux que toi *. »

En face de cette amitié, qui a traversé toute la vie de notre Réformateur, nous nous bornerons à citer les lignes de M. Lefranc : « Rien de touchant comme cette correspondance, où le grave Réformateur montre une indulgence et une souriante bonhomie, qui ne lui sont pas habituelles.... Cet échange de lettres révèle véritablement un Calvin affectueux et délicat, qu'on a trop souvent méconnu, sur la foi des Bolsec et des Audin2. »

Ils ont dit: cet homme n'a pas eu de cœur; et voici, ce cœur nous venons de le sentir battre.

1. 6 avril 1561. Ibid., p. 414-416. L'autre lettre est du 2 août. Ibid., p. 589. — 2. Lefranc, p. 77.

P A K FRANÇOIS E S T I E N N ï

Tour Eflienne <Anajlafe.

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