La jeunesse de Calvin, par Abel Lefranc, p
Pont-l'Evêque.' (p. 4)
LES ORIGINES
de la nation picarde): Baudoin, le jurisconsulte, ami et puis ennemi de Calvin, La Forge, le marchand qui fut son hôte à Paris, Michel d'Arande, bientôt disciple de Le Fèvre... !
Quand la poussée est si drue, c'est que le sol est singulièrement propice.
Or, si ces qualités et ces défauts de la race picarde s'étaient quelque part concentrés et comme renforcés, ce devait être dans le cœur et clans le cerveau de ces Picards de Pont-l'Evêque, population de mariniers sur l'Oise, parmi lesquels nous trouvons les Cauvin.
« Cette profession force à voyager beaucoup, à voir le monde. Généralement ceux qui 1 exercent se distinguent par un esprit ouvert et indépendant, que les occupations sédentaires donnent plus rarement. On s'en rend bien compte par l'esprit d'aventure qui se retrouve chez tous les Cauvin. Le grand-père est le dernier qui reste fidèle à la tradition de la famille1. »
Malheureusement les renseignements nous manquent. Voici en effet tout ce que dit un document rapporté par Drelincourt, et qui doit remonter à la fin du XVIe siècle : « Nous ne savons rien de ses majeurs [de Calvin], sinon que le bruit est que son grand-père estoit tonnelier au Pont l'Evesque, où il a encore quelques-uns de ses parens : mais qui ne le touchent pas de fort près. Mais il n'y en a aucun qui ayt retenu le nom de Cauvin 2. »
La maison du grand-père de notre réformateur était située, paraît-il, sur le chemin de Noyon, à droite, près d'une auberge3. A la fin du XVIe siècle, on n'en trouvait plus que des « vestiges. » C'est alors qu'elle reçut (1598) la visite du futur pape Léon XI, Alexandre de Médicis. « Passant auprès du dit Pontl'Evêque, en son voyage de Vervins, où il fut présent au traité de paix entre la France et l'Espagne [comme légat a laierc du pape Clément VIII], il sortit de sa litière, et mit pied à terre, et fut voir ceste chommière \ » On semble avoir cru à ce moment que c'était la maison où était né Calvin5 lui-même.
i. A. Lefranc, o. c, p. i. — « Son grand-père fut marinier » [mvictilarius), dit Papire Masson, Papirii Massonis Elogiontin pars secundo, 1638, p. 408. Sur Papire Masson, voir l'Appendice I : Quelques historiens de Calvin. Après avoir cité ce témoignage, Le Vasseur ajoute : « On tient à Noyon qu'il fut tonnelier. » Annales de l'Eglise de Noyon, jadis dite de Vermand, ou le Troisième livre des antiquité^, Chroniques ou plutôt Histoiic de la cathédrale de Noyon, par M. Jacques Le Vasseur, docteur en théologie de la Faculté de Paris, doyen et chanoine de la dite Eglise. A Paris, 1633, p. 11 51. Nous donnons le titre de l'exemplaire dont nous nous sommes servi, et qui appartient à M. le pasteur P. de Félice. L'exemplaire de la bibliothèque de Genève a un titre différent : Annales de l'Eglise cathédrale île Noyon, par M. Jacques Le Vasseur, docteur en théologie, doyen et chanoine de la dite Eglise. A Paris, 1633. — 2. La défense de Calvin contre l'outrage fait 11 sa mémoire dans un Livre qui a pour litre : Traité qui contient la méthode la plus facile et la plus asseurée pour convertir cens qui se sont sépare^ de l'Eglise, par le cardinal de Richelieu. Par Charles Drelincourt. A Genève. Pour Jean Ant. et Samuel De Tournes. MDCLXV1I. Avec approbation et privilège, p. 36. — 3. A. Lefranc, p. 3. — 4. Le Vasseur, o. c , p. 1 151. Il emprunte ce détail aux notes, ajoutées au livre de Papire Masson par son frère : Papire Masson, o. c, p. 439. — o. Nous appelons tout de suite Jean Cauvin du nom sous lequel il est connu. A propos de ce changement de nom et des divers autres noms de Calvin, voir l'Appendice VIII : Pseudcnymie de Calvin.
LA FAMILLE
Le temps a redressé cette erreur et emporté les derniers restes de cette maison. De tout le passé qui nous intéresse, il ne subsiste plus qu'un témoin: c'est, il est vrai, le plus important, l'église.
Je me hâte de m'y rendre. Tout est fermé, l'église, le cimetière, la cure, qui est à côté. Mes coups à la porte n'attirent personne. Enfin, dans une chaumière, semblable, sans doute, à celle qu'habitait le grand-père Cauvin, je découvre la clef de tous ces sanctuaires, et une brave femme vient me les ouvrir.
— Vous n'avez donc pas de curé, lui dis-je, tandis que nous arrivons.
— Oh! il y a longtemps, me répond-elle. Paraît qu'y en a plus, on dit! Quel n'eût pas été le tressaillement du grand adversaire des curés, du grand
hérésiarque, s'il avait entendu cette parole : plus de curés. Je m'assure cependant que s'il avait appris comment ils avaient été chassés, non par l'Evangile, mais par l'incrédulité, il aurait été saisi d'une immense tristesse, et songeant à tous ses efforts pour sauver l'Eglise de cette ruine, il aurait murmuré tout bas : « Je suis innocent de l'âme de ces hommes ! »
Nous voilà dans l'église {Page 27) : un monument très curieux dans sa vétusté, bien qu'il ait été restauré il n'y a pas longtemps. C'est une église de village remarquable, romane, solide, avec des piliers simples, courts, épais, sans base. Il y a trois nefs : les deux collatéraux sont très petits, très étroits. Tout cela est simple, sans prétention, mais vigoureux. Le chœur est du gothique primitif.
Ici donc sont venus prier, écouter le prône, se confesser, le grand-père et la grand 'mère de Calvin. Là ils se sont agenouillés. Devant ce bassin de pierre ils ont été baptisés et ont fait baptiser leurs enfants, celui qui fut le père de Calvin, et l'on n'a que deux pas à faire si l'on veut voir où ils ont été couchés pour dormir leur dernier sommeil. Car le cimetière entoure l'église, et dresse ses pierres et ses croix, toujours renouvelées, toujours les mêmes, à la môme ombre protectrice des mêmes murs et du même clocher.
Théodore de Bèze ajoute : « Il est certain que dans ce village [et par conséquent dans cette église], Jean Calvin lui-même, avant de quitter la France, fit quelques discours au peuple1. »
Le grand-père Cauvin eut, dit-on, trois fils: Richard, qui alla s'établir comme forgeron ( faber ferrarius) à Paris, près de Saint-Germain-l'Auxerrois ; Jacques, qui suivit son frère 2(?) et exerça le même métier dans la rue du Renard, près de Saint-Merry ; Gérard, qui, le premier de la famille, abandonna les métiers manuels et se fixa à Noyon, un peu avant 148 1 : ce fut le père de notre réformateur.
1. Opéra, XXI, 121. Nous désignerons par ce mot Opéra la grande édition des œuvres de Calvin publiée par les théologiens de Strasbourg : Joannis Calvini Opéra quae supersunt omnia. Ediderunt Guilielmus Baurn, Eduardus Cuniti, Eduardus Reuss. Ce splendide monument élevé à la gloire de notre réformateur, commencé en 1863, sera bientôt achevé. Il y aura cinquante-huit volumes. — Sur les Vies de Calvin par Th. de Bèze, voir l'Appendice I : Quelques historiens de Calvin. — 2. On trouve aux manuscrits de la Bibliothèque nationale à Paris (collection Dupuy, vol. 761, f° 176) une page présentant la Jobannis Calvini genealogia. (Elle a été imprimée par Henry. Das Leben J. Calvins, 1844, III, Beilage 16, p. 174.) Les spécialistes ont une grande confiance dans les documents ainsi recueillis, dès la première moitié du XVIIe siècle, par les frères Dupuy, qui passent pour avoir été très bien renseignés. L'écriture de la généalogie est de la fin du XVIe siècle. Mais cette généalogie semble avoir été simplement dressée
LES ORIGINES
De Pont-l'Evêque, que Desmay appelle « faubourg de Noyon, » jusqu'à la ville, par l'ancienne route, il faut, à pied, une petite demi-heure. Noyon se dresse avec ses clochers et ses tours, après la verdure des prairies, dans la verdure de quelques arbres. Au second plan, on voit de petites collines : c'est un tableau tout fait et qui séduit le regard. {Page 12.)
Noyon ! Le chanoine Le Vasseur s'écrie : « O théâtre, amphithéâtre, domicile, sanctuaire d'innocence, de candeur et d'intégrité que la ville de Noyon ! Qualifiée saincte des saincts, pieuse des pieux, noble des nobles! Elle est saincte par tant de sainctes reliques qu'elle possède 1 »
Noyon, disons-nous tout simplement, la cité de Calvin !
On arrive à l'entrée de la rue principale, par une belle et vaste promenade, qui vient de la gare. Ce qu'on rencontre tout d'abord c'est une statue.
Ah ! la ville a eu raison de vouloir placer là son grand homme, comme pour être salué par tous les étrangers qui arrivent. D'abord, on ne le voit que de dos. Mais, sur le socle, on lit de loin : « Souscription publique. » Et nous voilà en face.
C'est la statue de... Sarrazin !
Jacques Sarrazin ! Qui est Jacques Sarrazin ? Les inscriptions du socle nous disent que ce fut un peintre et un sculpteur, né à Noyon en 1592 et mort au Louvre en 1660. Mais ces deux mots et ces deux dates (que quelques-uns contestent) nous consolent mal de notre déception.
Les Noyonnais avaient le choix entre Jean Calvin et Jacques Sarrazin. Voulant élever une statue à celui qui a illustré leur pays, ils ont choisi Jacques Sarrazin !
d'après les renseignements de P. Masson. Cet auteur déclare avoir eu des entretiens avec Jacques Cauvin, qui exerçait encore son métier de forgeron à Paris, en 1583 (« qui nunc anno scilicet supra millesimum quingentesimo octuagesimo tertio eandem artem exercet. » P. Masson, o. c, p. 411). Cette attestation si précise soulève une difficulté. A supposer que Gérard Cauvin n'ait eu que vingt ans quand nous le trouvons greffier à Noyon en 148 1 (d'après un acte cité par Le Vasseur, p. 1170), Jacques Cauvin, son aîné, aurait eu près de cent-vingt-cinq ans en 1583. Il faudrait donc admettre que Gérard a été, au contraire, l'aîné, et au moins d'une vingtaine d'années. Alors en 1583, Jacques aurait été à peu près centenaire (?). Cette hypothèse n'est guère admissible. Faut-il donc penser que le texte de P. Masson contient une erreur, et devons-nous lire, comme nous le suggère M. Th. Dufour fiUoque ejus au lieu de fratrique ejus} Dans ce cas le grand-père Cauvin aurait eu non pas trois fils, mais deux, Richard et Gérard. Richard, établi à Paris, aurait eu pour fils Jacques. Les dates pourraient concorder. Une expression de P. Masson nous dispose à accepter cette correction. D'après lui Gérard Cauvin recommanda son fils allant à Paris, à Richard, son frère, et « au frère de celui-ci, fratri ejus, Jacques. » Le tour de phrase est bizarre. Pourquoi n'a-t-il pas dit à ses deux frères? Il est plus naturel de lire : à Richard son frère et à son fils, Jacques. Cependant toutes les difficultés ne disparaissent pas et il reste un peu étrange de recommander un cousin de quatorze ans à son cousin du même âge.
i. Le Vasseur, p. 1185.
LA FAMILLE
Derrière viennent les rues désertes, silencieuses. Noyon est une ville morte. On croirait sentir la punition de cet incroyable reniement.
Mais c'est utile à notre dessein. Puisqu'ici le présent n'est rien, le passé est tout. Or, c'est le passé que nous cherchons.
Allons d'abord à la « maison de Calvin. »
Au coin de la place au blé, entre une rue modeste, la rue Fromentière1, et une très petite ruelle, dont l'entrée n'a guère plus d'un mètre, la ruelle des Porcelets2, se dresse un massif de maisons {Page 10, fig. II), sortant un peu les unes des autres, avec des toits distincts, des façades différentes de hauteur et d'alignement, qui laissent apercevoir, clans l'intérieur du massif, d'autres constructions et d'autres toits.
De ces maisons, celle qui est aujourd'hui Y Hôtel de France, est généralement indiquée comme la maison de Calvin. Mais elle n'est pas du XVIe siècle, et du reste elle porte loyalement sa date : 1 683. Un café la dépare. Toutefois, telle que nous la montre une ancienne lithographie3, elle ne manquait pas d'une certaine élégance.
Avant cette maison bâtie au plus tôt à la fin du XVIIe siècle 4 se dressait « la maison du Cerf5 » qui elle-même avait succédé à la maison de Gérard Cauvin. Car celle-ci, nous dit Desmay, fut « dégradée et rasée entièrement, » sans doute au moment de la Ligue, par haine du réformateur.
Et cependant la Providence avait semblé vouloir la conserver. En 1 55a, en effet, un incendie allumé par les Espagnols, ravagea toute la ville : il respecta la maison de Calvin : « En attendant, écrit le réformateur à son ami Blaurer, ce que je n'aurais jamais cru possible, je vis, survivant à ma patrie. La ville où je suis né vient d'être totalement dévorée par un incendie, et chaque jour nous sommes réduits à apprendre les horribles malheurs de toute la Picardie 6. » Et quelques jours après, il complète ces renseignements, en analysant le récit qu'il a reçu. Un ami, dont le nom s'est perdu, lui a raconté que « parmi les ruines de
1. Depuis peu de temps, rue Calvin. — 2. Porcelet, d'après Littré, est le nom d'un jeune porc. Mais le patois picard donne le nom de porchin à un petit sentier. Eu fait d'étymologie on peut choisir. — 3. Lithographie qui se trouve dans la collection Labouchère (Biblioth. du prot. français) et qui a été reproduite par le Bulletin LXII, 1888. p. 45. — 4. « Cette maison, dit Vitet, doit avoir été reconstruite vers le commencement du dernier siècle, car elle ne porte aucun caractère d'une époque plus ancienne. » {Monographie de F Eglise Notre-Dame, de Noyon, p. 17.) — "j. Desmay et Le Vasseur disent que Calvin est né « dans la place où est bastie présentement la maison du Cerf, )) « où pend à présent l'enseigne du Cerf. » Voir sur Desmay l'Appendice I : Quelques historiens de Calvin. Nous y expliquons pourquoi nous citons Desmay de deux façons, tantôt directement et tantôt d'après la réimpression des Archives curieuses de l'histoire de France, par Cimber et Danjou. Première série, 1835, tome V. — G. Opéra, XIV, p. 412. (Calvin à Blaurer, 19 nov. 1552.)
LES ORIGINES
sa ville un étrange spectacle s'est offert à lui : la maison de son père restait intacte au milieu de toutes les autres incendiées. » Son correspondant ajoutait : « Je ne doute pas que Dieu n'ait voulu laisser ce tesmoignage contre tous ceux de vostre ville, lesquels, huit ou dix jours auparavant, avoyent bruslé en peincture Monsieur de Normandie, et le reste l. »
Nous nous bornons à noter ici, au passage, la tristesse émue avec laquelle Calvin parle des malheurs de sa ville natale : sa patrie, comme il dit, dans le langage de l'époque. Après de nouveaux malheurs, il répandra de nouvelles plaintes. Ayant connu la prise de Saint-Quentin, il écrira : « Il n'y a pas de Saint-Quentin une pleine journée de marche jusqu'à Noyon, située dans une région plate et exposée au pillage des ennemis. Si le bruit qui court est vrai, je serai déjà deux fois survivant à ma patrie "2. »
Il faudra se rappeler ces soupirs quand nous parlerons du patriotisme qu'on a voulu dénier à notre réformateur.
Mais ce que n'avaient pu les étrangers les plus hostiles, aidés par les éléments les plus dévastateurs, les concitoyens du réformateur l'avaient accompli. Desmay nous raconte à quel point en était arrivé leur fanatisme. Après avoir dit que la maison de Calvin avait été rasée, il ajoute « qu'un certain d'Artois la fit r'édifier. Mais tout ainsi que la malédiction de Dieu tomboit sur ceux qui r'édifioient le Temple de Hierusalem sous Julien l'apostat, de qui le Sauveur du monde avoit prophétizé, il ne demeurera pierre sur pierre, ainsi tomba-t-elle sur ce misérable d'Artois, qui vouloit honorer ce que Dieu avait en horreur et abomination, car un an après qu'il l'eut fait rebâtir, il y fut pendu devant la porte3. »
Seulement on peut se demander si Desmay lui-même n'a pas été une curieuse victime de ce fanatisme qu'il nous atteste4. N'a-t-il pas encore exagéré ses effets?
La maison de Gérard Cauvin fut « dégradée, dit-il, et rasée entièrement. » Entièrement ? Cet adverbe est-il lui-même entièrement exact ?
C'est contestable.
Un Noyonnais qui s'est beaucoup occupé de la question a communiqué d'intéressantes indications au Bulletin du protestantisme 3. Elles ont paru à M. Lefranc
1. Opéra, XIV, p. 476. (Calvin à un inconnu, 15 février 1553.) — 2. Opéra, XVI, p. 604. (Calvin à Mélanchtlion, 9 septembre 1557.) Voir Opéra, XIV, p. 458, lettre de Blaurer à Calvin, et XVII, p. 304, lettre de Macar à Calvin, 26 août 1558. — 3. Desmay, p. 2, 3. Voir Lefranc, p. 5. — 4. Ce fanatisme ne s'est pas encore calmé. Au moment où il apprit que le Conseil de la ville voulait donner le nom de Calvin à la rue Fromentière, l'organe du parti clérical, L'ami de l'ordre, publia un article intitulé Calvin, jamais ! On y lisait : « Il serait bon de faire observer que Calvin n'a été au fond qu'un très grand criminel qui a causé les guerres civiles de religion, par lesquelles plusieurs provinces ont été ruinées, mises à feu et sang. De plus Calvin n'a absolument rien fondé de durable, puisqu'il ne reste plus un calviniste au monde, mais des protestants, c'est-à-dire des partisans de Luther, ennemi
acharné de Calvin ! Calvin n'est en somme qu'un moine défroqué C'est une honte et non pas un honneur pour
Noyon d'avoir engendré Calvin. .. Le premier ouvrier venu est un homme plus estimable que Calvin, et mérite mieux que lui de donner son nom à une rue. » La rédaction du journal ajoute: « On ne saurait mieux dire.... Calvin est un nom que l'on voudrait pouvoir effacer de notre histoire. Calvin n'a rendu aucun service à qui que ce soit ; il a causé partout des maux. Vouloir aujourd'hui l'honorer, ce serait une honte pour Noyon. Dans notre histoire locale, on peut trouver bien des noms glorieux. Celui de Calvin, jamais ! » — S. Bulletin, 1897 • La maison de Calvin, p. 37 1-376.
IO
LA FAMILLE
assez probantes pour qu'il modifiât lui-même sa précédente manière de voir. En voici le résumé.
U Hôtel de France actuel constitue seulement une partie de l'immeuble qui, au XVIe siècle, appartenait au père de Calvin. Cet immeuble se composait de trois parties : d'abord, Y Hôtel de France; puis, tout à fait en retrait, le restaurant Jacquelin, et enfin, adossée à ce dernier corps de bâtiment, une cour, entourée de trois côtés par de curieuses et pittoresques constructions.
Cette cour et ces constructions existent encore, donnant accès aux deux autres maisons. Donc, la maison de Gérard Cauvin n'a pas été « entièrement » détruite.
Maintenant, voici ce qu'il y a d'extrêmement intéressant.
La tradition, une tradition constante, nous assure-t-on, veut que ces constructions aient précisément renfermé les appartements de la famille Gérard Cauvin '.
Serait-ce vrai ? Est-ce vraiment ici le sanctuaire authentique et comme le saint des saints en fait d'archéologie calvinienne ?
Ce n'est pas sans quelque émotion que je pénètre par la petite porte de la ruelle des Porcelets actuellement de l'Arc.
Je me trouve dans une très petite cour {Page 11), bien vieille, où rien n'a changé depuis le XVIe siècle. Les murs, dont les pans étroits sont recouverts d'ardoises, forment un pittoresque enchevêtrement de minuscules bâtisses, avec des mansardes qui s'étagent, à toutes les hauteurs, sur le toit en pente raide. Aux deux coins, au fond, deux cages d'escalier, en saillie, l'une à droite, dont le bas seul est ouvert, et laisse voir un escalier étroit en bois, qui monte ensuite
i. M. Weiss écrit au sujet des bâtiments : « La cour et la maison qu'on a devant soi, quand on y pénètre, sont évidemment du XV1-1 siècle, et n'ont subi aucune transformation essentielle, » et au sujet de la chambre de Jeanne Le Franc: « Il paraît qu'autrefois les voyageurs qui descendaient à l'hôtel de France, demandaient souvent à occuper cette chambre. » Bulletin, 1897, p. 37.).
I. Chambre de Jeanne Le Franc. — II. Bâtiment dit, aujourd'hui, maison de Calvin, (p. 10)
Noyon. Maison de Calvin, cour intérieure, (p. Il)
LA FAMILLE
comme clans une sorte de tour carrée; l'autre, à gauche, beaucoup plus petite, avec balustrade, et qui, par quelques marches en pierre (le dessin montre les deux premières) me conduit à la fameuse chambre : la chambre de Jeanne Le Franc {Page 10, fig. I), la chambre où elle mit au monde Jean Calvin.
La chambre est grande, surtout si on enlève par la pensée une paroi moderne; et elle n'a pas mauvais air, avec sa porte et ses deux fenêtres, fermant, c'està-dire glissant de bas en haut, à l'ancienne mode, et son plafond à petites poutrelles soutenues par une poutre énorme.
Vue de Noyon en i6ii, d'après un dessin inédit de Jo: ;
Là, dans quelque berceau, le réformateur de Genève, l'auteur de V Institution chrétienne?
Est-ce bien sûr? est-il sûr que la chambre vraie est celle qui n'a pas été détruite, et non pas une de celles qui n'ont pas été conservées?
En tous cas, ici, clans ce milieu pittoresque et étroit, dans cette cour, dans ces escaliers, dans ces chambres, jouait avec ses frères et ses sœurs, sous les regards affectueux de Jeanne, travaillait sous les regards orgueilleux de Gérard, le petit Capette, le petit Calvin.
Ici est le cadre des premières scènes de l'enfance, et de la vie de famille de notre réformateur.
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C'est dans cette maison que nous trouvons Gérard Cauvin installé, entre la cathédrale, qui n'était pas loin, et l'église Sainte-Godeberte qui était tout près, sur la place, aujourd'hui vide, mais alors un des quartiers les plus agréables et les plus animés de la cité.
Le Picard qui sentait circuler dans ses veines le sang des mariniers de Pont-
Duviert. Bibl. nat. Estampes Vx. 23, fol. 165. (p. 12)
l'Evêque, devait se trouver ici dans son vrai milieu. « Nulle ville, en effet, n'a été plus pleinement picarde que Noyon. Aucune n'a mieux réalisé qu'elle ce mélange d'esprit frondeur et de dogmatisme obstiné qui est la caractéristique du pays.... C'était une ville de clercs et de moines, toute peuplée d'églises et de couvents, ce qui lui valut alors le surnom significatif de Noyon-la-Sainle.... Mais rarement l'évêque et le chapitre vécurent en parfaite harmonie. Ils ne s'entendaient guère que pour lutter contre les bourgeois. Ceux-ci, en revanche, montrèrent constamment, vis-à-vis de l'élément ecclésiastique, une sorte d'hostilité sourde.... Peu de municipalités furent aussi nettement laïques. C'était une opposition de tous les instants.... Au reste, tout ce monde d'hommes de plume
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et de procureurs, que les corporations religieuses entretenaient, favorisait de toutes manières l'esprit processif. Il résultait de cet état de choses, surtout de cette opposition de l'élément ecclésiastique et de l'élément laïque, une vie municipale des plus intenses1. »
C'est cette vieille histoire, qui nous est racontée et attestée par les monuments de l'époque encore existants. Leur voix fait admirablement revivre, au milieu de la mort et du silence actuels, le passé avec tout son bruit et sa pittoresque agitation. Il n'y a qu'à savoir écouter.
Voici d'abord la Maison de ville {Page i5), où Gérard Cauvin, où Jean Le Franc, son futur beau-père, furent reçus bourgeois. Elle date de i486, et fut agrandie en 1 523. Il faut considérer de près cette façade (dont on n'a guère renouvelé que la porte et le fronton), sobre au rez-de-chaussée, luxuriante au premier étage, avec ses nombreuses fenêtres, entourées et surchargées de sculptures, de frises, de dais ouvragés. C'est une profusion excessive et charmante : évidemment, les maîtres de céans ne devaient pas être très misérables, encore moins devaient-ils être très modestes.
Il ne faudrait pas, en effet, prendre le change : l'élégance de l'architecture n'empêchait pas la rudesse des sentiments. Sur la place qui servait de « grand marché » était le beffroi, sorte de petite citadelle bien défendue, et dont les deux cloches servaient à convoquer les bourgeois, soit pour les assemblées où l'on discutait, soit pour les émeutes où l'on résistait.
La Maison de ville est en bas; l'église est en haut, comme il convient, sur la colline, dont elle a couvert toute la surface. C'est vraiment un monde qui s'étale ici et se groupe : cathédrale, évêché, chapelles, sacristies, bibliothèque, chapitre, cloître, sans oublier la prison. Et tout cela est presque intact, comme aux jours de Gérard Cauvin.
Donc, après la citadelle laïque, la citadelle ecclésiastique, et nous voici en face de la grande entrée de la cathédrale {Page 16), avec ses deux puissantes tours carrées, flanquées chacune à leurs quatre angles d'épais et robustes contreforts, couronnées, non de flèches légères, mais d'une toiture ramassée, sombre, sans ornement. « Mâle jusqu'à la rudesse, et robuste jusqu'à la lourdeur, cette façade produit une impression très vive et peu ordinaire2. » Elle dit nettement que si l'Eglise c'est la religion, cette religion prétend être la force.
A l'abri de ces tours {Page 17), et dans une rangée circulaire, étaient les demeures des chanoines. On les voit encore sous la dernière forme qu'elles avaient revêtue, avec leurs huit lourdes et grandes portes cochères. La Révolution en chassa définitivement les derniers possesseurs 3.
L'intérieur de la cathédrale fait (Page 18) un heureux contraste avec l'extérieur. Proportions justes, apparence de souplesse et de grâce, parfait mélange de roman (le style du clergé et des moines) et de gothique (le style des communes et des laïques), tout justifie le jugement de Vitet : « Le génie de la transition semble
1. Lefranc, p. 25, 32, 26. — 2. Vitct, p. 154. — 3. lbid., p. 6.
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planer sous ces voûtes aussi robustes que hardies, mais avant tout harmonieuses1. »
Qu'est-ce que cela signifie ?
La commune de Noyon ne conquit pas ses franchises par une violente et sanglante insurrection. L'évêque Baudry, qui était sur le siège épiscopal au commencement du XIIe siècle, prélat sage, clairvoyant et de bonne foi, prévint la révolte, et, en 1 108, octroya spontanément les libertés nécessaires.
Quand on bâtit la cathédrale, vers 1 1 5o, la commune était établie, et l'autorité épiscopale respectée.
L'architecture canonale ou romane, et l'architecture communale ou ogivale, combinèrent leur style comme les deux pouvoirs combinèrent leurs influences. Et ce fut la cathédrale de Noyon 2.
Mais cet accord politico-ecclésiastique ne dura pas, et, du reste, cette cathédrale elle-même nous révèle un autre conflit, non moins grave, au sein de l'Eglise elle-même. N'est-ce pas curieusement symbolique que la cathédrale sépare, comme deux puissances rivales, le chapitre et l'évêché ? Et, en effet, ce n'était pas trop de toute l'épaisseur du sanctuaire pour empêcher ces frères ennemis d'en venir aux mains.
A gauche de l'entrée principale de la cathédrale, une porte donne entrée dans un magnifique cloître. (Page 19.) Trois côtés ont malheureusement disparu, le quatrième seul reste avec ses larges baies si bien divisées et subdivisées par de gracieux meneaux. Quand, du jardin, on contemple cette galerie, l'œil est ravi. Quel beau promenoir avaient là les chanoines !
C'est précisément dans cette partie du cloître que se trouve la porte de la
Noyon. Hôtel-de-Ville. (p. 15)