CHAPITRE CINQUIÈME Bourges
I. L'Université. — II. Alciat, le réformateur du droit et le professeur de Calvin. — III. La grande école protestante.
EZE nous donne le motif exact qui attira Calvin d'Orléans à Bourges : « Or pour ce que lors l'université de Bourses estoit aussi en bruit à cause de cest excellent jurisconsulte André Alciat, qui pour lors y enseignoit, il voulut bien aussi le voir et ouïr l. »
A quelle date eut lieu ce passage d'une université à l'autre? Nous savons qu'Alciat donna sa première leçon à Bourges, le iq avril i52q. Sans doute, CaMn attendit quelques mois : il fallait que le « bruit » des leçons eût le temps de se répandre. De plus, un élève aussi studieux ne devait pas facilement interrompre ses études en plein semestre. La vraisemblance est donc qu'il alla à Bourges, quand les cours reprirent, après les vacances de septembre (i52q), ou des vendanges"2, accompagné par son ami Daniel. En effet, la première lettre de Calvin qui nous ait été conservée (une copie et non l'original) est datée du 6 septembre i53o, de Meillant 3. Elle est adressée à Bourges, à François Daniel, et elle indique que Calvin vient de quitter son ami, puisqu'il lui renvoie son manteau de voyage. Il avait donc séjourné à Bourges et profitait des vacances de i53o pour quelque villégiature.
1. Vie de Calvin, 2e édit., etc , p. 55. — i. A. Franklin. La vie privée d'autrefois. Ecoles et collèges, p. 34. — Raynal. Histoire du Herry, III, p. 395. — Meillant, sur la frontière du Berry et du Bourbonnais, à dix lieues de Bourges, appartenait au cardinal d'Amboise qui venait d'y faire élever son célèbre château. Raynal, III, p. 272.
années d'études
Un vieil auteur dit : « L'on peut appeler la ville de Bourges Cariât sepher, c'est-à-dire la ville de bonnes lettres, aussi bien que la célèbre Ville de Dabir en la Terre de Chanaan1. » Cela signifie que Bourges avait une célèbre université.
Elle datait de 1463, produit et preuve de cette révolution pacifique, et cependant profonde, qui sécularisait la science, et la faisait passer de son premier asile, les monastères, dans son second, les Facultés.
Ainsi, au XIIe siècle, Paris, Bologne, Salerne possédaient seules le privilège universitaire ; puis dix universités se fondent au XIIIe siècle (Toulouse, Montpellier...), dix-sept au XIVe (Orléans...), trente au XVe (Poitiers, Bourges...).
Les lettres de fondation de l'Université de Bourges sont signées par le roi Louis XI, qui se rappelait, dit-il, la ville où il avait pris naissance et reçu le baptême. Mais à cette époque un roi ne pouvait tout seul créer une école dans son royaume : il y fallait l'approbation du pape : elle fut donnée, en 1464, par Paul II.
Naturellement, par ce temps de privilèges, les universités voisines protestèrent : Paris et Orléans s'unirent contre leur nouvelle rivale, et trouvèrent un argument au moins digne d'être conservé. « A Bourges, dit-on, les quatre éléments défaillent ; premièrement, la terre y est bien pauvre, joignant de2 Sologne ; secondement, n'y a qu'une petite rivière pareille à celle de Saint- Marcel, ainsi y défaut l'eau ; tiercement, y a entour Bourges marécages qui font l'air mauvais, ainsy y défaut l'air ; et quartement y défaut le feu, car n'y a bois que par charrois, et le faut aller chercher bien loin. » Mais Louis XI tint bon, et força le parlement à céder, et, déjà le 9 mars 1467, l'université s'était installée avec grande pompe dans le réfectoire des Jacobins.
Un trait caractérisait cette école. D'après les lettres de Louis XI, elle était une corporation formée, non par les maîtres, comme à Paris, mais par les étudiants, comme en Italie. Ainsi le cinquième recteur fut un simple licencié en droit. Et les écoliers firent même un statut pour exclure du rectorat les docteurs. Au commencement du XVIe siècle un professeur célèbre ayant été élu à cette charge, il lui fallut une dispense pour l'accepter. Il est juste d'ajouter, pour achever d'éclaircir ou d'embrouiller nos idées, que parmi les étudiants il y avait souvent des hommes âgés, déjà revêtus de dignités civiles ou ecclésiastiques.
Quoi qu'il en soit, la nouvelle école, après quelque succès, semblait prête à périr, et dès le commencement du XVIe siècle il fallut songer à la réformer. Heureusement que le duché de Berry fut alors donné (il octobre 1 5 17) par
1. Histoire de Herry, par Gaspard Thaiiinas de h Thaumassière, réimprimée d'après l'édition de 1689, en 1863, par a Revue du "Berry, p. 144. — 2. «Joignant de » = touchant à.
BOURGES
François Ior à sa sœur Marguerite, duchesse d'Alençon, la future reine de Navarre. Une ère nouvelle s'ouvrit pour le pays et pour la ville, qui devint une sorte de Nérac ou de Ferrare anticipés. Marguerite, amie des lettres et de la piété, se hâta d'attirer les savants, les persécutés, et en particulier cette série de grands professeurs de droit, qui portèrent si haut la gloire de Bourges.
Pantagruel lui-même lui rendit hommage à sa manière. « x\insi vint à Bourges, raconte son biographe, où estudia bien longtemps, et profita beaucoup en la faculté des loix. Et disoit aulcunes fois que les livres des lois luy sembloyent une belle robbe d'or triomphante et précieuse à merveilles, qui feust brodée de m... : car, disoit-il, au monde n'y a livres tant beaulx, tant aornés, tant élégans, comme sont les textes des Pandectes ; mais la brodeure d'iceulx, c'est assavoir la Glose de Accurse, est tant salle, tant infâme et punaise, que ce n'est que ordure et villenie l. »
Précisément celui qui devait nettoyer l'exégèse juridique des ordures et vilenies dont parle Rabelais, c'était le nouveau professeur de Bourges, qu'un des échevins de la ville alla chercher, en i52q, à Avignon, André Alciat. [Page 144.) Il était né à Milan, en 1492, et jouissait déjà d'une réputation européenne. « Son grand mérite consistait dans l'union intime d'un sens juridique très développé avec les connaissances historiques et littéraires d'un véritable humaniste 2. » C'était une double nouveauté qui lui permit de « débarbariser » la jurisprudence et lui mérita le nom glorieux de fondateur de l'école historique.
Le lundi 29 avril 1529, à sept heures du matin, Alciat prononça sa première leçon. Calvin n'y assistait pas, mais il assista, et peut-être prit part, à ce que M. Lecoultre a appelé une grève d'étudiants3. Voici les faits.
Alciat. paraît-il, parlait tout autrement qu'il n'écrivait, et la réforme qu'il avait inaugurée, avait transformé ses livres, sans modifier ses leçons. Il continuait dans celles-ci à se perdre en détails inutiles, et à user d'un latin plus que défectueux. Les étudiants qui s'étaient hâtés de venir l'admirer furent déçus, et, désertant ses cours, ils lui demandèrent de modifier son enseignement.
Alciat nous a conservé, de son entrevue avec les étudiants grévistes, un récit curieux et qui, malgré certaines apparences, ne pèche pas par un excès de modestie. On lui demande de substituer à sa langue pleine de rusticité un langage élégant, « car aujourd'hui, dit-on, au milieu de cette masse de livres et de professeurs, il faut être un franc Béotien et un épais génie pour rester médiocre dans la culture des lettres. »
Quant au fond même des commentaires, les étudiants désirent qu'on leur épargne les réfutations incessantes, les discussions à perte de vue. Ils ne veulent
1. Œuvres de Rabelais. Livre II, chap. 5. — 2. Henri Lecoultre. Mélanges, p. 70. — 3. Ibid., « Une grève d'étudiants au XVIe siècle, » p. 69.
ANNEES D ETUDES
Ira
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ConJiiÛûsque , facit do(fiius inde lonuj .Ç^rf ï
Alciat (p. 143).
plus qu'on imite les « refendeurs de grains de cumin, » les « graveurs sur cresson, »
et les « lécheurs de rien. » « Ces gens mettent des semaines entières à établir leurs fantaisies ; pour vous, nous vous en prions, exposez-nous dans chaque leçon les conclusions de vinoft lois au moins.
Dans Tannée entière, ils font l'exégèse de quatre à six lois ; interprétez- nous en une centaine, et expliquez-nous autant de livres complets du Digeste, avec tous leurs titres, qu'ils expliquent, eux, de constitutions [lois].
Car que pouvonsnous dire à ces docteurs qui suent trois
mois sur un seul titre, sinon ce qui fut répondu par les Lacédémoniens à la députation des Samiens : « O Samiens, votre discours fut si verbeux que nous » en avons oublié la première partie, d'où il résulte que nous ne comprenons » pas bien la seconde i. »
Il n'est pas très sûr qu' Alciat n'ait pas lui-même provoqué la grève, qu'il nous raconte avec tant de complaisance. Peut-être en effet voulut-il se faire forcer la main, et éviter les réclamations de la routine et de l'envie. Naturellement, il rejette la faute sur « la direction de certains chefs, qui jouissaient de beaucoup d'autorité parmi eux. »
Calvin aurait-il été un de ces chefs ? « Cela se pourrait fort bien, répond M. Lecoultre. S'il se trouvait au nombre des étudiants d' Alciat à ce moment, il doit avoir joué un rôle prépondérant dans l'épisode : dès sa jeunesse, dans tous les cercles dont il a fait partie, il s'est révélé, en dépit de lui-même et malgré