Lecoultre, p
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ses goûts pour la retraite, comme un conducteur d'hommes l. » Et, en effet, n'allons-nous pas bientôt le trouver procureur de la nation Picarde? Et, ceux qui deviennent ainsi chefs officiels ne commencent-ils pas toujours par être chefs officieux ?
Or Calvin était bien en ce moment à Bourges, puisqu'il s'en absenta au commencement de septembre i53o, et que la grève eut lieu entre le 29 avril 1529 (date de l'arrivée d'Alciat) et le icr septembre i53o (date de la publication du récit d'Alciat) 2.
Malheureusement les grandes qualités d'Alciat étaient ternies par quelques défauts regrettables. On nous dépeint le réformateur du droit comme un gros homme, de haute stature, grand mangeur : insatiable de nourriture, disent les uns, d'or, disent les autres 3.
A peine installé dans une chaire, l'avide Italien s'occupait, par diverses ruses, à faire augmenter ses gages, ou bien il cherchait ailleurs un poste plus lucratif. De là ses innombrables changements de résidence. Il avait déjà un traitement de 600 écus soleil : il se fit donner encore 3oo écus, et il avouait lui-même que jamais professeur de son âge n'avait été si largement rétribué. Néanmoins il se mit à exiger des sommes de plus en plus considérables, de ceux auxquels il conférait les grades de bachelier, de licencié, de docteur (à cette époque c'était le professeur qui présidait à la réception de ses élèves). Au lieu de trois ou quatre écus, il avait réclamé cinquante et même cent écus. Pendant ce temps il marchandait un professorat en Italie. Il est probable que l'espoir d'un plus grand gain le décida seul à quitter furtivement Bourges, en 1 533 .
Il faut sans doute chercher dans ce caractère l'explication d'un fait, au premier abord surprenant II est bien vrai que Calvin rendit pleine justice au talent d'Alciat. Dans sa lettre à son ami Connan, il déclara même qu'Alciat avait tant d'amour pour la vérité qu'il ne voudia't certainement pas user de son autorité pour la faire méconnaître. Mais enfin il se déclara contre lui (non sto ab Alciaîi partibus)1 et traita sévèrement la défense d'Alciat, publiée sous le nom d'Albucius. Il laissa même entendre qu'il avait deviné la ruse d'Alciat, et qu'Albucius et Alciat pouvaient bien être la même personne4.
1. Lecoultre, p. 71. — 2. Le récit se trouve dans la dédicace de l'ouvrage : In Coiicis Justinianei et Decretàlium Gregorii IX litidos aliquol commentai- ia, Lecouilre, p. 71. — 3. Bayle, Dictionnaire, article Alciat. On lit dans Christie {Etienne Dolet, traduction Stryensky. 1886, p. 149) : « Alciat jouissait à cette époque d'une réputation plus grande qu'aucun autre de ses contemporains (réputation, suivant moi, fort peu proportionnée à ses mérites réels)
comme professeur de droit civil et comme commentateur Panciroli, qui le connut très bien, nous donne de lui
le portrait suivant : « Ce fut un homme corpulent, de haute stature, avide, disait-on, d'or et plus avide encore de » nourriture (auri avidus et cibi avidior). » — 4. « Un je ne sais quel Albucius.... Si quelqu'un veut mettre Alciat à la place d'Albucius je n'oserais le pousser : je ne voudrais pas le retenir. » Préface, Opéra, IX, p. 785.
années d'études
Cette explication de l'attitude et des sentiments de Calvin est confirmée par la lecture du traité de Duchemin, traité auquel la lettre de notre Réformateur sert de préface.
Le traité est dédié à Claude d'Hangest et à Antoine de Lalaing. Duchemin y discute techniquement une question de droit pur, et, comme le dit Calvin, s'adresse « non aux profanes, mais à ceux qui ont déjà pénétré assez avant dans les mystères du droit. » Il n'en trouve pas moins l'occasion de montrer qu'il n'a pas en grande estime la sincérité ni l'humilité d'Alciat. Il lui reproche de s'être caché sous un pseudonyme. « Mais il faut se taire, ajoute-t-il, ce que je sais, je l'ignore. » Et après avoir clairement indiqué qu'Albucius, c'est Alciat lui-même, il termine en s'adressant à Albucius : « Tu le vois: tu n'as rien à répondre. Privé de raisons et d'arguments, tu préfères calomnier plutôt que te taire. Tu estimes Alciat trop grand, trop célèbre pour être repris, pour céder à qui que ce soit. Tu es dans l'erreur. Ceux qui se trompent ainsi doivent être avertis pour qu'ils se corrigent »
Vexé d'être découvert et malmené de la sorte, Alciat redoubla ses attaques contre l'Estoile et ses apologistes. Mais Calvin lui montra qu'il était de taille à résister « à l'ennemi de ses amis2, » et, dans son De Clementia, il le critiqua sans pitié. Le sujet n'était pas très important. Il s'agissait simplement de savoir quel était à Rome le rang et le rôle du maître de cavalerie. « Deux fois et trois fois, dit Calvin, Alciat s'est trompé. » Il continue : « Alciat feint.... » Il conclut : « A cela qu'Alciat réponde ce qu'il voudra, pourvu qu'il ne se déguise pas honteusement sous le masque d' Albucius » {ne sub Albutii persona scurriliter ludat)'A. Le trait est décoché d'une main sûre.
La réforme judiciaire d'Alciat et la réforme religieuse de Calvin avaient cependant trop d'analogie pour ne pas s'unir finalement dans les mêmes esprits, et nous voyons les continuateurs d'Alciat, à Bourges, être des protestants, presque tous correspondants et amis de Calvin.
Alciat lui-même avait-il incliné vers les idées nouvelles, comme le dit le savant historien du Berry, Raynal4? Celui-ci raconte que le célèbre professeur pleura de joie en lisant la satire de Mélanchthon contre la Sorbonne, et qu'il la compara aux plus fines comédies d'Aristophane. Mais on peut supposer qu'il y avait dans ces larmes plus d'humanisme que de protestantisme.
Et la preuve, ce sont les relations d'Alciat avec Erasme. Celui-ci le loue avec ses hyperboles ordinaires : « une érudition presque incroyable, des mœurs pures et remplies de toutes les grâces 5. » Ce qu'il lui dit en face, il l'écrit à d'autres : « Ce qui est bien rare, à une érudition si variée, non vulgaire, Alciat a joint une singulière prudence, une admirable candeur d'esprit0. » « Alciat est doué d'un
1. Nicolai Chemyni Aureliani antapologia adversus Aiirelii Albucii defensionem pro And. Alciato contra D. Petrum Stellam nuper éditant. Parisiis ex officina Gerardi Morrhii Campensis apud collegium Sorbonnae, MDXXXI. Exemplaire de la Bibliothèque nationale. — 2. Lecoultre, p. 90. — 3. Opéra, V, p. 146. — 4. Raynal, III, p. 305. Voir aussi Henri Martin, Histoire de France. 1844. IX, p. 295. — 5. Lettres d'Erasme, III, 670. Erasme à Alciat, de Bâle, le 14 décembre 1521. — 6. Lettres d' Erasme, III, 907. D. Erasme à B. Jovius, de Bile, 1525.
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esprit très candide1. » (Niveus candor, candidissimus !) Or on peut supposer que ce qui unissait le plus ces deux esprits, c'était précisément la môme timidité, la même peur, et finalement la même aversion pour tout ce qui aurait pu les faire
Cujas (p. 148).
suspecter de protestantisme. Alciat avait écrit un discours sur les Abus de la vie monastique. Le traité tombe dans les mains d'Erasme. Alciat est dans les transes, et Erasme s'efforce en vain de le rassurer. « J'avais déjà eu soin, lui dit-il, de ne le donner à lire à personne, si ce n'est à un ami (uno amiculo), mais de toute confiance 2. » C'est encore trop pour Alciat. Erasme insiste : « Quant au petit livre,
l. Ibid., III, 1416. F. Erasme à Georges Agricola, de Fribourg en Brisgau, le 29 août 1531. — 2. Lettres d'Erasme, III, 670. D.
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je t'en prie et je t'en prie encore, sois tranquille. » C'est dans cette même lettre qu'Erasme proteste contre ceux qui « de gré ou de force veulent le jeter dans le camp luthérien, ce à quoi ils ne réussiront jamais *. » De pareils hommes pouvaient entrevoir, saluer de loin la Réforme. Ils ne pouvaient pas l'embrasser.
Du reste M. Herminjard a cité quelques lignes qui prouvent jusqu'à quel point la logique, ici encore, a triomphé. Le 3 septembre i53o, Alciat écrit, de Bourges, au libraire romain Fr. Calvus qu'il renonce à faire imprimer ses livres à Bâle. Et pourquoi ? « Baie, dit-il, commence à m'être suspecte à cause de ces hérétiques 2. » Avec de pareils adversaires, Rome a toujours pu être tranquille : c'est toujours elle qui a eu le dernier mot.
Mais les successeurs immédiats d' Alciat formèrent une pléiade de jurisconsultes illustres et incontestablement protestants. Bornons-nous à citer les noms les plus dignes de mémoire3 : Hugues Doneau, qui apporta à la Réforme une ardeur de néophyte, et un prosélytisme infatigable; Duaren, que Doneau s'efforça de convertir, et dont les sentiments protestants ne sont pas douteux : il fut en relation avec Calvin, comme nous allons le voir; François Hotman, si célèbre par sa Franco- Gai lia, ce pamphlet politique où il développe, au profit du protestantisme, les plus audacieuses doctrines de la liberté; enfin le grand Cujas (Page 147), dont le protestantisme est suffisamment prouvé par son testament, et que l'on a appelé le plus grand jurisconsulte des temps modernes. « Rien n'était comparable à la lucidité de son enseignement, à la profondeur de son exégèse, à la sûreté de ses décisions. Sa mission scientifique fut d'accomplir l'interprétation du droit romain ébauchée par Alciat, continuée par Baron et Duaren, à l'Université de Bourges.... Il rendit vulgaire, ou du moins accessible à tous, la sagesse profonde de ces jurisconsultes de Rome, qui avaient porté clans l'étude du droit les inspirations de la philosophie stoïcienne et les principes de l'équité la plus pure. Ses explications passèrent dans les éditions usuelles du Corpus juris; et, quand le jurisconsulte qui a préparé la rédaction de nos codes, Pothier, voulut choisir ses guides, il adopta Cujas pour le droit romain, comme il avait adopté Du Moulin 4 pour le droit national; il s'inspira de son esprit, il emprunta
1. « ... ut volentem nolentem in Luthcrana castra protrudant, quod tamcn nunquam efficient. » Lettres d'Erasme, III, p. 715. D. Erasme à Alciat, de Bâle, 25 avril 1522. — 2. Herminjard II, p. 486. — 3. Bouguier aussi fut protestant, mais son enseignement fut sans éclat. Antoine Le Conte était même de Noyon, et proche parent de Calvin. Ils abjurèrent tous deux, l'un par peur des persécutions, l'autre entraîné par les vices les plus grossiers. — 4. Charles Du Moulin, Molineus, né en 1500, à Paris, étudia le droit à Orléans, à Poitiers, et dès 1542 se joignit à 1 Eglise protestante de la capitale. C'est à ce moment qu'il eut comme secrétaire, primarius amaniiensis, Baudoin. (Opéra, XV, p. 225.) En 1551, il décida la victoire de Henri II sur le pape Jules III, dans une querelle surtout fiscale, par son célèbre Commentaire sur VEd.it des petites dates. Le connétable, le présentant au roi, dit : « Ce que Votre Majesté n'a pu faire avec 30 000 hommes, ce petit homme l'a achevé avec un petit livre. » Et cependant ce brillant succès fut l'origine de tous ses malheurs. Haï par les catholiques, abandonné par le monarque, sa vie fut une suite d'infortunes presque perpétuelles. Nous le trouvons alors correspondant et ami de Calvin, qu'il appelle: maître, antecessor, et frère très cher. (1552. Opéra, XIV, p. 311.) Il va à Genève; part précipitamment, pour ne pas nuire à sa famille restée à Paris; loge à Lausanne chez Hotman.
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ses décisions : aussi on a pu dire avec raison que, pour toutes les dispositions d'origine romaine, Cujas a dirigé, à leur insu, les auteurs de la législation nouvelle1. »
Du Moulin était protestant comme Cujas : et ce n'est pas un petit honneur pour le protestantisme d'avoir ainsi marqué d'un double sceau presque toute la science juridique de notre patrie.
(Ibid., p. 392). Hotman écrit à Calvin : « Du Moulin est un grand mangeur de tes écrits : il t'est extrêmement attaché. » (Ibid., p. 414.) De son côté, Calvin l'estime fort: il le déclare remarquable par son intelligence, sa science, son expérience. Il possède à un rare degré toutes les finesses de son art. Il est probe, intègre. « Certainement personnejusqu'ici, parmi nos Français, n'a osé attaquer avec une telle liberté la tyrannie papale. » (1553. Ibid., p. 565.) Du Moulin, à propos de la punition des hérétiques, partage les idées de Calvin. Pendant deux mois, il n'a pas daigné lire le libelle de Castalion. Quand Bèze a répondu, il y a jeté les yeux et il loue beaucoup les pages de Bèze. (1555, XV, p. 466.) Du Moulin avait un défaut physique qui lui nuisit beaucoup comme professeur. « Presque personne ne le comprend quand il parle », écrit P. Martyr à Calvin. (Ibid, p. 789.) Il avait un défaut plus grave, celui d'une vanité excessive, qui, jointe à ses malheurs, le rendit violent et changeant. Calvin lui cite en exemple Wolmar : « C'est pourquoi, je pense, tu dois t'efforcer de leur faire sentir qu'ils ont affaire à un homme calme et tranquille, quoique pas timide. » (XV, p. 196.) Pierre Martyr écrit: « Il manque de constance » (Ibid., p. 789), et Farel : « On peut dire qu'il est constant, puisque si constamment il est léger. Je plains son sort. Christ soit avec lui et fasse qu'il ne commette jamais rien d'indigne d'un chrétien. » (1556. XVI, p. 192.) Serait-il possible, comme on l'a prétendu sans preuves suffisantes, que Du Moulin ait, au moment de sa mort (27 décembre 1566), reçu les sacrements de l'Eglise? Ce qui est certain, c'est que Raynaldus le traite d'hérétique et même d'hérésiarque, et que l'Index du concile de Trente le traite d'impie et note tous ses livres dans la première classe des ouvrages interdits. (Voir France protestante, ire édition.) Son génie juridique n'est pas contesté. « Il remonta à la source de toutes les lois, au droit national. Il sépara les usages, qui sortent du caractère national, de ceux qui ne doivent leur origine qu'au mélange des nations, à la corruption des gouvernements, à des lois étrangères. Il appliqua cette savante théorie à toutes les parties de la législation, au droit ecclésiastique, au droit français, au droit romain. » (Ibid.) 1. Raynal, III, p. 441.
A GENEVE, Pdr rhilbert Hamelm.