LES ORIGINES DE LA LEGENDE CALVINIENNE
ries ; » Baudoin est une canaille, une bouche puante. « Il a le nez merveilleusement propre pour recercher et flairer de loin tout ce qui peut porter dommage à la vraye piété,... » etc., etc.
Du reste, voici un exemple suffisant de cette controverse. Baudoin avait eu la malencontreuse idée d'invoquer contre Calvin la mère de Jeanne d'Albret. Aussitôt Calvin écrit à la reine :
« Il y a ung certain rustre que le Roy vostre mary a faict magister de son bastard, lequel estant ung apostat et traistre à Dieu et à la religion, a desgorgé par ung livre imprimé contre moy toutes les injures qu'il a peu forger. Or oultre qu'il se taudit 1 du nom du Roy vostre mary, ne luy faisant point trop d'honneur en cela, il faict aussi bouclier contre moy de la feue Royne vostre mère.... Je ne prétens point à vous animer contre luy, vous en ferez ce que Dieu vous monstrera. Mais je ne puis m'abstenir, Madame, de vous prier de mectre ordre par vostre authorité, qu'il ne mecte point en jeu madicte Dame vostre mère, de peur que je ne soie contrainct, en maintenant la querelle de Dieu, de plus dire que je ne vouldrois. La malice et artiffice de telle racaille est de faire une faulse couverture du nom des Princes, afin de clorre la bouche aux serviteurs de Dieu soubz telle umbre : et d'aultant plus les princes doibvent tenir la main à les rembarrer2. »
Ces deux traités ne terminèrent pas la querelle. Il y eut une seconde réponse de Baudoin3. Elle parut avec une dédicace d'un des disciples de Baudoin au cardinal de Lorraine. Celui-ci dut la lire avec plaisir. C'étaient les mêmes accusations, mais envenimées. Calvin y est couramment traité du plus impudent des hommes, et du plus perdu des calomniateurs. Il veut pour lui un culte en règle. Il se met à la place du Christ. C'est un Sylla. Viennent les insinuations : « Tu couvres doucement (suaviter) les amours adultères, honteuses, obscènes d'hommes qui sont tes collègues intimes4.... »
Puis sans vouloir « révéler les mystères » (ce qui est la meilleure manière de donner carrière aux imaginations), Baudoin parle de conciliabules tenus la nuit, chez Calvin, au sujet de la mort d'un individu....
Et nous voilà en face du Baudoin que nous voulions précisément faire connaître : Baudoin précurseur de Bolsec, comme Bolsec sera le précurseur des Galiffe, des Audin et de tous les propagateurs, catholiques et protestants, de l'odieuse légende calvinienne 5. C'est de ces pamphlets, que les calomnies se sont glissées jusque dans les livres les plus graves. L'eau empoisonnée s'est répandue partout : mais nous avons ici sa première source.
1. « Se taudit » = se couvre. — 2. 24 décembre 1 5 6 1 . Opéra, XIX, p. 198. — 3. Fr. "Dalduini rcsponsio altéra ad Joan. Calvinum, 1562. (Exemplaire de la 'Bibliothèque du Protestantisme français.) — 4. Ibid., p. 46. — 5. N'oublions pas de constater que l'œuvre du renégat Baudoin est dédiée au cardinal de Lorraine, comme l'œuvre du renégat Bolsec sera dédiée à l'archevêque de Lyon.
années d'études
Bornons-nous à indiquer les principales accusations sans cesse renouvelées depuis, ou les réponses que Calvin se vit contraint de leur opposer. Du moins à quelque chose malheur a été bon. Notre Réformateur, toujours si sobre de renseignements personnels, poussé par son indignation et le souci de son honneur, se décide à parler de lui. Il ressemble à l'apôtre saint Paul, forcé de faire sa propre apologie, et, dans ces quelques pages, nous en apprenons plus sur ses sentiments intimes que dans presque tout le reste de ses ouvrages.
Baudoin l'a accusé de lâcheté *, Calvin répond : « Je n'ay pas attendu qu'il me tirast de mon nid asseuré, (ainsi qu'il imagine et veut faire accroire) veu que du temps que les malins avoyent enflambé contre nous la haine de tout le conseil du Roy, sans demander aucune lettre de sauf-conduit, j'ay requis franchement qu'il me fust permis de respondre au milieu des feux et persécutions, et rendre raison de ma doctrine, et de tout mon ministère. Que Balduin raconte de sa personne quelque chose qui approche de cela 2. »
Baudoin lui a reproché de ne pas avoir de cœur. Il a indiqué aux futurs jésuites cette abominable sottise, que si Calvin n'avait pas d'enfant c'est qu'il était maudit de Dieu. Calvin répond : « ...L'homme radotte ayant perdu le sens, veu que voulant se purger de ce que je luy avoye objecté qu'il estoit sans humanité et affection naturelle, il me reproche que je suis sans enfans. Le Seigneur m'avoit donné un petit fils : il l'osta. Cestuy-ci, entre les choses dignes de reproche, me compte que je n'ay point d'enfans. Je réplique qu'en toute la chrestienté j'ay des enfans à dix milliers3. » Une de ces paroles qui suffisent pour révéler la grandeur d'une âme !
Notons aussi ces lignes : « Toutesfois, quand ce bon philosophe receuille, que d'autant que je ne suis pas encore père, je ne say que c'est d'amour et affection naturelle, je confesse que je ne peu comprendre comment va son propos. Car jusqu'à ceste heure, j'avoye pensé que ces mouvements d'affection naturelle s'estendissent aux autres degréz aussi de l'amitié que Dieu a mise en la nature des hommes »
Baudoin l'a accusé d'être un tyran, un despote, menant « par le nez comme bestes » ses compagnons de travaux. Il n'a que des ennemis, pas d'amis. Et Calvin répond : des ennemis ? oui, tous les ennemis de l'Evangile !
« Tous ceux qui me sont ennemis sont aussi adversaires formels de Christ, et je n'ay ni prins, ni appété d'avoir aucune inimitié pour ma cause privée : bref, il n'en est point advenu par ma faute. Mais un poinct me suffit tant et plus, que personne ne m'a esté ennemi pour autre cause, sinon d'autant qu'il avoit esté si hardi de monstrer une audace pleine de sacrilège, en s'eslevant contre la doctrine de piété et le salut de l'Eglise. Tant qu'il y en a eu de notre temps, qui se sont
1. P. Masson, au contraire, le loue de son courage : « Il se montra intrépide dans les grandes affaires de la république : deux et trois fois, quand la discorde excitait les citoyens, il s'élança sans armes au milieu des épées et, par >; et par son regard, il apaisa les séditions. » P. Masson, o. c, p. 428. — 2. Opuscules, p. 1989. — 3. « Atqui mini filiorum sunt myriades in toto orbe christiano. » Opéra, IX, p. 576. — 4. Opuscules, p. 1987.