‹ Jean CalvinChapitre 29 sur 115 · LES ORIGINES DE LA LEGENDE CALVINIENNE · texte numérisé non relu

LES ORIGINES DE LA LEGENDE CALVINIENNE

efforcéz de faire la guerre au Christ et à son Eglise, s'en déclarans ennemis, je me suis oppose courageusement à leur rage : et comme j'ay reçu bien rudement leurs coups, ainsi les ay-je poursuivis d'une ferme constance sans me lasser : et jamais ne me fascheray de continuer tousjours en ceste condition de guerroyer1. C'est ceci la cause pour laquelle je suis ennemi à Balduin, lequel j'ay autre fois aimé. »

Mais, par contre, quels amis de l'Evangile n'ont pas été les amis de Calvin ?

« Pour parler de moy, je souffre d'avoir2 non seulement des compagnons, mais aussi de plus grands et excellons que moy : qui plus est, je le désire, et en cest endroit ma modestie est si notoire et cogneue d'un chacun, qu'il n'est pas besoin que je m'amuse à réfuter cette cavillation frivolle. Il n'y a eu de mon temps homme excellent en piété et doctrine, auquel je n'aye porté affection et honneur tel qu'il falloit, et duquel je n'aye franchement magnifié les vertus. Aussi n'y a-t-il pas eu un d'iceux qui ne m'ait porté un singulier amour, et plus déféré que je ne vouloye. J'appelle Balduin luy-mesme en tesmoin, en quelle sorte M. Philippe Mélanchthon a accoustumé de parler de moy : et un seul mot de ce personnage-là sera pour rabatre et assopir tous les abboys de Balduin. S'il dit qu'il n'en sait rien, il sera par plusieurs convaincu du contraire. Mais tant s'en faut que telles louanges et témoignages honorables qu'il a rendus de moy, m'ayent enflé le cœur, qu'au contraire lors qu'il me préféroit à soy-même, voire par escrit, j'ay dit que ce mensonge-là n'estoit à supporter. Iceluy toutes fois, sans en estre offensé, respondit que comme il avoit escrit, aussi il l'estimoit, et estoit vray. Ce n est pas à dire que je soye si fol de croire qu'il soit vray, ou de vouloir que les autres le croyent, mais à fin que toutes gens de bien voyent puir (fœteat) l'audace de ce garnement. Il récite mesme le jugement qu'il dit Bucer avoir prononcé de moy. Ce que je pren Dieu et les anges en tesmoins, comme il a malicieusement et mal heureusement controuvé. Bucer, dit-il, t'a dit quelques fois, que tu ne sais tenir mesure, ni à haïr, ni à aimer : mais que tu es d'une telle véhémence, que tu eslèves les gens jusques par dessus les deux, ou les abbats jusqu'aux enfers. Ainsi Dieu me soit en aide, si jamais je luy ay rien ouy dire qui approche de cela. Tout au contraire ce bon personnage-là, lequel j'avoye en révérence comme père, a aussi mutuellement entretenu d'une si grande douceur amitié fraternelle avec moy, qu'il luy faschoit bien fort que je fusse tiré de Strasbourg. Et de faict, il a insisté fort et ferme tant qu'il a peu, qu'il me falloit retenir par tous moyens. Les lettres se trouveront encore, qu'il escrivoit au Conseil de ceste ville, par lesquelles il se plaint que moy estant retiré icy, mon absence porteroit là grand dommage à toute l'Eglise : mesme finalement il vient jusqu'à ces termes, de dire qu'entre les ministres de la saincte et saine doctrine, je n'ay point de premier, et bien peu de pareils. Si le bon homme, estant aveuglé d'un amour excessif qu'il me portoit, a passé mesure en ma louange, que Balduin ait pour le moins honte de son audace desbordée : ou que les Lecteurs recognoissent

Opuscules, p. 1980. — 2. «Je souffre d'avoir » = Je veux bien avoir.

années d'études

de quelle rage il est poussé à injurier et outrager. C'est bien à propos, de dire que je ne peux porter d'avoir compagnon. Et il n'y a fidèle ministre de Christ en tout le monde, auquel je n'aye baillé la main d'association fraternelle. Quant à notre consentement privé et particulier en ceste Eglise, que mes compagnons en respondent, avec lesquels j'ay l'administration commune d'icelle. Tant qu'il y en a, qui commencent à apparoistre de quelque grande espérance, j'aide par tous moyens, en tant qu'en moy est, à ce qu'ils soyent aimez, favorisez et authorisez. Et je peu bien faire la mesme protestation, avec Moyse : Pleust à Dieu que tous prophétisassent en l'ost [armée] du Seigneur. Bref, que le vilain détracteur en nomme un, s'il peut, lequel j'aye retardé par mal-veillance ou envie, qu'il ne fust encore plus que mon compagnon, si possible estoit. Ainsi s'esvanouit d'ellemesme la cavillation puérile, que je me vueille faire souverain prélat et Pape : comme si je n'avoye pas tousjours mis peine, et de cœur et de propos délibéré, d'éviter et fuir tout ce qui me pouvoit transporter hors des limites de modestie *. »

Sans doute Calvin, bien qu'il eût montré qu'il savait reconnaître ses défauts, pouvait se faire illusion sur son propre compte. Malgré tout, on constate dans les éloges qu'il est obligé de s'adresser à lui-môme, l'accent de l'homme dont un de ses plus violents adversaires a dû dire : « Cet homme n'a jamais menti2. » Comme saint Paul il aurait pu s'écrier : « Que personne ne me regarde comme un imprudent : sinon supportez mon imprudence afin que je me glorifie un peu3. » Et dans cette imprudence, qui s'échappe d'une conscience odieusement outragée, il en arrive à tracer de sa vie un portrait dont l'imposante grandeur est le témoignage le plus suffisant de sa véridique ressemblance :

« Quant à moy, je ne veux point ramentevoir à quelles délices, ou commoditez, ou richesses, j'ai préféré Christ. Je di seulement que si j'eusse eu l'affection de Balduin, il ne m'estoit pas fort difficile de parvenir aux choses qu'il a tousjours pourchassées, sans effect, et après lesquelles il baaille encore aujourd'huy de trop grand appétit. Mais je laisse tout cela en arrière. Me contentant donc de ma petite condition, j'ay tellement aimé frugalité, et m'y suis entretenu, que je n'ay chargé personne. Je demeure coy et paisible en la charge où le Seigneur m'a establi ; des gages qui m'avoyent esté ordonnez moyens, encore en ay-je relasché quelque chose; tant s'en faut que j'aye parlé pour en avoir augmentation ; je rapporte tous mes soucis, labeurs, estudes, non pas seulement au profit de ceste Eglise, à laquelle je suis spécialement obligé, mais aussi à soulager, et aider de tous moyens qu'il m'est possible toutes les Eglises. Je m'acquitte tellement de la charge d'enseigner, que m'y portant en très grande fidélité et diligence, on n'y voit point toutefois d'ambition; j'avalle beaucoup de fascheries; je ne laisse point, pour la grandeur et puissance d'aucun, d'user de ma liberté à parler franchement. Par ainsi je ne lasche point la bride aux grands par flatterie ; je ne crain point les maies grâces ne des uns ne des autres : jusqu'à ceste

i. Opuscules, y>. 1 98 1 . — 2. Franklin, Vie Je Calvin, p. XXIV. — 3. 2 Cor. XI, 16.

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